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dimanche 28 juin 2026

[Andrzej Sapkowski] Qui est Angoulême ?

Angoulême fait partie de la Hanse, ce groupe qui accompagne Geralt dans sa folle tentative pour sauver Ciri. Ancienne criminelle, Angoulême faisait partie d’une bande qui cherchait à enlever Geralt. Au fur et à mesure de ses interactions avec d’autres personnages, on en apprend plus sur sa vie, sur ce qu’elle est et sa vie tragique.


On comprend très vite que sa vie a été marquée par un mauvais début. Angoulême n’a rien commis de mal ; elle a simplement eu la chance de mal naître. Elle est la conséquence d’un adultère, elle est une fille reniée par ses proches (« cette famille (…) s’est débarrassée de moi parce que ma mère, paraît-il, avait couché avec une espèce de pèquenaud, un palefrenier »). Pourtant, Angoulême n’a rien fait de mal. Elle n’a fait que naître, ce n’est pas elle qui a trompé son mari…


Abandonnée, sa vie a été ensuite une longue et lente chute. Elle aurait pu être recueillie par une famille aisée, cela n’a pas été le cas. Quelques années plus tard, elle finit dans un espèce d’orphelinat géré par des hommes d’église. A nouveau, Angoulême est la victime. Elle arrive au mauvais endroit au mauvais moment puisque les prêtres sont des dégénérés, des hommes qui abusent des enfants recueillis. Elle décrit « un hospice dirigé par des prêtres, près de je ne sais plus quel temple (…)  Un lupanar purement et simplement, un bordel (…) De jeunes fillettes. Et des petits garçons aussi. Moi, quand je me suis retrouvée là, j’étais déjà trop grande, il n’y avait pas d’amateurs pour moi (…) Enfin…presque pas ». On comprend donc qu’Angoulême a sans doute subi des abus et des viols.

A Geralt, Angoulême dit que «  les coups, c’est pas grand-chose (…) depuis que je suis petite, on me bat, j’ai l’habitude ». Son enfance a donc été une succession de coups durs. Angoulême n’a pas été une enfant aimée ou bien traitée.

Elle atterrit ensuite dans un groupe de voyous, les Rossignols, contre qui elle se retourne quand elle apprend qu’ils visent Geralt. Ce qui lui fait recevoir des menaces de son ancien chef : Rossignol éructe que « j’ai juré d’infliger une sale mort à Angoulême, je vais m’amuser un peu avec elle ».


Adoptée plus ou moins de bon gré par la Hanse, Angoulême finit par arriver à Toussaint. Là, le groupe plonge dans une torpeur inattendue. Leur quête, retrouver Ciri, semble être mise de côté : cela représente un événement totalement inattendu tant Geralt semblait focalisé sur ce but. Angoulême analyse finement la situation : « ce fichu Toussaint, putain, c’est un endroit ensorcelé. Toute la ville a été envoûtée par un charme magique (…) J’ai été surprise par le comportement de Jaskier, puis par celui du sorceleur, mais j’ai moi aussi maintenant comme un voile de brume devant les yeux (…)Partons d’ici au plus vite ». Toussaint est donc une prison dorée. Elle pourrait très bien devenir le cimetière des ambitions du clan de Geralt. Si Angoulême a l’air si inquiète, c’est parce qu’elle est réellement et profondément attachée à Geralt et aux autres. L’objectif de Geralt est devenu le sien !  

On n’est donc pas étonné de la voir prononcer comme une déclaration de foi en faveur du chasseur de monstres : « mais moi, je n’abandonnerai pas le sorceleur. Comme l’a fait remarquer tonton Jaskier, il s’est empressé de me faire rejoindre votre groupe sans s’inquiéter, bien que je sois une ancienne criminelle ».


La voir mentionner Jaskier comme tonton n’est pas anodin. La Hanse est presque comme une famille pour Angoulême, une famille bien particulière certes, mais une famille malgré tout. Quand Milva meurt, Angoulême exprime fortement sa détresse : « Tantine ! hurla Angoulême. Tantine, ne meurs paaaaaas ! » Angoulême est réellement attachée à Milva et aux autres. 

Tout comme elle l’est à Ciri alors qu’elle ne la connait qu’à travers ce que dit Geralt et les autres. Angoulême n’a jamais rencontré Ciri si ce n’est au moment de sa mort à Stygg. Blessée, Angoulême agonise dans les bras de Ciri. Elle délire, exprime des rêves vains (« Dis, tu es une reine n’est-ce-pas ?… A Cintra…. Nous serons bien accueillis chez toi, non ? Tu feras de moi… une comtesse ? ») Alors qu’elle meurt, ses dernières paroles sont tournées vers Geralt : « je suis Angoulême. Je ne croyais pas… Je ne croyais pas qu’on te trouverait. Mais j’ai suivi Geralt… Parce qu’on ne peut pas ne pas le suivre ».


Angoulême meurt donc. Zoltan Chivay porte un toast aux membres de la Hanse morts en voulant délivrer Ciri : « Que la terre leur soit légère à tous ».

samedi 11 octobre 2025

[Andrzej Sapkowski] La croisée des corbeaux : la sale réputation des sorceleurs

La croisée des corbeaux nous présente un jeune Geralt alors qu’il effectue ses premiers pas de sorceleur et ses premières missions rémunérées. Plus ou moins guidé par Preston Holt, il arpente les routes et les villages pour chasser des monstres.

Mais, le mépris des humains et le souvenir de Kaer Morhen compliquent sa vie.


Très vite, on comprend que les sorceleurs sont mal vus. Leur disparition annoncée après les événements de Kaer Morhen ne dérangerait pas grand-monde. Même s’ils peuvent être utiles en tuant des monstres, leur propre extinction ne ferait pas pleurer dans les chaumières. Le maire Bulava résume bien la chose : « on disait qu’après ce qui s’était passé en 1194, là-bas, dans les montagnes, personne ou presque n’avait survécu. Ensuite, la rumeur a couru que les rares survivants étaient morts, de faim ou de maladie ». Le sort et la survie des sorceleurs ne déchainent donc pas les foules. Les savoir tous morts ne va pas créer des manifestations de dépit.


Le sorceleur Holt était présent à Kaer Morhen lors du massacre. S’il a survécu, ce n’est pas par bravoure mais parce qu’il a fui. C’est d’ailleurs pour ça que le sorceleur Vesimir le déteste. Holt a manqué à ses devoirs. 

Holt forme donc Geralt. Il lui apprend quelques techniques de combat, les ficelles du métier. Il le met également en garde : « personne n’aime les sorceleurs. Pour le meurtre d’un humain, tu peux finir au bout d’une corde par décision de justice ou par lynchage. Voilà pourquoi mieux vaut ne pas user de ta lame contre les humains ». Autrement dit, Geralt risque de croiser beaucoup de monstres qui peuvent le tuer, aucun ne sera aussi dangereux pour lui que les humains.

Le forgeron Augustus Hornpepper, lui, est bien plus pragmatique. Il ne croit pas que les sorceleurs soient pire que les autres. Il se contente de dire à Geralt le sentiment ambiant : « c’est bien connu que les sorceleurs attirent le malheur et les remugles affreux. Que, là où ils passent, ils apportent toujours des calamités, et même la peste ! »


Pourquoi sont-ils donc si détestés ?


La Mère Assumpta rapporte qu’un pamphlet (Monstrum) a nourri la colère, l’a embrasée. Il a désigné les sorceleurs comme étant la cause de tout ce qui n’allait pas. S’il arrive un malheur, c’est nécessairement à cause des sorceleurs (« tous les maux, toutes les épidémies, les maladies, les pestes bovines, les fausses couches (…) étaient la faute de ces infâmes sorceleurs, les pistes de tous les méfaits et complots remontaient à Kaer Morhen »).

Luitpold Lindenbrog va même jusqu’à dire que « je considère la mutation à laquelle vous devez votre existence comme une chose contre nature qui n’a pas sa place dans ce monde ». On a donc presque un argument religieux, mystique. Lindenbrog dit cela en face de Geralt, preuve qu’il est à son aise et qu’il ne craint pas Geralt. Il faut dire que Geralt est habitué à ce genre de propos durs et méchants. 

Lindenbrog enfonce le clou : « cette coupe a été réalisée avec le crâne d’un sorceleur. Le chef de tous les sorceleurs ! C’est un trophée datant de la bataille de Kaer Morhen ». Il déteste donc à ce point les sorceleurs qu’il est prêt à exhiber les restes chez lui. 


Geralt a embauché agent Voronoff comme agent, c’est-à-dire qu’il est là pour gérer son argent. Voronoff présente un avis plus nuancé : « nul ne se jettera à votre cou (…) mais dans les moments d’effroi, on n’hésitera pas à faire appel à vous et à payer ce qu’il se doit ». Et c’est vrai dans la plupart de ses missions où Geralt est payé. Mais, bien entendu, il fera face à des escrocs, des gens réticents à le payer ou prêts à s’accaparer son mérite. Geralt gagnera aussi souvent l’estime et le respect, détrompant l’avis général négatif sur les sorceleurs. Il semble donc être un sorceleur à part.





vendredi 29 août 2025

[Andrzej Sapkowski] Le baptême du feu / Quelques extraits que j'apprécie

  • Milva (à propos de Jaskier) : Un poète (…) Si c’est ça, alors, je comprends. Ce que je comprends moins, c’est pourquoi il est là à dégueuler au lieu de composer des vers quelques part, dans le silence. Du reste, c’est pas mon affaire.
  • Au fond, l’essentiel était qu’ils progressent. La direction n’avait pas réellement d’importance.
  • Zoltan : Toutefois, je suis un nain raisonnable, je sais que je ne réussirai pas à faire preuve de bonté envers tous. Si j’essayais d’être bon envers le monde entier, envers tous les êtres qui le peuplent, ce ne  serait jamais qu’une goutte d’eau dans l’océan ; en d’autres termes, ce serait peine perdue. J’ai donc décidé d’agir concrètement, de manière que cette bonté ne soit pas gaspillée. Je suis bon pour moi-même et pour mon entourage direct.
  • Jaskier (lorsque deux femmes retrouvent des membres de leur famille qu’elles pensaient perdus ) : il n’y a que dans la vraie vie qu’une chose aussi banale et mélodramatique puisse se produire, constata avec conviction Jaskier en désignant du doigt la scène émouvante. Si je concluais l’une de mes ballades avec cette manière, je serais tourné en ridicule sans indulgence.
  • Régis (à Geralt) : Il faut le reconnaitre, tu as un véritable talent pour t’attirer les faveurs des gens. Alors que le monde entier semble te guetter, tu te permets de fouler aux pieds des camarades et des alliés qui souhaitent te venir en aide.
  • Tissaia de Vries verrait les choses autrement, intervint Francesca Findabair. Elle avait toujours à l’esprit notre responsabilité envers les gens ordinaires. Non pas dans le futur, mais ici et maintenant.
  • Filippa Eilhart : J’ai nommé Cirilla, fille de Pavetta de Cintra, petite-fille de Calanthe dite la Lionne. Le Sang ancien, la Flamme glacée du Nord, la Destructrice et la Rénovatrice, dont l’avènement est annoncé depuis des dizaines d’années déjà. Ciri de Cintra, la reine du Nord. Et son sang, duquel naîtra la reine du Monde.
  • Bonhart : Il faut bien vivre. Certains gagnent leur vie en faisant ce qu’ils savent faire. D’autres en faisant ce qu’ils doivent faire. En fait, j’ai eu de la chance dans la vie, comme rarement un artisan en a. On me paie pour faire un métier que j’aime réellement et sincèrement.
  • Régis : Pour vous, la nuit est froide, sombre, mauvaise, menaçante, pleine de dangers ; le lever du soleil vous apparait par conséquent comme une nouvelle victoire dans la lutte pour la survie, il symbolise un nouveau jour, la continuation de l’existence. La lumière solaire apporte la clarté et la chaleur, les rayons vivifiants du soleil sont porteurs de l’anéantissement des monstres ennemis.
  • Régis (à Jaskier, quand il reçoit une flèche) : Belle blessure pour un poète, Jaskier. On va te prendre pour un héros de guerre, avec ton superbe bandage sur le front. Les jeunes filles vont fondre en te voyant. Oui, c’est une véritable blessure de poète. Ce n’est pas comme si tu avais été touché au ventre. Le foie en compote, les reins et l’intestin déchirés, leur contenu déversé avec les excréments, inflammation du péritoine…

mercredi 13 août 2025

[Andrzej Sapkowski] Le dernier voeu / Quelques extraits que j'apprécie

  • Comme à l’accoutumée, les chats et les enfants furent le premier à le remarquer. Un gros matou tigré qui dormait sur un tas de bois chauffé par le soleil frémit, leva sa tête ronde, rabattit les oreilles, s’ébroua et décampa dans les orties.
  • Le sorceleur avait rencontré, au cours de son existence, des voleurs à l’air de conseillers municipaux, des conseilleurs municipaux à l’air de mendiants, des débauchées ayant l’air de princesses, des princesses ayant l’air de vaches pleines et des rois de voleurs. Mais Stregobor avait toujours eu l’air de ce à quoi doit ressembler une magicien selon toutes les règles et toutes les représentations.
  • (Geralt) : Ainsi va la vie. On voit toutes sortes de choses quand on voyage. Des paysans qui s’entre-tuent pour une borne au milieu d’un champ, que les escouades de deux régents fouleront le lendemain pour s’y massacrer les uns les autres (…) Alors pourquoi une mort qui menace quelqu’un devrait-elle me bouleverser, de surcroit, quand il s’agit de toi ?
  • (Geralt) : Le Mal est le Mal, Stregobor, dit gravement le sorceleur en se levant. Petit, grand, moyen, peu importe, ses dimensions ne sont qu’une question de convention, et la frontière entre ces mots n’existe pas. Je ne suis pas un saint, ermite, je n’ai pas fait que le bien dans ma vie. Mais à choisir entre deux maux, je préfère ne pas choisir du tout.
  • (Calanthe) : Ta femme est, en effet, de santé fragile. On m’a raconté que pendant les dernières moissons, elle t’a surpris dans une meule de foin avec une fille et qu’elle t’a poursuivi avec une fourche sur  près d’un mille, sans te rattraper.
  • (Duny) : Lorsque j’ai appris qui tu étais, dans la salle du trône, je t’ai détesté et j’ai pensé beaucoup de mal de toi. Je te prenais pour un instrument aveugle et avide de sang, pour quelqu’un qui tue froidement, sans se poser de questions, qui essuie le sang sur sa lame et compte son argent. Mais j’ai compris que le métier de sorceleur est en fait digne de respect. Tu nous défends non seulement contre le Mal tapi dans l’ombre, mais aussi contre celui qui est tapi en nous. C’est dommage que vous soyez si peu nombreux.
  • (Nenneke) : Cette fois, c’est Jaskier, ton copain, ce vagabond, ce parasite et fainéant, ce prêtre de l’art, cette étoile lumineuse de la ballade et de la poésie courtoise ! Comme à l’accoutumée, auréolé de gloire, gonflé comme une vessie de cochon et puant la bière.
  • (Jaskier) : Vous, les sorceleurs, vous vous privez vous-mêmes de votre gagne-pain, lentement mais sûrement. Plus vous travaillez consciencieusement, et moins vous avez de boulot. Votre but, votre raison d’être, c’est bien un monde sans monstres, un monde paisible et sûr ! Autrement dit, un monde où les sorceleurs sont inutiles. C’est paradoxal, n’est-ce-pas ?
  • (Geralt) : Les gens, dit Geralt en détournant la tête, aiment bien inventer des monstres et des monstruosités. Ça leur donne l’impression d’être moins monstrueux eux-mêmes. Quand ils boivent comme des trous, qu’ils escroquent les gens, les volent, qu’ils cognent leurs femmes à coups de rênes, laissent crever de faim la vieille grand-mère, qu’ils assènent un coup de hache à un renard pris dans un panneau ou criblent de flèches la dernière licorne qui subsiste sur terre, ils aiment se dire que la Moire qui entre dans les chaumières au point du jour est plus monstrueuse qu’eux. Alors ils se sentent le coeur plus léger.
  • (Filavandrel) : C’est vous, les hommes qui haïssez tout ce qui n’est pas comme vous (…) C’est pour cette raison que vous nous avez pris notre terre, que vous nous avez chassés de nos maisons, que vous nous avez repoussés dans les montagnes sauvages. Vous avez occupé notre Dol Blathanna, notre vallée des Fleurs. Je suis Filavandrel aén Fidháil des Tours d’Argent, descendant des Feleaorn des Vaisseaux Blancs; Aujourd’hui exilé au bout du monde, je suis Filavandrel du Bout du Monde.
  • (Yennefer) : Tu étais pressé, préoccupé par la souffrance de ton ami, tu as forcé ma porte en assommant des gens, et pourtant tu as consacré une pensée à une femme assoiffée. En faisant cela, tu m’as émue et il n’est pas impossible que je t’aide. Mais je ne renoncerai pas à l’eau et au savon.

vendredi 1 août 2025

[Andrzej Sapkowski] Le boucher de Blaviken

A Blaviken, le sorceleur Geralt n’a pas gagné qu’un surnom. Il a aussi montré qu’on peut commettre de terribles choses sur des méprises, il a montré que la monstruosité n’était pas qu’une affaire de monstres mais aussi pouvait toucher les hommes et les femmes. Il a également participé à démontrer que le peuple ignore bien des choses qui se passent en coulisses.


Geralt arrive pourtant à Blaviken avec de bonnes intentions et des valeurs qu’il défend ardemment. A Stregobor qui lui demande de tuer quelqu’un pour le défendre, il répond par la négative. Ce n’est pas son rôle. Il travaille, certes, contre de l’argent mais pas pour toutes les causes. Il affirme que « ce que je tue pour de l’argent, ce sont les monstres, des bêtes hideuses dangereuses pour l’homme, les monstres auxquels ont donné naissance les sorts et les malédictions jetés par des gens comme toi. Je ne tue pas les humains ». 

D’ailleurs, on note là une réelle différence avec Stregobor qui était prêtre à tuer une jeune femme (Renfri) juste parce qu’il y avait une possibilité qu’elle se transforme en monstre. En tout cas, Geralt dit clairement qu’il ne tue pas les humains.

Geralt va même plus loin en prétextant une certaine neutralité. Il ne prend pas parti dans les conflits ; s’il fait quelque chose, c’est qu’il est payé pour. Pour autant, Geralt ne se dresse pas en un parangon de vertu ; il n’est pas un justicier du bien (« Le Mal est le Mal, Stregobor (…) Je ne suis pas un saint ermite, je n’ai pas fait que le bien dans ma vie. Mais, à choisir entre deux maux, je préfère ne pas choisir du tout »).


Renfri est à Blaviken et veut se venger. Elle est accompagnée de gens déterminés, prêts à répandre le sang de Stregobor. C’est donc contre eux que Stregobor réclame l’aide de Geralt.

Renfri, elle, prévient Geralt de ses intentions. Elle lui demande aussi de ne pas intervenir. Renfri dit qu’elle se vengera quoiqu’il arrive, rien ne pourra l’arrêter, pas même les services de sécurité de la ville de Blaviken (« tu as vu mes gars ? Je te garantis qu’ils connaissent leur métier. Tu imagines ce qui va se passer si les nigauds de la garde se battent avec eux ? »). Ni même Geralt. D’une certaine façon, elle le menace en disant « il n’y a pas un guerrier sur cette terre qui puisse venir à bout de sept hommes armés d’un glaive ». Il faut noter que Renfri prévient Geralt de façon assez affectueuse ; elle montre que, monstre ou non, elle est capable de faire preuve d’humanité.


C’est alors que l’ironie frappe Geralt. Il implore Renfri de renoncer à ses projets : « de cette manière, tu démonteras, à lui mais aussi aux autres, que tu n’es pas un monstre inhumain (…), que tu n’es pas une mutante ». Car, le lendemain, c’est Geralt qui deviendra un monstre aux yeux de la population en tuant Renfri et ses hommes alors qu’il était persuadé de sauver la ville. 

Car, juste avant le moment fatidique, Geralt a attendu une allusion qui a fait basculer sa façon de voir les choses : l’ultimatum de Tridam. Dans cette ville, un maire a été placé au pied du mur : soit libérer des criminels, soit voir des otages être tués jusqu’à ce que cela soit fait (« ils ont commencé à assassiner les pèlerins, les uns après les autres. Avant que le baron mollisse et libère les camarades prisonniers, ils en avaient jeté plus d’une dizaine par dessus-bord »). Geralt craint que Renfri utilise cette stratégie, tout en sachant que Stregobor ne faiblira pas ; tout cela mènera donc à la mort de civils innocents.


Il se rend donc sur la place du marché, fait face à Renfri et ses guerriers, et les tue tous. C’est un spectacle édifiant pour les gens présents qui n’ont aucune idée des motivations de Geralt. Ils voient juste un sorceleur tuer froidement des gens. C’est une réelle boucherie. La suite est inévitable :  la population se tourne contre Geralt (« une pierre vola. Elle résonna sur le pavé, bientôt suivie d’une deuxième qui frôla l’épaule de Geralt »). Geralt aurait donc été lapidé si il n’avait pas été protégé par son Signe. Il quitte alors la ville sous les insultes. Selon la rumeur populaire, il est un monstre.


mercredi 25 juin 2025

[Andrzej Sapkowski] Tissaia de Vries, que reste-t-il d'elle ?

Le suicide de Tissaia de Vries marque. La magicienne décide de mettre fin à sa vie après s’être rendue compte des erreurs commises. La scène de sa mort est extrêmement paisible : Tissaia a pris sa décision en connaissance de cause.

Ayant formé de nombreuses magiciennes, elle était membre du Chapitre, un groupe de puissants magiciens.


D’une certaine façon, Tissaia avait conscience d’avoir un devoir qui dépassait son statut de magicienne. Francesca Findabair rapporte qu’ « elle avait toujours à l’esprit notre responsabilité envers les gens ordinaires. Non pas dans le futur, ici et maintenant ». C’est d’ailleurs sur ces gens, sur toutes ces vies banales qu’elle jette un dernier coup d’oeil avant d’en finir (« Elle resta longuement assise, silencieuse, le regard plongé dans la sphère rouge du soleil couchant. Puis elle se leva et s’approcha de la fenêtre. Pendant un long moment, elle regarda les toits des maisons, où des gens ordinaires allaient justement se coucher, fatigués par leur vie de labeur »).


Ses talents, son influence la conduisaient nécessairement à participer à des jeux politiques et de pouvoir. Or, cela a pu avoir des conséquences désastreuses pour certaines personnes, comme Ciri.

Au palais de Garstang, sur l’île de Thanedd, Ciri frôle la mort. Or, si elle se retrouve là, c’est parce que Tissaia veut qu’elle soit confrontée aux mages. C’est même Tissaia qui pousse à ce que Vilgefort soit libéré. Yennefer rappelle donc que Tissaia a mis Ciri en danger. Sabina Glevissig lui répond que « c’est plus simple de tout mettre sur le compte des morts ».

En réalité, la position de Yennefer est un peu plus complexe. La magicienne admet sa part dans les fautes commises. Elle ne rend pas Tissaia responsable de tout mais ne l’innocente pas non plus. Les deux ont mis en branle des événements qui les ont dépassées : « Tissaia m’a convaincue que l’apparition de la fillette à Garstang serait un choc pour beaucoup, et que sa vision prophétique, alors qu’elle était en transe, mettrait fin au conflit. Je ne rejette pas la faute sur elle, car je pensais de même. Nous avons toutes deux commis une erreur ». Autrement dit, Tissaia a fait un pari sur l’avenir et elle a perdu, et elle a décidé d’en payer le prix en se tuant.


La mort de Tissaia marque celles qui ont été ses élèves. Elle marque aussi un changement. On en a un exemple avec le Chapitre qui se transforme en Loge des Magiciennes, un groupe exclusivement composé de femmes et qui cherche à mettre fin aux guerres et à reconsidérer la place des magiciennes dans la marche du monde. Filippa Eilhart affirme que « Tissaia de Vries est morte, et sa perte a été pleurée comme il se doit. Ce fut à la fois une césure et un tournant décisif. Car une nouvelle époque a commencé, une nouvelle ère est arrivée ».

Même morte, Tissaia continue d’influencer certaines personnes. On en a un exemple quand Ciri fait face à la Loge et demande de pouvoir se rendre à Rivie pour retrouver Geralt. Certaines sont enclines à l’empêcher ; Margarita Laux-Antille rétorque qu’elles ne peuvent pas faire ça en se basant sur la façon de voir les choses de Tissaia (« si elle avait été parmi nous aujourd’hui, Tissaia se serait opposée à l’idée que le maintien de l’unité de la loge justifie l’usage de la contrainte et de la restriction de la liberté individuelle »). Tissaia n’aurait donc pas fait passer le bien-être d’un groupe avant celui d’une personne, c’est en tout cas ce que pense Margarita.


Enfin, Tissaia apparait quand Yennefer tente de sauver Geralt et d’autres d’une foule en furie. La magicienne Yennefer manque de mourir, perd conscience en voulant sauver la vie de Geralt. Dans son délire, elle voit Tissaia. Elle a l’impression que le moment est réel. Tissaia ne fait pas que la réconforter, elle lui remémore qu’elle est une magicienne et que cela implique certaines choses. Tissaia se comporte presque comme une mère ; elle lui dit que « nous sommes seules ici. Sans témoins. Personne ne le verra ». Alors, elle permet à Yennefer de se laisser aller, de ressentir ses émotions, sa douleur, ses peines : « Pleure, jeune fille. Pleure tout ton soûl. Pleure une dernière fois. Ensuite, tu n’en auras plus le droit. Il n’y a pas de spectacle plus affreux qu’une magicienne en train de pleurer ».

vendredi 20 juin 2025

[Andrzej Sapkowski] Qui est Milva ?

Thanedd a laissé de graves et profondes blessures à Geralt. Il lui faut du temps pour se remettre et, pendant ce temps, Ciri s’éloigne de lui. Il la perd de vue. C’est Milva qui lui fournit des renseignements sur la jeune fille et qui, par la suite, avec d’autres dont Jaskier, Regis ou Cahir, va l’accompagner dans sa quête.


Milva n’adhère pas tout de suite aux objectifs de Geralt. Elle trouve sa conduite incompréhensible et dangereuse. Juste avant de s’en aller, Geralt exprime sa reconnaissance en employant des mots assez simples mais efficaces ; il dit qu’ « il se peut qu’un jour tu aies besoin d’aide. De soutien. D’une épaule sur laquelle t’appuyer. Appelle-moi alors, même en pleine nuit. Appelle et je viendrai ». Quand il dit ça, Geralt pense que son chemin va différer de celui de Milva. Or, Milva va décider de l’accompagner, sans doute par empathie en voyant son amour pour Ciri.


Si on comprend assez vite que Milva éprouve un certain respect pour Geralt, ce n’est pas le cas pour Jaskier. Il faut dire que le barde lui accorde bien peu de valeur, ne voyant en elle avant tout qu’une belle femme avec qui Geralt couche. Il taquine par exemple Geralt : « tu as le don, toi, Geralt, pour ce genre de rencontre. Svelte et bien roulée… Quand elle marche, on croirait qu’elle danse ». Milva trouve ce genre de commentaires assez réducteur. Ils mettent en avant son aspect physique alors qu’elle est bien plus qu’un simple corps : elle est une redoutable archère, elle sait chasser, elle a dû apprendre à lutter pour survivre. 

Elle se moque même de Jaskier et de sa capacité à voir le monde à travers ses yeux d’homme plein de désir. On en a la démonstration quand Jaskier pense que certaines femmes peuvent se faire enlever un sein pour tirer à l’arc. Milva ne trouve pas cela uniquement hilarant mais aussi consternant de bêtise (« c’est bien une invention de poète, ça ! (…) Rien ne gêne la corde. C’est des fadaises, ces histoires de sein coupé, une invention tout droit sortie d’une caboche oisive obsédée par les tétons des femmes »). D’une certaine façon, elle se moque donc de la langue bien trop agile de Jaskier. Il faut noter qu’elle n’est pas la seule à se plaindre de la capacité à trop parler ou bavarder du chanteur.

Le long de leur route, Milva et les autres rencontrent la guerre. Ce sont parfois des combats livrés mais aussi des scènes vues et qui les révulsent. Ils voient des cadavres, des gens pendus, des femmes agressées et violées, des maisons brûlées… D’ailleurs, l’idée qu’une femme se fasse violer sous ses yeux la pousse à se plonger dans un combat désespéré. Et quand elle voit une femme quasiment crucifiée, elle livre une réflexion assez amère : « on prétend que la guerre est une affaire d’hommes, s’énerva Milva. Mais, ils n’auraient pas pitié d’une femme, il faut qu’ils s’amusent un peu. Et on appelle ça des héros… fils de chien ».


Habitué à tuer des animaux lors de chasse ou se battre, ayant déjà tué des personnes, Milva a une réaction surprenante quand elle pense avoir tué un individu quelconque : elle se met à vomir. Geralt pense que c’est le résultat d’une consommation d’alcool excessive la veille : « ce n’est pourtant pas une jeune fille délicate, sujette à ce genre d’émotion, marmonna-t-il. J’en attribuerais plutôt la faute à l’alcool de belladone qu’on a bu hier ». Geralt se trompe. En réalité, comme nous l’apprend Cahir, Milva est « enceinte ». On se rend vite compte que sa grossesse la dérange, que le simple fait d’en parler la dérange. Elle ne veut pas être un poids pour le groupe, elle ne veut pas qu’on se lamente sur son sort (« elle refusé, et ce de manière assez discourtoise, de me donner quelque date que ce soit, y compris celle de sa dernière menstruation »). Ceci dit, on peut comprendre que Mila n’ait pas donné un calendrier précis de ses règles à un homme qu’elle vient de rencontrer, même si les deux ont noué une relation de confiance.

Même si les membres du groupe sont prêts à la soutenir et à lui laisser du temps, Milva ne les associe pas à sa prise de décision. Elle a de toute façon déjà opté pour l’avortement et a demandé à Cahir une potion : « Milva a exigé que je lui prépare un certain… médicament qui agit de façon radicale. Elle estime que c’est le meilleur moyen pour régler tous ses soucis ».

Renonçant suite au soutien de Geralt et des autres, le destin jour un malgré tout à Milva. Elle est affaiblie lors d’une bataille (« Milva fut la dernière à quitter l’embarcation, ses mouvements étaient soudain devenus terriblement lents »). En réalité, elle est en train de perdre l’enfant qu’elle porte en faisant une fausse couche.


Milva traverse seule cette épreuve. Ce ne sont pas les autres qui se détournent d’elle mais elle qui se détourne d’eux. Jaskier est témoin de ce qui se passe. Dans ses mémoires, il écrit que « sur le plan physique, l’archère récupéra vite ; sur le plan psychique, en revanche, ce fut une autre histoire. Il arrivait que de l’aube au crépuscule elle ne dise mot. Elle aimait à disparaitre et à rester à l’écart, ce qui nous inquiétait tous »). Milva a donc eu besoin de temps et de solitude pour surmonter sa peine et son deuil, pour accepter ce qui lui est arrivé. Finissant par l’accepter, elle se coupe une mèche de cheveux et tourne la page, assez brutalement.


La brutalité a accompagné Milva à des moments déterminants de sa vie. Elle a résisté aux assauts de son beau-père qui tentait d’abuser d’elle sexuellement : « quand ma mère ne faisait pas attention, il essayait de me débaucher avec ses sales pattes. Il voulait rien entendre de ce que je disais ». Milva a alors tué son beau-père, volontairement ou non.


Toussaint montre une Milva touchée. Fringillla, une magicienne amante de Geralt, témoigne : « Milva, une jeune fille qui semble en apparence belliqueuse et arrogante, mais que j’ai eu l’occasion de surprendre à deux reprises, terrée dans un coin des écuries, en train de pleurer ». Il semble donc que, malgré les apparences, Milva pense toujours à sa fausse couche.

Milva se rend compte que le groupe perd son temps à Toussaint, que les membres stagnent et sont pris dans une fausse torpeur (« ça fait longtemps qu’on croupit, ici, moi j’vous l’dis ! Trop longtemps qu’on croupit ici à paresser. Ça nous abrutit »). Cette sensation touche aussi Milva, elle s’attendrit et se laisse séduire par un baron. Elle prend du bon temps avec lui en partageant des moments intimes. Pourtant, elle refuse de rester avec lui et de l’épouser (« il lui a demandé sa main, tout à fait officiellement et solennellement. Milva a refusé, assez brutalement »).


Puis, Milva connait une fin tragique et symbolique. Elle qui a si bien manié l’arc est tuée par une flèche. On avait eu une longue explication sur la façon dont la flèche devait traverser une proie pour la tuer proprement lors de notre première rencontre avec Milva ; c’est elle qui en fait les frais cette fois-ci. On lit que la flèche « avait atteint Milva au ventre, assez bas et était ressortie de l’autre côté, fracassant son bassin et dévastant ses boyaux et ses artères ». 

Sa mort marque brutalement ses compagnons (« Geralt et Cahir poussèrent un cri simultané »). Quant à Angoulême, une jeune femme à la vie bien compliquée ayant rejoint le groupe et qui a noué une relation vache et intense avec Milva, elle exprime toute sa détresse : « Tantine, ne meurs paaaaas ! ». Hélas, Milva meurt. En pensant à son père, mort malade.


mardi 20 mai 2025

[Andrzej Sapkowski] Ciri à l'école des sorceleurs

Cintra a été un réel tournant pour beaucoup de gens, et Ciri comprise. La terrible bataille a réveillé   la guerre, elle a aussi mis la vie de Ciri vers un nouveau destin. Après quelques péripéties, Ciri retrouve Geralt, et le sorceleur décide de l’emmener à Kaer Morhen, un endroit où sont fabriqués  et formés les sorceleurs. C’est donc ce qui semble attendre Ciri, devenir une sorceleuse.


Pour les sorceleurs adultes présents à Kaer Morhen, devoir s’occuper d’une jeune femme est un travail tout à fait inattendu et hors de leur portée sur certains points. Si ils peuvent la former au combat, ils sont inaptes en ce qui concerne son éducation, son attitude. Ils décident donc d’appeler la puissante magicienne Triss Merigold. La première fois qu’elle voit Ciri, Triss pense que c’est un garçon qui est en train de s’entraîner sur la voie. Même pour un adolescent, c’est un exercice périlleux et risqué : il s’agissait assurément de la Voie, cette petite rouge semée d’obstacles qui entourait la forteresse de Kaer Morhen (…) La Voie était son nom officiel, mais Triss savait que les jeunes sorceleurs l’avaient surnommé à leur manière Le Souffroir ». Lorsque Triss finit par se rendre compte que l’enfant en face d’elle est une fille, elle est soulagée de voir que son entraînement n’est pas allé trop loin, à savoir qu’elle n’a pas subi le passage des herbes ; il s’agit d’un moment charnière dans la formation des sorceleurs qui doit enclencher leur mutation mais avec un risque d’échec très élevé. Triss constate donc que Ciri n’est pas encore passée par l) (« les cheveux cendres de l’enfant, bien que celle-ci ait couru sur le Souffroir avec une épée dans le dos, n’avaient pas été soumis à l’épreuve des Herbes ni aux Modifications »).

Il faut dire que les sorceleurs semblent hésiter. Ils voient en Ciri une enfant qui a vécu un réel traumatisme et lui offrent la seule chose à leur portée. Geralt dit que « nous ne savons rien faire de plus (…) L’entraînement et le maniement des armes l’amusent, ils la gardent en bonne santé et en bonne condition physique. Ils lui permettent d’oublier la tragédie qu’elle a vécue ». Toutefois, Triss n’est pas aisée à convaincre : elle semble même douter de la bonne foi des sorceleurs. En tout cas, elle pointe du doigt leur étrange choix (« dans les histoires que l’on me racontait, les petites bergères et les orphelines devenaient des princesses. Et là, je constate que l’on a fait d’une princesse une sorceleuse. Ce dessein ne vous semble-t-il pas quelque peu audacieux ? »).


Triss vient à croire qu’elle a été appelée parce que Ciri est une fille et que les sorceleurs ne savent pas comment réagirait le corps d’une fille aux élixirs, potions et plantes. Dans un rêve enfiévré, Triss remet tout cela en question, elle s’interroge. Dans un beau monologue interne, elle finit par se dire qu’infliger cela à Ciri reviendrait à tuer ce qui est en elle. Les mots sont assez clairs : « et c’est moi qui administrerais la série d’élixirs à cette enfant aux cheveux cendres, moi qui observerais ses Modifications mutationnelles. Je verrais de mes propres yeux comme… Comme cette enfant s’éteint ».


Triss va connaître un réel moment de fureur lorsque Ciri lui a appris qu’elle a ses règles et ne peut s’entraîner. Elle ne comprend pas comment les sorceleurs ont pu passer à côté de quelque chose d’aussi capital et évident. Elle ne se contente pas de les accuser, elle déplore aussi le fait qu’une femme doive cacher ce fait et se sentir coupable. Triss déplore donc que « Ciri n’a pas osé vous le dire parce qu’on lui a appris à taire cette indisposition face aux hommes ». Elle regrette la culpabilité ressentie de Ciri qui « a honte de sa faiblesse, de sa douleurs et de ses maladresses ces jours-là ». Triss est estomaquée de voir à quel point les sorceleurs ont été aveugles et n’ont offert aucun soutien à Ciri. Elle enchaines les accusations et déstabilise clairement les sorceleurs. Elle dresse un portait bien sombre de Ciri qui « peut-être a-t-elle pleuré la nuit » et qui n’a rien trouve auprès des sorceleurs (« aucune compassion, aucun réconfort, aucune compréhension »).

Lambert, un sorceleur, décide de défendre les méthodes employées. Il admet qu’ils n’ont pas tout réussi mais l’entraînement inculquera à Ciri un cadre, une façon d’être et une force qui lui seront utiles (« Ciri sortir d’ici bien formée et en bonne santé, elle sera forte et saura se débrouiller dans la vie »). On comprend qu’il trouve les critiques négatives de Triss injustes.


A vrai dire, donner à Ciri les moyens de se défendre est une bonne idée. La jeune femme a vu ce qui s’est passé à Cintra, elle a frôlé à de nombreuses reprises la mort. Elle est durablement marquée comme Geralt peut en témoigner. Il rapporte que « Ciri se réveille souvent la nuit. Dans un cri. Elle est passée par de terribles épreuves. Elle ne veut pas en parler, mais il est clair qu’elle a vu des choses à Cintra et à Angren qu’un enfant ne devrait jamais voir ». Cela rejoint bien l’idée qu’ils essaient de l’occuper comme ils peuvent ; à leur façon les sorceleurs tiennent à Ciri. Ils font ce qu’ils peuvent pour l’aider. Ils ont même réussi à analyser leurs limites et ils ont en conclu qu’ils devaient appeler Triss à l’aide. Cette dernière offre un soutien émotionnel à Ciri (« Triss continuait de veiller sur elle. Elle ne quittait pas la fillette d’une semelle. Elle l’entourait de ses soins. Visibles et invisibles. »). Triss lui apprend aussi tout un pan de la vie : elle montre à Ciri qu’une fille peut aussi avoir envie de prendre soin d’elle, de se maquiller, de se vêtit autrement que de pantalons et autres. Elle en profite également pour jouer un tour aux sorceleurs. En étant élégantes, les deux femmes offriront un spectacle inédit à leurs hôtes (« devant notre beauté, les sorceleurs resteront figés sur place. On peut difficilement leur offrir plus beau spectacle »).


Ciri, elle, a son propre objectif : elle veut se venger. Elle dit clairement que « je veux le tuer, lui, ce chevalier noir que j’ai vu à Cintra, celui avec des ailes sur le heaume, pour ce qu’il m’a fait, pour la peur qu’il m’a causé ! ». Geralt est consterné d’apprendre ça, il se demande si il n’a pas raté quelque chose dans la formation de Ciri. Il décide de remettre les choses en place. Un sorceleur n’’est pas un assassin (« tu n’apprends pas à tuer ou à être tuée. Tu n’apprends pas à tuer à cause de la peur ou de la haine, mais pour sauver des vies. La tienne et celle des autres »).


jeudi 10 avril 2025

[Andrzej Sapkowski] La laideur de l'humanité

La saga du Sorceleur brille par sa diversité de personnages. Si les humains semblent dominer ce monde, les créatures magiques existent et occupent une bonne part du récit. Elles ne sont pas de simples créatures présentes uniquement pour faire briller Geralt, elles ont aussi une réelle identité.  Mais, elles semblent se regrouper autour d’un point commun : le rapport (compliqué) à l’humain.


C’est Yennefer qui dresse un constat froid sur le rapport entre les humains et les créatures magiques. L’humanité n’a pas d’autre choix qu’imposer sa volonté, il y va de sa survie. Peu importe la créature, qu’elle semble inoffensive ou non, les humains doivent montrer leur force. Ils le doivent encore plus avec les dragons qui menacent leur développement et leur expansion. Yennefer précise que « les dragons demeurent le pire ennemi naturel de l’homme. Il n’est pas question ici de la dégénérescence de l’humanité, mais de sa survie. Pour durer, l’espèce humaine doit se débarrasser de ses ennemis, de ceux-là mêmes qui la menacent ». Dès lors, hommes et femmes semblent prendre un malin plaisir à utiliser de leurs ressources, de leurs armes et de leur détermination. Tuer les créatures magiques est une nécessité. Quelques uns s’organisent et créent des groupes ; c’est le cas Forestiers, un groupe « à la réputation sulfureuse » et qui « avait pour mission de chasser les inhumains ». Les partisans de ce groupe se vantent des exactions qu’ils commettent (« Geralt baillait en écoutant les vantardises au sujet d’elfes, sylvains ou mauvaises fées, transpercées de flèches, massacrées ou pendues aux arbres »). Cet extrait illustre bien un aspect des humains : ils n’ont ni regrets ni remords à exterminer les autres.


Pire, ils ne se contentent pas de les tuer mais ils veulent aussi modifier leurs habitats. Il s’agit de les empêcher de vivre, de marquer pour de bon leur domination.

Agloval, un noble, parle de la future conquête des mers par les hommes : « nous retirerons de cet océan tout ce que nous serons en mesure d’en retirer. Si nous n’en sommes pas capables, nos petits-enfants ou les petits-enfants de nos petits-enfants s’en chargeront. Ce n’est qu’une question de temps. Voilà ce que nous entreprendrons, l’océan dût-il se remplir de sang ». On comprend bien que c’est un combat à mort : l’humanité n’est pas là pour chercher un compromis.

Cette volonté de contrôle total est aussi perceptible chez le roi Venzlav. Lui vise un autre habitat naturel : la forêt. Dans ces propos transpire une certaine arrogance. L’humain domine car c’est son droit (« nous ne désirons pas un Brokilone et une forêt qui nous empêchent d’avancer. Une telle entité blesse notre orgueil, nous irrite et nous empêche de fermer l’oeil, car nous sommes, nous humains, les propriétaires du monde »). C’est un peu comme si les créatures magiques, les monstres, pêchaient seulement par le fait d’exister.


Quelques créatures magiques semblent tolérer par les humains. Ce sont des elfes, des nains, des sorceleurs… ils sont utiles aux humains pour asseoir leur domination. Mais même eux récoltent le mépris des hommes. On leur crache au visage sans se cacher. Alors que quelques créatures non-humaines sont avec des humains à la chasse d’un dragon, le chevalier Eyck vomit des propos méprisants : « mais que voyons-nous ici ? Des nains, ces païens qui naissent dans les ténèbres (…) des magiciens blasphématoires, s’arrogeant les droits, les forces et les privilèges divins ! Un sorceleur, odieux mutant, créature artificielle et maudite ». Ce racisme semble répandu dans la société quand on lit les propos d’un fonctionnaire, Herbolth. Il dit des elfes que c’est « une sale race maudite » et que « les elfes sont responsables de tous les malheurs ».


Bien entendu, quelques créatures ne se laissent pas faire et tentent de modifier l’ordre des choses ou dénoncer ce qui se passe.

Trois-Choucas (un dragon qui a l’apparence d’un homme) exprime tout son dégoût ; en parlant de la chasse aux dragons, il dit que c’est « plutôt un acte rappelant l’abattage d’un porc ou le dépouillement d’une charogne ». Il est révolté par cette chasse qui vient à empoisonner les dragons pour les chasser. Selon lui, cela ne fait qu’illustrer la faiblesse et la lâcheté des humain. Sa réaction est plus que claire : « vous me donnez envie de rire ou de vomir ».

En réalité, les prétendus monstres savent ce qui se passent ; ils savent que les humains leur ont déclaré une guerre à mort. Ainsi, le dragon Villentretenmerth dit que « les créatures que vous appelez communément monstres se sentent, depuis un certain temps, de plus en plus menacées par les humains ».

Le doppler Tellico tente de se faire une place coûte que coûte dans le mondes humains. Il se sent rejeté, encore plus que d’autres créatures. Il n’a pas l’excuse de la beauté ou du charme des elfes qui lui permettraient de s’intégrer (« en quoi une elfe est-elle meilleure que moi ? A la vue d’une elfe, vous regardez ces jambes, mais moi, lorsque je parais, vous avez envie de vomir »). D’ailleurs, on sent presque en lui une envie de vengeance ou en tout cas une envie de se faire une place par tous les moyens. La menace est claire quand il dit que « Novigrad me doit une dette, Geralt. La construction de cette ville a détruit l’environnement où nous pouvions vivre dans notre enveloppe naturelle. On nous a exterminés en nous traquant comme des chiens enragés ». Là encore, les hommes ont détruit la nature et l’ont refaçonnée selon leurs besoins.

A Brokilone, une dryade rejoint l’idée que tout le monde ne veut pas du monde des humains et que certains sont prêts à se battre contre eux (« tu as conquis le monde entier, humains, partout tu as laissé ta trace, partout tu colportes ce que tu nommes modernité, ère du changement, ce que tu nommes progrès. Mais nous ne voulons ni de toi ni du progrès »). Il faut dire que ces admirateurs des arbres ne peuvent qu’en vouloir qu’à des hommes qui prennent plaisir à abattre les arbres.


Yennefer résume assez bien la volonté destructrice des hommes et ses conséquences. A force de tout détruire, ils réduiront son charme à pas grand-chose. Elle regrette que « leur monde n’est constitué que de grisaille et de banalité » et que « même les choses belles au début deviennent ennuyeuses et vulgaires ».