Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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mercredi 30 juillet 2025

Le cas Galen

Fitz a eu des mentors et un bon nombre de professeurs, de gens qui l’ont guidé dans sa vie, notamment à la période de l’enfance (Umbre, Burrich, Subtil, Hod) ou à des moments compliqués de sa vie (Rolf le Noir). La plupart lui ont appris des choses et ont eu un impact positif sur sa vie ; un l’a poussé au suicide et lui a souhaité la mort : Galen. Or, Galen n’est pas n’importe qui puisqu’il occupe une place importante dans la hiérarchie : il est le maître d’Art des Six-Duchés, celui qui doit former les futurs artiseurs pour lutter contre les Pirates Rouges.


Galen déteste Fitz autant qu’il aimait Chevalerie. Quand il apprend que Fitz doit être formé à l’Art, il refuse sans raison valable. Il ne peut tout simplement pas voir le jeune homme. C’est une attitude bien déplorable de la part d’un enseignant. Mais, tout réfractaire qu’il soit, Galen ne peut pas s’opposer à la volonté royale. Il accepte donc Fitz.

Le bâtard de Chevalerie a au moins le mérite de ne pas être une femme tant Galen semble les détester, et encore une fois, sans réelle raison. Il les ignore et lorsqu’il ne les ignore pas, il les frappe (« il n’accordait aucune affection à la demi-douzaine de filles que comptait notre groupe. C’était si criant que je me demandai en quoi elles l’avaient offensé »). 

La réaction de Fitz au traitement réservé aux filles du groupe est éloquente : il ne fait rien. Il laisse des gens innocents se faire maltraiter devant lui sans réagir. On voit bien là le début d’emprise que Galen commence à exercer sur son groupe.


Galen coupe ses artiseurs du monde. Il ne se contente pas de ça : il les sépare des uns des autres. Il empêche la création de toute solidarité, de toute relation d’entraide. Fitz s’en rend compte et l’accepte : « il attisait en nous la rivalité, la volonté de nous mesurer non seulement les uns aux autres, mais aussi à l’image déplorable qu’il avait de nous ». Jamais Fitz ne s’opposera à ça. Galen réussit même à retourner l’esprit de Fitz ; en quelques semaines, il fait basculer toute sa vision du monde, toutes les règles qu’il suivait. C’est presque comme si un nouveau Fitz naissait durant cette période. Galen réussit une prouesse en réussissant « à nous couper du monde et à nous plonger dans une autre réalité, où les règles de la courtoisie et du sens commun n’avaient plus cours ».


Fitz n’est pas le seul à succomber. Sereine est un bon exemple du pouvoir de Galen. On ne peut pas dire si il a assis sa domination sur elle grâce à l’Art. En tout cas, malgré toutes les brimades et les insultes, malgré les coups, la femme suit Galen. Elle devient une fidèle du maître d’Art : « après le violent cravache qu’elle avait subi, elle devint une sectatrice servile de Galen et ne prononça plus jamais la moindre critique à son encontre, alors qu’il se répandait sans cesse sur elle en sermons, réprimandes et injures ». Galen se comporte comme un malotru, il est un professeur violent et abusif. Et pourtant, ses élèves s’accrochent à lui. Il faut dire qu’il leur promet une récompense, un statut à part. Devenir artiseur n’est pas donné à tout le monde. C’est vu, dans la culture populaire, comme la prérogative des Loinvoyant. Devenir artiseur offre la possibilité d’être lié au trône. Il n’est donc pas si étonnant de voir ces jeunes individus changer de comportement (« il forgea notre groupe en un bloc monolithique ; nous nous prenions pour une élite, des êtres supérieurs, privilégiés d’avoir accès à l’Art »).


Mais, Fitz reste Fitz. Il peut être têtu et commettre les pires erreurs. Il refuse de se séparer de Martel, le jeune chiot donné par Patience. Galen se méprend et pense que Fitz ne suit pas ses instructions, qu’il se prête au plaisir alimentaire (les aliments sont en réalité pour le chiot). Surtout, Galen en veut toujours à Fitz d’être le fils illégitime de Chevalerie. Il fait partie de ces personnes qui pensent que Fitz devrait être mort, que Fitz a jeté la honte sur l’image de Chevalerie.  Galen commet alors l’irréparable, la pire chose que puisse commettre un enseignant : il abuse de son élève. Il le frappe, lui fait comprendre qu’il est un moins que rien, une honte. Acculé, Fitz ne voit pas d’autre option que le suicide : « j’avais l’intention de me hisser sur un banc et, de là, sur le sommet du mur. Ensuite, la chute. Et rideau ». Ce seront Martel et Burrich qui sauveront Fitz de la mort.


Burrich n’assiste pas aux séances d’Art. Personne ne peut y assister, le plus grand secret règne autour de ce qui s’y passe. Mais, quand il voit l’état de Fitz, une froide colère le prend et il inflige une correction à Galen. Toutefois, il est choqué quand il réalise que Fitz trouve des circonstances atténuantes à Galen (ce qui montre une nouvelle fois la domination de Galen sur Fitz). L’opinion de Burrich est déplorable : « on n’enseigne pas grand-chose par la peur. C’est un bien piètre professeur qui essaye d’enseigner par la violence et les menaces ». On sent tout le mépris dans ses propos.

mardi 30 juillet 2024

Fitz aurait-il dû mourir jeune ?

Fitz est un bâtard ; il n’est pas le fils légitime du couple Patience/Chevalerie mais le résultat d’une nuit de passion de Chevalerie. Les choses auraient pu être bien différentes si son grand-père maternel ne l’avait pas donné aux Loinvoyant. D’autres pensent même que Fitz aurait dû être tué…


Un partisan d’une mort rapide de Fitz est bien entendu Royal. Le jeune prince voit en Fitz une humiliation publique pour les Loinvoyant et la possibilité de dangers futurs pour son propre statut. Autrement dit, Royal est jaloux d’un enfant ; selon lui, il serait avisé de simplifier les choses en le tuant : « Mère et moi étions d’avis de mettre l’enfant… à l’écart. Ce n’est que simple bon sens. Il ne nous parait pas utile de compliquer davantage la ligne de succession ».

Des années plus tard, dans un contexte bien différent, un autre personnage viendra appuyer le point de vue de Royal : la Femme Pâle. Cette dernière se prend pour le Prophète Blanc de son époque et, comme le Fou, elle a un certain talent pour utiliser les mots et déployer ses arguments. Quand on écoute la Femme Pâle, une mort de Fitz dans sa jeunesse est presque quelque chose de nécessaire, à la limite d’une prophétie qui se réaliserait. Ainsi, elle dit que « vous n’aimiez pas Royal, je le sais, et il vous le rendait bien ; il sentait au fond de lui l’improbabilité de votre existence, la rareté d’une naissance comme la vôtre dans l’entrelacs des fils du temps, et, instinctivement, il voulait vous éliminer pour permettre au monde de suivre la voie prévue ». Ce n’est pas la première fois ou la dernière fois qu’il est fait cette allusion : la naissance de Fitz a perturbé l’ordre des choses et le tuer aurait pu tout remettre en place. On pourrait parler de Catalyseur, de Fils inattendu. La Femme Pâle a son idée : « si vous étiez mort au bon moment, le trône serait revenu sans heurt à Royal, le temps aidant, il aurait bénéficié de la faveur et des lumières de son père et il aurait fait un grand monarque ». Pour la Femme Pâle, les choses sont claires : tuer Fitz aurait été une nécessité pour le bien du royaume des Six-Duchés. Bien des malheurs auraient pu être évitées, et Royal n’aurait sans doute pas fait souffrir autant les gens du Château et les proches de Fitz dans sa petite vendetta.


D’ailleurs, on retrouve un peu cette idée de mort nécessaire dans la bouche de Virilia. L’élégante et charismatique jeune femme amorce un mouvement séparatiste au sein des Six-Duchés, une envie bien vite étouffée par le pouvoir royal. Avant de perdre tout crédit, Virilia rencontre Fitz et « dit d’une voix claire à sa voisine de table qu’autrefois on noyait les bâtards à la naissance. Les anciennes coutumes d’El l’exigeaient ». Par respect des traditions donc, Fitz aurait dû être tué. Sa mort aurait contenté le dieu El et sa survie illustre bien la décadence morale des Loinvoyant.


D’autres lient la présence de Fitz à la disparition et l’exil de Chevalerie. L’interrogation est inévitable puis que c’est à cause de l’arrivée de Fitz que l’ancien prince a pris la fuite.

Burrich aurait toutes les raisons du monde de s’en prendre gratuitement à Fitz. A cause de son arrivée, il a perdu le meilleur homme (Chevalerie) et la femme qu’il a aimée (Patience) ; il n’a même pas pu les suivre. Pourtant, le maître des écuries a un avis bien plus mesuré (« ce n’est sans doute la faute de personne s’il est né. En tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’un enfant n’est pas coupable d’être bâtard. Non. Chevalerie s’est attiré tout seul sa disgrâce »). L’abdication de Chevalerie est sur toutes les lèvres : il faut dire que l’homme est particulièrement apprécié. D’une certaine façon, certaines personnes accusent Fitz (« les propos des tisseuses résonnèrent dans ma tête. Sans le petit, il serait sur les rangs pour être roi »). La non-présence de Fitz aurait pu donc empêcher la fin de Chevalerie.


Umbre met en garde Fitz. Même si il n’est qu’un enfant et même si il est reconnu par le Roi qui lui offre une éducation et une place au Château, sa vie est en danger, rien ne lui garantit de rester en vie. Il le lui répète souvent. Par exemple, il affirme que « tu es un bâtard, mon garçon. Nous sommes toujours en danger et vulnérables ; nous sommes toujours bons à sacrifier, sauf quand nous représentons une nécessité absolue pour la sécurité des autres ». Umbre tente de faire comprendre à Fitz que, tant qu’il sera utile à Subtil, ce dernier ne tolèrera pas qu’on le tue.

Subtil le lui a dit de façon très claire : rien ne le forçait à recueillir Fitz, à lui offrir une place. Il lui aurait suffi de détourner les yeux. Il aurait même pu changer d’avis et le tuer sans que cela ne soulève la moindre réaction. Le vieux roi fatigué retrouve une forme d’énergie en développant son point de vue : « je ne te donne pas congé. Si j’avais dû le faire, ç’aurait été il y a bien longtemps. Je t’aurais abandonné dans quelque village perdu ; ou j’aurais fait en sorte que tu n’atteignes jamais l’âge d’homme ». Bien entendu, entendre ça de la bouche de son roi n’est pas plaisant mais c’est un rappel à l’ordre utile qui appelle Fitz à une certaine forme de prudence… Le sera-t-il ?

La mort de Chevalerie est aussi une bonne opportunité pour en finir  pour de bon avec cette sous-branche de la famille royale. Umbre en fait la remarque à Fitz (« parce que certains voudront mettre un point final définitif à l’histoire de Chevalerie ; et le meilleur moyen d’y parvenir serait de t’éliminer »).


Prévenu, Fitz se jette dans la gueule du loup. Il fonce tête baissée suivre les cours d’Art de Galen, un homme qui le déteste, un homme qui a osé tenir tête à Subtil quelques instants. Galen déteste Fitz pour ce qu’il est : un bâtard. Il souhaite sa mort presque autant qu’il a aimé Chevalerie. Galen est un fanatique incapable de faire la part des choses. Pire, son influence représente une énorme menace pour Fitz car en tant que maître d’Art, bien peu sont ceux qui peuvent le remettre en cause. Umbre et Burrich disent même qu’ils sont quasiment impuissants tant que les cours ont lieu. Galen ne désire pas seulement la mort de Fitz, il en est même à rêver qu’il ne soit jamais né. Il n’a jamais digéré sa présence qui est pour lui une insulte à Chevalerie. Il éructe : « ton existence seule jette l’opprobre sur le nom de ton père. Par Eda, j’en suis encore à demander comment tu as pu voir le jour ! Qu’un homme comme ton père ait pu déchoir au point de coucher avec une créature et te donner naissance dépasse mon imagination ! ». Par la suite, Galen mettra ses idées en pratique et tentera de faire Fitz se suicider…

dimanche 7 juillet 2024

Pour le peuple

Les Six-Duchés sont en guerre contre les Pirates Rouges. Les rivages sont attaqués, des villages détruits et des habitants tués, ou pire, forgisés. Pour ne rien arranger, les fils du Roi Subtil, les Princes Vérité et Royal se lancent dans une guerre mesquine de pouvoir. Les deux s'affrontent, se livrent sans merci et s'assènent des coups. Et les conséquences se font directement sur le peuple : la sécurité est moins assurée, les ventres moins bien remplis...

Puisque la narration se fait à travers Fitz, on sent et ressent ses émotions, ses sentiments. Mais, il y a d'autres personnages, plus au second plan, qui comptent et qui forment le peuple. Eux aussi souffrent, eux aussi sont parfois des jouets dans les mains du destin.

Fitz est un membre de la famille royale, il fréquente régulièrement le roi. Avec lui, il apprend la responsabilité. Au fur et à mesure des événements, il comprend que le peuple se repose entièrement sur les dirigeants quand les choses vont mal. Il faut un coupable, ou au moins un responsable, et c'est le rôle de la royauté : « quelqu'un – Umbre, peut-être – m'avait dit que les gens tenaient le roi responsable de tout, même des sécheresses et des incendies ». Cela, Fitz l'a appris durement. Il a vu des gens être forgisés, il a vu des villages être détruits. Il a vu un peuple longtemps sans leader lors de la guerre contre les Pirates Rouges. Il a également bénéficié des enseignements de Subtil. Le vieil homme fatigué a fait tout ce qu'il a pu pour que les gens de sa famille aient conscience de leur devoir. Fitz a retenu la leçon car il dit que « les gens des Six-Duchés étaient mon peuple, que c'était dans mon sang de les protéger, de ressentir leurs blessures comme les miennes ». Ces propos font écho à ceux de Subtil lors du massacre de Vasebaie. A ce moment-là, Subtil montre qu'il est un roi qui tient réellement à son peuple, un homme qui partage la douleur des siens. Le roi ne va pas bien, il est épuisé, il dort mal et le Fou le prie de se reposer. Le Fou sous-entend qu'il serait si facile de détourner les yeux en ayant passé le fardeau à un autre ; Subtil s'y oppose (« je souffre, mon fou, parce qu'ils ont souffert. Parce que je suis roi (…) Fou, par le sang qui est en moi, ce sont mes sujets »).

Kettricken vient des Montagnes. Là-bas, les dirigeants se voient comme des Oblats, des gens prêts à tout pour leur peuple, du geste le plus anodin (réparer un toit) au geste le plus fort (mourir pour le peuple). Kettricken redonne de la vitalité à la famille royale et elle leur remet à l'esprit que tous leurs actes devraient être tournés vers la satisfaction des duchéens. Kettricken a également conscience de la situation, elle sait que le royaume est au bord du gouffre, rongé par l'infection des forgisés. Il y a beaucoup de détresse et de colère, deux forces qui peuvent être mal dirigées. Kettricken prend un ton grave, elle met en avant l'importance de la situation et la solennité à avoir quand il est décidé de chasser les forgisés dans les alentours de Castelcerf (« Nous ne partons pas à la chasse. Nous allons récupérer nos morts et nos blessés. Nous allons donner le repos à ceux que les Pirates Rouges nous ont volés »). Si Kettricken est comme ça, c'est grâce à son éducation. On n'a a eu de cesse de lui répéter qu'elle était au service de son peuple, elle met cela en application : « je serais l'Oblat incarné, prête à tous les sacrifices pour le bien de mon pays et de mon peuple ». On peut presque trouver cela naïf. En tout cas, cela réveille quelque chose en Vérité. Le prince était passif, presque perdu dans son usage de l'Art. Il se ruinait la santé pour bien peu de résultats. Kettricken modifie ses habitudes, lui rappelle sa réelle fonction. Vérité prend conscience de ses manquements : « je n'ai manifesté nulle patience pour vos propos sur le rôle de l'Oblat, je n'y voyais que les élucubrations idéalistes d'une enfant. Mais je me trompais. Le terme n'existe pas chez nous, pourtant nous vivions la réalité qu'il recouvre et j'ai appris de mes parents à faire passer les Six-Duchés avant moi ».

Vérité a donc eu besoin d'un rappel, ce n'est pas le seul noble. Dame Grâce aussi est passée par là, même si elle a l'excuse de son inexpérience. La jeune femme ne voyait que les avantages d'être duchesse et avait oublié que le peuple comptait sur elle, encore plus en ces temps troubles. Fitz lui assène un discours plein de passion qui la réveille : « je sentis en elle le désir brûlant de se distinguer, de susciter l'admiration du peuple dont elle était issue (…) Qu'il la considère dorénavant comme quelqu'un qui se préoccupait de sa terre et de son peuple et plus comme un joli petit animal ».

Mais, les bonnes volontés ne suffisent pas. Les Six-Duchés sont en train de perdre la guerre. Subtil est mort, Vérité lancé dans une folle quête, Kettricken a pris la fuite. Royal est au pouvoir et l'homme ne pense qu'à lui. Le peuple est seul(« ce fut une triste époque pour le petit peuple de Cerf abandonné par leur roi, défendu seulement par une troupe réduite et mal ravitaillée, les gens du commun se trouvaient privés de gouvernail sur une mer démontée »). Une femme se dresse alors : Patience. La femme aurait pu être reine si les choses avaient tourné différemment. Elle aurait pu aussi tourné le dos à ses devoirs, elle n'a plus d'obligation. Pourtant, quand tous sont absents, quand la situation est plus que périlleuse, c'est Patience qui prend les choses en main et devient la leader officieuse en Cerf. Elle sacrifie tout ce qu'elle a pour aider les gens, « elle ne porte plus aucun bijou ; ils ont tous été vendus pour payer des navires de patrouille, elle a bradé ses terres familiales pour engager des mercenaires afin de garnir les tours ». Autrement dit, Patience a une attitude d'Oblat.

Cette idée de sacrifice anime également Vérité. On peut penser que sa quête des Anciens est déplacée. On peut penser qu'il aurait mieux fait de rester à Castelcerf pour lutter épée à la main contre les Pirates Rouges (avec le risque de se faire tuer). Quand Fitz et son groupe le retrouvent au fin fond des Montagnes en train de sculpter son dragon d'Art et de pierre, on comprend l'étendue de son sacrifice (« Mais... trop tard pour sauver le peuple des Six-Duchés. Sinon, que ferais-je ici ? Pourquoi aurais-je abandonné mon pays et ma reine pour venir ici ? »). Les propos sont clairs. Vérité a laissé un bon nombre de choses derrière lui. Pire, il nourrit son dragon en se vidant de ses souvenirs et émotions. D'une certaine façon, il se forgise volontairement ; c'est bien la preuve qu'il est prêt à tout pour son peuple.

D'autres ne sont pas enclins à tout cela. Ils n'ont que mépris pour le peuple. Galen et Royal en sont de bons exemples.

Lorsqu'il forme les artiseurs, Galen leur fait comprendre qu'ils sont des gens à part, presque des élus. Ils sont au-dessus, ils valent plus que les autres. Cet état d'esprit contamine les élèves, Fitz compris (« ces simples soldats discutaient chaque possibilité avec un bon sens et une finesse dont Galen ne les aurait jamais crus capables (…) Galen m'avait entraîné à les considérer comme des ferrailleurs ignorants, des tas de muscles sans cervelle »).

Le dégoût de Royal est encore plus flagrant. Il est même difficilement compréhensible pour les autres. Pour Royal, les gens du peuple ne comptent pas car ils n'ont aucun pouvoir. Quand il tente un coup d’État lors du mariage de Kettricken et Vérité, il est prêt à tuer des gens innocents en sachant que leurs morts n'auront aucune conséquence (« à ton avis, qui va se mettre en émoi pour la mort d'un maître d'écurie ? Tu es tellement plein de ton importance de plébéien que tu l'étends à tes serviteurs »). L'insulte est encore plus flagrante lorsqu'il resserre son emprise à Castelcerf en profitant de l'absence de Vérité. Il rappelle à Fitz que ce dernier est un bâtard, que son père s'est souillé en couchant avec une femme banale : « toi qui te donnes le nom de FitzChevalerie Loinvoyant, il te suffit de te gratter un peu pour trouver Personne, le garçon de chenil. Sois heureux que je souffre ta présence au Château au lieu de te renvoyer habiter aux écuries ». Pour Royal, le peuple est une quantité négligeable.

mardi 12 mars 2024

Martel, au bon endroit au mauvais moment ?

Il est des rencontres qui ne durent que quelques temps, quelques mois, et qui, pourtant, vous marquent dans la chair. C’est le cas de la relation de Vif entre Fitz et Martel. Quand Fitz rencontre Martel, il est à l’aube de plonger dans un des moments les plus durs de sa vie : l’apprentissage de l’Art avec Galen. Sa vie personnelle connait quelques remous puisque Patience apparait dans sa vie : la femme de son père tente de prendre sa vie en main. C’est d’ailleurs elle qui lui offre le chiot, sans doute pour se rapprocher de Fitz, peut-être pour s’excuser de son absence : « celui-ci est pour toi. Il est à toi, maintenant. Tous les garçons doivent avoir une bête à eux ».


Très vite, Fitz se rend compte que Martel est plein d’enthousiasme, qu’il a une réelle fureur de vivre. Il diffère des autres chiots de portée, puisque « le petit gaillard possédait déjà une identité solidement établie et un profond intérêt pour tout ce qui l’entourait ». Fitz accueille le chiot avec joie : Umbre, Burrich ou le Fou lui ont promis un enseignement compliqué avec Galen et c’est ce qui se passe. Le maître d’Art est un homme sec, qui ne semble avoir aucun plaisir à vivre. Il ne se retire pas simplement du monde et des liens avec les gens, il impose aussi cette attitude à ses élèves. Ils mangent à part, ils ne participent plus à la vie du château. Fitz trouve en Martel un réconfort : « l’accueil chaleureux et l’appétit de Martel me mirent du baume au coeur, et, dès qu’il eut fini de manger, nous nous pelotonnâmes au fond du lit ».

Pour le jeune chien, tout est une découverte. Il ne semble avoir connu que les murs du château et la moindre sortie de la chambre de Fitz est pour lui toute une aventure. On en a la preuve lorsqu’ils se rendent dans les écuries : cela « constituait pour lui la plus grande joie de son existence ; il me transmettait tout ce qu’il flairait, tout ce qu’il voyait avec une intensité qui, malgré ma morosité, réactivait en moi l’émerveillement ». La bonne humeur de Martel parvient donc à déteindre et contaminer Fitz, ce qui n’est pas un mince exploit.


Mais, très vite, on comprend que le tragique va accompagner la vie de Martel. Dans ce sens, le choix de son prénom est presque prophétique si on écoute le Fou. Le curieux ami de Fitz proclame que « ton coeur sera martelé contre lui et que ta force sera trempée dans son feu ». On peut comprendre que de la souffrance attendent Martel et Fitz, et que des moments durs les attendent.

Très vite, on en a un aperçu. La formation à l’Art de Fitz se passe mal. Galen le traite durement et méchamment, il le rabaisse. Il lui fait croire qu’il ne vaut rien et tout cela donne des envies de suicide au bâtard royal. Il est à deux doigts de se tuer jusqu’à ce que Martel lui rappelle sa présence : « le muret qui surplombait le vide m’attira irrésistiblement. De ce côté, la forteresse ne donnait pas sur la mer, mais il ne manquerait pas de rochers déchiquetés au pied de la muraille. Une chute à cet endroit serait fatale (…) Alors j’entendis l’écho lointain d’un gémissement ». Le lien de Vif a alerté Martel à propos de la détresse émotionnelle de Fitz. Le chien a rappelé à Fitz sa présence, qu’il l’aimait. Il lui a donné une raison de rester en vie, de voir un peu de lumière dans une période bien obscure de sa vie.


Loin de Castelcerf, Fitz assiste à l’attaque de Burrich via Martel. Il voit le maître d’écuries être attaqué et il voit Martel intervenir. Il voit son compagnon de Vif mettre son corps entre un couteau et un homme, et récolter de terribles blessures : « le poignard plongea et plongea encore dans ma chair (…) le sang qui me coulait dans la bouches et les narines m’étouffait ». Fitz ne se contente pas de vivre la chose, il est Martel. 

Fouinot avait déjà donné sa vie, Martel en fait de même. Un autre animal lié par le Vif se sacrifie et meurt (« je crus voir un bout de queue frémir dans un ultime effort pour me faire fête. Puis le fil se rompit et l’étincelle disparut. J’étais seul »). La perte est énorme pour Fitz. D’autant plus qu’il est loin de la capitale. Il doit voyager avec sa douleur, avec sa culpabilité de ne pas être là.

Et, pour ne rien arranger, Burrich se comporte mal.  Burrich ne montre aucun respect pour la mort de Martel. Le maître des écuries ne parvient pas à dépasser ses préjugés sur le Vif. Il réduit la mort de Martel à pas grand-chose, et fait même des reproches à Fitz en disant que son lien avec le chien ne valait pas la peine. C’est sans doute un des moments les plus honteux de la vie de Burrich car on peut lire que « tu aurais pu être le digne fils de Chevalerie ; mais tu as tout gâché, et pour quoi ? Pour un chien ! Je sais ce que peut représenter un chien dans la vie d’un homme, mais on ne fout pas son existence en l’air pour un … ». Burrich vit dans le fantasme de Chevalerie : il imagine les réactions de Chevalerie sans savoir ce qu’elles seraient. Pire, il transpose ses mauvaises expériences à Fitz : toute sa haine du Vif émerge là.

dimanche 20 mars 2022

Ils ont douté de la sexualité de Fitz

Fitz aime les femmes. Il a été amoureux de Molly, a vécu avec elle. Il a également eu des relations sexuelles avec Astérie, Jinna. Il a été attiré par des femmes comme Tassin, Célérité ou Virilia : il n’avait pas nécessairement envie de se mettre en couple ou de coucher avec elles, mais il a ressenti de temps en temps une pointe de désir pour elles. Fitz lui-même a clairement dit qu’il ne pourrait aimer un homme comme il aime une femme (c’est d’ailleurs un point blessant pour le Fou). Mais, Fitz est un personnage public, un homme important que beaucoup de gens observent. Il ne peut pas empêcher que des rumeurs circulent sur son compte. Quand il repousse une femme, cela fait parler. Lorsqu’il est trop proche du Fou, cela fait parler. C’est le sens de l’intervention d’Umbre dans le tome L’homme noir : Fitz vient de passer la nuit avec son ami bien affaibli. Cela ne peut que soulever des questions dans le groupe (à ce moment du récit, Devoir est à la recherche de Glasfeu, le dragon enfoui dans la glace). Umbre en fait à la remarque à Fitz (« Cela paraît curieux au reste du camp. Non, ne me fais pas les gros yeux ; cela ne me regarde pas et je te connais depuis trop longtemps pour me méprendre sur tes préférences en matière de partenaires amoureux »). La remarque a son importance puisque elle montre bien que la sexualité de Fitz interroge.

Dès ses jeunes années, Fitz doit faire face à l’hostilité. Son comportement est interrogé. Lorsqu’il est formé à l’Art, Fitz se fait un ennemi mortel : Galen. Ce dernier cherche à tout prix à rabaisser Fitz. Galen est dur avec Fitz, il le frappe, il l’insulte, il le menace. Et comme il ne comprend pas la puissance de Fitz, il échafaude des hypothèses : « je dois te demander (et dans son ton perçait une haine fielleuse) : es-tu son giton pour qu’il te laisse ainsi puiser dans ton énergie ? » Un giton est un jeune homme entretenu par un autre homme : du point de vue de Galen, la situation entre Fitz et Burrich est suspecte ; Burrich ne se montre pas avec des femmes et il s’occupe énormément de Fitz.

Si Galen n’a que de la haine envers Fitz, c’est la jalousie qui habite Astérie. Elle ne comprend pas pourquoi Fitz refuse de coucher avec elle. Elle cherche à le séduire avec des mots et son physique, elle cherche à faire jouer sa pitié mais rien n’y fait. Fitz ne veut pas avoir de rapport intime. Elle finira par parvenir à ses fins et entretiendra durant de longues années une aventure. Mais, Fitz finira par rompre. Or, dans le même temps, le Fou revient dans la vie de Fitz et Astérie s’en rend compte. Remontent alors des années de jalousie : Astérie n’a jamais compris l’amitié entre le Fou et Astérie, elle n’a jamais compris le Fou d’ailleurs. Quand Fitz se refuse de nouveau à elle, elle se moque de lui, de son comportement. Elle le trouve pathétique et elle insulte sa façon de vivre : « peut-être que le fou était bel et bien un homme, finalement, et que tu es simplement revenu à tes penchants véritables ! Tu me dégoûtes, Fitz. »

D’ailleurs, à cette époque, Fitz est Tom Blaireau et il est le garde de Sire Doré (une incarnation du Fou) : cela rend perplexe les gens. Pourquoi prendre un garde dans les murs du château ? Est-ce réellement pour la sécurité ou pour autre chose ? Cela ne peut que créer des supputations. Rastaud, un soldat arrogant, s’en fait le porte-parole : « vous n’avez rien à faire ici. C’est réservé aux gardes, on n’accepte ni les pages, ni les laquais, ni les serviteurs spéciaux ».

Le duo Sire Doré / Tom Blaireau soulève des questions. Ceux qui les côtoient de près sont étonnés de leur complicité. C’est par exemple le cas de Devoir et surtout Civil (un jeune noble en plus frustré que Sire Doré ait séduit sa fiancée Sydel puis embrassé Civil). Ce dernier a une grande influence sur le prince Loinvoyant. Devoir a enfin un ami à la cour, quelqu’un qui visiblement ne cherche pas à profiter de lui et qui en plus a le Vif. Il est donc perméable aux théories de Civil et dans ce cas-là à sa rancœur : « Civil dit que Sire Doré aime les garçons. Comme je me taisais, il ajouta péniblement « Pour coucher avec. » Il était resté dos à moi et sa nuque était devenue écarlate ». Devoir est un jeune homme à la recherche d’un modèle, il est dans les années où il se construit. Sans doute a-t-il du mal à accepter qu’un homme qu’il admire puisse aimer les hommes, c’est sans doute contraire à ce qu’on lui a enseigné (et contraire à ses devoirs en tant que futur roi, qui doit épouser une femme et lui faire des enfants).

Les sentiments négatifs de Civil ne font que grandir au fil des mois, il n’a jamais accepté Sire Doré. On en a la preuve lors d’un affrontement entre Civil et Sire Doré lorsqu’ils sont à la recherche de Glasfeu. Civil surprend une conversation entre Sire Doré, Tom Blaireau et Leste (le fils de Burrich). Ce qu’il entend le terrifie, il a peur que Sire Doré fasse glisser Leste vers une pente dangereuse. Ses propos sont clairs quand on lit « si on le laisse évoluer naturellement, sans lui installer d’appétits dévoyés » et « vous prétendez qu’il n’est pas votre amant, mais il est prêt à sa battre à votre place ».

Enfin, dans la dernière trilogie, Fitz fait la rencontre de Lant. Ce dernier est le fils bâtard d’Umbre qui le forme à devenir un espion et un assassin. A la naissance d’Abeille, Lant est chargé de mettre un couteau dans le berceau du bébé. Il échoue et est pris sur le fait par Fitz. Énervé, Fitz le pousse à se déshabiller pour voir si il a des armes, des poisons sur lui. Bien des années plus tard, Lant confie à Persévérance qu’il était terrifié en voyant Fitz, terrifié qu’il abuse de lui (« Romarin (…) avait ajouté qu’il était beaucoup plus dangereux que je ne pouvais l’imaginer, qu’il avait le Vif et que des rumeurs couraient depuis toujours qu’il avait certains appétits (…) qu’il désirait peut-être autant les jeunes garçons que les femmes »). Cela fait rire Persévérance qui lui répond que Fitz n’a aimé que Molly, qu’il faisait même régulièrement l’amour avec dans des lieux plus variés les uns que les autres.

samedi 28 août 2021

Abandon et rejet dans l'apprenti assassin

La première scène de l’Apprenti assassin s’ouvre sur une séparation. On y voit un grand-père se séparer de son petit-fils, séparer un fils de sa mère. Le bâtard est le fils d’un prince et son prénom n’est pas prononcé. C’est un petit être qui ne comprend pas ce qui lui arrive, il est passif. On le tient par la main, on entend la femme en arrière-plan et c’est tout. Elle n’a pas de visage mais c’est une mère désespérée qui aurait aimé garder son fils près d’elle. C’est assez clair car on lit que « la femme lança une dernière supplication. Les paroles en sont parfaitement claires à mon oreille, le désespoir d’une voix qui aujourd’hui me paraîtrait jeune. « Père, je vous en prie, par pitié ». Tous ces mots, toutes ces attitudes ne déclenchent aucune réaction chez le jeune enfant. Il attend de voir ce qu’on fera de lui.

Très vite, on apprend que c’est le fils du Prince Chevalerie et donc le petit-fils du Roi Subtil. Ce dernier décide de le faire vivre à Castelcerf, il ne le rejette pas. Contrairement à Chevalerie qui fuit la cour et la succession dès qu’il apprend qu’il a un bâtard ; il se moque de savoir les répercussions sur Fitz : on rend l’enfant plus ou moins coupable de l’abdication du prince par exemple. Fitz pénètre alors dans un monde qui lui est inconnu, guidé par un homme (Burrich) qui y évolue à la marge. Le maître d’écuries est sans aucun doute la personne la plus importante des écuries, il n’est rien dans le monde de la noblesse. Fitz est plus ou moins sans surveillance, il va et vient, il découvre la ville. L’éducation d’un membre de la famille royale n’intéresse personne jusqu’au jour où Subtil tombe sur lui. L’œil royal repère un potentiel outil et Subtil s’assure de la loyauté de Fitz (« A présent, tu m’appartiens (…) dorénavant, tu ne seras plus obligé de manger les restes de personne. Je m’occuperai de toi, et je m’en occuperai bien »). L’implacable machine royale se met en place et de petits entraînent de profonds changements pour Fitz. C’en est fini de dormir avec chiens, chevaux et Burrich dans les écuries, il a désormais sa propre chambre. Cela le perturbe grandement, et pas seulement parce que Burrich s’occupe de lui depuis des mois. Il perd aussi la compagnie des animaux qui l’avaient jusque là enveloppé dans un bulle protectrice : « les chevaux et les chiens rêvent (…) leurs rêves étaient pour moi comme les effluves odorants de la cuisson du bon pain (…) isolé dans une pièce aux murailles de pierre, j’avais tout le temps de m’immerger dans ces cauchemars dévorants, douloureux, qui sont le lot des humains ».

Subtil le confie à Umbre, un homme étrange qui baigne dans une atmosphère de secrets et de dissimulation, ce qui d’ailleurs contaminera Fitz et lui créera beaucoup de soucis dans sa vie privée. Umbre a pour mission de le former en tant qu’assassin et d’assurer sa loyauté, son attachement au trône, aux Loinvoyant et aux Sis-Duchés. Comme il est l’une des rares personnes qui lui parle, Fitz s’attache à lui. Il prend également plaisir à réussir ses mises à l’épreuve. Malheureusement, Umbre veut savoir si il peut réellement compter sur Fitz et il confie à Fitz une mission (voler quelque chose à Subtil) que ce dernier refuse. La réaction d’ Umbre est alors impitoyable, il use de mots durs et cinglants qui rabaissent Fitz. Pire, les termes impliquent que Fitz est presque un traître. Fitz est alors rejeté par Umbre (« Et en plus, tu dissimules ta lâcheté sous de beaux discours sur la loyauté ! Tu me fais honte ! Je te croyais davantage de cran, sans quoi jamais je ne t’aurais pris comme élève »). S’ouvre alors une période sombre pour Fitz où rien ne parvient à lui remonter le moral. Il erre comme une âme en peine dans le château et pas même la compagnie des animaux ou de Burrich ne lui remonte le moral. Il faudra l’intervention de Subtil pour tirer Fitz de sa morosité morbide : Umbre et lui se réconcilient. Cette réconciliation dépasse le cadre de cet exercice, elle montre que Fitz avait accumulé beaucoup de peines en lui depuis des mois ; Cet incident a créé un trop-plein : « je crois que je versai toutes les larmes que j’avais retenues depuis le jour où mon grand-père avait obligé ma mère à m’abandonner. « Maman » m’entendis-je crier. »

Subtil permet également à Fitz d’être formé à l’Art. Galen est chargé de cet enseignement et il accueille un bon nombre d’élèves. Ses méthodes sont brutales et visent à exclure les futurs artiseurs du reste de la population. Galen fait tout pour que le reste des gens paraisse sans intérêt car non pourvu du talent d’artiser. Il sépare donc Fitz de tous ces gens du commun. Mais, l’enseignement se passe mal pour Fitz. Galen a une profonde haine pour lui, il le méprise, le trouve déshonorant pour la lignée de Chevalerie. Dans un accès de colère, il bat Fitz et le laisse agonisant. Via l’art, il embrume son esprit, lui instille des idées sombres. Fitz est totalement abattu, à la limite de vouloir basculer et en finir. On lit ainsi qu’il a « l’esprit ancré sur une seule idée ». Les lignes qui suivent évoquent clairement l’envie de se suicider : « je me mis en route vers le mur bas ; j’avais l’intention de me hisser sur un banc et, de là, sur le sommet du mur. Ensuite, la chute. Et rideau. Martel (le chien offert par Patience, la femme de Chevalerie et revenue au château royal) le sortira de sa torpeur. Après une convalescence, Fitz repend sa place au sein du groupe. C’est ce qu’il espère en tout cas car ses condisciples le rejettent (« Tant de haine ! Oh comme ils me haïssaient »). Dès lors, Fitz évolue au marge du groupe, Galen le considère à peine. Quand vient le temps de l’examen, il l’envoie dans un lieu désolé : Fitz doit attendre des instructions claires pour revenir. Mais, elles ne viennent pas. Pire, il est témoin de l’agression de Burrich et de la mort de Martel son chien. Il est impuissant. A son retour, Burrich le rejette (« bâtard ou pas, tu aurais pu être le digne fils de Chevalerie, mais tu as tout gâché, et pour quoi ? Pour un chien ! ») Dès lors, Burrich fait en sorte de ne plus avoir aucun rapport avec Fitz. Et pire, il refuse d’admettre le rôle de Martel dans sa survie, ce qui laisse penser à Fitz que son chien est mort dans l’indifférence totale.

Des mois plus tôt, quand Fitz a été confié à la famille royale, c’est Burrich qui s’en est chargé. Ne sachant réellement quoi faire de ce gamin, il a fait ce qui lui semblait juste en le confiance à Renarde, sa chienne. Fitz a tout de suite trouvé sa place dans ce petit groupe (« je m’avançai d’un pas hésitant parmi eux et finis par m’étendre à côté d’une vieille chienne au museau blanchi qui arborait une oreille déchirée ») qui lui a permis de rencontrer Fouinot, son premier compagnon de Vif. Les deux ont alors un lien fort et passent un bon nombre de moments ensemble à Castelcerf. Cela déclenche la suspicion de Burrich. Hostile au Vif qu’il considère comme une perversion, il décide de briser le rapport entre Fitz et Fouinot : « je gémis, puis hurlai en griffant la porte en et m’évertuant à le percevoir à nouveau. Il y eut un brusque éclair de douleur écarlate et Fouinot disparut. » On comprend que Fitz est convaincu que Fouinot est mort et que c’est Burrich l’instigateur. Burrich persiste à surveiller Fitz, il ne veut pas que le fils de son vieil ami Chevalerie succombe au Vif. Fitz, lui, n’a pas d’autre chose que vivre auprès de Burrich.

Bien plus tard, dans les Montagnes, une délégation a été envoyée pour sceller le mariage entre Vérité et la princesse Kettricken. A sa grande surprise, Fitz retrouve Fouinot ; Burrich ne l’a pas tué mais envoyé là-bas. C’est le prince Rurisk qui l’a accueilli. Fitz et Fouinot se retrouvent (« il ne faisait aucun doute que c’était désormais le chien de Rurisk ; l’intensité du lien qui nous unissait avait disparu ; mais il m’offrit une grande tendresse et des souvenirs chaleureux »). La joie de ces retrouvailles est bien utile à Fitz car il se trouve pris dans un complot qui le dépasse. Royal, son oncle, a décidé de tuer Vérité et d’épouser Kettricken. Mais, pour cela, il doit se débarrasser de Fitz (et Burrich). Fils de Subtil, Royal use de son autorité pour les convoquer : il fait assommer Burrich et pousse Fitz à la noyade. C’est sans compter l’intervention de Fouinot qui donne sa vie et son énergie pour sortir Fitz de l’eau. Fouinot est mort. La disparition du chien ne crée pas qu’une douleur immédiate à Fitz, elle lui procure également une peine diffuse et permanente (« les hommes ne pleurent pas leurs morts avec l’intensité des chiens. Mais nous pleurons de longues années »).


dimanche 9 août 2020

L'histoire de Chevalerie

Chevalerie est le grand absent de la première série de livres de l’Assassin Royal. Le prince joue un rôle important dans les événements : car sans lui et sans sa compagne (une Montagnarde), Fitz n’aurait jamais vu le jour. Bien avant d’épouser Patience, Chevalerie a donc eu un fils qui deviendra un bâtard quand il sera reconnu par le pouvoir royal. Fils de Constance et de Désir, Chevalerie restera connu pour être l’Abdicateur.

Sa non-présence aura grandement influencé les choix de Fitz qui recherchera tout le long des romans une présence paternelle (Umbre, Burrich, Vérité) ; il apparaît également que sa renonciation affaiblit le trône qui vit une époque trouble (les Pirates Rouges).

Au début de l’aventure, Chevalerie est donc le Roi-servant, c’est-à-dire qu’il est celui qui héritera du trône de Subtil. Il est marié à Patience et comme bien souvent avec les lignées monarchiques, il faut un descendant à la Couronne. Subtil a eu trois enfants (en plus de sa fille mort-née), Chevalerie et Patience tentent également de faire des bébés. Mais sans succès. Et en plus d’être une grande peine pour Patience, c’est un sujet récurrent dans le Royaume, des couches les plus basses aux plus élevées. Même le grand-père maternel de Fitz, qui selon toutes les évidences vient des Montages, a son avis sur la question. Quand il remet Fitz aux soldats de Vérité, il balance hargneusement que “Le Prince Chevalerie (...) il n’a qu’à s’occuper de lui, bien content d’avoir réussi à faire un même quelque part”. Comme d’autres, Jason, un soldat fait porter la faute sur Patience et l’apparition de Fitz semble lui donner raison. Cela montre que Chevalerie n’est pas stérile (“c’est pas la faute du prince de la Couronne si sa dame Patience porte pas sa semence à terme”).

Chevalerie abdique et se rend à Flétribois vivre ses derniers jours. C’est là qu’il meurt, officiellement dans un accident de cheval. De son côté, Fitz suspecte la main de la Reine Désir. Avec sa mort, les derniers espoirs de Fitz de voir son père s’en vont. Ils étaient déjà très faibles comme le lui avait dit Umbre. On ne peut pas abdiquer et ensuite revenir à Castelcerf, même pour une visite familiale, cela créerait trop de remous. Umbre est clair : “même si le peuple tout entier le voulait, je doute qu’il aille à l’encontre du destin qu’il s’est forgé ou des désirs du roi”.
Son décès rappelle à tous l’existence de Chevalerie et de son bâtard, elle jette sur eux une lumière dont Fitz se serait bien passé, tout comme ceux qui sont réellement attristés par son décès. Burrich, son plus fidèle ami, parvient à passer au-delà des critiques même si “ceux qui pleuraient sincèrement Chevalerie étaient regardés comme faisant preuve de mauvais goût.”
Plus tard, on apprendra que Chevalerie continuait d’échanger via l’Art avec son père et son frère, avec Subtil et Vérité. Subtil a donc pu être témoin de sa fin. Elle est brutale, elle le marque profondément et il n’a même pas le temps de lui faire des adieux : “Chevalerie a disparu comme ça, comme un murmure qui s’éteint. Père a-t-il dit, il me semble. Père”.

Subtil tenait énormément à son fils aîné. C’est peut-être pour ça qu’il n’a pas fait mettre Fitz à mort quand le gamin a été ramené à Vérité. La chose aurait pu se régler discrètement comme le voulait Royal (“C’est toujours Chevalerie qu’il préfère malgré tout. Malgré son mariage ridicule et son excentrique de femme, malgré ce gâchis avec ce gosse”). On notera d’ailleurs que Royal n’aime pas beaucoup son demi-frère, ce mépris est la conséquence de l’éducation de sa mère, elle n’a fait que lui répéter qu’il avait un meilleur sang que les deux autres,  que le trône lui revenait. Ce n’est pas donc étonnant d’entendre des mots piquants et blessants sortir de sa bouche quand il parle de Chevalerie. A ce moment-là du récit, Fitz est le seul Loinvoyant de naissance encore présent au Château et en bonne santé (Subtil est malade, Vérité est lancé dans sa quête des Anciens, Umbre est invisible). Quand Fitz ose se mêler des affaires, la répartie de Royal est cinglante, il lui rappelle qu’il est “le misérable bâtard d’un petit prince qui n’a même pas eu le courage de devenir roi-servant”.
C’est aussi cette jalousie envers Chevalerie et Vérité qui pousse Royal  à comploter et à vouloir tuer tous ceux qui se dressent sur sa route. On en a la confirmation lors de son délire final causé par la fumée dans la Reine Solitaire : “toujours à se croire supérieurs à lui alors qu’il était de plus haute lignée qu’eux et qu’il aurait dû hériter du trône en toute légitimité”.

Chevalerie a beau être absent, la personne qu’il était est bien restée dans les mémoires. Certes, pour certains, il a fauté. Mais, un trait de caractère revient dans toutes les bouches, parfois en bien. Mais aussi de façon négative. C’est par exemple la tisseuse royale qui nous dit que Chevalerie “était si rigoureusement aristocratique qu’en sa présence chacun se sentait mesquin et débraillé”. C’est ce soldat à Oeil-de-Lune qui se rappelle avoir connu le prince et en garde visiblement un mauvais souvenir et beaucoup de rancunes (“connaître le prince, ça ne voulait pas dire l’aimer (...) les règles et les cadres, c’était bon pour nous, pendant qu’il allait faire des bâtards à droite et à gauche”).

On ne peut pas parler de Chevalerie sans évoquer Burrich et Patience. Patience est devenue sa femme. Or il ne sait pas que Patience a aimé Burrich avant. Burrich a pris sur lui et est devenu ami et maître des chevaux et des animaux. Voilà un triangle amoureux presque aussi dérangeant que celui entre Fitz, Molly et Burrich (encore lui…).

Burrich : Je savais qu’elle avait cessé de m’aimer il y a des années, quand elle a donné son coeur à Chevalerie. Ça, je pouvais l’accepter : c’était un homme digne d’elle.

En ce qui concerne le mariage entre Chevalerie et Patience, c’est Umbre qui en parle le mieux. 
Ce qu’on comprend est que Chevalerie a tenu bon face à Subtil et qu’il a insisté pour épouser Patience. Les propos d’Umbre confirment cette hypothèse : “quand il l’a prise pour épouse, il a fermé la porte sur une bonne dizaine d’alliances qu’une autre femme aurait pu lui valoir. Il n’avait pas la moindre raison valable de se marier à ce moment-là.”
Il est suggéré à plusieurs reprises que l’union n’a pas du tout arrangé le trône et qu’elle a longtemps été combattue. Les Loinvoyant sont toujours dans le calcul (en tout cas Subtil et Umbre), ils voient avant tout les choses en fonction de l’influence politique et des intérêts de la Couronne, pas en fonction de vagues concepts comme l’attirance et l’amour. Subtil fera un parallèle intéressant en refusant à Fitz de courtiser Molly. Même drogué et affaibli, il a la force de lui rappeler que “tu parles comme Vérité. Ou comme ton père. Je crois qu’ils ont tété leur obstination avec le lait de leur mère”. 

Patience n’a pas eu une vie d’épouse simple. Rejetée dans le Château, elle a vu son mari aller et revenir de missions. Et il ne pouvait ou il ne voulait pas lui dire ce qu’il faisait, sans doute pour ne pas l’inquiéter et également à cause du secret royal. Elle a été humiliée en voyant le bâtard apparaître et a dû se réfugier à l’intérieur des terres. Une de ses remarques nous la montre pleine de regrets et vivant avec une culpabilité énorme sur les épaules. Au détour d’une confidence, elle dit à Fitz que “je n’aurais jamais dû le laisser abdiquer. Il serait sûrement encore en vie à l’heure qu’il est.”

Burrich a énormément d’admiration pour Chevalerie, il faut préciser qu’il lui a permis d’échapper d’une vie qui semblait misérable et vouée à se terminer rapidement. Quand d’autres pointent du doigt son attitude rigide, lui préfère se dire que c’est ça qui le différenciait des autres et faisait de lui le meilleur homme qu’il ait connu. On peut aussi penser que c’est pour ça qu’il a été enclin à sacrifier des années de sa vie pour élever un fils qui n’était pas le sien. Il en parle donc en terme élogieux : “tu as entendu dire que Chevalerie était froid, guindé et poli à l’excès ; et bien c’est faux. Il se comportait comme il pensait que devait se comporter un homme ; mieux : comme il pensait qu’un homme devait avoir envie de se comporter.” Pour autant, Burrich est capable de reconnaître les erreurs de Chevalerie. Il ne rejette pas la faute de l’abdication de son maître sur Fitz, non il est clair (“Chevalerie s’est attiré tout seul sa disgrâce, même si ça m’arrache le coeur de le reconnaître”).

A l’admiration de Burrich peut être comparée la fidélité de Galen. Il est le Maître d’Art de la Couronne, le demi-frère caché de Royal. Il vénère Chevalerie mais ce n’est pas un respect gagné par le temps ou par des actions. Non. C’est un sentiment artificiel imposé par un jeune Chevalerie et il sera incapable d’effacer ça. Cela aura des conséquences bien plus tard quand Galen formera le fils de Chevalerie et le détestera de toutes ses forces. Il le poussera même à tenter de se suicider. Galen parle crument à Fitz. On sent dans ses propos du dépit, il ne comprend pas “qu’un homme comme ton père ait pu déchoir au point de coucher avec une créature et te donner naissance”.
Ces propos trouveront leur écho avec ceux de Virilia quelques années plus tard. Cette dernière est une jeune femme ambitieuse qui tient des propos séditieux en Béarns. Subtil envoie donc Fitz pour qu’il s’occupe d’elle. Virilia est plus réputée pour ses talents de combattante que verbaux, elle arrive quand même à employer des mots qui trahissent l’étendue de son dédain (“certains verraient un signe de la dégénérescence de la lignée des Loinvoyant  dans le fait que votre père s’est glissé impur dans le lit nuptial”).

Chevalerie a des qualités. Dans les livres, elles  sont surtout exploitées pour aborder les failles de Vérité. 
Subtil dit par exemple à Vérité qu’il n’a pas “le charme de Royal ni la prestance qui permettait à Chevalerie de convaincre tout le monde qu’il était capable”. 
Umbre en est presque à regretter que ce ne soit pas Chevalerie qui ait épousé Kettricken (“ah, si ton père était toujours en vie, mon garçon, et s’ils étaient mariés, nous aurions des souverains capables de tenir le monde dans le creux de leurs mains”). En effet, Chevalerie a prouvé à maintes reprises ses talents de diplomates (il a notamment oeuvré au rapprochement avec les Montagnes) tandis que Kettricken se révèle une reine de grande qualité.
Même Ronce, un simple artiseur, se permet d’avoir un avis. Peut-être ne répète-t-il que des mots entendus dans la bouche de Royal… Toujours est-il qu’il ose dire à Fitz que “tu as le même point faible que ton père et le Prétendant ; tu es persuadé que l’existence d’un seul de ces paysans vaut la tienne”.
Tout cela ne semble pas déranger Vérité plus que ça. Il faut dire que les deux ont un lien très fort, une relation développée lors de leurs jeunes années à parcourir les terres des Six-Duchés (“les deux princes oeuvraient main dans la main à fixer les frontières, les traités et les accords commerciaux”). Vérité aurait rêvé être le second de Chevalerie, il était destiné à ça, il l’aurait appuyé dans son règne. Il avait foi en son frère : “ sais -tu comme il est facile de suivre les ordres d’un homme en qui on a confiance, Fitz ?” 
Chevalerie apparaît alors comme un homme fiable, qui tenait fortement à ses gens. D’ailleurs, Vérité aurait bien aimé qu’il soit encore vivant lors de la quête des Anciens. Le Loinvoyant s’est lancé dans une quête chimérique qui le pousse à la limite de ses forces, il est proche d’abandonner plusieurs fois. Fitz l’aidera. Et il aurait aimé plus, il aurait aimé Chevalerie (“j’ai cru que Chevalerie était revenu pour me débarrasser de ce fardeau”).

Enfin, il faut évoquer Fitz. Il n’a pas connu son père, il ne l’a jamais vu. Quand Caudron, après un échange d’Art, lui parle de sa mère, elle ne lui parle pas de son père. Fitz dit même à Burrich qu’il est son père.
Dans la Reine Solitaire, Fitz, le Fou et les autres participants de la quête de Vérité tombent sur des dragons de pierre. L’un d’entre est la Fille-au-Dragon, une sculpture magique inachevée. Fitz voit en elle un bon réceptacle de ses peines, il s’y vide donc : “prends ma douleur de n’avoir jamais connu mon père, prends les heures écoulées à regarder son portrait quand la grand-salle était vide.” Que de la déception.