Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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dimanche 15 juin 2025

Sédric, un bon ami ?

De grands bouleversements sociaux sont en cours le long du désert des Pluies, les dragons sont de retour, les Marchands tentent de conserver leur pouvoir. Mais, au-delà de ces phénomènes, la vie des gens continuent. Ils s’aiment et se détestent, tentent de construire leur vie. C’est le cas d’Alise, une jeune femme que sa famille presse de trouver un mari. Elle ne peut décemment pas se contenter d’étudier les dragons. Elle croit trouver un bon parti lorsque Hest la demande en mariage ; elle accepte surtout que Hest est un bon ami de Sédric… Mais, elle ne sait pas que Hest aime les hommes et que Sédric est un de ses amants. Alise est donc trompée à bien des sens.


Alise et Sédric se connaissent depuis longtemps. L’un et l’autre sont de bons amis. A une époque où ils étaient plus ou moins tenus à l’écart par leurs pairs, ils ont trouvé du réconfort ensemble. Alise parle de lui en termes positifs en affirmant que « Sédric a toujours été gentil avec ». Elle pense même qu’il a une injuste mauvaise réputation (les parents de Sédric lui reprochent de passer trop de temps de façon indolente) ; elle ose dire que « c’est un charmant jeune homme qui ne manque pas de perspectives d’avenir ».

Etant donné la façon dont Alise parle de Sédric, on peut se demander si elle souhaitait que leur relation aille plus loin et dépasse le cadre de l’amitié. La réponse est négative. Certes, « elle avait toujours eu de la sympathie pour lui, et même un petit sentiment dans son adolescence », mais cela s’arrête là. Il n’y a pas d’amour caché ou de sentiments refoulés. De toute façon, si Alise n’avait pas été pressée par sa mère, elle n’aurait sans doute jamais cherché un mari. Alise est alors reconnaissante pour Sédric, il lui alors retiré une épine du pied en la présentant à Hest (« elle restait ahurie qu’il eût pu inciter son ami à la considérer comme une possible épouse »). Bien entendu, Alise ne sait pas que Sédric et Hest ont des intentions cachées.

Même si il participe à une tromperie, Sédric est quand même reconnaissant. Il sait qu’Alise a été une super amie, qu’elle lui a évité les affres de la solitude lorsqu’il était plus jeune (« elle venait voir mes soeurs quand nous étions plus jeunes, et elle me traitait avec gentillesse à une époque où les autres filles me regardaient comme un pestiféré »).

 

La relation entre Sédric et Hest n’est pas cachée. Tout le monde sait qu’ils sont amis même si personne ne sait qu’ils sont amants. La mère de Alise précise que « Hest et lui sont les meilleurs amis du monde depuis des années. J’ai entendu dire que le Marchand Meldar s’était vexé quand Hest a proposé à Sédric une place chez lui ». Sédric vit avec et chez Hest.

Hest a lui aussi ses devoirs. On le presse de prendre épouse et d’avoir des enfants. Lui qui n’est pas attiré par les femmes traîne des pieds. Il se sent coincé jusqu’à ce que Sédric lui propose une solution : épouser Alise.

Sédric commence à avoir quelques remords quand il se rend compte qu’Alise n’est pas si heureuse. Hest lui rappelle alors que c’est son idée, que c’est Sédric l’instigateur de toute cette mascarade : « pourquoi m’avoir donné cette idée si tu ne voulais pas que je la mette en pratique ? ». Sédric est donc le créateur et le complice de cette arnaque sentimentale. Et même si il est triste pour son ami, il ne faut pas négliger le fait qu’il profite de tout ça au quotidien. Il continue à prendre du bon temps avec Hest, il continue à voyager. D’ailleurs, Hest le lui fait remarquer : « la vie continue pour nous ; nous sommes libres de voyager, de nous amuser, de sortir avec nos amis - nous n’avons pas à changer de mode d’existence ».

Sans le savoir, Alise sert donc de couverture à Hest et Sédric. Elle est une épouse qui sert d’excuse ; pire elle est maltraitée par son mari qui l’humilie verbalement, la rabaisse et ne lui montre aucune tendresse quand ils font l’amour. 


Lorsqu’Alise a des soupçons sur une possible aventure de Hest, elle soupçonne qu’il est avec une autre femme. Elle est loin de savoir que Hest aime les hommes, et encore moins son meilleur ami. Elle confronte même en lui demandant si il la trompe. Or, Hest est suffisamment intelligent et suffisamment doué avec les mots pour se sortir de ce mauvais pas. Il implique Sédric et les deux trompent la pauvre Alise. Il joue adroitement avec les mots en questionnant Sédric (« Regarde Alise dans les yeux et dis-lui franchement : ai-je une autre femme dans ma vie ? »). Une autre femme ; Sédric ne peut que répondre non et l’énorme mensonge continue.

Bien entendu, on pourrait reprocher à Alise sa naïveté ou son aveuglement. Son cerveau refuse de voir que Sédric et Hest sont plus que des amis. Elle affirme que « c’est un ami d’enfance, et je me réjouis que Hest et lui s’entendent si bien ». Peut-être que, dans sa vie conjugale si morne et si triste, la présence de Sédric lui offre un peu de chaleur et d’amitié…


Quand Hest se moque d’Alise et de sa passion pour les dragons, Sédric esquisse un signe de révolte et d’insoumission. Il ose tenir tête à Hest en lui rappelant ses obligations : « tu n’as pas le droit de le lui interdire ; ce n’est pas juste, et c’est déshonorant pour toi de feindre de ne pas te rappeler ta promesse - déshonorant et indigne de toi ». Pour un homme qui a toujours vécu dans l’ombre et sous l’emprise, ce n’est pas un geste anodin. Mais, Hest n’est pas un individu que l’on peut convaincre. Vexé, il remet même en cause la nature de l’amitié entre Sédric et Alise. Il pense qu’Alise s’est servie de Sédric, qu’elle a un aspect pervers et manipulateur que Sédric refuse de voir. Il affirme à Sédric que « tu persistes à la voir comme la petite fille innocente à qui tu as offert ton amitié alors personne ne voulait te fréquenter , et elle l’a peut-être été à une époque, encore que j’en doute ; elle cherchait seulement à se montrer gentille avec un garçon aussi maladroit et aussi seul qu’elle ».


Fâché, Hest force Sédric à accompagner Alise dans sa folle étude des dragons. Sédric est tout sauf enthousiaste de quitter son confort. Sur le bateau, il se comporte comme un goujat, comme un individu sans éducation. Alise remarque son impolitesse (« une fois qu’ils eurent embarqué sur le Parangon, loin de retrouver sa gaieté, il avait passé les premiers jours du voyage enfermé dans sa cabine sous prétexte du mal de mer »).

Pire, Alise fait la connaissance de Leftrin et on comprend très vite que le capitaine du Mataf est attiré par Alise. Sédric se moque de cet homme : il le trouve grossier, vulgaire. Il rigole de sa façon d’être, de son comportement, de son aspect rustique. Il ne le fait même pas discrètement puisque Alise le remarque (« il avait dû réprimer un éclat de rire devant les efforts de l’homme pour étaler son charme ; à sa propre surprise, Alise s’offensait de ce que Sédric s’amusât du capitaine. Elle jugeait son attitude cruelle et mesquine »). Sédric a beau avoir été forcé, rien ne justifie qu’il reporte sa colère sur Alise.

mardi 11 juin 2024

La relation entre Sédric et Carson

On peut retenir de Sédric sa trahison envers Alise, son amie d’enfance : il s’est joué d’elle et a permis à l’infâme Hest de tromper sa femme. On peut aussi retenir son attitude avec les dragons, lui qui les a longtemps vus comme des créatures ridicules et a même voulu commercer leurs organes et leur sang. On peut être plus positif et observer la façon dont il s’est racheté, en partie, vis-à-vis d’Alise en tenant tête à un Hest débarquant à Kelsingra. Mais, ce qui définit le mieux Sédric est sa relation avec Carson ; elle illustre la façon dont il change et comment il finit par accepter ce qu’il est.


Quand Carson est introduit dans le récit, c’est de façon assez négative en apparence. C’est Leftrin qui présente son vieil ami à Alise. Même si ses mots peuvent paraître dépréciateurs, on sent derrière l’affection qu’il a pour un de ses plus vieux compagnons. Il dit Carson Lupskip qu’il est un « chasseur, fanfaron et ivrogne, pas nécessairement dans cet ordre ». D’ailleurs, on sent que Leftrin ou Carson sont des hommes bourrus, ce qui n’est pas nécessairement négatif. Ce sont des hommes qui ont passé leur vie à naviguer sur des eaux, notamment l’hostile fleuve du désert des Pluies. Ils n’ont pas pu acquérir la subtilité, les manières d’un Marchand. Sans doute ne le désirent-ils même pas.

Cet aspect direct se remarque quand Carson aperçoit Sédric pour la première fois. Là encore, on peut penser qu’il manque de finesse : « qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Carson à mi-voix, un sourire s’élargissant lentement sur ses lèvres ». Ce sourire peut être considéré comme moqueur puisque Sédric s’intègre très mal dans ce nouvel environnement. On peut aussi penser, avec le recul de la lecture, que c’est le premier signe que Sédric plait à Carson.

Sédric perçoit également un aspect ambivalent chez Carson, il ne sait pas comment le juger. Ce n’est pas que Carson le met mal à l’aise, c’est plus qu’il éveille en lui des choses inattendues (« le chasseur lui avait fait traverser le pont et l’avait assis à la table de la coquerie (…) il avait une voie basse et grondante, presque apaisante si on ne tenait pas compte de sa façon grossière de s’exprimer »). Visiblement, Sédric ne s’attendait pas à trouver ce genre de personnes lors de son exil forcé.

Sédric est d’autant plus désarçonné que Carson est franc avec lui et semble avoir très vite cerné son orientation sexuelle, le fait qu’il aime des hommes. Bien entendu, Carson ne le hurle pas, il ne le dit pas devant tout le monde. Il fait preuve d’une certaine discrétion car il a compris qu’il ne faut pas affoler Sédric (« il faudra qu’on discute un jour, murmura-t-il. Je crois que nous avons plus de points communs que vous ne l’imaginez ; nous devrions peut-être nous faire confiance »).

En attendant que Sédric fasse un geste, Carson décide d’occuper le terrain : il fait en sorte que Sédric le voit tous les jours. Cela laisse Sédric assez perplexe qui en vient à penser que Carson ne « pouvait pas le laisser tranquille ». Il a très bien compris la stratégie de Carson qui consiste à tout faire pour le croiser : « les chasseurs s’en allaient pendant la journée gagner leur salaire, mais si Sédric avait le malheur de se lever tôt ou de se risquer le soir dans la coquerie, l’homme apparaissait toujours sur son chemin ». 


Le manège, la tentative de séduction n’échappe pas à Leftrin. Si Alise est aveugle à ce qui se passe, si Sédric refuse pour le moment de se lancer, Leftrin a bien conscience que les deux sont attirés l’un par l’autre. Il a remarqué qu’ils avaient un point commun : leur attirance pour les hommes. Il remarque qu’ « ils sont du même genre tous les deux (…) ils se ressemblent assez dans les domaines qui les intéressent ». Quand il dit ça, le contexte est important : Sédric a été emporté par le fleuve et beaucoup le croient mort, sauf Carson. L’homme est prêt à tout pour retrouver celui qui lui plait.

Evidemment, Carson finit par retrouver Sédric. Cela est un moment propice à la confession, à la proclamation d’une vérité. Carson prend son courage à deux mains et admet, publiquement, ses sentiments : « je vous aime bien, Sédric, je vous aime beaucoup. Vous ne l’aviez pas encore compris ? (…) Je sais que vous avez quelqu’un qui vous attend à votre retour ; à mon avis, c’est un imbécile de vous avoir laissé partir ». Cette dernière remarque n’est pas anodine car, à ce stade du récit, Sédric n’a toujours pas réussi à se débarrasser de l’emprise de Hest. Même si ils sont séparés par une longue distance, Sédric ressent toujours une obligation de fidélité envers un homme qui le maltraitait.


Cette confession offre une nouvelle dynamique à leur relation. Avoir osé exprimer ses sentiments semble avoir libéré Carson. Il est plus tactile et Sédric est plus réceptif à ses avances. L’audace de Carson ne rebute pas Sédric : « il se rappela soudain la main de Carson effleurant son visage meurtri. Curieux comme la main calleuse du chasseur lui avait paru plus douce qu’aucune caresse du distingué Hest ». Pour la première fois de sa vie, Sédric trouve quelque chose dans laquelle Hest n’est pas la référence. Les vannes sont ouvertes et les deux partagent une nuit ensemble (« si tu as changé d’avis et que tu n’as plus envie de mourir, j’ai pensé à une autre activité pour ce soir »). Cela offre donc un nouveau souffle à Sédric, lui qui envisageait d’en finir avec la vie.


Mais, même si il aime ce qu’il fait avec Carson, sédric ne peut s’empêcher de le comparer avec Hest. 

Carson est bien différent : au lit, il n’est plus cet homme grossier et certain de lui. Il n’est pas celui qui cherche à prendre absolument les choses en main. Sédric est presque étonné de le voir si tendre, parfois en attente : « il avait imaginé ces mains vigoureuses sur son propre corps (…) pourtant, Carson se montrait tendre , voire hésitant ». Pour Sédric, c’est une révolution. Hest le dominait et savait mieux que lui ce qui était bon pour lui-même. Il le disait même avec un certain dédain, cette arrogance qui caractérisait si bien Hest (« inutile de me dire ce que tu veux, lui avait dit un jour son amant d’un ton méprisant, c’est moi qui décide ce que tu auras »).

Carson ne serait pas un si bon chasseur si il n’avait pas développé un instinct, la capacité à percevoir certaines choses. Il sent que quelque chose freine Sédric, l’empêche de se plonger véritablement dans leur couple. D’un ton conciliant, il dit qu’ « on ne peut rien commencer de nouveau tant qu’on n’a pas achevé l’ancien, Sédric ». Sédric est totalement perdu ; il ne sait pas qui il est ou qui il était. Il n’a pas réussi à dépasser la personne qu’il était avant. Sa relation avec Hest a grandement façonné ce qu’il est et il est compliqué pour lui de passer outre. D’une certaine façon, il est presque dans une situation de déni ou de louvoiement. Il refuse d’admettre qu’il est toujours influencé par Hest (« ce n’est pas vraiment à Hest que je pense, mais à ma vie à Terrilville, au personnage qu’il avait fait de moi… ou plutôt au personnage que j’ai accepté de devenir »). Il est intéressant de noter que Sédric semble finir par admettre qu’il est responsable de ses erreurs ; ce n’est pas parce que Hest a joué avec lui qu’il est exempt de toutes les fautes commises.


Il semble clair que Sédric ne pourra pas passer pour de bon à autre chose tant qu’il n’aura pas défié Hest. Pourtant, la chose semble compliquée tant la distance les sépare. 

Et, au-delà, la principale victime de Hest, Alise, n’a pas envie de brusquer Sédric. En effet, pour épouser Leftrin, Alise aurait besoin que Sédric témoigne des infidélités de Hest. Elle ne peut se résoudre à ça : « il est en train de se construire une nouvelle vie ici, et je ne veux pas l’arracher à Carson pour le ramener à Terrilville et faire de lui un objet de scandale et de plaisanteries cruelles ».

C’est donc un moment charnière qui s’annonce pour Sédric. Pour ne rien arranger, Carson doute. Carson doute de pouvoir offrir ce qu’il estime nécessaire à Sédric et il doute aussi que Sédric s’habitue à cette vie fruste, dure. Son ton, ses paroles transpirent toute son hésitation, toute sa peur car on lit que « tu as l’habitude de mieux, Sédric ; tu mérites mieux, mais je ne vois pas ce que je peux y faire ». Autrement dit, Carson ne voit pas de solution : il fait ce qu’il peut avec ce qu’il a. Sédric, lui, prend mal ce genre de remarque. Il se dit que Carson le voit comme un enfant qui a besoin de protection, qu’il est faible. Quand Carson sous-entend que la vie le long du désert et du fleuve des Pluies n’est pas faite pour lui, Sédric est vexé (« il s’en voulait de réagir si mal aux paroles de Carson, et encore plus de sentir ses yeux le piquer. Non, pas question de pleurer ; cela ne ferait que confirmer que son compagnon avait raison »). 

Mais, Sédric aurait-il pu survivre dans cette partie du monde en étant faible ? 


Carson et Sédric traversent donc une période compliquée en tant que couple. Ils apprennent à se connaître, à trouver la façon d’être l’un avec l’autre, d’accorder à l’autre son espace. D’un point de vue extérieure, leur couple est acceptée ; le fait qu’ils soient deux hommes ne dérange pas les autres. Quand il cherche des conseils sur la façon de conquérir le coeur de Thymara, c’est eux que Tatou vient voir (« vous, vous avez l’air heureux, comme si vous étiez partis du bon pied et j’avais l’impression que, de tout le camp, c’était à vous que j’avais intérêt à m’adresser »).


Toutefois, le pire est à venir : Hest arrive. Le manipulateur fait tout pour briser ceux qui ont réussi à défaire son étau. Hest est consterné de voir que Sédric et alise ont réussi à se construire une vie loin de lui. Il le prend mal et tente de leur faire du mal.

En ce qui concerne le couple Sédric/Carson, il tente de séduire le protégé de Carson, Davvie (« quelle meilleure manière de se venger de Sédric et de son fichu Carson qu’en séduisant ce garçon »). Pour Hest, c’est une entreprise aisée tant Davvie ne peut résister à son charme et à sa manière d’être.

En ce qui concerne Alise, Hest tente de la briser. Il ne peut admettre qu’elle soit heureuse avec un autre homme. Il lui rappelle qu’ils sont toujours mariés, il parle presque d’elle comme si elle était sa chose, sa propriété. Si Hest est aussi confiant, c’est parce qu’il est convaincu que personne ne se dressera face à lui, surtout pas Sédric. Il se trompe. Sédric ose répondre à Hest ; il lui rappelle que les deux ont été complices des saletés faites à Alise. Pour Sédric, c’est une libération alors que pour Carson, c’est la confirmation que Sédric est un être à part (« je suis fier de toi, petit Terrilvillen »). Pour Alise, c’est à la fois la fierté de voir Sédric enfin se débarrasser de l’emprise de Hest et la beauté de leur couple (« Alise se prit à sourire, autant de bonheur pour les deux hommes qu’à cause de l’expression abasourdie de Hest »).


dimanche 9 juillet 2023

Tremblements de terre, Anciens et dragons

Qu’est-il arrivé aux dragons ? Où sont passés les Anciens ?  C’est la question que l’on peut se poser en arrivant à la fin de la Reine solitaire. En effet, Fitz découvre des statues d’immenses dragons de pierre, il met les pieds grâce à l’Art dans une ancienne cité des Anciens (Kelsingra). Tout cela laisse à croire qu’il y a eu, à une époque, une puissante civilisation maintenant disparue. Le retour de Tintaglia dans les Aventuriers de la Mer conforte cette idée. Tintaglia a des souvenirs incomplets, elle ne parvient pas à se rappeler ce qui a pu causer la fin des dragons ; c’est étonnant car les dragons conservent les souvenirs de leurs ancêtres.

Il faudra attendre les Cités des Anciens pour avoir des premières réponses.


L’aventures des Cités des Anciens se passent le long des Rivages maudits et du fleuve des Pluies. C’est une zone périlleuse et dangereuse, où la nature est hostile. On comprend très vite que les gens qui y vivent se sont habitués aux éléments, ils savent qu’il faut prendre en compte le risque fréquent de tremblements de terre.

C’est Alise, une jeune femme venant d’une famille de Marchands et particulièrement intéressée par les dragons et l’histoire du territoire, qui apporte quelques éclaircissements. Elle relaie des hypothèses pouvant expliquer la disparition des dragons : « on suppose qu’il s’est produit un séisme puissant ou un désastre de même nature (…) quand la ville a été ensevelie, les dragons se sont retrouvés enterrés avec elle ». L’idée n’est pas farfelue puisque elle repose sur la réalité. En effet, il y a bon nombre d’endroits ensevelis qui, d’ailleurs, constituent la richesse des gens du Désert des Pluies. Ils creusent, fouillent pour ramener des choses des Anciens et les vendent ensuite. En arrivant à Kelsingra, Alise a la certitude qu’un puissant séisme a bien eu lieu et a eu des conséquences certaines (« Alise, au bord de cette profonde entaille bleue, avait contemplé l’abîme apparemment sans fond ; était-ce qui avait tué la cité, ou bien le séisme s’était-il produit bien plus tard ? »)


Dans la deuxième partie de la saga de l’assassin royal, on se rend compte que des rumeurs ont essaimé partout dans le monde et que les légendes ont voyagé. Les différents peuples ne sont peut-être pas au courant de la nature des Anciens et de leur disparition mais la question des tremblements de terre et de l’effondrement revient souvent. 

C’est par exemple la reine Kettricken qui évoque les Montagnes. Autrefois, il est clair que les Montagnes faisait partie du Royaume des Anciens. La route d’Art, les vestiges de pierre permettant de voyager en sont de bons indicateurs. Il n’est donc pas étonnant d’apprendre que le folklore montagnard contient des légendes sur ce thème : « nous avons de nombreuses histoires sur ce sujet dans mon royaume d’origine. La terre tremble, et l’un des mots de feu s’éveille et crache de la lave et des cendres, obscurant parfois le ciel et charge l’air de fumée suffocante ».

Si on prend comme référence les piliers d’Art, les terres des Anciens (et plus précisément) des dragons semblaient aussi comprendre les îles d’Outre-Mer. Lorsque Glasfeu s’est retrouvé le dernier dragon encore en vie, il n’est donc pas étonnant de voir qu’il s’est enfui (avec en plus la forte suggestion et la perversité des Serviteurs de Clerres) et a sombré lentement dans les glaces d’Aslevjal. Glasfeu est alors devenu un élément de coutume et de traditions de la région, et il semblerait que la présence du dragon ait donné lieu à des rumeurs fortement inspirées par les séismes. Ainsi, on peut lire que « les Outrîliens affirment que, quand des tremblements de terre ébranlent leur archipel, c’est à cause de Glasfeu qui se retourne et s’agite dans ses rêves hivernaux, au fond de sa tanière de glace ». La situation est presque ironique : les dragons ont disparu à cause, entre autres choses, des tremblements de terre et c’est Glasfeu qui causerait des tremblements de terre qui dérangeraient les humains.

Alors qu’il revient à la vie, Glasfeu produit une sorte de détonation dans l’Art et Fitz qui est proche de lui et sensible à sa magie peut partager certaines de ses pensées. Fitz comprend alors ce qui est arrivé aux dragons : « les dragons et la plupart de leurs serviteurs, les Anciens, avaient péri lorsque la terre avait tremblé, s’était fendu, et que les montagnes avaient vomi de la fumée, du feu et des vents empoisonnés ».


La saga du Fou et de l’assassin offre le point de vue de nouveaux personnages qui nous en apprennent beaucoup sur ce qui est arrivé aux Anciens.

En faisant un rêve, Abeille nous donne de premiers indices. C’est un rêve réaliste et étouffant qui a trop l’apparence de la réalité. Surtout, Abeille est un Blanc, possiblement à la fois un Prophète Blanc, un Catalyseur et le Destructeur. Ce dont elle rêve est donc important. Elle a le souvenir que « la terre tremblait, et sous une pluie noire torrentielle, des dragons s’étouffaient et tombaient du ciel, les ailes déchirées ». Les tremblements de terre ont donc fracturé la terre, changé le climat. Les dragons n’ont pas pu lutter contre leur puissance.

Kanaï, lui, est un nouvel Ancien, un adolescent désoeuvré qu’un dragon a choisi comme compagnon. Il confirme le rêve d’Abeille puisque le dragon Gringalette parvient à faire émerger les souvenirs enfouis en elle. Kanaï témoigne : « j’ai partagé les souvenirs de l’un sur le cataclysme inconnu qui a détruit la cité ; par ses yeux, j’ai vu la terre trembler et ses semblables s’enfuir - mais s’enfuir où ? »

Alors qu’elle est captive à Clerres, Abeille a la confirmation de ce qui s’est passé. Capra, une des Quatre, se vante de savoir ce qui s’est déroulé. Les Serviteurs, en compétition avec les dragons et les Anciens pour la domination du monde, savaient qu’un drame allait se produire et ont laissé faire, ont laissé les cités des Anciens être détruites. Capra raconte : « la montagne qui explose en gerbes de feu, les tremblements de terre qui ont dévoré les cités des Anciens et les vagues géantes qui ont mis fin à leur emprise sur le monde ».


Anciens et dragons n’ont donc pas été vaincus par des ennemis, c’est la nature qui s’est chargée d’eux.

vendredi 30 juin 2023

L'histoire de Malta (partie 3)

https://duchessix.blogspot.com/2021/03/lhistoire-de-malta-partie-1.html

https://duchessix.blogspot.com/2021/09/lhistoire-de-malta-partie-2.html


Quand le lecteur quitte Malta à la fin des Aventuriers de la Mer, la jeune adolescente impertinente s'est transformée en une Ancienne, en une femme responsable qui a transformé un bon nombre d'épreuves. Malta a, semble-t-il, fait la paix avec les membres de sa famille. Son lien avec Tintaglia lui a fait changer de statut : elle n'est plus une fille de Marchands mais l'ami des dragons.

Les Cités des Anciens racontent l'avènement des nouveaux dragons, leur passage de limaces dépendantes à dragons fiers. C'est aussi le changement des rejetés des Rivages maudits : des esclaves, des enfants rejetés car marqués par des transformations physiques ; ils deviennent ou sont en passe de devenir des Anciens. Mais pour y arriver, ils doivent s'occuper des dragons sans ressources et les mener vers Kelsingra.

Malta, elle, n'est pas chargée de cette mission mais sa situation est précaire. En effet, Tintaglia est venue et a jugé les dragons indignes d'elle. Ils lui font honte en étant incapable de se nourrir eux-mêmes, en étant incapables de chasser. Elle s'en va donc. Pour Malta, c'est un coup dur. Ce n'est pas parce qu'elle est une Ancienne qu'elle est respectée. Sa différence physique ne lui inspire pas nécessairement du respect. Le dragon Sintara résume bien la situation : « certains humains la regardaient avec émerveillement, mais d'autres aussi nombreux, la considéraient avec dédain. Qu'adviendrait-il de Malta, de Selden et de Reyn maintenant que Tintaglia avait abandonné les nouveaux Anciens ».

Pour ne rien arranger, le statut de Reine des Anciens de Malta repose sur peu de choses. Il n'y a pas de légitimité historique, pas de consensus auprès des familles des Marchands. Il s'agit uniquement de la volonté du Gouverneur, un homme politiquement affaibli. Althéa précise bien que « c'est une lubie du Gouverneur de Jamaillia de donner à Reyn et à elle les titres de roi et reine des Anciens. En réalité, ils sont tous deux de souche marchande comme vous et moi, et pas du tout de sang royal ».

Althéa, la tante de Malta, a une relation compliquée avec elle. Les deux se sont longtemps détestées. Le mépris qu'elles avaient l'une pour l'autre était palpable. Mais, frôler la mort à de nombreuses reprises leur a permis de nuancer leurs opinions. Elles ont fini par atteindre un certain niveau d'entente. Tout cela permet à Althéa d'être une observatrice assez intéressante de Malta : « d'après Tintaglia, ils jouiront peut-être d'une existence beaucoup plus longue, mais Malta reste Malta néanmoins ». On pourrait presque croire qu'Althéa n'a pas tourné la page, qu'elle conserve encore de la rancune. Alise le pense presque (« au ton qu'elle employait, on eût cru qu'Althéa le regrettait »).

Un fait est certain. Malta a changé physiquement. Sintara remarque que « elle avait encore bien des années de croissance et de changements devant elle, si elle devait devenir semblable aux Anciens de jadis ». C'est donc un long chemin qui attend Malta même si elle est déjà très différente des Marchands de Terrilville, et plus proche des habitants changés des Rivages maudits. Alise nous fournit quelques éléments de description intéressants : « les écailles, les excroissances inhabituelles, la crête que Malta portait au front, tout cela dénotait un lien avec les dragons. Mais d'autres éléments ne cadraient pas, comme par exemple l'étrange élongation de ses os ». Contrairement aux autres marqués par les Rivages maudits, Malta n'est pas victime de ses différences, elle n'est pas montrée du doigt ou insultée, en tout cas pas ouvertement. On peut penser que son origine sociale de fille de famille de Marchands la protège.

Alise, elle, est à la recherche de son destin. La fille de Marchands a quitté un mariage malheureux pour se consacrer à l'étude des dragons. C'est le rêve de sa vie, ce qu'elle voulait faire depuis des années, et surtout depuis le retour de Tintaglia. Avec Alise, on est presque dans une dimension mythique. Le monde a changé et a pris une direction inattendue : « on eût dit un conte de fées devenu réalité : les serpents de mer, les dragons et les Anciens étaient revenus sur les Rivages maudits ». On apprend alors que Malta est devenue une légende (« Alise s'efforçait de ne pas la dévisager mais ne pouvait s'en empêcher. Tout le monde connaissait l'histoire de Malta Vestrit »).


samedi 14 janvier 2023

Alise dans Dragons et serpents, une femme malmenée

Issue d'une famille quelconque des Marchands de Terrilville, Alise est reléguée au second plan. Lorsque le lecteur la rencontre, il n'a jamais entendu parler d'elle alors que la cité vient de traverser un bon nombre d’événements développés dans les Aventuriers de la Mer. Si cette saga met en avant la famille Vestrit, elle développe aussi des personnages : des Marchands, des esclaves et autres. Alise n'est jamais mentionnée. Cela symbolise bien ce qu'elle est au début des Cités des Anciens : elle ne compte pas, elle est presque un poids embarrassant pour sa famille. Alise n'a pas été demandée en mariage, aucun homme ne la convoite ou ne la désire. Elle n'est pas recherchée pour la fortune de sa famille ou pour sa beauté. Tout le monde le sait. Pire, sa famille en a également conscience. Ses parents lui demandent donc de prendre sur elle, d'effacer ses désirs et ses volontés quand un homme finit par l'aborder ; il s'agit d'Hest. Dès lors, Alise commence à être sous pression. Les mots deviennent blessants, mettent en avant son incapacité à attirer des hommes et font oublier qu'elle est une propre personne : elle n'existe que pour sa famille. Sa mère lui dit que « la cour qu'il te fait t'honore, ainsi que toute ta famille, et tu dois le recevoir aimablement ». Ce sont les traditions de Terrilville : un mariage n'est pas uniquement la rencontre d'un homme et d'une femme mais de deux familles. En réalité, c'est une rencontre déséquilibrée du point de vue d'Alise. On lui a vraisemblablement répété durant toute son enfance et adolescence qu'elle était une fille quelconque, sans atouts particuliers. Elle s'en est convaincue (« Alise était, elle le savait, une jeune fille solide et banale, issue d'une famille solide et banale fermement ancrée au bas de l'échelle sociale des Marchands de Terrilville, et jamais personne ne l'avait regardée comme une bonne prise »).

Dès lors, c'est l’opportunité d'une vie pour Alise. Ses parents lui répètent sans cesse qu'elle ne peut laisser passer l'occasion, qu'elle doit tout sacrifier pour faire un bon mariage. Les passions d'Alise (l'étude des dragons et des Anciens) ne comptent plus. Si il le faut, elle doit les mettre de côté. Pour qu'elle le comprenne bien, son père emploie une expression dévalorisante : « comment pourrais-je imaginer que tu souhaiterais remonter le fleuve du désert des Pluies pour voir éclore de gros lézards plutôt qu'aller au Bal d'été au bras d'un des célibataires les plus convoités de Terrilville ? » Autrement dit, Alise fait face à des parents qui pensent faire la meilleure chose pour leur fille, en lui offrant un beau mariage. On retrouve là ce qui a eu lieu chez les Vestrit : Keffria a baissé la tête et obéi à ses parents, Althéa a fui et s'est forgé son propre destin.

Alise, de son côté, n'a pas tranché, elle ajuste baissé les bras (« un an après son entrée dans la société, sans soupirant en vue, Alise s'était résignée à son sort et avait commencé à se préparer au rôle de tante célibataire »). Le choix est par défaut : Alise était encline à se marier mais personne ne voulait d'elle. En conséquence, elle a développé et entretenu sa passion pour les dragons. C'est même devenu une priorité pour sa vie, et elle refuserait presque de la mettre de côté (« tout le respect et toute le renommée seront pour eux, tandis que mes études, les années que j'aurais employées à rassembler minutieusement des bribes de renseignements n'auront servi à rien »). La pression mise par ses parents la forcent à mettre de côté des années de travail, ce qui la définissait. Trouver un mari est plus important que le reste.

Comme tant d'autres hommes et femmes à Terrilville, le mariage entre Alise et Hest consacre une union sans amour, une union par intérêt. Alise trouve un mari, une respectabilité ; Hest trouve une femme qui lui donnera un héritier, quelqu'un qui lui permettra de cacher son amour des hommes et son côté oisif. Mais cela, Alise ne le sait pas. Malgré tout, elle espère quand même que son union la satisfera. Elle va être déçue tant les intentions de Hest sont claires. Hest dit à Sédric que « il me fallait quelqu'un qui sût diriger ma maison sans avoir constamment besoin de mon avis, une femme qui ne se sentit pas négligée si je la laissais seule un soir, voire plusieurs mois quand les affaires me forceraient à me déplacer ». Les paroles préfigurent d'un mariage de solitude, d'une femme délaissée.

Pire, les deux ne partagent aucune passion, n'ont aucune alchimie, aucun terrain d'entente. Ephron Vestrit avait beau voyager à travers le monde, il savait pouvoir compter sur sa femme, Ronica, pour gérer la maison et les propriétés, et les deux discutaient des choses importantes ouvertement. Kyle Havre n'était pas beaucoup présent mais Keffria Vestrit comprenait les motivations de ses actions. Il n'y a pas cette entente entre Alise et Hest. Elle n'existe pas après leur mariage et rien avant les épousailles ne laisse penser ça. Pour Hest, Alise est comme un bel objet, une poule pondeuse : « elle embellira ma maison me donnera un gros bébé qui héritera de mon nom et de ma fortune et garantira que mon père ne choisira pas mon cousin comme héritier de préférence à moi ». Alise est donc un moyen pour Hest, un outil.

La cérémonie de mariage se passe exactement comme on l'attend des coutumes de Terrilville (« il n'y avait rien de romantique dans les textes »). Le couple est ainsi formé et vit ensemble. Il y a bien quelques uns qui s'étonnent mais Alise ne les écoute pas : Sophie, une de ses amies, s'interroge quant à l'omniprésence de Sédric (« ne sera-ce pas étrange que vous partagiez une maison à trois ? »).

La nuit de noces éclaire Alise. Elle comprend qu'elle va vivre dans une prison dorée (« c'était elle qui avait inventé un conte de fées ridicule et en avait habillé l'armature froide de leur contrat. Si elle devait en vouloir à quelqu'un, c'était à elle, non à lui »). Alise prend donc tout ce qui va mal sur son dos. Elle s'en veut d'avoir imaginé des choses, elle se reproche son comportement.

Pourtant, il est clair que Hest possède une bonne part des trots. On a un bon exemple avec la première nuit du couple marié. C'est un moment important de sa vie, son premier rapport sexuel. Elle est à la fois impatiente et craintive. Mais, rien ne vient : Hest est absent. Quand il finit par arriver, il est alcoolisé, il la traite durement. Hest ne tient pas compte de ses sentiments, de ses attentes. Il prend Alise vulgairement, sans entrain ; il accomplit son devoir parce qu'il le faut, sans aucune passion. On lit qu' « il se précipita vers une fin qu'elle ne partagea pas, puis s'écarta d'elle aussitôt. Son membre laissa une traînée chaude et mouillée sur sa cuisse, et elle s'en sentit souillée ». Il est clair qu'il n'y a aucun amour, aucun désir. Hest veut juste avoir un fils.

Les ébats deviennent des moments pénibles pour Alise. Elle s'y plie car c'est son devoir, ce qu'on attend d'elle. Elle ne ressent rien, elle y va à reculons et Hest ne fait rien pour arranger ça. Il devient même méchant, presque violent (« il lui avait tenu les bras dans une poigne dure et s'était poussé violemment contre elle, et elle avait eu mal. La douleur et l'humiliation avaient donné à la jeune femme l'impression qu'il lui fallait une éternité pour en finir »).

Alise essaie de séduire son mari (« elle avait fait d'humiliants efforts pour lui plaire : elle s'était parfumée, elle avait acheté toutes sortes de chemises de nuit »). Elle n'obtient aucune réaction. Alise ne peut se douter qu'Hest préfère les hommes et qu'il préfère passer du temps avec Sédric.

Elle finit bien par avoir des doutes et penser qu'Hest a une amante. Lorsqu'elle confronte son mari, il joue le rôle de l'homme outré et choqué (« ne recommencez jamais à me pointer du doigt ainsi : c'est indigne de vous, et il est indigne de nous deux d'avoir de telles conversations »). Hest lui ment avec la complicité de Sédric. Les deux hommes se jouent d'elle, la font passer pour une idiote. Alise est humiliée, rabaissée. Et, pour finir de la dénigrer, Hest se moque de sa passion des dragons (« cette chimère ne vous a donc pas passé »). Alise est réduite à rien. Elle est une femme malheureuse, prisonnière de sa maison, trompée par son mari, et par son meilleur ami.

dimanche 4 septembre 2022

Kelsingra, un mythe ?

 

Dans les romans des Cités des Anciens, nous suivons principalement des dragons. Ce ne sont pas des créatures remarquables, majestueuses : elles sont égoïstes, attardées physiquement. Elles sont dépendantes de la bonne volonté des humains de les nourrir. En réalité, les dragons sont devenus un poids, un fardeau que les humains, les Marchands en tête, ne veulent plus supporter. Ils cherchent à s'en débarrasser, à les éloigner. Mais comment et où ? Car les terres sont désolées, il est déjà compliqué de nourrir les humains qui y vivent. Alors, les Marchands proposent à des jeunes gens désœuvrés de s'occuper des dragons, de les emmener loin.

Ce sont les dragons eux-mêmes qui proposeront une destination : Kelsingra. On comprend que Kelsingra est une cité mythique, et aujourd'hui disparue. La géographie montre que la terre a grandement changé, que sans aucun doute des catastrophes ont eu lieu. Leftrin, un capitaine de vivenef, nous informe que « deux autres cités des Anciens, se sont enfoncées dans la terre ou ont été ensevelies (…) le même phénomène a pu se produire pour Kelsingra (…) on sait qu'un énorme cataclysme a frappé le pays il y a très longtemps ; il a provoqué la disparition des Anciens et la quasi-extinction des dragons ; il a tout changé. » Très rares sont les humains qui ont des souvenirs ou ont trouvé des traces de Kelsingra. Pour les dragons, la situation est différente puisqu'ils ont les souvenirs des dragons qui ont existé avant. Mais, ces dragons-là ne sont pas que des ombres d'eux-mêmes, ils ont également une mémoire incomplète. Mercor a une vision idéalisée et biaisée de Kelsingra, sans doute qu'il s'est forgé une image plus belle que la réalité. Surtout, il cherche à convaincre les autres dragons de la nécessité de partir, lui a bien senti que le vent a tourné et que les humains ne veulent plus s'occuper des dragons. Il s'exclame alors qu' « aucun de nous ne t'oublie, pas même ceux qui ne veulent se souvenir ! Kelsingra, berceau des Anciens, cités de puis aux eaux d'argent, de vastes places de pierre baignées par le soleil d'été et des collines giboyeuses. » Sintara se rappelle d'un temps plus simple, d'une époque où des dragons n'étaient pas réduits à se comporter presque comme des proies : « des souvenirs de la cité la submergèrent (…) elle avait été dessinée pour refléter la cohabitation harmonieuse des Anciens et des dragons. » Mais, il y a un souci comme le remarque un dragon : « nous ignorons son emplacement, et nos souvenirs ne servent à rien pour la localiser. »

C'est là qu'Alise, une Marchande, entre en jeu. La jeune femme cherche à échapper à un mari manipulateur et à combler sa passion des dragons. Elle les étudie, elle rassemble tous les documents qu'elle peut les concernant. En arrivant à Cassaric, Alise tombe sur Malta Vestrit et des Marchands en plein débat : ils se demandent ce qu'il faut faire des dragons. Le consensus est donc de leur trouver de nouvelles terres, de faire en sorte qu'ils s'éloignent et qu'ils ne pèsent plus sur le développement des villes. Ils ont également entendu les dragons et leurs rumeurs : Kelsingra. La cité fait saliver les Marchands : ce n'est pas seulement l'opportunité de se débarrasser des dragons mais aussi de faire le commerce de biens, objets hypothétiquement trouvés. Mais, comme pour les dragons, la même question se pose : où est Kelsingra ? Alise ne peut que leur donner une réponse incomplète : « je ne puis vous répondre avec précision. Autant que je sache, on n'a jamais découvert de carte des zones que nous regroupons aujourd'hui sous le nom de désert des Pluies. » Pour autant, Alise est convaincue que Kelsingra existe (« j'ai relevé suffisamment de références de Kelsingra pour savoir qu'elle a existé -et qu'elle existe encore quelque part »). Retrouver Kelsingra sera donc un réel défi, non seulement pour les humains mais aussi pour les dragons. Car, en plus, parmi eux, certains ont baissé les bras. Ils ont abdiqué ; on sent le dragon Sestican résigné quand il dit que « ils ont besoin autant de nous de terres sèches et sans limite. S'ils pouvaient voyager dans cette directions, ils l'auraient fait depuis longtemps, et, si Kelsingra existait encore, ils l'auraient découverte. »

Retrouver Kelsingra sera donc ardue. La ville est prometteuse et alléchante. Ce n'est pas qu'un nouveau départ pour les dragons mais aussi pour les gardiens chargés de prendre soin d'eux (Sylve : « Graffe affirme qu'on put changer les règles, qu'une fois à Kelsingra, nous en ferons notre ville où nous vivrons avec nos dragons – et où nous édicterons nos propres lois absolument sur tout »).

dimanche 10 juillet 2022

Althéa et la pression sociale et familiale

Si une femme peut être Marchande de sa famille,  avoir une activité commerciale,  personne n'attend réellement d'elle qu'elle soit la capitaine d'un bateau, et encore moins d'une vivenef. C’est pourtant le rêve d’Althéa. On attend d’une femme qu'elle suive les codes de la société  : présentation,  bal, puis qu'elle se marie et essaie tant bien que mal de faire des enfants tout en restant élégante et en gérant sa maison. Ce n'est pas nécessairement une prison dorée comme on peut le voir avec  Ronica qui arrive à trouver sa place aux côtés de son mari Ephron et être influente. Mais, cela ne convient pas à  Althéa : être un bon mari et diriger la Vivacia, la vivenef de la famille.

Mais, dès le début des romans, tout commence mal pour Althéa. Alors qu’elle est présentée comme ayant des aspirations à reprendre la vivenef de la famille, ses propres parents préfèrent la léguer à Keffria (sa sœur) qui n’a jamais navigué à bord et donc à son mari Kyle Havre. Pour Althéa, c’est une première remise en cause de ses aptitudes, de ses talents. Elle avait toujours pensé que son père la jugeait apte, elle se trompe. La suite des événements ne va cesser de la dévaloriser, de remettre en cause tout ce qu’elle a cru. Kyle Havre, un homme qu’elle méprise, a donc repris la Vivacia et il rit de sa volonté de mener un équipage. Il la considère comme une gamine, une fille gâtée qui a toujours visé trop haut : « vous vous faites des illusions sur vos compétences, vous vous prenez pour un marin, mais c’est faux ! Votre père vous emmenait avec lui pour éviter d’avoir des ennuis à terre, voilà ce que je comprends. Vous n’êtes même pas bon marin ! » Kyle ne la critique pas seulement en tant que marin mais en tant que femme de la société de Terrilville. Il la considère presque comme trop sauvage pour bien s’y intégrer. Révoltée et furieuse, Althéa coupe les ponts avec sa famille et jure de reconquérir la Vivacia. Pour cela, il lui faut une étiquette, c’est-à-dire une preuve administrative qu’un capitaine de bateau la considère comme un bon marin. Elle se rend compte que loin du confort de la Vivacia et des belles routes maritimes, la vie est bien plus compliquée. Elle n’a plus les ressources de sa famille, elle n’a plus le soutien de son père : elle ne peut compter que sur elle-même. Althéa se fait alors embaucher sur un navire qui chasse les baleines et se rend compte que le métier de marin a différentes réalités (« c’était le pire aspect de son existence : n’être qu’un marin passable. Elle avait beau s’endurcir, elle n’était pas aussi forte que les gaillards du navire. Elle s’était fait passer pour un garçon de quatorze ans pour obtenir son poste à bord du Moissonneur »). Cet extrait montre bien qu’Althéa n’est pas naïve, elle sait que les hommes et les femmes n’ont pas la même force physique et qu’elle ne peut se présenter en tant que femme à bord d’un navire de ce genre sans finir violée. Elle devient donc un homme, plus précisément un adolescent : cela doit permettre de camoufler sa faiblesse physique. Ce qu’elle ne peut anticiper est la réaction du commandant du Moissonneur : lorsqu’elle va lui demander son étiquette, il est outré d’apprendre qu’une femme a servi à son bord sans qu’il s’en rende compte. Si cela se sait, il va passer pour un idiot. C’est sa réputation qui est en jeu : « si tu t’imagines que je vais te donner une étiquette avec le poinçon de mon bateau dessus, tu te fais des illusions ! Tu crois que j’ai envie de devenir la risée de tous les navires-abattoirs ? Qu’on sache que j’ai embarqué une femme pendant toute une saison sans même m’en rendre compte ? »

A bord du Moissonneur, Althéa rencontre Brashen, un ancien marin de la Vivacia. Lui aussi est à la recherche d’autre chose, d’un but dans sa vie et d’une légitimité. Les deux se connaissant bien, ils sont francs l’un envers l’autre. Il dit clairement à Althéa que être une femme ne peut que la desservir ; elle deviendrait une proie sexuelle (« si ces animaux dressés sur les pattes de derrière que vous côtoyez toute la journée soupçonnaient le moins du monde que vous êtes une femme, ils vous sauteraient tous dessus jusqu’au dernier »). Loin de tout, les deux jeunes gens se rapprochent. Althéa ose lui raconter sa première fois (« il n’a pas été brutal mais il m’a tout fait. Tout. Et moi, comme j’ignorais à quoi m’attendre, je ne crois pas avoir été déçue »). Brashen est choqué d’entendre ça, il est convaincu qu’althéa a été abusée, que Devon a profité d’elle. Althéa concède que cela a été bizarre mais qu’elle y a trouvé son compte. Althéa et Brashen deviennent ensuite intimes, ils couchent ensemble. On comprend qu’Althéa a eu d’autres partenaires et qu’elle a cherché à avoir du plaisir. C’est important à noter car les seules autres références sont Keffria qui est décrite comme une femme coincée par son mari et qu’il fallu éduquer sexuellement puis Etta, la prostituée qui couchait donc pour le travail. Althéa cherche à profiter du sexe pour ce qu’il est, sans chercher à s’engager : « en dehors de la première fois, elle avait toujours eu le bon sens de maintenir ce genre d’affaires à un niveau impersonnel ; or voici que (…) elle y cédait avec un homme qu’elle connaissait depuis des années ». Si Althéa ne se voit pas lier une liaison avec Brashen, c’est parce qu’elle est toute concentrée sur un but : conquérir la Vivacia. Elle est donc prise entre son but et son désir, elle a peur d’envoyer de mauvais signes à Brashen (« mais si elle allait le retrouver ce soir, et que cela se reproduise, il risquait d’y attacher une importance qui n’existerait que dans son imagination »).

Très vite, Althéa se trouve face à un dilemme. Elle effectue son voyage de retour vers Terrilville à bord de la vivenef Ophélie. Elle fréquente le séduisant Grag Tenira qui a des sentiments pour elle mais qui en plus peut lui permettre de vivre à bord d’une vivenef. Ophélie, le bateau magique, a la capacité de savoir tout ce qui se passe à son bord, elle perçoit plus ou moins les sentiments et les doutes d’Althéa. A sa façon, elle s’interroge : pourquoi Althéa ne suit pas les convenances de Terrilville en signant un mariage plus ou moins arrangé qui convienne aux deux parties ? Ophélie est perplexe : «  je n’arrive pas à comprendre pourquoi tu les éprouves pas ces sentiments, voilà tout. Es-tu sûre que tu ne te racontes pas d’histoires ? Regarde un peu mon Grag. Il est beau, charmant, plein d’esprit, gentil et c’est un monsieur. Sans parler de son origine Marchande et de la jolie fortune dont il doit hériter ». Althéa s’explique à Grag. Elle a toujours son objectif en tête, retrouver la Vivacia, et rien ne l’en détournera. Elle n’a rien contre prendre du bon temps (chose que Grag est trop honorable pour faire) mais ne veut et ne peut pas s’engager si elle doit abandonner la Vivacia (« pour vous épouser, je devrais non seulement renoncer à mon navire mais aussi accepter de le voir aux mains d’un homme que je méprise »).

Althéa dit la même chose à Ambre, une femme venue d’on ne sait où et qui est devenue son amie. Elle est claire : « si je décide d’aimer Grag, de l’épouser, cela me coûterai tout ce que j’ai toujours voulu faire de ma vie. Je devrais tout abandonner par amour pour lui ». Pour consoler Grag, Althéa semble prête à coucher avec lui. Ambre pense que cela lui fera plus de mal qu’autre chose (« n’essaie pas de te convaincre, je t’en prie, que tu peux coucher avec Grag Tenira puis t’en aller sans dommages pour l’un comme pour l’autre »).

De retour à Terrilville, Althéa retrouve une ville changée. La crise économique a durement frappé, les Chalcédiens bloquent les routes menant à la ville. Et, pour ne rien arranger, même ceux qui la considèrent et la respectent (les Tenira) lui rappellent qu’il ne faut pas bousculer les coutumes. Son entreprise de reprendre la Vivacia pourrait causer trop de troubles comme le lui dit le capitaine Tenira : « les affaires de la famille Vestrit doivent se régler sous le toit des Vestrit (…) Tu es partie de Terrilville depuis longtemps et la situation devient tumultueuse là-bas ; ce n’est pas le moment de dresser les Marchands les uns contre les autres ». Autrement dit, Althéa ne peut compter sur aucun soutien de la part des Marchands. Quant à sa famille, elle sait déjà à quoi s’en tenir puisqu’elle a dû fuir quand Kyle Havre est devenu le capitaine de la Vivacia. Lorsque Althéa regagne le domicile familial, elle est traitée avec dédain par les domestiques qui voient en elle un garçon de courses. Si elle conserve cette tenue de garçon, c’est pour ne pas attirer les regards. C’est un accoutrement pratique qui déplaît à Ronica, sa mère (« il faut que tu gagnes ta chambre discrètement pour t’habiller correctement. Tu es maigre comme un clou »). Dès lors, les vannes de la reproche et de la jalousie sont ouvertes, ce sont les propres membres de sa famille qui critiquent Althéa. Keffria critique le comportement, la façon d’être de sa sœur (elle avait déjà eu des mots durs lorsque Althéa lui avait raconté sa première fois) : « tu ne trouves pas bizarre qu’une jeune fille de bonne famille sorte toute seule la nuit, et la première nuit de son retour, de surcroît alors qu’elle a disparu pendant presque un an ? » On sent bien là toute une frustration de la part de Keffria. A sa décharge, Keffria tente de maintenir la famille Vestrit à flot, elle voit bien que la situation est désespérée. Elle en joue sans doute pour blâmer sa sœur (« comment peux-tu nous faire ça ? Comment peux-tu te faire ça à toi-même ? N’as tu donc aucune fierté, aucun égard pour notre nom ? »)

Des femmes Vestrit, c’est Malta qui a les mots les plus blessants et les provocateurs. On savait déjà que la jeune femme avait la langue agile, elle le confirme : « tu es partie pendant presque un an, et tu es revenue habillée en homme. Tu as largement passé l’âge de te marier, mais tu ne montres aucun intérêt pour les hommes. En revanche, tu te pavanes en ville comme si tu en étais un toi-même. Les gens sont en droit de se demander si tu n’es pas bizarre ». Malta est, à ce stade du récit, une jeune femme qui a l’esprit embrumé par les rêves et les fantasmes de la cité de Terrilville. Pour elle, une fille de Marchand doit avant tout être présentable et chercher un époux. Or, rien en Althéa ne montre que c’est ce qu’elle veut faire. Pire, elle ne fait aucun effort vestimentaire ou sur son apparence, elle ne fait rien pour être une belle femme. Malta pointe également les fréquentations de sa tante : Jek et Ambre. Elle est suspicieuse : « on dit que tu vas la voir pour la même raison. Pour coucher avec elle ». Malta n’a que mépris et dégoût pour sa tante. Elle remarque qu’elle est une « femme sans mari, sans enfant, une branche morte de l’arbre familial. Elle ne s’intéressait à la fortune des siens que pour les richesses qu’elle pouvait en retirer ».

Après bon nombre de péripéties, les Vestrit récupèrent la Vivacia. La situation finit par se calmer à Terrilville et un nouvel ordre social se met en place. Les Marchands doivent s’adapter pour survivre. Mais, certaines choses perdurent, notamment le regard négatif sur les relations hors mariage des Marchands. Althéa qui fréquente Brashen en est victime. Dans le tome « Les secrets de Castelcerf », Jek rend visite à Ambre (le Fou) et lui fait un point sur la situation de la ville commerciale. Althéa n’a pas changé, elle est toujours aussi indépendante et fidèle à ce qu’elle est. Mais aussi téméraire soit-elle, elle est bien peu de choses face à la langue acérée de Malta ; Althéa n’a pas d’autre choix que d’officialiser sa relation avec Brashen et l’épouser (« à mon avis, ils souhaitaient davantage faire un geste d’apaisement envers Malta, qui paraissait humiliée de l’attitude désinvolte de sa tante face à sa liaison avec Brashen, qu’Althéa ne désirait ce mariage »). On se rend compte que rien ne peut empêcher Althéa de naviguer à bord d’un bateau, pas même d’être enceinte. Brashen dit que « comment voulez-vous que je fasse, alors que je vois son ventre frotter sur les cordages quand elle essaye de courir dans le gréement ? » Au-delà de la question de sa grossesse, Althéa a enfin gagné sa légitimité en tant que marin et elle semble vouloir le montrer à tous. Certaines se sentent diminuées (sans pour autant en vouloir à Althéa), c’est par exemple le cas d’Alise dans les « Cités des Anciens ». Alise est une autre fille des Marchands qui a bousculé l’ordre social en se lançant à l’exploration et l’étude des dragons. Elle vit durement sur le bateau, elle fait face à de nombreux défis ; et pourtant, elle est impressionnée lorsqu’elle voit Althéa (« elle l’avait vue aller et venir d’un pas assuré sur le pont, pieds nus, vêtue d’un pantalon ample comme un homme »). On note que Althéa privilégie toujours une tenue pratique. Alise note que Althéa est à l’aise comme marin ou comme fille de Marchand : elle sait passer d’un monde à l’autre, elle a donc progressé à ce niveau (« Alise l’observa avec surprise qui passait de l’attitude masculine qu’elle avait sur le pont aux gestes délicats de la maîtresse de maison »).

Enfin, Fitz rencontre Althéa. Son avis sur la femme est claire et transpire le respect. Il sent que c’est une personne de confiance, dangereuse à sa façon capable. Lorsqu’il la rencontre, il se rend compte qu’« elle avait la poigne d’un homme, et je sentis qu’elle prenait ma mesure autant que je la jaugeais moi-même ». Fitz pensera plus tard que « Althéa n’était pas une poupée de salon élevée dans la dentelle » et c’est sans doute la description la plus sincère qu’on puisse faire de cette femme.


jeudi 3 février 2022

Hest le manipulateur

Dans les romans des Cités des Anciens, le lecteur a la possibilité de plonger dans le vécu des familles de Marchands. Il apprend des choses sur leurs traditions, leurs coutumes. Et grâce à Hest et Alise, on se rend compte qu’un mariage n’est pas d’amour mais une longue tractation entre deux jeunes gens. Chacun doit y trouver son compte, répondre aux attentes des familles et protéger ses intérêts. Alise doit trouver un homme car sa famille s’inquiète de son caractère, Hest doit trouver une femme si il ne veut pas perdre la fortune familiale au profit de son frère. Conseillé par Sédric, un ami d’Alise, Hest décide donc de séduire Alise et les deux se marient.

Très vite, Alise se rend compte qu’elle a signé un contrat qui l’enferme dans une prison dorée, tant Hest est absent et méprisant. Et au lieu de blâmer son mari, elle décide d’endosser toutes les fautes, tous les torts. Elle rigole de sa propre naïveté, de ses propres mauvaises interprétations : «  Hest avait clairement établi les termes du marché, depuis le début ; c’était elle qui avait inventé un conte de fées ridicule et en avait habillé l’armature froide de leur contrat. Si elle devait en vouloir à quelqu’un c’était à elle, non à lui ».

Très vite, Alise se rend compte que Hest s’éloigne d’elle. Il est bien peu présent, vaque à ses affaires sans l’impliquer. Il n’est présent que pour accomplir son devoir conjugal. En effet, Hest a la nécessité d’avoir un héritier, il l’a clairement dit à Alise. Mais, après l’épisode calamiteux de leur nuit de noces, Alise est plus que réticente à partager son lit avec son époux. Ce dernier n’a pas d’autre choix que lui rappeler ses obligations, et même à la forcer (« si vous ne vous débattez pas, je ne vous ferai pas mal »). Bien entendu, Alise est marquée par ce qui lui arrive. Elle a mal, elle se sent usée et salie (« la douleur et l’humiliation avait donné à la jeune femme l’impression qu’il lui fallait une éternité pour en finir. Elle n’avait pas pleuré, quand il s’était enfin écarté d’elle pour s’asseoir au bord du lit, elle avait les yeux secs et la bouche close »).

Ce qu’Alise ne sait pas est que Hest a une relation intime avec Sédric. Hest aime les hommes, Hest aime sa façon de vivre. Il sait que tout ne tient qu’à un fil et qu’un rien peut tout gâcher. C’est pour ça qu’il est véhément quand Alise l’accuse d’avoir une liaison avec une autre femme. Il implique même Sédric sachant que sa femme croira ce qui sort de la bouche de son ami : «  Regarde Alise dans les yeux et dis-lui franchement : ai-je une autre femme dans ma vie ? » La réponse ne peut être que négative. C’est une tromperie de Hest, une utilisation déformée de la réalité. Il en profite pour jouer le déçu et le choqué, il se dit déçu du comportement et des suspicions de sa femme. Il enferme également Sédric dans une spirale de mensonge : le jeune homme ne peut être que dégoûté en silence de ce qu’il fait à sa meilleure amie. Sédric est clairement et indubitablement dominé par Hest. Hest fait ce qu’il veut du jeune homme : quand il l’envoie avec Alise étudier les dragons, il n’a pas son mot à dire. Là, malgré tout ce que lui a fait Hest, Sédric se sent obligé de surveiller Alise et de rabaisser ce qu’elle fait. Il pointe du doigt un comportement inconvenant, il lui rappelle sans cesse de se méfier de Leftrin (le capitaine de la vivenef sur laquelle ils naviguent et qui a des vues sur Alise). Loin de Hest, Sédric est tiraillé entre une forme de loyauté et une quête de début de sa propre indépendance. Il se rend compte que tout n’est pas sombre, qu’il aurait peut-être quelque chose à gagner de tout ça (« depuis trop longtemps, il dépendait entièrement de son ami sur le plan financier, et cette inégalité pesait de plus en plus cruellement sur leur relation. Hest n’était plus seulement autoritaire : il devenait durement dominateur ; si Sédric disposait d’une fortune personnelle, il lui manifesterait peut-être plus de respect »). Quand Sédric se penche sur son passé, sur ses liens avec Hest, il arrive à la conclusion qu’il a été abusée. Il a supporté et toléré beaucoup de choses et il s’en veut (« Hest avait pris plaisir à le dominer. C’était toujours lui qui envoyait chercher Sédric, et celui-ci accourait ; il n’était jamais tendre, jamais doux ni bienveillant, il riait des bleus qu’il laissait à son amant et ce dernier courbait la tête avec un sourire triste et acceptait ces traitements comme allant de soi. Hest n’était jamais vraiment allé trop loin, naturellement »).

A la recherche de Kelsingra avec les gardiens, Alise et Sédric créent de nouveaux liens. Les dégâts causés par Hest sur leurs personnalités les rapprochent. Mais, arriver à surmonter des années de rabaissement n’est pas aisé. Alise subit aussi la tradition de Terrilville qui implique qu’une femme doit soutenir son mari (on en avait déjà eu un bel aperçu avec la relation entre Kyle et Keffria). Alise remarque qu’elle « avait failli lui révéler qu’elle parlait quasiment jamais avec Hest et ne le voyait guère davantage, mais elle se tut par loyauté, ou peut-être par honte, et elle mesura soudait avec déplaisir à quel point Hest l’avait réduite au silence : même absent, il bridait sa parole ». Alise finit par se confier, en partie, à Sédric. Son ami insiste pour savoir si Hest a abusé sexuellement d’elle ou l’a frappée. Alise répond que non. Cela n’empêche pas qu’elle ait vécu des choses difficiles : « Non, il ne m’a jamais frappée ; mais il y a de nombreuses manières de se montrer violent avec une femme sans la frapper (…) il ne me frappe pas : ce n’est pas nécessaire. Il est cinglant et cruel quand on le contrarie, il peut m’humilier d’un seul regard, il peut me lapider à coup de mots sans cesser de sourire ». Hest a clairement l’emprise d’Hest, il a fait d’elle sa victime, sa chose. Il ne lui a laissé aucune échappatoire et il n’est donc pas étonnant qu’Alise se soit lancé dans l’étude des dragons avec passion : elle n’avait que ça.

Sédric et Alise partagent une même idée à propos de Hest : il est doué avec sa langué. Alise dit qu’« il a un talent absolu pour tordre les mots, pour me faire des compliments à la fin desquels tout le monde me regarde avec attendrissement tandis que je sens les piques qu’il m’a envoyées ». Sédric a donc le même avis (« quand il le souhaite, il peut t’accorder toute son attention et te faire croire qu’il n’y a personne de plus important que toi au monde (…) je n’arrivais pas à me convaincre qu’il m’avait choisi (…) il me donnait tout cela pour que j’aie l’apparence qu’il désirait, pour que je ne lui fasse pas honte avec mes habits usés ni mon goût déplorable en manière de chevaux ») : Hest a donc bien choisi ses victimes, Alise la jeune femme qui ne pouvait refuser une si bonne offre de mariage et Sédric le jeune homme ébloui qu’un homme si sophistiqué s’intéresse à lui. Et il les a façonnés pour qu’ils répondent à ses attentes, à ses besoins : lui faire un enfant, l’amuser, le distraire.

L’horreur d’ Alise montre d’un cran quand elle se rend compte que un bon nombre de gens étaient au courant de la duplicité de son mari. Elle interroge Sédric : « Riiez-vous de ma candeur, de mon absence de soupçon ? Les autres amis de Hest étaient-ils au courant ? Y avait-il des gens de ma connaissance, que je prenais pour mes amis, qui savaient combien j’étais stupide ? Jusqu’où allait cette tromperie dont j’étais la victime ? » Sédric n’a pas d’autre choix que d’être honnête. Oui, des amis d’Alise savaient et ne lui ont rien dit. Cela réduit encore un peu plus l’estime qu’a Alise d’elle-même. Alise et Sédric se réconcilient malgré tout le mal que Sédric a causé à Alise : le jeune homme s’en veut d’avoir été l’amant de Hest, il s’en veut d’avoir trompé son amie. Il questionne Alise tout en prenant bien soin de s’inclure dans l’aveuglement : « comment as-tu pu tomber amoureuse d’un homme pareil ? Tu as gaspillé ton amour pour rien ; vois comme nos vies en sont anéanties ! Avec Hest, nous ne pouvons espérer ni l’un ni l’autre connaître le bonheur – ce qui ne lui ferait ni chaud ni froid, je pense. » Les deux ont plus ou moins tourné la page Hest, il leur reste à se reconstruire et, pourquoi pas, trouver l’amour.