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Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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lundi 8 juin 2026

[Joe Abercrombie] Chute ou gloire pour Savine ?

L’Union traverse une grande crise, un immense bouleversement. Le peuple, guidé par quelques figues comme la Juge, s’est soulevé et a renversé l’ordre établi. Le roi Orso a été emprisonné. La justice devient expéditive. Les anciens puissants ont le droit à une parodie de procès puis sont exécutés. 

Quand l’hiver arrive, la capitale Adua n’est plus que l’ombre d’elle-même : les bâtiments tombent en ruines et les gens meurent de faim. Savine voit là la chance de se sortir d’une situation périlleuse.


Savine est officiellement la fille de Sand dan Glokta et d’Ardee West. Elle est surtout une grande industrielle, une femme féroce en affaires. Elle a échappé aux émeutes de Valbeck et à la tentative ratée de coup d’Etat contre Orso ; son étoile a déjà donc beaucoup pâli. Mais, elle reste une personne à abattre, une cible légitime pour les révolutionnaires.

Si Savine veut survivre, elle doit faire preuve de malice et montrer qu’elle est du côté du peuple. Elle ne peut pas se contenter de beaux mots, de belles tournures de phrases ; il faut de actes. C’est ce qu’elle décide en organisant une distribution de pains et de denrées alimentaires. Elle profite là des réseaux qu’elle avait du temps où elle était puissante. Les révolutionnaires ont pris le pouvoir mais sont désordonnés ; Savine n’a plus beaucoup de pouvoir mais elle sait comment s’y prendre. Mieux, sa démarche semble presque sincère : elle dit à Zuri que « j’ai décidé de… distribuer. Je veux aller dans les quartiers les plus pauvres et … tout donner ».

La distribution alimentaire attire beaucoup de monde. Il faut dire que Savine y met les moyens : « dans le voisinage, je possède six boulangeries. Pour me procurer de la farine, des agents à moi sillonnent le Midderland. Quant à la soupe, on la prépare avec tout ce qui nous tombe sous la main ».

Bien entendu, Savine ne fait pas ça que par bonté d’âme. Elle espère se montrer utile au nouveau régime pour éviter de se faire tuer. Elle a également en tête les éléments de Valbeck qui l’ont grandement marquée. Ils l’ont forcée à avoir un autre regard sur le monde ; elle ne peut plus faire comme si la misère n’existait pas, elle ne peut plus uniquement se concentrer sur la conquête du pouvoir ou l’accumulation de l’influence. Dans un moment d’introspection, elle se rend compte qu’elle n’y arrive plus, qu’elle ne plus parvient être égoïste. Elle s’interroge : « je me demande si le Grand Changement a vraiment aggravé les choses ou s’il les a simplement aggravés pour moi. Y-a-t-il plus de mendiants, ou est-ce moi qui les remarque pour la première fois ? (…) La nuit, je me réveille en sursaut, sûre que les Incendiaires vont venir m’arrêter. Et je sais que je le mérite. ».


Savine fait donc ce qu’elle peut pour survivre. Mais, la réalité la rattrape. Elle est dénoncée par Selest qui profère contre elle de terribles accusations, qui sont en plus vraies. Selest révèle que Savine est le symbole même de l’ancien régime, mais qu’elle a également eu une relation incestueuse avec le roi (« parce qu’il est établi que Savine Brock, des années durant, a été la maîtresse du roi ! (…) Mais il y a pire ! (…) Savine Brock est la soeur du roi ! (…) Savine Brock est la bâtarde du roi Jezal ! ». On ne pouvait pas énoncer pire accusation.

Savine a vite conscience que sa situation est périlleuse. Il faudrait un miracle pour qu’elle échappe à la condamnation à mort. Elle décide de jouer ses maigres atouts. Elle joue la carte de la modestie, la carte de la femme populaire (« vêtue d’une robe d’après grossesse d’un blanc immaculé, Savine n’arborait ni perruque ni bijoux. Ses cheveux noirs plaqués sur le crâne, elle se présentait sous le jour d’une femme ordinaire »). Elle montre qu’elle est une redoutable personne en jouant la carte maternelle. Quand il faut rester en vie, Savine n’a pas de scrupule, surtout qu’elle est interrogée par un individu qui supporte mal la nudité féminine. Elle argumente donc en disant que « depuis que tout a changé, j’ai entendu bien des sermons sur la responsabilité d’une Citoyenne. La maternité est toujours la première (…) Mon lait, je le leur donnerai jusqu’à mon dernier souffle ». Elle allaite donc ses enfants en plein procès, dévoilant sa poitrine.

Mais si elle peut en déstabiliser certains, ce n’est pas le cas avec la Juge. Cette dernière est une femme pleine de violence et de colère, impitoyable et extrêmement dangereuse. Elle est l’apôtre d’une violence démesurée et ses mots sont comme des coups de poignard : « oublions la baiseuse de frère. Et gobons toutes toutes histoire de mère courage, de sauveuse d’orphelins et de providence des pauvres (…) Sous l’apparence d’une jolie femme, tu es la pire vermine de l’ancien régime ».


Savine est donc condamnée à mort. On compte la jeter du toit du tribunal ; heureusement pour elle, une bagarre éclate et elle échappe à son destin. Son accusatrice, la Juge, fait le grand plongeon. Et la situation se retourne : Savine goûte à nouveau au pouvoir.


Elle se venge de certains qui avaient participé à sa chute. C’est le cas de Brisépée, un écrivain la présentant comme une ennemie du peuple. Elle se montre impitoyable avec lui, lui faisant bien comprendre que sa vie dépend de sa volonté (« ta raison de vivre désormais sera de me faire aimer ! Et tu respireras tant que tu me seras utile »).

Savine espère avoir changé, que l’époque de la révolution du peuple lui a permis de changer. Elle se rend compte que n’est pas entièrement le cas, que l’exercice du pouvoir a toujours des effets pervers sur elle (« comment nier qu’elle prenait plaisir à voir les gens quémander son approbation, implorer qu’elle les finance et crever d’envie devant sa réussite ? »).


Mais, un obstacle se dresse face à elle : son époux, Leo. Il est aigri et jaloux. Il ne supporte pas de voir sa femme être plus populaire que lui, plus aimée. Leo ne cache pas ses états d’âme : il les exprime à sa mère, Finree (« elle est très populaire, fit Leo, mécontent. Vous n’avez pas eu ce foutu pamphlet au pays des Angles ? La mère courage, dépoitraillée, nourrissant ses petits devant la cour…? »).

Le mari et la femme sont engagés dans un combat : les enfants de Savine sont les héritiers du trône et eux en sont les régents. Il s’agit donc d’avancer ses pions. Rikke, la cheffe du Nord, met en garde Savine. Il ne faut pas qu’elle sous-estime Leo. Certes, Savine est plus populaire mais Leo a l’armée avec lui (« tout le monde t’admire, t’envie et t’adore. La Petite Fiancée des taudis ! Quand elles parlent de toi, May et Liddy ne trouvent pas de louanges à ta hauteur (…) Mais dans les rues, ce sont pas tes soldats qui patrouillent, pas vrai ? »).


Dès lors, Savine tente d’affaiblir Leo. Elle utilise Jurand (« je commence à croire que Leo est amoureux de quelqu’un d’autre. Et ce depuis toujours. J’ai souvent réfléchi à la façon dont il a réagi aux événements de Sipani (…) Et j’ai émis l’hypothèse qu’il n’était pas dégoûté mais mort de jalousie »). A Sipani, Leo a vu Jurand, son meilleur ami, avoir une relation sexuelle avec un autre homme, et l’a banni. 

Savine fait preuve de malice en faisant en sorte que les membres du Conseil se rapprochent de ses vues. Elle fait aussi en sorte que Leo et elle-même ne puissent pas virer l’autre du poste de régent.

Leo ne parvient pas à comprendre ce qui motive Savine. Plus que tout, Savine veut survivre. Le pouvoir n’est pas une fin en soi mais un moyen de vivre. Elle est donc prête à tout pour arriver à ses fins, ce qui la rend encore plus dangereuse. Ce cynisme dégoûte Leo : « c’était toi, ce foutu régime ! C’est ton salaud de père qui a tué les gens dont le nom est gravé sur la place des Martyrs. La pire profiteuse du système, c’était toi, et tu n’en avais rien à foutre ».

vendredi 16 décembre 2022

[Joe Abercrombie] Pas touche à la banque

Les deux premiers tomes de l'Age de la Folie montrent des pays et des territoires secoués par des transformations. L'Union est touchée par un début d'émeutes et la guerre n'est pas loin aux frontières. Quant au Nord, il est touché par des luttes intestines habituelles. Il y a donc bon nombre d'opposants et de gens qui ont des envies différentes. Pour autant, un semble manipuler tout cela en arrière-plan : Bayaz. S'il intervenait physiquement dans les tomes précédents de la saga (on se souvient de la façon dont il a manipulé Jezal ou Bethod), il s'appuie plus sur ses agents et sur la banque dans ces tomes.

Joe Abercrombie utilise le concept de banque pour montrer que les dirigeants politiques ne sont que des pantins. La situation est encore pire que l'asservissement frontal et déclaré. Jezal savait que Bayaz le dominait ; beaucoup ont conscience que la banque Valint et Balk dicte la politique de l'Union. Les responsables savent qu'ils ne font qu'illusion et que d'autres prennent les décisions importantes. Orso, le fils de Jezal, s'en rend vite compte alors qu'il cherche à financer une troupe de soldats. Le Lord Chancelier Gorodets le ramène à la réalité : « la Couronne a dû contracter de lourds emprunts. Bien trop lourds, devrais-je dire... Rien qu'à Valint et Balk, l’État doit une incroyable fortune ».

Ce sentiment de ne plus contrôler les choses est partagé par d'autres. Lorsque la ville de Valbeck est au bord de l'émeute, Risinau prend la parole. C'est un point de vue intéressant car l'homme fait partie de l'inquisition tout en œuvrant pour la révolte. Ses propos sont idéalistes et passionnées ; lui aussi comprend que quelque chose ne va pas : « depuis sa fondation par ce charlatan de Bayaz, l'Union se construit sur le dos des peuples. L'avènement des machines, la cupidité toujours grandissante des investisseurs, l'argent roi et les banques transformées en temple, voici les derniers et sinistres développements de notre malheureuse histoire ». On sent bien qu'il y a un aspect inéluctable : lutter contre la banque semble voué à l'échec. L'ennemi est clairement nommé : si le peuple est affamé et mal traité, c'est à cause de Bayaz et de tout le système financier.

Quelques personnages montrent clairement leur aversion soit parce qu'ils ont connu Bayaz, soit parce qu'ils ont fréquenté de trop près les banques.

C'est par exemple le cas de Caul Shivers qui n'a pas oublié son voyage en Styrie et son cambriolage d'une banque. Il est donc bien placé pour dire à Rikke, la fille de Renifleur, que « je me méfie de ces temples du fric ».

Savine est la fille de l'Inquisiteur Sand dan Glokta. C'est également une femme d'affaires. Ces deux faits lui permettent donc d'avoir un avis assez intéressant sur la banque (« même pour une banque, Valint et Balk avaient une réputation calamiteuse. Plus d'une fois, le père de Savine lui avait conseillé de ne jamais traiter avec cet établissement. Avec ces gens, quand on avait une dette, ça durait éternellement »). Voir Sand dan Glokta inquiet est révélateur. Il en faut beaucoup pour susciter ce genre de choses chez lui. Il faut dire qu'il sait que Bayaz est derrière tout ça : s'endetter vis-à-vis de la banque, c'est se condamner pour toujours (« Valint et Balk, c'est de la vermine. Des parasites. Pire, des sangsues ! Quand ils se collent à toi, pas moyen de s'en débarrasser »).

Shenkt, lui, s'est retourné contre Bayaz. Dans Servir froid, il permettait déjà à Monza de ne pas tomber dans les griffes de Bayaz. Dans le troisième tome, il affirme que Valint, Balk et Bayaz, ce sont « trois noms pour la même chose ». Autrement dit, il n'est pas étonnant de voir la banque être si perverse et si retorse quand on voit à qui elle appartient. Ce point de vue n'est évidemment pas partagé par tous. Sulfur, un homme de Bayaz, fait remarquer aux responsables de l'Union que « c'est un établissement financer, pas une association caritative ». La banque n'est donc pas animée par de bons et nobles sentiments, elle n'est pas là pour aider, elle est là pour faire du profit. C'est Bayaz lui-même qui illustre bien l'importance de la banque après qu'un bâtiment ait été détruit lors des émeutes à Valbeck : « la banque de Valint et Balk ! Une attaque contre une entreprise ! Contre le progrès et l'avenir ! » Les choses sont claires : la banque est le jouet de Bayaz et elle doit lui permettre d'asseoir son autorité. Attaquer une banque revient à remettre en cause sa vision du monde. C'est un affront impardonnable.

mercredi 31 août 2022

[Joe Abercrombie] Jurand, rien qu'un ami ?

Leo et Jurand. Une amitié fraternelle et virile. Deux amis qui s'apprécient. On sent entre les deux une réelle affection et même un peu plus. On ne peut pas dire qu'ils soient amoureux l'un de l'autre mais il y a une réelle attirance physique ou sexuelle.

Quand Leo le Lion défait Stour le Loup, il a le droit à être valorisé à Adua. Il est un héros qui a permis de stopper la guerre au Nord. Le faire acclamer est une opportunité que la royauté ne peut laisser passer. A la capitale, il tombe sur Savine dan Glokta, une femme perdue et soumise à un grand dilemme car elle vient d'apprendre que l'homme qu'elle aime (Orso) est en réalité son frère. Les deux jeunes gens ont alors une aventure, au plus grand déplaisir de Jurand. Leo a beau lui faire un compliment (« des amis comme toi, je n'en ai pas beaucoup. On se revoit demain, pour le triomphe »), on sent Jurand perturbé, en proie à une réelle amertume. On peut lire que « quand Leo se retourna, tout sourire, Jurand eut une étrange expression. Celle d'un type déçu, à l'évidence ». Savine est une femme observatrice, sensible au charme. Elle remarque que Jurand est d'une grande joliesse : « Leo, je savais pour tes conseillers, de très grands esprits, mais pourquoi m'avoir caché la beauté de ce garçon ». La réaction de Leo montre qu'il est mal à l'aise, qu'il ne sait pas comment réagir à ce genre de remarques. Il marmonne une réponse vague et hésitante qui montre un peu son désarroi (« hum... eh bien... j'imagine qu'un homme n'a pas tendance à remarquer ça »).

Avant Savine, Leo a eu une autre amante : Rikke. Élevé dans le nord, il a donc bien connu la fille de Renifleur. Celle-ci fait preuve d'un certain franc-parler, d'une réelle sincérité dans ses propos et de moquerie. Quand elle remarque le physique des amis de Leo, elle a des propos qui tendent à taquiner Leo. Elle est moqueuse en disant qu'ils sont de « sacrés costauds » et qu'il n'est « pas étonnant que vous adoriez vous rouler dans la boue à demi nus ». Bien entendu, Leo s'offusque, il ne peut admettre publiquement ce genre de choses. Pourtant, Leo aussi observe Jurand et il est sensible à ce qu'il dégage : « Jurand, avec son menton parfait, le désordre élaboré de ses cheveux, la perfection de ses lèvres... » Mais, Savine tombe enceinte de Leo et les mères des jeunes gens arrangent un mariage. A l'occasion de cet événement, on sent que leur relation est montée d'un cran, qu'ils sont presque sur le point d'admettre l'un à l'autre leur attirance. Le comportement de Jurand et les fantasmes de Leo sont clairs : « la main de Jurand n'était pas immobile, mais elle pressait l'épaule de Leo. Si légèrement que ce dernier eut envie d'incliner la tête pour y poser sa joue. Oui, prendre cette main, et la guider vers son visage, son cœur, sa bouche... ». La séduction est claire, l'attraction également.

Tout bascule lorsque Leo et ses amis se rendent à Sipani. Là, ils font escale dans un bâtiment de plaisirs, de jeux et ils sont déguisés. Après avoir traîné à droite et à gauche, Leo est à la recherche de ses amis. Il tombe sur un spectacle qui le traumatise : « puis Leo s'avisa que Jurand avait le pantalon sur les chevilles. Quant à Glaward, il l'avait retiré et jeté en boule dans un coin. Alors, une idée traversa l'esprit du jeune Lion. A l'évidence ses deux frères d'armes ne se battaient pas. Ils... s'ébattaient ». Leo met fin à son amitié avec Jurand. On ne sait pas trop s'il est dégoûté par ce qu'il a vu ou jaloux de ne pas avoir été là. En tout cas, les conséquences sont claires : Leo rejette ses amis, Jurand est banni.

Cela a des effets sur la suite de la vie de Leo. Jurand lui manque beaucoup en tant qu'ami. Mais Jurand était aussi un très bon soldat et stratège, chose qui lui aurait été bien profitable alors que Leo et Savine se lancent dans un coup d’État contre Orso. La bataille de Stoffenbeck est terrible et a son lot de rebondissements. Leo comprend vite que les choses ne tourneront pas bien et se dit qu'il aurait bien besoin de Jurand à ses côtés (« il aurait donné cher pour que Jurand et Glaward soient là. Leur nature secrète, il la connaissait depuis le début. Pas de quoi se vanter, peut-être, mais ils restaient de sacrés bons soldats »). Leo regrette sa décision impulsive, le fait de s'être séparé de Jurand. Il a nié une évidence et il en paie le prix.

jeudi 7 juillet 2022

[Joe Abercrombie] Ardee et l'alcool

Quand Ardee débarque à Adua, elle espère une nouvelle vie. Elle veut échapper à une vie morne et banale, aux souvenirs d'un père violent et se rapprocher de son frère (Collem). Mais, ce dernier lui consacre bien peu de temps et la place sous la coupe d'un chaperon. Collem effectue un choix douteux en la plaçant sous la surveillance de Jezal, un fainéant, un coureur de femmes. Les deux tissent très vite des liens amicaux qui se transforment assez vite en attirance physique. Il faut dire, qu'à part se promener et Jezal, Ardee n'a qu'une compagnie, qu'une amie : la bouteille. La bouteille d'alcool. Jezal passe beaucoup de temps avec Ardee et se rend compte qu'elle aime boire : « les yeux de Jezal se posèrent sur une carafe. Le bouchon en avait été retiré et son contenu à moitié vide ». Ardee aime boire et sa raison est simple : « je m'ennuie à mourir ».

Ardee ne se cache même pas. Elle n'a pas honte de boire en public, pas honte qu'on la sache à moitié alcoolisé la plupart du temps. Dès qu'elle a un invité chez elle, elle sort la bouteille. Même son comportement est équivoque : elle ne se fait pas à la vie que la ville lui réserve. Elle adopte un ton moqueur et cynique en disant à Jezal que « si seulement il existait un tournoi pour ça ! S'il avait lieu tous les ans, je deviendrais rapidement une attraction pour le public ! ». Malheureusement, tous ne sont pas impassibles. Son frère, Collem, prend mal son attitude (« un peu de vin déborda et coula sur la table. Elle l'essuya de la main, se lécha les doigts, puis porta le verre à ses lèvres et but une longue gorgée comme pour le narguer »). Les conséquences sont désastreuses : Collem entre dans une colère noire et il frappe sa sœur. Pour Ardee, c'est la remontée de l'époque où son père le battait. Il n'y a rien de neuf dans cette situation tragique : elle encaisse, elle nargue et elle boit.

Après son périple vers le bout du monde, Jezal revient à Adua et il annonce à Ardee les nouvelles. Ardee est restée à la capitale à s'inquiéter pour son frère et Jezal. Elle était loin de tout, coupée de toutes les informations. Certes, elle a vécu des moments intenses en s'occupant de Sand dan Glokta ; elle en est quand même changée. Jezal le voit bien, elle est plus irritée, plus sur les nerfs. Jezal la « regarda remplir le verre, elle fixait le vin glougloutant avec une intensité qui confinait à l'irritation ». Rien ne s'arrange pour elle quand le Mage Bayaz décide de faire de Jezal le Roi : elle est une quantité négligeable à éloigner, elle n'est pas assez influente ou prestigieuse pour devenir la femme d'un Roi. Le jour du mariage royal, pour tromper sa déception, elle se réfugie dans la boisson (« j'essaie toujours d'être ivre à cette heure. Une fois qu'on a commencé un boulot, il faut le faire de son mieux »).

Des années plus tard, Ardee se retrouve plongée dans des intrigues à très haut niveau. Sa fille Savine est l'amante du prince Orso (le fils du Roi Jezal et de la Reine Terez). La réputation d'Ardee la précède quand on voit la réaction qu'a Terez quand Orso lui parle de Savine (« par tous les saints, sa mère est de basse extraction, et elle boit comme un trou »). Et quand Ardee aura une bonne raison de boire, elle ne le fera pas, preuve que la situation est particulièrement choquante et grave. En effet, Orso et Savine sont en réalité frère et sœur ! Savine n'est pas la fille de Ardee et Sand, mais la fille de Savine et Jezal. Leur amour est donc impossible. Même Ardee ne sait pas comment réagir à cette situation : elle « sursauta, son verre oublié. Un événement assez rare pour être noté ».

mardi 3 mai 2022

[Joe Abercrombie] Sexualités et conséquences

Dans les différents romans de Joe Abercrombie, la sexualité est abordée à travers un large spectre. Elle peut être consentie ou contrainte (des viols), hétérosexuelle ou non, publique ou privée. Elle peut se faire dans un cadre romantique ou non. L’attachement peut engendrer des situations compliquées, causer des séparations, avoir des impacts des années plus tard.

Dans le premier tome de l’Age de la folie, on suit Leo, un jeune homme de l’Union qui rêve de gloire et qui est un peu l’incarnation du chevalier, du héros qui veut faire ses preuves sur le champ de bataille et qui est entouré de bons amis. Jurand est un de ses amis, son ami le plus proche, les deux partagent une camaraderie virile. Plusieurs fois lors de la lecture, on peut même penser qu’il y a un peu plus. On se dit que cela peut tourner vers un couple homosexuel jusqu’à ce que Leo surprenne Jurand dans une position compromettante (« Puis Leo avisa que Jurand avait le pantalon sur les chevilles. Quant à Glaward, il l’avait retiré et jeté en boule dans un coin. Alors, une idée traversa l’esprit du Jeune Lion. A l’évidence, ses deux frères d’armes ne se battaient pas. Ils s’ébattaient »). Leo est choqué, il refuse de croire que son meilleur ami puisse aimer les hommes. Leo rejette alors Jurand et c’est une grande perte puisque Jurand est également un admirable stratège et que son expérience va manquer dans la bataille à venir. Pourtant, Leo avait déjà eu des remarques d’autres personnages, disant que son amitié plus que virile avec Jurand pouvait suggérer autre chose (de l’attirance refoulée).

Des gens surpris à faire l’amour, il y en a d’autres dans la série. Lorsqu’ils sont à la recherche de la Graine, Ferro et Logen finissent par se rapprocher. Eux que beaucoup de choses éloignent se rapprochent par leur côté combattant. Dans le petit groupe hétéroclite, ils détonnent, ils sont les seuls à savoir réellement se battre. Ferro fait le premier pas en chassant d’abord pour Logen puis en lui demandant clairement si il veut avoir une relation sexuelle. Dès lors, les deux s’adonnent discrètement au sexe. C’est ce qu’ils croient puisque Jezal les surprend : « d’après les bruits, il ne faisait aucun doute qu’ils s’accouplaient ! Qui plus est juste à côté de sa tête ! (…) Ils abusaient sacrément, voilà tout (…) L’air boudeur, il roula sur lui-même, se couvrit la tête de sa couverture et resta allongé dans l’obscurité (…) Bon sang de bonsoir, ce qu’il se sentait seul. » Jezal est clairement jaloux:il se sent terriblement loin de tout et du monde, loin d’Ardee West. Lui qui parlait crûment du sexe avec ses amis, de ses conquêtes ne supporte pas que deux personnes aient un moment de plaisir près de lui.

On peut supposer que c’est la première fois pour Ferro qu’elle ne se sent pas obligée de coucher avec un homme. En effet, Ferro a été esclave, a vécu seule durant longtemps. D’ailleurs, son rapprochement avec Logen est marquant tant elle traite les autres gens avec dédain et suspicion, elle fait tout pour qu’ils restent éloignés d’elle. Ferro explique aux autres membres du groupe qu’elle s’est mutilée volontairement pour ne pas devenir une esclave sexuelle puis a dû coucher pour apprendre des talents, développer ses dons (« j’ai dû baiser avec lui d’abord (…) ça ne m’a pas dérangée. C’était un brave homme, enfin plus ou moins. En prime, il m’a aussi appris à tuer. J’ai baisé avec des hommes bien pires que lui, et pour beaucoup moins que çà ! ») Les rapports sexuels sont contraints ici, mécaniques, Ferro n’y tire aucun plaisir. Pour autant, ils ne sont pas vains, ils lui permettent d’acquérir des compétences et de progresser vers son objectif fixé (la vengeance contre tous, et notamment le Sud et les Gurkhul).

Des gens de différentes cultures qui couchent ensemble sans vouloir s’attacher, il y en a quelques uns dans cette saga. On peut ainsi penser à Orso et Rikke dans le premier tome de l'Age de la folie. Orso est le prince héritier de l’Union et Rikke une femme importante du Nord, la fille de Renifleur. Les deux se croisent à une soirée donnée en l’honneur de Leo qui vient juste de battre Stour Ténèbres dans le Cercle : Rikke y croise Savine puis Orso. Les deux ne se sentant pas à leur place finissent par sympathiser et coucher ensemble. Au petit matin, ils sont surpris par la mère d'Orso (Terez) : « si sa mission est de tisser des liens diplomatiques avec le futur roi de l’Union, on ne peut pas lui reprocher de la prendre par-dessus la jambe… Encore que ... » La référence est claire et surtout pas anodine dans la bouche de Terez. Terez est une duchesse de Talins et qui doit épouser Jezal. Mais, Terez aime les femmes et elle rechigne à coucher avec Jezal. Or, un pays comme l’Union doit avoir un roi fort, un roi avec des héritiers. Glokta menace alors Terez de s’en prendre à celle qu’elle aime (« baiser et porter un enfant (…) si au bout de ce temps, j’entends pas dire que vous avez mis leu feu au pantalon du roi, je livrerai votre amie d’enfance aux tourmenteurs. Les pauvres ! Ils n’ont pas souvent l’occasion de s’amuser »). L’amie de Terez est menacée de viol si la reine ne se soumet pas à son devoir conjugal. Le sexe, pour un roi et une reine, n’est pas uniquement motivé par le plaisir, il doit aussi avoir un but (des enfants donc). Terez est mise au pied du mur et elle cède. Elle n’a pas d’autre choix que coucher avec Jezal et avoir des enfants avec. Notons que Terez reverra son amie, Shalere, des années plus tard et partagera avec elle un moment bien tendre et touchant.

Le viol est une arme utilisée à d’autres reprises. Rikke est menacée de viol par Stour qui voit en elle un obstacle à ses ambitions. Le viol ne doit pas seulement la contraindre, la rabaisser ; il est également question d’humiliation puis de destruction (« je la foutrai à poil, je le ferai fouetter jusqu’au sang, et je chargerai peut-être quelques Serfs de la violer – à l’avant de nos lignes, histoire qu’on l’entende gueuler de loin »). Ce que Stour ne sait pas est que Rikke surprend cette conservation et que ça lui donnera une farouche volonté et détermination de le combattre (elle sera en partie responsable de sa défaite dans le cercle contre Leo). En outre, elle créera un doute dans l’esprit de Quatre-Feuilles, l’homme à qui Stour parle, et qui le trouve bien trop extrême.

Enfin, le sexe peut jouer de bien vilains tours. Ardee et Jezal ont été des amants et qui ont dû se séparer. Ardee était d'un rang bien trop inférieur. De ces épisodes charnels est née Savine. Des années plus tard, Savine a grandi et est devenu l’amante de Orso, le fils de Terez et Jezal. Autrement dit, elle a couché avec son frère. Elle ne le sait pas jusqu’à ce qu’elle annonce à sa mère sa volonté d’épouser Orso. Sa mère refuse bien entendu et la met au courant de la réalité. Le coup est terrible pour Savine (« je suis la bâtarde du roi, mon père n’est pas mon père, et j’ai pompé le dard de mon frère ») : elle coupe tout lien avec Orso, elle se sent minable, pathétique, elle en vomit presque. Puis, elle démarre une relation avec Leo (tombe enceinte) et se perd dans une rébellion contre le trône de son ancien amant devenu roi (Orso). Sa rancœur et son dégoût ont donc condamné Savine à faire de mauvais choix, notamment politiques. Elle était pourtant une femme brillante avant d’apprendre la vérité sur l’inceste.