Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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dimanche 30 juillet 2023

Umbre et les femmes

Ce qui marque chez Umbre, au-delà de sa vie nocturne et son métier d’assassin, est la facilité avec laquelle il change de costume. Il peut passer de maître assassin reculs au personnage de Dame Thym ou de conseiller royal officieux. Lorsque Royal prend le pouvoir, Umbre perd toutes ses ressources au château de Castelcerf et endosse une nouvelle fois un nouveau rôle. Il parcourt les Six-Duchés pour rencontrer des gens influents (comme Patience) ou se rend dans les Montagnes pour aider Kettricken. Il tente également de mobiliser, en coulisses, des individus avec des moyens contre les Pirates Rouges et le le règne de Royal. Pour cela il doit déployer son charme, une qualité qu’on ne pensait pas qu’il aurait.


L’histoire est vue à travers les yeux de Fitz. Ce dernier a toujours eu une vision biaisée d’Umbre, le voyant avant tout comme un mentor qui faisait passer les intérêts du royaume avant tout. Sa vision d’Umbre n’est pas nécessairement négative, il ne voit pas en tout cas en lui un homme de la cour qui cherche à courtiser et prendre du bon temps.

Mais, Umbre se révèle un homme aimable et sourieur alors que les Six-Duchés s’effondrent. A sa façon, il tente d’apporter un soutien moral à des femmes qui tiennent le pays à bout de bras ou qui peuvent le sortir de sa chute. Ainsi, il encourage Patience, lui offre quelques moments de réconfort en lui rendant visite. On en a un exemple avec Fitz qui voit une de leurs rencontres grâce à l’Art : « je vis Umbre qui prenait le thé avec Patience et Brodette, vêtue d’une robe de soie rouge piquetée d’étoiles, à la coupe très démodée, il adressait des sourires gracieux aux deux femmes et faisaient naître le rire même dans les mêmes yeux de Patience ». Il a la même attitude et les mêmes résultats avec Kettricken (« il parvient même à faire sourire Kettricken. On a peine à croire qu’il a vécu tant d’années isolé : il attire les gens comme une fleur les abeilles, il a une façon des plus charmantes de faire sentir à une femme qu’il l’admire »). Ce témoignage d’Astérie n’est pas anodin. Offrir quelques instants de répit à Kettricken est un réel exploit, elle qui vient de perdre un enfant et qui est sans nouvelles de son mari. Astérie nous apprend également qu’Umbre plait aux femmes, qu’il aune sorte d’aura bienvenue.

D’ailleurs, on en a la preuve lorsque, une nouvelle fois, Fitz joue bien involontairement les voyeurs. Il aperçoit une rencontre et une voleuse de chevaux qui se joint à la cause, non par patriotisme ou par appât du gain, mais grace à Umbre (« peut-être m’as tu gagnée à ta cause »).


Umbre n’a pas toujours été l’homme qu’il est au début de l’assassin royal. Si les choses avaient tournée différemment, il aurait pu mener une vie publique. Un accident a changé sa vie : « j’étais beau autrefois, beau et vain. Presque autant que Royal. Quand je me suis défiguré, j’ai eu de mourir ; pendant des mois, je suis resté cloîtré dans mes appartements ». En lisant entre les lignes, on peut supposer qu’il a bien profité de sa jeunesse. C’est cette attitude qu’il reprend lorsque la guerre contre les Pirates Rouges se termine. Kettricken, la nouvelle reine, impulse une nouvelle façon de gouverner ; Umbre n’est plus un espion, une créature de la nuit mais un proche qui profite de la vie. On lit qu’ « Umbre ne vit plus en cachette : c’est l’honoré conseiller de la reine. D’après Astérie, c’est un vieillard qui soigne trop sa toilette et recherche à l’excès la compagnie des jeunes dames ». Il est clair qu’Umbre ne cherche plus à soutenir les femmes, il est plus dans une logique de séduction et de conquête, un peu comme si il voulait rattraper tout le temps perdu seul.


La comparaison avec Fitz est troublante. Fitz a décidé de se couper du monde et de ne plus voir personne de son ancienne vie (à part Astérie). Beaucoup sont ceux qui le croient mort. Umbre, lui, est sorti de l’ombre. C’est ce qu’il dit à Fitz quand il décide de venir chercher son aide au début du roman le Prophète blanc. La vie lui offre plein d’opportunités qu’il a décidé de saisir : « il avoua qu’il appréciait son retour à la cour et à la société (…) il avait apparemment repris l’existence de jeune homme qui aimait tant à danser et à participer à la des soupers privés en compagnie de dames à l’esprit vif ». Il semble même que son charme lui joue des tours et qu’il soit débordé par les initiatives des femmes. Astérie souligne qu’Umbre a été « aux prises avec une jeune admiratrice de seize étés qui le suppliait de danser avec elle ».


La dernière partie de la saga, constituée des livres du Fou et de l’assassin, nous offrent un nouvel aperçu d’Umbre. Il a continué à fréquenter assidument les femmes et est même devenu père.


Il ne s’est pas contenté de satisfaire ses besoins sexuels en allant voir des prostituées. Fitz apprend de Cendre, une jeune personne qui s’occupe du Fou blessé, qu’Umbre se rendait fréquemment dans les bordels (« Sire Umbre n’a jamais été client de ma mère, donc ne craignez pas que ce soit mon père »). Umbre a cherché à construire plus, il a voulu plus que de simples relations sexuelles. Il se justifie face à un Fitz dubitatif. Umbre se sent jugé et il le prend mal : « qu’y a-t-il de si étonnant que j’aie eu des maîtresses, que des enfants soient nés ? J’ai vécu des années dans une solitude quasi complète, comme un rat derrière les murs du château de Castelcerf. Quand j’ai pu enfin en sortir, manger enfin un repas raffiné, pourquoi m’en serais-je abstenu ». Pour Umbre, c’est une revanche contre le temps; il veut avoir tout ce qu’il n’a pas eu. Il a exactement la même approche avec l’Art ou quand son corps commence à subir les épreuves du temps.


A la grande surprise de Fitz, Umbre a donc eu deux enfants : Evite (Pépite) et Lant (Vigilant). Très peu de gens savent qui ils sont réellement et seul Umbre sait qu’ils sont frère et soeur.

Quand il les confie à Fitz, Umbre tente d’en dire le moins possible. Ce n’est pas qu’il a honte d’être leur père, c’est qu’il est trop enfoncé dans sa culture du secret.

Pour Fitz, c’est un sujet de questionnement, presque de ragots. Il interroge Umbre (« Evite sait-elle qui est son père ? Elle n’a pas mentionné son nom ni celui de sa mère. Pourquoi avez-vous caché son existence à tout le monde ? Mais est-ce le cas ? Kettricken a-t-elle ajouté son nom à la généalogie des Loinvoyant non reconnus »). Umbre apporte des réponses qui confirment qu’il a cherché à profiter de la vie, des moments qui s’offraient à lui. Il s’est comporté en jeune homme de vingt ans alors qu’il avait déjà au moins trois fois cet âge : « une fête, une jolie femme charmeuse, du vin, des chansons et du gâteau à la graine de carris (…) Fitz, j’ai été le jeune homme que j’aurais pu être, et nous nous sommes retrouvés dans une chambre d’auberge à bas prix ».

En ce qui concerne Lant, la situation est un peu différente. Il ne s’agit pas d’une simple aventure d’un soir. Il a été réellement amoureux de Laurier et il aurait voulu construire quelque chose avec elle. Mais, Laurier, une ancienne femme de confiance de Kettricken, a refusé. Quand Umbre dit que « elle avait appris à trop bien me connaître, et, me connaissant, ne pouvait m’aimer. Elle a décidé de quitter la cour pour accoucher discrètement, loin de la vue de tous », on sent de la peine et des regrets dans ses propos. Si Laurier a agi ainsi, c’est sans doute qu’elle a vu son comportement à la cour de Kettricken, la façon dont il séduisait les femmes et montrait bien peu de sérieux avec elles. Malheureusement, Laurier n’a pas survécu à la naissance de Lant, au grand désespoir d’Umbre (« j’espérais encore de la persuader d’essayer de partager ma vie. Mais, le temps que j’arrive, elle était morte »).

jeudi 22 juin 2023

Le cas Hogen

L'amour, l'attirance, les premiers émois amoureux peuvent tromper les gens. Abeille en fait l'amère expérience avec Hogen. Les hommes d'Ellik ravagent Flétribois : les écuries sont incendiées, un bon nombre de gens sont tués et de femmes violées. Dans ce carnage, Hogen trouve sa place et son plaisir. Mais, quand la narratrice, Abeille, le voit, elle ne perçoit pas en lui un homme dangereux ou menaçant. C'est sa beauté qui la subjugue, qui lui fait avoir un discernement douteux. Il est difficile d'en vouloir à Abeille, elle n'est qu'une gamine à ce moment du récit, élevée par un père (FitzChevalerie) qui lui a fourni une éducation très rustique. Abeille trouve donc Hogen charmant : « ses cheveux blonds tombaient en deux longues tresses sur ses épaules, il avait le front carré et le menton ferme. Quel bel homme ! » Mais, la réalité la rattrape très vite. Dès que Hogen ouvre sa bouche, c'est pour parler de destruction. Il ne comprend pas pourquoi ils doivent faire preuve de retenue (« Ellik ! Pourquoi devrions-nous laisser un seul mur debout ? ») Autrement dit, il veut répandre encore plus la destruction et la mort, il ne cherche en aucun cas à freiner ses ardeurs. Ils ont certes une mission à remplir mais si il peut y trouver son plaisir, il ne s'en privera pas.

Comment briser quelqu'un plus durement qu'en le violant ? Les femmes de Flétribois en subiront la dure expérience. Évite tombe entre les griffes d'Hogen. L'homme rit de sa faiblesse et de sa vaine résistance : « elle lui adressa un regard de haine mais refusa de lutter : elle avait compris que cela l'amusait. Il éclata d'un rire cruel mais frêle, saisit la jeune femme à la gorge et la projeta en arrière ». Hogen aime donc jouer avec ses proies, sentir la peur et la terreur dans leurs yeux et dans leurs attitudes. Comme bon nombre de chalcèdiens, il est dans une logique de domination et d'écrasement avec les femmes. Abeille est témoin des envies de Hogen ; elles sont d'ailleurs très claires. L'homme cherche à abuser sexuellement d'Evite et il veut son corps tout de suite (« je vis Hogen se laisser tomber à genoux dans la neige, il avait ouvert son pantalon, et il entreprit de relever les superbes jupes rouges d'Evite pour dévoiler ses jambes »). Abeille intervient pour la protéger.

Mais, il est difficile de tenir une femme comme Évite des envies d'un type comme Hogen. Il n'a qu'une idée en tête : assouvir son plaisir. Pour lui, une femme ne peut avoir de destinée que la volonté de servir un homme. La femme n'a pas de liberté, elle n'a pas son mot à dire. Dwalia met en garde Abeille : « il faut la maintenir à l'écart de Hogen, car contrarié comme il l'est, il va la convoiter plus que jamais. Il ne lâchera pas sa proie ».

Pour autant, Abeille continue de voir en lui un homme attirant et cela en est presque dérangeant. Ses pensées oscillent entre le côté pervers de l'homme et le charme qu'il dégage. On lit, par exemple, que « Hogen, le beau violeur était sur son cheval, ses longs cheveux d'or parfaitement tressés, sa moustache et sa barbe soigneusement peignés ». Il faut dire que, alors que la bande et les captifs, voyagent à travers les Six-Duchés, Hogen manifeste clairement son envie de profiter des femmes du groupe. Il harcèle Ellik, le supplie. Ellik sait d'ailleurs que Hogen (et les autres) ne se contenteront pas de violer la femme mais qu'ils s'emploieront à la détruire et à la réduire à rien du tout. Il dit ; « je te connais, Hogen, une seule ne te suffira jamais. Et quand vous en aurez tous fini avec elle, il n'en restera rien à vendre ». D'ailleurs, on note que pour Hogen ou Ellik, les femmes sont des marchandises. On peut disposer d'elles comme on veut, on les possède.

Ellik finit par céder et il donne Odessa à Hogen. Son choix n'est pas anodin car Odessa est considérée comme la femme au physique le plus ingrat du groupe. C'est presque un acte humiliant envers Hogen. Mais, Hogen est en rut, il est sans contrôle et il se jette sur Odessa sans ménagement ; il « avait la bouche ouverte, les lèvres humides, et il se tenait l'entrejambe dans la main gauche comme pour se contenir ; ses yeux clairs parcouraient les luriks comme ceux d'un petit mendiant devant un étalage de friandises ».

dimanche 14 novembre 2021

Suicide et envie de mourir

Le Royaume des Anciens n’est pas qu’une histoire de Dragons contre les Serviteurs. Ce sont aussi des hommes et des femmes, des bateaux magiques, des animaux et tout un tas de créatures qui ressentent des choses, certaines négatives, certains qui les dépassent et peuvent les mener au suicide.

Il n’est pas étonnant de voir que la première référence au suicide concerne Fitz. Le bâtard royal est bien connu sa forte capacité à s’apitoyer sur son sort et vivre pleinement ses émotions. Elles le débordent fréquemment. Fitz est formé à l’Art par un professeur (Galen) cruel et méchant qui profite de son autorité et son pouvoir pour manipuler l’esprit de Fitz. Il y trouve des points faibles et le pousse à essayer de se suicider. Le lecteur suit la lente agonie de Fitz, sa pénible traînée vers la mort (« l’esprit ancré sur une seule idée, je me mis en route vers le mur bas, j’avais l’intention de me hisser sur un banc et, de là sur le sommet du mur. Ensuite, la chute. Et rideau. ») Mais, Fitz a des amis, des compagnons qui tiennent énormément à lui et sont prêts à beaucoup pour l’aider et le sauver, malgré tous ses défauts. Doué du Vif, Fitz est lié à Martel, un chiot, qui partage toutes les peines et douleurs de Fitz, mais qui a en lui suffisamment de positif pour prendre le dessus. Fitz est sauvé de justesse par Martel. Le chien « pleurait à l’unisson de mes souffrances physiques et mentales. Et alors que je cessai de chercher à me rapprocher de l’enceinte, il explosa dans un paroxysme de bonheur et de victoire pour nous deux. Je ne pus rien faire d’autre pour le récompenser que ne plus bouger, ne plus essayer de e détruire ; et il m’assura que c’était assez, que c’était une plénitude, que c’était une joie ».

Tout donner pour sauver un autre, quelqu’un on aime, Fitz le fait également. Quand l’énergie de Vérité est sucée par Galen, il est prêt à tout donner, sa vie comprise, pour sauver son oncle, le seul homme de sa famille qui l’a sincèrement aimé. C’est un geste courageux de sa part, un geste désespéré d’un neveu pour un oncle aimé (« je projetai toutes mes forces en Vérité, toutes mes réserves que j’ignorais posséder (…) prenez tout, de toute façon, je vais mourir. Et vous avez toujours été bon pour moi quand j’étais enfant »). La famille occupe une place importante : on peut mourir pour sauver un proche, on peut décider de mourir en voyant les horreurs commises par un proche. Déjà affaibli physiquement par la vieillesse, le drainage d’Art par les membres du clan, le roi Subtil perd toute volonté de se battre et de vivre quand il voit ce dont Royal est capable pour prendre le pouvoir. Ce n’est plus un roi courageux, c’est un vieil homme pathétique dépassé par les événements et qui a baissé les bras : « j’ai changé d’avis, Fitz. Je crois que je vais rester ici et mourir dans mon lit cette nuit ».

Fitz, lui, continue sa route de souffrance. Il est torturé par Royal : on le bat, on lui dit sa femme Molly est en danger, que tous ses plans sont connus. Prisonnier dans un cachot, il n’a aucune chance de s’échapper. S’il veut survivre, il doit mourir d’après Burrich. Il faudra un long moment et de nombreux coups de poing pour que Fitz comprenne. Il décide alors de cesser de vivre dans son corps pour rejoindre celui d’Oeil-de-Nuit (« soudain tout devint facile, le choix limpide : abandonner ce corps-là pour celui-ci ; il n’était plus très efficace, de toute façon, et il était enfermé dans une cage. Inutile de le conserver. Inutile de demeurer un homme »). De retour à la vie grâce au Vif, Fitz n’est aimé que par une envie : la vengeance. Il veut tuer Royal et est prêt à tout pour y arriver, même donner sa vie. Il en fait la démonstration quand il se rend compte être tombé dans un piège des artiseurs royaux. Il s’empoisonne volontairement. Les réactions de ses opposants montent leur étonnement, leur incompréhension (« Guillot se dressa d’un bond, stupéfait, tandis que Carrod et Ronce prenaient une expression d’horreur et de dégoût »). Même Vérité qui le connaît si bien a la même réaction,, le prince es choqué : « ton suicide ? Quelque part, tout au fond de moi, Vérité était frappé d’horreur ».

Car, le suicide est mal vu dans les Six-Duchés. Cela est considéré comme de la faiblesse, de la couardise. On en a la preuve lorsque Fitz avale un pain de courage qui le prive de son Art et lui donne des idées noires. Fitz est alors en route pour traquer Glasfeu à Aslevjal. Il est accompagné de Trame, un homme qui a parcouru les Six-Duchés en long et en large, et connaît bien ses traditions, ses règles. Ses propos sont assez clairs quand il affirme que « je vous tenais en plus haute considération ; toutefois, étant donné votre accablement d’hier, j’ai préféré ne pas courir de risque ». La peur transparaît clairement, tout comme une forme de mépris. Fitz en a bien conscience, il comprend que cela peut affecter sa relation avec l’homme, qu’il a abordé un sujet tabou (« j’avais honte d’avoir seulement évoqué pareille idée. On a toujours regardé le suicide comme un geste de lâcheté dans les Six-Duchés »).

Savoir n’empêche pas Fitz d’avoir des idées noires, de céder à la fatalité. Et parfois d’envisager l’acte. Dans le Fou et l’assassin, c’est Ortie qui est témoin de son renoncement et le remet en selle à sa façon, en le bousculant, en qualifiant sa conduite d’inqualifiable, de honteuse pour quelqu’un comme lui. Ortie et Devoir connaissent bien Fitz, ils sont liés à lui par l’Art, ils ont remarqué que quelque chose n’allait pas et s’inquiètent. Ils décident de ne pas le laisser seuls alors qu’ils reviennent des Montagnes après la mort du vieux Roi Eyod (« Devoir m’a parlé il y a déjà plusieurs jours pour me dire qu’il te trouvait très morose, même pour des funérailles, et qu’il vaudrait peut-être mieux ne pas te laisser seul. Kettricken était là, et elle a ajouté que le voyage avait peut-être réveillé chez toi de vieux souvenirs, des souvenirs tristes. Du coup, me voici »). Mais, très vite, la bienveillance se transforme en colère de la part d’Ortie. Molly est morte et Fitz ne parvient pas à dépasser la mort de sa femme. Il a l’impression que lui seul a subi une perte alors qu’Abeille et Ortie ont perdu leur mère. Ses pensées le rendent aveugle à la douleur des autres. Il y a pire : il se répand dans l’Art, montre à tous ses peines et son ingratitude. Ortie le lui reproche : « debout sur un tabouret, un nœud coulant autour du cou ? En train d’affûter une lame sur ta gorge ? (…) La douleur ne cesse pas, alors supporte la, parce que tu n’es pas le seul à l’éprouver ». Elle insiste même en confessant même avoir tenté aussi (« c’est un mauvais exemple à donner aux apprentis, et puis tu n’es pas le seul à avoir été tenté de s’échapper par ce moyen »).

Vérité avait un talent pour l’Art inégalé. Il n’a pas que repoussé les Pirates Rouges, il est parvenu à construire son propre dragon de pierre et d’Art. S’il s’est lancé dans ça pour sauver les Six-Duchés, ce n’était pas sa seule motivation. L’Art le rongeait, l’affamait et le poussait à donner sa vie. Subtil lui dit que « l’appétit de l’Art est de ceux qui dévorent l’homme, pas de ceux qui le nourrissent ». Kettricken a tant souffert quand Vérité a forgé son dragon, elle a vu son mari s’éloigner d’elle, devenir insensible. Elle voit la même chose chez Fitz (« vous avez la même expression que Vérité quand il sculptait son dragon : il se savait lancé dans une entreprise dont il ne reviendrait pas »).

Se tuer peut aussi être une réponse à des gens qui ont subi de graves traumatismes. Évite a dû lutter contre une famille qui a cherché à la tuer. Ne trouvant aucune échappatoire, elle a cherché le meilleur moyen de se tuer (« je ne crois pas que je pourrais me trancher la gorge, mais me pendre oui. J’ai même appris le nœud nécessaire »). Astérie, elle, a été violée et laissée pour morte. Elle est « restée au milieu de cadavres, certaine de mourir bientôt » car elle ne voulait pas « continuer à vivre ». Mais, elle a survécu (« mon corps était plus fort que ma volonté »).

Et, il y a l’histoire tragique de la mère de Civil, de dame Brésinga. Alors qu’on la pensait manipulatrice, on se rend compte qu’elle n’est qu’un jouet dans la main d’hommes plus déterminés, bien plus violents et sans pitié. Les Pie la considèrent comme un jouet sexuel, ils la violent dans sa propre maison et l’obligent en menaçant son fils. Umbre rapporte à Fitz ce qui s’est passé : « Sa mère s’est suicidée, Fitz ; elle lui a envoyé un message où elle le suppliait de la pardonner et se déclarait incapable de continuer à vivre à sachant ce à quoi il était réduit pour acheter leur sécurité, alors même que les hommes la violentaient à loisir dans le fallacieux abri de son propre château ».

Le cas de Glasfeu est intéressant. On apprend dans le tome Adieux et retrouvailles que le dragon noir a voulu mourir. Prilkop est témoin de la tentative de suicide de Glasfeu, il rapporte à Fitz que Glasfeu « était plein de tristesse, malade comme d’une maladie ». Il était sourd à toute tentative d’encouragement, à toute parole d’aide. Le dragon « s’est enterré la glace ». Prilkop était impuissant : « j’ai essayé, j’ai parlé avec lui, supplié.. encouragé, mais il s’est détourné pour chercher la mort ». Des années plus tard, un Glasfeu revenu à la vie récoltera du dédain de la part de Tintaglia. Elle se moquera de son attitude, de son moment de faiblesse ; elle ne comprend pas comment un Seigneur des Trois Règnes (le ciel, la mer, la terre) a pu s’abaisser à ce point : « Sache d’abord ceci : Glasfeu est un pleutre. Un dragon qui préfère s’ensevelir dans la glace plutôt que de se venger, par crainte pour sa propre sécurité, n’est pas un dragon ! » On apprendra dans le Destin de l’assassin que Glasfeu a été trompé et empoisonné, ses pensées devenues confuses (« comment, alors que je me battais contre vous, vous m’avez rempli l’esprit d’une malédiction ? (…) A l’époque je me suis enfui. Vous m’avez couvert de honte ! »)

Parangon, la vivenef, a également essayé de mourir. Après ce qu’elle a vécu avec Igrot et Kennit, elle n’a pas voulu continuer à naviguer. Elle a tout tenté, se noyer, se brûler mais rien n’y fait (« j’ai essayé de mourir ; je pensais que j’allais mourir, mais je n’ai pas plus besoin d’air que de nourriture »). Elle a survécu et a vécu une vie misérable jusqu’à tomber sur Ambre, Brashen et Althéa.

vendredi 16 juillet 2021

La vie d'Evite

Les différents livres des Royaumes des Anciens mettent en avant un certain nombre de personnages principaux : ce sont des pirates, des Dragons, des nobles, des Prophètes. Et pour que tous ces gens agissent, aient des impacts sur l’ordre des choses, il faut des personnages secondaires à qui se confronter. Évite est l’une de ces individus. Elle apparaît dans la trilogie du Fou et de l’assassin, et brille par son caractère assez égoïste et son attitude mesquine. Mais, l’histoire nous montre qu’elle est bien plus que ce que les apparences laissent croire.

Envoyée par Umbre à Fitz, Évite arrive à Flétribois sans qu’on en sache trop sur elle. Tout ce qu’on peut se dire est que son acclimatation risque d’être compliquée dans ce château qui s’est enfermé dans une routine depuis la mort de Molly ; Fitz (Tom Blaireau) a bien conscience qu’il faudra faire des efforts pour offrir un cadre intéressant à la jeune femme : «  sa branche de famille est très aisée ; elle s’attendra peut-être à avoir un domestique ». Et, ses premiers jours confirment cela. On a affaire à une personne qui ne pense qu’à elle, incapable de comprendre sa situation et de s’adapter à la réalité des faits. Dans une longue tirade, elle montre qu’elle reste prisonnière de ce qu’elle aurait pu être, si les choses avaient mieux tournés. Elle se plaint donc ouvertement en geignant que « pourquoi devrais-je payer pour les actes des autres ? Pourquoi ne puis-je pas mener l’existence à laquelle me destinait ma naissance ? (…) Pas de fête, pas un seul bal, pas la moindre robe de Terrilville ni de Jamaillia. Non, rien pour Évite, parce qu’elle est née du mauvais côté du lit ». On apprend donc que Évite est une bâtarde d’une noble, d’une personne influente en tout cas et que ça lui joue des tours. C’est aussi la confirmation qu’elle n’a pas eu de chance de tomber dans un lieu dirigé par Fitz : ce dernier a plus que montré son côté renfermé, sa difficulté à montrer ses émotions ou déclencher des festivités.

Par volonté de bousculer les choses, et surtout par égoïsme, son comportement déplaît aux habitants du château, Fitz et Abeille en premiers.

Sa volonté de repeindre sa chambre peut paraître anodine mais elle remet en cause une tradition établie par Patience et à laquelle beaucoup de gens tiennent (« mon père était abasourdi par l’incapacité d’Evite à comprendre ses objections ; elle continuait à insister qu’on pouvait parfaitement peindre en mauve des murs jaunes »).

Son animosité pour Abeille est manifeste. La fille de Molly et de Fitz est une chose curieuse. Elle remet en cause la légitimité de sa naissance, osant dire à Fitz qu’il n’est pas le vrai père de la fille. Il faut une sacrée dose de courage ou d’inconscience pour dire ça à cet homme. D’ailleurs, la réaction de Fitz est sans équivoque, il est choqué par les paroles d’Evite, il n’en croit pas ses oreilles : « une tempête d’émotions s’était soudaine levée en moi, et, sans les années d’entraînement dont j’avais bénéficié auprès d’Umbre, je crois que, pour la première fois de ma vie, j’eusse frappé une femme sans défense. » On sent aussi de la part d’Abeille un certain complexe. Elle demande à Fitz si elle doit obéir à Évite, elle ne se considère pas comme une dame (« j’avais plus l’air d’un garçon d’écurie que nos propres garçons d’écurie. Je respirai profondément en évitant soigneusement de songer à Évite et à ses beaux habits, à ses peignes, à ses anneaux et à ses étoles »). Évite a la langue acerbe, elle ne comprend pas qu’Abeille, un enfant, soit invité à la table des adultes, que Fitz lui laisse tant de liberté. Les deux femmes se rendent coup pour coup, usant d’insultes verbales très peu dissimulées : « C’est ce que font les enfants le soir, ils vont se coucher pour que les grandes personnes puissent parler entre elles ».

Très vite, on se rend compte qu’Evite est plus qu’une jeune femme gâtée. Son enfance a été loin d’être rose et lui a laissé de terribles marques. C’est par exemple un terrible cauchemar qu’elle fait et qui la laisse paniquée, apeurée, tremblante. C’est aussi une décision prise quant à sa façon de se suicider s’il le fallait (« je ne crois pas que je pourrais me trancher la gorge, mais me pendre, oui. J’ai même appris le nœud nécessaire »).

Quel est donc cet événement qui a tant marqué Évite ? C’est Umbre qui donnera la réponse en apprenant également à Fitz qu’il est le père de la femme. Umbre versait régulièrement de l’argent à la famille et à la mère pour l’éducation, mais ils demandaient de plus en plus. Évite a été maltraitée, repoussée et abusée par sa famille, on a voulu l’empoisonner. Umbre parle de la situation avec colère, il dit à Fitz que « sa mère n’a jamais eu de sentiments pour elle (…) Et son pourceau de mari qui essayait de la tripoter alors que ce n’était qu’une petite fille ! Et puis quand je l’ai retirée de chez eux et que j’ai cessé de leur verser de l’argent, ils ont cherché à la tuer ». Bien entendu, cela n’excuse pas ses mauvaises manières mais on peut lui trouver des circonstances atténuantes.

L’enlèvement d’Abeille par Dwalia et les chalcédiens va tout faire basculer. Alors que Fitz est à Castelcerf pour tenter de sauver le Fou qu’il vient de retrouver, son château est attaqué par une bande de mercenaires. Un bon nombre d’habitants sont attaqués et violés. Évite en fait partie. Quand un autre homme tente de l’agresser à nouveau, elle se défend, montrant qu’elle n’a pas perdu toute sa combativité (« cette petite fouine a essayé de me planter son poignard dans les côtes, et elle a encore de la vigueur. Je ne l’ai pas encore prise »). A ce moment-là, sa relation avec Abeille va changer : la jeune fille de Fitz va prendre sa défense, demandant à ce qu’on la laisse tranquille. La prenant pour le Fils inattendu, un shasym, un prophète, Dwalia obtempère. Dès lors, les deux prennent soin l’une de l’autre, d’autant plus qu’Evite a eu un semblant de formation (« avant de venir chez vous, j’ai reçu un certain enseignement sous la supervision de Sire Umbre (…) Je sais quand même me défendre. Un peu »). Évite offre alors de précieux conseils à Abeille, notamment pour éviter les assauts des chalcédiens en chaleur. Elle lui conseille de se comporter comme un garçon, ils croient qu’elle en est un de toute façon, il ne faut rien faire pour les persuader du contraire : « quand vous m’accompagnez pour uriner, restez un moment debout et tripotez votre pantalon comme si vous vous vidiez la vessie ».

Et, bien plus tard, dans le Destin de l’assassin, dans l’univers impitoyable de la cour de Castelcerf, Abeille prendra la défense d’Evite devant certaines Dames. Sujette aux moqueries, Évite ne dit rien, elle se recroqueville, elle est totalement passive. Abeille, elle, fait face. Ses paroles montrent qu’elle est reconnaissante pour tout ce qu’a fait Évite et qu’elle la considère presque comme une amie (« elle a même tué pour moi, puis elle s’est échappée pour se mettre à la recherche de mon père et le lancer sur ma piste. Elle a le cœur d’une lionne »).

La réalité est un peu différente. Si elle a effectivement fui les ravisseurs (via un pilier d’Art), Fitz l’a retrouvée en état de choc et très avare de renseignements utiles.

Notons également le lien particulier qui l’unit à Lant. Les deux ont vécu ensemble à Flétribois, ils ont développé des liens forts et semblaient attirés l’un par l’autre. Quand Umbre a révélé qu’il était à la fois le père de Lant et d’Evite (ils ont des mères différentes), seul Lant l’a appris. Captive, Évite ne pouvait le savoir ; c’est sans doute pour ça qu’elle se jette amoureusement dans ses bras lorsque l’équipe de sauvetage la retrouve (« elle se lovait contre son corps comme si elle était enfin arrivée chez elle saine et sauve »). Toutefois, la dure réalité la rattrape quand elle se rend compte que Lant et elle sont frère et sœur. Rien ne sera possible entre eux. Leur complicité s’envole alors puisqu’on lit qu’« il n’est pas à l’aise avec moi. Ni moi avec lui ». C’est ainsi que les rares apparitions qu’elle a dans le Destin de l’assassin laissaient penser qu’elle est prisonnière de sa solitude.