Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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jeudi 30 octobre 2025

La mélancolie de Parangon

Parangon fait partie de ces personnages qui attirent immédiatement l’attention. Certes, il est un bateau magique échoué sur une plage au lourd passé. Mais, cela ne s’arrête pas là car chaque prise de parole de Parangon est un moment plaisant et marquant à lire. En discutant avec Ambre, Brashen ou Althéa, Parangon nous présente sa vision des choses. 

On s’aperçoit très vite que Parangon est obsédé par la question de la mort. La vivenef est suicidaire, elle veut mourir mais elle n’y arrive pas. Elle ne peut pas se débarrasser de tous les événements tragiques vécus. 

Le désir de mourir de Parangon est d’autant plus remarqué que cela le rend jaloux des humains. En effet, ceux-ci peuvent librement décider de vivre ou non. Parangon n’a pas cette possibilité comme il le remarque à Brashen : « tu as le choix auquel je n’ai pas droit, le choix que tous les hommes tiennent pour si évident qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils l’ont (…) Cesser ». Clairement, Parangon est envieux. Et cela ajoute à son comportement, à son mal-être. La rumeur populaire dit que Parangon est une vivenef folle. Ce n’est pas quelque chose qu’il dément. Il en a conscience : il sait que les gens ont une bien piètre opinion de lui tout comme il sait qu’il va mal. On ressent toute sa peine quand il dit que « je vis au bord de la folie. Tu crois que je ne le sais pas ? J’ai appris… qu’est ce que j’ai appris ? Rien. Seulement que je dois continuer, alors je continue. Un vide insatiable me dévore de l’intérieur. Il me ronge, jour après jour ». 

On comprend que le navire ne rêve que d’une chose : mourir. Et qu’il ne pourra jamais atteindre son but, en tout cas pas tout seul. Il confesse à Althéa que « si j’ai survécu, c’est uniquement parce que je ne peux pas mourir ! »

Ainsi, il est dépendant de la volonté des humains. Or, il ne peut pas dire à n’importe qui la façon d’en finir des vivenefs ; et de toute façon, il ne fait pas confiance à grand-monde. Pourtant, Parangon s’ouvre à Ambre et lui révèle qu’ « il faut que tu mettes le feu partout à la fois ». Bien entendu, Ambre est horrifiée d’une telle confession. Elle est aussi sans aucun doute choquée que Parangon ait pris le temps de réfléchir longuement à la meilleure façon d’en finir. Elle sait que ce n’est pas une déclaration dans le vent.

Parangon est habité par la frustration. Ses longues années de solitude l’ont rendu à moitié fou. Quand Ambre, Brashen et Althéa lui permettent de naviguer à nouveau, il se comporte dangereusement (pour lui ou pour son équipage) pendant un long moment, comme si il avait du mal à accepter la réalité de ce qu’il vivait. Il ne peut pas croire qu’il navigue à nouveau, il ne peut pas croire qu’une nouvelle opportunité s’ouvre à lui. Parangon est également mutilé, la figure de proue aveugle est abîmée. C’est le symbole extérieur de tout le mal qu’il a vécu sur son pont : des morts, des viols, des bagarres et d’immenses tragédies. C’est triste mais il avait fini par s’y habituer. On peut penser que Parangon a peur de ce qui s’offre à lui. C’est en tout cas qu’on peut penser en lisant ses propos : « J’aimerais tout voir. Tout ! Ce n’est que ténèbres, Ambre. Etre aveugle sur la plage, c’était dur mais, au bout d’un certain temps, j’ai fini par m’y habituer. Mais là, dans l’eau du nouveau… ». Ceci dit, on peut aussi avoir une analyse plus optimiste des choses et envisager que Parangon se tourne vers un nouveau départ. Il est prêt à changer… Et Ambre lui donnera un nouveau visage et des yeux.

En réalité, le problème de Parangon est qu’il n’est pas ce qu’il aimerait être. Sa famille (les Ludchance) ne veut pas le considérer comme le navire familial après tous les gens qu’il a tués. Et il ne peut pas être ce qu’il doit être : un dragon. Parangon est prisonnier dans une forme qu’il ne désire pas et pour laquelle il n’a aucune appétence (« nous sommes condamnés à une semi-vie, emprisonnés dans un corps balourd qui ne peut pas se mouvoir sans les concours des humains »). C’est presque une humiliation.

Fréquentant les humains, étant en réalité un dragon, Parangon ne peut avoir qu’une piètre opinion de cette espèce.

Comme les autres dragons, il se moque du faible temps de vie des humains. Il rigole de leur prétention de se croire important, de penser qu’ils ont un impact sur le cours des choses. Pour Parangon, les humains sont insignifiants : « tu te tracasses trop. Les humains ont une vie si brève. Ils ont peu d’incidence sur l’univers. Hiémain ne sera donc pas prêtre. Cela n’a probablement pas plus d’importance que si un homme destiné à être roi devenait un simple reclus ». Pour un humain, entendre ça ne peut être que déprimant. Même à ceux qu’il fréquente plus en profondeur, Parangon ne fait pas de cadeau (« d’ici une dizaine d’années, quand tu ne t’intéresseras plus à moi que tu auras cessé de venir me voir, je t’aurai mou aussi aussi oubliée, sans doute »). Les humains ne sont pas plus importants qu’une goutte de pluie dans une tempête. Des années plus tard, Tintaglia n’aura de cesse de le répéter à Fitz et aux autres.

mardi 10 juin 2025

Parangon a dit (à Brashen)

Tu es une créature si fragile, à la peau plus fine que de la toile, aux os plus délicats que n'importe quelle vergue. Le dedans de ton corps est mouillé comme la mer, salé comme elle, et prêt à se répandre à la moindre entaille dans ton enveloppe. Il est si facile pour toi de cesser d'être ! Ouvre ta peau et laisse couler ton sang salé, laisse les animaux marins emporter ta chair morceau par morceau jusqu'à ce qu'il ne reste de toi qu'une poignée d'os recouverts de vase et retenus ensemble par quelques tendons mâchonnés, et tu ne sauras, tu ne sentiras, tu ne penseras plus rien. Tu auras cessé d'être. Cessé d'être.

dimanche 12 mai 2024

Les dragons ne sont pas là pour rigoler

Les différents livres de la saga du Royaume des Anciens sont remplis de sang, de morts et de violence. Fitz est un assassin, Kennit un pirate, il est normal qu’il y ait des victimes. Des esclaves meurent dans des cales de bateaux, des soldats sont tués à la guerre. Les pays se disputent : Chalcède attaque tout ce qui est à sa portée, les Pirates Rouges menacent les côtes des Six-Duchés. 

Et puis tout change dans le tome la Reine Solitaire. Vérité construit son dragon d’Art et de pierre, et même si ce n’est pas un véritable dragon, on a un aperçu de ce qu’ils peuvent faire. Le dragon de Vérité est particulier, il est rempli des souvenirs de Vérité, il a ses motivations. Contrairement aux réels dragons, Vérité a conscience des frontières humaines. Il ne considère pas toutes les terres et toutes les mers comme son territoire légitime. C’est pour ça qu’il ne sème pas la désolation dans les Six-Duchés. Il se réserve pour l’île d’où viennent les Pirates Rouges : « il devait s’agir des îles d’outre-Mer. Vérité avait toujours rêvé de porter la guerre là-bas, et il s’y employa furieusement ». Des années plus tard, la narcheska Elliania sera courtisée par Devoir ; nul doute que son ressentiment vient en partie des dégâts commis par Vérité et ses dragons. Lors de leur quête de Glasfeu, Fitz et son groupe doivent se rendre à Aslevjal : ils font escale à Zylig et trouvent une ville encore marquée (« je me rappelai avoir entendu raconter que les dragons des Six-Duchés avaient poussé jusqu’à cette grosse bourgade pour apporter la mort et la destruction »). Une de ces armes de ces dragons est leur capacité à troubler les esprits. On peut ainsi lire que « les dragons les ont survolés et ont jeté les hommes dans une hébétude complète avant de détruire le vaisseau à l’aide de bourrasques et de vagues violentes que leurs ailes pouvaient susciter ». Les dragons ont donc semé la désolation et la mort, ils ont permis aux gens des Duchés d’envoyer un signal fort aux outriliens. Ces derniers ont vu leurs terres et leurs maisons déjà horriblement éprouvées par le temps être ravagées. Il y a un autre aspect important à prendre en compte : leur société valorise les femmes fortes. Les outriliens manifestent un grand respect pour Kettricken, cette femme qui est parvenue à envoyer des dragons pour sauver son peuple (« elle leur inspire une révérence sans bornes d’avoir su non seulement préserver un royaume mais encore porter le fer chez eux sous la forme de dragons »).

Pendant un moment, la seule véritable dragonne fut Tintaglia. Libérée grâce aux efforts de Malta, Selden et Reyn, elle découvre un monde qui a changé. Il n’y a plus de dragons et les humains n’obéissent plus à ses désirs. Voulant faire revenir les dragons, et cela nécessite la protection des serpents, elle décide de négocier un accord avec les gens de Terrilville. Pour cela, elle doit nettoyer le port de la ville des navires de Chalcède. Elle s’y emploie vaillamment : « à son second passage, elle choisit comme proie un deux-mâts. Les hommes à bord, en la voyant fondre sur eux, remplirent l’air de leurs flèches qui rebondirent sur elle pour retomber sur le navire ». Tintaglia est impitoyable. Elle parle aux gens d’un ton hautain, elle méprise leurs intentions, elle les considère à son service. Ce n’est pas tout. Elle est une créature puissante, certaine de sa force. Quand elle combat, elle ne se retient pas. Ceux qui sont témoins sont choqués par ce qu’ils voient. Reyn nous fournit un bon aperçu. La guerre est quelque chose de sale, la mort n’a rien de noble et elle l’est encore moins quand il existe un fort écart entre les belligérants. Il est donc écrit que « Reyn se sentit pris de nausée. Les Chalcédiens étaient des ennemis, plus vils que des chiens et ils ne méritaient aucune pitié. Mais le spectacle de cette mort soulevait le cœur. Les corps continuaient à se désagréger, perdant toute forme humaine. Une tête roulait détachée du tronc, et s’immobilisa sur le côté tandis que la chair liquéfiée coulait du crâne ».

Les prouesses de Tintaglia entrent dans la légende et deviennent presque un mythe. Ceux qui ont vécu la bataille en parlent encore des années après. Ils s’attendent à ce que tout le monde soit au courant de ce qui s’est passé, comme le souligne le Marchand Jorban à Castelcerf (« N’avez-vous pas eu vent de la bataille de la baie des Marchands, où un dragon de Terrilville, bleu et argent, à chassé les Chalcédiens de notre côte ? ») 

Les Marchands parlent de Tintaglia avec fierté, elle a détruit la flotte qui menaçait leur ville et leurs possessions. Ils se l’approprient et ils sont presque enclins à faire circuler la rumeur que la dragonne est à eux. Est-ce en réponse aux dragons des Six-Duchés ? Est-ce pour impressionner leurs ennemis ? Difficile de savoir. En tout cas, un rapport de Vinfodra contribue au mythe : « Cette créature, baptisée Tinnitgliat par ses auteurs, s’éleva des ruines fumantes auxquelles les Chalcédiens avaient réduit le quartier des entrepôts et chassa les navires ennemis des eaux de Terrilville ».

Dans les Cités des Anciens, les dragons sont présents en masse. On les suit jusqu’à Kelsingra, on les voit grandir et s’affirmer, devenir indépendants et capables de se débrouiller seuls. C’est aussi dans ces romans que les nouveaux dragons font la connaissance de Glasfeu, un mythe parmi ces créatures exceptionnelles. Glasfeu est en colère, il cherche la vengeance depuis que des gens de Chalcède ont voulu l’empoisonner. Il propose donc aux dragons de détruire la capitale et le château du duc de Chalcède.

Selden est captif du duc. L’homme suce le sang de l’Ancien, il veut prolonger sa vie. Il fait ça en attendant de capturer un dragon, leur sang aurait des propriétés magiques. De sa tour il a une bonne vue sur ce qui se passe : « un sillage de destruction était à présent visible tout autour de la forteresse du duc, il s’élargissait vers le centre, les bâtiments effondrés et les corps, rongés par l’acide se rapprochaient de la tour où logeaient les deux prisonniers. Le plan des dragons était évident : tout ce qui se situait dans le cercle serait noyé dans le venin ». Les dragons ne crachent pas de feu, ils produisent du venin, une substance mortelle.  La ville est ravagée, le duc meurt. Un compte-rendu succinct fait à Umbre résume bien ce qui s’est déroulé (« le duc de Chalcède n’est plus ; une horde de dragons montés par des hommes en armure a surgi des étendues sauvages et attaqué la cité de Chalcède »).

Les dragons ne pardonnent pas, n’oublient pas et se vengent. Clerres l’apprend à ses dépends. La cité avait presque réussi à détruire les dragons des décennies auparavant. Les Quatre ont tout fait pour que les dragons ne réapparaissent pas. Malheureusement pour eux, Tintaglia, Glasfeu, Gringalette et les autres sont de retour. Et quand Fitz vient demander de l’aide, ils se rappellent qu’ils doivent réparer des méfaits du passé. L’heure est à la vengeance, elle est impitoyable et touche tout le monde. Le fou le dit à sa façon, il n’y a pas d’innocents. Et même si il y en avait, que pourraient-ils faire ? Même les alliés des dragons risquent leurs vies, certains meurent d’ailleurs comme Parangon Akennit. A la part de destruction apportée par Fitz et Abeille, les dragons en font de même. Le malheureux Prilkop voudrait une trêve, une port de sortie pour quelques uns. Il se rend compte que les dragons « détruisent tout (…) ce qu’Abeille a commencé avec l’incendie, ils l’achèvent avec de l’acide et à grands coups d’ailes et de queue ».

Les dragons vont et viennent, ne prêtent pas attention aux frontières. Quand ils ont faim, ils chassent et se moquent de savoir si le bétail appartient à quelqu’un. Tintaglia, la dragonne la plus connue, montre son entêtement et son indépendance, elle n’obéit à personne et se moque des querelles des humains. Elle intervient seulement quand cela sert son intérêt. Ou quand il s’agit de vengeance. Réparer une offense semble être une des activités préférées des dragons et ils ne font pas les choses à moitié. Quand ils l’exercent, c’est totalement et de façon radicale. Et le monde s’en trouve changé. 

samedi 9 décembre 2023

Les Marches du Trône : le Gouverneur Cosgo

Il est difficile de définir le principal antagoniste des Aventuriers de la Mer. On pourrait logiquement mettre en avant Kyle Havre qui tourmente les membres de la famille Vestrit dont ses enfants, ou encore Kennit le pirate aux motifs apparemment nobles (mettre fin à l’esclavage) mais qui est en réalité manipulateur, cruel et égoïste. On pourrait également accuser les gens de Chalcède, les serpents. Mais, un autre personnage brille par sa méchanceté gratuite, son comportement arrogant : le Gouverneur. Lorsqu’on le découvre, lors du bal à Terrilville, puis lors de son périple avec Malta et Keki, on rencontre un homme qui ne pense qu’à ses désirs et à son plaisir, bien peu tourné vers une gouvernance juste de l’empire de Jamaillia. Pire, pour renforcer son emprise sur Terrilville, il est prêt à conclure une alliance avec Chalcède. Sa faiblesse physique et de caractère est assez claire : il est incapable de ramer, il dépend de Malta pour survivre sur les différents navires qui l’accueillent.


Quand tout se met en place pour la conclusion finale (le retour du dragon Tintaglia, les ambitions de Kennit de construire son propre empire, les envies d’indépendance de Terrilville), la simple question de la propre survie du Gouverneur se pose. Malgré son titre, il semble être un pion dont d’autres se servent.

On peut, bien entendu, trouver des excuses à l’attitude de Cosgo. On peut le dire manipulé, on peut le dire trop jeune pour gouverner. Son éducation semble avoir été douteuse. Si son père semblait réellement l’aimer, il ne l’a pas préparé aux défis qui l’attendaient, il l’a trop couvert. Cosgo donne un exemple éclairant en se penchant sur son passé : « à l’âge de huit ans, j’ai fait sensation en participant aux Courses d’Eté. J’ai couru avec d’autres garçons et de jeunes gens de Jamaillia. Je n’ai pas gagné. Mais mon père m’a tout de même complimenté. Moi, j’étais anéanti. Vous comprenez, j’ignorais que je pouvais perdre ». Cosgo semble avoir eu tout ce qu’il voulait quand il le voulait. Il n’a jamais goûté à la frustration ou à la défaite. C’est normal puisqu’il est la personne la plus puissante, politiquement parlant ; tout le monde veut le contenter pour profiter de son influence. Dès lors, il n’est pas étonnant de le voir emprunter une voie de plaisir et de débauche. Son adolescence a été une découverte des « plaisirs des hommes ». Il en a profité (« vins fins, herbes à fumer sournoisement mélangées, femmes expertes. Voilà ce que m’offraient mes nobles et les dignitaires étrangers, et j’ai tout essayé »).


Malta accompagne le Gouverneur depuis que Tintaglia a refait surface. Avec elle, le Gouverneur a arpenté le fleuve du désert des Pluies puis rejoint un équipage de Chalcède. Il n’a pas changé d’attitude, considérant que tout lui est dû. Il a laissé Keki mourir et offert Sérille aux viols des Chalcèdiens. Il a été un personnage infect. Dans les Marches du Trône, il ne lui reste que Malta. C’est la seule femme qui lui reste, la seule avec qui il peut espérer avoir des relations intimes, même si elle se refuse à lui. Cosgo ne peut même pas s’occuper de lui-même, de sa toilette. Il compte sur Malta pour ça et en profite pour avoir une attitude inconvenante. Il lui touche la poitrine et les fesses ; « pour le Gouverneur, elle représentait une consolation physique dans sa captivité, comme un petit enfant se console avec une sucrerie (…) elle se sentait salie et harassée par (…) le pelotage sournois ». Si Cosgo se comporte comme ça, c’est parce que, hormis Sérille, aucune femme ne s’est refusée à lui. La Compagne Keki, elle aussi touchée par les plaisirs de la drogue et de la boisson,  a participé au dévoiement du statut de compagne. Elle s’offrait au Gouverneur au lieu de lui donner des conseils sur la gestion de Jamaillia. Cosgo regrette Keki qui « savait me réchauffer » et « savait m’émouvoir comme aucune autre ». Mais, quand Keki est tombée malade, il n’a rien fait pour l’aider. La Compagne est morte après avoir donné des conseils qui ont transformé Malta.


Le Gouverneur s’attache donc à Malta. Vu de de l’extérieur, ils forment un couple particulier : le Gouverneur est comme un petit enfant incapable dont Malta aurait la charge. Malta n’éprouve aucune attirance pour lui.

Mais, cela n’empêche pas Reyn de croire le contraire. L’homme au visage marqué est amoureux de Malta et voit dans le Gouverneur un concurrent. Il doute même puisque Cosgo est d’un rang bien supérieur au sien. Il a peur d’être relégué au second plan : « il y avait de la tendresse dans tous ses gestes. Il ne pouvait le lui reprocher. Le Gouverneur avec son teint pâle, aristocratique, son maintien altier était un parti bien plus convenable pour Malta Vestrit qu’un pauvre diable couvert d’écailles du désert des Pluies ».

Avec les jours qui passent, Reyn finit par se rendre compte que sa jalousie est infondée. Il finit par voir que le Gouverneur est un être pathétique, sans réel pouvoir et qui se laisse porter par les autres et les événements. Ce jugement peut paraître dur mais il semble juste. Or, Cosgo n’a pas conscience de l’image qu’il dégage (« le Gouverneur s’accrochait à elle comme si elle était son point d’ancrage, tout en niant qu’il dépendait d’elle. L’étonnant, pour Reyn, c’était que cet homme homme ne perçoive pas l’accent de fausseté dans la douceur de Malta à son égard. »).


Lorsque Malta refuse ses avances, lorsqu’il se rend compte que Malta cherche à le manipuler pour atteindre ses propres buts, le Gouverneur se comporte comme un enfant capricieux. Il accuse gratuitement, il emploie des paroles blessantes contre elle : « qu’attendre d’autre de la part d’une fille de Marchand ? Votre vie, c’est acheter et vendre. Sans doute que votre grand-mère et votre mère ont vu votre brève beauté comme un objet de troc ». Il se contente pas de remettre en cause Malta, il la dénigre également. Il la réduit à un objet quelconque qu’on échange contre une faveur.

Un autre tort de Cosgo est d’avoir laissé se développer l’esclavage. A ce sujet, il n’est pas le seul en tort puisque la pratique de vendre des humains a bien arrangé les gens de Terrilville. Elle leur a permis d’avoir une main d’oeuvre peu-chère. Il ne faut pas non plus oublier que les gens de Terrilville avaient une attitude hypocrite sur l’esclavage, en le condamnant en public, mais en laissant les travailleurs sous contrat (des esclaves) proliférer dans leurs industries. Bon nombre ont été atteints, comme Sorcor le second de Kennit (« Sorcor et sa famille avaient grandement souffert aux mains des percepteurs d’impôts du Gouverneur et de leurs maîtres durant leur esclavage »).


Dans les Marches du Trône, Cosgo finit par reconquérir le pouvoir et chassé les nobles qui avaient intrigué contre lui. D’une certaine façon, il ne paie pas pour tous les méfaits qu’il a commis ; bien au contraire. Ses opposants sont défaits puis tués.

Juste avant de mourir, le conseiller Criath tente de justifier ses actes. Il accuse Cosgo d’avoir été incompétent, d’avoir été un piètre dirigeant. Les mots sont accusateurs : « vous avez pillé le trône, vous avez laissé la ville tomber en ruines. Que pouvions-nous faire sinon vous tuer ? Vous n’avez jamais été un véritable Gouverneur »).

Malheureusement, Cosgo n’est plus le gamin faible, il est devenu un jeune homme méchant et revanchard. Il le leur dit clairement : « le temps passé dans le vaste monde, parmi de vrais hommes, m’a beaucoup éclairé. Je ne suis plus le gamin que vous avez manipulé, mes seigneurs ». Il en profite donc pour glisser une petite pique contre des nobles qui sont moins que des hommes et qui ont cru pouvoir se jouer de lui. Il ne rêve pas seulement de vengeance, il la met en oeuvre. Cela effraie presque ceux qui le fréquentent (« il marmonnait des noms, manifestement pour les imprimer dans sa mémoire à fin de représailles sur les familles. Reyn échangea un regard incrédule avec Malta. Ce gamin féroce, sans pitié, était-il vraiment le Grand Seigneur Magnadon, Gouverneur de Jamaillia ? »).


Les choses tournent bien pour le Gouverneur : les nobles ennemis sont donnés au serpent et Kennit meurt. Kennit représentait un adversaire redoutable tant il était charismatique et légitime. Il était un adversaire potentiel important pour l’empire de Jamaillia. Cosgo parvient à s’approprier la mort de Kennit (« le bon Kennit s’est fait tuer pour moi. Désormais, c’est un nom dont on honore le souvenir. Le roi Kennit des Iles des Pirates »). Il est donc suffisamment intelligent pour valoriser Kennit. Dégrader sa mort aurait été un geste inconsidéré, une bêtise sans nom.

Kennit mort, les Iles des Pirates ont quand même un roi, en particulier une reine : Etta. Cette dernière gouverne les îles. Elle est donc, sur le papier, un souverain comme Cosgo. Mais, quand Cosgo donne un ban en son honneur, en honneur de Malta et de Reyn, il fait un caprice en refusant de reconnaître pleinement son statut : « le Gouverneur Cosgo avait admis de mauvaise grâce que la reine Etta, en sa qualité de souveraine d’un royaume indépendant, était à la rigueur d’une stature égale à la sienne ».

Sa dernière vengeance est adressée contre Sérille, son ancienne Compagne, celle qui l’a défié en refusant de coucher avec lui. Malgré tout ce qui s’est passé, il ne l’a pas oubliée. Il retire à Sérille tous ses privilèges et lui interdit de revenir à Jamaillia. Sérille témoigne auprès de Ronica Vestrit que Cosgo « m’a exilée ici » et « il soutient que j’ai manqué à mes voeux, et que je suis peut-être impliquée dans la conspiration ». Sérille confirme alors que Cosgo n’est pas du genre assumer ses erreurs : « je connais Cosgo. Il doit y avoir un coupable ».


dimanche 2 avril 2023

Althéa Vestrit, difficile d'être une femme ?

A Terrilville, être une femme n'est pas toujours aisée. Elles peuvent être Marchandes, commerçantes, agricultrices ou exercer tout un tas de métiers. Mais, le métier de marin semble leur être interdit, pour le plus grand malheur d'Althéa Vestrit. Celle qui rêvait de mener la vivenef Vivacia se voit dépouiller de ce droit par ses parents. Puis, quand elle tente de faire ses preuves en tant que marin, on lui rappelle sans cesse son sexe. Elle est une femme donc elle n'est pas assez forte, donc elle est à la merci des autres hommes à bord.

Althéa est fière de ses capacités. Quand elle exerçait à bord du navire de son père, Ephron Vestrit, elle avait l'impression d'être à la hauteur et de participer à la bonne marche du navire. Elle se savait utile et s'était convaincue que son père lui léguerait le bateau. Tout semblait croire qu'il la formait, peu importe son sexe. Althéa pensait que son père avait vu ses qualités et ses compétences. Elle se trompait. En tout cas selon Kyle Havre. Son beau-frère lui jette en pleine face que « votre père vous a embarqué uniquement parce qu'il n'avait pas de fils ; c'est lui-même qui me l'a dit ». Autrement dit, toute la vie d'Althéa repose sur un choix par défaut. Ce sont des propos durs à entendre pour la jeune femme, d'autant plus qu'ils sont confirmés par sa mère (« je vais te parler franchement : il t'a toujours traitée comme les fils que nous avons perdus. Si tes frères avaient survécu à la peste... »). Tout peut donc laisser croire à Althéa que, si son père l'a laissée naviguer sur le bateau, c'est uniquement parce qu'il voyait en elle le garçon qu'il n'a jamais eu.

Althéa se laisse-t-elle abattre ou toucher par ce genre de propos ? Non. Elle garde une autre image de son père, du capitaine Ephron Vestrit. Il ne la voyait pas comme une fille ou comme un garçon ; il ne s'intéressait qu'à ses actions : « avec lui, c'était ce dont j'étais capable qui comptait, avec eux c'est mon apparence ou ce qu'on pense de moi ». On note également la pointe de regret d'Althéa. Elle n'a pas perdu que son père, elle a également perdu la seule personne qui la regardait en faisant fi des préjugés liés à son genre.

Dépossédée de son héritage, privée de la vivenef, rejetée par sa famille, Althéa tente de faire ses preuves. Très vite, elle comprend qu'être une femme est un inconvénient si on veut devenir mousse (« Althéa devait prouver qu'elle était aussi solide, voire plus, que les hommes aux côtés desquels elle devrait travailler, mais on ne lui laisserait même pas l'occasion, vêtue comme elle l'était »). En effet, à cette époque, à Terrilville, les femmes doivent porter des tenues élégantes, des robes peu pratiques et peu compatibles avec la vie sur un bateau. Elle n'a pas de chance : si elle était née un peu plus au nord, dans les Six-Duchés, elle aurait pu naviguer sans souci comme le lui fait remarquer Brashen. Il affirme que là-bas « on se fiche que vous soyez un homme ou une femme, du moment que vous mettez du cœur à l'ouvrage ».

Terrilville a beau être une ville riche, civilisée et où le Marchands règlent leurs problèmes de façon collégiale, il y reste quand même une certaine sauvagerie, notamment à bord d'un bateau. Une femme met sa vie en jeu en embarquant : elle peut être violée sans que cela ne dérange le capitaine ou quiconque. Il n'y a que sur les bateaux familiaux qu'elle peut espérer être en sécurité (« la plupart de celles que vous voyez sur les quais travaillent sur leurs navires familiaux, avec leur père et des frères pour les protéger »). Dès lors, Althéa pas le choix ; Brashen lui souffle la solution : « trouver un moyen de renaître sous la forme d'un garçon, de préférence qui ne porte pas le nom de Vestrit ».

Plus tard, on retrouve Althéa, sous l'identité d'Athel, alors qu'elle effectue les sales tâches à bord d'un navire chasseur. Elle y retrouve Brashen qui ne la reconnaît pas tout de suite puisqu'elle est déguisée. Il est convaincu que Athel est un homme et il fait le lien avec Althéa parce qu'Althel siffle une chanson coutumière des Vestrit. Il observe attentivement Althéa et remarque qu'elle « faisait un joli adolescent, et la timidité qu'elle affichait la rendait sans doute plus attirante que bien des hommes faits ».

Si Althéa a embarqué à bord du Moissonneur, c'est pour faire ses preuves en tant que marin et avoir une étiquette qui prouve ses compétences. Mais, pour l'avoir, elle doit dévoiler sa réelle identité et donc montrer qu'elle est une femme qui se fait passer pour un homme. La réaction du capitaine est très claire : « tu crois que j'ai envie de devenir la risée de tous les navires-abattoirs ? Qu'on sache que j'ai embarqué une femme pendant toute une saison sans même m'en rendre compte ? Tout le monde se ficherait de moi ! » Il ne fait donc pas bon être une femme. Pire, Althéa n'obtient pas sa recommandation.

Pour rentrer à Terrilville, elle embarque sur une vivenef : l'Ophélie tenue par la famille Tenira. Là encore, on ne la reconnaît pas, preuve que son déguisement est efficace (« Tenira ne l'avait pas reconnue, et il était peu probable que cela n'arrive jamais : en tant que mousse, elle avait peu de chances de croiser fréquemment le capitaine »). Naviguer à bord d'une vivenef, un navire vivant et conscient de tout ce qui se passe à bord, ne la protège pas nécessairement. Elle doit faire attention, rester sur ses gardes. On lit que « Althéa se savait à l'abri du viol à bord, même si la cour rustique d'un mari cherchant à se montrer galant pouvait s'avérer tout aussi furieuse et source de confusion ».

Bien entendu, Althéa se fait démasquée. Ophélie informe son capitaine qu'Althéa est un homme et la réaction de ce dernier est à la fois attendue et surprenante. Dans un premier temps, il pointe du doigt la tromperie et la supercherie d'Althéa (« tu peux aussi me remercier en gardant secret le fait que tu as navigué sur l'Ophélie sous l'identité d'un garçon sans que je n'en sache rien »). Encore une fois, on retrouve le fait qu'un capitaine ait du mal à supporter qu'une femme ait été à bord sans qu'il le sache. Il ne faudrait pas que cela se sache car cela risquerait de ruiner sa réputation. Puis, le capitaine Tenira se rappelle qui est Althéa, qu'elle est une Vestrit et que l’Ophélie semble l'apprécier. Il lui permet de rester à bord et de travailler en tant que marin et en tant que femme. Althéa n'a donc plus à se cacher pour faire ses preuves (« elle ignorait ce que le capitaine Tenira ou Grag avaient dit à l’équipage mais personne ne trahit la moindre surprise quand elle surgit sur le pont sans ses frusques de garçon »).

Althéa a dû quitter sa propre famille. Son comportement n'était pas accepté. Ils lui en voulaient de ne pas respecter le choix d'Ephron et de Ronica (léguer la vivenef à Keffria). Ils ne comprenaient pas son mode de vie et son attrait pour les bateaux. C'est par exemple le cas de Malta qui « n'avait pas l'intention de devenir (…) hommasse comme ce cheval échappé de Tante Althéa ».

Quand Althéa décide de rentrer chez elle, elle le fait sous le déguisement d'un homme. Encore une fois, il est efficace et trompe le monde. Une servante de la famille Vestrit, en la voyant apporter un message, dit qu'il n'y a « pas de raison qu'un homme comme toi rentre le ventre vide ».

Du côté de ses proches, on est choqué par son apparence et on partage les mêmes avis que les capitaines. Il est mal vu qu’une femme se déguise en homme, même si c'est pour un motif évident de protection. Ronica implore sa fille : « pour l'honneur de ton père, tâche que personne ne te reconnaisse, je t'en prie ». Keffria, sa propre sœur, est dans le même registre d'émotions. Elle n'a dans la bouche que des reproches (« Althéa, comment peux-tu nous faire ça ? Comment peux-tu te faire ça à toi-même ? N'as tu donc aucune fierté, aucun égard pour notre nom ? ») Althéa trouve donc bien peu de soutiens de la part de ses proches. Ils comprennent qu'elle a traversé des périodes difficiles mais ils pensent que c'est son choix et que de se déguiser en femme n'a rien arrangé. Elle aurait mieux fait de rester à Terrilville, comme une sage jeune femme et épouser un homme qui aurait permis à la famille de s’enrichir et travailler une période difficile.



dimanche 19 février 2023

Qui est Ephron Vestrit ?

Pour le lecteur, les premiers chapitres des Aventuriers de la Mer laissent un goût amer quant à Ephron Vestrit. On se rend compte que c'est un marin respecté, un capitaine de premier plan (il dirige la vivenef Vivacia) : on est plus dubitatif sur le choix fait (avec sa femme Ronica) de confier la vivenef de la famille à Kyle Havre.

Et puisqu'on suit l'aventure du point de vue de différents narrateurs, on est fortement influencé par ce qu'ils pensent et vivent. Toujours est-il que le fait que Ephron soit un bon marin et capitaine est clair. Ce n'est pas seulement grâce à ce que voit Althéa (« Ephron Vestrit n'aurait jamais laissé traîner de cartes, et n'aurait jamais toléré la présence d'une chemise sale négligemment jetée sur le dossier du fauteuil »). La pensée d'Althéa peut être mise en doute tant sa relation avec son père est forte : il lui passe tous ses caprices et lui laisse une grande latitude dans la conduite de sa vie. Mais, alors qu'Ephron est en train de mourir et que Kyle Havre a pris possession du navire, sa famille décide, conformément aux traditions, de l'emmener sur le pont du navire afin d'éveiller la Vivacia. Alors que certains marins rechignent à la tâche, il suffit à Althéa d'invoquer le souvenir d'Ephron pour qu'ils décident de s'activer : « et, quand le Capitaine Vestrit est à bord, il n'y a qu'un seul commandant. Il m'étonnerait que vous trouviez grand monde sur ce navire pour remettre cette évidence en question ».

Bon marin, Ephron est également un bon mari pour Ronica. Cette dernière parle toujours de lui avec tendresse et des mots valorisants. Ronica est triste de voir l'état de son mari, l'épave qu'il est en train de devenir alors que « quand ils s'étaient mariés, les deux mains de Ronica ne faisaient pas le tour du bras musclé de son jeune époux ; aujourd'hui, ce bras n'était plus qu'un bâton d'os recouvert de peau flasque ». La déchéance n'est pas qu'intellectuelle (il cède à sa femme le choix de savoir qui gouvernera la Vivacia), elle est aussi physique. En réalité, les deux se mêlent et sont d'autant plus durs à vivre pour ses proches qu'Ephron a été un précurseur. Il semble être celui qui a permis aux femmes de reconquérir du pouvoir (« quand Ephron Vestrit avait remis ouvertement la direction de toutes ses priorités à sa jeune épouse, Terrilville s'en était montrée presque scandalisée. Il n'était plus à la mode que les femmes prennent part à l'aspect financier des affaires, et revenir à de telles coutumes rappelait trop l'ancienne existence des pionniers »). Ronica doit donc beaucoup de son autorité et de son statut à son mari. Et elle lui a prouvé sa confiance et sa valeur en gérant les domaines, propriétés. Cependant, à la mort d'Ephron, les choses se précipitent : Kyle Have fait des choix douteux pour la Vivacia, Chalcède menace Terrilville, les intrigues politiques se développent. Face à ça, Ronica est parfois dépassé, se laisse parfois aller. Elle se sent seule d'autant plus que ses filles (Keffria et Althéa) et sa petite-fille (Malta) ne sont pas d'un grand soutien. Elle n'a personne sur qui se reposer. Elle se réfugie alors dans le souvenir de son mari pour tenter de regagner de la force (« elle inspira profondément. Ephron. Ce fut tout. Elle avait simplement prononcé son nom à voix haute. A la fois appel, excuse et adieu »).

Ephron et Ronica semblent avoir un avis différent quant à Althéa. Ronica pense qu'il faut la prendre en main et lui confier des responsabilités alors que Ephron opte pour lui laisser encore un peu de liberté (« elle devra bien assez tôt s'installer, devenir une dame, une épouse et une mère, et il m'étonnerait qu'elle trouve à son goût ce genre d'exercice monotone »). Cela n'a pas rendu service à Althéa. On pourrait presque penser que cela a convaincu Ronica que sa fille n'était pas assez sérieuse pour recevoir en héritage la vivenef de la famille. La déception est alors immense pour Althéa qui pensait avoir un lien spécial avec son père ; Ronica précise que c'est elle qui a décidé de donner la Vivacia à Keffria et qu'Ephron a fini par accepter l'idée (« j'ai persuadé ton père de signer le document. Je l'ai persuadé, Althéa, je ne l'ai pas trompé. Même ton père a fini par se convaincre de la sagesse de ce que nous avions décidé »). On peut penser que Ronica a profité de la faiblesse d'Ephron pour le convaincre et que ce dernier n'était pas en assez bon état pour résister.

Mais, avant sa déchéance mentale et physique, Ephron était un homme de convictions. Il avait des valeurs qu'il défendait auprès de ses proches et auprès de la société de Terrilville. Il avait osé confier les affaires de la famille à une femme, il ose se positionner contre l'esclavage alors que la pratique gangrène Terrilville et que les Marchands usent d'artifices pour la développer. C'est un choix d'autant plus courageux que cela leur permettrait d'accroître leur richesse. Mais, il ne cède pas alors que la pression est forte : « Ephron avait toujours désapprouvé l’esclavage ; Ronica, elle, pensait que la plupart des esclaves ne devaient leur sort qu'à eux-mêmes ». C'est une décision courageuse mais qui explique aussi le déclin de sa famille. Au début de l'intrigue, le déclin des Vestrit est manifeste : ils ont de moins en moins de fonds, de plus en plus de mal à accumuler de la richesse. Cela peut aussi s'expliquer par le côté têtu d'Ephron, un homme campé sur ses positions qui refuse de les remettre en question. On en a la preuve avec sa volonté de ne pas commercer avec les gens du désert des Pluies (« on ne touche pas à la magie sans en être souillé. Nos ancêtres ont jugé que le prix était trop élevé et ils ont quitté le désert des Pluies pour fonder Terrilville »). Cette décision les empêche donc de commercer des produits qui sont fortement demandés et pour lesquels des gens sont prêts à payer beaucoup. C'est aussi sans doute un peu hypocrite pour un homme qui navigue sur un bateau magique...

Ronica offre un autre point de vue : elle explique que la magie nécessite un prix à pater, un prix immense : l'asservissement de la famille, et en particulier des enfants. C'est ce qu'elle tente d'expliquer à Malta : « il y a bien longtemps, Ephron et moi avons décidé de ne pas en conclure de nouveaux, de ne plus nous engager auprès d'eux, parce que nous voulions que nos enfants et nos petits-enfants – oui, même toi – restent libres de leurs décisions. A cause de cela, nous avons vécu plus difficilement que nous y étions obligés ». D'une certaine façon, Ephron a donc sacrifié son présent pour l'avenir de ses enfants. Il ne pouvait pas savoir que ce choix allait être mis en doute par de profonds changements en cours.

Kyle Havre a un avis bien nuancé sur Ephron. Si il respecte l'homme et le capitaine, il remet grandement en doute certaines de ses décisions. Chalcédien d'origine, il est forcément marqué par sa culture natale où les femmes ne valent pas beaucoup. Il ose donc dire à Ronica que « les temps changent, et Ephron n'aurait jamais dû vous laisser vous débrouiller toute seule ». La question de la femme est une pierre d’achoppement importante : selon Kyle, elles ne peuvent pas faire ce que les hommes font et elles doivent être réduites à des rôles subalternes. Ephron valorisait Althéa ; Kyle n'a jamais accepté ça (« pendant des années, j'ai dû supporter de voir Ephron Vestrit traîner sa fille partout derrière lui et la traiter comme un garçon »).

Surtout, il ne comprend pas qu'Ephron refuse de commercer avec le désert des Pluies, il refuse de croire qu'Ephron a pu détruire les cartes légendaires. Ce serait un choix ridicule, pas digne de l'homme qu'il est (« Ephron n'était pas stupide, et seul un imbécile aurait détruit des cartes de cette valeur ! »)

De son côté, Kyle Havre est jugé en comparaison de ce qu'était Ephron ; Brashen affirme que si « Kyle Havre était un capitaine compétent », il n'est pas « Ephron Vestrit ». La décision de confier la vivenef à Vivacia à Kyle revient donc au premier plan, sachant les limites connues de Kyle. Pour certains, elle jette un voile sombre sur Ephron, sur sa capacité à prendre de bonnes résolutions. Un Marchand dit qu' « Ephron Vestrit a laissa son navire entre les mains de cet étranger. Il l'a perdu. C'est un problème qui concerne les Vestrit, pas Terrilville ». Autrement dit, personne ne doit aider les Vestrit et ils doivent s'en prendre au réel responsable quant à la déchéance de leur famille. En confiant le navire à un homme venu d'ailleurs, Ephron a bafoué une tradition et doit en payer le prix.

Enfin, il faut aborder la relation entre Ephron et Brashen. En lui confiant un poste important sur la Vivacia, Ephron a donné à Brashen un but et une nouvelle chance, lui qui avait été disgracié et rejeté par sa famille (les Trell). Brashen en est reconnaissant (« Ephron Vestrit lui avait donné un bon coup de mail, il lui avait offert l'occasion de prouver sa valeur alors que personne d'autre ne voulait rien entendre »). Ephron lui a même donné des responsabilités importantes et un code de conduite (« si le second a la situation en main, le capitaine ne doit pas s'en occuper »). On peut penser qu'Ephron a aidé Brashen comme une forme de compensation, de substitut : Brashen aurait remplacé le fils perdu lors de l'épidémie de Peste sanguine. C'est sans doute aussi pour ça qu'il a traité Althéa de cette façon. Mais, encore une fois, en faisant cela, il a pu se mettre à dos certaines personnes de Terrilville, notamment la famille Trell. Cerwin Trell justifie cette position auprès de Ronica : « Père a été mécontent qu'Ephron prenne Brashen sous son aile après que notre famille l'a déshérité (…) Père a cru que vous vouliez nous en remontrer, nous prouver que vous pouviez remettre dans le droit chemin le fils qu'il avait chassé ».

dimanche 22 janvier 2023

Ambre, une femme prophète ?

« Tu n'es qu'un petit être à la vie éphémère. Il faudrait être fou pour croire qu'on peut changer le cours du monde ». Ces propos sont prononcés à Ambre par Parangon à la fin du cycle des Aventuriers de la Mer. Ils sont durs à entendre pour quelqu'un comme Ambre. Le lecteur sait qu'Ambre (aussi connue comme le Fou) se sent investie d'une mission, de la nécessité de mettre le monde sur une autre voie. On sait qu'elle se prend pour un Prophète et qu'elle pousse des individus (des catalyseurs) à accomplir leur destin. Entendre que ses actes ne changerait rien est donc un camouflet, presque une insulte. Il faut noter que les propos de Parangon font écho à ce qu'a dit Tintaglia : « Dans l’univers, vos rêves, vos projets, vos ambitions ne comptent pour presque rien. Vous ne vivez pas assez longtemps pour avoir de l’importance ».

Mais, Ambre n'a pas baissé les bras. Dans un monde en plein changement, elle a fait ce qu'elle a pu pour donner corps à ses prophéties. Ce n'est pas chose facile tant les événements se bousculent (la guerre à Terrilville, le rapprochement entre Jamaillia et Chalcède), tant son catalyseur présumé (Hiémain) la fuit (embarqué dans le projet fou de son père Kyle Havre). Pour Ambre, les gens comptent et la route qu'ils prennent peut changer un bon nombre de choses. Une occasion manquée pourrait mener le monde dans une mauvaise direction : « nous avons tous un droit sur notre vie. Mais si, par défaut d'orientation, nous empruntons la mauvaise voie ? Prends Hiémain par exemple (…) Si à cause de quelque chose que j'aurais omis de faire ou de dire, il devenait roi des Îles des Pirates alors qu'il était destiné à mener une vie d'étude et de contemplation ? » Si le discours d'Ambre est bien rodé, c'est parce qu'elle a déjà rencontré le scepticisme : Fitz, également, refusait de croire que les petites gens pouvaient accomplir de grandes choses.

Ambre est amenée à fréquenter étroitement les Vestrit, notamment Althéa et Malta dans une moindre mesure. Elle se rend compte à quel point les femmes de cette famille sont enclines à prendre les choses en main, à dépasser ce qui est attendu d'elle ; on attend d'Althéa qu'elle se soumette aux dernières instructions d'Ephron et fasse un bon mariage, elle ne le fait pas ; on attend de Malta qu'elle soit une gentille fille bien sage et elle ne le fait pas. Les deux se rebellent, à leurs façons, contre des traditions, des coutumes. En les rencontrant, Ambre peut s'ouvrir librement car elle sait que ce qu'elle dira aura un impact sur elles, ou en tout cas sera entendu et écouté. C'est à Malta qu'elle ose clairement dire qui elle est : « mais si je suis une diseuse de bonne aventure, je ne suis pas une faiseuse de bonne aventure. Nous forgeons tous notre propre aventure ». Encore une fois, Ambre reprend un vocabulaire associé au mythe du Prophète blanc et du Catalyseur. Les mots dits à Althéa sont encore plus forts, ils débordent d'admiration et de respect (« vous percevez le flux des événements, vous êtes capable de savoir où vous vous adapteriez le mieux, mais vous avez l'intrépidité de vous y opposer (…) j'ai toujours admiré les gens qui savent prendre cette attitude ; ils sont si rares »). On pourrait presque croire que l'attitude d'Althéa revigore la foi d'Ambre.

Si Ambre presse les femmes Vestrit à agir, c'est par intérêt. Elle œuvre pour le retour des dragons et elle sent qu'une grande partie est en cours à Terrilville. Un moment décisif approche comme elle le dit à Brashen : « quand les circonstances s'y prêtent, les gens qui ne semblent pas y être destinés accomplissent des choses extraordinaires (…) nous sommes emportés vers l'apogée dans le temps, le point critique où l'avenir doit prendre l'une ou l'autre direction ». Qui aurait pu croire qu'un bâtard mis de côté sauverait la lignée des Loinvoyant ? Qui aurait pu croire que les gosses Vestrit, les enfants d'une famille de Marchands en chute libre, causent tant de changements ?

Dans les Aventuriers de la Mer, Ambre doit faire face à des gens pris dans des événements qui les empêchent de prendre de la hauteur ou du recul. Ils sont tout occupés à sauver leurs vies qu'ils ne se rendent pas compte que d'autres choses sont en cours. Est-ce une mauvaise chose ? Difficile de trancher. Par exemple, si Malta n'était pas obnubilée par l'idée de sauver son père, aurait-elle, au final, libéré Tintaglia ?

Ambre essaie de planter les graines du changement partout où elle peut. Elle privilégie les gens les plus défavorisés, les moins regardés, les plus anodins. C'est le cas des esclaves à qui elle ose dire clairement pourquoi elle est là (« je suis un prophète. J'ai été envoyé pour sauver le monde »). Dire de telles choses ne peut que provoquer des rires et c'est le résultat qu'elle obtient. Pourtant, si on en croit une esclave, sa déclaration a été comprise ; cette dernière affirme que « tout le monde a cru qu'elle plaisantait quand elle a parlé de sauver le monde. Mais son rire... J'ai toujours pensé qu'elle avait ri parce qu'elle savait qu'elle ne risquait rien à nous dire la vérité, car personne ne la croirait ». Là encore, on retrouve de l’incrédulité, du doute. Ambre a dû faire toute sa vie avec ça. Au brutal Lavoy, elle rétorque que « ce n'est pas la première fois qu'on me traite de folle, et probablement pas la dernière ».

Peut-être aussi que se faire appeler Le Fou et agir comme un bouffon n'était pas si anodin. En adoptant cette attitude comique, en se faisant passer pour un étranger comique, le Fou se mettait à l'abri des méchancetés. Son nom semble clairement être un choix réfléchi. A Parangon, elle dit que « j'en ai porté beaucoup. C'est celui qui me convient le mieux, ici et maintenant ».

Pour atteindre ses buts, Ambre a conscience qu'elle doit user de moyens détournés, qu'elle doit faire preuve de malice et s'adapter aux situations existantes. Elle ne peut pas dévoiler tout de suite qui elle est, ni même adopter la même identité avec tous (« j'ai joué beaucoup de rôles dans ma vie. Ce déguisement s'est révélé très utile, ces derniers temps. Les esclaves sont invisibles. Je peux quasiment aller partout sans qu'on me remarque »). Le besoin de se cacher, d'être prudente avant de se dévoiler est perçu par Parangon. La vivenef folle a une perception fine des choses, bien plus que ce que la rumeur laisse croire (on la dit insensible). Le bateau passe du temps avec Ambre et apprend à la connaître : « Ambre était différente. Elle semblait plus réservée que tous les êtres humains qu'il avait connus. Parfois, il soupçonnait que sa retenue était délibérée, elle ne s'ouvrait que lorsqu'elle le voulait vraiment et encore, jusqu'à une certaine limite ». Ambre ou le Fou, peu importe, les deux tiennent à leurs secrets, au respect de leur intimité.


lundi 30 mai 2022

Que pense Tintaglia des humains ?

Libérée, Tintaglia se révèle tout de suite comme une force importante de ce qui se passe à Terrilville. La ville est en effet aux abois : les rues ne sont plus certaines et la ville est menacée par les pirates de Chalcède. Si elle offre une autre vue, plus distante, des événements en cours, elle noue quand même des relations fortes avec quelques humains (dont Malta) et a ses propres buts : aider les serpents à se transformer en dragon.

Pour arriver à ses fins, Tintaglia a besoin des hommes. Le monde a beaucoup changé depuis sa dernière apparition. Les rives ont changé de place, les terres ont bougé. Elle compte sur une caractéristique des humains ; elle le dit clairement à l’assemblée de Marchands de Terrilville avec qui elle négocie. Elle leur affirme, avec toute sa hauteur de dragon, que « les humains ont toujours été des bâtisseurs et des terrassiers. Il est dans votre caractère de façonner la nature à vos propres fins ». On peut sentir là une pointe de mépris, de dédain : les humains n’ont pas de buts propres, ils ne sont pas la puissance dominante. Ils sont là pour servir, servir les dragons. Pour autant, Tintaglia n’est ni naïve ni stupide. Elle sait que les humains sont nombreux et déterminés, elle sait qu’ils peuvent faire du mal aux dragons. Dans les Cités des Anciens, ils pourchassent Glasfeu et Tintaglia pour créer des élixirs de santé. Désirant venger ce que Glasfeu et elles ont subi, Tintaglia rassemble les dragons de Kelsingra et leur explique ce que sont les humains. Elle veut en effet que les nouveaux dragons soient aux aguets, tous les humains ne sont pas comme les gardiens qui les ont accompagnés. Une bonne partie de l’humanité est insignifiante et grossière, incapable de comprendre ou percevoir ce qu’est un dragon (« j’ai beaucoup voyagé et eu beaucoup à faire avec les hommes ; certains ne nous comprennent pas quand nous leur parlons, et ils nous prennent pour des bêtes brutes semblables à des lions ou des loups – ou les vaches qui attendent d’être menées à l’abattoir »). Une autre partie est vindicative et nécessite d’être mise au pas : on ne peut tolérer qu’il soit fait de mal à un dragon (c’est d’ailleurs ce qu’elle reprochera plus tard à un Glasfeu qui gardera longtemps sous silence les machinations des gens de Clerres). Elle leur fait comprendre que les humains peuvent nuire aux dragons en s’en prenant à leurs nids. Il faut agir : « vous pouvez rester ici à vous cacher ; mais plus vous attendrez avant de leur rappeler quelle est leur place dans le monde, plus ils opposeront de résistance quand vous constaterez que vous devez vous défendre ».

Tintaglia place les dragons au-dessus des humains. Ils son bien plus puissants, bien plus intelligents. Dans les Aventuriers de la Mer, Reyn et elle passent un long moment ensemble à rechercher Malta. Elle lui explique sa conception des choses, notamment que « les hommes continueront à se quereller entre eux pour savoir qui doit récolter et où, quelle vache appartient à qui. Ainsi va le monde des hommes. Les dragons sont plus sages ». Là où les humains s’enferment dans des cases, des frontières, les dragons considèrent que tout est à eux : le ciel, la terre, les mers.

Reyn est outré par ce qu’il entend. Il tempête, tente de défendre les humains. Il s’indigne. Cela ne fait que questionner Tintaglia sans aucune optique de remise en cause de son comportement : « Quelle tempête d’imagination ! Comme vous les humains, vous pouvez en soulever rien qu’en imagination ! Est-ce que parce que vos vies sont si brèves ? Vous vous racontez de folles histoires sur ce qui pourrait arriver demain et vous éprouvez toutes les émotions en songeant à des événements qui n’arriveront jamais ». On arrive là à une forte différence entre les dragons et les humains : les dragons vivent bien plus longtemps et pensent que l’homme n’a pas d’importance. Tout ce qu’il entreprend sera effacé. C’est pour cela que Tintaglia remet en place Hiémain. Le dernier des enfants Vestrit ne tolérait pas que la dragonne lui parle avec mépris et dédain, qu’elle désire dicter aux hommes quoi faire. Hiémain se révolte et récolte des paroles dures : « je suis un dragon, humain. Dans l’univers, vos rêves, vos projets, vos ambitions ne comptent pour presque rien. Vous ne vivez pas assez longtemps pour avoir de l’importance. Sauf quand vous venez eu aide aux dragons, bien sûr ». Cela ne peut être que démoralisant d’entendre ça. Une créature qui pourrait vous manger en une bouchée ne vous considère que comme un outil et il n’y a rien à faire pour changer ça. Ce rapport au temps, Tintaglia en fera également la remarque à une Malta qui s’offusque de ne pas la voir plus souvent (« n’oublie pas que les dragons ne comptent le temps selon les infimes gouttelettes de jours qui paraissent si importants aux humains »).

Tintaglia a donc peu de considération pour les humains. Elle en a un peu plus pour les Anciens, ces humains changés à force de fréquenter les dragons (« les hommes tels qu’ils étaient à présent ne l’attiraient guère. Il y avait eu une époque, lui murmuraient les ancêtres au fond de son cerveau, où l’essence des dragons s’était mêlée à la nature des hommes, et les Anciens avaient procédé de ce mélange fortuit »). Ainsi, Tintaglia peut avoir une certaine forme de respect pour quelques humains. Elle en a eu, pour exemple, pour Ortie qui lui a tenu tête et l’a forcée à tenir sa parole. Elle en a pour Fitz, pas parce que c’est un humain, mais parce qu’un dragon l’a jugé digne et l’a marqué (« elle amena sa tête près de moi et me huma doucement. Je ne reconnais pas le dragon qui t’a marqué ; plus tard, peut-être il me rendra des comptes pour ta forte tête »). Elle respecte également Malta qui l’a délivrée et qui comme elle est une femme (« je vois que tu as été bien récompensée pour la part que tu as prise à ma délivrance, jeune reine. Une crête écarlate. Tu en tireras beaucoup de plaisir (…) Et tu jouiras d’une longue vie durant laquelle tu t’en délecteras »).

mardi 10 mai 2022

Les Aventuriers de la Mer : la prostitution

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Dans les Aventuriers de la mer, on suit des pirates ; ces derniers attaquent des navires, prennent leurs richesses et cherchent donc à les dépenser. Une des façons de faire est de prendre du bon temps, de profiter des faveurs d’une femme. La prostitution est donc quelque chose de bien établie dans cet univers géographique, qu’elle soit publique ou dissimulée sous de faux noms. En suivant Kennit, le capitaine d’un vaisseau pirate, on le suit dans son quotidien de chef : il organise la charge, il s’occupe de diriger son équipage, il dresse des plans pour le futur et se consacre à des activités plus humaines comme le sexe. Pour un pirate qui passe du temps sur un bateau, il semble compliquer de mener une vie de couple normale et paisible. Faute de mieux, Kennit se tourne vers des prostituées, et une en particulier (Etta). Il noue avec elle une relation qui peut presque être qualifiée d’exclusive, dans le sens où Kennit ne demande qu’elle. Si il peut faire ça, c’est non seulement parce que Kennit a des moyens mais aussi parce que l’établissement où il va est de qualité (« on n’était pas dans un lupanar à matelots ; on ne pouvait pas tripoter la marchandise à titre d’essai avant de l’acheter. Bettel dirigeait une maison convenable, discrète et digne »). Pour autant, il ne faut pas se tromper sur ce qui se passe dans cet établissement : les femmes échangent leurs corps contre de l’argent. Elles ne sont pas là pour être amoureuses et bien des hommes ne les considèrent que comme des passe-temps forts agréables. Kennit, lui, est tiraillé. On sent bien son attachement pour Etta et en même temps tout lui rappelle la profession de la femme (« embrasser une pute ! Bah, il en avait le droit s’il en avait envie : il payait pour tout ce qu’il avait envie de faire avec elle. Il ne put toutefois s’empêcher de se demander où avait été la bouche de la putain cette nuit-là »).

La relation entre Etta et Kennit est clairement atypique, elle sort de la norme. Etta finit même par s’échapper du bordel, Kennit la prend à bord et on peut la considérer, officieusement, comme sa femme. D’ailleurs, cela étonne même Bettel (la propriétaire d’Etta) qui s’étonne du choix de Kennit. Elle pense qu’elle a des produits de meilleure qualité à lui offrir, parfois même des adolescentes. Elle parle également d’Etta avec des mots crus et insultants, signe qu’elle est plus intéressée par ce que la femme rapporte que pour ce qu’elle est (« Ou, si vous aimez mieux l’innocence, j’ai d'adorables petites vierges qui viennent de la campagne. Vous pouvez vous offrir ce qu’il y a de mieux chez moi. Pourquoi préférez-vous cette pute de second choix ? ») Mais, Kennit choisit Etta (ou plutôt Etta sauve la vie de Kennit lors d’une embuscade alors qu’il se rend au bordel) et la tire de là. Toutes n’ont pas cette possibilité ou cette chance. La prostitution est pour beaucoup de femmes une malédiction. Ce sont des femmes qu’on force à faire ça, qu’on vend comme de la simple marchandise. Elles peuvent être en établissement, dans les rues ou être des serviteurs sous contrat. Hiémain, un jeune homme particulièrement naïf quant aux plaisirs charnels, en rencontre lorsque la vivenef Vivacia menée par son père Kyle Havre fait escale dans la ville de Cresson. Lui qui vivait jusque là dans le réconfortant cadre d’un monastère décide de parcourir cette ville inconnue à pied, et il y voit la laideur : saleté, pauvreté et prostitution. Son dégoût est palpable quand on lit que « jamais personne n’avait ainsi abordé Hiémain, et cette façon de faire le rebuta plus encore que les ulcères révélateurs d’une maladie de la peau autour de la bouche de la malheureuse ».

Terrilville illustre bien l'hypocrisie autour de la prostitution. C’est exactement la même que pour l’esclavage et c’est celle que pointe Kennit. Tout le monde se berce dans la douce et réconfortante illusion que les femmes sont de simples travailleuses qui recevront un salaire juste et seront dignement traitées. C’est faux. Kennit ne dénonce pas seulement l’hypocrisie des puissants, il pointe aussi du doigt la naïveté et l’aveuglement des femmes achetées (« un riche achète leurs talents pour sa propre gloire. Il les achète avec de l’argent ; et elles ne savent même pas qu’elles sont des putains. Pas une qui ait la fierté dire son propre nom »).

Être une prostituée est mal vue. Dans le langage courant, c’est une insulte. C’est un mot que l’on emploie pour rabaisser les femmes, moquer leur comportement. Kyle Havre en fait la démonstration avec Althéa Vestrit : Kyle essaie d’assurer son emprise sur la famille Vestrit (il est l’époux de Keffria Vestrit), de montrer sa domination, son leadership. Il tente de remettre Althéa à sa place. Mais, la femme ne se laisse pas faire ; Kyle pense alors qu’il doit la briser, l’humilier. Il emploie envers elle des mots insultants, presque dégradants (« pieds nus, avec l’air et l’haleine d’une catin ivre, accompagnée d’un ruffian qui vous suit à la trace comme une putain de bas étage »). Se faire comparer à une prostituée semble être une habitude dans la famille Vestrit : Malte en fera également les frais et cette fois-là de la part de sa grand-mère, Ronica. Contre l’avis de sa mère et de sa grand-mère, Malta décide de se rendre à un bal : elle achète discrètement une robe mais est vue par un ami de la famille qui s’empresse de la ramener chez elle. Keffria et Ronica sont outrées par sa tenue. Une discussion animée et passionnée a alors lieu ; Ronica remet alors Malta à sa place en lui disant que « tu n’es pas séduisante à la façon d’une femme convenable peut l’être (…) Nous ne sommes pas à Jamaillia et tu n’es pas une putain ». Autrement dit, pour les Vestrit, une prostituée n’est même plus une femme. Un autre exemple confirme cela. Des années auparavant, Althéa, alors adolescente, avait eu une relation sexuelle avec un matelot. Elle en avait alors parlé à sa sœur Keffria qui avait été scandalisée par ce qu’elle avait entendu. Au lieu de soutenir sa sœur qui craignait d’être enceinte et de lui apporter du réconfort, elle lui jette son opprobre. L’éducation de Keffria lui laisse penser que le sexe hors mariage est mal vu et que celles-ci qui se prêtent à ça sont des moins que rien : « elle s’est mise à pleurer, et elle m’a déclaré que je n’avais plus d’avenir, que j’étais une prostituée, une traînée, que j’avais jeté l’opprobre sur la famille ».

Une femme sort du monde de la prostitution : Etta. Elle devient la compagne de Kennit. Mais, c’est sa relation avec Hiémain qui est intéressante. Le jeune homme se sent attiré par elle, pas uniquement physiquement, mais par la vision des choses de la femme. Lui qui avait jusque là grandi via et dans les livres se rend compte que, même une femme anciennement prostituée, peut lui apprendre des choses. Etta a suffisamment avancé dans sa vie pour jeter un regard honnête sur son passé (« au bout d’un moment, les sentiments disparaissant (…) et c’est un soulagement. Tout devient beaucoup plus facile. Alors, ce n’est pas pire que n’importe quel sale boulot. A moins qu’on tombe sur un homme qui fasse mal »). On comprend bien que la prostitution n’est pas aisée, qu’elle pousse les femmes à se débarrasser d’une partie d’elle-même si elles espèrent survivre sans grand traumatisme. Il faut mettre de côté le romantisme, le désir amoureux. Les clients ne sont là que pour profiter de leurs corps, pas pour autre chose, et si elles cherchent plus, cela peut mal tourner pour elles. On peut penser que c’est à ça que fait référence lorsqu’Etta dit à Hiémain avoir été violée (Althéa, captive de Kennit, est violée par le pirate et personne ne semble la croire). Etta assume avoir été une prostituée (« elle s’était traitée elle-même de putain (…) c’était un mot d’homme, l’injure dégradante qu’on lance à une femme. Mais elle ne paraissait pas avoir honte »). Elle considère cela sans doute comme un costume qu’elle a dû endosser une partie de sa vie pour survivre mais que cela ne définit pas ce qu’elle. Les faits lui donneront raison : elle apprendra à lire, secondera Kennit puis deviendra mère. Avant de finir Reine des Pirates.


dimanche 20 février 2022

Références à Fitz dans les Aventuriers de la Mer

A la fin de l’assassin royal, le Fou s’en va. On le retrouve à Terrilville sous l’identité Ambre, une fabricante d’objets en bois. Son métier, son caractère et sa mission de Prophète blanc vont l’amenée à fréquenter des gens importants : des Vestrit, des vivenefs et autres esclaves. Tous vont se demander qui est cette étrangère, ce qui la motive à tant s’investir. Et bien peu auront des réponses claires, souvent des allusions. Une allusion fréquente est à propos de Fitz.

Quand elle parle avec Althéa d’amour, elle tente de faire comprendre son point de vue à la femme. Cette dernière laisse la porte ouverte à Grag Tenira alors qu’elle sait que ses sentiments ne sont pas réciproques. Althéa se demande pourquoi l’amour est une compliquée, pourquoi il implique nécessairement un engagement, une exclusivité. C’est un argumentaire auquel Ambre a déjà fait face avec Fitz ; Fitz aime Molly, il l’a dit clairement à Fitz. Il a longtemps repoussé les avances d’Astérie à cause de ça et il a fait comprendre au Fou qu’il ne l’aimait pas de la même façon. Ambre (Le Fou) a donc été dans la position du rejetée, ce qui n’a pas fait mourir ses sentiments. Elle les a simplement tus, elle a compris qu’elle ne pouvait pas offrir à Fitz des choses dont il avait envie. Sa réponse à Althéa montre également de la tristesse (« pour aimer ainsi, il faut admettre que la vie de l’autre a autant d’importance que la tienne. Plus dur encore, il faut admettre que l’autre a des besoins que tu ne peux pas satisfaire et que tu as des tâches qui te retiennent loin de lui »). On ressent presque de la pitié pour Ambre, on se demande également si son départ vers Terrilville n’est pas un exil déguisé pour éviter de se retrouver face à celui qu’elle aime.

C’est une époque de changement pour Terrilville. Les routes maritimes sont obstruées par les pirates et les chalcédiens. La guerre menace, les opportunités commerciales menacent grandement la stabilité de la ville. Les Marchands, anciens leaders de la ville, voient leur hégémonie être menacée par les Nouveaux Marchands. Dans le même temps, les esclaves aspirent à autre chose. Ils sont conseillés, soutenus par Ambre qui a toujours en horreur cette pratique. Quand les esclaves cherchent à savoir pourquoi à Ambre elle les aide, alors qu’elle a une bonne situation, ils pensent que c’est à cause du bijou qu’elle arbore (« elle porte un anneau de liberté à l’oreille (…) Elle n’a pas pas répondu tout de suite, puis elle fini par dire que c’était un cadeau de son unique amour »). Cet anneau à une longue histoire : il a été transmis à Fitz par Patience, puis au Fou par Fitz après qu’il ait pris la décision de ne pas revenir dans Molly (et de sa fille nouvellement née). C’est un bijou qu’on donne aux esclaves affranchis : la grand-mère de Burrich l’a eu, l’a donné à Burrich qui l’a donné à Chevalerie. Une fois mort, Patience l’a récupéré et offert à Fitz. La symbolique de ce que la chose représente pour Ambre est importante, ce n’est pas qu’un cadeau. C’est aussi une des rates possessions de Fitz qu’il a gardée après sa mort dans les cachots de Royal ; le geste de donner ce bijou qui le rattache à son passé est donc important. C’est la preuve qu’il tient beaucoup au Fou.

Ambre croise Parangon, la vivenef folle. Cette dernière a sa figure de proue grandement amochée. En apprenant qu’Ambre sculpte le bois et après avoir développé un lien avec elle, Parangon lui demande de lui créer un visage. Tout à son travail, Ambre lui confie qu’elle lui fait le visage d’un homme pour qui elle eu a de forts sentiments (« il mourait de curiosité, sachant qu’il avait le visage de quelqu’un qu’Ambre avait aimé. Elle ne voulait pas parler de lui »). On ne peut plus douter que ce soit Fitz suite à une observation de Brashen. Il remarque que « le nez cassé lui donne un air très déterminé » tout en s’interrogeant sur un accessoire : « pourquoi la hache ? » Le doute n’est plus permis : Fitz s’est fait casser le nez en étant torturé par les sbires de Royal et la hache était son arme de prédilection. C’est d’ailleurs à Parangon qu’Ambre se confie. Elle lui dit que « je crois que je dois retourner vers le Nord. J’ai des amis là-bas. Je ne les ai pas vus depuis longtemps. J’ai un doute, je ne tiens plus en place. Je crois qu’il faut que j’intervienne encore un peu dans leur vie ». Ambre fut le Fou, et le Fou était le prophète et Fitz son catalyseur. Avec le bâtard royal, ils ont permis aux Loinvoyant de rester sur le trône des Six-Duchés et ont remis l’image du dragon dans l’imaginaire collectif. Ambre pense donc qu’elle peut et doit faire changer les choses. Parangon se moque d’elle dans un premier temps. En bon espritdragon (certes prisonnier dans une vivenef), Parangon ne montre que du mépris à cette suggestion : les humains n’ont aucun impact dans le grand ordre des choses. Et puis, dans un dernier acte de compassion et d’amitié, Parangon change d’avis et pousse Ambre à écouter son instinct : « va cap au Nord. »

dimanche 28 novembre 2021

Le viol dans le Royaume des Anciens

Le viol d'Althéa Vestrit : https://duchessix.blogspot.com/2020/06/le-viol-dalthea-vestrit.html

Société dirigée par un Roi et des nobles, les Six-Duchés sont un pays relativement sûr. Les criminels peuvent être envoyés en prison, subir la justice du Roi ou dans les cas nécessitant la discrétion être punis par l’assassin du Roi (Umbre au début, Fitz ensuite). Mais, tout change dans le Royaume quand les Pirates rouges font irruption : c’est la guerre. La guerre avec son lot de crimes impunis. Des gens sont tués, blessés, violés, des maisons sont détruites ou incendiées, des villages rasés.

Opposés aux Pirates Rouges, les habitants des Six-Duchés subissent leurs attaques. Les Pirates sont insaisissables : ils attaquent dans des endroits non protégés et à des moments non attendus et ils ne semblent pas vouloir annexer le pays. Dans un premier temps, ils tuent et violent : « Les Pirates ne pillaient presque pas ; certes ils pouvaient s’emparer d’une poignée de pièces d’argent si elles leur tombaient sous la main ou d’un collier pris sur une femme qu’ils venaient de violer puis de tuer ». Composés essentiellement d’hommes, les équipages des Pirates Rouges font la détresse des femmes qu’ils abusent. Astérie nous offre un témoignage poignant, elle nous montre aussi à quel point ça l’a changée. Après son viol, elle a voulu mourir et quand elle a compris qu’elle allait survivre, elle a compris qu’elle avait perdu un morceau d’elle-même, se demandant même si il n’aurait pas fallu être forgisée. Ce qui marque réellement Astérie est l’attitude des Pirates qui ne semblent pas plus que ça prendre de satisfaction à la violer : ils l’ont violée car ils en ont eu l’opportunité. Ainsi, elle dit qu’« alors que les Pirates me violaient, ils ne paraissent en tirer aucun plaisir – du moins pas le genre de plaisir que… Ils se moquaient de ma souffrance et de mes efforts pour leur échapper : ceux qui regardaient riaient en attendant leur tour ». On comprend aussi qu’Astérie a été violée par plusieurs Pirates, que son corps a été exposé à la vue de tous. Elle s’est donc sentie salie et humiliée, réduite à pas grand-chose. Ayant des relations sexuelles contre leur volonté, les femmes des Six-Duchés craignent une sorte de double peine : tomber enceinte. Dans un pays en guerre, où on lutte chaque jour pour sa survie, très peu ont eu le temps de prendre des potions leur évitant la grossesse. Et, malheureusement, ça reste une question assez taboue : « on évoquait rarement les viols commis lors des attaques des Pirates Rouges, les grossesses qui s’ensuivaient parfois, enfin les bâtards que des femmes des Six-Duchés mettaient au monde ». Quand on en parle, c’est sous le coup de l’insulte, pour rabaisser la personne. Par exemple, dans le Prophète Blanc, Heur veut apprendre à Fitz ce qu’il a appris sur Astérie, la ménestrelle ne mâche pas ses mots : « quand je lui ai dit que je devais tout te révéler sur elle, Astérie a répondu que j’avais un cœur de forgisé comme mon violeur de père ».

Il n’y a pas que les Pirates Rouges qui violent. C’est aussi le cas des forgisés, ces victimes de la guerre privés de leurs émotions et renvoyés dans leurs foyers. Ils se comportent comme des poids morts, semant la terreur et la peur auprès de leurs proches (« qu’est ce qui était le plus affreux : recueillir son propre frère en sachant désormais que le vol, le meurtre et le viol étaient parfaitement acceptables pour lui du moment qu’il obtenait ce qu’il voulait »). Les forgisés propagent la peur, ils errent sur les routes et attaquent les voyageurs. Fitz l’a vu de ses propres lorsqu’il a accompagné Miel, Josh et Fifre (Le Poison de la vengeance) ; le groupe a été attaqué et les femmes ont craint pour leurs vies : « vous avez fui, vous les avez laissés casser le bras de Fifre, assommer mon père et essayer de me violer ! »

La guerre change le comportement des gens, elle permet à des gens d’assouvir des désirs néfastes et destructeurs, elle leur permet de faire du mal. Les soldats ne deviennent pas seulement des mercenaires en défendant ceux qui paient, ils deviennent des violeurs. A Oeil-de-Lune (La voie magique), on apprend que des « soldats des Six-Duchés avaient violé leurs captives, se comportant comme des brigands sans foi ni loi et non comme des gardes royaux ». Sans doute ne font ils qu’imiter que le comportement du Roi Royal qui estime qu’il peut prendre ce qu’il veut quand il veut.

La pauvre Astérie a également été à nouveau violée à Oeil-de-Lune. Sa réaction, lorsqu’elle parle à Fitz, montre bien que les femmes doivent vivre avec un poids, un sentiment de culpabilité. Elles sont des victimes certes, mais personne ne leur offre de la compassion en ces temps de guerre. Astérie a même de la crainte à se confier à Fitz, un homme qu’elle connaît pourtant bien et avec qui elle a traversé un bon nombre d’épreuves. Elle lui souffle que « j’ai cru que vous n’y attachiez pas d’importance. J’ai entendu des gens en Bauge affirmer que le viol ne gêne que les vierges et les femmes mariées ; je pensais que, de votre point de vue, une traînée comme moi n’avait eu que ce qu’elle méritait ». Heureusement, tous ne semblent pas avoir cette passivité face au viol. Fitz offre son amitié, son écoute et son réconfort à Astérie. Mijote, la cuisinière du château de Castelcerf, montre que parfois seule la vengeance offre une forme de réponse : « quand la fille de Sal Limande s’est fait violer, elle a découpé cette charogne avec son couteau à poisson, tchac, tchac, tchac, en plein milieu du marché ».

Enfin, Dame Brésinga nous montre à quel point l’abus sexuel et le viol peuvent détruire une femme. A force de subir les assauts d’hommes mal intentionnés, la femme a décidé de se suicider (« les Pie sont vite devenus gourmands : ils se sont d’abord approprié sa demeure, puis sa cave à vin, puis sa fortune (…) pour finir, certains ont profité de la maîtresse des lieux elle-même, et elle ne l’a pas supporté »). La peine, la douleur et la honte étaient devenues trop fortes pour cette femme. C’est sans doute ce qui aurait pu arriver à Althéa si Parangon n’avait pas pris toutes ces émotions après son viol par Kennit : « elle n’était pas obligée de s’accrocher à sa souffrance. Elle pouvait la lâcher. Le souvenir était toujours là. Il n’avait pas disparu mais il avait changé. C’était un souvenir, une chose du passé. Cette plaie se refermerait et cicatriserait ». Kennit violeur, Kennit violé par Igrot : il est la preuve que la victime peut se transformer en bourreau et que le viol peut aussi toucher les hommes. De nombreux témoignages montrent ce qu’il a vécu du temps d’Igrot. Grâce (ou à cause) de Parangon, Fitz aura un aperçu de l'effroi du viol (« j’entendis un autre homme s’esclaffer pendant que mon agresseur se pressait contre mon dos. Son avant-bras en travers de ma trachée me privait d’air et des étincelles s’agitaient devant mon regard qui s’éteignait ; c’est alors que je sentis avec horreur ce qu’il me réservait » et « je haletai, encore habité par la peur et l’indignation qu’un garçon avait ressenties. Je me redressai en titubant, furieux, choqué et plein d’une peur noire que je ne pouvais pas vaincre. Plus jamais ça ! »)