Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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samedi 15 mars 2025

Le Fou perd tout

A Clerres, Fitz meurt. En tout cas, tous ses proches le croient mort alors qu’il a survécu. Fitz est laissé derrière, abandonné. Son corps n’est pas ramené. Pour le Fou, c’était une éventualité envisagée mais qui reste douloureuse. Car si Fitz est son Catalyseur, il est avant tout son ami, son meilleur ami, la personne dont il est le plus proche. Le Fou devait donc concilier son travail de Prophète Blanc et sa relation amicale avec Fitz, ce qui n’était pas chose aisée. Le Fou a toujours tenté d’offrir à Fitz une vie propre tout en sachant qu’il devait parfois l’en arracher.


Fitz est donc mort et le Fou va quitter Clerres sans lui. Pour le Fou, la douleur est palpable. Elle l’est d’autant plus qu’il ne peut la partager avec personne. Encore une fois, il est seul, isolé de tous. Sa différence et son histoire l’empêchent de partager sa tristesse et sa culpabilité. Car, il se rend responsable, en partie, de la mort de Fitz. (« je me suis servi de lui, Prilkop ! J’ai plongé FitzChevalerie dans la mort une dizaine de fois ! Personne ne peut savoir ce que ça m’a coûté. Personne ! »). La peine est tellement forte qu’il décide de revenir en arrière. Il n’emmène personne avec lui, il le fait presque comme un pèlerinage. Persévérance dit à une Abeille qui ne comprend pas que « je pense qu’il avait besoin d’y aller seul ».


Fitz parti, le Fou se sent des responsabilités envers Abeille. Elle n’est pas que la fille de son ami ; elle est aussi, possiblement, une Prophète, le Destructeur. Elle est de la lignée des Blancs, elle a des rêves prophétiques et il faut donc l’instruire.  

Malheureusement, Abeille n’est pas une élève commode. Elle en veut au Fou et fait tout pour qu’il comprenne sa colère. Elle lui concède que « tu peux endosser le rôle de précepteur » mais « tu n’es pas mon père. Ne fais pas semblant ». Elle lui enlève donc toute possibilité de créer une relation sincère.

Abeille va même plus loin dans la perfidie et dans sa volonté de se venger (elle n’a pas accepté la mort de son père). Elle fait croire au Fou que Fitz ne voulait pas de son retour, que tout ce qu’il a retenu de leurs décennies passées ensemble est négatif. Abeille fait même croire au Fou que « votre prétendue amitié n’avait jamais été qu’un moyen pour toi de te servir de lui ». 

Abeille sait que le Fou lit ses carnets, elle écrit donc de fausses choses pour l’atteindre. Et quand les mots ne suffisent pas, il reste la parole, d’autant plus qu’elle manie bien les choses blessantes. Abeille presque un cap dans sa vengeance quand elle dit que « tu n’es revenu que pour te servir de lui à nouveau. Tu as détruit notre famille, et il est mort à cause de toi, de toutes tes facettes ». Elle pointe exactement tout ce que le Fou craignait. L’ancien bouffon de Subtil avait peur que Fitz le choisisse au lieu de vivre sa vie (avec Molly par exemple). Le Fou a aussi mal vécu tous les doutes sur son orientation et ses identités ; d’une certaine façon, il a toujours regretté que presque personne n’ait pu l’appréhender dans sa globalité.

Au bout du rouleau, sans ressources, le Fou finit par mendier. Il implore Abeille (« je t’en prie, laisse-moi apprendre à te connaître; Il n’y a rien de plus important pour moi »). Mais, la jeune Loinvoyant est têtue et obstinée, et il semble bien difficile de la faire changer d’avis (« à chaque fois que je regardais l’homme variable qui cherchait à le remplacer, je l’aimais un peu moins »).


Plus tard, le légendaire Oeil-de-Nuit parvient à parler à Abeille et il lui apprend que Fitz est vivant. Pour tout le monde, c’est un réel choc. La réaction du Fou ne laisse pas de place au doute. On peut lire que « l’espoir et l’horreur le disputaient sur les traits de Bien-Aimé ».

Abeille, le Fou, Kettricken, Ortie, Devoir et d’autres se rendent alors dans les Montagnes et trouvent Fitz en train de forger son loup d’Art et de pierre. Pour bon nombre d’artiseurs, c’est la voile logique. Mais, cela ne peut pas être réalisé seul. Il faut des vies bien remplies, avoir ressenti beaucoup d’émotions pour espérer y arriver. Le Fou n’ose pas proposer son aide à Fitz. D’ailleurs, Fitz semble avoir d’autres projets pour lui : « Abeille, en toutes choses, et de bien meilleure façon que moi, le Fou tiendra le rôle de père pour toi ». Le Fou est donc exclu du dernier projet de Fitz. Il est aussi exclu du projet qui lui aurait permis de rester lié pour l’éternité à Fitz et Oeil-de-Nuit. La chose est presque vécue comme une trahison ; en tout cas, elle l’atteint et lui fait mal.

Le Fou n’a qu’une envie : être avec Fitz. Cependant, il se refuse d’aller contre le choix de son ami (« j’ai pris beaucoup de décisions à ta place ; le temps est venu que j’accepte une des tiennes, même si elle est difficile »). C’est un acte courageux et remarqué car le Fou a toujours eu tendance à contrarier le destin, à vouloir orienter les choses vers une certaine voie. Pour une fois, il se soumet. 


Pire, le Fou devient pathétique : il n’est plus grand-chose. Il se morfond, il a perdu toute sa confiance, toute sa superbe. Il semble incapable de dépasser ses actions du passé, il revient sans cesse sur sa relation passée avec Fitz comme si c’était la raison de ses malheurs ou de la décision de Fitz de ne pas le mettre dans le loup d’Art et de pierre. On comprend que le Fou est toujours influencé par ce qu’il a lu dans les carnets d’Abeille ou par ce que la jeune femme lui a dit. Il donne le bâton pour se faire battre comme si il devait faire pénitence (« je me suis servi de toi, Fitz, nous le savons l’un comme l’autre. Je t’ai déjà dit mes regrets d’avoir agi ainsi ; j’espère que tu me crois, et que tu peux me pardonner »). Cet immense quiproquo est donc alimenté par Abeille : Fitz croit que le Fou veut prendre soin de la future génération de Prophète et le Fou croit que Fitz lui garde rancoeur et rancune.


Et, pour ne rien arranger, plus Fitz construit son loup et plus il se forgise d’une certaine façon. Il perd de sa logique, de sa capacité à raisonner et ressentir les choses. Pour tous, et en particulier le Fou, c’est un réel crève-coeur à vivre.

mardi 31 octobre 2023

Cendre ou Braise, la question du genre

Fitz est un assassin, il est doué du Vif et de l'Art, il est capable de reconnaître le Fou sous n'importe quelle identité et même lui peut être trompée. Quand le Fou tente de guérir des coups de couteaux reçus, il est confié aux soins d'un serviteur à Castelcerf, un adolescent appelé Cendre. Le jeune homme prend soin de lui et il devient familier de l'entourage de Fou et de Fitz. Les deux lui font suffisamment confiance pour ne plus trop prêter attention à sa présence et le Fou, aveugle à ce moment du récit, se repose beaucoup sur lui.

Déjà habitué à ce que des hommes se déguisent en femme (Umbre en dame Thym) pour passer inaperçu, Fitz est quand même surpris quand il se rend compte que Cendre est en réalité une femme : « je viens de tomber sur Cendre déguisé en servante. Je ne l'ai pas reconnu tout de suite, et ça m'a fait un choc ». Fitz pense donc que Cendre est réellement un homme : être une femme ne serait qu'un déguisement bien pratique. Le Fou, expert en déguisement et dissimulation étudie attentivement Cendre en la touchant, en parcourant son corps et sa peau. Il émet un autre avis et contredit Fitz. Cendre est bel et bien une femme, et les deux ont été trompés (« ce n'est pas Cendre déguisé en servante, mais une servante qui se fait passer pour l'apprenti d'Umbre »). Si le Fou étudie aussi attentivement Cendre, ce n'est pas pour remettre en cause son identité mais parce qu'il craint pour sa vie. Il admet assez facilement qu'on puisse changer de genre, d'identité.

En réalité, Centre a passé toute sa vie en tant que garçon. Ce n'est pas son choix, il lui a été imposé par sa mère, une prostituée qui craignait pour la survie d'une fille. Cendre affirme que « je suis née fille, mais ma mère a fait de moi un garçon quelques minutes après ma naissance ». Le choix est donc dicté par la nécessité. Il a fallu convaincre Cendre, l'éduquer comme un garçon, utiliser tout un tas d'artifices. Cela passait aussi par un prénom adapté. Cendre n'est pas nécessairement connoté masculin ou féminin, mais il est utile à la dissimulation comme l'explique la mère. L'image qu'elle emploie est très claire : « elle m'a dit alors que mon vrai nom était Braise ; la cendre recouvre la braise et dissimule son éclat, et c'est ainsi qu'elle a inventé mes noms ».

Braise a donc grandi comme un garçon. Ayant grandi dans un bordel puis au château, elle a bien pu étudier les hommes et les femmes. Elle n'a pu que voir les différences physiques et elle a dû s'adapter. C'est ce qu'elle a fait avec son apparence physique et son âge (« en tant que fille ? Treize ans. Quand je suis Cendre, je dis que j'en ai onze. Comme garçon, je suis assez maigre et dégingandé, mais comme fille, j'ai de la force »). Peu importe son genre, Braise est donc capable de s'adapter et donner le change.

Pour des gens comme Umbre ou le Fou, cela ne pose pas de problèmes. Le premier voit ça comme un outil, une façon efficace d'espionner ; le second pratique fréquemment le changement d'identité pour ne pas se plaindre. Fitz, lui, est bien moins coincé sur cette question et a fini par accepter.

Les choses sont un peu plus compliquées pour Persévérance, un adolescent proche de Cendre. Il passe beaucoup de temps avec lui sur le bateau, convaincu qu'il est un homme. Ils deviennent donc amis. Or quand Cendre devient Braise, quand le garçon devient une fille, les choses sont remises en question et Persévérance s'interroge. Il se confie à Fitz : « Cendre est devenu Braise. Et Braise est une fille (…) Est-ce que ça ne vous paraît pas bizarre ? Ça ne vous met pas mal à l'aise ? » La question est légitime pour le jeune homme, d'autant plus qu'on peut penser qu'il connaît ses premiers émois amoureux. Dans tous les cas, il se sent obligé de définir sa relation avec Cendre / Braise. Il ne va pas la confronter directement, il cherche des conseils. Il va donc voir Fitz qui lui répond que « son identité est son identité ; parfois, c'est Braise, parfois Cendre. C'est comme être père, fils et peut-être époux : ce sont tous des facettes d'une même personne ». On note au passage le changement de position de Fitz, lui qui avait tant de mal avec l'incertitude de ne pas avoir si le Fou était un homme et une femme. Il reliait ça à une question sexuelle et avait peur que ça puisse être mal interprétée. La réponse de Fitz est claire : Cendre / Braise n'a pas à avoir honte de qui elle ou il est, ce sont les autres qui doivent comprendre qu'une personne n'a jamais la même identité toute sa vie.

dimanche 23 juillet 2023

Parangon : le changement, c'est maintenant ?

La saga de l’assassin royal regorge de destins tragiques, de personnages qui parviennent à s’émanciper ou qui chutent. Hommes, femmes, animaux évoluent dans un monde en plein changement et ont l’illusion d’avoir leur futur en main. Ce n’est pas le cas des vivenefs qui ne servent qu’à transporter des humains et des marchandises. Or, les vivenefs ne sont pas que des navires : on sait qu’il y a une pire de magie en elles. On apprend plus tard que les vivenefs sont en réalité des dragons qui n’ont pas pu aller au bout du processus. Les vivenefs sont donc des créatures vivantes prisonnières. 

Les romans du Fou et de l’assassin ne concluent pas que l’aventure, elles permettent aussi aux vivenefs de devenir ce qu’elles sont réellement (des dragons) grâce à l’Argent. Le cas le plus emblématique est celui de Parangon.


Pour les gens des Six-Duchés, la vision de Parangon est un étonnement. C’est un bateau vivant, qui parle et qui semble avoir une forme d’intelligence. Il a aussi le visage de FitzChevalerie Loinvoyant. Fitz et ses compagnons de voyage (Persévérance, Cendre/Braise, Lant) apprennent une partie de l’histoire du bateau magique grâce au Fou. Ce dernier les prévient que Parangon est une vivenef atypique, qui sort du lot : « Parangon a été victime de mauvais traitements difficiles à comprendre pour quelqu’un qui n’est pas de Terrilville ».

Globalement, une vivenef sert fidèlement ses propriétaires ou sa Famille ; Parangon n’en fait qu’à sa tête et ne suit que ses envies. Quand il est dans un bon état d’esprit, il est plus que plaisant de naviguer à son bord. Dans le cas contraire, c’est bien plus périlleux comme le remarque Brashen (« cette fois, il nous a défiés et a franchi le passage plus vite que jamais »).

Pour ne rien arranger, la présence d’Ambre (le Fou) à bord ajoute à l’instabilité de Parangon. Ambre a toujours exprimé clairement ses idées et milité pour le retour des dragons. Ambre est celle qui nourrit les rêves de grandeur et d’affirmation de Parangon. Ce faisant, Ambre a un impact négatif sur le bateau selon Brashen. Il déplore que Parangon « ressemble à un adolescent, parfois rationnel, parfois impulsif, et, si nous tentons de nous interposer entre Ambre et lui, le résultat risque d’être… »


Parangon finit par exprimer clairement es envies. Il hurle que « je n’ai jamais été un bateau ! Nous sommes des dragons réduits en captivité ! En esclavage ! » On ressent bien là toute sa détresse, toute sa douleur. Il aspire à autre chose que transporter des choses, d’autant plus qu’il a vu et fréquenté Tintaglia et d’autres dragons. En disant que « celle qui est ma véritable amie m’a montré que je peux être libre », il réaffirme l’importance d’Ambre. Car, Ambre lui a donné un peu d’Argent. Ce liquide magique a des effets immédiats sur Parangon qui semble à la fois plus clairvoyant sur sa réelle identité mais aussi capable de mieux naviguer. Il en veut plus : « vous voyez l’effet qu’a sur moi une petite quantité d’Argent ? Si on m’en donne assez, je pense pouvoir me débarrasser de ces planches en bois que vous avez fixées sur moi et remplacer ces voiles en toile par des ailes ».

Il défie alors Althéa. Il n’a pas oublié que si elle a obtenu sa liberté, c’est en grande partie grâce à lui. Il lui demande si elle ne se sent pas redevable. C’est une interrogation légitime de sa part, surtout qu’Althéa connait la véritable nature des vivenefs. Elle ne pourrait donc pas tolérer son emprisonnement (« voudrais-tu que je reste ainsi, toujours soumis aux caprices d’autrui, en allant là où on me conduit, transportant des colis d’un port humain à l’autre, dépourvu de sexe, prisonnier d’une forme qui n’est pas la mienne ? ») Les mots choisis sont importants et ne peuvent qu’interpeller Althéa. Ils font écho au destin que réservait Kyle Havre à la femme Vestrit : une vie de femme mariée dans une maison quelconque, loin des mers et de sa passion pour la navigation. En réalité, comme Keffria, Malta ou Althéa, Parangon cherche à s’affranchir de la destinée qui lui est promis.


Ambre est bien la seule qui semble ravie des changements opérés par l’Argent sur Parangon. Elle n’a pas hésité à lui donner de cette « magie liquide qui abat les murailles entre humains et dragons », qui « peut guérir un dragon blessé » (comme on l’a vu avec Glasfeu dans les Cités des Anciens) et qui peut « allonger l’espérance de vie des Anciens et imprégner des objets de divers pouvoirs ». Althéa et Brashen sont bien moins convaincus par cette description, bien moins enthousiastes. Il faut dire que cela augure des changements importants dans leur vie. Que sont-ils sans vivenef ?

D’ailleurs, les effets sont immédiats. Parangon n’en fait qu’à sa tête et décide du cap sans demander l’avis de Brashen ou Althéa. Ce sont des cargaisons qui ne sont pas livrés, des engagements non tenus. Pour les deux personnes, c’est presque honteux de manquer à sa promesse, de ne pas Honor un contrat : « la mienne et celle d’Althéa ne vaudront plus rien, personne ne nous fera plus confiance, personne ne traitera plus jamais avec nous ». Si Parangon se transforme en dragon, ils perdent tout. Pas seulement leur navire mais aussi leur maison (« nous n’avons pas de toit à part ici, à bord de Parangon, pas vie ni d’emploi hormis le travail que nous effectuons sur le fleuve du désert des Pluies et à Terrilville »). On peut donc comprendre leur réticence, leur peur face à ces changements qui s’annoncent.


Si Parangon agit de cette façon, ce n’est pas sans raison. Il est méfiant, lui qui a passé tellement de temps échouer, lui qui a passé tellement de temps à attendre qu’on le remette à flots. Il est clair et menaçant en disant que « je refuse d’être attaché à un quai (…) je ne me laisserai pas endormir par vos belles paroles pour que vous puissiez me ligoter ».

Parangon est donc vindicatif. Il tente même de convaincre les vivenefs qu’il croise à l’image de sa rencontre avec Vivacia. Il veut « que tu te rappelles que tu es un dragon ; non un bateau, non la servante des humains qui voyagent à ton bord ». Vivacia est réceptive à ce message et blâme ceux veulent la réduire à son côté pratique : « croyais-tu que je n’entendrais pas la vérité de ce que Parangon a dit ? (…) nous savions tous que nous avions une autre nature (…) je veux redevenir un dragon, Hiémain ». Le ressentiment est palpable car les vivenefs veulent retrouver leur liberté et que les humains semblent les freiner et font preuve d’égoïsme. C’est comme si ils étaient prêts à les sacrifier pour conserver un outil bien pratique.


Quel genre de dragons sera Parangon ?

Le Fou a son hypothèse. Il pense qu’il « est composé de deux dragons » et que cela peut expliquer ses humeurs fluctuantes. Pour le Fou, sa folie est presque inévitable en voulant faire cohabiter deux personnalités si différentes, si opposées. En se transformant, il se peut qu’il donne naissance à deux dragons aux humeurs plus stables, en tout cas plus cohérentes.

A une vivenef perplexe, Parangon précise qu’il n’oubliera jamais ses années en tant que vivenef. Il est un dragon après tout et les dragons n’oublient rien. Il conservera donc toutes les expériences auprès des hommes (« je vais m’affranchir du corps de ce vaisseau et de cette enveloppe à ta ressemblance, mais je porterai toujours en moi de ce que les horreurs peuvent s’infliger les uns aux autres par amusement »). Les références à Igrot et Kennit sont claires.


Alors que Clerres est en train de sombrer, que le port est ravagé, Parangon devient un dragon. Abeille est témoin de la transformation de Parangon en deux créatures : « je regardais la verre si intensément que je n’avais pas remarqué le bleu qui sortait de l’épave ». Son premier fait marquant, mis à part sa participation au sac de Clerres, est de rendre un dernier hommage à Akennit (le fils d’Etta et de Kennit). Celui-ci vient de mourir et a l’honneur d’être dévoré par les dragons.

dimanche 9 juillet 2023

Tremblements de terre, Anciens et dragons

Qu’est-il arrivé aux dragons ? Où sont passés les Anciens ?  C’est la question que l’on peut se poser en arrivant à la fin de la Reine solitaire. En effet, Fitz découvre des statues d’immenses dragons de pierre, il met les pieds grâce à l’Art dans une ancienne cité des Anciens (Kelsingra). Tout cela laisse à croire qu’il y a eu, à une époque, une puissante civilisation maintenant disparue. Le retour de Tintaglia dans les Aventuriers de la Mer conforte cette idée. Tintaglia a des souvenirs incomplets, elle ne parvient pas à se rappeler ce qui a pu causer la fin des dragons ; c’est étonnant car les dragons conservent les souvenirs de leurs ancêtres.

Il faudra attendre les Cités des Anciens pour avoir des premières réponses.


L’aventures des Cités des Anciens se passent le long des Rivages maudits et du fleuve des Pluies. C’est une zone périlleuse et dangereuse, où la nature est hostile. On comprend très vite que les gens qui y vivent se sont habitués aux éléments, ils savent qu’il faut prendre en compte le risque fréquent de tremblements de terre.

C’est Alise, une jeune femme venant d’une famille de Marchands et particulièrement intéressée par les dragons et l’histoire du territoire, qui apporte quelques éclaircissements. Elle relaie des hypothèses pouvant expliquer la disparition des dragons : « on suppose qu’il s’est produit un séisme puissant ou un désastre de même nature (…) quand la ville a été ensevelie, les dragons se sont retrouvés enterrés avec elle ». L’idée n’est pas farfelue puisque elle repose sur la réalité. En effet, il y a bon nombre d’endroits ensevelis qui, d’ailleurs, constituent la richesse des gens du Désert des Pluies. Ils creusent, fouillent pour ramener des choses des Anciens et les vendent ensuite. En arrivant à Kelsingra, Alise a la certitude qu’un puissant séisme a bien eu lieu et a eu des conséquences certaines (« Alise, au bord de cette profonde entaille bleue, avait contemplé l’abîme apparemment sans fond ; était-ce qui avait tué la cité, ou bien le séisme s’était-il produit bien plus tard ? »)


Dans la deuxième partie de la saga de l’assassin royal, on se rend compte que des rumeurs ont essaimé partout dans le monde et que les légendes ont voyagé. Les différents peuples ne sont peut-être pas au courant de la nature des Anciens et de leur disparition mais la question des tremblements de terre et de l’effondrement revient souvent. 

C’est par exemple la reine Kettricken qui évoque les Montagnes. Autrefois, il est clair que les Montagnes faisait partie du Royaume des Anciens. La route d’Art, les vestiges de pierre permettant de voyager en sont de bons indicateurs. Il n’est donc pas étonnant d’apprendre que le folklore montagnard contient des légendes sur ce thème : « nous avons de nombreuses histoires sur ce sujet dans mon royaume d’origine. La terre tremble, et l’un des mots de feu s’éveille et crache de la lave et des cendres, obscurant parfois le ciel et charge l’air de fumée suffocante ».

Si on prend comme référence les piliers d’Art, les terres des Anciens (et plus précisément) des dragons semblaient aussi comprendre les îles d’Outre-Mer. Lorsque Glasfeu s’est retrouvé le dernier dragon encore en vie, il n’est donc pas étonnant de voir qu’il s’est enfui (avec en plus la forte suggestion et la perversité des Serviteurs de Clerres) et a sombré lentement dans les glaces d’Aslevjal. Glasfeu est alors devenu un élément de coutume et de traditions de la région, et il semblerait que la présence du dragon ait donné lieu à des rumeurs fortement inspirées par les séismes. Ainsi, on peut lire que « les Outrîliens affirment que, quand des tremblements de terre ébranlent leur archipel, c’est à cause de Glasfeu qui se retourne et s’agite dans ses rêves hivernaux, au fond de sa tanière de glace ». La situation est presque ironique : les dragons ont disparu à cause, entre autres choses, des tremblements de terre et c’est Glasfeu qui causerait des tremblements de terre qui dérangeraient les humains.

Alors qu’il revient à la vie, Glasfeu produit une sorte de détonation dans l’Art et Fitz qui est proche de lui et sensible à sa magie peut partager certaines de ses pensées. Fitz comprend alors ce qui est arrivé aux dragons : « les dragons et la plupart de leurs serviteurs, les Anciens, avaient péri lorsque la terre avait tremblé, s’était fendu, et que les montagnes avaient vomi de la fumée, du feu et des vents empoisonnés ».


La saga du Fou et de l’assassin offre le point de vue de nouveaux personnages qui nous en apprennent beaucoup sur ce qui est arrivé aux Anciens.

En faisant un rêve, Abeille nous donne de premiers indices. C’est un rêve réaliste et étouffant qui a trop l’apparence de la réalité. Surtout, Abeille est un Blanc, possiblement à la fois un Prophète Blanc, un Catalyseur et le Destructeur. Ce dont elle rêve est donc important. Elle a le souvenir que « la terre tremblait, et sous une pluie noire torrentielle, des dragons s’étouffaient et tombaient du ciel, les ailes déchirées ». Les tremblements de terre ont donc fracturé la terre, changé le climat. Les dragons n’ont pas pu lutter contre leur puissance.

Kanaï, lui, est un nouvel Ancien, un adolescent désoeuvré qu’un dragon a choisi comme compagnon. Il confirme le rêve d’Abeille puisque le dragon Gringalette parvient à faire émerger les souvenirs enfouis en elle. Kanaï témoigne : « j’ai partagé les souvenirs de l’un sur le cataclysme inconnu qui a détruit la cité ; par ses yeux, j’ai vu la terre trembler et ses semblables s’enfuir - mais s’enfuir où ? »

Alors qu’elle est captive à Clerres, Abeille a la confirmation de ce qui s’est passé. Capra, une des Quatre, se vante de savoir ce qui s’est déroulé. Les Serviteurs, en compétition avec les dragons et les Anciens pour la domination du monde, savaient qu’un drame allait se produire et ont laissé faire, ont laissé les cités des Anciens être détruites. Capra raconte : « la montagne qui explose en gerbes de feu, les tremblements de terre qui ont dévoré les cités des Anciens et les vagues géantes qui ont mis fin à leur emprise sur le monde ».


Anciens et dragons n’ont donc pas été vaincus par des ennemis, c’est la nature qui s’est chargée d’eux.

samedi 13 mai 2023

Elliania dans le Fou et l'Assassin

Après avoir épousé Devoir, Elliania est devenue la reine des Six-Duchés. Elle ne l'est pas seulement devenue sur le papier mais aussi dans les faits. Car, c'était loin d'être gagné : elle venait des îles d'Outre-mer qui ont tant répandu la mort quelques années auparavant et il fallait prendre la suite de la reine Kettricken.

On comprend très vite qu'Elliania a trouvé sa place et imprimé sa marque. Elle s'est ainsi forgée des alliances, avec des femmes étrangères comme elle à la cour de Castelcerf. Ortie en est un bon exemple, elle qui vient de la campagne et dont la vie a basculé lorsqu'elle a appris qu'elle était la fille de Fitz.

On savait déjà qu'Elliania était très attachée à sa famille, et en particulier aux femmes de sa famille. La voir prendre à cœur les aspirations d'Ortie n'est donc pas inattendu. C'est elle qui permet à la jeune femme d'épouser qui elle veut, de ne pas être prise au piège des intrigues politiques. Crible nous apprend donc que «  la reine des Six-Duchés, ce n'est pas Kettricken mais Elliania ; or, elle vient d'une contrée où une femme peut épouser qui elle souhaite ». Elliania a donc défié la volonté royale pour permettre à Ortie de suivre son cœur.

La relation entre Elliania et Ortie semble amicale, en tout cas autant que le permettent les obligations d'une Reine et d'une Maîtresse d'Art. Elles semblent suffisamment proches et se faire confiance pour qu'Elliania baptise la fille d'Ortie (« Une fille. La reine Elliania est ravie ; elle a demandé le privilège de la nommer, et Crible et moi avons été d'accord. Espérance »).

D'une certaine façon, on peut presque croire qu'Elliania fait passer ses devoirs de reine après son amitié avec Ortie. Elle est prête à créer de grandes perturbations en reconnaissant Ortie comme une Loinvoyant officiel. Jusque-là, Ortie se contentait de vivre à Castelcerf et d'enseigner l'Art, sans que sa parenté ne soit révélée. Elliania prend les choses en main, quitte à défier le Roi Devoir et le vieux Umbre : « La reine Elliania ne tient pas en place ; j'ai d'abord cru qu'elle était en colère, parce qu'elle m'a accueilli avec un regard froid et brillant, mais elle paraît maintenant bizarrement chaleureuse, presque radieuse ».

Pour autant, Elliania n'oublie pas ses responsabilités en tant que reine et qu'elle doit délivrer la justice. C'est elle qui se montre la plus dure quand un groupe de soldats malmène Lourd et Lant. Sa proposition est radicale ; il faut « dissoudre la compagnie, faire donner le fouet à ceux qui ont maltraité Lourd, les bannir à jamais de Cerf ».

Mais, tout change lorsque Abeille a été enlevée. La jeune femme, bien qu'élevée au loin, fait partie de sa famille. Là où certains comme Fitz joue la temporisation ou la mission discrète, Elliania est bien plus vindicative. Elle n'est que colère et vengeance. Son côté passionné exalte son jugement et elle s'emporte : « Non ! Ce sont eux les coupables ! Ceux qui l'ont enlevée. Il faut les traquer et les tuer : Les tuer comme des cochons qui couinent devant le boucher ! »

Il faut dire qu'Elliania est encore marquée par ce qui est arrivée à sa mère et à sa sœur, du temps où la Femme Pâle régnaient. Elle les a vues devenir des otages. Pire, elle a été impuissante et a dû remettre son sort dans les mains d'un autre (« une vengeance sanglante et méritée contre ceux qui ont volé une fille de notre sang, comme celle qu'il a exercée quand la Femme Pâle a volé ma mère et ma sœur ! ») Autrement dit, Elliania accepte la quête de vengeance de Fitz et l'encourage à se rendre à Clerres pour punir les ravisseurs. Elle en donne une preuve supplémentaire en donnant un tissu à Fitz et en lui demandant de le tremper dans le sang de mes adversaires afin qu'elle pût l'enfouir dans la terre de la maison des mères ».

Elle est même prête à rassembler une armée pour voguer jusqu'à Clerres. Ortie, en apprenant qu'Abeille est vivante, dit que « je vais rassembler une armée de guerriers et d'artiseurs. Elliania a déjà proposé cette idée plus d'une fois ».

dimanche 11 décembre 2022

Chats

Les dragons, chiens, furets et loups occupent une place importante dans l'histoire.Grâce à la magie du Vif ou de l'Art, on a accès à leurs pensées, à leurs façons de voir le monde ou concevoir les choses. Un animal est étrangement peu présent : le chat. Il faudra attendre la seconde partie de l'assassin royal pour le voir gagner en importance. Devoir est attiré par une marguette, un animal parent du chat. Fitz, lui, rencontre une femme (Jinna) qui en possède un.

Alors qu'il se lance à la recherche d'un Devoir disparu, Fitz laisse derrière lui son loup, son plus fidèle compagnon, Oeil-de-Nuit. C'est le loup qui nous donnera un premier point de vue sur ce qu'est un chat dans cet univers : « tu n'espérais tout de même pas que je resterais à Bourg-de-Castelcerf ! Avec un chat ? Soyons sérieux. Tu empestes l'odeur de cette créature, c'est déjà assez bien désagréable comme ça ; je n'aurais pas supporté de partager le même territoire qu'elle ». On sent du mépris dans les propos d'Oeil-de-Nuit, il est également sous-entendu que le chat est un animal possessif, assez peu enclin à vivre en cohabitation avec un autre animal. Visiblement, le chat a marqué Fitz de son effluve et cela dérange Oeil-de-Nuit. On a exactement la même situation qui se passe chez les Brésinga, mais de façon inversée. Cette fois-ci, c'est un chat qui sent l'odeur désagréable du loup et qui repousse Fitz : « On ne sert pas le chiens à table (…) J'eus du mal à ne pas imaginer de la malveillance dans les yeux jaunes qu'il dirigea ensuite vers moi ».

Un chat est capable de communiquer clairement avec un humain même si il n'a pas de lien avec. Le chat est un animal impertinent, qui n'en fait qu'à sa tête. La seule chose qui compte est la satisfaction de ses besoins. Fitz le voit à nouveau lorsqu'il se rend chez Jinna. Là, le chat du foyer, Fenouil, tente de lui imposer ses volontés et ses désirs. Fitz refuse de se soumettre et le chat monte d'un cran. Il ne se contente plus de mots mais passe à un degré supérieur, une domination physique : « il se dressa soudain sur ses pattes arrière et planta ses petites griffes acérées dans mes chausses, jusque dans ma peau. Pas d'insolence ! Prends le chat ». La douleur imposée semble amuser les chats. On en a un autre exemple quand Fenouil s'amuse à maintenir un rat capturé au bord de la mort. Il refuse de le tuer et cela révulse Fitz (« je percevais l'étincelle rouge de la souffrance du rat. Il n'avait aucun espoir de survivre »). Ce qui plaît au chat est de jouer avec le rat, de sentir sa détresse. Quand Fitz tue le rat, il ne présente plus aucun intérêt : « je n'en veux pas. Il n'est plus amusant. » Le Vif a enseigné à Fitz un respect de la vie, une grande miséricorde. Cela ne semble pas être le cas pour les chats, en tout cas pour Fenouil : il est égoïste, il ne pense qu'à lui. C'est encore plus manifeste quand il dit à Fitz « Je suis le chat ». Il se place au-dessus des autres qui n'ont alors que comme envie que le servir. Fitz ou Jinna ne sont là que pour prendre soin de lui (« devant cette suprême assurance, je ne pus que beurrer un bout de pain et le lui donner. Je m'attendais à ce qu'il l'emporte pour le manger, mais rien : il me fit l'honneur de me laisser tenir le croûton pendant qu'il le léchait avec application »).

Mais, malgré toute sa vanité, le chat et Fitz, ou Oeil-de-Nuit ont des points communs. Ils sont des prédateurs, ils savent qu'il vaut mieux chasser qu'être la proie. Fenouil affirme qu' « une fois qu'un chat sait chasser, il peut se procurer tout ce qu'il lui faut. Alors sa vie lui appartient ». La ressemblance est encore plus marquante avec Oeil-de-Nuit lorsque Fenouil dit que « l'idée qu'une humaine puisse avoir un chat à elle est tout aussi insultante ». Oeil-de-Nuit n'a jamais compris que des gens puissent se dire possesseurs d'un animal, il n'a jamais compris pourquoi les humains rabaissaient tant les animaux (« En donnant des ordres. De quel droit un homme donne-t-il des ordres à un chien, s’ils ne sont pas de la même meute ? ») On note malgré tout une petite différence : le loup est moins extrême dans sa façon de penser que le chat. Le chat ne pense qu'à lui.

Dans la trilogie du Fou et de l'Assassin, Abeille, la fille de Fitz, fait la rencontre d'un chat. Ce dernier lui joue des tours, la griffe. Or, Abeille a un lien fort avec le souvenir d'Oeil-de-Nuit, appelé Père Loup. Il la met en garde : « les chats sont des créatures maudites auxquelles on ne peut se fier, qui parlent à tout le monde et à n'importe qui. J'espère que tu as retenu la leçon ». Ce n'est plus de la défiance, c'est clairement de l'animosité. Père Loup montre qu'il a bien peu de considération pour les chats. Mais, Père Loup se trompe. Ce chat respecte, à sa façon, Abeille. On en a la preuve lorsqu'elle parle à Fitz (Abeille vient d'être enlevée et Fitz cherche des pistes). Il dit à Fitz que « je ne m'embarrasse pas des noms des humains, mais c'était peut-être le sien (…) une fois, je l'ai griffée durement. Elle n'a rien dit. Ce n'est pas la douleur qu'elle craint ». Plusieurs choses sont à noter ici : le chat se pense supérieur, le chat a une certaine estime pour Abeille. Surtout, le chat respecte ceux qui se comportent bravement. S'il a tissé une forme de lien avec Abeille, c'est qu'il la respecte. Ce lien n'a rien à voir entre celui qui a pu exister entre Fitz et Oeil-de-Nuit, il est loin d'être aussi fort. Comme le dit Abeille à Ortie, le chat tolère sa présence (« les chats me parlent, mais ils parlent à tout le monde, du moins à tous ceux qui veulent bien les écouter »). A partir du moment où Abeille a reconnu la présence du chat, le chat a estimé avoir un ascendant sur elle.

mercredi 20 juillet 2022

Subtil dans le Fou et l'assassin

Mort depuis plusieurs décennies au début du Fou et de l'assassin, Subtil a malgré tout une influence sur les événements. Son règne, qui a mal terminé, a enclenché une série d'actions qui ont mené à de grands changements. Ainsi, en acceptant d'accueillir Fitz et le Fou à Castelcerf, contre l'avis général et surtout celui de sa femme, la Reine Désir, il a permis au Prophète de son époque de trouver son Catalyseur. On peut presque penser que ces choix-là sont ses dernières décisions majeures prises de toute son autorité. Car, comme il l'est mentionné à plusieurs fois, Subtil a très vite perdu le contrôle de son corps et de son esprit. Son état était d'autant plus inquiétant que les Six-Duchés étaient menacés par des envahisseurs qui en voulaient à leur intégrité territoriale ; le Royaume avait besoin d'un roi aux idées claires et aux décisions fortes, il ne l'avait pas ("avec les Pirates Rouges à nos portes et le noble Roi Subtil déclinant de corps et d'esprit"). La faiblesse de Subtil est encore plus pénible à voir pour ses proches, ceux qui tenaient sincèrement à lui. Fitz en est un bon exemple : lorsqu'il rend visite à Umbre totalement perdu dans l'Art, il a encore l'image de Subtil qui le hante ("celle de mon premier roi, Subtil, dans une chambre sans air pleine de fortifiants, de médicaments, enfumée par les drogues, et elle me terrifiait"). La lente et longue agonie de Subtil a durablement marqué Fitz. Fitz aimait Subtil même si le roi a pu prendre des décisions injustes selon lui (comme vouloir le marier à Célérité). En réalité, que ce soit pour Fitz ou Umbre, le plus dur quand ils pensent à Umbre est de voir à quel point cet homme a décliné. Ils l'ont connu au sommet de sa puissance, de son pouvoir et l'ont vu chuté rapidement. Dans le Retour de l'assassin, un passage illustre bien ce fait : "le roi subtil me considérait du haut de son portrait ; son regard perçant et son menton volontaire de Loinvoyant ne me rappelaient que plus vivement la déliquescence de son esprit avant l'âge, victime d'une maladie débilitante, de ses douleurs et des drogues qu'il prenait pour les apaiser".

Dans cette série de livres, on se rend compte à quel point Subtil a aimé Chevalerie et Vérité ainsi que Fitz. Cela lui a sans doute d'ailleurs causé des troubles politiques internes et encouragé la révolte. Sa propre femme, Désir, ne cessait de lui rappeler que ses décisions étaient mauvaises, qu'il ne fallait pas reconnaître Fitz et que Royal valait mieux que Chevalerie et vérité. Pire, Désir n'a pas gardé ses griefs privés mais en a parlé à ses proches : la discorde était donc publique. Les premières lignes du Fou et l'assassin sont équivoques : Désir écrit une lettre à une amie où peut lire que "quand j'ai sacrifié mon propre rêve et tous mes titres pour devenir la reine de Subtil, il était évident pour moi que les enfants que je porterais seraient considérés comme d'un lignage bien supérieur à celui des deux gamins étourdis que sa précédente épouse lui avaient donnés". La suite des événements lui a donné tort. Quand Chevalerie décide d'abdiquer, Désir s'attend à ce que le jeune homme soit puni pour sa faute politique. Elle ne s'attend pas à ce que Subtil le pardonne, le comprenne et lui offre une paisible retraite politique. Désir voulait que Chevalerie soit écarté du jeu, probablement envoyé au loin en exil. a sa grande déception, Subtil l'a gardé à portée de bras et cela a pu motiver Désir à faire tuer Chevalerie ("je pense que mon grand-père aimait son fils autant que belle mère l'abhorrait, et le roi Subtil l'avait envoyé dans cette lointaine propriété pour le protéger ; il avait échoué, mais ce n'était pas son intention").

En ce qui concerne Fitz, on peut mentionner un souvenir qui remonte à la surface lors d'une de ses visites à Castelcerf. Alors qu'il était formé au métier d'assassin, Umbre lui a confié une mission désagréable (voler un bien à Subtil). Fitz a refusé de la faire, l'estimant déloyale; cela lui en a coûté beaucoup et il a failli tout perdre. Or, sa volonté était testée par Subtil. Ce simple exercice a failli briser Fitz tant il était partagé entre deux envies distinctes (réussir la petite tâche ou rester fidèle), on peut penser que c'est pour ça que Subtil l'a laissé agir. Des années plus tard, le couteau est toujours là : "mon regard se posa sur le manteau de la cheminée, et je faillis sourire en constatant que le couteau à fruits du roi Subtil y était encore planté".

La relation entre Umbre et Subtil est aussi intéressante. Grand frère, mais bâtard, Umbre a dû passer sa vie dans l'ombre. Après quelques temps compliqués suite à un accident, Umbre s'est mis au service de la couronne pour protéger le royaume. Il est devenu espion, assassin, un outil dont se servait allègrement Subtil. On aurait pu croire que c'était uniquement une relation professionnelle. Mais, les deux ont, au fil des ans, créé des liens forts et sincères ("Subtil était mon roi et c'était l'homme qui commandait ma main, mais, dans les heures qui suivaient l'endormissement du château, quand lui et moi bavardions dans sa chambre, devant la cheminée, c'était aussi mon ami").

Une des personnes qui a le mieux connu Subtil est le Fou. Venu de Clerres, un lointain pays du sud, il cherchait l'homme qui pouvait l'aider à accomplir sa vision du monde. Son long et dangereux périple l'a mené jusqu'à Castelcerf, quelques temps avant que la bâtardise de Fitz ne soit révélée. Le Fou est un étranger à la cour, une créature curieuse que les gens jugent mal. Désir pousse Subtil à s'en débarrasser, elle n'obtient pas satisfaction ("il n'avait aucune raison d'être aussi bon avec moi, Fitz ; aucune. Il me protégeait (...) il lui a fallu des mois pour gagner ma confiance, mais, à la fin (...) je me sentais en sécurité"). C'est sans doute pour ça que le Fou s'est attaché à Subtil, d'autant plus que lors de sa jeunesse à Clerres, ses professeurs le traitaient mal, ne croyaient pas en lui. La réciproque était également vraie : Subtil considérait sincèrement le Fou : "je n'avais pas prévu que je finirais par l'aimer à ce point, Fitz, ni qu'il se prendrait d'affection pour moi".

Dans une lettre de Subtil à Désir, il exprime clairement ce qu'il pense, il écrit que "je ne puis nier qu'il a une apparence curieuse, mais il semble intelligent et je suis certain qu'il ne représente aucun danger pour moi ; je m'étonne que vous le croyiez envoyé par un ennemi pour me tuer".

Roi, Subtil a laissé sa marque sur les Six-Duchés, positivement ou négativement. On savait qu'en temps de paix il avait œuvré pour que les routes soient sures, on sait aussi qu'il s'est intéressé à l'éducation des plus jeunes, en tout cas les plus chanceux d'entre eux ("le roi Subtil avait toujours exigé que chaque enfant de Castelcerf eût la possibilité d'apprendre à lire et à calculer"). C'est une remarque importante quand on sait à quel point ce pays est considéré comme barbare par ses voisins. Subtil aura fait preuve de moins de sagesse en ce qui concerne la magie de l'Art. Il n'a pas su anticiper et sa politique a conduit à avoir très peu d'artiseurs alors qu'ils en avaient besoin lors du conflit contre les Pirates Rouges (Umbre : "Avant même que le roi Subtil décidât, de façon assez mal avisée de restreindre la formation d'Art aux seuls membres de la famille royale"). Ces deux exemples peuvent aussi se lire différemment : on peut y voir une éducation réservée aux plus riches, aux mieux-nés et non pas ouverte à tous.

Enfin, on revoit Subtil deux fois grâce à l'Art. La première situation fait suite à l'agression d'Umbre et de Fitz par des soldats renégats alors qu'ils étaient de retour de Flétribois après l'enlèvement d'Abeille et d'Evite (respectivement la fille de Fitz et la fille d'Umbre). Pour fuir leurs adversaires, ils passent par un pilier d'Art. Or, cette magie nécessite d'avoir un esprit solide, ce qui n'est pas le cas d'Umbre à ce moment-là. Subtil lui parle : "personne ne s'est adressé à toi pendant le voyage ? (...) j'ai reconnu sa voix, et des années sont passés, mais j'ai reconnu la voix de mon frère". L'Art est une magie mystérieuse mais on sait que des esprits naviguent dans un courant d'Art. Fitz et Devoir en ont rencontré des années auparavant alors qu'ils essayaient d'échapper aux Pie. Fitz rencontre également Subtil : après avoir brillamment détruit Clerres avec l'aide des dragons, Fitz effectue son retour vers le Nord. Ses pas le mènent jusqu'à la carrière, cet endroit où Vérité a sculpté son dragon. Là, on comprend que c'est aussi ce qui attend Fitz. Son esprit a vogué dans le courant d'Art et a fréquenté des personnes familières ; Oeil-de-Nuit (qui occupe une part de l'esprit de Fitz) lui rappelle que "Vérité (...) c'est un grand poisson dans ce fleuve à présent et il nage dans ces courants profonds (...) le roi Subtil était là, plus petit et plus maigre".

dimanche 7 novembre 2021

L'histoire d'Elliania (partie 2)

Elliania est désormais la Reine des Six-Duchés. Devoir a relevé son défi et Glasfeu a posé sa tête sur la pierre d’âtre de sa maison natale. Elle et Devoir ont eu deux enfants, deux princes. Elle vit désormais dans un pays qui lui est étranger tout en tentant de respecter ses coutumes et ses traditions. Comme les autres, il faut qu’elle fasse avec des événements imprévus : le retour des Dragons, mais aussi l’enlèvement de la fille de Fitz, Abeille. Le quotidien n’est pas non plus à minimiser : Elliania est obsédée par l’envie d’avoir une fille et elle est toujours marquée par les atrocités de la Femme Pâle.

La relation entre Devoir et Elliania a d’abord commencé par être un arrangement politique entre deux pays. Puis, leur amour a éclos, grandi puis s’est développé en quelque chose de sincère. Ils ont ensemble fait face à la cruauté de la Femme Pâle. Devoir connaît bien sa femme, il a appris à s’intéresser à sa culture. Ses paroles ont donc un poids certain et nous offrent dès le début des romans du Fou et de l’assassin un bon aperçu de la situation d’Elliania : « sa terre natale lui manque, et aussi la liberté dont elle jouissait en tant que narcheska et qu’elle n’a plus comme reine des Six-Duchés (…) et elle s’irrite de n’avoir pas encore donné de fille à sa Maison des mères (…) elle a fait deux fausses couches ». Elliania vient d’un pays où les femmes ont le pouvoir : on l’a clairement vu quand les gens des Six-Duchés se sont rendus dans les îles d’Outre-Mer. Si Elliania n’a pas de fille, sa lignée ne pourra plus gouverner les îles et laisser la place à une autre.

La question de la fausse couche ou du bébé mort après la naissance n’est pas anodine, elle marque les femmes. Par exemple, Kettricken n’a toujours pas dépassé la mort d’Oblat. Fitz, qui ne va que de temps en temps à Castelcerf, est au courant de la situation. Preuve de la gravité de la situation, des rumeurs lui sont parvenus (« j’avais appris qu’elle ne se laissait plus pousser les cheveux depuis qu’elle avait perdu une fille en bas âge »).

L’intégration d’Elliania à Castelcerf fut assez différente de celle de Kettricken. Alors que l’hostilité régnait pour la Montagnarde (jusqu’à la fameuse chasse aux forgisés) et qu’elle devait faire avec la froideur de Vérité, Elliania est soutenue par son mari. Surtout, elle a des amies, notamment Ortie. Les deux ont dû quitté leur nid natal pour venir dans une ville inconnue ; Crible rapporte à Fitz qu’« il faut comprendre qu’Ortie et la reine Elliania sont devenues très proches au cours des années ; elles ont quasiment le même âge, et toutes deux se sont senties comme des étrangères à leur installation à la cour de Castelcerf ». Il n’est donc pas étonnant de voir ensuite leurs routes se croiser fréquemment : Elliania consent au mariage d’Ortie avec Crible, elle révèle à tous la réelle identité d’Ortie (fille de FitzChevalerie Loinvoyant) et nomme la fille d’Ortie et Crible (« la reine Elliania est ravie ; elle a demandé le privilège de la nommer, et Crible et moi avons été d’accord. Espérance, elle s’appelle Espérance »).

Elliania s’intéresse à l’histoire des Six-Duchés, notamment des femmes qui ont été reines (Devoir : « Elliania me prêtera main-forte ; elle connaît nos bibliothèques aussi bien que moi »). On voit bien là l’influence de son éducation et de son passé qui accordent une grande place aux femmes et à leur leadership. Crible explique ainsi à Fitz que les Outrîliens ont un proverbe : « chaque mère reconnaît son enfant ». Autrement dit, c’est la femme qui est charge de l’enfant et lui donne son identité. Ainsi, pour Fitz, cela veut dire que « selon la généalogie d’Elliania, vous êtes le fils de Patience ».

Mais, ce qui marque Elliania, c’est la colère, une colère qui ne l’a pas quittée depuis que sa sœur, Kossi, a été enlevée par la Femme Pâle et qui a été ravivée quand Fitz et les autres sont parvenues à la délivrer. Kossi ne peut pas avoir d’enfant : Crible, décidément au courant de beaucoup de choses grâce à Ortie,précise qu’elle est « une femme fragile comme une brindille desséchée, et elle manifeste une aversion marquée pour les hommes ». Elliania n’en veut pas qu’à la Femme Pâle, elle en veut au destin qui l’a rendue seul responsable de l’avenir de sa lignée.

Elliania se sent responsable et concernée par le sort de chaque fille de sa famille élargie. Quand Abeille est enlevée, la famille Loinvoyant et les enfants de Molly ainsi que Heur se réunissent au château pour discuter de la situation. La réaction d’Elliania est claire et montre clairement sa détresse. Elle ne joue pas la comédie, elle est réellement marquée par ce qui se passe (« elle brandit sa couronne comme si elle allait la jeter à terre ; Fortuné lui saisit le bras, et elle ne se débattit pas : elle se laissa tomber au sol, entourée du tissu de sa robe royale, puis enfouit son visage dans ses mains »). Ses paroles sont claires : « nous avons perdu une enfant ; une petite fille ! Une Loinvoyant ! Disparue tout comme ma petite sœur a disparu pendant des années. Sommes-nous obligés de revivre ce supplice ? L’ignorance de ce qu’elle devenue, la douleur dissimulée. » La perte d’Abeille réveille en elle des souvenirs douloureux mais cette fois-ci, elle peut compter sur le soutien de proches et la possibilité d’extérioriser ce qu’elle ressent. Elle ne subit pas la menace de la Femme Pâle qui la contraignait à tout garder en elle.

Dès lors, c’est une succession de moments où on voit éclater sa colère et son esprit de vengeance. Elle hurle qu’il faut « les traquer et les tuer ! Les tuer comme des cochons qui couinent devant le boucher ! » Bien entendu, Devoir tente de modérer ses propos. Elliania est même prête à solliciter les forces de sa terre natale pour aller guerroyer à Clerres : « je vous donne mon fils. Il vous accompagnera pour venger cette insulte mortelle, cette perte terrible pour notre maison des mères ! J’enverrai un message à ma mère la narcheska et à ma sœur Kossi et elles rassembleront les hommes du clan du Narval pour se joindre à vous . » L’offre est poliment refusée par Fitz. Elliania lui adresse alors une dernière requête qui trouble Fitz (et c’est un bon indicateur, lui qui a vu tant de choses) : « Elliania me tendit un mouchoir en me demandant de le tremper dans le sang de mes adversaires afin qu’elle pût l’enfouit dans la terre de sa maison des mères et que l’âme de ceux que j’avais tués ne connût jamais la paix. Elle me parut un peu exaltée. »

Enfin, une autre situation montre que Elliania ne réagit pas uniquement comme ça parce que c’est une fille de sa famille. Quand Lourd est moqué par des soldats lors du voyage retour de Flétribois à Castelcerf, après l’enlèvement d’Abeille, elle s’emporte également à juste titre contre le comportement des soldats des Six-Duchés. Elle réclame une sanction exemplaire (« dissoudre leur compagnie, faire donner le fouet à ceux qui ont maltraité Lourd, les bannir à jamais de Cerf ») tout en ne perdant pas de vue la chaîne de commandement. C’est un Lant mal à l’aise qui prend le blâme. Elle lui reproche de n’avoir rien fait, d’avoir permis par sa passivité les abus : « Messire, avez vous à un moment ou à un autre clairement réprouvé leur mauvais comportement ? »

Colérique, passionnée, Elliania est juste. Elle est une femme différente des autres reines ou cheffes de clan (et familles) que nous avons suivies. Elle n’a pas le sens du calcul de Ronica, elle n’a pas la résilience physique de Kettricken. Comme tant d’autres, elle a subi son lot d’épreuves et elles lui ont permis de s’affirmer.


dimanche 12 septembre 2021

Ortie contre Fitz ? (partie 2)

La trilogie du Fou et de l’Assassin n’est pas que l’histoire des Dragons qui veulent se venger ou des Quatre qui veulent maintenir le pouvoir sur le monde. C’est avant tout une histoire de famille, un père qui tente de protéger ses enfants sans trop savoir comment faire. Dans les précédents livres, on suit Fitz qui tente de se rapprocher d’Ortie. A la fin de l’histoire, ils parviennent à un équilibre précaire. Puis, Fitz et Molly se marient, Molly tombe enceinte, met au monde Abeille puis meurt des années plus tard. Fitz a alors la charge d’une jeune fille qui semble différente (Abeille) et doit composer avec une Ortie qui ne lui laisse rien passer.

La vie de Fitz semble être une succession de mauvais coups du destin. Il a eu son lot de douleurs et sa relation avec le Fou en a fourni beaucoup. Il s’ouvre un jour à Ortie, lui expliquant combien son ami lui manque, la façon dont cela laisse un grand vide en lui. Ortie est compatissante et sa réponse (« je suis navrée, papa ») est un réel choc positif pour Fitz. Pour la première fois, elle le gratifie du titre de père alors que jusqu’à présent elle le traitait comme un adulte parmi d’autres (« se rendait-elle compte que c’était la première fois qu’elle m’honorait de ce titre ? Je gardai soigneusement le silence pour savourer cet instant »). Mais, il ne faut pas croire que tout va bien entre eux, c’est loin d’être le cas. Ortie a toujours énormément de rancœur en elle, elle n’a jamais pardonné à Fitz de ne pas l’avoir placée au sommet de ses priorités. Il lui a trop souvent préféré son devoir et les Loinvoyant : « La tienne aussi, quand tu as décidé de te faire passer pour mort, et celle de la réputation des Loinvoyant : plus de bâtards gênants pour brouiller la ligne de succession. La sécurité ! Comme si la sécurité était plus importante que tout ! »

Deux grands événements viennent changer la vie de Fitz : la naissance d’Abeille et la mort de Molly. Cette dernière était celle qui s’occupait du matin au soir de sa fille, les deux ne se quittaient pas. Abeille avait du mal à supporter la présence de Fitz, lui qui débordait d’Art. Molly décédée, il faut que quelqu’un s’occupe d’Abeille. Une Abeille que tout le monde juge différente à cause de son physique et du fait qu’elle ne parle pas. Ortie n’a alors pas grande confiance en père, elle doute de ses capacités parentales et elle le lui dit clairement (« tu ne peux pas t’occuper d’elle. Si je ne te connaissais pas, je penserais qu’elle a peur de toi »). Mais, Fitz reste sourd à ses critiques et lui répète qu’il est tout à fait capable de s’occuper d’Abeille. Abeille a beau répété qu’elle veut rester avec son père, Ortie ne change pas d’avis. Elle envoie même son compagnon Crible tâter le terrain, voir comment ça se passe : « Ortie s’inquiète pour sa sœur. Je lui répète que vous êtes beaucoup plus capable qu’elle ne le croit, mais ça ne l’empêche pas de préparer un appartement et un tuteur pour la petite ». L’Art permet à Fitz et à Ortie de communiquer. Cette magie offre surtout à Abeille l’opportunité de donner des conseils avisés à son père, surtout que Fitz a eu une enfance particulière, sans réelle personne ne veillant sur lui au quotidien. Certes, Umbre et Burrich ont participé à son éducation, mais le premier se concentrait sur les leçons d’espionnage et le deuxième l’a fait baigner dans un univers essentiellement masculin et de labeur. Ortie sait ce que ça peut être de se retrouver dans un monde totalement nouveau sans y avoir été préparé, elle sait aussi que des choses peuvent échapper au regard d’un père, aussi attentionné soit-il. Ses propos sont clairs : « ne la laisse pas vagabonder comme un chat errant (…) Abeille est jalouse d’Evite et de la considération qu’elle réclame ; n’en rajoute pas. Tu n’as qu’une enfant à ta charge, Fitz ; fais attention à elle. »

Il est assez heureux qu’elle ait su très tard que Fitz avait brûlé un cadavre devant sa propre petite fille !

Ortie connaît bien Fitz. Elle a connu son père grâce à l’Art. Il était alors Fantôme-de-loup, il s’était créé un univers triste et sombre. Ortie sait donc que Fitz a tendance à se complaire dans le mélodrame. A la mort de Molly, elle se demande donc comment va réagir Fitz. Fitz se répand alors dans l’Art comme s’il avait envie de se suicider. La réponse d’Ortie est cinglante : « je me rendrais à Flétribois, je fermerais le domaine, j’emmènerais Abeille et je te laisserais baver dans un coin (…) la douleur ne cesse pas, alors supporte-la, parce que tu n’es pas le seul à l’éprouver ». Les mots d’Ortie peuvent sembler durs, ils le sont sans aucun doute. Mais, elle sait bien qu’il faut être ferme avec son père.

Fitz est en charge de Flétribois même si officiellement la demeure et les terres appartiennent à Ortie. Il gère donc les choses de façon économe, il manque à ses devoirs en n’entreprenant pas les travaux nécessaires car il ne veut pas piocher dans l’argent d’Ortie. Cependant, Ortie le prend mal. Pour elle, c’est comme si son père la voyait comme une femme ingrate et indifférente qui ne pense qu’à elle, à sa fortune. Ce comportement lui fait mal et la fait vertement réagir. Elle crache à la figure de Fitz que « c’est blessant. Crois-tu franchement que je m’opposerais à tes décisions si elles profitent à Abeille ? Ou à toi ? Tu ne me juges pas égoïste à ce point ». Tout cela mène au réel avis d’Ortie sur Fitz. Un soir, au cours d’une conversation, elle lui dit que « les gens t’aiment beaucoup plus que ce que tu ne mérites, Tom ; mais tu n’arrives pas à croire qu’ils t’aiment un tant soit peu. Et je fais partie de ces gens. » Les paroles d’Ortie font clairement écho à ce qu’ont pu dire Umbre ou Astérie : Fitz n’accorde jamais réellement sa confiance à quelqu’un (sauf à Oeil-de-Nuit) et il doute toujours de l’amour qu’on lui porte.

Maîtresse d’Art du Royaume, Ortie est soumise au regard des gens de Castelcerf. On surveille ses faits et gestes publics, ce qu’elle dit, avec qui elle mange. Et c’est d’autant plus le cas quand Elliania, Devoir et Kettricken décident de révéler sa véritable ascendance : elle est la fille de FitzChevalerie Loinvoyant. C’est un grand bouleversement pour la jeune femme qui, à ce moment-là, peut compter sur le soutien de son père. D’ailleurs, assez tristement, quelques temps avant, elle avait peur de lui annoncer qu’elle était enceinte, craignant que Fitz crie à l’infamie. Or, Fitz est heureux pour sa fille. Il prend donc à revers Ortie.

La femme a toujours cru que Fitz la sous-estimait, professionnellement en tout cas. Quand des Chalcédiens et Dwalia enlèvent Abeille, la famille royale guette tous les indices pour la retrouver. Il se trouve qu’ils ont une opportunité grâce à l’Art et Fitz fonce la tête baissée, sans demander d’avis à personne, et surtout pas aux gens plus qualifiés que lui. Ortie le prend mal : « tu n’as songé à aller me voir, moi la maîtresse d’Art, pour bénéficier de mes conseils et de mes connaissances dans ce domaine ? (…) tu m’aimes comme ta fille, j’en suis sûre ; mais que tu respectes mon savoir et ma compétence, j’en doute ». Pourtant, c’est bel et bien le cas. Fitz a toujours été admiratif des capacités à manipuler les rêves d’Ortie, de ce qu’elle a fait avec Glasfeu et Tintaglia. Dans le roman Sur les rives de l’Art, alors qu’il est à la recherche d’Abeille, Fitz demande l’aide des Anciens et des Dragons. Si Tintaglia répond plus ou moins favorablement à sa demande, elle le fait de bien mauvais gré. Et quand Fitz lui rappelle qu’elle leur doit un service et évoque Ortie, sa réaction fait grand plaisir à Fitz tout en valorisant ce qu’a fait Ortie : « je n’avais jamais vu une créature aussi gigantesque s’étrangler de fureur, et Ortie m’inspira soudain une grande fierté ».

Bien entendu, Ortie a compris que Fitz devait se lancer à la poursuite d’Abeille. Fitz a conscience que sa fille aurait pu mal le prendre (« je regrette Ortie, mais je dois m’en aller ; je dois venger Abeille »). Ce n’est qu’un petit abandon justifié, bien moins grave que ce qu’il a fait avant et bien moins grave que ce qu’il fera ensuite. Contaminé et dévoré par l’Art, Fitz se met en tête de construire son propre dragon (ici un loup de pierre). Il y est fortement incité par Vérité, et comme lui, il fera énormément souffrir ceux et celles qui assisteront à ça. Ortie a beau savoir que tout cela la dépasse, que l’appétit d’Art a pris le dessus sur tout ce qui compte pour Fitz, elle constate que « tu ne seras plus là ». Fitz profite d’un de ces derniers moments de lucidité pour faire des adieux maladroits à ses deux filles. Il leur dit que « mes filles, je vous demande pardon ; j’aurais dû demeurer auprès de vous ». Et, le sentiment d’abandon, voire de trahison, semble être à son point culminant quand Abeille s’en prend au Fou. En effet, Fitz ne parvient pas à compléter son loup de pierre et seul le Fou pourrait l’aider. Or, il hésite, tergiverse, se réfugie derrière de faux prétextes (s’occuper d’Abeille). La jeune fille n’a pas d’autre choix que de hurler : « il t’aimait plus qu’il n’a jamais aimé aucun d’entre nous. » Est-ce la vérité ? Difficile de savoir puisqu’Oeil-de-Nuit et Molly ont occupé une place centrale dans sa vie et qu’il a traversé la moitié du monde pour sauver Abeille. Pour Ortie, en tout cas, c’est la confirmation qu’elle occupait une place en retrait au vu de sa réaction : « Ortie avait porté les mains à son visage, horrifiée par la vérité que je venais de hurler. »


jeudi 5 août 2021

La chute de Molly

Après son départ dans la Nef du crépuscule, Molly est rarement vue. On sait ce qu’elle devient uniquement grâce aux rêves d’Art de Fitz. Ce dernier la voit se mettre en couple avec Burrich, donner naissance à sa fille (Ortie) puis fonder une famille avec de nombreux enfants. Après la mort de Burrich, Molly fait une apparition au château de Castelcerf où elle tombe sur Fitz. Prudemment, lentement, Fitz la séduit : les deux finissent par se marier.

Quand s’ouvre la trilogie du Fou et de l’assassin, le couple vit à Flétribois. Les années ont passé puisque Fitz a désormais quarante-quatre ans. Dès les premières pages du roman, on se rend compte que Molly a changé physiquement et qu’elle en a conscience. Certes, Fitz la dévore toujours des yeux et continue à faire battre le cœur du bâtard toujours un peu plus vite. Certes, sa première remarque peut être vue légèrement, presque comme une plaisanterie (« Me traiteriez-vous de vieille, messire ? Car il me semble me rappeler que j’ai trois ans de plus que vous »). D’ailleurs, suite à ça, elle prend plaisir à voir Fitz tenter de la mettre dans le lit conjugal. Mais, la réalité la rattrape très vite. C’est soir de fête à Flétribois. L’atmosphère est joviale, les gens dansent, mangent, boivent et discutent. Malheureusement, Molly fait un malaise, elle est sans forces : « je ne sais pas pourquoi je suis exténuée à ce point, fit-elle d’un ton plaintif, je n’ai pourtant pas bu tant que ça. Et j’ai gâché la soirée ». On pense que c’est une accumulation de facteurs : l’âge, un peu trop de boisson et une journée chargée. La suite de l’histoire montrera que c’est autre chose.

Au-delà de la question physique, Molly a toujours eu du ressentiment envers la famille de Fitz et surtout ses devoirs. Dès qu’elle a appris qui il était réellement, un bâtard Loinvoyant, elle a compris que tout amour entre eux était presque impossible. Il y aurait toujours la volonté royale pour les séparer, des missions à mener. C’est d’ailleurs une des raisons qui a mené à son départ : il n’y avait pas d’avenir pour eux deux. Fitz était en plus incapable de choisir, tiraillé par sa loyauté pour sa famille. Presque trois décennies plus tard, on aurait pu croire que Molly finisse par accepter tout cela. C’est loin d’être le cas car chaque départ de Fitz est vu comme une déchirure (« je hais les jours où tu dois me quitter. Je hais ces devoirs qui te retiennent encore, et je les hais de toujours nous séparer »). C’est d’autant plus problématique que Fitz étant Fitz, il a la culture du secret. Quand il était jeune, il a fallu que le chaos soit aux portes du château pour qu’il révèle à Molly ses véritables fonctions ! Et il a fallu que Molly tombe par hasard sur lui pour qu’elle découvre sa réelle identité. Rien n’a changé : « tout va bien entre nous jusqu’au moment où ton ascendance Loinvoyant vient s’interposer, et alors tu retrouves tes habitudes de secret et de duplicité qui nous ont détruits jadis ». C’est une terrible phrase que Molly prononce, elle montre qu’elle a l’impression d’être au second rang, que Fitz ne lui fait pas assez confiance.

Molly éprouve de la jalousie envers Kettricken (« Est-ce la reine que tu redoutes ? (…) N’essaie pas de détourner la conversation. Tu sais très bien de quelle reine je parle » et « la reine des Montagnes n’a jamais pour nous un hôte difficile, du moins en ce sens »). On peut penser que tout cela trouve racine le jour où Fitz et Molly se sont séparés. Molly enceinte a pris en pleine face la remarque de Fitz lui disant qu’il ne pouvait abandonner Kettricken et son bébé à naître ? Et elle alors ? Elle a sans doute fini par se dire que Fitz tenait plus à Kettricken qu’à elle. Elle a l’impression de passer après tout le monde.

Longtemps, Molly a cru Fitz mort (« Quand j’avais l’âge d’Ortie, j’étais déjà mère de trois enfants et j’attendais le quatrième. Et toi tu étais... »). Elle a vécu sans lui, pleurant qu’il ne se soit pas précipité pour la rejoindre. Le croyant mort, elle a cherché et trouvé un autre amour : Burrich. Sans doute regrette-t-elle toutes ces années loin de Fitz ; mais peut-elle oublier ce qu’elle a vécu avec Burrich ? Difficile de savoir.

Un autre fossé entre les deux est celui de l’âge. Fitz se maintient en forme, se guérit grâce à l’Art (et parfois il est soigné involontairement). Molly refuse d’employer la magie. Elle tient à conserver ses marques, ses douleurs. Lorsqu’il se rend au marché de Chênes-les-Eaux, Fitz se fait draguer par une jeune femme qui est vexée quand il lui dit qu’il est déjà marié. Sa réponse est cinglante et méchante : « votre épouse ? Ou vouliez-vous dire votre mère ? »

Molly finit par arriver à mettre un mot sur ce qui la fatigue : elle est enceinte. Elle est persuadée que c’est ça, malgré son âge et le refus de croire des gens qui l’entourent. Quand elle l’annonce à Fitz, ce dernier est choqué et sa tendance au mélodrame prend le dessus. Il imagine tout de suite le pire (« nous riions de ces petites défaillances, mais cette fois il n’y avait rien drôle à la voir perdre la tête »). Il transmet son inquiétude et ses doutes à sa fille, Ortie : « tu m’en avais parlé, mais c’est encore pire à voir en réalité. C’est vrai ; nous sommes en train de la perdre ». Ils tentent de faire preuve de discrétion pour ne pas faire manifester leur malaire ou ils sous-estiment les capacités de perception de Molly. La chandelière a beau répéter qu’elle est enceinte, ils ne la croient pas et ça finit par la mettre en colère. Elle peste que « vous me croyez folle tous les deux. Très bien, mais je vous affirme que je sens le petit bouger dans mon ventre et que mes seins commencent à se gonfler de lait. »

Contre toute attente, Molly est réellement enceinte. La femme a donc vécu un calvaire entre les doutes de son mari et de sa fille, leur condescendance et même le mépris gens censés la servir (« c’est dur pour moi quand tu t’en vas plusieurs jours, parce que je sais que les femmes de chambre rient de moi dans mon dos »).

Abeille naît donc. C’est un petit enfant différent. Molly et Fitz l’aiment tout de suite alors que les autres ne voient que sa petite taille, sa disproportion. Ortie a beau essayé, elle ne parvient qu’à montrer que de la peine, de la miséricorde. Tout en elle transpire la compassion et donc, pour Molly, le fait de devoir s’attendre à une mauvaise nouvelle (« les yeux d’Ortie allaient de sa mère au nourrisson, et j’y lisais de la pitié ; pitié pour nous tous, car selon elle Abeille mourrait bientôt ou vivrait l’existence d’une créature mal formée »). Présentée au monde, l’apparence d’Abeille suscite des rumeurs, des questions des doutes. Dame Réconfort en est un bon exemple car dans ses paroles s’expriment « une question sous-entendue : l’enfant était-il de Molly ? »

Mais, Abeille grandit et s’attache à sa mère. Les deux sont si inséparables que Fitz a du mal à trouver sa place. Abeille est là quand le cœur de Molly cesse de battre. Elle est témoin de sa crise cardiaque. Sa mère morte, elle voit Fitz arriver en courant, la douleur avec lui : « il nous prit tous les deux dans ses bras, nous étreignit, leva la tête et hurla, la bouche démesurément ouverte, le visage vers le ciel et les muscles saillant au cou ». La mort de Molly laisse un grand vide que Fitz ne pourra jamais remplacer. Sa disparition est équivalente à celle d’Oeil-de-Nuit.