Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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mardi 21 avril 2026

L'histoire de Malta (partie 4)

https://duchessix.blogspot.com/2023/06/malta-un-nouveau-statut.html

Dans la saga du Fou et de l’assassin, Malta a un rôle anecdotique. Sa présence ne pèse pas sur l’histoire, même s’il est agréable de la revoir et voir ce qu’elle est devenue. Après tout, Malta a été fascinante à suivre dans les Aventuriers de la Mer. De la jeune fille impertinente à celle qui a défié le Gouverneur, son périple et sa transformation ont été intéressants à suivre. Malta est passée de fillette à femme en naviguant sur le fleuve du désert des Pluies (et grâce au conseil de la Compagne Keki, un autre personnage très secondaire mais qui marque le temps de sa présence). Malta, c’est aussi la reine des petites phrases blessantes.


Alors, où en est Malta dans cette saga ?


On se rend très vite compte que la renommée de Malta dépasse les frontières. Il émane d’elle une aura mystique, de curiosité. Après tout, elle est la « reine des Marchands aux dragons » et « sa beauté exotique était légendaire, et on ne pouvait la confondre avec personne d’autre ». Abeille, plus tard, complètera en évoquant « son histoire d’amour avec un Marchand du désert des Pluies au visage voilé qu’elle avait épousé après de nombreuses aventures ». Tout cela laisse entendre qu’après avoir organisé Kelsingra, Malta n’a pas fait grand-chose. Certes, elle a eu un fils, a continué d’aimer Reyn et a défendu les intérêts des Marchands. Mais, tout cela s’est passé hors champ pour le lecteur…


Quand Fitz et le Fou (sous l’identité d’Ambre) débarquent à Kelsingra, c’est sans invitation. Ils arrivent en perturbant grandement la vie de ses habitants. Pour ne rien arranger, Fitz use de l’Art. Si la chose peut paraitre banale, elle est mal vue par l’épique Kanaï. Ce dernier accuse Fitz de vol, d’avoir volé de l’Argent. Selon lui, c’est un crime impardonnable qui mérite le pire châtiment. Le Fou viendra au secours de son vieil ami en affirmant qu’il possède cette magie depuis longtemps, qu’elle lui a été donnée par Vérité. Et pour le prouver, il compte sur Malta qui garde sur son cou des traces d’Argent (posées par le Fou qui les avait reçues lui-même de Fitz). Dans un premier temps, Malta refuse de corroborer les propos du Fou. Elle affirme avec conviction qu’un « Marchand n’a rien de plus précieux qui sa parole, et je ne mésurerais pas la mienne même pour aider une amie ». Malta apparaît donc comme une femme avec des valeurs, une protectrice de certaines traditions des Anciens et des Marchands.


Malta a eu un enfant : Phron. Celui-ci est malade, incapable de respirer et de s’alimenter correctement. Il subit l’effet de la dragonne Tintaglia qui induit des malformations. Or, Tintaglia se fiche de savoir que Phron va mal, de la douleur que cela inflige à Malta. La dragonne évolue sur une échelle de temps qui lui rend les besoins des humains très futiles, même ceux de Malta avec  qui elle est proche. Malta souffre de voir son fils dans cet état (« la santé de Phron demeure délicate ; il passera peut-être après le repas, s’il se sent la force de rencontrer des gens »). La détresse de son fils pèse sur ses épaules.

Ainsi, quand Fitz entame la guérison de Phron grâce à l’Art, elle est plus que soulagée. Le plaisir est total quand elle le voit simplement manger, c’est peut-être un des moments les plus intenses de sa vie. 

Dès lors, Malta agit en Reine qui voit avant tout le bien-être des gens qu’elle gouverne. Elle met de côté les anciennes traditions, les cachotteries. Elle voit en Fitz une opportunité de changer les choses et elle s’y engouffre. Malta fait preuve d’empathie (« et, eux, ce sont des enfants qui souffrent tous les jours, et leurs parents avec eu. Comment pourrais-je ne pas leur demander ce service ? »)


Enfin, Malta reste Malta. Elle reste cette femme pleine de conviction, têtue.

Le Fou dit d’elle qu’elle « peut-être la jeune femme la plus exaspérante que j’aie jamais vu ». De la bouche d’un individu qui examine si finement les gens, la chose n’est pas anodine à lire. Et, il est vrai que la jeune Malta était bien énervante.

Brashen, en dressant un parallèle avec Althéa, éclaire encore plus le caractère de Malta : « j’ai essayé de faire d’elle une Trell, mais elle persiste à rester une Vestrit ; l’entêtement est la grande caractéristique des femmes de sa famille. Mais, si vous connaissez Malta, vous le savez déjà ».

Là est sans doute la description la plus vraie faite de Malta.


Malta n’est pas une simple Reine d’un peuple. Elle est aussi vue comme une Reine par Tintaglia. Ce simple fait est remarquable et lui suffit d’assurer une forme d’immortalité et de voir son nom durer dans le temps. Pour le lecteur, c’est aussi remarquable car rares sont les gens que Tintaglia considère. Fitz assiste à une des rencontres entre Tintaglia et Malta ; lui qui a vu tant de choses plus choquantes les unes que les autres est presque bouche bée (« elle descendit les marches puis s’arrêté, minuscule devant la dragonne. Deux reines face à face »). Ce moment est le plus marquant pour Malta dans cette trilogie. 

vendredi 24 mai 2024

Ronica Vestrit, une simple figure d'opposition ?

La famille Vestrit est en train de chuter. Les revenus se font plus rares, le commerce grâce à la vivenef se fait de plus en plus périlleux. A la mort du patriarche, Ephron Vestrit, les filles, Keffria et Althéa se déchirent et se séparent. Ronica assiste impuissante à tout cela. Elle qui a passé une bonne part de sa vie à tenter de contrôler les choses ne peut rien. Quand on lit les Aventuriers de la Mer, on peut penser que Ronica est une figure d’autorité ; les choses sont plus complexes : Ronica subit les choses et supporte la pression comme elle peut.


Les premiers tomes de la saga nous montrent donc une famille, les Vestrit, qui perd tout. Leur richesse s’envole, Kyle Havre prend le contrôle du navire familial, la Vivacia. On pourrait trouver des causes dans la situation politique de Terrilville, la réalité est que Ephron et Ronica ont pris une mauvaise décision. Ils ont confié le commandement de la Vivacia à Keffria, et donc à son époux Kyle Havre, plutôt qu’à Althéa. Pourtant, Althéa adorait le bateau, elle avait les compétences pour naviguer et le commander. Le choix a donc été différent et Ronica a perdu le respect de sa fille. Ronica tente de se justifier en disant que « j’ai persuadé ton père de signer le document. Je l’ai persuadé, Althéa, je ne l’ai pas trompé (…) Keffria était l’aînée qui doit pouvoir aux besoins de ses enfants, j’ai suivi la tradition et j’ai fait d’elle l’unique héritière ». Elle se réfugie donc derrière des prétextes fallacieux mais qui résument bien ce qu’est Terrilville à cette époque : une ville ouverte sur le commerce mais repliée sur elle-même, qui se ment à elle-même (on le voit, par exemple) avec sa position sur l’esclavage, interdit en apparence et grandement pratiqué). 

Ronica prend donc une mauvaise décision. Pour quelqu’un habituée à gérer les affaires familiales, habituée à prendre des décisions d’affaires, c’est un bien mauvais choix. Comment expliquer cela ? Il faut avoir conscience que Ronica est soumise à une forte pression. Son mari meurt, Terrilville est sous la menace du Gouverneur, de Chalcède et des Nouveaux Marchands… Et les Vestrit sont soumis à des accords du passé qui l’effraient avec les gens du désert des Pluies. L’obtention d’une vivenef et des cartes de navigation n’a pas été gratuite ; il faut la rembourser, en argent ou en donnant un enfant. Caoloun, une envoyée du désert des Pluies, le lui rappelle : « et si le montant n’y est pas, nous nous tiendrons au serment original qui nous lie : en or ou en sang, la dette doit être payée. Vous remettrez une de vos filles ou un de vos petits-enfants à ma famille ». Dès lors, l’unité de la famille Vestrit repose sur une personne que Ronica méprise, un étranger : le chalcèdien Kyle Havre. En décidant de donner la Vivacia à Keffria, Ronica a remis son destin entre les mains d’un homme qu’elle n’estime pas.


Althéa prend la fuite. Keffria, elle, reste à la maison et doit vivre avec sa mère, Ronica et Kyle (avant son départ à bord de la Vivacia). Les deux se disputent sa loyauté et ne laissent aucune place à Keffria pour s’exprimer. De toute façon, Keffria ne sait pas quoi faire, elle n’a pas assez de volonté pour s’imposer (« les yeux de Keffria quittèrent le visage de sa mère pour le regard granit de son époux. Elle avait le souffle court comme un animal acculé »). Keffria ne peut pas s’opposer à sa mère, elle en est physiquement et mentalement incapable. C’est en tout cas ce que pense Kyle. L’homme dresse un portrait bien peu flatteur de sa femme et de son lien avec sa mère : « je n’ai pas oublié ce que tu étais avant notre mariage, ni le fait que ta mère te retenait dans ses jupes ». Pour Keffria, entendre ça dans la bouche de son époux est comme un coup de poing dans le ventre : elle est saisie, sans voix. Mais, c’est aussi le début d’une prise de conscience. Keffria réalise qu’elle était comme une prisonnière dans sa propre famille, incapable de tracer son propre chemin.

Keffria réfléchit à son passé, elle réalise son auto-critique. C’est un signe de maturité, la preuve qu’elle commence à se construire sa personnalité. Keffria éprouve une forme de rancoeur envers sa mère. Elle lui reproche d’avoir toujours préféré, volontairement ou non, Althéa (« quand elle était petite, elle était la préférée de papa à cause de son entêtement et de son indiscipline ; aujourd’hui, il est mort, elle est partie et, par sa nouvelle absence, elle t’a détournée de moi »). Keffria en veut donc à ses parents, mais aussi à Althéa. Si elle avait poussé la réflexion un peu plus loin, elle en aurait peut-être conclu que son salut était de quitter le domicile familial comme sa soeur. Mais, cela n’a pas été le cas et elle est restée chez elle, tenant de gagner sa place auprès d’une mère étouffante (« te rends-tu compte à quel point j’ai toujours eu l’impression d’être stupide et bonne à rien ? »). Ronica décide de tout.


Contrairement à Keffria, Malta ne se laisse pas faire. La jeune femme Vestrit n’est pas timide quand il s’agit d’exprimer ses sentiments et son désaccord. Elle a vite cerné Ronica, une femme qui rêve d’un statu quo et qui est forcée de changer. La détresse de Malta éclate alors qu’elle désire se rendre à un ban pour montrer à tous qu’elle est enfin une femme : Ronica et Keffria la voient encore comme une gosse, se moquent de sa tenue. Pour Malta, c’en est trop : « tout plutôt que d’être obligée de m’habiller et de me conduire comme une petite fille alors que je suis une femme presque faite, obligée de toujours me taire, me montrer polie, rester…. Rester invisible ! Je ne veux pas de cet avenir, je ne veux pas devenir comme toi et maman ! ». Cette diatribe est adressée à Ronica puisque Malta a compris que c’est elle qui a le pouvoir. Malta ne veut pas être contrôlée ou vivre dans une prison dorée. Elle veut vivre. Même si elle ne le dit pas, on peut penser qu’elle comprend la volonté d’Althéa de quitter la maison de famille. Y rester, c’est être condamnée à un triste destin : « tu veux que je devienne une rombière mal fagotée comme maman et toi ! Tu veux que je sois vieille sans même avoir eu le temps d’être jeune ! ».

Un autre point de discorde est le cas Kyle. Malta adore son père, elle le vénère. Elle ne tolère pas qu’on dise du mal que lui, elle ne tolère pas le mépris de Ronica. Malta est convaincue que Ronica voit en Kyle seulement, un géniteur, un reproducteur (« pour te donner des petits-enfants et satisfaire maman, il est parfait, mais tu ne veux rien de lui à part ça, parce qu’alors il risquerait de mettre en péril tes propres projets : harder tout le pouvoir pour toute seul, quitte à ruiner la famille ! »). La critique est dure mais reflète ce que pensent d’autres personnages : Ronica veut les contrôler. Elle se servirait d’eux tant que cela sert ses desseins et ferait tout pout étouffer leurs volontés d’émancipation.


Cela a bien fonctionné avec Keffria, biens moins avec Althéa et Malta. Cela ne fonctionne pas du tout avec Kyle Havre. L’homme étant chalcèdien, il est fortement influencé par sa culture qui veut que l’avis d’une femme compte bien peu. Tant qu’Ephron était vivant, Kyle donnait le change et faisait semblant de considérer Ronica. Mais, le vieil homme est mort et il n’a plus besoin de faire semblant : « vous vous en êtes bien tirée, pour une femme, tout ces années : mais les temps changent et Ephron n’aurait pas dû vous laisser débrouiller toute seule ». Les mots font mal. Kyle insulte presque Ronica d’être incompétente.


samedi 9 décembre 2023

Les Marches du Trône : le Gouverneur Cosgo

Il est difficile de définir le principal antagoniste des Aventuriers de la Mer. On pourrait logiquement mettre en avant Kyle Havre qui tourmente les membres de la famille Vestrit dont ses enfants, ou encore Kennit le pirate aux motifs apparemment nobles (mettre fin à l’esclavage) mais qui est en réalité manipulateur, cruel et égoïste. On pourrait également accuser les gens de Chalcède, les serpents. Mais, un autre personnage brille par sa méchanceté gratuite, son comportement arrogant : le Gouverneur. Lorsqu’on le découvre, lors du bal à Terrilville, puis lors de son périple avec Malta et Keki, on rencontre un homme qui ne pense qu’à ses désirs et à son plaisir, bien peu tourné vers une gouvernance juste de l’empire de Jamaillia. Pire, pour renforcer son emprise sur Terrilville, il est prêt à conclure une alliance avec Chalcède. Sa faiblesse physique et de caractère est assez claire : il est incapable de ramer, il dépend de Malta pour survivre sur les différents navires qui l’accueillent.


Quand tout se met en place pour la conclusion finale (le retour du dragon Tintaglia, les ambitions de Kennit de construire son propre empire, les envies d’indépendance de Terrilville), la simple question de la propre survie du Gouverneur se pose. Malgré son titre, il semble être un pion dont d’autres se servent.

On peut, bien entendu, trouver des excuses à l’attitude de Cosgo. On peut le dire manipulé, on peut le dire trop jeune pour gouverner. Son éducation semble avoir été douteuse. Si son père semblait réellement l’aimer, il ne l’a pas préparé aux défis qui l’attendaient, il l’a trop couvert. Cosgo donne un exemple éclairant en se penchant sur son passé : « à l’âge de huit ans, j’ai fait sensation en participant aux Courses d’Eté. J’ai couru avec d’autres garçons et de jeunes gens de Jamaillia. Je n’ai pas gagné. Mais mon père m’a tout de même complimenté. Moi, j’étais anéanti. Vous comprenez, j’ignorais que je pouvais perdre ». Cosgo semble avoir eu tout ce qu’il voulait quand il le voulait. Il n’a jamais goûté à la frustration ou à la défaite. C’est normal puisqu’il est la personne la plus puissante, politiquement parlant ; tout le monde veut le contenter pour profiter de son influence. Dès lors, il n’est pas étonnant de le voir emprunter une voie de plaisir et de débauche. Son adolescence a été une découverte des « plaisirs des hommes ». Il en a profité (« vins fins, herbes à fumer sournoisement mélangées, femmes expertes. Voilà ce que m’offraient mes nobles et les dignitaires étrangers, et j’ai tout essayé »).


Malta accompagne le Gouverneur depuis que Tintaglia a refait surface. Avec elle, le Gouverneur a arpenté le fleuve du désert des Pluies puis rejoint un équipage de Chalcède. Il n’a pas changé d’attitude, considérant que tout lui est dû. Il a laissé Keki mourir et offert Sérille aux viols des Chalcèdiens. Il a été un personnage infect. Dans les Marches du Trône, il ne lui reste que Malta. C’est la seule femme qui lui reste, la seule avec qui il peut espérer avoir des relations intimes, même si elle se refuse à lui. Cosgo ne peut même pas s’occuper de lui-même, de sa toilette. Il compte sur Malta pour ça et en profite pour avoir une attitude inconvenante. Il lui touche la poitrine et les fesses ; « pour le Gouverneur, elle représentait une consolation physique dans sa captivité, comme un petit enfant se console avec une sucrerie (…) elle se sentait salie et harassée par (…) le pelotage sournois ». Si Cosgo se comporte comme ça, c’est parce que, hormis Sérille, aucune femme ne s’est refusée à lui. La Compagne Keki, elle aussi touchée par les plaisirs de la drogue et de la boisson,  a participé au dévoiement du statut de compagne. Elle s’offrait au Gouverneur au lieu de lui donner des conseils sur la gestion de Jamaillia. Cosgo regrette Keki qui « savait me réchauffer » et « savait m’émouvoir comme aucune autre ». Mais, quand Keki est tombée malade, il n’a rien fait pour l’aider. La Compagne est morte après avoir donné des conseils qui ont transformé Malta.


Le Gouverneur s’attache donc à Malta. Vu de de l’extérieur, ils forment un couple particulier : le Gouverneur est comme un petit enfant incapable dont Malta aurait la charge. Malta n’éprouve aucune attirance pour lui.

Mais, cela n’empêche pas Reyn de croire le contraire. L’homme au visage marqué est amoureux de Malta et voit dans le Gouverneur un concurrent. Il doute même puisque Cosgo est d’un rang bien supérieur au sien. Il a peur d’être relégué au second plan : « il y avait de la tendresse dans tous ses gestes. Il ne pouvait le lui reprocher. Le Gouverneur avec son teint pâle, aristocratique, son maintien altier était un parti bien plus convenable pour Malta Vestrit qu’un pauvre diable couvert d’écailles du désert des Pluies ».

Avec les jours qui passent, Reyn finit par se rendre compte que sa jalousie est infondée. Il finit par voir que le Gouverneur est un être pathétique, sans réel pouvoir et qui se laisse porter par les autres et les événements. Ce jugement peut paraître dur mais il semble juste. Or, Cosgo n’a pas conscience de l’image qu’il dégage (« le Gouverneur s’accrochait à elle comme si elle était son point d’ancrage, tout en niant qu’il dépendait d’elle. L’étonnant, pour Reyn, c’était que cet homme homme ne perçoive pas l’accent de fausseté dans la douceur de Malta à son égard. »).


Lorsque Malta refuse ses avances, lorsqu’il se rend compte que Malta cherche à le manipuler pour atteindre ses propres buts, le Gouverneur se comporte comme un enfant capricieux. Il accuse gratuitement, il emploie des paroles blessantes contre elle : « qu’attendre d’autre de la part d’une fille de Marchand ? Votre vie, c’est acheter et vendre. Sans doute que votre grand-mère et votre mère ont vu votre brève beauté comme un objet de troc ». Il se contente pas de remettre en cause Malta, il la dénigre également. Il la réduit à un objet quelconque qu’on échange contre une faveur.

Un autre tort de Cosgo est d’avoir laissé se développer l’esclavage. A ce sujet, il n’est pas le seul en tort puisque la pratique de vendre des humains a bien arrangé les gens de Terrilville. Elle leur a permis d’avoir une main d’oeuvre peu-chère. Il ne faut pas non plus oublier que les gens de Terrilville avaient une attitude hypocrite sur l’esclavage, en le condamnant en public, mais en laissant les travailleurs sous contrat (des esclaves) proliférer dans leurs industries. Bon nombre ont été atteints, comme Sorcor le second de Kennit (« Sorcor et sa famille avaient grandement souffert aux mains des percepteurs d’impôts du Gouverneur et de leurs maîtres durant leur esclavage »).


Dans les Marches du Trône, Cosgo finit par reconquérir le pouvoir et chassé les nobles qui avaient intrigué contre lui. D’une certaine façon, il ne paie pas pour tous les méfaits qu’il a commis ; bien au contraire. Ses opposants sont défaits puis tués.

Juste avant de mourir, le conseiller Criath tente de justifier ses actes. Il accuse Cosgo d’avoir été incompétent, d’avoir été un piètre dirigeant. Les mots sont accusateurs : « vous avez pillé le trône, vous avez laissé la ville tomber en ruines. Que pouvions-nous faire sinon vous tuer ? Vous n’avez jamais été un véritable Gouverneur »).

Malheureusement, Cosgo n’est plus le gamin faible, il est devenu un jeune homme méchant et revanchard. Il le leur dit clairement : « le temps passé dans le vaste monde, parmi de vrais hommes, m’a beaucoup éclairé. Je ne suis plus le gamin que vous avez manipulé, mes seigneurs ». Il en profite donc pour glisser une petite pique contre des nobles qui sont moins que des hommes et qui ont cru pouvoir se jouer de lui. Il ne rêve pas seulement de vengeance, il la met en oeuvre. Cela effraie presque ceux qui le fréquentent (« il marmonnait des noms, manifestement pour les imprimer dans sa mémoire à fin de représailles sur les familles. Reyn échangea un regard incrédule avec Malta. Ce gamin féroce, sans pitié, était-il vraiment le Grand Seigneur Magnadon, Gouverneur de Jamaillia ? »).


Les choses tournent bien pour le Gouverneur : les nobles ennemis sont donnés au serpent et Kennit meurt. Kennit représentait un adversaire redoutable tant il était charismatique et légitime. Il était un adversaire potentiel important pour l’empire de Jamaillia. Cosgo parvient à s’approprier la mort de Kennit (« le bon Kennit s’est fait tuer pour moi. Désormais, c’est un nom dont on honore le souvenir. Le roi Kennit des Iles des Pirates »). Il est donc suffisamment intelligent pour valoriser Kennit. Dégrader sa mort aurait été un geste inconsidéré, une bêtise sans nom.

Kennit mort, les Iles des Pirates ont quand même un roi, en particulier une reine : Etta. Cette dernière gouverne les îles. Elle est donc, sur le papier, un souverain comme Cosgo. Mais, quand Cosgo donne un ban en son honneur, en honneur de Malta et de Reyn, il fait un caprice en refusant de reconnaître pleinement son statut : « le Gouverneur Cosgo avait admis de mauvaise grâce que la reine Etta, en sa qualité de souveraine d’un royaume indépendant, était à la rigueur d’une stature égale à la sienne ».

Sa dernière vengeance est adressée contre Sérille, son ancienne Compagne, celle qui l’a défié en refusant de coucher avec lui. Malgré tout ce qui s’est passé, il ne l’a pas oubliée. Il retire à Sérille tous ses privilèges et lui interdit de revenir à Jamaillia. Sérille témoigne auprès de Ronica Vestrit que Cosgo « m’a exilée ici » et « il soutient que j’ai manqué à mes voeux, et que je suis peut-être impliquée dans la conspiration ». Sérille confirme alors que Cosgo n’est pas du genre assumer ses erreurs : « je connais Cosgo. Il doit y avoir un coupable ».


vendredi 30 juin 2023

L'histoire de Malta (partie 3)

https://duchessix.blogspot.com/2021/03/lhistoire-de-malta-partie-1.html

https://duchessix.blogspot.com/2021/09/lhistoire-de-malta-partie-2.html


Quand le lecteur quitte Malta à la fin des Aventuriers de la Mer, la jeune adolescente impertinente s'est transformée en une Ancienne, en une femme responsable qui a transformé un bon nombre d'épreuves. Malta a, semble-t-il, fait la paix avec les membres de sa famille. Son lien avec Tintaglia lui a fait changer de statut : elle n'est plus une fille de Marchands mais l'ami des dragons.

Les Cités des Anciens racontent l'avènement des nouveaux dragons, leur passage de limaces dépendantes à dragons fiers. C'est aussi le changement des rejetés des Rivages maudits : des esclaves, des enfants rejetés car marqués par des transformations physiques ; ils deviennent ou sont en passe de devenir des Anciens. Mais pour y arriver, ils doivent s'occuper des dragons sans ressources et les mener vers Kelsingra.

Malta, elle, n'est pas chargée de cette mission mais sa situation est précaire. En effet, Tintaglia est venue et a jugé les dragons indignes d'elle. Ils lui font honte en étant incapable de se nourrir eux-mêmes, en étant incapables de chasser. Elle s'en va donc. Pour Malta, c'est un coup dur. Ce n'est pas parce qu'elle est une Ancienne qu'elle est respectée. Sa différence physique ne lui inspire pas nécessairement du respect. Le dragon Sintara résume bien la situation : « certains humains la regardaient avec émerveillement, mais d'autres aussi nombreux, la considéraient avec dédain. Qu'adviendrait-il de Malta, de Selden et de Reyn maintenant que Tintaglia avait abandonné les nouveaux Anciens ».

Pour ne rien arranger, le statut de Reine des Anciens de Malta repose sur peu de choses. Il n'y a pas de légitimité historique, pas de consensus auprès des familles des Marchands. Il s'agit uniquement de la volonté du Gouverneur, un homme politiquement affaibli. Althéa précise bien que « c'est une lubie du Gouverneur de Jamaillia de donner à Reyn et à elle les titres de roi et reine des Anciens. En réalité, ils sont tous deux de souche marchande comme vous et moi, et pas du tout de sang royal ».

Althéa, la tante de Malta, a une relation compliquée avec elle. Les deux se sont longtemps détestées. Le mépris qu'elles avaient l'une pour l'autre était palpable. Mais, frôler la mort à de nombreuses reprises leur a permis de nuancer leurs opinions. Elles ont fini par atteindre un certain niveau d'entente. Tout cela permet à Althéa d'être une observatrice assez intéressante de Malta : « d'après Tintaglia, ils jouiront peut-être d'une existence beaucoup plus longue, mais Malta reste Malta néanmoins ». On pourrait presque croire qu'Althéa n'a pas tourné la page, qu'elle conserve encore de la rancune. Alise le pense presque (« au ton qu'elle employait, on eût cru qu'Althéa le regrettait »).

Un fait est certain. Malta a changé physiquement. Sintara remarque que « elle avait encore bien des années de croissance et de changements devant elle, si elle devait devenir semblable aux Anciens de jadis ». C'est donc un long chemin qui attend Malta même si elle est déjà très différente des Marchands de Terrilville, et plus proche des habitants changés des Rivages maudits. Alise nous fournit quelques éléments de description intéressants : « les écailles, les excroissances inhabituelles, la crête que Malta portait au front, tout cela dénotait un lien avec les dragons. Mais d'autres éléments ne cadraient pas, comme par exemple l'étrange élongation de ses os ». Contrairement aux autres marqués par les Rivages maudits, Malta n'est pas victime de ses différences, elle n'est pas montrée du doigt ou insultée, en tout cas pas ouvertement. On peut penser que son origine sociale de fille de famille de Marchands la protège.

Alise, elle, est à la recherche de son destin. La fille de Marchands a quitté un mariage malheureux pour se consacrer à l'étude des dragons. C'est le rêve de sa vie, ce qu'elle voulait faire depuis des années, et surtout depuis le retour de Tintaglia. Avec Alise, on est presque dans une dimension mythique. Le monde a changé et a pris une direction inattendue : « on eût dit un conte de fées devenu réalité : les serpents de mer, les dragons et les Anciens étaient revenus sur les Rivages maudits ». On apprend alors que Malta est devenue une légende (« Alise s'efforçait de ne pas la dévisager mais ne pouvait s'en empêcher. Tout le monde connaissait l'histoire de Malta Vestrit »).


dimanche 22 janvier 2023

Ambre, une femme prophète ?

« Tu n'es qu'un petit être à la vie éphémère. Il faudrait être fou pour croire qu'on peut changer le cours du monde ». Ces propos sont prononcés à Ambre par Parangon à la fin du cycle des Aventuriers de la Mer. Ils sont durs à entendre pour quelqu'un comme Ambre. Le lecteur sait qu'Ambre (aussi connue comme le Fou) se sent investie d'une mission, de la nécessité de mettre le monde sur une autre voie. On sait qu'elle se prend pour un Prophète et qu'elle pousse des individus (des catalyseurs) à accomplir leur destin. Entendre que ses actes ne changerait rien est donc un camouflet, presque une insulte. Il faut noter que les propos de Parangon font écho à ce qu'a dit Tintaglia : « Dans l’univers, vos rêves, vos projets, vos ambitions ne comptent pour presque rien. Vous ne vivez pas assez longtemps pour avoir de l’importance ».

Mais, Ambre n'a pas baissé les bras. Dans un monde en plein changement, elle a fait ce qu'elle a pu pour donner corps à ses prophéties. Ce n'est pas chose facile tant les événements se bousculent (la guerre à Terrilville, le rapprochement entre Jamaillia et Chalcède), tant son catalyseur présumé (Hiémain) la fuit (embarqué dans le projet fou de son père Kyle Havre). Pour Ambre, les gens comptent et la route qu'ils prennent peut changer un bon nombre de choses. Une occasion manquée pourrait mener le monde dans une mauvaise direction : « nous avons tous un droit sur notre vie. Mais si, par défaut d'orientation, nous empruntons la mauvaise voie ? Prends Hiémain par exemple (…) Si à cause de quelque chose que j'aurais omis de faire ou de dire, il devenait roi des Îles des Pirates alors qu'il était destiné à mener une vie d'étude et de contemplation ? » Si le discours d'Ambre est bien rodé, c'est parce qu'elle a déjà rencontré le scepticisme : Fitz, également, refusait de croire que les petites gens pouvaient accomplir de grandes choses.

Ambre est amenée à fréquenter étroitement les Vestrit, notamment Althéa et Malta dans une moindre mesure. Elle se rend compte à quel point les femmes de cette famille sont enclines à prendre les choses en main, à dépasser ce qui est attendu d'elle ; on attend d'Althéa qu'elle se soumette aux dernières instructions d'Ephron et fasse un bon mariage, elle ne le fait pas ; on attend de Malta qu'elle soit une gentille fille bien sage et elle ne le fait pas. Les deux se rebellent, à leurs façons, contre des traditions, des coutumes. En les rencontrant, Ambre peut s'ouvrir librement car elle sait que ce qu'elle dira aura un impact sur elles, ou en tout cas sera entendu et écouté. C'est à Malta qu'elle ose clairement dire qui elle est : « mais si je suis une diseuse de bonne aventure, je ne suis pas une faiseuse de bonne aventure. Nous forgeons tous notre propre aventure ». Encore une fois, Ambre reprend un vocabulaire associé au mythe du Prophète blanc et du Catalyseur. Les mots dits à Althéa sont encore plus forts, ils débordent d'admiration et de respect (« vous percevez le flux des événements, vous êtes capable de savoir où vous vous adapteriez le mieux, mais vous avez l'intrépidité de vous y opposer (…) j'ai toujours admiré les gens qui savent prendre cette attitude ; ils sont si rares »). On pourrait presque croire que l'attitude d'Althéa revigore la foi d'Ambre.

Si Ambre presse les femmes Vestrit à agir, c'est par intérêt. Elle œuvre pour le retour des dragons et elle sent qu'une grande partie est en cours à Terrilville. Un moment décisif approche comme elle le dit à Brashen : « quand les circonstances s'y prêtent, les gens qui ne semblent pas y être destinés accomplissent des choses extraordinaires (…) nous sommes emportés vers l'apogée dans le temps, le point critique où l'avenir doit prendre l'une ou l'autre direction ». Qui aurait pu croire qu'un bâtard mis de côté sauverait la lignée des Loinvoyant ? Qui aurait pu croire que les gosses Vestrit, les enfants d'une famille de Marchands en chute libre, causent tant de changements ?

Dans les Aventuriers de la Mer, Ambre doit faire face à des gens pris dans des événements qui les empêchent de prendre de la hauteur ou du recul. Ils sont tout occupés à sauver leurs vies qu'ils ne se rendent pas compte que d'autres choses sont en cours. Est-ce une mauvaise chose ? Difficile de trancher. Par exemple, si Malta n'était pas obnubilée par l'idée de sauver son père, aurait-elle, au final, libéré Tintaglia ?

Ambre essaie de planter les graines du changement partout où elle peut. Elle privilégie les gens les plus défavorisés, les moins regardés, les plus anodins. C'est le cas des esclaves à qui elle ose dire clairement pourquoi elle est là (« je suis un prophète. J'ai été envoyé pour sauver le monde »). Dire de telles choses ne peut que provoquer des rires et c'est le résultat qu'elle obtient. Pourtant, si on en croit une esclave, sa déclaration a été comprise ; cette dernière affirme que « tout le monde a cru qu'elle plaisantait quand elle a parlé de sauver le monde. Mais son rire... J'ai toujours pensé qu'elle avait ri parce qu'elle savait qu'elle ne risquait rien à nous dire la vérité, car personne ne la croirait ». Là encore, on retrouve de l’incrédulité, du doute. Ambre a dû faire toute sa vie avec ça. Au brutal Lavoy, elle rétorque que « ce n'est pas la première fois qu'on me traite de folle, et probablement pas la dernière ».

Peut-être aussi que se faire appeler Le Fou et agir comme un bouffon n'était pas si anodin. En adoptant cette attitude comique, en se faisant passer pour un étranger comique, le Fou se mettait à l'abri des méchancetés. Son nom semble clairement être un choix réfléchi. A Parangon, elle dit que « j'en ai porté beaucoup. C'est celui qui me convient le mieux, ici et maintenant ».

Pour atteindre ses buts, Ambre a conscience qu'elle doit user de moyens détournés, qu'elle doit faire preuve de malice et s'adapter aux situations existantes. Elle ne peut pas dévoiler tout de suite qui elle est, ni même adopter la même identité avec tous (« j'ai joué beaucoup de rôles dans ma vie. Ce déguisement s'est révélé très utile, ces derniers temps. Les esclaves sont invisibles. Je peux quasiment aller partout sans qu'on me remarque »). Le besoin de se cacher, d'être prudente avant de se dévoiler est perçu par Parangon. La vivenef folle a une perception fine des choses, bien plus que ce que la rumeur laisse croire (on la dit insensible). Le bateau passe du temps avec Ambre et apprend à la connaître : « Ambre était différente. Elle semblait plus réservée que tous les êtres humains qu'il avait connus. Parfois, il soupçonnait que sa retenue était délibérée, elle ne s'ouvrait que lorsqu'elle le voulait vraiment et encore, jusqu'à une certaine limite ». Ambre ou le Fou, peu importe, les deux tiennent à leurs secrets, au respect de leur intimité.


dimanche 10 juillet 2022

Althéa et la pression sociale et familiale

Si une femme peut être Marchande de sa famille,  avoir une activité commerciale,  personne n'attend réellement d'elle qu'elle soit la capitaine d'un bateau, et encore moins d'une vivenef. C’est pourtant le rêve d’Althéa. On attend d’une femme qu'elle suive les codes de la société  : présentation,  bal, puis qu'elle se marie et essaie tant bien que mal de faire des enfants tout en restant élégante et en gérant sa maison. Ce n'est pas nécessairement une prison dorée comme on peut le voir avec  Ronica qui arrive à trouver sa place aux côtés de son mari Ephron et être influente. Mais, cela ne convient pas à  Althéa : être un bon mari et diriger la Vivacia, la vivenef de la famille.

Mais, dès le début des romans, tout commence mal pour Althéa. Alors qu’elle est présentée comme ayant des aspirations à reprendre la vivenef de la famille, ses propres parents préfèrent la léguer à Keffria (sa sœur) qui n’a jamais navigué à bord et donc à son mari Kyle Havre. Pour Althéa, c’est une première remise en cause de ses aptitudes, de ses talents. Elle avait toujours pensé que son père la jugeait apte, elle se trompe. La suite des événements ne va cesser de la dévaloriser, de remettre en cause tout ce qu’elle a cru. Kyle Havre, un homme qu’elle méprise, a donc repris la Vivacia et il rit de sa volonté de mener un équipage. Il la considère comme une gamine, une fille gâtée qui a toujours visé trop haut : « vous vous faites des illusions sur vos compétences, vous vous prenez pour un marin, mais c’est faux ! Votre père vous emmenait avec lui pour éviter d’avoir des ennuis à terre, voilà ce que je comprends. Vous n’êtes même pas bon marin ! » Kyle ne la critique pas seulement en tant que marin mais en tant que femme de la société de Terrilville. Il la considère presque comme trop sauvage pour bien s’y intégrer. Révoltée et furieuse, Althéa coupe les ponts avec sa famille et jure de reconquérir la Vivacia. Pour cela, il lui faut une étiquette, c’est-à-dire une preuve administrative qu’un capitaine de bateau la considère comme un bon marin. Elle se rend compte que loin du confort de la Vivacia et des belles routes maritimes, la vie est bien plus compliquée. Elle n’a plus les ressources de sa famille, elle n’a plus le soutien de son père : elle ne peut compter que sur elle-même. Althéa se fait alors embaucher sur un navire qui chasse les baleines et se rend compte que le métier de marin a différentes réalités (« c’était le pire aspect de son existence : n’être qu’un marin passable. Elle avait beau s’endurcir, elle n’était pas aussi forte que les gaillards du navire. Elle s’était fait passer pour un garçon de quatorze ans pour obtenir son poste à bord du Moissonneur »). Cet extrait montre bien qu’Althéa n’est pas naïve, elle sait que les hommes et les femmes n’ont pas la même force physique et qu’elle ne peut se présenter en tant que femme à bord d’un navire de ce genre sans finir violée. Elle devient donc un homme, plus précisément un adolescent : cela doit permettre de camoufler sa faiblesse physique. Ce qu’elle ne peut anticiper est la réaction du commandant du Moissonneur : lorsqu’elle va lui demander son étiquette, il est outré d’apprendre qu’une femme a servi à son bord sans qu’il s’en rende compte. Si cela se sait, il va passer pour un idiot. C’est sa réputation qui est en jeu : « si tu t’imagines que je vais te donner une étiquette avec le poinçon de mon bateau dessus, tu te fais des illusions ! Tu crois que j’ai envie de devenir la risée de tous les navires-abattoirs ? Qu’on sache que j’ai embarqué une femme pendant toute une saison sans même m’en rendre compte ? »

A bord du Moissonneur, Althéa rencontre Brashen, un ancien marin de la Vivacia. Lui aussi est à la recherche d’autre chose, d’un but dans sa vie et d’une légitimité. Les deux se connaissant bien, ils sont francs l’un envers l’autre. Il dit clairement à Althéa que être une femme ne peut que la desservir ; elle deviendrait une proie sexuelle (« si ces animaux dressés sur les pattes de derrière que vous côtoyez toute la journée soupçonnaient le moins du monde que vous êtes une femme, ils vous sauteraient tous dessus jusqu’au dernier »). Loin de tout, les deux jeunes gens se rapprochent. Althéa ose lui raconter sa première fois (« il n’a pas été brutal mais il m’a tout fait. Tout. Et moi, comme j’ignorais à quoi m’attendre, je ne crois pas avoir été déçue »). Brashen est choqué d’entendre ça, il est convaincu qu’althéa a été abusée, que Devon a profité d’elle. Althéa concède que cela a été bizarre mais qu’elle y a trouvé son compte. Althéa et Brashen deviennent ensuite intimes, ils couchent ensemble. On comprend qu’Althéa a eu d’autres partenaires et qu’elle a cherché à avoir du plaisir. C’est important à noter car les seules autres références sont Keffria qui est décrite comme une femme coincée par son mari et qu’il fallu éduquer sexuellement puis Etta, la prostituée qui couchait donc pour le travail. Althéa cherche à profiter du sexe pour ce qu’il est, sans chercher à s’engager : « en dehors de la première fois, elle avait toujours eu le bon sens de maintenir ce genre d’affaires à un niveau impersonnel ; or voici que (…) elle y cédait avec un homme qu’elle connaissait depuis des années ». Si Althéa ne se voit pas lier une liaison avec Brashen, c’est parce qu’elle est toute concentrée sur un but : conquérir la Vivacia. Elle est donc prise entre son but et son désir, elle a peur d’envoyer de mauvais signes à Brashen (« mais si elle allait le retrouver ce soir, et que cela se reproduise, il risquait d’y attacher une importance qui n’existerait que dans son imagination »).

Très vite, Althéa se trouve face à un dilemme. Elle effectue son voyage de retour vers Terrilville à bord de la vivenef Ophélie. Elle fréquente le séduisant Grag Tenira qui a des sentiments pour elle mais qui en plus peut lui permettre de vivre à bord d’une vivenef. Ophélie, le bateau magique, a la capacité de savoir tout ce qui se passe à son bord, elle perçoit plus ou moins les sentiments et les doutes d’Althéa. A sa façon, elle s’interroge : pourquoi Althéa ne suit pas les convenances de Terrilville en signant un mariage plus ou moins arrangé qui convienne aux deux parties ? Ophélie est perplexe : «  je n’arrive pas à comprendre pourquoi tu les éprouves pas ces sentiments, voilà tout. Es-tu sûre que tu ne te racontes pas d’histoires ? Regarde un peu mon Grag. Il est beau, charmant, plein d’esprit, gentil et c’est un monsieur. Sans parler de son origine Marchande et de la jolie fortune dont il doit hériter ». Althéa s’explique à Grag. Elle a toujours son objectif en tête, retrouver la Vivacia, et rien ne l’en détournera. Elle n’a rien contre prendre du bon temps (chose que Grag est trop honorable pour faire) mais ne veut et ne peut pas s’engager si elle doit abandonner la Vivacia (« pour vous épouser, je devrais non seulement renoncer à mon navire mais aussi accepter de le voir aux mains d’un homme que je méprise »).

Althéa dit la même chose à Ambre, une femme venue d’on ne sait où et qui est devenue son amie. Elle est claire : « si je décide d’aimer Grag, de l’épouser, cela me coûterai tout ce que j’ai toujours voulu faire de ma vie. Je devrais tout abandonner par amour pour lui ». Pour consoler Grag, Althéa semble prête à coucher avec lui. Ambre pense que cela lui fera plus de mal qu’autre chose (« n’essaie pas de te convaincre, je t’en prie, que tu peux coucher avec Grag Tenira puis t’en aller sans dommages pour l’un comme pour l’autre »).

De retour à Terrilville, Althéa retrouve une ville changée. La crise économique a durement frappé, les Chalcédiens bloquent les routes menant à la ville. Et, pour ne rien arranger, même ceux qui la considèrent et la respectent (les Tenira) lui rappellent qu’il ne faut pas bousculer les coutumes. Son entreprise de reprendre la Vivacia pourrait causer trop de troubles comme le lui dit le capitaine Tenira : « les affaires de la famille Vestrit doivent se régler sous le toit des Vestrit (…) Tu es partie de Terrilville depuis longtemps et la situation devient tumultueuse là-bas ; ce n’est pas le moment de dresser les Marchands les uns contre les autres ». Autrement dit, Althéa ne peut compter sur aucun soutien de la part des Marchands. Quant à sa famille, elle sait déjà à quoi s’en tenir puisqu’elle a dû fuir quand Kyle Havre est devenu le capitaine de la Vivacia. Lorsque Althéa regagne le domicile familial, elle est traitée avec dédain par les domestiques qui voient en elle un garçon de courses. Si elle conserve cette tenue de garçon, c’est pour ne pas attirer les regards. C’est un accoutrement pratique qui déplaît à Ronica, sa mère (« il faut que tu gagnes ta chambre discrètement pour t’habiller correctement. Tu es maigre comme un clou »). Dès lors, les vannes de la reproche et de la jalousie sont ouvertes, ce sont les propres membres de sa famille qui critiquent Althéa. Keffria critique le comportement, la façon d’être de sa sœur (elle avait déjà eu des mots durs lorsque Althéa lui avait raconté sa première fois) : « tu ne trouves pas bizarre qu’une jeune fille de bonne famille sorte toute seule la nuit, et la première nuit de son retour, de surcroît alors qu’elle a disparu pendant presque un an ? » On sent bien là toute une frustration de la part de Keffria. A sa décharge, Keffria tente de maintenir la famille Vestrit à flot, elle voit bien que la situation est désespérée. Elle en joue sans doute pour blâmer sa sœur (« comment peux-tu nous faire ça ? Comment peux-tu te faire ça à toi-même ? N’as tu donc aucune fierté, aucun égard pour notre nom ? »)

Des femmes Vestrit, c’est Malta qui a les mots les plus blessants et les provocateurs. On savait déjà que la jeune femme avait la langue agile, elle le confirme : « tu es partie pendant presque un an, et tu es revenue habillée en homme. Tu as largement passé l’âge de te marier, mais tu ne montres aucun intérêt pour les hommes. En revanche, tu te pavanes en ville comme si tu en étais un toi-même. Les gens sont en droit de se demander si tu n’es pas bizarre ». Malta est, à ce stade du récit, une jeune femme qui a l’esprit embrumé par les rêves et les fantasmes de la cité de Terrilville. Pour elle, une fille de Marchand doit avant tout être présentable et chercher un époux. Or, rien en Althéa ne montre que c’est ce qu’elle veut faire. Pire, elle ne fait aucun effort vestimentaire ou sur son apparence, elle ne fait rien pour être une belle femme. Malta pointe également les fréquentations de sa tante : Jek et Ambre. Elle est suspicieuse : « on dit que tu vas la voir pour la même raison. Pour coucher avec elle ». Malta n’a que mépris et dégoût pour sa tante. Elle remarque qu’elle est une « femme sans mari, sans enfant, une branche morte de l’arbre familial. Elle ne s’intéressait à la fortune des siens que pour les richesses qu’elle pouvait en retirer ».

Après bon nombre de péripéties, les Vestrit récupèrent la Vivacia. La situation finit par se calmer à Terrilville et un nouvel ordre social se met en place. Les Marchands doivent s’adapter pour survivre. Mais, certaines choses perdurent, notamment le regard négatif sur les relations hors mariage des Marchands. Althéa qui fréquente Brashen en est victime. Dans le tome « Les secrets de Castelcerf », Jek rend visite à Ambre (le Fou) et lui fait un point sur la situation de la ville commerciale. Althéa n’a pas changé, elle est toujours aussi indépendante et fidèle à ce qu’elle est. Mais aussi téméraire soit-elle, elle est bien peu de choses face à la langue acérée de Malta ; Althéa n’a pas d’autre choix que d’officialiser sa relation avec Brashen et l’épouser (« à mon avis, ils souhaitaient davantage faire un geste d’apaisement envers Malta, qui paraissait humiliée de l’attitude désinvolte de sa tante face à sa liaison avec Brashen, qu’Althéa ne désirait ce mariage »). On se rend compte que rien ne peut empêcher Althéa de naviguer à bord d’un bateau, pas même d’être enceinte. Brashen dit que « comment voulez-vous que je fasse, alors que je vois son ventre frotter sur les cordages quand elle essaye de courir dans le gréement ? » Au-delà de la question de sa grossesse, Althéa a enfin gagné sa légitimité en tant que marin et elle semble vouloir le montrer à tous. Certaines se sentent diminuées (sans pour autant en vouloir à Althéa), c’est par exemple le cas d’Alise dans les « Cités des Anciens ». Alise est une autre fille des Marchands qui a bousculé l’ordre social en se lançant à l’exploration et l’étude des dragons. Elle vit durement sur le bateau, elle fait face à de nombreux défis ; et pourtant, elle est impressionnée lorsqu’elle voit Althéa (« elle l’avait vue aller et venir d’un pas assuré sur le pont, pieds nus, vêtue d’un pantalon ample comme un homme »). On note que Althéa privilégie toujours une tenue pratique. Alise note que Althéa est à l’aise comme marin ou comme fille de Marchand : elle sait passer d’un monde à l’autre, elle a donc progressé à ce niveau (« Alise l’observa avec surprise qui passait de l’attitude masculine qu’elle avait sur le pont aux gestes délicats de la maîtresse de maison »).

Enfin, Fitz rencontre Althéa. Son avis sur la femme est claire et transpire le respect. Il sent que c’est une personne de confiance, dangereuse à sa façon capable. Lorsqu’il la rencontre, il se rend compte qu’« elle avait la poigne d’un homme, et je sentis qu’elle prenait ma mesure autant que je la jaugeais moi-même ». Fitz pensera plus tard que « Althéa n’était pas une poupée de salon élevée dans la dentelle » et c’est sans doute la description la plus sincère qu’on puisse faire de cette femme.


vendredi 10 juin 2022

Le Gouverneur ou la menace des abus sexuels et du viol

Il n’est pas souvent cité comme un des principaux antagonistes, mais malgré tout le Gouverneur Cosgo se révèle comme particulièrement cruel, injuste. Gâté durant son enfance, il est devenu un adulte à qui on ne peut ou n’ose dire non. L’esprit embrumé par les plaisirs de la chair, de la nourriture ou des plantes, il exerce une réelle emprise sur ses Compagnes. Celles qui devaient le conseiller sont devenues des objets de plaisirs, des femmes là pour satisfaire tous ses besoins. Enhardi, le Gouverneur se croit tout permis, même à menacer des femmes, tenter d’en profiter ou les faire abuser par d’autres.

En route vers Terrilville afin de négocier avec les Marchands leur degré d’autonomie, le Gouverneur et ses compagnes voguent sur un navire dirigé par un chalcédien. En Chalcède, la femme ne vaut pas grand-chose, elle n’a pas son mot à dire. Le Gouverneur le sait et il tente d’user de ça pour mettre Sérille à sa place ; en effet, la Compagne refuse de coucher avec lui et cela vexe le Gouverneur. Il utilise son rang et son autorité pour tenter de la soumettre mais rien n’y fait. Il décide alors de la menacer (« je pourrais te guérir de ta peur. Je pourrais te livrer aux matelots. Y as-tu jamais songé ? Le capitaine est chalcédien. Il trouverait tout naturel que je rejette une femme qui m’a déplu »). Vexé, le Gouverneur place Sérille face à un dilemme ignoble. Sérille persiste, elle ne veut pas coucher avec le Gouverneur. Ce dernier la donne donc au capitaine, bien conscient qu’elle sera violée : «  préviens-le qu’elle a mauvais caractère et qu’elle n’est pas consentante »).

Sérille est alors violée. Lorsque Cosgo réclame sa présence, elle est affectée par ce qui lui est arrivée. Le gouverneur ne montre aucune compassion, aucun regret d’avoir livré une femme proche de lui à d’ignobles abus. Il fait comme si ce n’était pas grave, comme si rien ne s’était passé. Il est presque à dire que c’est normal (« tu marches et tu parles, et tu es toujours aussi méchante avec moi. Vous, les femmes, vous en faites des histoires. Après tout, c’est la nature. Tu as été faite pour cela mais tu me l’as refusé ! ») Il va plus loin dans l’ignominie en affirmant à Sérille qu’elle devrait être reconnaissante de ce qui lui est arrivé. Il montre alors à quel point son caractère est vil, qu’il n’a aucune idée de la réalité des choses : « le viol n’est qu’une illusion créée par les femmes pour faire croire que l’homme leur vole ce qu’elles ont en quantité inépuisable. Le mal n’est pas irrémédiable ».

Lors de son court séjour à Terrilville, un bal est donné en l’honneur de Cosgo. Il y fait la connaissance de Malta Vestrit, une toute jeune adolescente qui découvre un monde tout à fait nouveau. Cosgo a conscience qu’il impressionne Malta, qu’elle est émerveillée. Il a clairement l’ascendance sur Malta et il en profite. D’autant plus qu’elle ne peut rien lui refuser ou qu’elle ne peut le froisser car elle a besoin de l’aide du gouverneur pour retrouver son père (Kyle Havre). Malta fait ses premiers pas dans le monde de la séduction, elle est loin de maîtriser les codes, les limites, et Cosgo en profite. Il la pelote discrètement et cela met Malta mal à l’aise : « soudain, il l’attira tout contre lui, les seins de malta frôlaient sa poitrine. Le souffle coupé, elle recula et manqua un pas ». Cela ne s’arrête pas là : il sait que Malta a besoin de lui alors il tente de pousser son avantage. Il tente d’arranger un rendez-vous avec la jeune avec le but clair de profiter de sa naïveté. C’est très clair lorsqu’il lui dit que « peut-être devrions-nous parler un peu plus tard du sauvetage de votre père. Peut-être pourriez-vous mieux me faire comprendre l’importance que vous y accordez ».

Après différents événements, notamment une nuit d’émeutes à Terrilville et la libération du dragon Tintaglia, Cosgo, Malta et la compagne Keki finissent par se retrouver sur un navire chalcédien. Le Gouverneur réemploie les menaces pour contraindre Malta à le servir. En effet, la jeune Vestrit lui tient tête et il ne tolère pas ça : « si vous n’êtes pas à moi, alors vous n’appartenez à personne. Et, en Chalcède, la femme de personne est la femme de tout le monde ». Pour ajouter au cauchemar de Malta, les matelots tentent d’abuser d’elle. Un d’entre eux l’agresse, lui touche les seins, tente de glisser ses doigts sous sa robe. C’est bien entendu traumatisant pour une jeune femme comme Malta. Contre toute attente, c’est la Compagne Keki qui lui donnera de précieux conseils : elle doit simuler le fait d’avoir ses règles (les Chalcédiens ont peur du sang qui coule entre les cuisses des femmes) et il ne faut pas en parler au Gouverneur (« ne dites rien à Cosgo. Ou il vous livrerait à eux… pur s’acheter leurs faveurs. Comme Sérille »). Ces quelques paroles illustrent bien à quel point Cosgo n’a aucune repère moral, il ne pense qu’à son propre profit, qu’à sa propre situation et est prêt à sacrifier tous les autres pour améliorer son sort.

La vie sur le bateau ne leur laisse pas beaucoup d’espace. Malta est au service du Gouverneur, elle doit le nourrir, le laver avec de bien maigres moyens ; le Gouverneur, lui, est un poids qui se laisse porter. Il geint, il se plaint et attend. Surtout, il profite de chaque opportunité pour tenter de toucher Manta, sentir ses formes et pourquoi pas plus (« il était flagrant que Cosgo appréciait fort son contact, plaquant son corps au sien quand elle s’asseyait au bord du lit (…) il lui avait pris le poignet pour l’attirer vers un endroit précis qu’elle se refusait à toucher »). Frustré, il insulte Malta (« mais qu’attendre d’autre de la part d’une fille de Marchand ? Votre vie c’est acheter et vendre. Sans doute que votre grand-mère et votre mère ont vu votre brève beauté comme un objet de troc ; Le Marchand Restart, lui, ça fait aucun doute »). Autrement dit, il la réduit à son corps, elle n’est qu’un potentiel objet de plaisir et sans doute devrait-elle s’y résoudre.

lundi 30 mai 2022

Que pense Tintaglia des humains ?

Libérée, Tintaglia se révèle tout de suite comme une force importante de ce qui se passe à Terrilville. La ville est en effet aux abois : les rues ne sont plus certaines et la ville est menacée par les pirates de Chalcède. Si elle offre une autre vue, plus distante, des événements en cours, elle noue quand même des relations fortes avec quelques humains (dont Malta) et a ses propres buts : aider les serpents à se transformer en dragon.

Pour arriver à ses fins, Tintaglia a besoin des hommes. Le monde a beaucoup changé depuis sa dernière apparition. Les rives ont changé de place, les terres ont bougé. Elle compte sur une caractéristique des humains ; elle le dit clairement à l’assemblée de Marchands de Terrilville avec qui elle négocie. Elle leur affirme, avec toute sa hauteur de dragon, que « les humains ont toujours été des bâtisseurs et des terrassiers. Il est dans votre caractère de façonner la nature à vos propres fins ». On peut sentir là une pointe de mépris, de dédain : les humains n’ont pas de buts propres, ils ne sont pas la puissance dominante. Ils sont là pour servir, servir les dragons. Pour autant, Tintaglia n’est ni naïve ni stupide. Elle sait que les humains sont nombreux et déterminés, elle sait qu’ils peuvent faire du mal aux dragons. Dans les Cités des Anciens, ils pourchassent Glasfeu et Tintaglia pour créer des élixirs de santé. Désirant venger ce que Glasfeu et elles ont subi, Tintaglia rassemble les dragons de Kelsingra et leur explique ce que sont les humains. Elle veut en effet que les nouveaux dragons soient aux aguets, tous les humains ne sont pas comme les gardiens qui les ont accompagnés. Une bonne partie de l’humanité est insignifiante et grossière, incapable de comprendre ou percevoir ce qu’est un dragon (« j’ai beaucoup voyagé et eu beaucoup à faire avec les hommes ; certains ne nous comprennent pas quand nous leur parlons, et ils nous prennent pour des bêtes brutes semblables à des lions ou des loups – ou les vaches qui attendent d’être menées à l’abattoir »). Une autre partie est vindicative et nécessite d’être mise au pas : on ne peut tolérer qu’il soit fait de mal à un dragon (c’est d’ailleurs ce qu’elle reprochera plus tard à un Glasfeu qui gardera longtemps sous silence les machinations des gens de Clerres). Elle leur fait comprendre que les humains peuvent nuire aux dragons en s’en prenant à leurs nids. Il faut agir : « vous pouvez rester ici à vous cacher ; mais plus vous attendrez avant de leur rappeler quelle est leur place dans le monde, plus ils opposeront de résistance quand vous constaterez que vous devez vous défendre ».

Tintaglia place les dragons au-dessus des humains. Ils son bien plus puissants, bien plus intelligents. Dans les Aventuriers de la Mer, Reyn et elle passent un long moment ensemble à rechercher Malta. Elle lui explique sa conception des choses, notamment que « les hommes continueront à se quereller entre eux pour savoir qui doit récolter et où, quelle vache appartient à qui. Ainsi va le monde des hommes. Les dragons sont plus sages ». Là où les humains s’enferment dans des cases, des frontières, les dragons considèrent que tout est à eux : le ciel, la terre, les mers.

Reyn est outré par ce qu’il entend. Il tempête, tente de défendre les humains. Il s’indigne. Cela ne fait que questionner Tintaglia sans aucune optique de remise en cause de son comportement : « Quelle tempête d’imagination ! Comme vous les humains, vous pouvez en soulever rien qu’en imagination ! Est-ce que parce que vos vies sont si brèves ? Vous vous racontez de folles histoires sur ce qui pourrait arriver demain et vous éprouvez toutes les émotions en songeant à des événements qui n’arriveront jamais ». On arrive là à une forte différence entre les dragons et les humains : les dragons vivent bien plus longtemps et pensent que l’homme n’a pas d’importance. Tout ce qu’il entreprend sera effacé. C’est pour cela que Tintaglia remet en place Hiémain. Le dernier des enfants Vestrit ne tolérait pas que la dragonne lui parle avec mépris et dédain, qu’elle désire dicter aux hommes quoi faire. Hiémain se révolte et récolte des paroles dures : « je suis un dragon, humain. Dans l’univers, vos rêves, vos projets, vos ambitions ne comptent pour presque rien. Vous ne vivez pas assez longtemps pour avoir de l’importance. Sauf quand vous venez eu aide aux dragons, bien sûr ». Cela ne peut être que démoralisant d’entendre ça. Une créature qui pourrait vous manger en une bouchée ne vous considère que comme un outil et il n’y a rien à faire pour changer ça. Ce rapport au temps, Tintaglia en fera également la remarque à une Malta qui s’offusque de ne pas la voir plus souvent (« n’oublie pas que les dragons ne comptent le temps selon les infimes gouttelettes de jours qui paraissent si importants aux humains »).

Tintaglia a donc peu de considération pour les humains. Elle en a un peu plus pour les Anciens, ces humains changés à force de fréquenter les dragons (« les hommes tels qu’ils étaient à présent ne l’attiraient guère. Il y avait eu une époque, lui murmuraient les ancêtres au fond de son cerveau, où l’essence des dragons s’était mêlée à la nature des hommes, et les Anciens avaient procédé de ce mélange fortuit »). Ainsi, Tintaglia peut avoir une certaine forme de respect pour quelques humains. Elle en a eu, pour exemple, pour Ortie qui lui a tenu tête et l’a forcée à tenir sa parole. Elle en a pour Fitz, pas parce que c’est un humain, mais parce qu’un dragon l’a jugé digne et l’a marqué (« elle amena sa tête près de moi et me huma doucement. Je ne reconnais pas le dragon qui t’a marqué ; plus tard, peut-être il me rendra des comptes pour ta forte tête »). Elle respecte également Malta qui l’a délivrée et qui comme elle est une femme (« je vois que tu as été bien récompensée pour la part que tu as prise à ma délivrance, jeune reine. Une crête écarlate. Tu en tireras beaucoup de plaisir (…) Et tu jouiras d’une longue vie durant laquelle tu t’en délecteras »).

mardi 10 mai 2022

Les Aventuriers de la Mer : la prostitution

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Dans les Aventuriers de la mer, on suit des pirates ; ces derniers attaquent des navires, prennent leurs richesses et cherchent donc à les dépenser. Une des façons de faire est de prendre du bon temps, de profiter des faveurs d’une femme. La prostitution est donc quelque chose de bien établie dans cet univers géographique, qu’elle soit publique ou dissimulée sous de faux noms. En suivant Kennit, le capitaine d’un vaisseau pirate, on le suit dans son quotidien de chef : il organise la charge, il s’occupe de diriger son équipage, il dresse des plans pour le futur et se consacre à des activités plus humaines comme le sexe. Pour un pirate qui passe du temps sur un bateau, il semble compliquer de mener une vie de couple normale et paisible. Faute de mieux, Kennit se tourne vers des prostituées, et une en particulier (Etta). Il noue avec elle une relation qui peut presque être qualifiée d’exclusive, dans le sens où Kennit ne demande qu’elle. Si il peut faire ça, c’est non seulement parce que Kennit a des moyens mais aussi parce que l’établissement où il va est de qualité (« on n’était pas dans un lupanar à matelots ; on ne pouvait pas tripoter la marchandise à titre d’essai avant de l’acheter. Bettel dirigeait une maison convenable, discrète et digne »). Pour autant, il ne faut pas se tromper sur ce qui se passe dans cet établissement : les femmes échangent leurs corps contre de l’argent. Elles ne sont pas là pour être amoureuses et bien des hommes ne les considèrent que comme des passe-temps forts agréables. Kennit, lui, est tiraillé. On sent bien son attachement pour Etta et en même temps tout lui rappelle la profession de la femme (« embrasser une pute ! Bah, il en avait le droit s’il en avait envie : il payait pour tout ce qu’il avait envie de faire avec elle. Il ne put toutefois s’empêcher de se demander où avait été la bouche de la putain cette nuit-là »).

La relation entre Etta et Kennit est clairement atypique, elle sort de la norme. Etta finit même par s’échapper du bordel, Kennit la prend à bord et on peut la considérer, officieusement, comme sa femme. D’ailleurs, cela étonne même Bettel (la propriétaire d’Etta) qui s’étonne du choix de Kennit. Elle pense qu’elle a des produits de meilleure qualité à lui offrir, parfois même des adolescentes. Elle parle également d’Etta avec des mots crus et insultants, signe qu’elle est plus intéressée par ce que la femme rapporte que pour ce qu’elle est (« Ou, si vous aimez mieux l’innocence, j’ai d'adorables petites vierges qui viennent de la campagne. Vous pouvez vous offrir ce qu’il y a de mieux chez moi. Pourquoi préférez-vous cette pute de second choix ? ») Mais, Kennit choisit Etta (ou plutôt Etta sauve la vie de Kennit lors d’une embuscade alors qu’il se rend au bordel) et la tire de là. Toutes n’ont pas cette possibilité ou cette chance. La prostitution est pour beaucoup de femmes une malédiction. Ce sont des femmes qu’on force à faire ça, qu’on vend comme de la simple marchandise. Elles peuvent être en établissement, dans les rues ou être des serviteurs sous contrat. Hiémain, un jeune homme particulièrement naïf quant aux plaisirs charnels, en rencontre lorsque la vivenef Vivacia menée par son père Kyle Havre fait escale dans la ville de Cresson. Lui qui vivait jusque là dans le réconfortant cadre d’un monastère décide de parcourir cette ville inconnue à pied, et il y voit la laideur : saleté, pauvreté et prostitution. Son dégoût est palpable quand on lit que « jamais personne n’avait ainsi abordé Hiémain, et cette façon de faire le rebuta plus encore que les ulcères révélateurs d’une maladie de la peau autour de la bouche de la malheureuse ».

Terrilville illustre bien l'hypocrisie autour de la prostitution. C’est exactement la même que pour l’esclavage et c’est celle que pointe Kennit. Tout le monde se berce dans la douce et réconfortante illusion que les femmes sont de simples travailleuses qui recevront un salaire juste et seront dignement traitées. C’est faux. Kennit ne dénonce pas seulement l’hypocrisie des puissants, il pointe aussi du doigt la naïveté et l’aveuglement des femmes achetées (« un riche achète leurs talents pour sa propre gloire. Il les achète avec de l’argent ; et elles ne savent même pas qu’elles sont des putains. Pas une qui ait la fierté dire son propre nom »).

Être une prostituée est mal vue. Dans le langage courant, c’est une insulte. C’est un mot que l’on emploie pour rabaisser les femmes, moquer leur comportement. Kyle Havre en fait la démonstration avec Althéa Vestrit : Kyle essaie d’assurer son emprise sur la famille Vestrit (il est l’époux de Keffria Vestrit), de montrer sa domination, son leadership. Il tente de remettre Althéa à sa place. Mais, la femme ne se laisse pas faire ; Kyle pense alors qu’il doit la briser, l’humilier. Il emploie envers elle des mots insultants, presque dégradants (« pieds nus, avec l’air et l’haleine d’une catin ivre, accompagnée d’un ruffian qui vous suit à la trace comme une putain de bas étage »). Se faire comparer à une prostituée semble être une habitude dans la famille Vestrit : Malte en fera également les frais et cette fois-là de la part de sa grand-mère, Ronica. Contre l’avis de sa mère et de sa grand-mère, Malta décide de se rendre à un bal : elle achète discrètement une robe mais est vue par un ami de la famille qui s’empresse de la ramener chez elle. Keffria et Ronica sont outrées par sa tenue. Une discussion animée et passionnée a alors lieu ; Ronica remet alors Malta à sa place en lui disant que « tu n’es pas séduisante à la façon d’une femme convenable peut l’être (…) Nous ne sommes pas à Jamaillia et tu n’es pas une putain ». Autrement dit, pour les Vestrit, une prostituée n’est même plus une femme. Un autre exemple confirme cela. Des années auparavant, Althéa, alors adolescente, avait eu une relation sexuelle avec un matelot. Elle en avait alors parlé à sa sœur Keffria qui avait été scandalisée par ce qu’elle avait entendu. Au lieu de soutenir sa sœur qui craignait d’être enceinte et de lui apporter du réconfort, elle lui jette son opprobre. L’éducation de Keffria lui laisse penser que le sexe hors mariage est mal vu et que celles-ci qui se prêtent à ça sont des moins que rien : « elle s’est mise à pleurer, et elle m’a déclaré que je n’avais plus d’avenir, que j’étais une prostituée, une traînée, que j’avais jeté l’opprobre sur la famille ».

Une femme sort du monde de la prostitution : Etta. Elle devient la compagne de Kennit. Mais, c’est sa relation avec Hiémain qui est intéressante. Le jeune homme se sent attiré par elle, pas uniquement physiquement, mais par la vision des choses de la femme. Lui qui avait jusque là grandi via et dans les livres se rend compte que, même une femme anciennement prostituée, peut lui apprendre des choses. Etta a suffisamment avancé dans sa vie pour jeter un regard honnête sur son passé (« au bout d’un moment, les sentiments disparaissant (…) et c’est un soulagement. Tout devient beaucoup plus facile. Alors, ce n’est pas pire que n’importe quel sale boulot. A moins qu’on tombe sur un homme qui fasse mal »). On comprend bien que la prostitution n’est pas aisée, qu’elle pousse les femmes à se débarrasser d’une partie d’elle-même si elles espèrent survivre sans grand traumatisme. Il faut mettre de côté le romantisme, le désir amoureux. Les clients ne sont là que pour profiter de leurs corps, pas pour autre chose, et si elles cherchent plus, cela peut mal tourner pour elles. On peut penser que c’est à ça que fait référence lorsqu’Etta dit à Hiémain avoir été violée (Althéa, captive de Kennit, est violée par le pirate et personne ne semble la croire). Etta assume avoir été une prostituée (« elle s’était traitée elle-même de putain (…) c’était un mot d’homme, l’injure dégradante qu’on lance à une femme. Mais elle ne paraissait pas avoir honte »). Elle considère cela sans doute comme un costume qu’elle a dû endosser une partie de sa vie pour survivre mais que cela ne définit pas ce qu’elle. Les faits lui donneront raison : elle apprendra à lire, secondera Kennit puis deviendra mère. Avant de finir Reine des Pirates.