Quand
le lecteur fait la connaissance d'Umbre, on est tout de suite marqué
par ses particularités. C'est un homme secret qui semble vivre la
nuit. Quasiment inconnu dans le château, il vit dans l'ombre et
accomplit les basses besognes de la royauté (espionnage,
assassinat). Très vite, on comprend que, malgré tout ce qu'il
accomplit, Umbre est un homme d'un certain âge. Fitz s'en rend
compte rapidement. Pire, il remarque même que l'âge empiète sur la
vitalité d'Umbre ; il « vieillissait ; la raideur
des articulations que lui occasionnait le temps froid ne cédait plus
aux soirées douillettes au coin du feu ». Pour conserver sa
vitalité, Umbre peut aménager son alimentation. Manger mieux
pourrait lui permettre de rester dynamique, de garder sa vivacité
d'esprit. Or, pour Umbre, la nourriture ne semble pas vitale :
il mange parce qu'il le faut, mais sans plus. Il ne voit pas la
nourriture comme un outil lui permettant de lutter contre ses
défaillances physiques (« j'ai remarqué quelque chose chez
les gens maigres : certains tel Umbre, semblent si attirés par
l'existence qu'ils en oublient de manger ou, au contraire, qu'ils
brûlent jusqu'à la moindre miette de nourriture au feu de la
fascination passionnée que leur inspire la vie »).
Umbre
ne peut se permettre de défaillir. Le roi Subtil est en pleine
déliquescence, la guerre menace. Il doit donc rester en forme pour
mener à bien ses missions. Pas plus que ça intéressé par un bon
repas, Umbre privilégie des artifices. Il n'hésite pas à utiliser
des drogues pour augmenter sa force vitale. L'exemple de la graine de
caris est intéressant car son usage induit un fort contre-coup :
une fois prise, elle vous vide plus tard de toute votre énergie et
vous réduit à l'état d'épave (« la graine de caris. C'est
son terrible défaut : son effet s'arrête brutalement. Burrich
a eu raison de te mettre en garde contre elle, mon garçon. Mais
parfois, les seuls choix possibles sont tous mauvais ; parfois
en de tristes époques comme la nôtre »). La graine de caris
n'est pas la seule chose qu'Umbre prend, mais il est difficile de
savoir ce qu'il prend tant il est secret. Même un œil expert comme
celui de Fitz ne le voit pas : « les années étaient là,
mais il les portait différemment, et je demandai à part moi quelles
substances il prenait pour prolonger son énergie ».
Si
Umbre se drogue donc, les motivations semblent nobles. Il le fait
pour le bien du royaume. Mais, on peut trouver d'autres raisons,
notamment l'envie de retrouver les années perdues suite à un
accident de jeunesse. L'accident a totalement changé Umbre :
« quand je me suis défiguré, j'ai eu envie de mourir ;
pendant des mois, je suis resté cloîtré dans mes appartements. Et
quand enfin je suis sorti (…) J'ai quitté Castelcerf pendant
longtemps. Et, quand, j'y suis revenu, le bellâtre qu'on avait connu
était mort ».
Il
n'est donc pas étonnant de le voir rattraper le temps perdu une fois
que la guerre est finie et que Kettricken est devenue la Reine des
Six-Duchés. Les temps paisibles semblent donner une nouvelle énergie
au vieil homme. La vie publique lui offre du prestige et il en
profite. On lit qu' « Umbre ne vit plus en cachette :
c'est l'honoré conseiller de la reine. D'après Astérie, c'est un
vieillard qui soigne trop sa toilette et recherche à l'excès la
compagnie des jeunes dames ». Lorsqu'il finit par revoir Fitz,
il justifie son attitude : son titre de son conseiller nécessite
ce caractère : il s'habille comme ça « s'il veut jouir
du respect que sa souveraine et lui-même méritent dans leur
négociation ». Clairement, à cette époque, Umbre est bien
plus égoïste. S'il garde à l’esprit le bien du royaume, il
n'oublie pas non plus de se faire plaisir (« manger enfin un
repas raffiné, danser et, oui, jouir de la compagnie de jolies
femmes, pourquoi m'en serais-je abstenu ? »).
Cette
vie-là a un impact bénéfique sur lui. Il mange mieux, dort mieux,
voit plus de monde, profite de la lumière du soleil. Les
conséquences sont claires : « quand il avait enfin
rejoint la bonne société de Castelcerf après des années passées
dans les passages secrets du château, il avait paru rajeunir de
vingt ans ». Fitz est témoin de ce nouvel Umbre. Lui qui peut
enfin vivre avec Molly semble content que son vieux maître n'ait
plus à vivre caché (« je ne vis pas Umbre à ses côtés, ce
qui me surprit jusqu'au moment où je le remarquai en train de danser
lui aussi, avec une rousse flamboyante qui n'avait pas sûrement pas
plus d'un tiers de son âge »).
Mais,
avant d'arriver à cet Umbre dynamique, il s'est déroulé un certain
nombre de choses. En revenant à Castelcerf, après son exil
volontaire, Fitz se replonge dans les affaires royales. Le stress et
les ennuis le submergent à nouveau alors qu'il vient à peine de
revenir au château. Pour quelqu'un comme Umbre qui passe son temps
dedans, les effets sont encore plus visibles. Fitz remarque
qu' « Umbre n'était plus l'homme qu'il avait été ;
il avait vieilli et, même s'il s'en défendait, son esprit vif avait
désormais peine à écarter les voiles flottantes de ses années (…)
j'eus l'impression que je venais de rater une marche dans le noir, et
je mesurai soudain dans quel abîme et à quelle vitesse le naufrage
de la vieillesse pourrait nous entraîner tous ». Assister à
la déchéance d'Umbre perturbe Fitz, elle le secoue dans toute son
âme, lui qui connaît Umbre depuis son enfance et a pu voir à
maintes reprises la puissance de son cerveau. La chute est encore
plus douloureuse à vivre du point de vue de Umbre (« la
mémoire d'Umbre le trahissait parfois (…) je m'étais aperçu
également que le simple fait de mentionner cette éventualité le
mettait dans un état de fureur »). Umbre chute donc et il est
encore plus douloureux pour lui de savoir que les autres l'ont
remarqué. Cet homme fier qui a rarement compté sur d'autres devient
l'objet d'inquiétude et il ne supporte pas cela. Il s'emporte
d'ailleurs : « mon esprit chancelle, mon dos s'élance,
mes souvenirs s'embrument. Crois-tu que je ne remarque pas ton
expression inquiète quand je te dis que je dois chercher dans mes
notes pour te trouver un renseignement ? Imagine alors ce que je
ressens, moi ! »
Malgré
tout, cela n'empêche pas Umbre de prendre part à la quête de
Devoir. Il marche dans la glace, brave le froid et les conditions
difficiles. Il s'en plaint (« je suis trop vieux pour camper
dans la neige après avoir marché toute la journée ») mais le
supporte pour le bien du royaume (« le vieil homme jouait trop
avec sa santé ; il était capable de consumer ce qui lui
restait de vie en voulant la donner à notre cause »). Il faut
dire qu'il a nouveau recours à des produits : Devoir signale
qu' « il boit une décoction répugnante chaque matin ».
Un
autre outil pour lutter contre le vieillissement du corps est l'Art.
On comprend très vite qu'Umbre a de la rancœur. Il est même amer.
Il en veut à son frère, Subtil : « de mon vivant, mon
propre frère m'a toujours défendu de me soumettre aux simples
examens de vérification ». Or, Umbre a lu trop de textes sur
l'Art pour ne pas avoir envie de l'utiliser. Il sait que la magie a
des propriétés remarquables, qu'elle peut lui permettre de
retrouver un nouveau souffle. Peu formé, il en vient même à
profiter de la naïveté de Lourd. Il se sert de la candeur du jeune
homme pour mener ses expériences. Fitz le met au pied du mur, lui
reproche son comportement. La réaction d'Umbre est équivoque, il
explose de colère : « j'ai assisté à l'agonie de mon
frère. J'ai vu le roi Subtil dépérir (…) j'étais à ses côtés
les jours où il avait conscience de la faiblesse de son corps et de
son esprit et qu'il pleurait d'humiliation (…) si l'Art lui avait
permis de changer son état, il n'aurait pas hésité, quel qu'en
soit le prix. Nous avons perdu ce savoir ; j’entends le
retrouver et m'en servir ». Clairement, Umbre ne veut pas
devenir un vieillard dépendant. Il est prêt à tout, même à
prendre de gros risques comme parier sa vie. Sa détermination est
encore plus alimentée par son passé : il aurait pu être en
meilleur état si la magie de la famille Loinvoyant lui avait été
disponible.
Dans
la trilogie du Fou et de l'assassin, Umbre est grandement affaibli.
Il voit alors que l'Art demande beaucoup pour rétablir la santé et
qu'il vaut mieux avoir des réserves : « je crois
comprendre un peu mieux tes exhortations à pratiquer les guérisons
d'Art avec prudence. Par El, quel temps il faut pour que je
redevienne moi-même ! Mes vêtements pendent sur moi au point
que j'ai honte de me montrer ».
Un
peu plus tard, on comprend qu'Umbre a poussé ses expérimentations
dans une autre direction en voulant user du sang de dragon. Ces
créatures exceptionnelles sont entourées d'un bon nombre de
folklore et de légendes. Le duc de Chalcède voulait même en boire
pour améliorer sa santé. Cendre, un serviteur d'Umbre, apprend à
Fitz qu'Umbre s'intéresse à tout ça (« j'avais su aussitôt
qu'en effet, si Umbre s'intéressait aux propriétés du sang du
dragon, il avait dû tout faire pour s'en procurer »).
Après
une agression, Umbre est à l'agonie. Son corps est dans un
pathétique état et il ne contrôle plus son esprit (« Subtil
m'a parlé dans les Pierres, il m'a demandé si je venais le
rejoindre »). Umbre se noie petit à petit dans l'Art. La magie
prend le pas sur lui et, pire, il tente d'entraîner d'autres avec
lui : « Ortie a le sentiment qu'il revit ses vieux
souvenirs puis les relâche dans le fleuve d'Art (…) Ortie craint
qu'Umbre ne s'accroche à toi et n'entraîne ta conscience avec
lui ». Dès lors, la chute d'Umbre est inévitable : il
meurt. Fitz résume parfaitement ce qui s'est passé. Il affirme que
« privé de ses herbes et tenir à l'écart de l'Art, il
n'avait plus accès aux moyens qu'il utilisait depuis si longtemps
pour se régénérer ».