Quand démarre la seconde saga de
l’assassin royal, Fitz a, selon le point de vue, zéro ou deux
fils. Devoir a été conçu par Vérité en empruntant son corps et
Heur lui a été donné par Astérie après qu’elle ait trouvé le
jeune homme abandonné. Heur mène une vie paisible loin de la grande
ville. Il grandit et Fitz se rend compte qu’il faut qu’il offre
des perspectives d’avenir à son fils adoptif. Le hasard faisant
bien les choses, il est rappelé à Castelcerf par la famille royale.
Heur l’y rejoindra plus tard et commencera alors sa chute.
Quand
Heur arrive à Castelcerf, son père adoptif a très peu de temps à
lui consacrer. Il est tout occupé aux affaires de la famille
Loinvoyant, il n’a pas le temps de surveiller son installation ni
son début d’apprentissage. C’est une amie des deux (Jinna) qui
se chargera de Heur, mais la femme a aussi son activité à gérer,
sa vie à mener. Elle garde un œil sur Heur, ce n’est pas
suffisant. Fitz finit par revenir à Bourg-de-Castelcerf et tout de
suite Jinna lui annonce que les choses sont en train de mal tourner :
« je songeai, depuis quelques temps que, plus tôt vous
reviendriez et auriez une bonne discussion avec lui, mieux cela
vaudrait pour lui. Je ne veux pas jouer les commères de village,
mais il a besoin qu’on le reprenne en main ». Fitz est, bien
entendu, surpris par cette déclaration. Pour lui, Heur est un bon
garçon, un gentil jeune homme, un adolescent. Sans doute que Fitz a
en mémoire sa propre adolescence et tout ce dont on l’a privé, et
qu’il ne veut pas répéter les mêmes choses avec Heur. Il désire
lui laisser son innocence de jeune homme, il veut le laisser explorer
ce que la ville peut offrir (« je crois que je vais le laisser
vivre sa vie d’adolescent, tomber amoureux d’une fille, rentrer à
des heures indues, et se réveiller avec une méchante migraine avant
de se faire réprimander par son maître parce qu’il est en
retard »). Jinna a beau lui répéter qu’il fait erreur
(« oui, parce que vous viviez à la campagne, pas au milieu des
tavernes et des jeunes femmes), Fitz n’entend rien. Se mettent
alors en place les conditions pour qu’Heur s’éloigne de tout ce
que Fitz lui a appris.
A
Castelcerf, Heur a décidé de suivre une formation de menuisier.
Fitz décide de voir comment cela se passe et se rend compte qu’Heur
y met beaucoup de mauvaise volonté, qu’il ne se sent pas à sa
place. Il ne regrette pas tellement d’avoir choisi cette formation,
il a l’impression qu’il est sous-estimé, il ne comprend pas
pourquoi il doit rester avec des gamins bien plus jeunes que lui. Ce
que voit Fitz le désole clairement : « Heur affichait une
mine sombre, comme s’il prenait pour un affront personnel la corvée
inintéressante mais nécessaire qu’on lui avait confiée (…) à
la chaumière, il ne rechignait jamais à la tâche, mais aujourd’hui
je décelais de la colère dans tous ses gestes et de l’impatience
à travailler avec des enfants moins âgés et moins robustes que
lui ». Ce que Fitz a refusé de voir va lui revenir en pleine
face : Heur est tombé d’amoureux d’une jeune femme appelé
Svanja. Dès lors, tout va s’accélérer.
Fitz
cherche à limiter la casse, il tente de raisonner Heur : « je
te trouve un peu jeune pour courtiser une fille ; mieux vaudrait
attendre que tu aies des perspectives d’avenir solides et de quoi
subvenir aux besoins d’une épouse ». Mais, que sont des
paroles de raison face à l’amour d’un adolescent ? Heur
décide de poursuivre sa relation avec Svanja. Ce qui déclenche
l’inquiétude de Fitz et la colère du père de Svanja, Rori
Cordaguet. Fitz comprend vite la personnalité de Svanja et qu’elle
créera des problèmes à Heur. La jeune femme n’a pas seulement
conquis le cœur de Heur en l’embrassant ou en couchant avec lui,
elle a également montré une certaine forme de liberté, d’autonomie
(« son père portait sur Heur un avis moins charitable (…)
qu’une jeune femme à l’esprit indépendant affiche une telle
hardiesse ne manquait pas de panache, mais j’étais père moi
aussi, et la personnalité de celle sur laquelle Heur avait jeté son
dévolu m’inspirait quelques réservés »).
Dès
lors, Heur et Svanja doivent vivre une relation cachée. Le père de
Svanja affiche clairement son hostilité, il accuse Heur d’avoir
perverti Svanja. Si Svanja tourne mal, c’est essentiellement la
faute de Heur. Lorsqu’il rencontre Fitz, il lui dit franchement ce
qu’il pense ; ses mots sont durs et blessants : « je
parle de ma fille Svanja et de ce paysan aux yeux de démon qui l’a
séduite et arrachée au foyer de ses parents » .
Autrement dit, le niveau social de Heur ne serait pas au niveau de
celui de Svanja. L’accusation sur le physique est dure à entendre
pour Fitz, il sait que Heur s’est longtemps interrogé sur sa
réelle identité, sur ses réels parents.
C’est
la première fois que Heur est amoureux. Il est aveuglé par les
certitudes de sa jeunesse, il en devient même presque arrogant. Heur
est convaincu que c’est Svanja et lui contre les autres. Il dit à
un Fitz désespéré que « s’il la met à la porte, je la
prendrai avec moi, et je me débrouillerai pour subvenir à ses
besoins. S’il la bat, je le tuerai. Et si ses amis la rejettent,
c’est que ce n’étaient pas de vrais amis. Ne t’inquiète pas,
Tom, c’est à moi de m’occuper de cette affaire maintenant ».
Heur tourne donc le dos à Fitz, pas seulement à ses enseignements,
mais aussi physiquement. Il lui fait comprendre qu’il n’a pas
besoin de lui pour mener sa vie, que les conseils le dérangent plus
qu’autre chose. Fitz ne sait trop comment réagit, il a une montée
de violence tout en se rappelant qu’il fut un jeune homme dominé
par son amour de Molly : « Jamais, je crois, j’avais été
aussi furieux contre Heur, au point d’avoir envie de le rosser pour
lui inculquer de force quelques notions de bon sens s’il refusait
d’écouter la voix de la raison (…) aurais-je écouté la voix de
la raison à son âge ? Non. Je pris conscience que je m’étais
bouché quand (…) Patience m'avait expliqué que je ne devais plus
voir Molly ».
Fitz
s’ouvre de la situation à Jinna. Il se sent coupable, il pense
être responsable de la façon dont Heur a tourné. Jinna tente de
lui faire comprendre que non, que Heur doit accepter les conséquences
de ses choix. Heur et Svanja ne sont plus des enfants, il doit cesser
de les voir comme des petites choses à protéger (« quant à
Svanja, elle sème le trouble partout depuis l’arrivée de sa
famille à Bourg-de-Castelcerf (…) Heur non plus n’est pas un
petit innocent qui commet des erreurs par naïveté ; ce n’est
pas toi qui baguenaudes avec la fille de Cordaguet : c’est
lui. Alors, cesse de te lamenter et de battre ta coulpe pour rien,et
oblige Heur à prendre ses responsabilités »). Tout comme
Jinna, le père de Svanja lui dit, à sa façon que Heur n’est plus
un petit gamin : « Votre fils baise ma fille ! Ma
petite fille, ma Svanja ! Et vous croyez qu’il ne fout pas sa
vie en l’air !»
C’est
une remarque en apparence anodine qui creusera un important fossé
entre les deux. Du haut de sa prétention, Heur crache à Fitz que
« tu t’imagines que toutes les femmes sont comme Astérie,
mais c’est faux. Svanja est celle que j’aime pour toujours et on
ne fait pas attendre l’amour ». Fitz s’en va.
Pour
Heur, les choses s’aggravent. Svanja fait de lui ce qu’elle veut.
Elle parvient à le convaincre que l’autre homme qu’elle voit
n’est que le choix de ses parents. Si elle a cessé de le voir
pendant un temps, c’est à cause d’eux. Elle réécrit leur
histoire d’une façon qui l’arrange, joue le rôle de la jeune
femme débordée par ses sentiments et qui ne sait quoi faire,
comment réagir. Heur expose toute sa naïveté à un Fitz venu aux
nouvelles avant son départ pour les îles d’outre-Mer :
« elle a cru d’abord que nous resterions de simples amis et
n’a pas vu de raison de m’avertir qu’elle était fiancée ;
quand nous avons commencé à éprouver des sentiments l’un pour
l’autre, elle a eu peur de m’avouer sa situation de crainte que
je ne la juge infidèle à son prétendant ». Fitz réalise à
quel point Heur ne contrôle plus rien : Svanja fait de lui ce
qu’elle veut. Par exemple, quand Fitz lui donne de l’argent le
temps de son absence, Heur propose spontanément de le donner à
celle qu’il aime (« oui, je sais où le ranger - du moins,
pas moi mais Svanja. Je lui demanderai de me le garder »).
De
retour dans les Six-Duchés après avoir participé à la quête du
Prince Devoir, Fitz apprend par Umbre que les choses ont mal tourné
pour Heur (« il a eu des ennuis en ville et a perdu son
apprentissage. Il vit avec les ménestrels depuis »). C’est
Heur, en homme qu’il est devenu, qui viendra lui expliquer face à
face ce qui lui es arrivé : « Svanja m’a pris mon
argent et s’en est servie pour acheter des fanfreluches et attirer
l’œil d’un autre homme (…) elle a épousé le drapier, qui a
au moins le double de mon âge - et une situation, et de la
fortune ». L’expérience est donc amère pour Heur. Malgré
tout, le jeune homme n’a pas baissé les bras, il ne s’est pas
laissé abattre. Il a réussi à surmonter la difficulté en se
trouvant un nouvel avenir : il suit une formation de ménestrel.