Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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dimanche 12 mai 2024

Les dragons ne sont pas là pour rigoler

Les différents livres de la saga du Royaume des Anciens sont remplis de sang, de morts et de violence. Fitz est un assassin, Kennit un pirate, il est normal qu’il y ait des victimes. Des esclaves meurent dans des cales de bateaux, des soldats sont tués à la guerre. Les pays se disputent : Chalcède attaque tout ce qui est à sa portée, les Pirates Rouges menacent les côtes des Six-Duchés. 

Et puis tout change dans le tome la Reine Solitaire. Vérité construit son dragon d’Art et de pierre, et même si ce n’est pas un véritable dragon, on a un aperçu de ce qu’ils peuvent faire. Le dragon de Vérité est particulier, il est rempli des souvenirs de Vérité, il a ses motivations. Contrairement aux réels dragons, Vérité a conscience des frontières humaines. Il ne considère pas toutes les terres et toutes les mers comme son territoire légitime. C’est pour ça qu’il ne sème pas la désolation dans les Six-Duchés. Il se réserve pour l’île d’où viennent les Pirates Rouges : « il devait s’agir des îles d’outre-Mer. Vérité avait toujours rêvé de porter la guerre là-bas, et il s’y employa furieusement ». Des années plus tard, la narcheska Elliania sera courtisée par Devoir ; nul doute que son ressentiment vient en partie des dégâts commis par Vérité et ses dragons. Lors de leur quête de Glasfeu, Fitz et son groupe doivent se rendre à Aslevjal : ils font escale à Zylig et trouvent une ville encore marquée (« je me rappelai avoir entendu raconter que les dragons des Six-Duchés avaient poussé jusqu’à cette grosse bourgade pour apporter la mort et la destruction »). Une de ces armes de ces dragons est leur capacité à troubler les esprits. On peut ainsi lire que « les dragons les ont survolés et ont jeté les hommes dans une hébétude complète avant de détruire le vaisseau à l’aide de bourrasques et de vagues violentes que leurs ailes pouvaient susciter ». Les dragons ont donc semé la désolation et la mort, ils ont permis aux gens des Duchés d’envoyer un signal fort aux outriliens. Ces derniers ont vu leurs terres et leurs maisons déjà horriblement éprouvées par le temps être ravagées. Il y a un autre aspect important à prendre en compte : leur société valorise les femmes fortes. Les outriliens manifestent un grand respect pour Kettricken, cette femme qui est parvenue à envoyer des dragons pour sauver son peuple (« elle leur inspire une révérence sans bornes d’avoir su non seulement préserver un royaume mais encore porter le fer chez eux sous la forme de dragons »).

Pendant un moment, la seule véritable dragonne fut Tintaglia. Libérée grâce aux efforts de Malta, Selden et Reyn, elle découvre un monde qui a changé. Il n’y a plus de dragons et les humains n’obéissent plus à ses désirs. Voulant faire revenir les dragons, et cela nécessite la protection des serpents, elle décide de négocier un accord avec les gens de Terrilville. Pour cela, elle doit nettoyer le port de la ville des navires de Chalcède. Elle s’y emploie vaillamment : « à son second passage, elle choisit comme proie un deux-mâts. Les hommes à bord, en la voyant fondre sur eux, remplirent l’air de leurs flèches qui rebondirent sur elle pour retomber sur le navire ». Tintaglia est impitoyable. Elle parle aux gens d’un ton hautain, elle méprise leurs intentions, elle les considère à son service. Ce n’est pas tout. Elle est une créature puissante, certaine de sa force. Quand elle combat, elle ne se retient pas. Ceux qui sont témoins sont choqués par ce qu’ils voient. Reyn nous fournit un bon aperçu. La guerre est quelque chose de sale, la mort n’a rien de noble et elle l’est encore moins quand il existe un fort écart entre les belligérants. Il est donc écrit que « Reyn se sentit pris de nausée. Les Chalcédiens étaient des ennemis, plus vils que des chiens et ils ne méritaient aucune pitié. Mais le spectacle de cette mort soulevait le cœur. Les corps continuaient à se désagréger, perdant toute forme humaine. Une tête roulait détachée du tronc, et s’immobilisa sur le côté tandis que la chair liquéfiée coulait du crâne ».

Les prouesses de Tintaglia entrent dans la légende et deviennent presque un mythe. Ceux qui ont vécu la bataille en parlent encore des années après. Ils s’attendent à ce que tout le monde soit au courant de ce qui s’est passé, comme le souligne le Marchand Jorban à Castelcerf (« N’avez-vous pas eu vent de la bataille de la baie des Marchands, où un dragon de Terrilville, bleu et argent, à chassé les Chalcédiens de notre côte ? ») 

Les Marchands parlent de Tintaglia avec fierté, elle a détruit la flotte qui menaçait leur ville et leurs possessions. Ils se l’approprient et ils sont presque enclins à faire circuler la rumeur que la dragonne est à eux. Est-ce en réponse aux dragons des Six-Duchés ? Est-ce pour impressionner leurs ennemis ? Difficile de savoir. En tout cas, un rapport de Vinfodra contribue au mythe : « Cette créature, baptisée Tinnitgliat par ses auteurs, s’éleva des ruines fumantes auxquelles les Chalcédiens avaient réduit le quartier des entrepôts et chassa les navires ennemis des eaux de Terrilville ».

Dans les Cités des Anciens, les dragons sont présents en masse. On les suit jusqu’à Kelsingra, on les voit grandir et s’affirmer, devenir indépendants et capables de se débrouiller seuls. C’est aussi dans ces romans que les nouveaux dragons font la connaissance de Glasfeu, un mythe parmi ces créatures exceptionnelles. Glasfeu est en colère, il cherche la vengeance depuis que des gens de Chalcède ont voulu l’empoisonner. Il propose donc aux dragons de détruire la capitale et le château du duc de Chalcède.

Selden est captif du duc. L’homme suce le sang de l’Ancien, il veut prolonger sa vie. Il fait ça en attendant de capturer un dragon, leur sang aurait des propriétés magiques. De sa tour il a une bonne vue sur ce qui se passe : « un sillage de destruction était à présent visible tout autour de la forteresse du duc, il s’élargissait vers le centre, les bâtiments effondrés et les corps, rongés par l’acide se rapprochaient de la tour où logeaient les deux prisonniers. Le plan des dragons était évident : tout ce qui se situait dans le cercle serait noyé dans le venin ». Les dragons ne crachent pas de feu, ils produisent du venin, une substance mortelle.  La ville est ravagée, le duc meurt. Un compte-rendu succinct fait à Umbre résume bien ce qui s’est déroulé (« le duc de Chalcède n’est plus ; une horde de dragons montés par des hommes en armure a surgi des étendues sauvages et attaqué la cité de Chalcède »).

Les dragons ne pardonnent pas, n’oublient pas et se vengent. Clerres l’apprend à ses dépends. La cité avait presque réussi à détruire les dragons des décennies auparavant. Les Quatre ont tout fait pour que les dragons ne réapparaissent pas. Malheureusement pour eux, Tintaglia, Glasfeu, Gringalette et les autres sont de retour. Et quand Fitz vient demander de l’aide, ils se rappellent qu’ils doivent réparer des méfaits du passé. L’heure est à la vengeance, elle est impitoyable et touche tout le monde. Le fou le dit à sa façon, il n’y a pas d’innocents. Et même si il y en avait, que pourraient-ils faire ? Même les alliés des dragons risquent leurs vies, certains meurent d’ailleurs comme Parangon Akennit. A la part de destruction apportée par Fitz et Abeille, les dragons en font de même. Le malheureux Prilkop voudrait une trêve, une port de sortie pour quelques uns. Il se rend compte que les dragons « détruisent tout (…) ce qu’Abeille a commencé avec l’incendie, ils l’achèvent avec de l’acide et à grands coups d’ailes et de queue ».

Les dragons vont et viennent, ne prêtent pas attention aux frontières. Quand ils ont faim, ils chassent et se moquent de savoir si le bétail appartient à quelqu’un. Tintaglia, la dragonne la plus connue, montre son entêtement et son indépendance, elle n’obéit à personne et se moque des querelles des humains. Elle intervient seulement quand cela sert son intérêt. Ou quand il s’agit de vengeance. Réparer une offense semble être une des activités préférées des dragons et ils ne font pas les choses à moitié. Quand ils l’exercent, c’est totalement et de façon radicale. Et le monde s’en trouve changé. 

samedi 13 janvier 2024

Le Puits d'Argent (2)

 

Le Puits d’Argent conclut la saga des Cités des Anciens. Les dragons sont enfin redevenus des dragons : ils chassent, ils commencent à retrouver leurs souvenirs et, surtout, ils ne tolèrent pas le mal qu’on leur fait. C’est l’intrigue de ce tome où Glasfeu vient trouver les dragons de Kelsingra pour leur demander de déchaîner leur courroux sur Chalcède. Cet acte de vengeance arrangerait bien Selden et Chassim qui sont prisonniers du duc de Chalcède sans espoir de survie ou même sans espoir de s’évader. Les deux jeunes gens ont déjà subi les pires des avanies, des affronts, notamment le viol. Mais, là, ils doivent faire face à un nouveau défi : voir la personne aimée souffrir.


Chalcède est dirigée par la main de fer de son Duc. C’est un homme impitoyable et violent. C’est en tout cas l’image qu’il tente de donner et ce que propage la rumeur publique. Car, la réalité est toute autre : le Duc est en train de mourir. Il a perdu de sa superbe. Comme le vieux Subtil dans l’assassin royal, il est en train de pourrir de l’intérieur. Sa vaillance s’est envolée. Selden s’en rend compte lorsqu’on le fait se présenter au dirigeant : « il pénétra dans la luxueuse chambre à coucher du duc. Une salle mortuaire, se dit-il, car l’odeur de la mort y était omniprésente ». Celui qui fut un brillant guerrier n’est plus qu’un vieillard sans forces, à bout de souffle presque. Si Selden le voit, ceux qui le côtoient tous les jours le savent aussi. Ellik, le bras droit du Duc, est consterné par ce qu’il voit. Ses pensées montrent bien qu’il respecte bien peu ce qu’est devenu cet homme (« Lâche ! Ce que la guerre n’a pu faire, la maladie l’ai fait : elle a fait de lui un couard prêt à toutes les bassesses pour tenir la mort à distance »).

La fin de la remarque est éclairante. Ellik veut vivre : il n’a pu avoir du sang de dragon ou autres parties de leur corps, il se rabat sur le sang d’un Ancien. Il est convaincu que le sang d’un homme marqué par un dragon a des propriétés magiques, notamment curatives et lui permettra de guérir. Autrement dit, Ellik est prêt à boire du sang humain pour rester en vie.


Le procédé est assez dégoûtant. Dans une saga qui compte un bon nombre de passages marquants (la mort de la petite fille dans les mains de Fitz dans l’Assassin du roi, le viol d’Althéa par Kennit, le viol de Kennit par Igrot raconté par Parangon, etc.), le concept de vampirisme est inédit. Certains avaient ingurgité des drogues comme Fitz et la graine de caris, ou Althéa et la cidine. La chose aurait pu être moins repoussante si le Duc était parvenu à ingurgiter du sang de dragon (plus tard, le Fou en ingurgitera pour tenter de retrouver la vue). 

Malgré cette aversion, personne ne résister aux désirs du Duc, surtout pas ses gardes. Ils disent à Chassim que « vous savez bien que nous sommes morts si nous revenons sans lui. Si nous désobéissons, le seul résultat est que nous serons torturés et nos proches aussi ». Le Duc inspire donc toujours une forme de peur qui dépasse le dégoût de sa pratique.


Le sang de dragon a des propriétés magiques. Est-ce la même chose du sang des Anciens ? Cela semble être le cas, car on peut lire que « le duc but un peu de sang puis, reprenant des forces, redressa seul la tête et ingurgita le reste ». Selden n’est pas seulement affaibli par cette pratique. Il est dégouté. Il le vit comme un nouveau viol. C’est trop pour lui : quand il en parle à Chassim, on comprend qu’il est à bout (« si je dois me suicider, je préfère le faire avant qu’on m’ouvre la gorge et qu’il me suce le sang à nouveau »).


Heureusement pour Selden, le Duc a vu trop gros en s’en prenant aux dragons. En attaquant les maîtres du ciel, de la terre et de la mer, il s’est fait un ennemi mortel qui ne pardonne aucun affront. 

Les dragons, menés par Tintaglia et Glasfeu, ont décidé de se venger. Il a fallu motiver les nouveaux dragons, leur rappeler qu’un tort causé à un dragon ne peut pas rester impuni. Le vieux Glasfeu et Tintaglia ont réussi à faire entendre à Gringalette et aux autres que les dragons ne sont pas des proies. C’est en tout cas ce que rapporte Kanaï : « ils ont décidé de se rallier à l’opinion de Tintaglia, de frapper la capitale, là où règne le duc, pour leur rappeler que les dragons ne sont pas des cochons de rivière ».

L’apparition des dragons suscite la peur pour les chalcèdiens. Très vite, les dragons sèment la mort. Les gens crient, tentent de s’enfuir. Chassim, elle, voit cela comme une libération. Elle est prête à mourir dans sa cellule de prison ; la mort signifie la fin de son calvaire et la fin de son père qui prenait plaisir à la torturer. Sa pensée est claire : « c’est pour le tuer qu’ils sont là, n’est-ce-pas ? (…) j’ai de la peine pour mon peuple, et je m’attriste de voir tous ces gens terrifiés, mais je n’ai aucune compassion pour mon père et je ne m’offusque pas d’une mort dont il est responsable ». 

Bien entendu, le résultat ne fait aucun doute : « le palais du duc était tombé sous les assauts orchestrés par Glasfeu, implacable et sans pitié ».

Enfin, le sort de Selden est incertain. Il est libéré mais nul ne sait les conséquences qu’auront sa captivité. Alise informe qu’ « il a des séquelles, et pas seulement physiques. Le duc le dévorait littéralement, il lui suçait le sang des veines ».

lundi 12 juin 2023

Ellik a bien peu de respect pour les femmes

Ellik est de Chalcède. Quand on fait sa connaissance, on en sait déjà un peu sur Chalcède. Kyle Havre permet d'avoir un aperçu négatif sur ce pays. La façon dont il traite sa femme, Keffria, et les autres femmes de la famille Vestrit est expliquée par sa culture où les femmes semblent avoir peu d'importance. Dans l'assassin royal, on a également un aperçu négatif sur le pays qui semble être une menace pour les Six-Duchés. 

Ellik n'est pas un homme quelconque. Il est le chancelier de Chalcède, le bras droit du duc et donc un des hommes les plus puissants. L'homme a envie de pouvoir et il est prêt à tout pour atteindre son but. Ellik rêve grand : il veut devenir le duc de Chalcède. Or, ce dernier n'a qu'une fille, Chassim, et elle ne peut régner. Ellik pense donc l'épouser (quitte à tuer sa femme actuelle). Dès lors, en plus de faire germer l'idée dans l’esprit du duc, il se met à surveiller Chassim. Chassim en a bien conscience ; elle sait que Ellik ne la regarde que parce qu'elle est un moyen d'ascension au pouvoir. Il la veut pour solidifier sa lignée, lui faire des enfants et légitimer son pouvoir. Prisonnière avec Selden Vestrit, Chassim précise que « il souhaitait m'épouser pour accroître son influence de façon à ce que, quand mon père s’affaiblira, il puisse s'emparer du pouvoir ».

Chassim sait ce qui l'attend si elle devient la femme d'Ellik. Elle en a d'ailleurs un aperçu alors qu'elle est prisonnière. Elle est victime à de nombreuses reprises de sévices (« il m'a seulement violée, et même pas de façon très imaginative : strangulation, gifles et viol. Le grand classique (…) Quoi ? Tu croyais que c'était la première fois ? Non. Ou bien veux-tu feindre la surprise et prétendre que les hommes ne font pas »). Le ton détaché montre à quel point Chassim n'a plus d'espoir. Sa détermination a cédé face aux assauts d'Ellik.

Il faut dire qu'Ellik pense qu'il peut prendre tout ce qu'il veut, surtout si cela appartient à une femme. Il se pense supérieur à elles, il pense qu'il peut contrôler non seulement leurs corps mais aussi leurs idées. On en a la preuve quand il surprend sa femme en train de lire de la poésie. Le simple fait d'en lire le pousse à la frapper : « je l'ai giflée pour la punir de son insolence (…) elle (…) a évoqué une espèce de déesse nordique, une certaine Eda, en lui demandant de me retirer tous les bienfaits de la terre. Je l'ai à nouveau frappée pour avoir l'audace de me maudire ».

On retrouve Ellik dans le Fou et l'assassin. C'est un homme plein de rancœur, loin de l'homme dominant qu'il était. Il vend ses services au plus offrant, et même à une femme (Dwalia). Il passe son temps à ressasser le passé, à pleurer sur ce qu'il est devenu. Il en veut à tous et au monde, et surtout pas à lui (« je m'appelle Ellik ; je n'avais au-dessus de moi que le duc de Chalcède quand il s'est assis sur le trône (…) je devais devenir duc de Chalcède ; mais ces saletés de dragons sont arrivés, et puis sa fille, cette putain qu'il m'avait donnée, s'est retourné contre son propre peuple et s'est réclamée duchesse (…) elle occupe le trône qui me revient ». Ellik ne reproche pas seulement à Chassim d'être une femme, il lui reproche aussi ses actes. Elle est faible car elle a tourné le dos aux traditions et s'est servi de dragons pour prendre le pouvoir.

Ellik a été embauché par Dwalia pour enlever le fils inattendu. En l’occurrence, il s'agit d'Abeille. Le groupe de ravisseurs s'enfonce dans les Six-Duchés. Pendant un long moment, Dwalia a le pouvoir et l'autorité, jusqu'à ce que Ellik comprenne qu'il peut regagner sa splendeur en s'emparant de Vindeliar et de ses talents de magicien. Dwalia sent que le pouvoir lui échappe, elle tente de tenir tête à Ellik. Il lui rétorque que « je suis chalcédien, commandant et seigneur, non par naissance mais par la vertu de mes épées. Je n'obéis pas à des femmes pleurnichardes et je n'ai pas peur des prêtresses qui parlent à mi-voix ». Après avoir dénigré les croyances des Six-Duchés, Ellik dénigre une autre religion. Surtout, il semble redevenir l'homme qu'il était en renversant Dwalia. Il faut dire qu'on sentait un fort mépris de sa part envers elle : « c'est ton insistance de femelle à jouir de tout ce confort qui nous ralentit ». Il pousse son avantage en discréditant Dwalia : « tout le monde sait qu'une femme ne peut pas donner sa parole à personne, parce que les femmes ne peuvent pas avoir d'honneur ». Sa façon de penser est donc claire : une femme ne vaut que pour son corps et sa soumission aux hommes.

Et pour asseoir son autorité, Ellik n'hésite pas à sortir la menace du viol. La pauvre Odessa devient un jouet dans les mains d'Ellik (« il saisit Odessa par le devant de son manteau pour l'entraîner hors du groupe, comme s'il venait de choisir un porcelet pour la broche ») alors que Dwalia est forcée de se taire si elle ne veut pas y avoir droit.

mercredi 22 février 2023

Glasfeu et les dragons

Les dragons sont de retour. A Aslevjal, le vieux Glasfeu sort des glaces. Dans le désert des Pluies, Tintaglia émerge d'un cocon et à Kelsingra les dragons, guidés par leurs gardiens, redeviennent enfin les magnifiques créatures qu'elles doivent être. Le monde change donc. Car, les dragons ne sont pas des animaux qui vivent dans leur coin ; ils veulent régner et dominer le monde.

Si l'histoire met fortement l'accent sur Tintaglia, un autre dragon est bien développé : Glasfeu. Tiré des glaces par Devoir et les siens, il est un immense dragon noir mâle. Tintaglia est vite intéressée par lui. Il doit lui permettre de perpétuer l'espèce, d'autant plus qu'à cette époque les dragons issus des serpents sont impotents et faibles. Très vite, même si elle s'accouple avec lui, Tintaglia comprend que Glasfeu n'est pas un dragon commode. Il est fortement indépendant, peu tourné vers le développement de son espèce. Surtout, il est un dragon d'un autre âge (il a connu les Anciens). Et, Tintaglia a des souvenirs incomplets, elle n'a pas encore retrouvé toutes les pratiques anciennes des dragons, juste des impressions. Elle constate donc qu' « elle pensait que le vieux dragon la suivrait, mais elle ne se rappelait plus pourquoi : les membres de leur espèce préfèrent la solitude, car, pour manger à leur faim, ils ont besoin de grands territoires de chasse ».

Dans les Cités des Anciens, Glasfeu et Tintaglia retrouvent les dragons de Kelsingra. Tintaglia a alors le choix pour s'accoupler, elle peut très bien trouver un autre mâle. Sintara, une dragon femelle, le remarque bien (« Tintaglia regardait le dragon noir d'un œil songeur, comme si elle le mesurait aux autres mâles. Il était plus grand que ses semblables, mais elle savait que ce n'était pas le meilleur critère pour choisir un compagnon »). Glasfeu se retrouve alors en concurrence ouverte. Tout le monde se rend compte ; Reyn remarque que « le mâle noir et Kalo se battaient sans cesse pour occuper un point derrière Tintaglia ». Les dragons étant ce qu'ils sont, ils ne règlent par leurs différends par la diplomatie mais en affirmant physiquement leur autorité. Kalo et Glasfeu s'affrontent. Thymara décrit ce qui s'est passé : « le dernier combat était sacrément violent. Pourtant Alise m'a dit que, d'après ce qu'elle a appris en étudiant les dragons dans les manuscrits et les archives, les mâles s’infligeaient rarement des blessures graves lors des batailles nuptiales ». Bien qu'en disgrâce auprès de Tintaglia, Glasfeu a donc tenté le tout pour le tout. Il ne voulait pas être relégué au second plan. Battu, il rappelle pourtant aux autres dragons une évidence : il a un droit sur la première portée de Tintaglia (« seul le père se rend à la plage de nidification avec la reine pour la protéger. Les autres mâles ne sont pas dignes de confiance. Il va détruire et piétiner les œufs »). Le ressentiment de Glasfeu apparaît clairement.

Glasfeu n'est pas un dragon comme les autres. Lui qui a vécu si longtemps dans les glaces n'en est pas sorti indemne. Plus ou moins conscient, il a eu le temps de ruminer son lent suicide (qui lui a été imposé par les gens de Clerres). C'est un vieux dragon qui n'a rien à voir avec les nouveaux. D'ailleurs, ceux-ci s'en méfient (« Glasfeu, avait confirmé Sintara quand elle avait tendu son esprit vers sa reine. Reste loin de lui ; je crois qu'il est fou »). Ce tempérament mauvais et instable est confirmé par Kanaï. L'Ancien fréquente énormément les dragons (notamment Gringalette). Il parle durement du dragon en affirmant que « c'est une brute qui ne sert à rien, ni aux dragons ni aux Anciens ; il ne nous parle jamais. Quand Tintaglia n'a plus eu le choix ; elle l'a pris comme compagnon, mais il s'est révélé indigne d'elle ».

Tintaglia remarque vite que Glasfeu n'est pas un dragon vengeur lorsqu'il n'est pas directement concerné. Quand Chalcède ose s'en prendre à Tintaglia, il ne fait rien. Elle est désolée de voir que Glasfeu ne fait rien alors qu'on s'en prend à un dragon. Elle comprend son égoïsme dans d'autres domaines mais est perplexe de le voir laisser faire du mal à un dragon (« il n'appelait pas à la vengeance quand c'est moi qui étais mourante (…) Mais que les hommes le chatouillent de trop près, et le voilà prêt à asperger toutes leurs cités de venin »). Glasfeu mène alors un assaut vengeur qui ravage la capitale de Chalcède. La ville est détruite, il ne reste rien d'elle.

Malheureusement pour lui, Glasfeu va perdre toute l'estime de Tintaglia quand cette dernière apprendra ce que les gens de Clerres ont fait (ils ont empoisonné les dragons) et participé à leur disparition). C'est d'autant plus décevant que Glasfeu savait ce qui s'était passé et n'a rien fait. Il n'a rien fait et a en plus tout caché aux autres dragons. Il n'a pas transmis ses souvenirs. Tintaglia raconte qu'elle a dû « batailler pour arracher à Glasfeu ce qu'il aurait dû partager avec nous depuis bien longtemps, plutôt que de se moquer de nous parce que nous ignorons une histoire pour nous inaccessible ». Pire, Tintaglia juge durement Glasfeu et le fait savoir à tous. Pour elle, Glasfeu ne vaut rien, n'est qu'une perte de temps. Elle fustige son attitude, lui qui a préféré s'enfouir dans les glaces d'Aslevjal au lieu de se battre : « Glasfeu est un pleutre. Un dragon qui préfère s'ensevelir dans la glace plutôt que de se venger, par crainte pour sa propre sécurité, n'est pas un dragon ».

Finalement, Glasfeu retrouve ses esprits. Il est là quand il s'agit de mettre à bas le règne des Quatre. Il est là pour réduire en cendres Clerres. Il faut preuve de sa puissance et de sa détermination. Sa furie repousse les humains et même les autres dragons (« le dragon bleu et vert tournoyaient autour de lui en larges cercles et n’attaquaient plus activement le château. Ils gardaient leurs distances vis à vis de Glasfeu, et je me demandai s'ils n'aient pas peur de devenir ses proies »). On peut penser que Glasfeu, vexé, a été touché dans son orgueil et qu'il veut montrer qu'il est un réel dragon, avec tout ce que cela implique.

dimanche 27 novembre 2022

La Peste sanguine

Les Aventuriers de la Mer nous permettent de suivre les aventures de la famille Vestrit. Ephron et Ronica ont eu plusieurs enfants et seulement deux sont vivants quand démarre le récit : Althéa et Keffria. Deux filles donc car les fils sont morts lors d'épisodes de Peste sanguine. Cette épidémie a frappé plusieurs fois. Si on ne sait pas trop comment elle se manifeste, comment elle prend naissance, on sait qu'elle est extrêmement létale. La maladie ne fait pas que tuer, elle brise des familles, elle marque durablement dans leurs cœurs et dans leurs esprits ceux qui ont survécu. Il y a clairement un avant et un après comme le pense Keffria : « la Peste sanguine avait mis fin à ces jours heureux. Parfois, Keffria avait l'impression que toute joie, tout enjouement, tout bonheur simple avait péri dans la maison en même temps que ses frères ». Les gens perdent fils, filles, époux, épouses, amis. C'est leur vie qui bascule ; ils perdent quelque chose qu'ils ne retrouvent jamais ou qu'ils ne cherchent même pas à retrouver (« Ronica se rappela soudain que l'année de la Peste sanguine avait pris à Davad tous ses enfants et l'avait laissé veuf. Il ne s'était jamais remarié »). Il n'est donc pas étonnant de voir que la maladie a marqué les esprits des habitants de Terrilville, qu'ils la craignent, qu'ils ont peur de la voir revenir. On en a un bon exemple quand l'inquiétude gagne la ville à la vue de voiles de Chalcède et du Gouverneur : « c'est la Peste sanguine, déclara quelqu'un dans la foule. La Peste sanguine est revenue à Terrilville. »

Les Vestrit ont donc payé un lourd tribut à la maladie. Ils y ont laissé des fils qui auraient pu être utiles au développement des affaires familiales. Ronica, une femme forte, une femme qui sait surmonter l'adversité, est encore touchée, atteinte par ça. C'est probablement le plus grand traumatisme de sa vie. Car, « la Peste sanguine avait emporté tous ses fils, l'un après l'autre, au cours de cette année atroce de maladie, et, aujourd'hui encore, presque vingt ans plus tard, Ronica sentait son cœur se serrer quand elle y pensait ». Les Marchands paient un lourd tribut : la situation est dure pour eux, d'autant plus que certains pensent qu'ils sont en partie responsable de ce qui se passe. En effet, la vitalité de Terrilville repose sur le commerce, et notamment sur les échanges avec les villes du désert des Pluies. Or, dans ces dernières, on creuse pour trouver des objets et autres du temps des Anciens, et on prend le risque de faire remonter la maladie. C'est en tout cas ce que pense l'éploré Davad Restart : «  sa femme et ses enfants avaient péri, des années auparavant, quand les habitants du désert des Pluies avaient amené avec eux la Peste sanguine. Il y avait eu tant de morts, alors, tant de morts. La peste l'avait épargné lui, avec cruauté, l'avait laissé seul en tête à tête avec ses souvenirs ». Ce point de vue est partagé par d'autres. C'est le cas d'Ephron Vestrit (« depuis l'époque de la Peste sanguine, il avait toujours refusé de remonter ce fleuve »). C'est un choix significatif car naviguer sur ce fleuve aurait sans doute permis à sa famille de ne pas sombrer. Mais, il a tellement été marqué par ce qu'il a vécu qu'il a préféré renoncer. Des années plus tard, Keffria demande à sa mère si son père pensait « que la peste sanguine était d'origine magique ». En réalité, on comprend que Davad, Ephron ont besoin de trouver un coupable à leur détresse. Il leur faut quelqu'un ou quelque chose à blâmer.

Pour d'autres, la Peste sanguine est une opportunité. Hest, un habitant du désert des Pluies de Terrilville, a vu là la chance d'écrire son destin. : « trois fils étaient morts avant lui, emportés par la Peste sanguine, et lui avaient permis d'endosser le rôle d'aîné et d'héritier ». Sans cela, il aurait été relégué loin dans les affaires familiales. C'est aussi le cas, à un niveau supérieur, des Quatre de Clerres qui voient en la peste un moyen d'éliminer leurs ennemis, de les frapper durement. Par conséquent, ils n'ont rien dit aux Anciens alors qu'ils savaient qu'elle allait frapper (« nous étions au courant de la Peste sanguine avant qu'elle ne fasse sa première victime »).

On sait que la Peste sanguine ne se limite pas à Terrilville. Elle a touché des villes qui appartenaient aux Anciens. Là encore, l'épidémie a été dévastatrice (« la maladie y trouva le moyen de pénétrer l'enceinte et tous les habitants y périrent dans la seconde vague de la Peste sanguine »). Elle a touché aussi Chalcède comme le rapporte Burrich (« c'est ainsi que l'épidémie de Peste sanguine a débuté quand j'étais enfant. Elle a tué tous ceux que j'aimais, Molly » et « la peste sanguine a ravagé Chalcède ; je n'y avais jamais été confronté, elles en sont mortes toutes les deux et je me suis retrouvé seul. Alors je me suis fait soldat »). Burrich a perdu sa mère et sa grand-mère ; isolé, il s'est retrouvé soldat et cela a fini par le guider vers le prince Chevalerie. Encore une fois, la peste brise une vie et oriente un homme vers un autre chemin.

lundi 20 juin 2022

Chassim, une femme à Chalcède

Être une femme à Chalcède n’est pas une chose aisée, c’est encore plus compliqué lorsqu’elle est la fille du duc de Chalcède. Votre corps, votre volonté, vos envies, tout cela ne vous appartient pas. Chassim est un objet de troc, un levier de pouvoir. Elle ne sert qu’à avoir des héritiers, par tous les moyens, même le viol dans le cadre légitime d’un mariage arrangé. Car on apprend que Chassim a été mariée trois fois malgré son jeune âge : « son premier mari l’avait laissée veuve à quatorze ans », « son second époux (…) avait tenu six mois avant de succomber à une maladie de l’estomac », « son dernier mari était mort trois ans plus tôt ». Avoir survécu à trois mariage montre la force de Chassim. Dans ce pays où la femme n’a quasiment aucun droit, elle parvient à rester en vie. Surtout qu’elle doit également faire avec les machinations politiques liées au pouvoir, du duc et de son chancelier Ellik. Chassim est une femme bonne à épouser : celui qui la mariera régnera (le duc fait remarquer que « s’il mourait sans hériter mâle, sa fille aînée et son mari pourraient gouverner jusqu’à la majorité de leur premier fils »).

Cela soulève des appétits, notamment celui d’Ellik. Il ne suffit pas à ce dernier de murmurer aux oreilles du duc, il veut le pouvoir, il veut être le leader. Ellik a beau être marié, il anticipe déjà la future mort de sa femme : il en parle franchement au duc (« je serai bientôt veuf et libre de me remarier. Pour mes nombreuses années de loyaux service, vous me donnerez votre fille en récompense »). On sent bien qu’Ellik est ambitieux, prêt à tout. Il est d’ailleurs celui qui informe le duc que sa fille a des propos séditieux : «  sa poésie s’apparente plutôt à un appel aux armes, à un appel au rassemblement et au soulèvement des femmes en Chalcède afin de l’aider à hériter de votre trône ». Cet exemple illustre bien également la force de caractère de Chassim ; elle est loin d’être une enfant soumise qui obéit aux désirs de son père et aux traditions ; elle veut bousculer les choses. Ellik veut la mettre au pas : il va la domestiquer, l’apaiser, la remettre à sa place. Il lui fera un enfant et elle se comportera en bonne mère (« elle continuera d’écrire ses poèmes (…) il parlerait du bonheur d’être marié, d’avoir un amant expérimenté, et de bientôt tenir un bébé dans ses bras. Ses crocs seront arrachés, son venin dilué en tisane »).

Entendre cela crée un réel contentement de la part du duc. Bien entendu, il regrette que ce ne soit pas un garçon mais il éprouve quand même du respect pour Chassim (« Chassim était bien sa fille ; une épineuse fierté naquit en lui. Si seulement ç’avait été un garçon, il lui aurait trouvé une grande utilité »). Il réitérera plus tard cet avis : « elle me ressemble plus qu’à sa mère (…) j’aurais dû m’en rendre compte il y a des années. Elle tient plus de moi qu’aucun de ces fils qui m’ont tous déçu ». Car, il y a de fortes rumeurs qui disent que c’est Chassim qui aurait tué ses différents maris.

La rencontre avec Selden va changer les choses. Elle va tomber sur un jeune homme en besoin d’affection, en besoin d’aide. Selden et elle vivent la même chose en devant prisonniers du duc de Chalcède. Ils sont retenus, battus, humiliés. Les deux servent à assurer l’autorité et la mainmise du duc : Chassim doit trouver un bon mari et le duc est convaincu que le sang d’un Ancien peut l’aider à vivre plus longtemps. Chassim résume efficacement la situation en disant que « c’est pourquoi je dois te débarrasser de ton infection, te laver et te donner à manger et à bore comme une vache engraissée pour l’abattoir. Toi et moi, nous sommes son bétail dont il peut faire ce qu’il veut ». La nécessité rapproche donc les deux jeunes gens : Chassim doit faire le sale travail dans un premier temps puis elle développe de l’attachement pour Selden.

Confiante, Chassim s’ouvre à Selden. Elle lui dit que son avenir est bien sombre. Elle sait qu’elle va mourir (à propos de son futur mari : « il ne lui faut qu’un seul fils de moi pour établir une régence que les autres nobles ne contesteront pas ») et elle affronte dignement la situation. Toutefois, les deux jeunes gens vivent des moments bien pénibles : Selden est battu au point d’être évanoui et Chassim est violée, les deux par Ellik. Elle confesse, de façon détachée, à Selden ce qui s’est passé : « il m’a seulement violée et même pas de façon très imaginative : strangulation, gifles et viol. Le grand classique (…) Tu croyais que c’était la première fois ? Non. Ou bien veux-tu feindre la surprise et prétendre que les hommes ne font pas ça ? » Ce bien malheureux et dur instant renforcera le lien entre les deux : Selden avouera lui aussi avoir été violé et Chassim lui offrira son écoute. Ce n’est pas parce que Chassim en parle froidement qu’elle ne ressent rien, qu’elle n’est pas marquée par ce qu’elle a subi. Elle offre sa compassion à Selden, elle lui affirme qu’il y a une vague de colère en elle (« j’ai entendu des gens, d’autres femmes, s’en moquer, en parler comme d’un acte que certaines femmes méritent ou d’une façon de pimenter la chose (…) j’ai envie de les gifler et des les étrangler jusqu’à ce qu’elles comprennent »).

Elle avoue à Selden avoir eu des ambitions politiques. Elle a dû renoncer, elle a baissé les bras. Ses efforts ont été contrés par son père et Ellik. Elle explique à Selden que « les nobles que j’ai tentés de rallier à ma cause se sont révélés aussi dépourvus de pouvoir que moi ; j’avais concocté une utopie pour donner du sens et de l’espoir à ma vie, et elle n’existe plus désormais ». Humiliée, privée de tout espoir, violée, Chassim est à deux doigts d’abandonner. Les événements à suivre vont lui donner raison sur l’inéluctabilité de sa mort : les dragons arrivent et vont ravager la ville de Chalcède. Ce sera un réel carnage causant de nombreuses morts et destructions. Elle demande alors à Selden un dernier moment de bonheur, un petit moment de plaisir. Il lui offre, ils s’embrassent : « être touchée par un homme avec délicatesse… dit-elle, comme si elle découvrait une merveille qui faisait oublier les dragons dans le ciel ».

L’arrivée des dragons change tout. Le duc est mort, Ellik chassé. La situation à Chalcède est inédite. Un compte-rendu à Umbre montre que Chassim a réussi à conquérir le pouvoir, même si le poids de la tradition va bien compliquer les choses (« la fille du duc de Chalcède s’est présentée comme alliée des dragons et de leurs gardiens, et elle affirme à présent être en toute légitimité la duchesse de Chalcède (…) Les Chalcédiens n’accepteront sans doute pas d’être gouvernés par une femme, même soutenue par les dragons »).

vendredi 10 juin 2022

Le Gouverneur ou la menace des abus sexuels et du viol

Il n’est pas souvent cité comme un des principaux antagonistes, mais malgré tout le Gouverneur Cosgo se révèle comme particulièrement cruel, injuste. Gâté durant son enfance, il est devenu un adulte à qui on ne peut ou n’ose dire non. L’esprit embrumé par les plaisirs de la chair, de la nourriture ou des plantes, il exerce une réelle emprise sur ses Compagnes. Celles qui devaient le conseiller sont devenues des objets de plaisirs, des femmes là pour satisfaire tous ses besoins. Enhardi, le Gouverneur se croit tout permis, même à menacer des femmes, tenter d’en profiter ou les faire abuser par d’autres.

En route vers Terrilville afin de négocier avec les Marchands leur degré d’autonomie, le Gouverneur et ses compagnes voguent sur un navire dirigé par un chalcédien. En Chalcède, la femme ne vaut pas grand-chose, elle n’a pas son mot à dire. Le Gouverneur le sait et il tente d’user de ça pour mettre Sérille à sa place ; en effet, la Compagne refuse de coucher avec lui et cela vexe le Gouverneur. Il utilise son rang et son autorité pour tenter de la soumettre mais rien n’y fait. Il décide alors de la menacer (« je pourrais te guérir de ta peur. Je pourrais te livrer aux matelots. Y as-tu jamais songé ? Le capitaine est chalcédien. Il trouverait tout naturel que je rejette une femme qui m’a déplu »). Vexé, le Gouverneur place Sérille face à un dilemme ignoble. Sérille persiste, elle ne veut pas coucher avec le Gouverneur. Ce dernier la donne donc au capitaine, bien conscient qu’elle sera violée : «  préviens-le qu’elle a mauvais caractère et qu’elle n’est pas consentante »).

Sérille est alors violée. Lorsque Cosgo réclame sa présence, elle est affectée par ce qui lui est arrivée. Le gouverneur ne montre aucune compassion, aucun regret d’avoir livré une femme proche de lui à d’ignobles abus. Il fait comme si ce n’était pas grave, comme si rien ne s’était passé. Il est presque à dire que c’est normal (« tu marches et tu parles, et tu es toujours aussi méchante avec moi. Vous, les femmes, vous en faites des histoires. Après tout, c’est la nature. Tu as été faite pour cela mais tu me l’as refusé ! ») Il va plus loin dans l’ignominie en affirmant à Sérille qu’elle devrait être reconnaissante de ce qui lui est arrivé. Il montre alors à quel point son caractère est vil, qu’il n’a aucune idée de la réalité des choses : « le viol n’est qu’une illusion créée par les femmes pour faire croire que l’homme leur vole ce qu’elles ont en quantité inépuisable. Le mal n’est pas irrémédiable ».

Lors de son court séjour à Terrilville, un bal est donné en l’honneur de Cosgo. Il y fait la connaissance de Malta Vestrit, une toute jeune adolescente qui découvre un monde tout à fait nouveau. Cosgo a conscience qu’il impressionne Malta, qu’elle est émerveillée. Il a clairement l’ascendance sur Malta et il en profite. D’autant plus qu’elle ne peut rien lui refuser ou qu’elle ne peut le froisser car elle a besoin de l’aide du gouverneur pour retrouver son père (Kyle Havre). Malta fait ses premiers pas dans le monde de la séduction, elle est loin de maîtriser les codes, les limites, et Cosgo en profite. Il la pelote discrètement et cela met Malta mal à l’aise : « soudain, il l’attira tout contre lui, les seins de malta frôlaient sa poitrine. Le souffle coupé, elle recula et manqua un pas ». Cela ne s’arrête pas là : il sait que Malta a besoin de lui alors il tente de pousser son avantage. Il tente d’arranger un rendez-vous avec la jeune avec le but clair de profiter de sa naïveté. C’est très clair lorsqu’il lui dit que « peut-être devrions-nous parler un peu plus tard du sauvetage de votre père. Peut-être pourriez-vous mieux me faire comprendre l’importance que vous y accordez ».

Après différents événements, notamment une nuit d’émeutes à Terrilville et la libération du dragon Tintaglia, Cosgo, Malta et la compagne Keki finissent par se retrouver sur un navire chalcédien. Le Gouverneur réemploie les menaces pour contraindre Malta à le servir. En effet, la jeune Vestrit lui tient tête et il ne tolère pas ça : « si vous n’êtes pas à moi, alors vous n’appartenez à personne. Et, en Chalcède, la femme de personne est la femme de tout le monde ». Pour ajouter au cauchemar de Malta, les matelots tentent d’abuser d’elle. Un d’entre eux l’agresse, lui touche les seins, tente de glisser ses doigts sous sa robe. C’est bien entendu traumatisant pour une jeune femme comme Malta. Contre toute attente, c’est la Compagne Keki qui lui donnera de précieux conseils : elle doit simuler le fait d’avoir ses règles (les Chalcédiens ont peur du sang qui coule entre les cuisses des femmes) et il ne faut pas en parler au Gouverneur (« ne dites rien à Cosgo. Ou il vous livrerait à eux… pur s’acheter leurs faveurs. Comme Sérille »). Ces quelques paroles illustrent bien à quel point Cosgo n’a aucune repère moral, il ne pense qu’à son propre profit, qu’à sa propre situation et est prêt à sacrifier tous les autres pour améliorer son sort.

La vie sur le bateau ne leur laisse pas beaucoup d’espace. Malta est au service du Gouverneur, elle doit le nourrir, le laver avec de bien maigres moyens ; le Gouverneur, lui, est un poids qui se laisse porter. Il geint, il se plaint et attend. Surtout, il profite de chaque opportunité pour tenter de toucher Manta, sentir ses formes et pourquoi pas plus (« il était flagrant que Cosgo appréciait fort son contact, plaquant son corps au sien quand elle s’asseyait au bord du lit (…) il lui avait pris le poignet pour l’attirer vers un endroit précis qu’elle se refusait à toucher »). Frustré, il insulte Malta (« mais qu’attendre d’autre de la part d’une fille de Marchand ? Votre vie c’est acheter et vendre. Sans doute que votre grand-mère et votre mère ont vu votre brève beauté comme un objet de troc ; Le Marchand Restart, lui, ça fait aucun doute »). Autrement dit, il la réduit à son corps, elle n’est qu’un potentiel objet de plaisir et sans doute devrait-elle s’y résoudre.

mardi 8 juin 2021

La Compagne Keki

Le Gouverneur Cosgo décide de se rendre à Terrilville pour réaffirmer son autorité sur la ville. Sa visite permet d’avoir un aperçu un peu plus clair des pratiques de Chalcède et des Chalcédiens ; en effet, il compte se servir d’eux pour impressionner les Marchands. Cosgo est accompagné de Compagnes de Coeur, notamment Sérille et Keki. Ces deux ont des comportements différents, presque opposés. Elles ont chacune une vision de leur rôle et ont des trajectoires, des parcours compliqués.

Cosgo a bousculé les traditions, les Compagnes étaient avant tout des femmes destinées à conseiller. Lui les voit comme des objets de plaisir, vouées à satisfaire ses plaisir, ses envies et ses vices. Cosgo n’est pas le seul dirigeant de cet univers à recourir aux plaisirs de la drogue, c’était déjà le cas de Royal. Toujours est-il que dans un premier temps Keki est présentée comme participant volontairement à ses dépravations : « le Gouverneur et la Compagne Keki étaient étalés sur le grand divan, quasiment hébétés par la fumée des herbes à plaisir ». L’opposition se fait clairement entre les deux Compagnes, Sérille refuse toute aventure physique avec l’homme, elle est présentée comme curieuse et avide de découvrir la vie et la ville de Terrilville. De son côté, le portait de Keki est plus orienté vers ses aptitudes chalcédiennes : il faut noter que dans ce pays la femme est vue comme inférieure à l’homme et presque comme un objet. Quand on lit que « Keki était devenue Compagne grâce à sa connaissance de la langue et des mœurs chalcédiennes », on peut penser que Cosgo cherche avant tout une femme toujours disponible.
Sérille refuse d’assouvir ses penchants charnels. Le Gouverneur est vexé et cruel. Il la menace, joue avec ses nerfs, tente de lui faire peur (« je pourrais te livrer aux matelots. Peut-être te prendra-t-il en premier. Avant de te refiler aux autres »). Contrairement à Keki qui a décidé de céder aux avances du Gouverneur, Sérille est alors offerte aux Chalcédiens (« un message pour ton capitaine (…) préviens-le qu’elle a mauvais caractère et qu’elle n’est pas consentante. Mais c’est tout de même un bon coup »). La cruauté du Gouverneur est renforcée par le fait qu’il n’est pas habitué à côtoyer des gens qui lui tiennent tête : il est flatté et ses moindres pensées sont assouvies.

A Terrilville, les choses tournent mal : c’est l’émeute. Le Gouverneur et Keki sont enlevés par les gens du Désert des Pluies. C’est dans cette région hostile qu’ils seront quand un tremblement de terre frappera ; sans ressources, ils seront aidés par Malta qui tentera de les protéger du fleuve. La tâche est compliquée. Keki continue d’être présentée comme passive, presque incompétente. Il est de connaissance commune que l’eau du fleuve des Rivages maudits est impropre à la consommation, elle en boit quand même. Elle en boit malgré les avertissements de Malta (« la première fois qu’elle avait vu Keki prendre de l’eau au creux de sa main et la porter à sa bouche, Malta s’était précipitée sur elle, en lui criant d’arrêter (…) Malta en déduisait qu’elle avait cédé à la tentation, et à plusieurs reprises »). L’eau va empoisonner Keki et la rendre ainsi encore plus inutile. La pauvre Malta se retrouve avec deux poids morts qui ne savent rien faire de leurs mains, pas même ramer : « déjà assise dans le bateau, la Compagne se morfondait. On aurait dit un chien attendant sa promenade ».

Puis, les trois compagnons d’infortune se trouvent sauvés par des Chalcédiens.  Keki continue d’essayer à ne pas mourir et demande l’aide de Malta, et lui propose en échange de l’aider. C’est important pour la jeune Vestrit car elle est encore une fille naïve et les Chalcédiens tentent d’abuser d’elle. On voit ainsi qu’un matelot « glissa sa main libre sous la chemise et lui prit l’autre sein. Les doigts calleux caressaient brutalement sa peau  nue ». L’expérience est traumatisante pour Malta. On la voit marquée, apeurée. Keki la trouve recroquevillée (« elle vit Malta trembler dans son coin, avec une cruche à la main pour toute arme »). Keki n’est pas entièrement morte ou totalement insensible, elle ne répète pas la même indifférence que lorsque le Gouverneur a offert Sérille au capitaine. Elle met Malta en garde, elle tente de lui donner quelques conseils s’en sortir. Sa bonne connaissance des coutumes de Chalcède se révèle un atout. Les Chalcédiens ont des peurs, des croyances, des superstitions, ils « redoutent les menstrues. Ils disent (…) les parties génitales de la femme irritées et peuvent émasculer l’homme. » 

Elle lui précise également de ne pas se débattre si jamais elle venait à être violée, ils verraient cela comme un défi et n’hésiteraient pas à être encore plus violents pour la mettre à sa place (« ils vous feraient mal jusqu’à ce que vous cessiez de vous débattre. Pour vous apprendre votre condition de femme »). Keki remonte donc un peu en estime. Ce n’est certes pas la plus vaillante ou la plus courageuse, ce n’est qu’une personne qui en aide une autre en espérant de l’aide à son tour et c’est donc parfaitement intéressé. Pour autant, on a de la peine en la voyant en mourir et encore plus en voyant la réaction du Gouverneur qui se contente d’un « C’est bien fâcheux ! »

lundi 1 février 2021

Des femmes dans les Aventuriers de la Mer

Les Aventuriers de la Mer constituent des romans intéressants à plus d’un titre. Ils racontent l’histoire de pirates et de Marchands, de la famille Vestrit alors que les temps changent. Ils permettent le retour des Dragons et de revoir le Fou sous le costume d’Ambre. Ils explorent différentes cultures en ayant des personnages venant de Terrilville, de Jamaillia, des Six-Duchés, de Chalcède ou encore de Partage.

Contrairement à l’Assassin royal où on ne suivait les aventures que par les yeux de Fitz, la narration se fait ici à travers plusieurs personnages, de tous les âges et de toutes les origines sociales. C’est une des richesses du récit et c’est ce qui permet d’appréhender le sort des femmes.

Les premiers chapitres nous montrent toute la complexité de la situation à Terrilville. Les femmes (non esclaves) peuvent être indépendantes, mener une vie comme elles le veulent (Althéa en est un bon exemple), il y a pourtant le poids des traditions et des conventions à respecter. Ephon et Ronica Vestrit, les parents de Keffria et Althéa, ne font pas que des mauvais choix dans la gestion de la Vivacia, ils sont aussi peu sensibles à ce qui se passe dans leur ville et, plus important, dans leur famille. 

Ephron a bien conscience qu’Althéa “devra bien assez tôt s’installer, devenir une dame, une épouse et une mère”. Il lui refuse la possession de la vivenef familiale tout en sachant qu’il la condamne à un futur qui lui déplaira (“il m’étonnerait qu’elle trouve à son goût ce genre d’existence monotone”). Quant à Ronica, elle finit par comprendre que sa personnalité a écrasé celle de sa fille et elle le regrette. L’histoire est mouvementée à Terrilville et les habitants doivent savoir se prendre en main. Keffria semble mal engagée quand on lit que “comment avait-elle pu ne pas se rendre compte que Keffria devenait peu à peu une simple maîtresse de maison qui suivait les instructions de sa mère, obéissant à son époux, mais prenant rarement position ?”

Dès le début du récit, Althéa est présentée comme une femme volontaire alors que Keffria est plus effacée. On suivra l’évolution de Keffria tout le long des romans, non seulement vis-à-vis de son mari ou de sa mère, mais aussi de sa fille Malta.

Kyle Havre a du sang chalcédien et cela joue grandement dans sa vision de la femme. Hiémain nous offre une affirmation claire sur la culture de ce pays : “chez eux, une femme ne vaut guère mieux qu’un esclave”. Il n’est donc pas étonnant de voir Kyle dominer sa femme et la rabaisser verbalement. Il se moque d’elle, de son caractère et de sa pudeur ; Keffria ne réagit même pas. Elle l’écoute asséner des paroles dures (“rappelle toi le temps qu’il m’a fallu pour t’éveiller à ta sensualité de femme (...) je ne tiens pas à voir Malta, une fois adulte, aussi timide et complexée que toi”). Non seulement Kyle pense que Ronica a pris le dessus sur Keffria mais il ne lui accorde pas non plus d’ascendant sur Malta, leur fille. Quand Keffria le met au courant des manigances de Malta (la jeune fille veut être vue comme une femme malgré ses douze ans), il lui rit au nez. Ce sont alors des propos blessants auxquels elle a droit, des propos qui lui rappellent que son corps vieillit et que les années ont filé : “aucune mère n’a envie de se faire éclipser par sa fille ; une adolescente est pour une femme mûre un constant rappel qu’elle n’est plus dans sa prime jeunesse.” La position de Keffria est d'autant plus surprenante que c'est elle qui est désormais la représentante officielle de sa famille.

Malta a beaucoup de son père et dans une très grande partie de la saga, elle ne se définit que par rapport à lui. Et si elle paraît insupportable pour le lecteur, c’est qu’elle prend volontiers position pour son père malgré toutes les horreurs qu’il commet (le commerce d’esclaves par exemple). Elle sait également appuyer là où ça fait mal. Malta et Althéa ont plus en commun que ce qu’on peut penser. Les deux font face au destin qui les attend, c’est-à-dire épouser un homme dans le cadre d’un accord de famille de Marchands. Elles en parlent avec des termes crus. 

Althéa défie sa famille en général et Kyle en particulier en se laissant submerger par sa colère (“je dois donc faire la pute auprès du plus offrant, du moment qu’il m’appelle son épouse et propose un bon prix de mariage ?”). Malta et Althéa sont étouffées par le poids des traditions et veulent s’en défaire. Althéa va s’échapper à bord d’un bateau alors que la marge de manœuvre de Malta est plus réduite. Elle est trop jeune pour envisager une mesure aussi extrême, aussi fait elle ce qu’elle peut : elle porte une robe non adaptée à son physique lors du bal des Moissons. Surprise et ramenée chez elle, sa mère et sa grand-mère la traitent comme une gamine. Malta enrage puis explose : “tout plutôt que d’être obligée de m’habiller et de me conduire comme une petite fille alors que je suis une femme presque faite; oblifée de toujours me taire, me montrer polie, rester… rester invisible”.

Terriville a ses codes et ses coutumes. Althéa a voulu y échapper, elle replongera dedans lorsqu’elle reviendra dans la cité. On sait que la relation entre les deux soeurs est conflictuelle, Keffria ne rate pas une occasion pour dénigrer Althéa (“tu ne trouves pas bizarre qu’une jeune fille de bonne famille sorte toute seule la nuit ?”)

Les femmes à Terrilville ne sont pas condamnées à la douceur de leur foyer. Elles peuvent tenir des boutiques, être le Marchand de leur famille (et donc voter au Conseil, porter les réclamations et autres) ou naviguer à bord d’un bateau comme Althéa. Mais, il y a une différence entre naviguer sur une vivenef dont le capitaine est votre père et naviguer sur un autre bateau. Brashen le souligne explicitement à Althéa quand cette dernière cherche un bateau pour l’accueillir. Il lui dit qu’ ”il existe des femmes mariées mais la plupart de celles que vous voyez sur les quais travaillent  sur leurs navires familiaux, avec leur père et des frères pour les protéger”. Le sous-entendu est clair. Althéa n’a alors pas d’autre choix que de se déguiser en homme pour pouvoir trouver un travail. Elle en trouve un loin de ses qualifications et de ses compétences d’ailleurs. 

Si la question du viol revient souvent dans les romans, ici, il s’agira plus de la difficulté d’Althéa à faire valoir ses droits. Quand elle demande un certificat, il faut bien qu’il soit à son réel nom, elle ôte donc son déguisement. La réaction du capitaine de la Moissonneuse, Sichel, est claire, il a honte d’avoir été roulé dans la farine et il comprend maintenant pourquoi le voyage a été si périlleux (“pas étonnant que nous ayons eu tant d’ennuis avec les serpents (...) chacun sait qu’une femme à bord les attire”).

On en a eu un premier aperçu avec Kyle, la situation des femmes est bien pire à Chalcède. On en a a confirmation quand le Gouveneur Cosgo fait route vers Terrilville, accompagné par des mercenaires chalcédiens pour le protéger des pirates.  

Il est avec la Compagne Sérille et la façon dont il lui parle montre à quel point il a dévoyé le rôle de ces femmes mais aussi le rôle du Gouverneur. On est passé de la Gouverneure Malowda (“l’auteur de l'établissement des Droits de la personne et de la propriété”) à un homme qui ne pense qu’à ses plaisirs et en particulier sexuels. Sérille essaie d’être le plus honnête possible pour repousser ses incessantes avances, elle tente de faire naître en lui un sens du devoir et des responsabilités. Elle lui assène que “vous n’êtes pas un soi-disant noble chalcédien avec un harem de putains qui se mettent à quatre pattes pour vous caresser et vous flatter quand l’envie vous en prend”. Elle insiste, les Compagnes ne sont pas de banales femmes, elles occupent un rôle important dans la paysage politique de Jamaillia, elle n’est pas une “quelconque créature-objet huilée et parfumée.” Cosgo sait qu’il peut faire chanter Sérille, et il la menace. Il sait que le sort de la femme serait peu enviable dans les mains des chalcédiens et il lui rappelle (“je pourrais te livrer aux matelots. Y as-tu jamais songé ? Le capitaine est chalcédien. Il trouverait tout naturel que je rejette une femme qui m’a déplu. Peut-être te prendra-t-il en premier. Avant de te refiler aux autres”). Les phrases sont glaçantes, Sérille n’est protégée que par la volonté du Gouverneur, il n’y a que ça entre elle et le viol. Et, Cosgo met ses menaces à exécution. Véxé que Sérille se refuse à lui, il la donne. Le capitaine chalcédien ne fait pas que la violer, il lui retire toute humanité (“tantôt il abusait d’elle. Tantôt il faisait comme si elle n’existait pas”). La chute de Sérille se poursuit quand Cosgo minimise ce qui lui arrive (“vous, les femmes, vous en faîtes des histoires ! Après tout, c’est la nature.”)

Malheureusement, Sérille n’est pas la seule femme violée lors du récit. Et comme d’autres, elle partage un autre fardeau : des proches qui tentent de diminuer l’impact de ce qu’elle a subi.

Quand Devon profite de la candeur et du jeune âge d’Althéa pour coucher avec elle, cette dernière va se confier à sa soeur. Keffria montre alors que la solidarité féminine familiale est un bien grand concept et qu’elle est avant tout le produit de son milieu social et culturel (“elle m’a déclaré que je n’avais plus d’avenir, que j’étais une prostituée, une traînée, que j’avais jeté l'opprobre sur la famille”).

Quand Althéa est violée par Kennit, son propre neveu refuse de la croire. Il la considère comme folle, il ne voit que la femme enragée sans chercher à comprendre ce qui déclenche cette colère. C’est Etta qui lui ouvrira les yeux : “cette révolte, chez une femme, rien d’autre ne peut la provoquer. Je l'ai reconnue chez Althéa Vestrit. Je l’ai vue trop souvent. Je l’ai ressentie moi-même.”

Ailleurs, à la suite de différents événements, Malta se retrouve prisonnière à bord d’un navire chalcédien avec le Gouverneur et une Compagne (Keki) en fin de vie. Elle doit aller et venir sur le bateau, et les matelots en profitent pour la toucher de façon inconvenante. La jeune fille se voit toucher les seins, on tente de la déshabiller de force. Elle est tétanisée et sans l’aide de Keki qui lui apprend à dire en chalcédien qu’elle a ses règles, il y a fort à parier qu’elle aurait été violée.

Les romans offrent donc une variété de personnages différents. Les femmes ne font pas que subir. Certaines sont actrices de leur propre vie ou le deviennent. 

Etta a commencé en tant que putain puis est devenue la compagne attitrée de Kennit. Mais, elle est plus que ça, surtout si on la regarde à travers les yeux de Hiémain. Etta n’a pas la poitrine pleine ou la voix gracieuse, elle ne cherche pas non plus à le séduire. Non, Etta ne “présentait ni rondeur ni douceur, rien qui dénotât la moindre féminité (...) Jamais il n’avait senti une telle puissance chez une femme”. Etta est simplement à sa place sur le bateau des pirates et tout ce qu’elle accomplira par la suite le montrera. Elle impose son autorité aux autres hommes. Ils la craignent et la respectent et pas seulement parce qu’elle est la femme du capitaine mais surtout parce qu’elle est une femme impitoyable, sûre de sa force. Elle empêche Kennit d’être assassiné, elle défie et met au pas Sa’Adar.

Dans un autre registre, Grag Tenira est lui aussi ébloui par une femme, Althéa. Sa vivenef, Ophélie, accueille la fille Vestrit à bord pour la ramener à Terriville. Les deux jeunes gens se rapprochent, Grag ne cache pas son intérêt. Il est sous le charme d’Althéa, c’est une belle femme mais c’est aussi une femme capable (“comment faites-vous pour être aussi à l’aise dans un monde que dans l’autre ?”)

La réalité est plus complexe du point de vue d’Althéa. Elle est perdue. Elle l’admet volontiers à Ambre. Elle n’est pas intéressée par le mode de vie que les traditions réservent aux femmes, elle ne veut pas “ce que veut une vraie femme (...) je ne rêve ni de bébés ni d’une jolie maison. Je ne veux pas m’installer ni fonder de famille”. Elle ne sait pas qui elle est et ce qu’elle veut. Cela la frappe d’autant plus après avoir croisé Jek. Jek est une femme des Six-Duchés et dans ce pays (barbare pour les gens de Terrilville), les femmes se comportent comme elles le désirent. Rien ne les force à se marier. Althéa est jalouse de Jek et de sa liberté, notamment en ce qui concerne les moeurs sexuelles. Ses propos sont sans équivoque car on peut lire que “elle est (...) ce que je fais semblant d’être : une femme que son sexe n’empêche pas de vivre comme elle l’entend”. Il faut dire que Althéa, Jek et Ambre partagent une cabine sur le Parangon, le bateau magique fou : ils sont à la recherche de la Vivacia. Et Jek ne se prive pas pour faire des commentaires salaces (“si elle ne pouvait satisfaire son corps, elle tenait souvent à partager ses fantasmes”).

On l’a vu un peu plus tôt, Kyle Havre s’est plaint de la pudeur sexuelle de sa femme. Il espérait que sa fille ne soit pas aussi coincée. Les choses semblent mal embarquées quand on observe la réaction de Malta lorsqu’elle voit le Gouverneur nu (elle doit s’occuper d’elle). On y lit que “son regard fut attiré par les parties génitales du Gouverneur. Le membre pendillant ressemblait à un ver malsain (...) Comment une femme pouvait-elle supporter le contacy d’une chose aussi répugnante ?”. A sa décharge, Malta est encore très jeune. Nul doute que les transformations induites par le Dragon Tintaglia (la fameuse crête) la changeront.

Enfin, il ne faut pas oublier Tintaglia et les vivenets qui sont des figures féminines importantes dans les récits. La dragonne est certaine de sa force et de son autorité sur les humains, elle est après tout la “Seigneur des Trois Règnes” (le ciel, la terre et la mer). Les vivenefs ont des caractères différents. Certaines sont curieuses (Ophélie), d’autres veulent clairement changer la vie de ceux qu’elles accueillent et tiennent en estime. C’est le cas de Foudre (Vivacia) qui dit à Etta que “la femelle ne devrait jamais attendre l’ordre d’un mâle pour ce qui concerne ses affaires”.