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samedi 9 décembre 2023

Les Marches du Trône : le Gouverneur Cosgo

Il est difficile de définir le principal antagoniste des Aventuriers de la Mer. On pourrait logiquement mettre en avant Kyle Havre qui tourmente les membres de la famille Vestrit dont ses enfants, ou encore Kennit le pirate aux motifs apparemment nobles (mettre fin à l’esclavage) mais qui est en réalité manipulateur, cruel et égoïste. On pourrait également accuser les gens de Chalcède, les serpents. Mais, un autre personnage brille par sa méchanceté gratuite, son comportement arrogant : le Gouverneur. Lorsqu’on le découvre, lors du bal à Terrilville, puis lors de son périple avec Malta et Keki, on rencontre un homme qui ne pense qu’à ses désirs et à son plaisir, bien peu tourné vers une gouvernance juste de l’empire de Jamaillia. Pire, pour renforcer son emprise sur Terrilville, il est prêt à conclure une alliance avec Chalcède. Sa faiblesse physique et de caractère est assez claire : il est incapable de ramer, il dépend de Malta pour survivre sur les différents navires qui l’accueillent.


Quand tout se met en place pour la conclusion finale (le retour du dragon Tintaglia, les ambitions de Kennit de construire son propre empire, les envies d’indépendance de Terrilville), la simple question de la propre survie du Gouverneur se pose. Malgré son titre, il semble être un pion dont d’autres se servent.

On peut, bien entendu, trouver des excuses à l’attitude de Cosgo. On peut le dire manipulé, on peut le dire trop jeune pour gouverner. Son éducation semble avoir été douteuse. Si son père semblait réellement l’aimer, il ne l’a pas préparé aux défis qui l’attendaient, il l’a trop couvert. Cosgo donne un exemple éclairant en se penchant sur son passé : « à l’âge de huit ans, j’ai fait sensation en participant aux Courses d’Eté. J’ai couru avec d’autres garçons et de jeunes gens de Jamaillia. Je n’ai pas gagné. Mais mon père m’a tout de même complimenté. Moi, j’étais anéanti. Vous comprenez, j’ignorais que je pouvais perdre ». Cosgo semble avoir eu tout ce qu’il voulait quand il le voulait. Il n’a jamais goûté à la frustration ou à la défaite. C’est normal puisqu’il est la personne la plus puissante, politiquement parlant ; tout le monde veut le contenter pour profiter de son influence. Dès lors, il n’est pas étonnant de le voir emprunter une voie de plaisir et de débauche. Son adolescence a été une découverte des « plaisirs des hommes ». Il en a profité (« vins fins, herbes à fumer sournoisement mélangées, femmes expertes. Voilà ce que m’offraient mes nobles et les dignitaires étrangers, et j’ai tout essayé »).


Malta accompagne le Gouverneur depuis que Tintaglia a refait surface. Avec elle, le Gouverneur a arpenté le fleuve du désert des Pluies puis rejoint un équipage de Chalcède. Il n’a pas changé d’attitude, considérant que tout lui est dû. Il a laissé Keki mourir et offert Sérille aux viols des Chalcèdiens. Il a été un personnage infect. Dans les Marches du Trône, il ne lui reste que Malta. C’est la seule femme qui lui reste, la seule avec qui il peut espérer avoir des relations intimes, même si elle se refuse à lui. Cosgo ne peut même pas s’occuper de lui-même, de sa toilette. Il compte sur Malta pour ça et en profite pour avoir une attitude inconvenante. Il lui touche la poitrine et les fesses ; « pour le Gouverneur, elle représentait une consolation physique dans sa captivité, comme un petit enfant se console avec une sucrerie (…) elle se sentait salie et harassée par (…) le pelotage sournois ». Si Cosgo se comporte comme ça, c’est parce que, hormis Sérille, aucune femme ne s’est refusée à lui. La Compagne Keki, elle aussi touchée par les plaisirs de la drogue et de la boisson,  a participé au dévoiement du statut de compagne. Elle s’offrait au Gouverneur au lieu de lui donner des conseils sur la gestion de Jamaillia. Cosgo regrette Keki qui « savait me réchauffer » et « savait m’émouvoir comme aucune autre ». Mais, quand Keki est tombée malade, il n’a rien fait pour l’aider. La Compagne est morte après avoir donné des conseils qui ont transformé Malta.


Le Gouverneur s’attache donc à Malta. Vu de de l’extérieur, ils forment un couple particulier : le Gouverneur est comme un petit enfant incapable dont Malta aurait la charge. Malta n’éprouve aucune attirance pour lui.

Mais, cela n’empêche pas Reyn de croire le contraire. L’homme au visage marqué est amoureux de Malta et voit dans le Gouverneur un concurrent. Il doute même puisque Cosgo est d’un rang bien supérieur au sien. Il a peur d’être relégué au second plan : « il y avait de la tendresse dans tous ses gestes. Il ne pouvait le lui reprocher. Le Gouverneur avec son teint pâle, aristocratique, son maintien altier était un parti bien plus convenable pour Malta Vestrit qu’un pauvre diable couvert d’écailles du désert des Pluies ».

Avec les jours qui passent, Reyn finit par se rendre compte que sa jalousie est infondée. Il finit par voir que le Gouverneur est un être pathétique, sans réel pouvoir et qui se laisse porter par les autres et les événements. Ce jugement peut paraître dur mais il semble juste. Or, Cosgo n’a pas conscience de l’image qu’il dégage (« le Gouverneur s’accrochait à elle comme si elle était son point d’ancrage, tout en niant qu’il dépendait d’elle. L’étonnant, pour Reyn, c’était que cet homme homme ne perçoive pas l’accent de fausseté dans la douceur de Malta à son égard. »).


Lorsque Malta refuse ses avances, lorsqu’il se rend compte que Malta cherche à le manipuler pour atteindre ses propres buts, le Gouverneur se comporte comme un enfant capricieux. Il accuse gratuitement, il emploie des paroles blessantes contre elle : « qu’attendre d’autre de la part d’une fille de Marchand ? Votre vie, c’est acheter et vendre. Sans doute que votre grand-mère et votre mère ont vu votre brève beauté comme un objet de troc ». Il se contente pas de remettre en cause Malta, il la dénigre également. Il la réduit à un objet quelconque qu’on échange contre une faveur.

Un autre tort de Cosgo est d’avoir laissé se développer l’esclavage. A ce sujet, il n’est pas le seul en tort puisque la pratique de vendre des humains a bien arrangé les gens de Terrilville. Elle leur a permis d’avoir une main d’oeuvre peu-chère. Il ne faut pas non plus oublier que les gens de Terrilville avaient une attitude hypocrite sur l’esclavage, en le condamnant en public, mais en laissant les travailleurs sous contrat (des esclaves) proliférer dans leurs industries. Bon nombre ont été atteints, comme Sorcor le second de Kennit (« Sorcor et sa famille avaient grandement souffert aux mains des percepteurs d’impôts du Gouverneur et de leurs maîtres durant leur esclavage »).


Dans les Marches du Trône, Cosgo finit par reconquérir le pouvoir et chassé les nobles qui avaient intrigué contre lui. D’une certaine façon, il ne paie pas pour tous les méfaits qu’il a commis ; bien au contraire. Ses opposants sont défaits puis tués.

Juste avant de mourir, le conseiller Criath tente de justifier ses actes. Il accuse Cosgo d’avoir été incompétent, d’avoir été un piètre dirigeant. Les mots sont accusateurs : « vous avez pillé le trône, vous avez laissé la ville tomber en ruines. Que pouvions-nous faire sinon vous tuer ? Vous n’avez jamais été un véritable Gouverneur »).

Malheureusement, Cosgo n’est plus le gamin faible, il est devenu un jeune homme méchant et revanchard. Il le leur dit clairement : « le temps passé dans le vaste monde, parmi de vrais hommes, m’a beaucoup éclairé. Je ne suis plus le gamin que vous avez manipulé, mes seigneurs ». Il en profite donc pour glisser une petite pique contre des nobles qui sont moins que des hommes et qui ont cru pouvoir se jouer de lui. Il ne rêve pas seulement de vengeance, il la met en oeuvre. Cela effraie presque ceux qui le fréquentent (« il marmonnait des noms, manifestement pour les imprimer dans sa mémoire à fin de représailles sur les familles. Reyn échangea un regard incrédule avec Malta. Ce gamin féroce, sans pitié, était-il vraiment le Grand Seigneur Magnadon, Gouverneur de Jamaillia ? »).


Les choses tournent bien pour le Gouverneur : les nobles ennemis sont donnés au serpent et Kennit meurt. Kennit représentait un adversaire redoutable tant il était charismatique et légitime. Il était un adversaire potentiel important pour l’empire de Jamaillia. Cosgo parvient à s’approprier la mort de Kennit (« le bon Kennit s’est fait tuer pour moi. Désormais, c’est un nom dont on honore le souvenir. Le roi Kennit des Iles des Pirates »). Il est donc suffisamment intelligent pour valoriser Kennit. Dégrader sa mort aurait été un geste inconsidéré, une bêtise sans nom.

Kennit mort, les Iles des Pirates ont quand même un roi, en particulier une reine : Etta. Cette dernière gouverne les îles. Elle est donc, sur le papier, un souverain comme Cosgo. Mais, quand Cosgo donne un ban en son honneur, en honneur de Malta et de Reyn, il fait un caprice en refusant de reconnaître pleinement son statut : « le Gouverneur Cosgo avait admis de mauvaise grâce que la reine Etta, en sa qualité de souveraine d’un royaume indépendant, était à la rigueur d’une stature égale à la sienne ».

Sa dernière vengeance est adressée contre Sérille, son ancienne Compagne, celle qui l’a défié en refusant de coucher avec lui. Malgré tout ce qui s’est passé, il ne l’a pas oubliée. Il retire à Sérille tous ses privilèges et lui interdit de revenir à Jamaillia. Sérille témoigne auprès de Ronica Vestrit que Cosgo « m’a exilée ici » et « il soutient que j’ai manqué à mes voeux, et que je suis peut-être impliquée dans la conspiration ». Sérille confirme alors que Cosgo n’est pas du genre assumer ses erreurs : « je connais Cosgo. Il doit y avoir un coupable ».


vendredi 10 juin 2022

Le Gouverneur ou la menace des abus sexuels et du viol

Il n’est pas souvent cité comme un des principaux antagonistes, mais malgré tout le Gouverneur Cosgo se révèle comme particulièrement cruel, injuste. Gâté durant son enfance, il est devenu un adulte à qui on ne peut ou n’ose dire non. L’esprit embrumé par les plaisirs de la chair, de la nourriture ou des plantes, il exerce une réelle emprise sur ses Compagnes. Celles qui devaient le conseiller sont devenues des objets de plaisirs, des femmes là pour satisfaire tous ses besoins. Enhardi, le Gouverneur se croit tout permis, même à menacer des femmes, tenter d’en profiter ou les faire abuser par d’autres.

En route vers Terrilville afin de négocier avec les Marchands leur degré d’autonomie, le Gouverneur et ses compagnes voguent sur un navire dirigé par un chalcédien. En Chalcède, la femme ne vaut pas grand-chose, elle n’a pas son mot à dire. Le Gouverneur le sait et il tente d’user de ça pour mettre Sérille à sa place ; en effet, la Compagne refuse de coucher avec lui et cela vexe le Gouverneur. Il utilise son rang et son autorité pour tenter de la soumettre mais rien n’y fait. Il décide alors de la menacer (« je pourrais te guérir de ta peur. Je pourrais te livrer aux matelots. Y as-tu jamais songé ? Le capitaine est chalcédien. Il trouverait tout naturel que je rejette une femme qui m’a déplu »). Vexé, le Gouverneur place Sérille face à un dilemme ignoble. Sérille persiste, elle ne veut pas coucher avec le Gouverneur. Ce dernier la donne donc au capitaine, bien conscient qu’elle sera violée : «  préviens-le qu’elle a mauvais caractère et qu’elle n’est pas consentante »).

Sérille est alors violée. Lorsque Cosgo réclame sa présence, elle est affectée par ce qui lui est arrivée. Le gouverneur ne montre aucune compassion, aucun regret d’avoir livré une femme proche de lui à d’ignobles abus. Il fait comme si ce n’était pas grave, comme si rien ne s’était passé. Il est presque à dire que c’est normal (« tu marches et tu parles, et tu es toujours aussi méchante avec moi. Vous, les femmes, vous en faites des histoires. Après tout, c’est la nature. Tu as été faite pour cela mais tu me l’as refusé ! ») Il va plus loin dans l’ignominie en affirmant à Sérille qu’elle devrait être reconnaissante de ce qui lui est arrivé. Il montre alors à quel point son caractère est vil, qu’il n’a aucune idée de la réalité des choses : « le viol n’est qu’une illusion créée par les femmes pour faire croire que l’homme leur vole ce qu’elles ont en quantité inépuisable. Le mal n’est pas irrémédiable ».

Lors de son court séjour à Terrilville, un bal est donné en l’honneur de Cosgo. Il y fait la connaissance de Malta Vestrit, une toute jeune adolescente qui découvre un monde tout à fait nouveau. Cosgo a conscience qu’il impressionne Malta, qu’elle est émerveillée. Il a clairement l’ascendance sur Malta et il en profite. D’autant plus qu’elle ne peut rien lui refuser ou qu’elle ne peut le froisser car elle a besoin de l’aide du gouverneur pour retrouver son père (Kyle Havre). Malta fait ses premiers pas dans le monde de la séduction, elle est loin de maîtriser les codes, les limites, et Cosgo en profite. Il la pelote discrètement et cela met Malta mal à l’aise : « soudain, il l’attira tout contre lui, les seins de malta frôlaient sa poitrine. Le souffle coupé, elle recula et manqua un pas ». Cela ne s’arrête pas là : il sait que Malta a besoin de lui alors il tente de pousser son avantage. Il tente d’arranger un rendez-vous avec la jeune avec le but clair de profiter de sa naïveté. C’est très clair lorsqu’il lui dit que « peut-être devrions-nous parler un peu plus tard du sauvetage de votre père. Peut-être pourriez-vous mieux me faire comprendre l’importance que vous y accordez ».

Après différents événements, notamment une nuit d’émeutes à Terrilville et la libération du dragon Tintaglia, Cosgo, Malta et la compagne Keki finissent par se retrouver sur un navire chalcédien. Le Gouverneur réemploie les menaces pour contraindre Malta à le servir. En effet, la jeune Vestrit lui tient tête et il ne tolère pas ça : « si vous n’êtes pas à moi, alors vous n’appartenez à personne. Et, en Chalcède, la femme de personne est la femme de tout le monde ». Pour ajouter au cauchemar de Malta, les matelots tentent d’abuser d’elle. Un d’entre eux l’agresse, lui touche les seins, tente de glisser ses doigts sous sa robe. C’est bien entendu traumatisant pour une jeune femme comme Malta. Contre toute attente, c’est la Compagne Keki qui lui donnera de précieux conseils : elle doit simuler le fait d’avoir ses règles (les Chalcédiens ont peur du sang qui coule entre les cuisses des femmes) et il ne faut pas en parler au Gouverneur (« ne dites rien à Cosgo. Ou il vous livrerait à eux… pur s’acheter leurs faveurs. Comme Sérille »). Ces quelques paroles illustrent bien à quel point Cosgo n’a aucune repère moral, il ne pense qu’à son propre profit, qu’à sa propre situation et est prêt à sacrifier tous les autres pour améliorer son sort.

La vie sur le bateau ne leur laisse pas beaucoup d’espace. Malta est au service du Gouverneur, elle doit le nourrir, le laver avec de bien maigres moyens ; le Gouverneur, lui, est un poids qui se laisse porter. Il geint, il se plaint et attend. Surtout, il profite de chaque opportunité pour tenter de toucher Manta, sentir ses formes et pourquoi pas plus (« il était flagrant que Cosgo appréciait fort son contact, plaquant son corps au sien quand elle s’asseyait au bord du lit (…) il lui avait pris le poignet pour l’attirer vers un endroit précis qu’elle se refusait à toucher »). Frustré, il insulte Malta (« mais qu’attendre d’autre de la part d’une fille de Marchand ? Votre vie c’est acheter et vendre. Sans doute que votre grand-mère et votre mère ont vu votre brève beauté comme un objet de troc ; Le Marchand Restart, lui, ça fait aucun doute »). Autrement dit, il la réduit à son corps, elle n’est qu’un potentiel objet de plaisir et sans doute devrait-elle s’y résoudre.

mardi 8 juin 2021

La Compagne Keki

Le Gouverneur Cosgo décide de se rendre à Terrilville pour réaffirmer son autorité sur la ville. Sa visite permet d’avoir un aperçu un peu plus clair des pratiques de Chalcède et des Chalcédiens ; en effet, il compte se servir d’eux pour impressionner les Marchands. Cosgo est accompagné de Compagnes de Coeur, notamment Sérille et Keki. Ces deux ont des comportements différents, presque opposés. Elles ont chacune une vision de leur rôle et ont des trajectoires, des parcours compliqués.

Cosgo a bousculé les traditions, les Compagnes étaient avant tout des femmes destinées à conseiller. Lui les voit comme des objets de plaisir, vouées à satisfaire ses plaisir, ses envies et ses vices. Cosgo n’est pas le seul dirigeant de cet univers à recourir aux plaisirs de la drogue, c’était déjà le cas de Royal. Toujours est-il que dans un premier temps Keki est présentée comme participant volontairement à ses dépravations : « le Gouverneur et la Compagne Keki étaient étalés sur le grand divan, quasiment hébétés par la fumée des herbes à plaisir ». L’opposition se fait clairement entre les deux Compagnes, Sérille refuse toute aventure physique avec l’homme, elle est présentée comme curieuse et avide de découvrir la vie et la ville de Terrilville. De son côté, le portait de Keki est plus orienté vers ses aptitudes chalcédiennes : il faut noter que dans ce pays la femme est vue comme inférieure à l’homme et presque comme un objet. Quand on lit que « Keki était devenue Compagne grâce à sa connaissance de la langue et des mœurs chalcédiennes », on peut penser que Cosgo cherche avant tout une femme toujours disponible.
Sérille refuse d’assouvir ses penchants charnels. Le Gouverneur est vexé et cruel. Il la menace, joue avec ses nerfs, tente de lui faire peur (« je pourrais te livrer aux matelots. Peut-être te prendra-t-il en premier. Avant de te refiler aux autres »). Contrairement à Keki qui a décidé de céder aux avances du Gouverneur, Sérille est alors offerte aux Chalcédiens (« un message pour ton capitaine (…) préviens-le qu’elle a mauvais caractère et qu’elle n’est pas consentante. Mais c’est tout de même un bon coup »). La cruauté du Gouverneur est renforcée par le fait qu’il n’est pas habitué à côtoyer des gens qui lui tiennent tête : il est flatté et ses moindres pensées sont assouvies.

A Terrilville, les choses tournent mal : c’est l’émeute. Le Gouverneur et Keki sont enlevés par les gens du Désert des Pluies. C’est dans cette région hostile qu’ils seront quand un tremblement de terre frappera ; sans ressources, ils seront aidés par Malta qui tentera de les protéger du fleuve. La tâche est compliquée. Keki continue d’être présentée comme passive, presque incompétente. Il est de connaissance commune que l’eau du fleuve des Rivages maudits est impropre à la consommation, elle en boit quand même. Elle en boit malgré les avertissements de Malta (« la première fois qu’elle avait vu Keki prendre de l’eau au creux de sa main et la porter à sa bouche, Malta s’était précipitée sur elle, en lui criant d’arrêter (…) Malta en déduisait qu’elle avait cédé à la tentation, et à plusieurs reprises »). L’eau va empoisonner Keki et la rendre ainsi encore plus inutile. La pauvre Malta se retrouve avec deux poids morts qui ne savent rien faire de leurs mains, pas même ramer : « déjà assise dans le bateau, la Compagne se morfondait. On aurait dit un chien attendant sa promenade ».

Puis, les trois compagnons d’infortune se trouvent sauvés par des Chalcédiens.  Keki continue d’essayer à ne pas mourir et demande l’aide de Malta, et lui propose en échange de l’aider. C’est important pour la jeune Vestrit car elle est encore une fille naïve et les Chalcédiens tentent d’abuser d’elle. On voit ainsi qu’un matelot « glissa sa main libre sous la chemise et lui prit l’autre sein. Les doigts calleux caressaient brutalement sa peau  nue ». L’expérience est traumatisante pour Malta. On la voit marquée, apeurée. Keki la trouve recroquevillée (« elle vit Malta trembler dans son coin, avec une cruche à la main pour toute arme »). Keki n’est pas entièrement morte ou totalement insensible, elle ne répète pas la même indifférence que lorsque le Gouverneur a offert Sérille au capitaine. Elle met Malta en garde, elle tente de lui donner quelques conseils s’en sortir. Sa bonne connaissance des coutumes de Chalcède se révèle un atout. Les Chalcédiens ont des peurs, des croyances, des superstitions, ils « redoutent les menstrues. Ils disent (…) les parties génitales de la femme irritées et peuvent émasculer l’homme. » 

Elle lui précise également de ne pas se débattre si jamais elle venait à être violée, ils verraient cela comme un défi et n’hésiteraient pas à être encore plus violents pour la mettre à sa place (« ils vous feraient mal jusqu’à ce que vous cessiez de vous débattre. Pour vous apprendre votre condition de femme »). Keki remonte donc un peu en estime. Ce n’est certes pas la plus vaillante ou la plus courageuse, ce n’est qu’une personne qui en aide une autre en espérant de l’aide à son tour et c’est donc parfaitement intéressé. Pour autant, on a de la peine en la voyant en mourir et encore plus en voyant la réaction du Gouverneur qui se contente d’un « C’est bien fâcheux ! »

lundi 1 février 2021

Des femmes dans les Aventuriers de la Mer

Les Aventuriers de la Mer constituent des romans intéressants à plus d’un titre. Ils racontent l’histoire de pirates et de Marchands, de la famille Vestrit alors que les temps changent. Ils permettent le retour des Dragons et de revoir le Fou sous le costume d’Ambre. Ils explorent différentes cultures en ayant des personnages venant de Terrilville, de Jamaillia, des Six-Duchés, de Chalcède ou encore de Partage.

Contrairement à l’Assassin royal où on ne suivait les aventures que par les yeux de Fitz, la narration se fait ici à travers plusieurs personnages, de tous les âges et de toutes les origines sociales. C’est une des richesses du récit et c’est ce qui permet d’appréhender le sort des femmes.

Les premiers chapitres nous montrent toute la complexité de la situation à Terrilville. Les femmes (non esclaves) peuvent être indépendantes, mener une vie comme elles le veulent (Althéa en est un bon exemple), il y a pourtant le poids des traditions et des conventions à respecter. Ephon et Ronica Vestrit, les parents de Keffria et Althéa, ne font pas que des mauvais choix dans la gestion de la Vivacia, ils sont aussi peu sensibles à ce qui se passe dans leur ville et, plus important, dans leur famille. 

Ephron a bien conscience qu’Althéa “devra bien assez tôt s’installer, devenir une dame, une épouse et une mère”. Il lui refuse la possession de la vivenef familiale tout en sachant qu’il la condamne à un futur qui lui déplaira (“il m’étonnerait qu’elle trouve à son goût ce genre d’existence monotone”). Quant à Ronica, elle finit par comprendre que sa personnalité a écrasé celle de sa fille et elle le regrette. L’histoire est mouvementée à Terrilville et les habitants doivent savoir se prendre en main. Keffria semble mal engagée quand on lit que “comment avait-elle pu ne pas se rendre compte que Keffria devenait peu à peu une simple maîtresse de maison qui suivait les instructions de sa mère, obéissant à son époux, mais prenant rarement position ?”

Dès le début du récit, Althéa est présentée comme une femme volontaire alors que Keffria est plus effacée. On suivra l’évolution de Keffria tout le long des romans, non seulement vis-à-vis de son mari ou de sa mère, mais aussi de sa fille Malta.

Kyle Havre a du sang chalcédien et cela joue grandement dans sa vision de la femme. Hiémain nous offre une affirmation claire sur la culture de ce pays : “chez eux, une femme ne vaut guère mieux qu’un esclave”. Il n’est donc pas étonnant de voir Kyle dominer sa femme et la rabaisser verbalement. Il se moque d’elle, de son caractère et de sa pudeur ; Keffria ne réagit même pas. Elle l’écoute asséner des paroles dures (“rappelle toi le temps qu’il m’a fallu pour t’éveiller à ta sensualité de femme (...) je ne tiens pas à voir Malta, une fois adulte, aussi timide et complexée que toi”). Non seulement Kyle pense que Ronica a pris le dessus sur Keffria mais il ne lui accorde pas non plus d’ascendant sur Malta, leur fille. Quand Keffria le met au courant des manigances de Malta (la jeune fille veut être vue comme une femme malgré ses douze ans), il lui rit au nez. Ce sont alors des propos blessants auxquels elle a droit, des propos qui lui rappellent que son corps vieillit et que les années ont filé : “aucune mère n’a envie de se faire éclipser par sa fille ; une adolescente est pour une femme mûre un constant rappel qu’elle n’est plus dans sa prime jeunesse.” La position de Keffria est d'autant plus surprenante que c'est elle qui est désormais la représentante officielle de sa famille.

Malta a beaucoup de son père et dans une très grande partie de la saga, elle ne se définit que par rapport à lui. Et si elle paraît insupportable pour le lecteur, c’est qu’elle prend volontiers position pour son père malgré toutes les horreurs qu’il commet (le commerce d’esclaves par exemple). Elle sait également appuyer là où ça fait mal. Malta et Althéa ont plus en commun que ce qu’on peut penser. Les deux font face au destin qui les attend, c’est-à-dire épouser un homme dans le cadre d’un accord de famille de Marchands. Elles en parlent avec des termes crus. 

Althéa défie sa famille en général et Kyle en particulier en se laissant submerger par sa colère (“je dois donc faire la pute auprès du plus offrant, du moment qu’il m’appelle son épouse et propose un bon prix de mariage ?”). Malta et Althéa sont étouffées par le poids des traditions et veulent s’en défaire. Althéa va s’échapper à bord d’un bateau alors que la marge de manœuvre de Malta est plus réduite. Elle est trop jeune pour envisager une mesure aussi extrême, aussi fait elle ce qu’elle peut : elle porte une robe non adaptée à son physique lors du bal des Moissons. Surprise et ramenée chez elle, sa mère et sa grand-mère la traitent comme une gamine. Malta enrage puis explose : “tout plutôt que d’être obligée de m’habiller et de me conduire comme une petite fille alors que je suis une femme presque faite; oblifée de toujours me taire, me montrer polie, rester… rester invisible”.

Terriville a ses codes et ses coutumes. Althéa a voulu y échapper, elle replongera dedans lorsqu’elle reviendra dans la cité. On sait que la relation entre les deux soeurs est conflictuelle, Keffria ne rate pas une occasion pour dénigrer Althéa (“tu ne trouves pas bizarre qu’une jeune fille de bonne famille sorte toute seule la nuit ?”)

Les femmes à Terrilville ne sont pas condamnées à la douceur de leur foyer. Elles peuvent tenir des boutiques, être le Marchand de leur famille (et donc voter au Conseil, porter les réclamations et autres) ou naviguer à bord d’un bateau comme Althéa. Mais, il y a une différence entre naviguer sur une vivenef dont le capitaine est votre père et naviguer sur un autre bateau. Brashen le souligne explicitement à Althéa quand cette dernière cherche un bateau pour l’accueillir. Il lui dit qu’ ”il existe des femmes mariées mais la plupart de celles que vous voyez sur les quais travaillent  sur leurs navires familiaux, avec leur père et des frères pour les protéger”. Le sous-entendu est clair. Althéa n’a alors pas d’autre choix que de se déguiser en homme pour pouvoir trouver un travail. Elle en trouve un loin de ses qualifications et de ses compétences d’ailleurs. 

Si la question du viol revient souvent dans les romans, ici, il s’agira plus de la difficulté d’Althéa à faire valoir ses droits. Quand elle demande un certificat, il faut bien qu’il soit à son réel nom, elle ôte donc son déguisement. La réaction du capitaine de la Moissonneuse, Sichel, est claire, il a honte d’avoir été roulé dans la farine et il comprend maintenant pourquoi le voyage a été si périlleux (“pas étonnant que nous ayons eu tant d’ennuis avec les serpents (...) chacun sait qu’une femme à bord les attire”).

On en a eu un premier aperçu avec Kyle, la situation des femmes est bien pire à Chalcède. On en a a confirmation quand le Gouveneur Cosgo fait route vers Terrilville, accompagné par des mercenaires chalcédiens pour le protéger des pirates.  

Il est avec la Compagne Sérille et la façon dont il lui parle montre à quel point il a dévoyé le rôle de ces femmes mais aussi le rôle du Gouverneur. On est passé de la Gouverneure Malowda (“l’auteur de l'établissement des Droits de la personne et de la propriété”) à un homme qui ne pense qu’à ses plaisirs et en particulier sexuels. Sérille essaie d’être le plus honnête possible pour repousser ses incessantes avances, elle tente de faire naître en lui un sens du devoir et des responsabilités. Elle lui assène que “vous n’êtes pas un soi-disant noble chalcédien avec un harem de putains qui se mettent à quatre pattes pour vous caresser et vous flatter quand l’envie vous en prend”. Elle insiste, les Compagnes ne sont pas de banales femmes, elles occupent un rôle important dans la paysage politique de Jamaillia, elle n’est pas une “quelconque créature-objet huilée et parfumée.” Cosgo sait qu’il peut faire chanter Sérille, et il la menace. Il sait que le sort de la femme serait peu enviable dans les mains des chalcédiens et il lui rappelle (“je pourrais te livrer aux matelots. Y as-tu jamais songé ? Le capitaine est chalcédien. Il trouverait tout naturel que je rejette une femme qui m’a déplu. Peut-être te prendra-t-il en premier. Avant de te refiler aux autres”). Les phrases sont glaçantes, Sérille n’est protégée que par la volonté du Gouverneur, il n’y a que ça entre elle et le viol. Et, Cosgo met ses menaces à exécution. Véxé que Sérille se refuse à lui, il la donne. Le capitaine chalcédien ne fait pas que la violer, il lui retire toute humanité (“tantôt il abusait d’elle. Tantôt il faisait comme si elle n’existait pas”). La chute de Sérille se poursuit quand Cosgo minimise ce qui lui arrive (“vous, les femmes, vous en faîtes des histoires ! Après tout, c’est la nature.”)

Malheureusement, Sérille n’est pas la seule femme violée lors du récit. Et comme d’autres, elle partage un autre fardeau : des proches qui tentent de diminuer l’impact de ce qu’elle a subi.

Quand Devon profite de la candeur et du jeune âge d’Althéa pour coucher avec elle, cette dernière va se confier à sa soeur. Keffria montre alors que la solidarité féminine familiale est un bien grand concept et qu’elle est avant tout le produit de son milieu social et culturel (“elle m’a déclaré que je n’avais plus d’avenir, que j’étais une prostituée, une traînée, que j’avais jeté l'opprobre sur la famille”).

Quand Althéa est violée par Kennit, son propre neveu refuse de la croire. Il la considère comme folle, il ne voit que la femme enragée sans chercher à comprendre ce qui déclenche cette colère. C’est Etta qui lui ouvrira les yeux : “cette révolte, chez une femme, rien d’autre ne peut la provoquer. Je l'ai reconnue chez Althéa Vestrit. Je l’ai vue trop souvent. Je l’ai ressentie moi-même.”

Ailleurs, à la suite de différents événements, Malta se retrouve prisonnière à bord d’un navire chalcédien avec le Gouverneur et une Compagne (Keki) en fin de vie. Elle doit aller et venir sur le bateau, et les matelots en profitent pour la toucher de façon inconvenante. La jeune fille se voit toucher les seins, on tente de la déshabiller de force. Elle est tétanisée et sans l’aide de Keki qui lui apprend à dire en chalcédien qu’elle a ses règles, il y a fort à parier qu’elle aurait été violée.

Les romans offrent donc une variété de personnages différents. Les femmes ne font pas que subir. Certaines sont actrices de leur propre vie ou le deviennent. 

Etta a commencé en tant que putain puis est devenue la compagne attitrée de Kennit. Mais, elle est plus que ça, surtout si on la regarde à travers les yeux de Hiémain. Etta n’a pas la poitrine pleine ou la voix gracieuse, elle ne cherche pas non plus à le séduire. Non, Etta ne “présentait ni rondeur ni douceur, rien qui dénotât la moindre féminité (...) Jamais il n’avait senti une telle puissance chez une femme”. Etta est simplement à sa place sur le bateau des pirates et tout ce qu’elle accomplira par la suite le montrera. Elle impose son autorité aux autres hommes. Ils la craignent et la respectent et pas seulement parce qu’elle est la femme du capitaine mais surtout parce qu’elle est une femme impitoyable, sûre de sa force. Elle empêche Kennit d’être assassiné, elle défie et met au pas Sa’Adar.

Dans un autre registre, Grag Tenira est lui aussi ébloui par une femme, Althéa. Sa vivenef, Ophélie, accueille la fille Vestrit à bord pour la ramener à Terriville. Les deux jeunes gens se rapprochent, Grag ne cache pas son intérêt. Il est sous le charme d’Althéa, c’est une belle femme mais c’est aussi une femme capable (“comment faites-vous pour être aussi à l’aise dans un monde que dans l’autre ?”)

La réalité est plus complexe du point de vue d’Althéa. Elle est perdue. Elle l’admet volontiers à Ambre. Elle n’est pas intéressée par le mode de vie que les traditions réservent aux femmes, elle ne veut pas “ce que veut une vraie femme (...) je ne rêve ni de bébés ni d’une jolie maison. Je ne veux pas m’installer ni fonder de famille”. Elle ne sait pas qui elle est et ce qu’elle veut. Cela la frappe d’autant plus après avoir croisé Jek. Jek est une femme des Six-Duchés et dans ce pays (barbare pour les gens de Terrilville), les femmes se comportent comme elles le désirent. Rien ne les force à se marier. Althéa est jalouse de Jek et de sa liberté, notamment en ce qui concerne les moeurs sexuelles. Ses propos sont sans équivoque car on peut lire que “elle est (...) ce que je fais semblant d’être : une femme que son sexe n’empêche pas de vivre comme elle l’entend”. Il faut dire que Althéa, Jek et Ambre partagent une cabine sur le Parangon, le bateau magique fou : ils sont à la recherche de la Vivacia. Et Jek ne se prive pas pour faire des commentaires salaces (“si elle ne pouvait satisfaire son corps, elle tenait souvent à partager ses fantasmes”).

On l’a vu un peu plus tôt, Kyle Havre s’est plaint de la pudeur sexuelle de sa femme. Il espérait que sa fille ne soit pas aussi coincée. Les choses semblent mal embarquées quand on observe la réaction de Malta lorsqu’elle voit le Gouverneur nu (elle doit s’occuper d’elle). On y lit que “son regard fut attiré par les parties génitales du Gouverneur. Le membre pendillant ressemblait à un ver malsain (...) Comment une femme pouvait-elle supporter le contacy d’une chose aussi répugnante ?”. A sa décharge, Malta est encore très jeune. Nul doute que les transformations induites par le Dragon Tintaglia (la fameuse crête) la changeront.

Enfin, il ne faut pas oublier Tintaglia et les vivenets qui sont des figures féminines importantes dans les récits. La dragonne est certaine de sa force et de son autorité sur les humains, elle est après tout la “Seigneur des Trois Règnes” (le ciel, la terre et la mer). Les vivenefs ont des caractères différents. Certaines sont curieuses (Ophélie), d’autres veulent clairement changer la vie de ceux qu’elles accueillent et tiennent en estime. C’est le cas de Foudre (Vivacia) qui dit à Etta que “la femelle ne devrait jamais attendre l’ordre d’un mâle pour ce qui concerne ses affaires”.