Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

Article épinglé

Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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mercredi 13 mai 2026


 

Abeille est le Destructeur, le Prophète Blanc et le Catalyseur de son époque. Elle est celle qui permet aux dragons d'accomplir leur revanche ultime contre Clerres. Grâce à sa naissance totalement inattendue, elle pousse le Fou à perdre sa splendeur et ses certitudes. Elle force Fitz à quitter sa douce vie à Flétribois suite à son enlèvement.

Elle permet l'alliance des gens des Six-Duchés, de Terrilville et des Anciens, mais aussi des vivenefs et des dragons. Clerres chute suite à son passage. Sans Abeille, Kelsingra et Castelcerf n'auraient sans doute pas opéré un rapprochement.

 Tout cela, Abeille a pu le faire en vivant un véritable enfer : elle a souffert, traversé la mort, voyagé du nord au sud... 

samedi 15 mars 2025

Le Fou perd tout

A Clerres, Fitz meurt. En tout cas, tous ses proches le croient mort alors qu’il a survécu. Fitz est laissé derrière, abandonné. Son corps n’est pas ramené. Pour le Fou, c’était une éventualité envisagée mais qui reste douloureuse. Car si Fitz est son Catalyseur, il est avant tout son ami, son meilleur ami, la personne dont il est le plus proche. Le Fou devait donc concilier son travail de Prophète Blanc et sa relation amicale avec Fitz, ce qui n’était pas chose aisée. Le Fou a toujours tenté d’offrir à Fitz une vie propre tout en sachant qu’il devait parfois l’en arracher.


Fitz est donc mort et le Fou va quitter Clerres sans lui. Pour le Fou, la douleur est palpable. Elle l’est d’autant plus qu’il ne peut la partager avec personne. Encore une fois, il est seul, isolé de tous. Sa différence et son histoire l’empêchent de partager sa tristesse et sa culpabilité. Car, il se rend responsable, en partie, de la mort de Fitz. (« je me suis servi de lui, Prilkop ! J’ai plongé FitzChevalerie dans la mort une dizaine de fois ! Personne ne peut savoir ce que ça m’a coûté. Personne ! »). La peine est tellement forte qu’il décide de revenir en arrière. Il n’emmène personne avec lui, il le fait presque comme un pèlerinage. Persévérance dit à une Abeille qui ne comprend pas que « je pense qu’il avait besoin d’y aller seul ».


Fitz parti, le Fou se sent des responsabilités envers Abeille. Elle n’est pas que la fille de son ami ; elle est aussi, possiblement, une Prophète, le Destructeur. Elle est de la lignée des Blancs, elle a des rêves prophétiques et il faut donc l’instruire.  

Malheureusement, Abeille n’est pas une élève commode. Elle en veut au Fou et fait tout pour qu’il comprenne sa colère. Elle lui concède que « tu peux endosser le rôle de précepteur » mais « tu n’es pas mon père. Ne fais pas semblant ». Elle lui enlève donc toute possibilité de créer une relation sincère.

Abeille va même plus loin dans la perfidie et dans sa volonté de se venger (elle n’a pas accepté la mort de son père). Elle fait croire au Fou que Fitz ne voulait pas de son retour, que tout ce qu’il a retenu de leurs décennies passées ensemble est négatif. Abeille fait même croire au Fou que « votre prétendue amitié n’avait jamais été qu’un moyen pour toi de te servir de lui ». 

Abeille sait que le Fou lit ses carnets, elle écrit donc de fausses choses pour l’atteindre. Et quand les mots ne suffisent pas, il reste la parole, d’autant plus qu’elle manie bien les choses blessantes. Abeille presque un cap dans sa vengeance quand elle dit que « tu n’es revenu que pour te servir de lui à nouveau. Tu as détruit notre famille, et il est mort à cause de toi, de toutes tes facettes ». Elle pointe exactement tout ce que le Fou craignait. L’ancien bouffon de Subtil avait peur que Fitz le choisisse au lieu de vivre sa vie (avec Molly par exemple). Le Fou a aussi mal vécu tous les doutes sur son orientation et ses identités ; d’une certaine façon, il a toujours regretté que presque personne n’ait pu l’appréhender dans sa globalité.

Au bout du rouleau, sans ressources, le Fou finit par mendier. Il implore Abeille (« je t’en prie, laisse-moi apprendre à te connaître; Il n’y a rien de plus important pour moi »). Mais, la jeune Loinvoyant est têtue et obstinée, et il semble bien difficile de la faire changer d’avis (« à chaque fois que je regardais l’homme variable qui cherchait à le remplacer, je l’aimais un peu moins »).


Plus tard, le légendaire Oeil-de-Nuit parvient à parler à Abeille et il lui apprend que Fitz est vivant. Pour tout le monde, c’est un réel choc. La réaction du Fou ne laisse pas de place au doute. On peut lire que « l’espoir et l’horreur le disputaient sur les traits de Bien-Aimé ».

Abeille, le Fou, Kettricken, Ortie, Devoir et d’autres se rendent alors dans les Montagnes et trouvent Fitz en train de forger son loup d’Art et de pierre. Pour bon nombre d’artiseurs, c’est la voile logique. Mais, cela ne peut pas être réalisé seul. Il faut des vies bien remplies, avoir ressenti beaucoup d’émotions pour espérer y arriver. Le Fou n’ose pas proposer son aide à Fitz. D’ailleurs, Fitz semble avoir d’autres projets pour lui : « Abeille, en toutes choses, et de bien meilleure façon que moi, le Fou tiendra le rôle de père pour toi ». Le Fou est donc exclu du dernier projet de Fitz. Il est aussi exclu du projet qui lui aurait permis de rester lié pour l’éternité à Fitz et Oeil-de-Nuit. La chose est presque vécue comme une trahison ; en tout cas, elle l’atteint et lui fait mal.

Le Fou n’a qu’une envie : être avec Fitz. Cependant, il se refuse d’aller contre le choix de son ami (« j’ai pris beaucoup de décisions à ta place ; le temps est venu que j’accepte une des tiennes, même si elle est difficile »). C’est un acte courageux et remarqué car le Fou a toujours eu tendance à contrarier le destin, à vouloir orienter les choses vers une certaine voie. Pour une fois, il se soumet. 


Pire, le Fou devient pathétique : il n’est plus grand-chose. Il se morfond, il a perdu toute sa confiance, toute sa superbe. Il semble incapable de dépasser ses actions du passé, il revient sans cesse sur sa relation passée avec Fitz comme si c’était la raison de ses malheurs ou de la décision de Fitz de ne pas le mettre dans le loup d’Art et de pierre. On comprend que le Fou est toujours influencé par ce qu’il a lu dans les carnets d’Abeille ou par ce que la jeune femme lui a dit. Il donne le bâton pour se faire battre comme si il devait faire pénitence (« je me suis servi de toi, Fitz, nous le savons l’un comme l’autre. Je t’ai déjà dit mes regrets d’avoir agi ainsi ; j’espère que tu me crois, et que tu peux me pardonner »). Cet immense quiproquo est donc alimenté par Abeille : Fitz croit que le Fou veut prendre soin de la future génération de Prophète et le Fou croit que Fitz lui garde rancoeur et rancune.


Et, pour ne rien arranger, plus Fitz construit son loup et plus il se forgise d’une certaine façon. Il perd de sa logique, de sa capacité à raisonner et ressentir les choses. Pour tous, et en particulier le Fou, c’est un réel crève-coeur à vivre.

samedi 21 décembre 2024

Mes moments préférés d'Abeille

  • Abeille remercie Fitz d'avoir sauvé (tué) le chien à Chênes-lès-Eaux
  • Abeille parle enfin pour dire qu'elle veut rester avec Fitz alors qu'Ortie veut la ramener à Castelcerf
  • Abeille défend Evite à Castelcerf devant des femmes de la cour
  • Abeille tue Dwalia et Symphe
  • Abeille guérit Gamin
  • Abeille se rend compte que ses mensonges sont devenus une vérité pour le Fou, et elle doit l'engueuler pour qu'il se fonde dans le dragon
  • Abeille, Prilkop et Persévérance discutent alors que les dragons détruisent Clerres
  • Abeille parle pour la première fois devant les servantes de Flétribois

mercredi 30 octobre 2024

Fitz et la mode

Formé pour espionner et tuer, Fitz doit rester discret. On lui a appris à vivre dans l’ombre, à ne pas se faire remarquer. Pour atteindre ses objectifs, il porte souvent des tenues neutres qui ne le mettent pas en valeur. Il ne fait pas particulièrement d’efforts dans la manière de se vêtir, il ne cherche à valoriser son apparence. Pourtant, Fitz semble être un bel homme, un jeune homme avec un certain charme lorsque l’aventure commence. Si Fitz ne se tracasse pas avec sa manière de s’habiller, d’autres font des remarques différentes. C’est par exemple le cas d’une tisseuse de Pressée qui remarque que « ce bleu flatte son teint sombre ». On comprend assez rapidement que s’habiller, faire attention à ce qu’il porte ennuie Fitz. Et, quand Charim prend soin de son apparence avant un banquet, Fitz trouve tout cela bien fastidieux (« pour un garçon habitué à se vêtir tout seul, ce pomponage et ces examens semblaient ne jamais de voir finir »).


Des années plus tard, lors du couronnement de Royal, on se rend compte que les choses n’ont pas changé. Fitz n’a toujours pas appris à apprécier la variété dans la façon de s’habiller. Il ne s’est même pas habitué à porter des tenues de cérémonie alors qu’il en a souvent eu l’occasion : « debout parmi l’assistance, mal à l’aise dans une chemise aux manches trop amples et des chausses qui me démangeaient épouvantablement, mais le faste et l’apparat n’étaient pas au centre de mes préoccupations ». Même dans un moment aussi tendu que cela, Fitz n’a pas la volonté de faire un effort.


Fitz se fait donc à ses tenues sans goût, fades. Il a compris que cela lui a permis de passer inaperçu dans ses activités. Le Fou lui apporte un autre niveau de réponse : Subtil a volontairement négligé l’apparence de Fitz pour que les gens oublient qu’il était de sang royal (« ne t’es-tu jamais étonné autrefois de tes vêtements simples, voire grossiers, qui te donnaient plus l’apparence d’un garçon d’écurie et d’un soldat que du bâtard d’un prince ? »). Le Fou pense que cela est un immense gâchis, que Fitz mérite bien mieux. Après tout, le Fou a toujours trouvé que Fitz était un bel homme, même avez son nez cassé.

Il fallait tout faire pour effacer le statut royal de Fitz : on ne devait pas se le rappeler en le regardant. D’une certaine façon, cela a inculqué l’idée à Fitz que son apparence ne compte pas. Pire, ayant ses habits fournis par Pressée, la tisseuse royale, Fitz n’avait pas son mot à dire et obéissait aux choix des autres (« même quand elle avait l’autorisation de se laisse aller (…) c’était toujours dans un sens qui attirait l’oeil sur les créations et ses talents de couturière, et détournaient l’attention de toi »).

Alors, quand le Fou devient Sire Doré et Fitz devient Tom Blaireau, Sire Doré saisit sa chance. Etant le maître de Tom Blaireau, il a l’opportunité de choisir ses vêtements et ne s’en prive pas (« Ah, Fitz, j’ai toujours rêvé, si un jour l’occasion s’en présentait, de te montrer sous l’aspect qui t’avantage le plus - et regarde toi aujourd’hui ! »).


Malheureusement, le conditionnement de Blaireau (Fitz) perdure. Il a conservé ses vieux réflexes, ses vieilles habitudes. Il freine à l’idée d’être mieux habillé : « je ne veux pas être resplendissant ; je veux passer inaperçu ». Même bien habillé, Blaireau reste un domestique ; il est donc invisible pour les nobles et il est juste un élément de pouvoir, de la puissance de Sire Doré. En étant capable de pouvoir fournir des tenues de qualité et qui sortent du lot à son domestique, Sire Doré montre sa richesse. Sire Doré doit lui rappeler qu’une tenue n’est pas que fonctionnelle mais qu’elle a aussi une portée symbolique (« tu passeras inaperçu. Si on te remarque, c’est ta livrée qu’on se rappellera (…) Elle te dissimulera autant que des habits de domestiques peuvent trans former une ravissante demoiselle en simple femme de chambre »).

De plus, Blaireau semble hostile au changement. L’idée qu’il y ait des modes dans sa façon de s’habiller ne l’effleure pas. Il ne comprend pas pourquoi certains s’infligent des tenues si complexes, si peu pratiques. Blaireau râle : il affirme que « pendant mon enfance, on s’habillait à Castelcerf… ma foi, à la mode cervienne. On ne parlait pas de style jamaillien, on ne voyait pas ces capes baugiennes avec des capuches à la pointe si longue qu’elle traînait par terre ».

En tout cas, la nouvelle apparence physique de Blaireau plait. A Myrteville, il attire quelques regards intéressés. A Castelcerf, Sire Doré lui dit que « tout est visible mais pas ce dont tu te soucies »…


Des années plus tard, Fitz et Molly se sont remis ensemble. Ils sont à la tête de Flétribois et préparent la fête de l’Hiver. Les années ont passé et Fitz est toujours aussi réticent à s’habiller pour les grandes occasions. Cela le fatigue et il ne le ferait pas si ce n’était pas pour Molly (ses chausses « étaient d’un vert foncé tirant vers le noir, en lin fin et presque aussi volumineux qu’une jupe ; elles se fixaient à la taille par des rubans et une lange ceinture en soie parachevant le ridicule de l’ensemble. Je me consolai en songent que me voir ainsi vêtu plairait à Molly »).

Fitz est donc enclin à faire des efforts pour Molly. Tout change quand sa femme meurt. Il se néglige, se laisse aller. Il n’a pas l’air d’être à la tête d’une maison. Abeille, sa fille, est triste qu’il ressemble plus à son grand-père qu’à son père. Elle lui dit franchement que « tu devrais te couper les cheveux, ou les plaquer avec de la graisse demain - je ne sais pas comment les garçons font ce genre de choses - ; en tout cas, tu fais hirsute. Et ta barbe est affreuse ». Dès lors, Fitz fait des efforts même si il lui reste encore beaucoup de chemin à faire. On en a un exemple quand Evite arrive. On peut lire que « j’avais sorti ma dernière chemise propre et utilisé la sale pour donner un rapide coup de chiffon sur mes bottes ; il fallait que je prisse le temps de faire un paquet de mon linge sale et de demander à un des domestiques de s’en occuper ». Fitz s’habille donc proprement mais il le fait avec ce qu’il a sous la main. Surtout, il ne prend aucun soin de ses tenues, les laisse s’entasser.

mardi 10 septembre 2024

Voyeurisme ?

L’amour physique est présent dans la saga de l’Assassin royal. Fitz étant le narrateur pendant une bonne partie des romans, c’est à travers ses yeux que nous vivons les choses. Mais, au-delà d’assister aux ébats de Fitz avec des femmes, dont Molly, le lecteur a aussi à certaines scènes cocasses, des moments plus légers, presque drôles, parfois déplaisants. Ce n’est pas la sexualité en elle-même qui produit ce genre de réactions mais le côté voyeur de la chose.


Molly est la femme que Fitz a désirée. Son statut de sang royal l’empêchait de la convoiter, de l’aborder. Si il a passé quelques temps à l’espionner, cela a fini ne par lui suffire. Fitz avait besoin de plus ; il a fini par rêver de Molly de façon intense. Or, Fitz a une particularité : il maîtrise plus ou moins bien la magie de l’Art, c’est-à-dire que certaines de ses pensées peuvent lui échapper. Cela lui arrive une fois alors qu’il est tranquillement perdu dans son songe nocturne. Un Vérité amusé et grognon de ne pas assez dormir le convoque. Il lui explique que Fitz lui impose ses pensées assez coquines (« et moi, j’ai besoin de dormir, pas de me réveiller en sursaut enfiévré par ton… admiration pour cette jeune fille »). Bien entendu, la situation dérange Fitz. Il a honte d’être surpris comme ça. Et pour ne rien arranger, Vérité le titille, le fait tourner en bourrique quand il lui laisse croire que Molly a pu surprendre ses fantasmes (« et prie pour que ta dame Jupe-Rouges n’ait pas le don de l’Art, car sinon elle n’a pas dû manquer de t’entendre pendant toutes ces nuits »). Pour Fitz, l’humiliation est totale et sa réaction ne laisse pas de place au doute : « je ne me serais pas senti plus gêné si je m’étais présenté tout nu devant la cour »).


La situation inverse produit. Quand Kettricken lance une chasse aux forgisés et réveille la fierté de son peuple, elle enflamme également le désir de Vérité. Ce dernier ne voit plus en elle une jeune femme fragile qu’il faut protéger, mais une reine, sa femme, la femme qu’il désire et celle qui doit porter son héritier. S’ensuit alors une nuit de passion à laquelle Fitz assiste bien involontairement. Tout enfiévré par son désir, Vérité abaisse sans le vouloir ses murailles. Témoin, Fitz se sent pris par du désir pour Kettricken : « j’espérais être le seul à avoir ainsi tout perçu ; alors, nul mal n’en sortirait tant que je n’en parlerais pas. Tant que je parviendrais à effacer de mon souvenir la fraîcheur des lèvres de Kettricken et la douceur de sa peau blanche ». La chose est claire : Fitz sait que son voyeurisme, bien involontaire, est mal. Il en a honte. Mais, on sent pointer aussi une autre chose : une passion de Fitz pour Kettricken. C’est quelque chose qui se répètera plusieurs fois dans le récit et qui sera accentué par Oeil-de-Nuit qui estime énormément la Montagnarde.


Bien plus tard, Fitz finira par céder aux avances d’Astérie. La ménestrelle n’a cessé de le draguer, de mettre en avant son intérêt. Alors que Vérité est prêt à éveiller son dragon pour combattre les Pirates Rouges, Astérie et Fitz s’isolent pour partager un moment intime. Mais, Fitz n’est jamais seul car Oeil-de-Nuit est avec lui, liés qu’ils sont par le Vif. Ainsi, même si la distance les sépare, une connexion émotionnelle, sensorielle les lie. On a donc un moment assez amusant quand Astérie voit le loup agir comme si il avait participé aux ébats (« le loup, en s’étirant, s’inclina profondément devant elle. La ménestrelle se retourna vers moi, les yeux écarquillés »). Astérie est donc surprise. Toutefois, sa réaction laisse songeur car la ménestrelle savait le lien entre les deux (« voilà qui éclaire d’une façon tout à lait nouveau le fait de lui gratter les oreilles »)…


La passion entre Fitz et Molly a traversé les âges. Après avoir sauvé les Six-Duchés des Pirates Rouges, après avoir sauvé Devoir des Pie puis de la Femme Pâle, Fitz a enfin pu vivre une vie de couple avec Molly, son amour d’enfance. Et ils en ont profité pour rattraper le temps perdu, passant beaucoup de temps l’un avec l’autre, de façon intime et peu importe l’endroit. Persévérance rapporte qu’il fallait « toujours frapper deux fois à leur porte (…) puis attendre un peu et frapper à nouveau ». Car leur appétit sexuel était bien connu : « on n’entre jamais sans y avoir été invités : on ne sait jamais quand ils vont se sauter dessus ». On peut supposer que quelques serviteurs sont tombés sur le couple en train de faire l’amour.


Enfin, il faut finir sur une note plus négative, plus déplaisante et qui concerne Dwalia. Même si elle est celle qui a enlevé Abeille, il est triste de la voir subir les assauts d’un capitaine d’un navire qui la prend pour un autre. Dwalia n’a pas d’autre choix que coucher avec lui si elle veut maintenir l’illusion. Abeille entend ce qui se passe sans comprendre ce qui se passe (« j’entendais des coups rythmés en provenance de la cabine, et je caressais l’espoir que c’était sa tête qui cognait contre la cloison (…) Elle poussait à présent de petits cris aigus, à peine audibles à travers le solide panneau de bois »). La description laisse peu de place au doute : Dwalia est en train de coucher avec le capitaine.

mardi 18 juin 2024

Abeille et la méchanceté gratuite

Parfois, le mal est présent dans la vie quotidienne des gens. Parfois, il n’est pas nécessaire de faire face à de terribles épreuves ou traverser le monde pour souffrir. Abeille découvre cela alors qu’elle vit à Flétribois. Abeille est différente physiquement et elle parle peu. Même son père, Fitz, avait des doutes sur son aptitude à survivre. Il la trouvait différente avec sa peau et sa chevelure. Des rumeurs ont même circulé, interrogeant la réelle identité du père d’Abeille. Après la mort de Molly, Abeille se retrouve sans protection : elle est livrée à elle-même dans un château où Fitz traine sa misère et n’a pas réussi à faire le deuil de sa femme.


Son statut de soeur de la propriétaire du château (Ortie) et de la fille du de Tom Blaireau (Fitz) éloigne Abeille des autres enfants. Elle ne peut pas réellement à se mélanger à eux et ces enfants ne cherchent pas non plus à l’intégrer à leurs activités. Elle est trop différente, trop noble pour faire partie de la bande. Celle-ci est constituée des gens des enfants qui servent : bergers, cuisiniers, serviteurs… Ils ne font aucun effort pour s’intéresser à Abeille et ils se plaisent à lui faire de petites mesquineries qui marquent Abeille. C’est le cas de Caramel qui « avait une façon de prononcer Abeille qui en faisait une insulte et un synonyme d’idiote ». Si tous les gens de ce groupe ne sont pas comme ça, aucun ne se dresse pour défendre Abeille (« les deux filles n’osaient pas renchérir sur ses moqueries, mais elles ne se privaient pas de les savourer »). Caramel ne se contente pas de blesser Abeille avec des mots, il s’en prend également à elle physiquement. Il la frappe en sachant qu’elle est une cible facile et qu’elle ne réagira pas : « il me gifla, durement. Une fois, et ma tête partit à gauche ; deux fois, de l’autre côté (…) le goût salé du sang envahit ma bouche ».

Le soutien qu’Abeille n’a pas auprès des enfants ou de son père à qui elle n’ose pas se livrer, Abeille le trouve, en partie, de Lin (le berger). Quand il est témoin des exactions contre Abeille, il est choqué de voir qu’ils s’en sont pris non seulement à un enfant, mais en plus à Abeille (« par El et Eda, mais vous êtes tous pires que des idiots ! C’est la petite maîtresse, la soeur de dame Ortie elle-même ! ». D’une certaine façon, Lin montre à Abeille qu’elle peut compter sur les adultes si besoin. Certains oseront la défendre ; d’ailleurs, Lin est en colère et les menace (« vous voulez que je vous montre ce que ça fait de recevoir une raclée et de quelqu’un de plus grand ? »).

Pour justifier son comportement, Caramel utilise des arguments qui semblent bien présents dans la bouche du gens des châteaux. Il dit d’Abeille qu’elle est « bête, elle n’a rien dans la tête, et elle a des yeux de fantôme ». Autrement dit, il met à nouveau en avant la différence d’Abeille.


Sa propre famille doute de l’intelligence d’Abeille. Pour eux, elle n’a pas grandi, elle est presque attardée sur le plan intellectuel. 

Fitz désire garder Abeille près de lui pour la protéger. Il pense que c’est son devoir en tant que père. Ortie, elle, voit plus loin et pense que Fitz ne prend pas en compte tous les aspects. Lors d’une discussion avec son père Fitz et en présence d’Ortie, elle exprime clairement ses doutes (« quand elle ira suivre ses leçons, ils s’en prendront à elle parce qu’elle est petite avec la peau blanche, ils la pinceront pendant le repas (…) ils se moqueront d’elle parce qu’elle est différente »). A la grande horreur de Fitz et d’Abeille, Ortie continue. Sans le faire exprès, elle dévalue la valeur d’Abeille (« ma mère l’a eue tard, et elle était minuscule à la naissance ; chez ces enfants-là, le… l’intelligence se développe rarement »). Cet instant va sans aucun doute marquer la relation entre les deux soeurs qui auront beaucoup de mal à se comprendre, Abeille faisant preuve de bien peu d’efforts pour se rapprocher de sa soeur.


Quand Abeille dit à Fitz que « les autres enfants ne m’aiment pas, je les mets mal à l’aise », il ne la croit pas et lui reproche presque de mentir ou de se chercher des excuses. Fitz a une vision incomplète des choses ; il fait même un sermon à Abeille (« tu es différente, Abeille, et ça compliquera beaucoup certains aspects de ton existence ; mais, si tu te rabats toujours sur tes différences pour expliquer tout ce qui te déplait dans le monde, tu finiras par passer ton temps à pleurer sur ton sort »). On peut penser qu’entendre ça est marquant pour la jeune fille et qu’il y a le risque pour elle de se défier de son père.


Peu soutenue par son père, Abeille voit les remarques déplaisantes continuer. C’est le cas de Douce, une servante (« comme toujours, ses réflexions à mon endroit avaient un côté acerbe »). Fitz n’est donc pas un soutien bien efficace à la détresse d’Abeille. Il s’enfonce même un peu lorsque Evite arrive. Fitz ose répéter devant Evite une confession d’Abeille. Cela déstabilise grandement la jeune fille, d’autant plus qu’elle s’entend mal avec Evite qui la renvoie sans cesse à sa condition de paysanne et de gamine (« c’est ce que font les enfants le soir : ils vont se coucher pour que les grandes personnes puissent parler entre elles »). Abeille est donc choquée : « je regardai mon père, atterrée. Comment avait-il pu faire une telle révélation devant une quasi inconnue ? Etait-ce volontaire parce que je l’avais blessé ». Cette petite blessure fait allusion au fait que Abeille a demandé à quelqu’un d’autre que son père de lui apprendre à monter à cheval.


Cette période de la vie d’Abeille est compliquée : elle ne peut pas compter entièrement sur son père et Evite fait tout pour la rabaisser. Pour ne rien arranger, Lant arrive au château. Or, elle conserve un souvenir particulièrement effrayant du jeune homme : elle pense qu’il est venue l’assassiner comme lorsqu’elle n’était qu’un bébé. Bien entendu, elle ne sait pas qu’à l’époque ce n’était qu’un exercice concocté par Umbre. Elle questionne directement son père (« crois-tu qu’il soit venu m’assassiner ») en lui faisant comprendre qu’elle saisit bien plus de choses que ce qu’il pense. Abeille a bien compris que son statut de Loinvoyant, certes non officiel, la menaçait (« parce que je suis une Loinvoyant, dis-je une voix lente ; un Loinvoyant dont on n’a pas besoin, ou dont on ne veut pas »).


Pour ne rien arranger, Lant est envoyé pour servir de précepteur aux enfants du château. Abeille va donc retrouver ceux et celles qui se sont moqués d’elle, l’ont insultée ou frappée. Persévérance, un jeune garçon des écuries et assez proche d’Abeille, la met en garde : on continue de mal parler d’elle (« elle se promène avec des vêtements qui iraient mieux au gamin d’un cordonnier »). En apprenant ça, elle tente de prévenir son père. Elle lui dit que parmi les enfants qui suivront les cours, « il y en a au moins trois qui me détestent » et que « les filles n’ont pas besoin de frapper pour faire mal ». Son père ne comprend pas ses remarques, il lui reproche même d’empêcher à certains d’accéder au savoir. Pas écoutée, Abeille vit alors un véritable calvaire lors de la première leçon ; elle fait face à un Lant qui n’a pas envie d’être là et se venge sur elle. Il reproche gratuitement à Abeille d’être une bonne élève (« demoiselle Abeille, vous devriez avoir honte. Demoiselle Ortie vous croit simple d’esprit et quasi muette, et elle se ronge les sangs pour vous »).  On comprend de cette tirade qu’Ortie a propagé l’idée d’une relative débilité d’Abeille. Lant, lui, pense donc que Abeille joue la comédie : il lui fait des reproches méchants et inutiles.


Enfin, à la fin du tome la Fille de l’assassin, Abeille assiste à une scène bien tragique (sans doute une des meilleures scènes de toute la saga) ; une chienne est mise à mort par un maître sans scrupule. Abeille voit que « la chienne ne lâcha pas prise. Le sang coulait sur ses flancs et faisait fondre la neige sous une averse de gouttes rouges ». En se rendant dans un marché renommé, Abeille espérait vivre un moment magique. Ce n’est pas le cas. Elle est témoin d’un affreux spectacle qui illustre bien la méchanceté de certains prêts à tout pour quelques pièces. C’est Fitz qui libèrera la chienne en la tuant proprement et en punissant le maître. Abeille est alors fier de son père.

lundi 25 mars 2024

Qui est le Fils inattendu (dans le Destin de l'assassin) ?

Fitz est le Catalyseur de son époque, il est celui qui a permis de mettre en branle le retour des dragons. D’autres ont, bien entendu, eu un impact sur le retour de ces magnifiques créatures (comme Malta). Mais, le Prophète a marqué Fitz comme son Catalyseur.

Abeille, elle, est le Destructeur de son époque. Dans les croyances de Clerres, le Destructeur vient répandre la mort et la destruction sur la ville : c’est ce que fait Abeille en incendiant la citadelle et en faisant en sorte que les dragons, les Anciens, des pirates et des duchéens détruisent la ville.

Une autre figure légendaire émerge : celle du fils inattendu, un enfant qui défie toute la logique de l’histoire, un enfant qui n’aurait pas dû naître. Fitz est un fils inattendu désigné, lui le bâtard royal ; Chevalerie rêvait tant d’un fils et ce fils a émergé d’une ancienne relation.


Pourtant, les Prophètes Blancs du passé ont théorisé l’apparition et le concept du Fils inattendu. Là encore, comme souvent, c’est une histoire liée à la vengeance. Della, un ancien membre de l’école de Clerres, rapporte que « j’ai rêvé de ma propre version du Fils inattendu. Je crois que c’est un rêve de justice et de punition à venir, destiné à ceux qui s’y attendent le moins ». Une analyse est possible : la justice serait la volonté de Fitz de se venger alors que les Quatre ont enlevé Abeille alors que ceux qui s’y attendent le moins sont justement les Quatre, bien à l’abri dans leur citadelle. Dans tous les cas, l’arrivée du Fils inattendu ne semble pas pacifique. Il apporte et promet la colère, et il se mêle à d’autres grandes figures prophétisées. Capra affirme que « nous sommes inondés de cauchemars qui évoquent la colère du Fils inattendu. Des visions terrifiantes de la vengeance du Prophète qui vécut deux fois réveillent les jeunes dans les hurlements de peur ». Ce Prophète est le Fou, mort à Aslevjal, tué par la Femme Pâle, et ressuscité par Fitz et la couronne au coq. Encore une fois, on a un autre témoignage qui montre que le Fils inattendu doit participer à un grand changement de Clerres.


Tous ne croient pas en cette histoire de Fils inattendu. Un soldat qui garde Clerres et assiste au retour de Dwalia réagit en disant que c’est une « vieille légende ». Dwalia, grande partisane de la théorie du fils inattendu, a bien conscience que tout le monde n’y croit pas : « certains affirmaient que le temps de cette prophétie était révolu, que son ingérence dans les flots du temps était derrière nous ».


Dwalia ramène donc Abeille à Clerres. Elle est convaincue que c’est le Fils inattendu. C’est pour elle qu’elle a entrepris cette quête et traversé le monde. C’est pour capturer le Fils inattendu, donc Abeille, qu’elle a sacrifié quelques uns des gens de Clerres. Dwalia parade même devant les Quatre : « nous rapportons le trophée que j’avais annoncé : le Fils Inattendu ». Cette déclaration ne récolte que mépris. Les Quatre, en particulier Capra, se moquent de son aplomb. Comment est-ce que ce Fils inattendu, donc un garçon, pourrait être Abeille, une fille ? La réponse de Capra transpire le mépris (« ce n’est pas le Fils inattendu. Le moins que ce puisse être, c’est la bâtarde d’un misérable traître »).

Vindeliar a passé de longs moments avec Abeille. Il a appris à la connaître, il pense avoir un lien spécial avec elle et la magie influe grandement sa perception des choses. Surtout, Vindeliar admire Dwalia et il partage son avis. Capra dit à Abeille que Vindeliar « croit toujours que tu es le Fils inattendu et il affirme que tu es capable de magie et pleine de ruse et de fourberie ». Ici, peu importe qu’Abeille soit le Fils inattendu ; la deuxième partie de la description illustre bien la nature du Fils inattendu : c’est un individu qui a tous les atouts pour changer les choses.


D’autres pensent que le Fils inattendu est Fitz. C’est le cas de Capra (Abeille : « Capra savait que mon père était le Fils inattendu. »). Un autre partage cet avis : Prilkop. Lui aussi a un titre particulier : l’Homme noir, une figure mythique à Aslevjal et pour le peuple des îles d’Outre-Mer. C’est surtout un Prophète Blanc, un homme qui a accompli ce qu’il devait accomplir et qui depuis transcende son temps. Prilkop est prisonnier à Clerres. Il rencontre Abeille et sa position est claire : « pauvre petite ! Non, tu n’es pas le Fils inattendu. Je le sais, car je l’ai rencontré ». Autrement dit, selon Prilkop, le Fils inattendu est Fitz. Finalement, on ne peut pas mettre de côté l’avis du Fou. Après tout, il est le Prophète de son époque, il a étudié bon nombre de textes et il s’est rarement trompé sur les gens. C’est lui qui dit à Abeille que « ton père était le Fils inattendu. Quand tout jeune, je rêvais de lui, je voyais toujours qu’il avait peu de chances de survivre ». Le Fils inattendu n’apporte pas seulement la mort, il doit y résister. Et c’est bien le cas de Fitz qui a à de nombreuses reprises défié la mort et les probabilités de survie.

mercredi 28 février 2024

Loups et prophéties

Le Destin de l’assassin est marqué par un bon nombre de mentions à des prophéties, par l’apparition de grandes figures prophétisées. On y retrouve le Fils Inattendu (Fitz), le Destructeur (Abeille), l’Homme Noir (Prilkop), le Prophète Blanc (le Fou) ; du côté des gens de Clerres, une Prophète déchue est mentionnée : la Femme Pâle. Il y a également des créatures mythiques comme les dragons, en particulier Tintaglia ou Glasfeu, les dragons d’Art et de pierre comme celui de Vérité ou le Loup du Ponant, ou encore les esprits dans le courant d’Art.


Dans ce roman, des prophéties et des visions de loups qui se vengent sont donc abordées, en partie par les Quatre de Clerres. Ces derniers ont en effet passé des décennies à les collecter. C’est sur ça qu’ils basent leurs pouvoirs, leurs influences et leurs richesses. Cela leur permet d’anticiper le futur et de tordre le présent pour qu’il colle à leurs besoins. Les Quatre savent que le Fou est une épine dans leurs pieds, qu’il peut contre-carrer leurs projets. Capra, la plus vindicative, reproche aux autres d’avoir autorisé Dwalia à partir en quête du Fils Inattendu ; cela a mis en branle des événements qui peuvent faire chuter Clerres. Ses propos sont clairs : « ta petite vengeance nous a projetés dans une situation très dangereuse. Aveugle, il voit le chemin et le loup vient sur ses talons ». Il faut préciser que Dwalia ne cherche pas uniquement à trouver le Fils Inattendu mais aussi à ceux qui ont tué celle qu’elle a aimée (la Femme Pâle). Dwalia a donc enlevé Abeille, se trompant sur l’identité du Fils Inattendu. Mais, cela a éveillé un désir de vengeance du Fou (aveugle suite à la torture subie lors de son retour à Clerres). Et le loup auquel il est fait référence ne laisse pas de place au doute : c’est Fitz. Les deux vont traverser le monde du nord vers le sud, de Castelcerf à Clerres pour retrouver Abeille. Et les conséquences seront désastreuses pour Clerres.


Capra développe la suite qui dit que « tu as réveillé le loup endormi, et excité les dragons en lui jusqu’à la fureur ». Sans cette vendetta de Dwalia, Fitz serait sans doute resté paisiblement à Flétribois à s’occuper de sa fille Abeille. Fitz n’a pas cherché à retrouver le Fou, il se contentait d’être morose en pensant à son vieil ami. Même quand le Fou est parvenu à lui faire parvenir un message, Fitz n’envisageait pas de quitter les Six-Duchés pour le retrouver. Mais, Dwalia a commis une erreur en enlevant Abeille. Fitz, le loup endormi, a fini par comprendre qu’il devait partir à la recherche de sa fille. Cela lui a certes pris un long moment pour le comprendre mais une fois la décision prise, il est parvenu à se faire de précieux alliés, dont des dragons et des vivenefs (des dragons prisonniers de bateaux). Cette assemblée improbable et inattendue est crainte par Capra. La femme est suffisamment intelligente pour avoir compris les rêves. Elle sait que le pire arrive (« les dragons sont à nouveau en liberté dans le monde, et les luriks qui nous restent rêvent de sombres visions de loups, de fils et de dragons. Nous étions  pourtant à ça de les arrêter pour toujours »). Il faut noter que le loup n’est pas uniquement Fitz, il est aussi Père Loup (Oeil-de-Nuit) qui accompagne durant une bonne partie du récit Abeille et attise en elle un esprit de colère et de violence. Père Loup fait comprendre à Abeille qu’elle ne peut pas être une proie, qu’elle ne peut pas se contenter de subir les événements. C’est grace à Père Loup qu’Abeille répandra la mort à Clerres et mettra le feu à la citadelle. 


Prilkop est également un fournisseur de visions et de rêves. Il raconte l’un d’entre eux à Abeille : « Habituellement, quand je fais un rêve, je sens sa probabilité de devenir un avenir ; et si je le fais à plusieurs reprises, je sais qu’il est presque inévitable. J’ai rêvé d’un loup blanc, une fois, avec des dents en argent ». Ici, il peut s’agir du loup d’Art et de pierre que Fitz va construire à la fin du récit, celui qui lui permettra de devenir une créature légendaire à un prix énorme. La construction du dragon pousse Fitz dans ses retranchements et il n’y serait pas arrivé sans absorber le Fou. Autrement dit, rien ne pouvait garantir la réussite de son entreprise tant les efforts étaient importants.

Abeille aussi a rêve de Fitz dans la carrière en train de construire son loup de pierre. Elle dit au Fou que, dans son rêve, « je suis assise près d’un feu avec papa et un loup. Il est très vieux. Il me raconte des histoires et je les écris ». C’est exactement ce qui se passera dans les Montagnes. Un Fitz au bout de sa vie, apathique, raconte à Abeille l’histoire de sa vie et la jeune fille en prend note. C’est un moment tragique, presque pathétique.


Un blanc, prénommé Sycorn, écrit que « puis vient un cerf bleu couronné. Il éveille la pierre ; s’il éveille la pierre, un loup apparait. Un homme doré tient le loup par une chaîne qui va vers son coeur. Si l’homme doré amène le loup, la femme qui règne dans la glace tombe ». On peut supposer que le cerf bleu couronne est un Loinvoyant, soit Devoir soit Vérité. Dans les deux cas, l’homme doré est nécessairement le Fou et le loup est Fitz. L’événement décrit ne peut être que la chute de la Femme Pâle à Aslevjal. Mais, ce qui est intéressant ici, est le lien entre le loup et l’homme doré : on comprend que c’est une relation plus qu’amicale ou fraternelle, c’est un lien fort et qui dépasse ces simples considérations (même si il a fallu du temps pour que ce soit le cas).

samedi 11 novembre 2023

La vengeance

Une fois Abeille enlevée, qui aurait pu prédire la suite ? Qui aurait pu prédire que cela réunirait une coalition composée de dragons, de gens des Six-Duchés, de pirates, de Marchands ? Qui aurait pu prédire que la vengeance les réunirait ? Les uns veulent se venger d’un tort qui leur a été infligé, les autres demandent le paiement d’une longue dette et d’un tort causé il y a bien des années.


La vengeance change les gens. Elle peut transformer un paisible garçon d’écuries en une boule de colère. C’est le cas de Persévérance qui a été lourdement touché par les actions des dirigeants de Clerres. Il était là quand les troupes ennemies ont attaqué Flétribois, il y a perdu sa meilleure amie Abeille. Pour ne rien arranger, sa mère a été en partie forgisée et les souvenirs de son fils lui ont été enlevés ; Persévérance a été un inconnu, un étranger pour sa mère et cela l’a profondément marqué et changé. Des membres de sa famille sont morts. Dès lors, il n’est pas étonnant de l’entendre dire que « moi aussi, je veux ma vengeance, pour mon père et pour mon grand-père (…) je n’ai pas oublié comment Allègre est tombé ». Fitz s’interroge : « qu’avais-je fait de mon jeune et honnête garçon d’écurie, naguère si gentil ? ». C’est une interrogation bien naïve, Persévérance aurait-il pu fermer les yeux et oublier les atrocités vécues ? Pouvait-il passer à côté de l’occasion d’infliger du mal à ceux qui lui en ont fait ?


La vengeance est une arme à double tranchant. Elle doit être manipulée avec précautions. Quand ils s’en vont vers Clerres, Fitz et le Fou n’ont pas de réel plan, sauf leur volonté de punir ceux qui ont enlevé Abeille. Ils ne savent pas trop comment s’y prendre. 

En chemin, ils croisent les Anciens, puis Tintaglia la dragonne. Leur rencontre avec cette dernière va tout faire basculer. Elle va réveiller des forces qui étaient endormies ou cachées, elle va réveiller des traumatismes du passé. En fouillant dans leurs souvenirs, les dragons vont se rappeler des choses et trouver là une opportunité de réclamer leur dû. Le Fou résume parfaitement la situation : « pour ce qui est des dragons, nous n’y pouvons rien : leur soif de vengeance est encore plus ancienne que la mienne ». Les humains n’ont donc aucun contrôle sur les dragons. Les imposantes créatures font ce qu’elles veulent : elles désirent détruire Clerres et elles le font consciencieusement. 

Il faut dire que les dragons ont de quoi être en colère. Des années avant, les Quatre ont intrigué pour faire disparaître les Anciens et les dragons. Puis, ils ont tout fait pour stopper les machinations du Fou qui cherchait à faire revenir les dragons. Enfin, ils ont contribué à créer des abominations et à tuer les dragons dès leur naissance. Tintaglia exprime clairement la raison de sa colère : « vengeance pour mes oeufs volés et détruits, pour nos serpents emprisonnés et torturés ». Dès lors, comment stopper des dragons en colère ? C’est impossible ; Le Fou que « c’est la vengeance des dragons. Nul ne peut l’arrêter ».


Pour ne rien arranger, les dragons veulent redorer leur image et leur légitimité. Ils veulent rappeler qu’ils sont les seigneurs des terres, de la mer et du ciel. Ils veulent à nouveau être craints et respectés par les humains. On l’avait déjà vu quand ils ont attaqué Chalcède : leurs actions ont aussi un but politique, il s’agit d’envoyer un signal, de détruire ceux qui les ont fait souffrir. Leur colère est encore plus forte lorsqu’ils apprennent que les torts faits n’ont jamais été vengés. Un dragon en avait la possibilité, il n’a rien fait (« Glasfeu est un pleutre. Un dragon qui préfère s’ensevelir dans la glace, plutôt que de se venger, par crainte pour sa propre sécurité n’est pas un dragon »). En fait, c’est presque comme si la vengeance faisait partie de la nature profonde des dragons.


Du côté des gens de Clerres, ils savent qu’ils vont souffrir. Ils le savent car tous les rêves l’indiquent. Ils le savent également parce que un dragon ne peut laisser un tel affront impuni. C’est pour cela qu’ils ont tout faire pour que les dragons ne reviennent pas. C’est ce que dit Capra : « tu as réveillé le loup endormi, et excité les dragons en lui jusqu’à la fureur. Tu nous as placés sur une voie obscure par ta vanité, ta colère et ton appétit égoïste de vengeance ». La dernière remarque est intéressante. Dwalia n’a pas pourchassé le Fou sans raison : elle le tient pour responsable de la mort de la Femme Pâle. Elle a perdu l’amour de sa vie, elle veut punir les coupables de sa mort. Le désir de vengeance est donc un mauvais conseiller : il a entraîné les gens de Clerres sur leur propre destruction. Capra pointe cela du doigt. Sa sagesse lui permet de savoir que la mission accordée à Dwalia était une mauvaise idée (« comme si la vengeance avait jamais donné autre chose que des fruits amers »).


Pour d’autres, la vengeance est un lot de consolation, c’est ce qui est là quand il n’y a plus rien d’autre. Ce point de vue est partagé et porté par Fitz : « elle est morte, Fou ; elle a disparu dans le courant d’Art. Tout ce qui nous reste, c’est la vengeance ». A ce moment du récit, Fitz a perdu tout espoir de retrouver sa fille vivante. Ses derniers espoirs se sont envolés quand il a appris qu’elle était passée dans un pilier d’Art sans avoir jamais reçu de formation. Dès lors, la vengeance devient une nécessité. Elle ronge Fitz, elle l’empêche de profiter de ce que la vie lui offre. Il n’a que ça en tête : il ne peut même pas apprécier la compagnie de son autre fille ou de son petit-enfant à venir (« je regrette, Ortie, mais je dois m’en aller ; je dois venger Abeille ; je dois trouver ceux qui lui envoyé les tueurs et je dois la venger »).

Ce que Fitz dit assez calmement Elliania l’exprime avec colère : « la vengeance ! Une vengeance sanglante et méritée contre ceux qui ont volé une fille de notre sang ». La passion empare Elliania et lui enlève toute lucidité. D’ailleurs, elle aussi a déjà souffert des complots des Quatre. Son enthousiasme surprend Fitz (« ma reine était intervenue avec une véhémence qui me laissa pantois »). Sans doute n’a-t-il jamais réellement appréhendé la peine que l’enlèvement de sa soeur et de sa mère avait causé à Elliania. Elliania voit peut-être là un exutoire à toute sa colère accumulée.


Le Fou y trouve une réponse à son désespoir. Abeille n’est pas simplement un Catalyseur, elle est le Fils inattendu, elle est celle qui doit permettre de briser la saleté qu’est Clerres. Elle est surtout, d’une certaine façon, son héritière. C’est pour cela que sa colère contre les hésitations du Fitz est presque pathétique. Il ne comprend pas pourquoi Fitz hésite tant à partir, à se lancer. Sa colère éclate : « ce n’était pas seulement ton enfant ! C’était l’espoir du monde. Et elle était de moi, et je ne l’ai jamais touchée qu’un bref instant ! Pourquoi imagines-tu que j’hésiterais à risquer ma vie si j’avais l’occasion de la venger ». Une nouvelle fois, le Fou est prêt à donner sa vie pour atteindre son but. Il n’y a là rien de noble, il n’y a pas l’accomplissement d’une prophétie ; c’est simplement l’envie de faire souffrir ceux qui l’ont fait souffrir. C’est un acte gratuit quoi doit permettre de soulager sa conscience.


Enfin, Abeille, comme Fitz lorsqu’il s’agissait des Pirates Rouges, met en avant le côté cyclique de la vengeance. Elle ne fait que se répéter dans le temps : on venge un mal qui a été commis et les victimes de cette vengeance accumulent du ressentiment puis agissent à leur tour. Selon Abeille, « la vengeance ne tient compte ni de l’innocence ni du droit ; c’est la chaîne qui lie entre eux deux évènements horribles, qui décrète qu’un acte épouvantable doit en engendrer un autre (…) les survivants ce carnage haïraient ensuite les dragons et les gens des Six-Duchés ». La vengeance appelle la vengeance.

jeudi 21 septembre 2023

Les rêves d'Abeille

LE FOU ET L’ASSASSIN


Chapitre 10 : « Ils ont la nuit et la course, et ils n’ont besoin de rien d’autre » 


Ce rêve fait référence à deux loups. On pense forcément à Fitz et Oeil-de-Nuit, surtout que Fitz a longtemps pris la vie du loup pour ses rêves nocturnes, et qu’il se voyait courir avec lui, chasser. Il y a aussi l’idée que les deux se complètent, qu’ils forment à eux deux un tout. L’un n’a besoin que de l’autre.


LA FILLE DE L’ASSASSIN


Chapitre 1 : « il y a un loup grand comme un cheval ; il est noir, immobile comme une statue, les yeux fixes. Mon père est gris poussière et vieux, très vieux »


Ce rêve semble assez clair. Il évoque les événements finaux de la saga : Fitz construit son loup d’Art et de pierre. C’est un processus qui change profondément l’homme, qui le fait paraître fatigué, au bout de sa vie. La statue est la future incarnation que prendra Fitz : pour le moment, elle est inanimée mais imposante. La construction est imposante, elle dépasse largement la taille des hommes.


Chapitre 13 : « Sur une place de marché, un mendiant aveugle en haillons était assis (…) Ce rêve s’achève dans le sang, et j’ai peur de m’en rappeler la fin (…) Je sais qu’après cet événement le monde que je connais n’est plus le même »


Là, Abeille voit en avance ce qui va arriver lors des retrouvailles entre Fitz et le Fou. Fitz va voir sa fille Abeille menacée par un inconnu, et va le poignarder. Or, il s’agit du Fou. Le Fou saignera abondamment et Fitz décidera de l’emmener à Castelcerf pour le soigner. Fitz retrouve donc là son ami et se sépare de sa fille qu’il ne reverra plus pendant un long moment. Pour Abeille, c’est le début de la chute : elle est privée de son père. Celui-ci ne peut l’aider quand Dwalia et ses sbires attaquent le château : Abeille est enlevée. Cela marque donc la fin de son enfance. Elle perd son réconfort familial, des serviteurs qu’elle a connus et appréciés pour se plonger dans un inconnu misérable où elle vivra des aventures traumatisantes.


Chapitre 16 : « il saignait, des dizaines de blessures inguérissables, et pourtant, au fond de lui, la vie brûlait comme de l’or fondu dans un four »


Je pense que ce rêve correspond au moment où Fitz est en train de forger son loup d’Art et de pierre. Fitz offre un spectacle déchirant à ceux qui le voient : il est rongé par les vers, il subit la mort des traîtres. On ne peut pas le soigner, on ne peut pas le guérir et d’ailleurs, il ne le veut pas. La vie brûlant en lui est tout ce qui va de lui à son dragon, tous ses souvenirs, toutes ses émotions dont il se sert pour insuffler la vie à la créature. Fitz, en quelque sorte, revit sa vie, il l’exalte.


EN QUÊTE DE VENGEANCE


Chapitre 13 : « les écuries s’enflamment brusquement, les chevaux crient, et soudain deux d’entre eux sortent au galop ; ils brûlent. L’un est noir, l’autre blanc »


LE RETOUR DE L’ASSASSIN


Chapitre 5 : « nous arrivons dans un lieu où le vide est en réalité composé d’autres hommes et femmes. Ils se mettent tous à me parler en même temps, mais je me bouche les oreilles et je ferme les yeux »


Je pense que ce rêve fait référence à la route d’Art ou à un objet imprégné d’Art. On sait que certains sensibles à l’Art sont parfois débordés par des souvenirs conservés dans la pierre. Fitz a ainsi visité Kelsingra au début du roman la Reine Solitaire. Pour Abeille, c’est un moment compliqué à vivre car elle n’est pas formée à l’Art. En outre, l’endroit paraît sans rien, mais ce n’est qu’une apparence. Pour ceux qui ne voient que par les yeux, l’endroit est désert ; pour les artiseurs, ce n’est pas le cas.


Chapitre 14 : « je demeurais un moment dans ma coque, bien serrée, et puis je me déroulais et j’étais là toute entière, en un seul morceau ».


Dans ce rêve, il s’agit d’une noix. C’est le premier des deux rêves autour d’une noix. Il est difficile de trancher sur la symbolique mais je pense qu’il illustre la transformation des vivenefs en dragons, ou même de Tintaglia en dragon. Dans les Aventuriers de la mer, Tintaglia est prisonnière d’un tonneau en bois. Les serpents doivent devenir des cocons avant de se transformer en dragon. L’esprit des dragons est prisonnier d’une vivenef.


Chapitre 19 : « comme le loup a fait pour mon jeune, je ferai pour son petit : je te protègerais. Quand tu émergeras, viens à moi ; je te protègerai »


Est-ce une allusion à Vérité ? Est-ce une allusion à Devoir ? Est-ce une allusion à Burrich ? Les trois hypothèses sont valables.


SUR LES RIVES DE L’ART


Chapitre 3 : « il est persuadé que l’animal va se retourner et tenter de le frapper, ce qui lui permettra de passer le noeud autour du cou. Mais, c’est une dragonne qui se retourne »


Le rêve parle d’une personne pâle, ce qui laisse supposer quelqu’un de Clerres. Dans le rêve, cet individu s’en prend à une créature pathétique qu’elle tente d’asservir. La référence aux gens de Clerres semble possible. Après tout, ils ont tenté de capturer des dragons, de s’en servir, de les éliminer. Ils ont aussi traqué les abominations pour se plier à des expériences.


Chapitre 5 : « il ya un  serpent dans un récipient en pierre, et il est entouré de soupe (…) Celle-ci tend la patte entre les barreaux qui entourent le récipient pour récupérer un peu d’eau sale, elle boit et sourit de sa large gueule affreuse »


Je pense que ce rêve est une référence aux pratiques de l’ancien duc de Chalcède qui voulait du sang de dragon pour améliorer sa santé. Faute de mieux, il a sucé le sang de Selden Vestrit. Ce rêve semble donc être un avertissement : certains veulent s’en prendre aux dragons, les chasser, à cause de leurs propriétés curatives. Il faut noter que d’autres personnages ont bu ou possédé du sang de dragon : Umbre et le Fou.


Chapitre 8 : « les brins qui le composaient étaient quasiment transparents, et je comprenais je ne sais comment que les serpents s’étaient tous empêtrés en même temps, pris au piège et noyés »


Ici, il semblerait que ce soit un rêve rattaché à la volonté de Clerres d’effacer les dragons et les serpents du monde, de leur tendre des pièges. On sait que Clerres (et d’autres peuples comme les Chalcèdiens) ont chassé les dragons : ils ont tenté de les tuer avec du bétail empoisonné, ils les ont chassés sur l’île des Autres, …


Chapitre 17 : « enfant, allume le feu ; brûle l’avenir et le passé ; c’est la mission que tu es née pour remplir »


Dans le Destin de l’Assassin, Abeille met le feu à Clerres et détruit sa bibliothèque. Or, ce n’était pas un simple endroit où on rangeait des parchemins ; c’était le lieu où étaient archivés tous les rêves faits par des Blancs, des rêves permettant de lire le futur, de le deviner, de le façonner. Un tas d’événements a mené Abeille à Clerres. Prisonnière, elle a voulu s’échapper de cette prison, elle y a allumé un incendie. A cause d’Abeille, Clerres a perdu définitivement son emprise sur le monde.