Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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samedi 20 juillet 2024

Sur les rives de l'Art : le cas Kanaï

Quand on a quitté Kanaï à la fin des Cités des Anciens, on avait l’image d’un jeune homme fortement marqué par son expérience avec sa dragonne, Gringalette, et tout le périple vécu par les gardiens. On pouvait aussi voir que Kanaï était particulièrement attaché à l’histoire des Anciens et au respect de leurs souvenirs.

Dans le roman Sur les rives de l’Art, Le Fou et Fitz arrivent de façon inattendue à Kelsingra. Non invités, passant par un pilier d’Art, tout peut laisser croire qu’ils sont des voleurs, des gens qui cherchent à s’attacher les secrets et les possessions de cette cité et des Anciens. Sa réaction n’est donc pas surprenante. Même si Fitz a pu aider certains jeunes gens à mieux supporter la malédiction des dragons, il ne faut pas se laisser amadouer. Kanaï ne se rend pas compte de la détresse de parents qui voyaient leurs enfants avoir du mal à manger, respirer ou même se tenir debout. Il est plein de véhémence en parlant de Fitz ou d’Ambre (Le Fou) : « et elle l’a volé au puits de dragon. Elle doit être punie ! Gardiens et citoyens de Kelsingra, ne vous laissez pas attendrir par la guérison de quelques enfants ! ». Ainsi, il accuse Ambre d’avoir volé de l’Argent, cette substance qui ne devrait être réservée qu’aux dragons et qui est une vraie affliction pour les humains.


Kanaï est tout orienté vers le sort des dragons et Kelsingra. Il ne pense qu’à eux. Sa position diffère avec celle de ses compagnons. Thymara le lui rappelle en affirmant que « mon devoir va d’abord à ma fille ; or, elle ne chancelle plus quand elle se met debout ».

Il est clair que Kanaï n’accorde pas à malta et à Reyn un plein respect. S’il peut leur concevoir une certaine forme d’autorité, il ne les considère ni comme son roi ni comme sa reine. Sa façon de parler et d’être peut laisser croire que Kanaï éprouve une certaine froideur envers les humains, qu’il ne recherche pas forcément leur compagnie. Kanaï semble préférer les dragons, c’est vers eux que se focalise toute son attention et son énergie (« ils disent que nous devons nous gouverner nous-mêmes, qu’ils ne sont que des emblèmes pour le reste du monde. Alors, gardiens, prenons-nous en main ! Faisons passer nos dragons avant tout ; c’est notre devoir »).

Kanaï détonne donc du point vue des idées, il se démarque aussi physiquement comme l’observe Fitz : « malgré la petite taille des Anciens, le général Kanaï les dominait tous, et il avait les épaules plus larges que beaucoup ».


Dans un premier temps, Kanaï est plus que froid avec Fitz et ses compagnons. Tout son attitude transpire la méfiance et le rejet. Il les considère comme des voleurs, des gens dangereux. Tout change lorsque Fitz évoque son entreprise de se rendre à Clerres et punir les gens qui y vivent. 

Ce n’est pas tant Kanaï qui change spontanément que Gringalette qui le pousse. Kanaï présente alors des excuses qui paraissent et sont timides, mais qui montrent aussi l’impact de Gringalette sur lui. Il dit que « je vous ai mal jugé. Gringalette m’a dit que je devais réviser ma position (…) elle m’a fait comprendre que votre mission est juste et qu’elle la soutient (…) elle souhaite que je vous aide par tous les moyens à ma disposition à détruire les Serviteurs et leur cité ». KanaPi va donc aider Fitz et le Fou à se venger de ceux qui ont enlevé Abeille, mais il précise bien qu’il est toujours méfiant et dubitatif. Il est hors de question qu’il leur fasse pleinement confiance : « je ne vous présente pas d’excuse pour la façon dont je vous ai accueilli dans ma cité:ma prudence se justifiait, et une grande part de votre historie me laisse encore sceptique ».

En réalité, dans cette galaxie d’Anciens, Kanaï est un cas particulier. Il est celui qui a le lien le plus fort avec son dragon. Cela est presque aussi intense qu’une relation de Vif. Fitz remarque une sorte de symbiose : « je sentis quelque chose émaner de lui, qui n’était ni le Vif ni l’Art ; un bizarre mélange des deux ? Etait-ce qui liait un gardien à son dragon ? »


La façon dont il voit Fitz est assez intéressante. Elle est marquée par sa peur de l’Argent et Gringalette.

En ce qui concerne l’Argent, il est assez clair que Kanaï en a peur. Pour lui, c’est quelque chose de réservé aux dragons et qui est une affliction pour les autres. Personne ne peut supporter l’Argent sans connaître la mort et la douleur.  C’est ce qu’il dit clairement à Fitz (« elle vous a marqué de la mort vous aussi par son contact. Je ne vous envie ni l’un ni l’autre »).

En ce qui concerne Gringalette, elle porte une interrogation récurrente qui accompagne Fitz : a-t-il été marqué par un dragon ? Kanaï précise que « Gringalette dit que vous sentiez comme si vous aviez un dragon comme compagnon, mais un dragon qu’elle ne connaît pas ». Tout laisse à croire que ce dragon est Vérité-le-dragon.

En attendant, Kanaï fait preuve d’une posture quasi mélodramatique lors de la séparation. Il se lance dans quelques phrases qui étonnent un peu suite à tous ses rapprochements. Cela montre qu’il n’a donc pas accordé entièrement, loin de là, sa confiance (« on a beaucoup à perdre quand la confiance manque »). S’il semble accorder un certain crédit à Fitz en ayant guéri des enfants de gardiens ou en ayant permis un début de rapprochement entre Kelsingra et Castelcerf, il reste dubitatif sur le long terme. Il est à limite d’une allusion prophétique en proclamant son au revoir : « adieu FitzChevalerie Loinvoyant ; j’espère que l’alliance commerciale et magique que vous proposez à nos peuples portera ses fruits ; j’espère qu’elle ne s’achèvera pas par une guerre »…


Fitz, lui, a un avis assez tranché sur Kanaï. Il pense que « nous devrions tous éviter le général Kanaï dans la mesure du possible : il ne me paraît pas stable »… Ce jugement semble dur quand on voit l’attitude de Kanaï quand une Tintaglia menaçante arrive. Kanaï se dresse entre la reine des dragons et Fitz (« Gringalette m’a convoqué ici pour vous défendre (…) je suis là, prêt à obéir à ses ordres. Je vous protègerai sur ma vie »). Certes, il ne le fait pas de façon spontanée mais il le fait quand même !



Si Kanaï paraît dur, il peut aussi faire preuve de compassion. On en a la preuve quand Fitz et les autres font escale aux Iles Pirates, et rencontrent Etta. Alors que Tintaglia vient de leur rendre visite et de leur annoncer qu’elle allait détruire Clerres, Kanaï précise les objectifs des dragons. Il confirme leur volonté de réduire à néant les Serviteurs ; rien ne doit rester de la ville. Il comprend que c’est dur à entendre pour Fitz qui espère toujours sauver Abeille, sa fille. On sent dans les mots de Kanaï une retenue, un douloureux partage. Il dit donc ceci : « je leur demanderai ; mais (il me regarde en face) je ne peux rien promettre, je pense que vous le savez déjà. Les dragons ne sont pas… Ils ne considèrent pas les humains comme... » Même pour le plus grand partisan des dragons, l’idée que les humains ne valent rien en comparaison est difficile à soutenir.

jeudi 4 juillet 2024

Un personnage historique : le roi Sagesse

Il y a des rois et des reines, des princes et des princesses qui ont marqué l’Histoire :  Preneur, Pie, Vision. Mais un roi semble avoir marqué la mémoire collective plus que d’autres : Sagesse. Il est connu pour avoir combattu et repoussé les Pirates Rouges, ainsi que pour avoir porté la revanche des duchéens chez eux.


Kettricken, cette femme venue des Montagnes, résume assez bien l’oeuvre de Sagesse : avec les Anciens, « ils ont chassé les pirates envahisseurs des côtes des Six-Duchés ; la paix et le négoce ont repris, et les Anciens ont juré à Sagesse qu’ils reviendraient si le royaume avait besoin d’eux ».

Mais, le temps a passé et a joué son oeuvre. Les prouesses de Sagesse se sont effacées et il n’en reste que des vagues souvenirs, des vagues écrits, de vagues témoignages. On ne sait pas trop comment Sagesse s’y est pris pour invoquer les Anciens et on ne sait même pas trop ce que sont les Anciens. Une des traces restantes est accrochée dans le chambre de Fitz à Castelcerf sous forme de tapisserie : « je distinguai une créature luisante et ailée et, devant elle, un personnage aristocratique dans une attitude suppliante. On m’informa plus tard qu’il s’agissait du roi Sagesse auquel les Anciens apportaient leur aide ». Autrement dit, une pièce historique d’une grande importance sert d’objet de décoration à la chambre d’un bâtard. C’est bien la preuve qu’on accorde bien peu de crédit à l’aventure de Sagesse. 

Car, en réalité, ce n’est pas l’aspect légendaire ou sauveur du peuple qui est retenu. D’après Fitz, « les habitants des Six-Duchés considéraient Sagesse comme un genre de fanatique religieux, à la limite de la folie dans ce domaine ». On peut penser que les gens pensent réellement que Sagesse a sauvé son pays mais doutent qu’il ait pu réellement invoquer des Anciens.  Où sont-ils ? Pourquoi y a-t-il si peu de traces de leur existence ?


Pour ne rien arranger, il existe très peu de traces de son périple. Les gens ne savent même pas ce qui l’a motivé à agir ou à croire que les Anciens existent. Quelle est la raison qui l’a fait partir vers l’ouest, vers les Montagnes ? C’est l’incertitude et on peut lire que « des fragments nous indiquent qu’il serait parti en direction du royaume des Montagnes, mais nous ignorons ce qui pouvait l’inciter à penser qu’il atteindrait par là le pays des mythiques Anciens ».

Si les gens des Six-Duchés semblent avoir un souvenir partagé sur Sagesse, ce n’est pas le cas du peuple des Montagnes. Il faut dire que Sagesse a été un des premiers rois à ne pas venir faire la guerre et cela change tout. Kettricken témoigne : « le roi Sagesse (…) a été le premier noble des Six-Duchés à se présenter chez nous… au pays des Montagnes sans intentions belliqueuses ; c’est pourquoi notre tradition conserve un bon souvenir de lui ».


Quand Fitz se lance à la recherche de Vérité, on finit par comprendre que tout était vrai : les Anciens ont bel et bien existé, Sagesse les a bien trouvés. 

Le Fou, plus qu’intéressé par tous ces mythes et figures de légende, dit à Fitz que « les sculptures du jardin de pierre, ce sont les Anciens ». Il ajoute que « le roi Sagesse a réussi à les réveiller et à les gagner à sa cause. Pour lui, ils sont revenus à la vie ». Sagesse a donc réussi à trouver les Anciens. Et pour preuve de sa vaillance et de la majestuosité de son exploit, les Anciens l’ont invité à les rejoindre. (« ce fut moi qui découvris le roi Sagesse : c’était le dragon aux andouillers ; il émergea de son sommeil en s’écriant : Cerf ! Pour Castelcerf ! Par El et Eda, je meurs de faim ! »).


Sagesse n’est donc jamais rentré à Castelcerf. Grâce à Patience, on sait que « c’est à sa fille, la princesse Attentionnée, que les Anciens se sont présentés et ont offert leur allégeance ».

Sagesse n’a jamais pu témoigner oralement de ce qu’il a fait, la façon dont il a réalisé tout cela. C’est peut-être à cause de ça qu’il existe bien peu de témoignages.

Une autre explication tient à la nature particulière de ces dragons. Pour leur donner vie, il faut donner toutes ses émotions, toute son essence, tous ses souvenirs. Les dragons aspirent tout ce qui est en vous. Vérité dit qu’ « il faut les nourrir, et c’est la vie qui les alimente ». Pire, « une fois fois en vol, les dragons s’emparent de ce dont ils ont besoin ».

A la fin de la Reine solitaire, on se rend compte que les dragons ont tendance à effacer les souvenirs récents des gens. Dès lors, on comprend que les dragons sont à l’origine d’un des plus grands maux : la forgisation.  Fitz écrit que « la forgisation ne fuit pas une invention des Pirates Rouges ; c’est nous qui leur avons apprise à l’époque du roi Sagesse. Les Anciens qui nous vengèrent dans les îles d’Outre-Mer survolèrent fréquemment cette terre d’îles ». Sagesse a donc contribué à créer un mal dont son peuple souffrira bien plus tard.

jeudi 28 septembre 2023

Un artefact : la couronne au coq

Un objet anodin peut avoir un impact des décennies plus tard. C’est le cas de la couronne au coq, une simple pièce du trésor immense d’Igrot. Sa première apparition a lieu à la fin des Aventuriers de la Mer quand Parangon mène Ambre (Le Fou ou encore Sire Doré) et les autres à la cachette du trésor du légendaire pirate Igrot. Pour beaucoup, ce n’est qu’un objet quelconque, presque un objet peu digne d’Igrot. Parangon en parle avec des mots bien peu agréable ; il s’insurge que Ambre a choisi du « bois. Du bois sculpté ». Il ne comprend pas son choix : « il secoua la tête. L’or et l’argent, les pierres précieuses, les objets d’art. Il avait lui offert la fine fleur des richesses des Rivages Maudits. Qu’avait donc choisi le charpentier ? Du bois ».


Comment expliquer le choix d’Ambre ? A-t-elle ressenti quelque chose de particulier en voyant la couronne ? A-t-elle été attirée par la couronne ? Le Fou ne sait pas comme il le dit à Fitz quand il le retrouve (au début du tome 7, le Prophète Blanc). Il ne peut pas expliquer son lien avec cette couronne (« je l’ai trouvée. Ou bien c’est elle qui m’a trouvée ») d’autant qu’elle ne fait partie d’aucun de ses souvenirs, d’aucun de ses plans dans le futur. C’est un peu comme si elle était hors du temps. Il rapporte donc à Fitz que « de temps à autre, je fouille dans mes souvenirs, mais dans aucune prophétie qu’on m’a enseignée je ne trouve mention de cette couronne ». Il faut dire que le Fou n’a jamais rêvé d’une vie après sa mort. Or, c’est exactement ça que lui permettra la couronne…


La couronne des coqs, pour être complète, a besoin d’un autre objet : les plumes. Elles aussi ont été trouvées par Fitz dans un autre endroit peu connu, presque mythique : la plage de l’île des Autres. Il l’a visitée en compagnie de Devoir alors qu’il tentait d’échapper aux Pie (tome 8, la Secte maudite).

En tout cas, Fitz sent que les deux objets doivent aller ensemble : « je m’assis sur le pavé à côté de lui la couronne aux coqs sur les genoux ; il ne lui manquait qu’un détail pour qu’elle fût complète (…) je déposai devant moi les plumes découvertes sur la page des Autres ». Il place donc les plumes dans la couronne et ressent immédiatement la puissance, la force de la couronne. Elle « émettait un murmure inquiétant dans ma main, comme une mouche prisonnière d’un poing ». Ses interrogations sont fortes : » que tenais-je donc entre mes doigts ? Quelle puissante magie des Anciens se tenait enfermée dans cet objet (…) ? »


Quel sort d’objet est cette couronne ? A qui est elle ?  Quand il pénètre dans la couronne pour sauver le Fou de la mort (tome 13, Adieux et retrouvailles), Fitz a les réponses aux questions. La voix dans la couronne lui parle. Il comprend que l’objet « appartient au souverain de toutes les Terres du Fleuve ; lui seul décide qui peut porter la couronne et emprunter la voix des ménestrels disparus ». C’est donc un puissant objet magique comme il verra juste après : en la complétant avec des plumes, elle permet de ramener le Fou à la vie.

Mais, avant d’être un objet magique, Fitz avait déjà eu une vision de la couronne. Il devait se douter que c’était un objet à part. Lorsqu’il arpente la route d’Art dans les Montages, l’Art lui joue des tours. Fitz perd possession de son corps et de son esprit, et voyage grâce à l’Art. Il arpente les rues de Kelsingra, voit les Anciens d’avant, notamment une ménestrelle : « sur une estrade se tenait une femme habillée d’un vêtement fluide qui chatoyait, comme tissé d’or ; elle portait une couronne en bois doré décorée de têtes de coq et de plumes artistiquement sculptées ».

La couronne choisit donc son propriétaire. Elle est la récompense de hauts faits et elle semble destinée aux ménestrels, aux gens du spectacle et de la chanson. On en a un autre exemple avec la Fille-au-dragon (ou Realder) : « tu l’as vue, coiffée de la couronne aux coqs, honneur rarement accordé, surtout à une étrangère. Mais, elle avait parcouru une longue route pour trouver son Catalyseur, et, comme moi, elle avait adopté le rôle d’artiste, bouffon, ménestrel, acrobate ». D’ailleurs, après la résurrection du Fou, la couronne semble revenir à son dernier propriétaire légitime (« la couronne aux coqs scintillante faisait désormais partie intégrante de la Fille-au-dragon »).

Enfin, dans la saga du Fou et d’Assassin, le Fou émet une autre hypothèse. Il s’interroge : « le coq couronné est le blason de la famille Khuprus (…) je me demande s’il n’existe pas un lien ancien entre les deux ».




dimanche 9 juillet 2023

Tremblements de terre, Anciens et dragons

Qu’est-il arrivé aux dragons ? Où sont passés les Anciens ?  C’est la question que l’on peut se poser en arrivant à la fin de la Reine solitaire. En effet, Fitz découvre des statues d’immenses dragons de pierre, il met les pieds grâce à l’Art dans une ancienne cité des Anciens (Kelsingra). Tout cela laisse à croire qu’il y a eu, à une époque, une puissante civilisation maintenant disparue. Le retour de Tintaglia dans les Aventuriers de la Mer conforte cette idée. Tintaglia a des souvenirs incomplets, elle ne parvient pas à se rappeler ce qui a pu causer la fin des dragons ; c’est étonnant car les dragons conservent les souvenirs de leurs ancêtres.

Il faudra attendre les Cités des Anciens pour avoir des premières réponses.


L’aventures des Cités des Anciens se passent le long des Rivages maudits et du fleuve des Pluies. C’est une zone périlleuse et dangereuse, où la nature est hostile. On comprend très vite que les gens qui y vivent se sont habitués aux éléments, ils savent qu’il faut prendre en compte le risque fréquent de tremblements de terre.

C’est Alise, une jeune femme venant d’une famille de Marchands et particulièrement intéressée par les dragons et l’histoire du territoire, qui apporte quelques éclaircissements. Elle relaie des hypothèses pouvant expliquer la disparition des dragons : « on suppose qu’il s’est produit un séisme puissant ou un désastre de même nature (…) quand la ville a été ensevelie, les dragons se sont retrouvés enterrés avec elle ». L’idée n’est pas farfelue puisque elle repose sur la réalité. En effet, il y a bon nombre d’endroits ensevelis qui, d’ailleurs, constituent la richesse des gens du Désert des Pluies. Ils creusent, fouillent pour ramener des choses des Anciens et les vendent ensuite. En arrivant à Kelsingra, Alise a la certitude qu’un puissant séisme a bien eu lieu et a eu des conséquences certaines (« Alise, au bord de cette profonde entaille bleue, avait contemplé l’abîme apparemment sans fond ; était-ce qui avait tué la cité, ou bien le séisme s’était-il produit bien plus tard ? »)


Dans la deuxième partie de la saga de l’assassin royal, on se rend compte que des rumeurs ont essaimé partout dans le monde et que les légendes ont voyagé. Les différents peuples ne sont peut-être pas au courant de la nature des Anciens et de leur disparition mais la question des tremblements de terre et de l’effondrement revient souvent. 

C’est par exemple la reine Kettricken qui évoque les Montagnes. Autrefois, il est clair que les Montagnes faisait partie du Royaume des Anciens. La route d’Art, les vestiges de pierre permettant de voyager en sont de bons indicateurs. Il n’est donc pas étonnant d’apprendre que le folklore montagnard contient des légendes sur ce thème : « nous avons de nombreuses histoires sur ce sujet dans mon royaume d’origine. La terre tremble, et l’un des mots de feu s’éveille et crache de la lave et des cendres, obscurant parfois le ciel et charge l’air de fumée suffocante ».

Si on prend comme référence les piliers d’Art, les terres des Anciens (et plus précisément) des dragons semblaient aussi comprendre les îles d’Outre-Mer. Lorsque Glasfeu s’est retrouvé le dernier dragon encore en vie, il n’est donc pas étonnant de voir qu’il s’est enfui (avec en plus la forte suggestion et la perversité des Serviteurs de Clerres) et a sombré lentement dans les glaces d’Aslevjal. Glasfeu est alors devenu un élément de coutume et de traditions de la région, et il semblerait que la présence du dragon ait donné lieu à des rumeurs fortement inspirées par les séismes. Ainsi, on peut lire que « les Outrîliens affirment que, quand des tremblements de terre ébranlent leur archipel, c’est à cause de Glasfeu qui se retourne et s’agite dans ses rêves hivernaux, au fond de sa tanière de glace ». La situation est presque ironique : les dragons ont disparu à cause, entre autres choses, des tremblements de terre et c’est Glasfeu qui causerait des tremblements de terre qui dérangeraient les humains.

Alors qu’il revient à la vie, Glasfeu produit une sorte de détonation dans l’Art et Fitz qui est proche de lui et sensible à sa magie peut partager certaines de ses pensées. Fitz comprend alors ce qui est arrivé aux dragons : « les dragons et la plupart de leurs serviteurs, les Anciens, avaient péri lorsque la terre avait tremblé, s’était fendu, et que les montagnes avaient vomi de la fumée, du feu et des vents empoisonnés ».


La saga du Fou et de l’assassin offre le point de vue de nouveaux personnages qui nous en apprennent beaucoup sur ce qui est arrivé aux Anciens.

En faisant un rêve, Abeille nous donne de premiers indices. C’est un rêve réaliste et étouffant qui a trop l’apparence de la réalité. Surtout, Abeille est un Blanc, possiblement à la fois un Prophète Blanc, un Catalyseur et le Destructeur. Ce dont elle rêve est donc important. Elle a le souvenir que « la terre tremblait, et sous une pluie noire torrentielle, des dragons s’étouffaient et tombaient du ciel, les ailes déchirées ». Les tremblements de terre ont donc fracturé la terre, changé le climat. Les dragons n’ont pas pu lutter contre leur puissance.

Kanaï, lui, est un nouvel Ancien, un adolescent désoeuvré qu’un dragon a choisi comme compagnon. Il confirme le rêve d’Abeille puisque le dragon Gringalette parvient à faire émerger les souvenirs enfouis en elle. Kanaï témoigne : « j’ai partagé les souvenirs de l’un sur le cataclysme inconnu qui a détruit la cité ; par ses yeux, j’ai vu la terre trembler et ses semblables s’enfuir - mais s’enfuir où ? »

Alors qu’elle est captive à Clerres, Abeille a la confirmation de ce qui s’est passé. Capra, une des Quatre, se vante de savoir ce qui s’est déroulé. Les Serviteurs, en compétition avec les dragons et les Anciens pour la domination du monde, savaient qu’un drame allait se produire et ont laissé faire, ont laissé les cités des Anciens être détruites. Capra raconte : « la montagne qui explose en gerbes de feu, les tremblements de terre qui ont dévoré les cités des Anciens et les vagues géantes qui ont mis fin à leur emprise sur le monde ».


Anciens et dragons n’ont donc pas été vaincus par des ennemis, c’est la nature qui s’est chargée d’eux.

vendredi 30 juin 2023

L'histoire de Malta (partie 3)

https://duchessix.blogspot.com/2021/03/lhistoire-de-malta-partie-1.html

https://duchessix.blogspot.com/2021/09/lhistoire-de-malta-partie-2.html


Quand le lecteur quitte Malta à la fin des Aventuriers de la Mer, la jeune adolescente impertinente s'est transformée en une Ancienne, en une femme responsable qui a transformé un bon nombre d'épreuves. Malta a, semble-t-il, fait la paix avec les membres de sa famille. Son lien avec Tintaglia lui a fait changer de statut : elle n'est plus une fille de Marchands mais l'ami des dragons.

Les Cités des Anciens racontent l'avènement des nouveaux dragons, leur passage de limaces dépendantes à dragons fiers. C'est aussi le changement des rejetés des Rivages maudits : des esclaves, des enfants rejetés car marqués par des transformations physiques ; ils deviennent ou sont en passe de devenir des Anciens. Mais pour y arriver, ils doivent s'occuper des dragons sans ressources et les mener vers Kelsingra.

Malta, elle, n'est pas chargée de cette mission mais sa situation est précaire. En effet, Tintaglia est venue et a jugé les dragons indignes d'elle. Ils lui font honte en étant incapable de se nourrir eux-mêmes, en étant incapables de chasser. Elle s'en va donc. Pour Malta, c'est un coup dur. Ce n'est pas parce qu'elle est une Ancienne qu'elle est respectée. Sa différence physique ne lui inspire pas nécessairement du respect. Le dragon Sintara résume bien la situation : « certains humains la regardaient avec émerveillement, mais d'autres aussi nombreux, la considéraient avec dédain. Qu'adviendrait-il de Malta, de Selden et de Reyn maintenant que Tintaglia avait abandonné les nouveaux Anciens ».

Pour ne rien arranger, le statut de Reine des Anciens de Malta repose sur peu de choses. Il n'y a pas de légitimité historique, pas de consensus auprès des familles des Marchands. Il s'agit uniquement de la volonté du Gouverneur, un homme politiquement affaibli. Althéa précise bien que « c'est une lubie du Gouverneur de Jamaillia de donner à Reyn et à elle les titres de roi et reine des Anciens. En réalité, ils sont tous deux de souche marchande comme vous et moi, et pas du tout de sang royal ».

Althéa, la tante de Malta, a une relation compliquée avec elle. Les deux se sont longtemps détestées. Le mépris qu'elles avaient l'une pour l'autre était palpable. Mais, frôler la mort à de nombreuses reprises leur a permis de nuancer leurs opinions. Elles ont fini par atteindre un certain niveau d'entente. Tout cela permet à Althéa d'être une observatrice assez intéressante de Malta : « d'après Tintaglia, ils jouiront peut-être d'une existence beaucoup plus longue, mais Malta reste Malta néanmoins ». On pourrait presque croire qu'Althéa n'a pas tourné la page, qu'elle conserve encore de la rancune. Alise le pense presque (« au ton qu'elle employait, on eût cru qu'Althéa le regrettait »).

Un fait est certain. Malta a changé physiquement. Sintara remarque que « elle avait encore bien des années de croissance et de changements devant elle, si elle devait devenir semblable aux Anciens de jadis ». C'est donc un long chemin qui attend Malta même si elle est déjà très différente des Marchands de Terrilville, et plus proche des habitants changés des Rivages maudits. Alise nous fournit quelques éléments de description intéressants : « les écailles, les excroissances inhabituelles, la crête que Malta portait au front, tout cela dénotait un lien avec les dragons. Mais d'autres éléments ne cadraient pas, comme par exemple l'étrange élongation de ses os ». Contrairement aux autres marqués par les Rivages maudits, Malta n'est pas victime de ses différences, elle n'est pas montrée du doigt ou insultée, en tout cas pas ouvertement. On peut penser que son origine sociale de fille de famille de Marchands la protège.

Alise, elle, est à la recherche de son destin. La fille de Marchands a quitté un mariage malheureux pour se consacrer à l'étude des dragons. C'est le rêve de sa vie, ce qu'elle voulait faire depuis des années, et surtout depuis le retour de Tintaglia. Avec Alise, on est presque dans une dimension mythique. Le monde a changé et a pris une direction inattendue : « on eût dit un conte de fées devenu réalité : les serpents de mer, les dragons et les Anciens étaient revenus sur les Rivages maudits ». On apprend alors que Malta est devenue une légende (« Alise s'efforçait de ne pas la dévisager mais ne pouvait s'en empêcher. Tout le monde connaissait l'histoire de Malta Vestrit »).


mardi 27 juin 2023

Un personnage historique : la Fille-au-dragon

Dans la saga de l'Assassin royal, on a l'exemple de deux puissants artiseurs qui vont au bout des choses et sacrifient leurs vies à la pierre et à l'Art : Vérité et Fitz. Ils donnent tout ce qu'ils ont, émotions, souvenirs, corps pour que leur dragon (ou loup) de pierre et d'Art prenne vie. Les deux sont tiraillés par une faim d'art, un besoin inévitable qui les pousse à se rendre dans la carrière et sculpter leur dragon. Cela semble être la fin attendue de tous les artiseurs. Mais on a avec Sel un exemple où les choses se finissent mal. Cela est connu sous le nom de la Fille-au-dragon.

La Fille-au-dragon devait être l'incarnation d'un clan, l’aboutissement d'un long voyage. Elle devait symboliser l'union de plusieurs artiseurs. Mais, cela n'a pas fonctionné à cause de l'égoïsme de Sel, la membre la plus puissante du groupe. La femme a voulu imposer sa volonté au dragon, elle a espéré que le dragon conserve en partie son apparence. Tout cela a mené à un échec : « elle avait cherché à conserver sa forme humaine en se représentant sur le dragon que son clan façonnait autour d'elle (…) la créature était retombée avant même de prendre son envol et s'était renfoncée dans la pierre où elle avait fini embourbée ». La créature est donc restée là, seule, pendant des années à la lisière de la mort. Au contraire des autres dragons, comme celui de Sagesse, la Fille-au-dragon n'a jamais regoûté à la vie. Il y a toujours eu ce sentiment d'inachevé, cette insatisfaction. Cela l'a rongée petit à petit, cela l'a même dévorée. Fitz, ayant à la fois le Vif et l'Art, le sent pleinement ; en étant près d'elle, il sent tout ce qui émane d'elle et tout ce qui est emprisonné en elle (« je perçus le tourbillon de Vif de sa vie qui s'éleva comme une brume et s'approcha de moi avidement. Que de détresse prise au piège »).

Vérité résume parfaitement la Fille-au-dragon. Elle n'est pas seulement un échec, elle est aussi une mise en garde. Elle est la preuve que l'Art et la construction d'un dragon nécessitent un sacrifice ultime, on ne peut rien garder en réserve. Vérité précise donc qu'elle s'est « évertuée à conserver une forme humaine et ainsi elle a manqué de remplir son dragon ; elle est maintenant prise au piège (…) Son sort m'a été un avertissement ».

Tout au long de la saga, la Fille-au-dragon conservera cette aura de danger pour les autres et de malheur envers elle-même. Quand ils font escale à la carrière alors qu'ils cherchent Abeille, Fitz fait la remarque que « ce dragon de pierre me glaçait toujours le sang ».

Oeil-de-Nuit, ce fin observateur des émotions et des créatures, alerte Fitz alors que ce dernier doute de ce qu'il doit faire, forger ou non un dragon. Il ne faut pas perdre de temps, il ne faut pas douter : « nous sommes ici, et c'est le moment ; peut-être avons nous encore le temps et l'énergie de le faire. Je ne tiens pas à rester englué dans la pierre comme la Fille-au-dragon ».

Mais, la Fille-au-dragon n'est pas qu'une créature triste. Elle a conscience de son emprisonnement et veut s'en échapper. Elle est prête à tout pour se sortir de son triste sort, même à se nourrir des émotions des autres. Elle a eu la chance que Fitz déverse sa peine et ses regrets en elle et la rapproche de sa libération. Cependant, ce n'était pas suffisant et elle a voulu profiter de la faiblesse du Fou. En effet, ce dernier s'est pris d'affection pour elle. La douleur et la peine qui résonnaient en elle l'ont attiré. Caudron, une puissante artiseuse, prévient le Fou : « quand vous avez touché la Fille-au-dragon, elle s'est liée à vous par l'Art, et désormais elle vous attire tandis que vous croyez lui rendre visite par compassion ; mais elle puisera en vous tout ce dont elle a besoin pour se dégager de son piège ».

Dans le roman Le prophète blanc, Fitz et le Fou se retrouvent et passent en revue tout ce qu'ils ont fait depuis leur séparation. A cette occasion, Fitz parle à son vieil ami de la Fille-au-dragon. On retrouve à nouveau la crainte que cette chose inspire et tout ce qui émane d'elle. Fitz raconte que « j'avais alors senti la voracité d'un dragon de pierre et l'attrait qu'elle exerce ; il m'eût été facile de laisser la Fille-au-dragon me prendre tout entier ; c'eût été une sorte de libération ». La Fille-au-dragon est donc un bel exutoire pour toutes les peines, elle est une solution de facilité pour ceux qui ont trop souffert.

Mais, il serait injuste de dresser uniquement un portrait négatif de la Fille-au-dragon. Bien qu'elle ne soit qu'une créature de pierre, son charme est indéniable (« elle possédait une beauté à couper le souffle »). Mais, elle n'est pas qu'un monument de grâce, elle a aussi une utilité. C'est grâce à elle que le Fou rejoint Devoir et les autres sur Aslevjal. Pour le Fou, c'est une expérience unique : « j'ai fait un voyage étrange, fou et merveilleux ».

dimanche 27 novembre 2022

La Peste sanguine

Les Aventuriers de la Mer nous permettent de suivre les aventures de la famille Vestrit. Ephron et Ronica ont eu plusieurs enfants et seulement deux sont vivants quand démarre le récit : Althéa et Keffria. Deux filles donc car les fils sont morts lors d'épisodes de Peste sanguine. Cette épidémie a frappé plusieurs fois. Si on ne sait pas trop comment elle se manifeste, comment elle prend naissance, on sait qu'elle est extrêmement létale. La maladie ne fait pas que tuer, elle brise des familles, elle marque durablement dans leurs cœurs et dans leurs esprits ceux qui ont survécu. Il y a clairement un avant et un après comme le pense Keffria : « la Peste sanguine avait mis fin à ces jours heureux. Parfois, Keffria avait l'impression que toute joie, tout enjouement, tout bonheur simple avait péri dans la maison en même temps que ses frères ». Les gens perdent fils, filles, époux, épouses, amis. C'est leur vie qui bascule ; ils perdent quelque chose qu'ils ne retrouvent jamais ou qu'ils ne cherchent même pas à retrouver (« Ronica se rappela soudain que l'année de la Peste sanguine avait pris à Davad tous ses enfants et l'avait laissé veuf. Il ne s'était jamais remarié »). Il n'est donc pas étonnant de voir que la maladie a marqué les esprits des habitants de Terrilville, qu'ils la craignent, qu'ils ont peur de la voir revenir. On en a un bon exemple quand l'inquiétude gagne la ville à la vue de voiles de Chalcède et du Gouverneur : « c'est la Peste sanguine, déclara quelqu'un dans la foule. La Peste sanguine est revenue à Terrilville. »

Les Vestrit ont donc payé un lourd tribut à la maladie. Ils y ont laissé des fils qui auraient pu être utiles au développement des affaires familiales. Ronica, une femme forte, une femme qui sait surmonter l'adversité, est encore touchée, atteinte par ça. C'est probablement le plus grand traumatisme de sa vie. Car, « la Peste sanguine avait emporté tous ses fils, l'un après l'autre, au cours de cette année atroce de maladie, et, aujourd'hui encore, presque vingt ans plus tard, Ronica sentait son cœur se serrer quand elle y pensait ». Les Marchands paient un lourd tribut : la situation est dure pour eux, d'autant plus que certains pensent qu'ils sont en partie responsable de ce qui se passe. En effet, la vitalité de Terrilville repose sur le commerce, et notamment sur les échanges avec les villes du désert des Pluies. Or, dans ces dernières, on creuse pour trouver des objets et autres du temps des Anciens, et on prend le risque de faire remonter la maladie. C'est en tout cas ce que pense l'éploré Davad Restart : «  sa femme et ses enfants avaient péri, des années auparavant, quand les habitants du désert des Pluies avaient amené avec eux la Peste sanguine. Il y avait eu tant de morts, alors, tant de morts. La peste l'avait épargné lui, avec cruauté, l'avait laissé seul en tête à tête avec ses souvenirs ». Ce point de vue est partagé par d'autres. C'est le cas d'Ephron Vestrit (« depuis l'époque de la Peste sanguine, il avait toujours refusé de remonter ce fleuve »). C'est un choix significatif car naviguer sur ce fleuve aurait sans doute permis à sa famille de ne pas sombrer. Mais, il a tellement été marqué par ce qu'il a vécu qu'il a préféré renoncer. Des années plus tard, Keffria demande à sa mère si son père pensait « que la peste sanguine était d'origine magique ». En réalité, on comprend que Davad, Ephron ont besoin de trouver un coupable à leur détresse. Il leur faut quelqu'un ou quelque chose à blâmer.

Pour d'autres, la Peste sanguine est une opportunité. Hest, un habitant du désert des Pluies de Terrilville, a vu là la chance d'écrire son destin. : « trois fils étaient morts avant lui, emportés par la Peste sanguine, et lui avaient permis d'endosser le rôle d'aîné et d'héritier ». Sans cela, il aurait été relégué loin dans les affaires familiales. C'est aussi le cas, à un niveau supérieur, des Quatre de Clerres qui voient en la peste un moyen d'éliminer leurs ennemis, de les frapper durement. Par conséquent, ils n'ont rien dit aux Anciens alors qu'ils savaient qu'elle allait frapper (« nous étions au courant de la Peste sanguine avant qu'elle ne fasse sa première victime »).

On sait que la Peste sanguine ne se limite pas à Terrilville. Elle a touché des villes qui appartenaient aux Anciens. Là encore, l'épidémie a été dévastatrice (« la maladie y trouva le moyen de pénétrer l'enceinte et tous les habitants y périrent dans la seconde vague de la Peste sanguine »). Elle a touché aussi Chalcède comme le rapporte Burrich (« c'est ainsi que l'épidémie de Peste sanguine a débuté quand j'étais enfant. Elle a tué tous ceux que j'aimais, Molly » et « la peste sanguine a ravagé Chalcède ; je n'y avais jamais été confronté, elles en sont mortes toutes les deux et je me suis retrouvé seul. Alors je me suis fait soldat »). Burrich a perdu sa mère et sa grand-mère ; isolé, il s'est retrouvé soldat et cela a fini par le guider vers le prince Chevalerie. Encore une fois, la peste brise une vie et oriente un homme vers un autre chemin.

dimanche 4 septembre 2022

Kelsingra, un mythe ?

 

Dans les romans des Cités des Anciens, nous suivons principalement des dragons. Ce ne sont pas des créatures remarquables, majestueuses : elles sont égoïstes, attardées physiquement. Elles sont dépendantes de la bonne volonté des humains de les nourrir. En réalité, les dragons sont devenus un poids, un fardeau que les humains, les Marchands en tête, ne veulent plus supporter. Ils cherchent à s'en débarrasser, à les éloigner. Mais comment et où ? Car les terres sont désolées, il est déjà compliqué de nourrir les humains qui y vivent. Alors, les Marchands proposent à des jeunes gens désœuvrés de s'occuper des dragons, de les emmener loin.

Ce sont les dragons eux-mêmes qui proposeront une destination : Kelsingra. On comprend que Kelsingra est une cité mythique, et aujourd'hui disparue. La géographie montre que la terre a grandement changé, que sans aucun doute des catastrophes ont eu lieu. Leftrin, un capitaine de vivenef, nous informe que « deux autres cités des Anciens, se sont enfoncées dans la terre ou ont été ensevelies (…) le même phénomène a pu se produire pour Kelsingra (…) on sait qu'un énorme cataclysme a frappé le pays il y a très longtemps ; il a provoqué la disparition des Anciens et la quasi-extinction des dragons ; il a tout changé. » Très rares sont les humains qui ont des souvenirs ou ont trouvé des traces de Kelsingra. Pour les dragons, la situation est différente puisqu'ils ont les souvenirs des dragons qui ont existé avant. Mais, ces dragons-là ne sont pas que des ombres d'eux-mêmes, ils ont également une mémoire incomplète. Mercor a une vision idéalisée et biaisée de Kelsingra, sans doute qu'il s'est forgé une image plus belle que la réalité. Surtout, il cherche à convaincre les autres dragons de la nécessité de partir, lui a bien senti que le vent a tourné et que les humains ne veulent plus s'occuper des dragons. Il s'exclame alors qu' « aucun de nous ne t'oublie, pas même ceux qui ne veulent se souvenir ! Kelsingra, berceau des Anciens, cités de puis aux eaux d'argent, de vastes places de pierre baignées par le soleil d'été et des collines giboyeuses. » Sintara se rappelle d'un temps plus simple, d'une époque où des dragons n'étaient pas réduits à se comporter presque comme des proies : « des souvenirs de la cité la submergèrent (…) elle avait été dessinée pour refléter la cohabitation harmonieuse des Anciens et des dragons. » Mais, il y a un souci comme le remarque un dragon : « nous ignorons son emplacement, et nos souvenirs ne servent à rien pour la localiser. »

C'est là qu'Alise, une Marchande, entre en jeu. La jeune femme cherche à échapper à un mari manipulateur et à combler sa passion des dragons. Elle les étudie, elle rassemble tous les documents qu'elle peut les concernant. En arrivant à Cassaric, Alise tombe sur Malta Vestrit et des Marchands en plein débat : ils se demandent ce qu'il faut faire des dragons. Le consensus est donc de leur trouver de nouvelles terres, de faire en sorte qu'ils s'éloignent et qu'ils ne pèsent plus sur le développement des villes. Ils ont également entendu les dragons et leurs rumeurs : Kelsingra. La cité fait saliver les Marchands : ce n'est pas seulement l'opportunité de se débarrasser des dragons mais aussi de faire le commerce de biens, objets hypothétiquement trouvés. Mais, comme pour les dragons, la même question se pose : où est Kelsingra ? Alise ne peut que leur donner une réponse incomplète : « je ne puis vous répondre avec précision. Autant que je sache, on n'a jamais découvert de carte des zones que nous regroupons aujourd'hui sous le nom de désert des Pluies. » Pour autant, Alise est convaincue que Kelsingra existe (« j'ai relevé suffisamment de références de Kelsingra pour savoir qu'elle a existé -et qu'elle existe encore quelque part »). Retrouver Kelsingra sera donc un réel défi, non seulement pour les humains mais aussi pour les dragons. Car, en plus, parmi eux, certains ont baissé les bras. Ils ont abdiqué ; on sent le dragon Sestican résigné quand il dit que « ils ont besoin autant de nous de terres sèches et sans limite. S'ils pouvaient voyager dans cette directions, ils l'auraient fait depuis longtemps, et, si Kelsingra existait encore, ils l'auraient découverte. »

Retrouver Kelsingra sera donc ardue. La ville est prometteuse et alléchante. Ce n'est pas qu'un nouveau départ pour les dragons mais aussi pour les gardiens chargés de prendre soin d'eux (Sylve : « Graffe affirme qu'on put changer les règles, qu'une fois à Kelsingra, nous en ferons notre ville où nous vivrons avec nos dragons – et où nous édicterons nos propres lois absolument sur tout »).

mercredi 5 mai 2021

Dragons contre Serviteurs

 Il est assez difficile de dresser une chronologie précise des événements qui se sont déroulés il y a des années dans le Royaume des Anciens. La première référence que nous avons des Anciens se situe dans la saga de l’assassin royal : Le Fou et Kettricken tentent de sensibiliser les Loinvoyant puis plus tard Vérité partira à leur recherche. S’enfonçant dans les Montagnes, il sera incapable de les trouver. Il finira par construire son dragon de pierre et d’Art, comme le roi Sagesse avant lui.

Tout semble se résumer à une lutte d’influence entre les Quatre (et les Blancs, et les Serviteurs) et les Dragons (et les Anciens). Les Serviteurs s’établissaient au sud, Clerres étant leur capitale. Ils cherchaient à accumuler des richesses économiques et peser sur le monde, ils volaient des œufs de Dragons par exemple (vendaient leurs coquilles, en faisaient grandir d’autres pour en faire des potions ou des médicaments) et ont détourné le rôle des Prophètes Blancs. Leur principal opposant était donc l’alliance entre les Anciens et les Dragons, surtout les Dragons qu’il était inenvisageable de contrôler.

Si on se base sur les explorations et un rapport d’ Umbre, le territoire contrôlé par les Anciens était assez vaste et recouvrait des zones que le lecteur connaît bien, puisque ce sont là que se déroulent une bonne part des aventures :  « la salle de la carte d’Aslevjal montrait un territoire qui comprenait la moitié des Six-Duchés, une partie du Royaume des Montagnes, une vaste fraction de Chalcède et des terres de la part et d’autre du fleuve du désert des Pluies. Je pense qu’il s’agit du domaine sur lequel régnaient jadis les Anciens ».

Où sont donc passés les Anciens ? Qu’est ce qui a pu mener à leur disparition ? Pourquoi était-il si difficile de trouver trace des Anciens, notamment de Kelsingra ? On se rend compte que leur absence et les particularités géographiques de la région des Pluies sont liées. Il y a eu une catastrophe. On a plusieurs témoignages qui nous donnent une idée assez précise de ce qui s’est déroulé.

Capra, une des Quatre, confirme la rivalité entre Anciens et Serviteurs. Les événements les ont bien arrangés. Il semblerait que la nature se soit déchaîné contre les Anciens, on lit que « la montagne qui explose en gerbes de feu, les tremblements de terre qui ont dévasté les cités des Anciens et les vagues géantes qui ont mis fin à leur emprise sur le monde ».

Prilkop, un ancien Prophète blanc, et présenté comme l’Homme Noir, donne un même compte-rendu de la situation : « les dragons et la plupart de leurs serviteurs, les Anciens, avaient péri lorsque la terre avait tremblé, s’était fendue, et que les montagnes avaient vomi de la fumée, du feu et des vents empoisonnés dont l’impact brûlant avait abattu les arbres et détruit toute végétation. »

Umbre a exploré Aslevjal et en a rapporté des cubes de mémoire et c’est par son intermédiaire que nous en apprenons le plus sur l’ancienne civilisation des Anciens. Lui aussi rapporte l’importance de la catastrophe qui a tout détruit, ne laissant aux Anciens et aux Dragons que très peu de chances de survivre (« c’est au cours de l’été que la montagne brûla pour la première fois (…) ce n’était pas que la première fois que le sol tremblait sous nos pieds (…) la pluie qui s’abattit sur la ville était un mélange d’eau et de sable noir (…) des oiseaux sans vie tombaient du ciel et les poissons s’échouaient sur les rives du fleuve ». La ville évoquée ici est Kelsingra. Retrouvée par la bande d’adolescents qui s’occupent des nouveaux dragons, elle est un des vestiges que les héros ont retrouvé des Anciens (avec la route d’Art, les poteaux et les mémoires altérées des dragons et vivenefs).

Pouvant prédire plus ou moins correctement l’avenir grâce aux rêves des Prophètes, les Serviteurs n’ont rien fait pour empêcher la disparition de leurs ennemis. Capra le dit clairement, elle affirme que « nous savions que ces événements allaient se produire ! S’ils nous avaient été un peu plus utiles, peut-être les Anciens en auraient-ils aussi été informés ». Clairement, les Quatre ne veulent pas que les Dragons reviennent, ils en ont peur (« les dragons ne pardonnent pas et ils n’oublient pas »). C’est pour cela qu’ils font tout pour empêcher leur retour. 

Les Marchands de Terrilville et du désert des Pluies étaient une menace car ils vivent, en partie, sur les anciennes terres des Anciens. Il faut donc tout faire pour que ça n’arrive pas. Ronica Vestrit et Davad Restart, dans les Aventuriers de la Mer, nous apprennent que la Peste sanguine a dévasté les rangs des Marchands, tuant de nombreux filles et fils. Si la maladie a pris ces gens-là par surprise, ce n’est pas le cas pour les Quatre qui savaient ce qui allait se passer (« nous étions au courant de la Peste sanguine avant qu’elle ne fasse sa première victime »). Plus au nord, ils ont tout fait pour plonger les Six-Duchés dans une guerre civile. Ils désiraient qu’ils soient occupés dans une guerre interne et que cela les empêche de regarder ce qui se passe ailleurs, ainsi que mener à la division des Loinvoyant. Prilkop précise alors que la Femme Pâle est envoyée chez les Outrîliens et les Pirates Rouges pour atteindre ces objectifs : « elle souhaitait faire éclater les Six-Duchés en petits États qui se chamailleraient, et s’assurer ainsi que la magie ancienne des Anciens ne réapparaîtrait pas dans la lignée des Loinvoyant ».

Et, l’histoire a montré que les Serviteurs ont eu raison de se méfier de la vengeance des Dragons. Glasfeu fut pendant longtemps le dernier des Dragons. La tête embrumée, il pensa au suicide et finit par se plonger dans les glaces d’Aslevjal. Les derniers moments du dragon noir furent tragiques. Il est manipulé, sans envie (« te rappelles-tu comment tu nous as fait mourir avec un festin de bétail empoisonné ? (…) Comment, alors que je me battais contre vous, vous m’avez empli l’esprit d’une malédiction ? Enterre-toi dans la glace ! » 

Et bien entendu, les nouveaux dragons règlent leur compte. Ils détruisent la cité de Chalcède qui a osé attaquer Tintaglia et Glasfeu (cf. les événements des Cités des Anciens) et s’acharnent sur Clerres, juste après avoir tué les Abominations qui s’emparaient d’œufs de serpents sur l’île des Autres (le lieu où Tintaglia va pondre ses œufs). 

Clerres n’avait aucune chance d’échapper au courroux des Dragons. Il ne fallait pas seulement détruire ceux qui les avait presque éliminés, il y avait également une question de fierté en jeu (Tintaglia : « je brûle de rage à l’idée que, pendant des générations, ils ont cru pouvoir commettre leurs injustices sans avoir à payer les conséquences »).

vendredi 2 avril 2021

Souvenirs et vengeances

Je trouve intéressant le parallèle entre la fin de l'Assassin royal et la fin des Aventuriers de la Mer.
 
Dans les derniers moments de l'Assassin Royal, alors que le groupe de Vérité est dans la carrière, Fitz se vide de ses sentiments dans la Fille-au-Dragon. Il y laisse, entre autres, de souvenirs de Molly, de Chevalerie ou de sa mère. Le Fou lui dit qu'il en paiera les conséquences plus tard, son compagnon de Vif Oeil-de-Nuit le supplie de ne pas aller trop loin car il ne veut pas être lié à un forgisé. Et, en effet, cela a un fort impact sur la future vie de Fitz. Alors qu'il aurait pu se réinsérer dans le monde, il décide de parcourir le monde. Et quand il revient dans son pays natal, il se cache dans un coin paumé et maudit (près de Forge). C'est un peu comme si se vider lui avait ôté de la sociabilité.

Dans les Aventuriers de la Mer, Althéa est violée par Kennit. La douleur, la peine, les souvenirs la détruisent petit à petit. C'est Parangon qui prendra les choses en main en lui enlevant toutes les émotions qui attachées au viol. Les vivenefs absorbent les souvenirs de leurs maîtres (via le sang), les Dragons mangent les cocons non éclos et parfois des corps de gens qu'ils considèrent (Akennit par exemple). Dans tous les cas, cela permet à Althéa de poursuivre son chemin avec Brashen.

Cela ne s'arrête pas là, puisque dans Adieux et retrouvailles, le Fou rend à Fitz tout ce dont il s'était débarrassé des années plus tôt. Fitz vient de ramener le Fou à la vie, ils se reposent dans la carrière et suite à un échange de baisers Fitz hérite enfin de son passé. C'est important car Fitz décide enfin d'aller voir Molly. Il ne va pas fuir avec le Fou (même si l'idée l'a effleuré), non. Il décide d'aller là où des gens l'attendent et possiblement l'aiment. Il ne se coupe pas du monde. Il fait connaissance avec sa fille Ortie (péniblement ) et épouse Molly.

J'ai toujours considéré Kennit comme un salopard. On ne peut pas excuser ce qu'il a fait à Althéa, même si son histoire personnelle pourrait pousser à relativiser : Igrot a sans cesse abusé de lui et a même tué deux fois le jeune homme. Parangon l'a sauvé (ce sont d'ailleurs les conséquences qui contribueront à faire du Parangon une vivenef folle : Kennit tuera le capitaine Igrot de ses mains, et son sang souillera le pont du bateau et pénétrera donc Parangon).
Pour autant, le passé de Kennit est donc tragique et le lecteur a un très bon ressenti de ce Kennit a vécu dans le chapitre 2 du Destin de l'assassin. Même Fitz qui a vécu son lot de choses horribles est submergé par les souvenirs que lui montrent Parangon.

A différents endroits du monde, des choses semblables se produisent et les gens réagissent différemment. Il ne doit pas y avoir un personnage avec une vie "propre" dans tout l'univers créé par Hobb (Royal à la rigueur, mais il a perdu sa mère). C'est Elliania qui se retrouve fiancée à un prince qu'elle ne connaît pas à cause de la volonté des Quatre, c'est Thymara qui dépasse son statut d'esclave pour devenir Ancienne, c'est Persévérance qui se relève de ce qu'il a vécu à Flétribois pour sauver Abeille. Et souvent, surtout quand ils ont fréquenté Fitz, le Fou, un Loinvoyant ou un Dragon, ces personnages cherchent la vengeance. C'est pour ça que les Iles des Outrilliens sont détruites, tout comme Clerres, la capitale de Chalcède. Et c'est pour ça que la guerre et la violence règnent dans ce monde.  Caudron, Prilkop et Fitz l'ont bien compris : la vengeance appelle la vengeance dans un cycle sans fin.

Si on parle de vengeance, le personnage d'Elliana est éclairant. Son pays a été détruit par les Six-Duchés à la fin de la guerre. Elle a fini par épouser Devoir, le fils de l'homme qui a détruit ses îles. Elle a vu Fitz et Devoir la venger de ce que la Femme Pâle a fait à son clan. On aurait pu croire que cela s'arrêtait là, que sa colère était assouvie. Mais quand Abeille a été enlevée, elle fut la plus vindicative (« une vengeance sanglante et méritée contre ceux qui ont volé une fille de notre de sang, comme celle qu’il a exercée quand la Femme Pâle a volé ma mère et ma soeur »).

Et, donc, Fitz et le Fou ont sauvé Abeille. Ils ont aussi participé à venger les Dragons du mal que leur avaient fait les Serviteurs des siècles avant… Les Serviteurs et les Anciens (et donc les Dragons) étaient pris dans une sorte de rivalité et les premiers nommés ont tenté d’empoisonner des Dragons et n’ont rien fait pour prévenir les Anciens du cataclysme qui les a frappés. Les villes des Anciens furent détruites et le climat à jamais modifié (d’où les Rivages Maudits). Glasfeu et les autres Dragons ont donc consciencieusement détruit Clerres.


mercredi 20 janvier 2021

Le monde de Tintaglia

Tintaglia apparaît pour la première fois dans les Aventuriers de la Mer. Elle y devient un acteur important en permettant aux gens de Terrilville de se défaire des navires chalcédiens. Elle doit tenir compte des besoins des humains pour atteindre ses propres objectifs, le retour des dragons. Tintaglia revient à la fin du second cycle de l’Assassin royal lorsque Fitz, Devoir et les autres tentent de libérer Glasfeu des glaces d’Aslevjal. On la retrouvera plus tard dans les Cités des Anciens, chassée et mise à mal par des individus de Chalcède. Enfin, elle portera la vengeance des dragons dans le Fou et l’assassin : elle participera à la destruction de Clerres et des Serviteurs.

Dans les Aventuriers de la Mer, certains personnages voguent sur des vivenefs, des bateaux magiques ; d’autres ont des liens avec des gens du Désert des Pluies. Faire face à des choses qui sortent de l’ordinaire ne donc doit pas être nécessairement dérangeant pour eux. Mais, la chose est différente avec un dragon. D’autant plus que le dragon a une volonté propre, des demandes ou des exigences. C’est encore plus renforcé avec les circonstances du retour de Tintaglia : elle revient dans un monde totalement différent de ce qui lui reste des souvenirs des anciens dragons. 

Humains ou animaux doivent s’habituer à une nouvelle force, une nouvelle menace et ils doivent le faire vite. Car Tintaglia a l’intention de rappeler qui elle est (“les dragons avaient-ils disparu depuis si longtemps du monde que les bêtes à sabots aient ainsi renoncé à se méfier du ciel ? Elle allait bientôt leur apprendre”). 

Très vite, on se rend compte que Tintaglia est arrogante et que, pour elle, les humains doivent la servir. Elle se moque de savoir s' ils sont en pleine guerre ou s’ils sont occupés. Elle n’a pas non plus conscience qu’elle a en tête un monde qui n’existe plus, qui a profondément changé : les Anciens (ceux qui vivaient à proximité des Dragons) ont disparu. Les témoignages sur ce qu’ils furent sont très rares, on l’a bien vu dans l’Assassin royal quand Vérité s’est lancé à leur recherche. 

En tout cas, Tintaglia n’est pas contente lorsqu’elle est à Trois-Noues : “comment osaient-ils traiter un dragon de la sorte ? (...) quand elle avait survolé la cité en rugissant pour faire comprendre aux habitants qu’elle allait atterrir, ils ne s’étaient pas donné la peine de débarrasser le quai.”

Les motivations de Tintaglia sont claires : permettre aux serpents de construire leur cocon puis de se transformer en dragons. Pour cela, elle doit affirmer sa souveraineté. Elle a besoin de reprendre confiance en elle, de montrer qu’elle est la dominante. Il ne suffit pas de le proclamer par la parole ou de charmer les humains, il faut le montrer. C’est pour ça qu’elle défie de grands prédateurs et éprouve une immense fierté à les abattre (“la lutte assouvit quelque chose dans son âme. C’était la preuve qu’elle n’était plus une créature impuissante, implorante, prisonnière dans le cercueil de son propre corps”). Elle prend ce qu’elle veut quand elle veut. C’est la logique du dragon.

Petit à petit, elle gagne en certitude et montre aux humains qu’elle est une créature avec laquelle ils doivent compter, et mieux encore, selon elle, à qui se soumettre. Comment ne pas comprendre autre chose quand elle affirme à Reyn que “ les dragons vont reprendre leur véritable place comme Seigneurs des Trois Règnes. Nous régnerons à nouveau sur le ciel, la mer et la terre”. 

Elle se moque des prétentions des hommes qui construisent des pays et se croient propriétaires de ce qui est dedans (“la Terre des Dragons ? Comme s’il n’y en avait qu’une, un espace délimité par des frontières”). On peut d’ailleurs trouver un écho à ce que dit le Fou dans le troisième chapitre du roman Le dragon des glaces : “vous ne possédez pas la terre à laquelle vos corps finissent par retourner, et elle ne garde pas souvenir des noms que vous lui donnez.”

Tintaglia n’a pas une grande considération pour les hommes et les femmes. Il faudra attendre les livres du Fou et de l’assassin pour comprendre pourquoi. On comprend que les Serviteurs de Clerres ont failli détruire les Dragons. Ils ont si bien réussi qu’ils ont forcé un Glasfeu attaqué physiquement et mentalement à se cacher dans les glaces d’Aslevjal. Le dernier des dragons vivants avait disparu et la Femme Pâle a été chargée de le surveiller. 

Dans le tome Sur les rives de l’Art, Tintaglia exprime clairement à Fitz que le temps est à la vengeance : “les Blancs et les Serviteurs ont fait grand tort aux dragons. Je brûle de rage à l’idée que, pendant des générations, ils ont cru pouvoir commettre leurs injustices sans avoir à payer les conséquences (...) quand nous arriverons là-bas, nous la détruirons pierre par pierre”.

Malgré tout, même si elle a peu de considération pour l’espèce humaine dans sa globalité, il y a quand même quelques individus dont elle se souvient ou qu’elle tolère près d’elle.

C’est par exemple le cas de Malta qui a contribué à sa libération. Certes, Reyn doit user de vaillants arguments pour la convaincre, mais elle finit par aider à contrecœur (“très bien, insecte, je vais t’aider à la retrouver”). Et Mata sera la Reine des Anciens.

C’est aussi le cas d’Ortie. La fille de Fitz et Molly a permis à Tintaglia de retrouver Glasfeu. Mais, comme l’a compris Fitz, “les dragons ont des dettes ; ils ne les paient pas, c’est tout”. Est-ce la conséquence d’une trop grande fierté ou d’un mépris ? Peu importe, le fait est là, Tintaglia est très réticente à remercier ces humains, cette nouvelle génération d’humains en tout cas ou même simplement à se souvenir qui ils sont. Pour en revenir à Ortie, elle avait harcelé Tintaglia pour qu’elle respecte sa part du marché (poser sa tête sur la pierre d’âtre de Zylig pour permettre à Devoir de gagner son pari). Quand Fitz évoque Ortie, ce sont tout de suite des termes désagréables qui, en fait, sont une sorte d’hommage. Elle commence par dire que “rares sont les humains que je connais, moucheron.” Puis, “Elle. Ce n’est pas un moucheron celle-là, c’est un taon, un taon qui pique, qui bourdonne et qui suce le sang”. Tintaglia se souvient bien d’Ortie.

C’est aussi Selden Vestrit. Il a succombé au charme du dragon, il l’admire, la vénère. Il est admiratif et Tintaglia perçoit ses sentiments (“elle regarda ce petit être avec tendresse. Un papillon, condamné à une vie si brève, et pourtant il se tenait devant elle, sans crainte, et il l’adorait”).

Notons au passage que Tintaglia aborde souvent un vocabulaire lié aux insectes pour parler des hommes, sans doute pour bien mettre en avant leur petitesse et leur insignifiance.

Tintaglia est fortement ancrée dans son présent. Elle a une tâche à accomplir et pour cela elle peut compter sur les souvenirs des dragons qui ont existé avant elle. Ils contribuent sans doute à lui faire ressentir une forme de nostalgie, la pensée d’un passé qu’elle n’a pas connu. Cela lui rappelle qu’il fut un temps où quelques humains et des dragons avaient créé des liens spéciaux : “il y avait une époque (...) où l’essence des dragons s’était mêlée à la nature des hommes, et les Anciens avaient procédé à ce mélange fortuit”. Malheureusement pour elle, dans les Aventuriers de la Mer, il n’y a pas d’Anciens. Il faudra attendre les romans des Cités des Anciens pour en voir enfin. Ils sont des esclaves, des gens sans avenir à qui on donne une tâche ingrate. Ils finiront par se montrer à la hauteur de la situation et à gagner l’estime et le respect des dragons.

Les humains ne sont pas tous des Anciens et le dédain est manifeste. On peut lire dans les Aventuriers de la Mer qu’elle se moque royalement de ce que font les humains si ce n’est pas tourné vers elle (“la volonté d’un dragon prime sur tous les buts médiocres des humains. Vous allez mettre fin à ce conflit et tourner votre attention sur mes désirs”). Elle leur accorde quelques mérites, ils savent détruire et construire et ces talents seront utiles pour aider les serpents et futurs dragons (“les humains ont toujours été des bâtisseurs et des terrassiers. Il est dans votre caractère de façonner la nature à vos propres fins. Cette fois, vous allez façonner le monde selon mes besoins”). Elle a bien conscience qu’il sera très compliqué de les changer, elle est même fataliste : “les hommes continueront à se quereller entre eux pour savoir qui doit récolter et où, quelle vache appartient à qui. Ainsi va le monde des hommes”.

Si Tintaglia se sent supérieure aux hommes, ce n’est pas seulement parce qu’elle est une grande prédatrice mais surtout parce que sa vie est bien plus longue que la leur et bien moins fragile. Elle peut traverser les époques là où la vie d’un homme s’éteint rapidement. Elle blesse presque Malta en le lui rappelant (Malta était inquiète de ne pas la voir). Elle lui affirme sans ménagement que “les dragons ne comptent pas le temps selon les infimes gouttelettes de jours qui paraissent si importants aux humains”.