Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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mardi 30 avril 2024

L'histoire de Ronce

A la fin de la Reine solitaire, on comprend qu’il n’est pas bon d’être artiseur puisqu’ils sont tous morts, sauf Fitz. Subtil a perdu la possession de son corps et a servi de réservoir d’énergie, Vérité a succombé à sa dépendance et s’est fondu dans un dragon, les artiseurs formés par Galen ont rencontré Fitz et ont été tués. Mais avant de mourir, ils avaient une vie au service de Royal. Car, les artiseurs formés pour aider Vérité dans la guerre contre les Pirates rouges ont été forcés de prêter allégeance à Royal. L’un d’entre eux est Ronce.


Ronce fait partie de la promotions de gens formés à l’Art par Galen. C’est un homme qui a été profondément marqué par les enseignements, aussi bien physiquement que mentalement. Il faut dire que Galen a été un instructeur cruel qui avait une idée en tête : créer une fidélité des artiseurs, non pas pour Vérité, mais pour Royal. 

Il a donc tenté de briser puis façonner les jeunes gens (« la musculature puissante de Ronce s’était transformée en graisse depuis qu’il avait quitté son métier de charpentier pour artiseur »). Puis, il a méthodiquement séparé les futurs artiseurs du peuple. Il ne leur a pas permis de manger avec les autres habitants du château, il a donné des cours dans un espace éloigné. Galen avait besoin de discrétion pour atteindre son but : « il est probable que Galen lui avait imposé une dévotion inébranlable envers Royal ».


Même si les artiseurs formés sont soumis à Royal, cela ne veut pas dire que l’entente est bonne entre eux. Dans le Poison de la vengeance, ceux qui ont survécu (Ronce et Carrod) au couteau de Fitz semblent se méfier de Guillot, un autre artiseur. Ce dernier semble être le leader du groupe, celui sur lequel Royal se repose. Carrod met en garde Ronce contre sa faiblesse de caractère, il le presse de s’endurcir et sans doute que cela aura un impact sur le futur Ronce, un être cruel et méchant. Carrod reproche à Ronce de trop pleurer et de ne pas prendre d’initiatives : « il cherche à nous imposer ses propres craintes, et il tire sûrement une grande satisfaction d’entendre tes genoux qui claquent. Cache soigneusement ce genre d’inquiétude ».

La vérité est que Guillot semble mépriser Ronce, et Carrod. Selon lui, ils n’ont pas une bonne façon d’appréhender l’Art et ils n’ont rien compris à Fitz. Tout cela les rendait presque inapte à répondre aux demandes du roi Royal. On sent dans sa façon de parler et dans ses mots qu’il a une bien piètre opinion de ses camarades. Ainsi, il dit que « mes compagnons, semble-t-il, qu’une tempête de terreur peut débusquer n’importe qui ; mais naturellement, ils n’ont pas autant que moi l’expérience de ta force de volonté ».


En réalité, les artiseurs ne forment pas un groupe, ils n’ont pas de sentiment d’union ou de communauté. Il n’y a pas d’osmose, simplement de la peur et de l’effroi. Pire, Royal se sert d’eux comme de vulgaires chiffons. Il en dispose, il les punit et il ne connait rien à l’Art. Même si il a lu des manuscrits, Royal ne possède pas l’Art. Il s’en sert simplement pour arriver à ses fins. Et quand il n’y arrive, ça ne peut pas être de sa faute mais celle des autres. Par exemple, il inflige une fois une forte douleur en se servant de Guillot (« liés comme ils l’étaient, Ronce et Guillot devaient ressentir l’écho de ses affres »). Cela n’est pas anodin : pour plaire à Royal et éviter de subir le même sort, Ronce se plongera dans la cruauté gratuite.


Ronce croise à nouveau la route de Fitz à Oeil-de-Lune et dans ses environs. Dans cette zone proche des Montagnes, Ronce arrive dans un univers qu’il ne connait pas et qu’il ne cherche pas à comprendre. Il ne prend pas le temps de cerner les habitants, les pratiques. Il a une mission à accomplir (trouver Fitz) et il s’y emploie. Il crée du ressentiment auprès des soldats royaux en les empêchant d’augmenter leurs revenus (« quant au pot-de-vin payé au contrebandier, il me sera rendu ou vous ne toucherez votre solde qu’une fois la somme remboursée. Je ne suis pas un imbécile »). Il est bien mal vu de la part d’un dirigeant de se mettre à dos ceux qui le servent et assurent sa sécurité.

En plus, Ronce aime la position que lui confère son statut d’artiseur. Il est au-dessus d’une bonne partie de la population, il le sait et il en profite (« j’avais vu la forme de son Art et constaté la façon dont Galen l’avait tordu (…) Il avait envie de pouvoir et il adorait l’existence indolente que lui valait son talent »). Lors d’une conversation avec un Fitz qu’il vient de capturer, Ronce développe sa vision des choses. On sent sa prétention, on perçoit son arrogance : « tu as le même point faible que ton père et le Prétendant : tu es persuadé que l’existence d’un seul de ces paysans vaut la tienne. Fais le moindre ennui et ils le paieront tous de leur sang ».

Le mépris caractérise donc Ronce. Ce n’est pas son seul de trait caractère saillant. Il est aussi cruel lorsqu’il force un soldat réticent à torturer Astérie (« Toi ! Casse-lui un doigt ») ; le soldat hésite et Ronce demande à un autre soldat de le fouetter. Cela est un bon signe de la méchanceté de Ronce. Et, une nouvelle fois, il prend le risque de se mettre à dos ses propres hommes.

Une autre mauvaise décision est prise quand il remet donc en cause l’accord entre les contrebandiers et les soldats. Astérie dit que « Ronce a été envoyé sur place. Il ignorait tout de l’arrangement. Il amenait un vaste corps de soldats avec lui et il a voulu imposer une discipline militaire sur la région ». Des femmes sont violées, des hommes sont battus, des gens sont tués. Les gens des alentours ne supportent pas ça et ils mettront la ville à feu et à sang. Ronce aurait pu éviter tout ça en faisant preuve de finesse.


Toutefois, Ronce est un homme sous influence et qui a peur. Il a peur de décevoir Royal et d’être puni. Il ne doit pas seulement obéir à Royal et respecter l’ordre d’Art imposé par Galen. Il doit faire avec un roi capricieux, colérique qui n’hésite pas à punir cruellement ses propres hommes. Malheureusement pour lui, Ronce subit la haine de Royal lorsque Fitz s’échappe. L’homme est brisé par « une douleur totale, comme si toutes les parties du corps, à l’intérieur et à l’extérieur, étaient immergées dans du feu ».

Dès lors, Ronce n’est plus qu’un outil. On lui confie la mission compliquée de retrouver le groupe de Fitz qui s’enfonce dans les Montagnes pour retrouver Vérité. Royal et Guillot l’utilisent comme un vulgaire pantin afin d’atteindre le Fitz dans l’Art. Quand ils se trompent et attaquent le Fou, le Fou montre à quel point Ronce n’a plus d’individualité (« c’est son nom, bien qu’il s’en souvienne à peine maintenant. Guillot et Royal se sont emparés de lui pour user de lui à leur gré »).




mardi 8 août 2023

L'histoire de Brodette

Pendant que certains écrivent la grande histoire, sont impliqués dans des machinations politiques ou tentent de façonner le monde, d’autres se contentent de servir. Ils le font parce que c’est leur métier, ou par amitié. Brodette est un bon exemple, un personnage de l’ombre à l’apparence anodine mais qui permet à d’autres de briller. Brodette n’a pas uniquement servi Patience, elle a contribué à l’éducation de Fitz et elle fait partie de celles qui ont soutenu Kettricken ou Molly.


L’image qu’on a de Brodette nous vient de Fitz et des personnes que le jeune bâtard qu’elle fréquente. Puisque Fitz est le narrateur du récit, c’est grâce à ses allées et venues dans le château qu’on peut dresser un portrait de Brodette. Il apparait que Brodette est tout sauf une simple servante. La docilité ne semble pas être son point fort comme le remarque Mijote, la cuisinière : « Brodette, par contre, en voilà une qui a la tête sur les épaules ; mais elle n’est pas causante et elle n’écoute pas volontiers ce que les autres ont à dire ». Brodette semble donc avoir du caractère. C’est un trait important quand on passe du temps avec Patience qui est une femme qui a besoin de cadre pour organiser ses idées et ses actions. On en a un exemple avec Fitz : Patience décide de l’éduquer comme si c’était son fils et les activités partent dans différentes directions, sans fil conducteur. C’est Brodette qui mettra de l’ordre en se basant sur sa propre histoire (« j’ai eu des fils et je sais que les adolescents (…) on dirait qu’ils n’apprennent rien, qu’ils ne mûrissent pas, qu’ils n’ont pas de manière, mais il suffit de tourner le dos et les voilà qui grandissent »).

Il est clair que Fitz respecte Brodette. Il ne la respecte pas parce qu’il le doit mais pour ce qu’elle est. Brodette ne se contente pas de servir Patience, elle partage avec elle un bon nombre de passions et elle est aussi une femme capable. Quand Molly lui demande ce qui fait d’une femme une bonne épouse selon lui, il utilise Brodette comme référence : « regarde dame Patience et sa servante Brodette : elles sont constamment en train de bricoler à droite et à gauche (…) elle a les doigts aussi agiles que n’importe quelle fabricante de filets des quais ».


Servante, Brodette est invisible pour beaucoup de nobles. Ils ne lui accordent aucun crédit, elle ne compte pas. Brodette ne s’en offusque pas plus que ça car ça lui permet d’observer les gens et ce qui se passe. Fitz s’en rend compte quand elle lui dit que « dame Patience s’est prise d’une grande affection pour vous ». Jusque là, il était convaincu que Patience s’occupait de lui uniquement parce qu’il était le fils de Chevalerie et non par affection.

Quand les choses gâtent et que Royal resserre son emprise sur le château, Fitz, Burrich et les autres tentent de mettre à l’abri Kettricken en organisant une fausse évasion. Alors qu’ils viennent de lui faire simuler une fausse couche pour protéger l’enfant à naître, ils se réunissent et commencent à boire. Pour eux, c’est un simple réconfortant ; pour Brodette, c’est une faiblesse, un manquement : « nous jouons notre vie et notre réputation, et vous ne trouvez rien de mieux à faire que de vous soûler ! (…) Au bout de vingt ans, vous n’avez toujours pas appris que ça ne résolvait rien ? » Les mots sont durs mais justes tant la situation est précaire. Elle est celle qui les ramène à la réalité.


Brodette n’est donc pas une servante comme les autres. On apprend qu’elle est aussi la garde du corps de Patience. Là encore, elle profite du fait qu’on ne la considère pas. Les gens qui voudraient du mal à Patience ne verraient pas en elle un obstacle. Pourtant, Patience doit forcément avoir quelqu’un qui la protège puisque, si les choses avaient tourné différemment, elle aurait été la femme du roi. Même Fitz ne saisit pas entièrement qui est Brodette. C’est Patience qui lui dit que Brodette est « l’élève la plus douée qu’Hod ait jamais eue, bien qu’elle fût déjà adulte quand elle a commencé son apprentissage ». Fitz avait été averti d’avoir un autre regard sur Brodette. Umbre sait forcément qui est Brodette et quel est son rôle auprès de Patience. Fidèle à sa façon d’enseigner, il ne dit pas clairement à Fitz mais ce qu’il dit est suffisamment clair pour alerter Fitz (« dans le couloir, il me revint une réflexion d’Umbre : il m’avait dit que je sous-estimais Brodette »).

Ce côté protecteur est conservé toute sa vie par Brodette. Mêmes des décennies plus tard, alors qu’elle a pris de l’âge et que la fatigue la gagne, elle n’oublie pas son devoir envers Patience. Lorsque Fitz apprend aux deux femmes qu’il est bel et bien vivant, il prend un après-midi pour raconter son histoire. Les deux femmes finissent par s’assoupir, Fitz s’en va discrètement mais Brodette réagit (« comme je soulevais le loquet,  Brodette se dressa sur un coude ; elle entendait parfaitement, et sans doute, malgré ses doigts déformés, trouvait-on encore un poignard dissimulé dans sa manche »). Pour synthétiser, « Patience avait toujours Brodette à ses côtés, et nul ne s’étonnait que l’épouse du prince Chevalerie se déplaçât toujours avec sa servante ». Il est difficile de savoir si leur relation a démarré avec la nécessité de protéger Patience mais elles ont créé un lien fort.

Brodette est aussi la confidente de Patience. Cette dernière se repose beaucoup sur elle afin de faire des choix. Alors qu’elle est un peu dans une impasse dans l’éducation de Fitz, elle parle de la situation avec Brodette qui lui offre visiblement des conseils utiles (« en parlant avec Brodette, je me suis rendu compte que je t’avais déjà pardonné »). En réalité, les deux sont devenues des amies et on n’est plus dans une relation maîtresse / servante. D’ailleurs, en prenant de l’âge, Brodette perd en vitalité. Beaucoup de dame se seraient détournés de leur servante, ce n’est pas le cas de Patience (« l’âge venant, les rôles s‘étaient inversés, et Patience s’était occupée avec dévouement de sa domestique malade jusqu’à la fin »).


D’autres que Fitz ou Patience ont pu connaître Brodette. C’est le cas de Molly qui a trouvé en elle une réelle aide en arrivant au château (« dame Patience est gentille et Brodette est devenue une véritable amie »). Umbre, lui, garde un oeil professionnel : il perçoit Brodette comme un atout. Il l’observe et c’est un compliment de sa part. C’est lui qui a donc averti Fitz de voir en Brodette plus qu’une simple servante (« c’est quelqu’un de plus profond que tu ne l’imagines (…) je crois qu’en secret elle te considère comme une tête de linotte »).


Patience et Brodette ont donc participé à l’éducation de Fitz. Patience se voyait clairement comme la réelle mère du bâtard. Est-ce le cas de Brodette ? Devoir nous fournit une réponse après que Fitz ait frôlé la mort après l’affrontement contre Laudevin. Le jeune prince raconte ses souvenirs d’enfance à son cousin. Il lui apprend que les deux femmes tenaient énormément à Fitz et qu’elles n’ont jamais pu digérer sa mort (« on aurait cru qu’elles ne pouvaient s’empêcher de m’entretenir de vous, même si Patience finissait souvent en larmes »). En effet, pour Brodette, Fitz est mort dans les cellules de Castelcerf. Il a été battu, torturé à mort. Elle a vu son corps : « nul souffle de ses poumons n’embuait le miroir, nul battement n’agitait son coeur. Il était mort ». Les deux ont pris soin de son corps, ont soigné ses blessures alors que Fitz n’était qu’un cadavre. Elles lui ont rendu un dernier hommage et elles lui ont ainsi permis de pouvoir revenir à la vie. 


Fitz étant Fitz, il ne les a pas averties qu’il était bel et bien vivant. Le choc a donc été total quand elles sont tombées, par hasard, sur lui. Brodette a été saisie, choquée. Elle murmure à Patience que « c’est lui ou son fantôme. Il ressemble trait pour trait à son père au même âge ». Brodette avait entendu des rumeurs, elle n’osait pas y croire (« rappelez-vous ce ménestrel vifier qui nous a chanté cette ballade sur les dragons et le Bâtard au Vif qui avait ressuscité pour servir son roi »). Dès lors, comme à son habitude, Brodette est directe avec Fitz. Elle lui parle franchement et lui reproche, à juste titre, son silence. Elle le met au pied du mur en le pressant : « et voici que nous te retrouvons vivant ; mieux vaudrait que tu aies une explication convaincante à nous fournir, mon petit ».


Les années passant, Brodette vieillit. Brodette perd en vitalité et devient malade. Patience prend alors une décision forte qui montre toute l’estime qu’elle a ; elle « avait embauché deux femmes pour l’aider à s’occuper de sa vieille servante ». Malheureusement, Brodette meurt : « nous allâmes rendre visite à Patience (…) et disposer une fleur sur la tombe de Brodette ». 

Brodette a donc disparu et son souvenir perdure. C’est la preuve qu’elle a marqué des gens quand on lit Braise dire que « j’ai entendu parler de Brodette ». Or, Braise n’a jamais fréquenté Brodette, c’est donc qu’on lui a raconté de bonnes choses. Patience, elle, n’a pas oublié sa vieille amie. Dans le Fou et l’assassin, quand il faut chercher un nom au bébé de Molly et Fitz, elle propose Brodette (« cherchons un nom solide mais jolie. Brodette ? Ça te plait ? Brodette »). Encore une preuve que Patience a énormément compté sur Brodette, qu’elle l’a beaucoup appréciée.

mercredi 7 juin 2023

L'histoire de Fouinot

Sacrifice, voilà un mot qui peut résumer l'histoire de l'assassin royal. Vérité se sacrifie pour sauver son royaume. Fitz sacrifie Molly à ses devoirs de protection. A chaque fois, ce sont des hommes et des femmes qui se sacrifient pour un plus grand bien. Mais, une histoire, ce sont aussi des amitiés, ce sont aussi des personnes qui se trouvent et sont tout de suite liés. La relation entre Fouinot et Fitz en est un bon exemple, eux qui sont arrivés en même temps dans la vie : Fouinot vient de naître alors que Fitz est arraché à son foyer pour être confié aux Loinvoyant. Fitz atterrit dans un monde inconnu, où tout est gigantesque, où tout peut potentiellement l'effrayer. Ses premiers contacts (Burrich, Vérité, Jason) ne lui apportent pas beaucoup de chaleur. Il faudra attendre l'arrivée de Fouinot pour en avoir : « le troisième du groupe, Fouinot, un chiot, encore à mi-croissance, m'accueillit en me léchant les oreilles, en me mordillant le nez et avec force coups de patte joueurs ».

Alors qu'il arrive à Castelcerf, c'est avec Fouinot qu'il découvre la ville et les humains qui y vivent. Le jeune chiot le marque durablement, il lui apprend à faire preuve de prudence. Plus qu'Umbre qui lui a appris à se fondre dans le décor, c'est Fouinot qui instille la circonspection à Fitz. Il lui apprend qu'il faut se méfier des hommes et des femmes qui n'ont pas toujours des réactions logiques et peuvent être gratuitement méchants (« Fouinot capta une partie de ce que je ressentais, il se laissa tomber sur le flanc et exposa son ventre dans une attitude suppliante tout en battant de la queue »). Dans un monde hostile à Fitz simplement parce qu'il est un bâtard, la présence de Fouinot est la bienvenue : il n'est pas qu'un protecteur, il est aussi un ami. Ce lien est bien vu, notamment de Burrich qui « éclata de rire en nous voyant nous ruer sur la table et approuva sans rien dire ma façon de donner sa part à Fouinot avant de me caler les mâchoires ». Très vite, on comprend que le lien est fusionnel, qu'il n'y a quasiment pas de frontières dans leurs perceptions. Ce que l'un ressent, l'autre le ressent aussi. Les deux ne sont que des jeunes qui découvrent le monde. Ils évoluent sans limites, se prêtent à bon nombre de découvertes (« Fouinot partageait toutes mes expérience (…) je me servais de son nez, de ses yeux et de ses ma^mâchoires aussi spontanément que des miens et jamais je n'y vis la moindre étrangeté »). Cela est accepté par les gens que Fitz fréquente. Les enfants de Bourg-de-Castelcerf constatent que « Fouinot nous suivait, comme toujours. Les autres enfants avaient fini par l'accepter comme une extension de moi-même (…) Nous étions le Nouveau et Fouinot ».

Mais, toutes les bonnes choses ont une fin. C'est Burrich, très négatif sur la relation de Vif entre un animal et un homme, qui se charge de les séparer. Plus tard dans les livres, on apprendra que Burrich a une très forte connexion à cette magie et on saisira qu'il a fait preuve d'une magnifique hypocrisie en les séparant. Burrich est convaincu que le Vif peut empêcher Fitz de bien grandir, d'être une bonne personne. Il est le bourreau de ce qui existe entre Fitz et Fouinot : « le chien dégage et toi tu restes ! (…) Je veillerai à ce que son fils devienne un homme et pas un loup ». Pour le lecteur et pour Fitz, ce n'est pas seulement une déchirure, la fin d'une histoire : tout laisse à croire que Burrich a tué Fouinot tant ce qui se passe est brutal. Burrich est comme possédé, il semble avoir perdu tout sens logique. On lit qu' « il y eut un brusque éclair de douleur écarlate et Fouinot disparut. Sentant ses perceptions canines se diluer, je me mis à crier et à pleurer comme n'importe quel enfant ». Fouinot est parti et Fitz ne peut parler de sa perte à personne (« Fouinot me manquait de façon aussi lancinante qu'un membre dont Burrich m'aurait amputé. Mais nous n'en parlions jamais ni l'un ni l'autre »). Fitz tient donc Burrich comme responsable. Et pour ne rien arranger, il doit vivre avec le maître des écuries, il doit vivre avec celui qui lui a causé une énorme souffrance. Pour Fitz, c'est un nouvel épisode de séparation injuste, lui qui a été séparé de sa mère sans savoir pourquoi.

Des années plus tard, on retrouve un Fouinot bien vivant dans les Montagnes. Burrich ne l'a pas froidement assassiné mais l'a envoyé au prince Rurisk. C'est un soulagement, mais Burrich aurait pu éclaircir ce point avec Fitz au lieu de le laisser croire au pire. Fitz retrouve donc Fouinot et est content de voir qu'il a eu une belle vie (« dors, mon vieux. Tu as engendré assez de chiots pour te passer de chasser, bien que tu adores çà »). Immédiatement, Fitz va trouver Burrich pour mettre les choses au clair. Il lui reproche, à demi-mots, de l'avoir laissé dans l'ignorance et d'avoir développé tant de scénarios du pire dans sa tête (« j'avais toujours cru que tu lavais tué, Burrich, cette nuit-là, que tu lui avais fracassé le crâne, que tu l'avais égorgé, étranglé »).

Les événements dans les Montagnes confirment ce qu'on sait de Fouinot. Bien que séparé de Fitz, il a su trouver en son nouveau maître, Rurisk, un ami fidèle et un très bon compagnon. On en a la preuve lorsque Rurisk meurt : « comme en réponse à ma question, un cri qui exprimait le chagrin le plus absolu monta vers la lune. Le maître de Fouinot était mort ». Fouinot n'a même pas le temps de faire le deuil de Rurisk que Royal déploie ses tentacules. Le prince Loinvoyant, aigri et jaloux, planifie un coup d’État en tentant de tuer Vérité et d'épouser Kettricken. Son plan aurait pu fonctionner si Fitz n'avait pas mobilisé des ressources insoupçonnés pour survire et si Fouinot n'existait pas. Fouinot offre sa vie pour sauver Fitz. Il effectue un magnifique geste de bravoure, de sacrifice. Il le fait de façon totalement désintéressée, sans rien espérer en retour : « il avait planté profondément ses crocs usés dans ma main avant de parvenir à me sortir du bassin ». Fouinot utilise donc ses dernières forces pour aider fitz. Il y laisse sa vie (« Fouinot était mort. Je crois qu'il avait donné sa vie librement, en se rappelant notre affection mutuelle lorsque nous étions chiots. Les hommes ne pleurent pas leurs morts avec l'intensité des chiens. Mais nous pleurons de longues années »). Fitz est durablement marqué par cette mort. Et cette idée de sacrifice, de tout donner pour un homme qu'on estime, il la fera sienne afin d'aider Vérité.

dimanche 30 avril 2023

L'histoire de Kebal Paincru

La guerre a frappé les Six-Duchés. Les villages côtiers sont attaqués, la forgisation commence à prendre de l'ampleur. L'ennemi, les Pirates Rouges, est mené par Kebal Paincru (ou Kemal Paincru ou Kébal Paincru). La stratégie menée et décidée laisse le pouvoir duchéen sans réponses. Ils ne savent comment appréhender les choses et il leur faudra le retour et l'intervention des dragons de pierre et d'Art pour gagner la guerre.

Qui est donc Kebal Paincru ? Qui est donc cet homme qui a menacé comme rarement les Six-Duchés ? Il ne sort pas de nulle part, c'est un homme qui a déjà prouvé ses capacités de leader et de combattant, puisqu' « il a débuté dans la vie comme pirate » et qu' « il était doué à la fois comme marin et comme guerrier, et les hommes qu'il commandait s'en portait très bien ». Puis, il a gagné en influence et en importance, au point où il a réussi à renverser des siècles de tradition. Il faut savoir que les îles d'Outre-mer n'ont jamais eu un seul homme ou une seule femme à leur tête, ils n'étaient pas une monarchie, un régime avec un pouvoir centralisé. Comme l'affirme Umbre, Kebal Paincru a tout basculé : « les Outrîliens n'ont pas de roi, pas de chef suprême : pour leur tradition, Kebal Paincru était une anomalie ».

Paincru n'a pas attaqué les Six-Duchés par hasard. Il est animé par de la rancœur, la volonté de revanche. Il n'a pas oublié le passé lorsque les duchés ont attaqué les îles d'Outre-mer et ont semé la mort et la destruction, et pire la forgisation de certains à cause des dragons. Il mélange alors sa colère à la recherche et rend aux duchéens ce qu'ils ont apporté auparavant : « les sages mêlèrent leur savoir à l'insatiable soif de vengeance d'un certain Kemal Paincru (…) créer leurs propres dragons pour répandre sur les Six-Duchés les mêmes destructions impitoyables que nous leur avions infligés jadis ». Viols, morts et forgisations touchent alors les Sic-Duchés. Les bords de mer sont les premiers attaqués et au fur et à mesure que l'autorité duchéenne faiblit, la menace gagne l'intérieur. Personne n'est à l'abri des attaques de Paincru, d'autant plus que l'homme ne réclame rien. Il ne semble pas chercher à coloniser les terres défaites.

La deuxième saga de l'assassin royal nous apprend la façon dont Paincru a assis son autorité sur les îles d'Outre-mer. Il a utilisé des menaces ignobles pour mettre les familles au pas (« apparemment, Paincru avait assujetti aussi les familles des Outrîliens qui s'opposaient à la guerre ; il les avait forgisés pur embarquer pour Aslevjal »). Autrement dit, une partie des Pirates Rouges n'était pas partisane des idées de Kebal Paincru mais n'avait pas le choix. Paincru a commandé en étant à la fois inflexible et sans pitié, menaçant ceux qui se mettaient sur son chemin (« il se raconte qu'il se faisait obéir de ses hommes, non grâce à son charisme, mais par les représailles dont il menaçait les proches et leurs propriétés s'ils refusaient de se plier à ses objectifs »). Un rapport résume parfaitement l'homme qu'était Kebal Paincru : il n'était pas « considéré comme un monarque, mais plutôt comme une force maléfique, un vent polaire qui surcharge tant de glace les gréements qu'en une heure le bateau se retourne sur la mer ».

Les Six-Duchés finissent par vaincre les Pirates Rouges. Vérité mène la guerre là-bas et la rumeur laisse croire que « Kebal Paincru et la Femme Pâle ont péri au cours du dernier mois. On suppose que (…) les dragons les ont survolé et ont jeté les hommes dans une hébétude complète avant de détruire le vaisseau ». Le personnage de la Femme Pâle est déterminant dans la vie de Kebal Paincru. Pour certains, elle a été sa conseillère alors que pour d'autres, elle était celle qui avait réellement le pouvoir. Le Fou, lui, a clairement pris position : « demande à Kebal Paincru : on obéit à la Femme Pâle, un point, c'est tout ». Dwalia, elle, voit Kebal Paincru comme un garde du corps, pire un garde du corps qui a failli à sa mission (« je t'ai suppliée de me laisser partir avec Ilistore pour la protéger, et vous avez tous refusé sous prétexte que Kebal Paincru suffirait ; mais il n'a pas suffi, et elle est morte »).

Le Fou va un peu plus loin. Kebal Paincru s'inscrit volontairement ou non à l'affrontement qui le lie aux gens du Clerres. Pour le Fou, il est le Prophète Blanc de son époque et Fitz est son catalyseur ; la Femme pâle a un avis différent : « aussi fermement qu'elle se croit le Prophète Blanc, elle est convaincue que Kebal Paincru est son catalyseur ».

La Femme Pâle a un avis tranché sur Kebal Paincru. Pour elle, il n'y a pas de doute, c'est elle qui contrôlait le leader des Pirates qui n'était qu'une simple marionnette. C'est grâce à elle que les Six-Duchés n'ont pas connu le pire : « j'ai refréné leur ardeur et leur ai interdit d'annexer les territoires conquis. Vous avez vu Kebal Paincru : vous donne-t-il l'impression d'un homme qui a réalisé ses rêves de domination et d'enrichissement ? » Elle confirme que Paincru a été touché par les dragons des Six-Duché : « leur passage a suffi à le dépouiller d'une grande partie de son intelligence ; il est vrai qu'il n'en avait guère de toute façon. Il m'a été un instrument utile pendant un temps. » La Femme Pâle a donc une bien piètre impression de Paincru : il n'est qu'un outil. Un outil bien peu agréable à regarder et à fréquenter. C'est ce qui transparaît quand elle rencontre Fitz et le compare à lui : « vous empestez autant que Kebal Paincru ; je croyais les hommes des Six-Duchés plus soignés ».

La fin de Kebal Paincru est tragique. Il meurt deux fois : une fois en nourrissant le dragon de pierre de la Femme Pâle (et où il mettait lui-même les esprits des Outrîliens récalcitrants) et une autre fois en étant abattu en tant que dragon.

Paincru n'a pas été stupide au point de se plonger lui-même dans le dragon. Il n'était pas désespéré comme l'était un Vérité. Si il s'est retrouvé dépouillé de la vie, c'est à cause de la Femme Pâle. Et pour une fois, il ne lui a pas été totalement soumis. Il s'est rebellé et a fait en sorte de l'entraîner dans sa chute : « elle a donné l'ordre de livrer Paincru au dragon (…) ceux qui ont délivré le vieux guerrier de ses fers ont sous-estimé sa force et sa haine de la Femme Pâle (…) il (…) l'a attrapée par les poignets et s'est mis à rire aux éclats en hurlant qu'ils allaient se fondre ensemble dans le dragon et s'envoler pour assurer la victoire des îles d'Outre-mer ». C'est un extrait important car il montre que Paincru n'a jamais perdu son objectif de vue. Malgré les obstacles sur sa route, malgré l'emprise qu'a sur lui la Femme Pâle, il a toujours en gardé en tête son envie de faire souffrir les Six-Duchés. Ce passage montre aussi que les deux, la Femme Pâle et Kebal Paincru, sont intimement liés. Pour Paincru, si il devait en finir, il était inévitable que la Femme Pâle connaisse le même sort (« Paincru a disparu en l’entraînant avec lui, si bien qu'elle s'est retrouvée plongée dans la pierre jusqu'aux poignets »).

L'ingestion de Paincru permet au dragon de prendre vie. Il devient le dragon Paincru et porte toute la colère de l'ancien roi des îles d'outre-mer : « Place à Paincru ! Je viens écraser, tuer et dévorer ! J'ai faim de la chair des paysans ! Aujourd'hui, j'aurai ma vengeance ». Paysan fait référence aux habitants des Six-Duchés et est ici utilisé de façon dévalorisante. Il est employé de façon moqueuse.

C'est Leste, le fils d'un maître d'écuries et d'une chandelière, qui mettra fin à sa vie. C'est donc un jeune homme qui n'a rien d'un guerrier qui fait tomber une des plus grandes menaces. Il tire de son arc une flèche donnée par Sire Doré qui tue le dragon(« il demeura pétrifié (…) la patte dressée pour atteindre la flèche qui pointait de son œil, les mâchoires ouvertes. Un silence incrédule s'abattit sur le champ de bataille. Le dragon de pierre était mort »). Aslevjal a donc été la dernière demeure de Kebal Paincru, une prison de glace.

dimanche 23 avril 2023

L'histoire de Sereine

Sereine est un personnage secondaire de l'assassin royal. Si elle n'a pas un grand impact sur la finalité de l'histoire, elle est quand même une des personnes qui s'oppose à Fitz et qui symbolise bien la haine gratuite et artificielle envers le bâtard. Sereine n'a pas de raison particulière pour détester Fitz : ils ne sont pas en réelle compétition, ils n'évoluent pas dans le même cercle même si ils sont tous les deux formés par Galen. Le mépris de Sereine est celui de Galen transmis à la mort de ce dernier.

Quand on fait la connaissance de Sereine, elle est l'aînée de Fitz. Le bâtard n'est qu'un adolescent alors que Sereine est déjà une femme (« Sereine la doyenne, puisqu'elle avait dans les vingt-cinq ans »). Elle suit les cours d'Art de Galen. On a de la compassion pour elle (et les autres femmes) en s'apercevant la façon dont elle est traitée. Galen semble considéré les femmes comme des incapables, pas digne de son temps et de son attention. Ignorée, Sereine a du mal à cacher son agacement : « je connaissais vaguement Sereine, elle aussi élève douée de Geairepu, et j'avais l'impression de sentir la chaleur de sa colère ». Si il traite différemment les garçons et les filles dans son apprentissage, Galen fait preuve d'égalité en terme de punitions. Sereine, elle aussi, reçoit des coups ; Fitz est témoin de la scène : « quant à Sereine, d'une bourrade, il la fit tomber sur un genou et il la frappa à quatre reprises ».

Mais, très vite, la réelle nature de Sereine se révèle. On comprend qu'elle est ambitieuse et déterminée, apte à tourner le dos à ceux et celles qui se dressent sur son chemin. C'est le cas de Joyeuse, une femme proche d'elle mais qui rate un examen d'Art. Sereine mène un mouvement qui pousse à ostraciser Joyeuse : « on n'avait pas l'impression qu'elle avait échoué à un examen, mais plutôt qu'elle avait comme un acte abject et répugnant pour lequel il n'était pas de pardon ».

Galen se fait éliminer par Vérité. Le clan d'Art a besoin d'un nouveau leader et c'est Sereine qui endosse ce rôle. On peut supposer qu'elle est charismatique, qu'elle exerce une influence sur les autres. Fitz nous apprend que « de tous les membres du clan de maître d'Art, elle était désormais le plus puissant (…) en l'absence d'un maître d'Art, Sereine avait hérité d'une bonne part de la position de Galen au château ; elle avait également repris à son compte, et avec enthousiasme, la haine que me vouait Galen ». On note que Galen a repris les traits de celui qui la tourmentait et la méprisait. Cela trouve sans doute son origine dans les mois où elle a été membre du clan d'Art de Galen, où elle a supporté toutes ses vilenies pour obtenir son approbation.

Sereine reprend la haine de Galen envers Fitz. Elle le menace, elle l'espionne. Elle l'insulte en lui disant que « tu n'es pas un homme. Un jour, tout le monde le saura ». Sereine fait sienne l'aversion pour la magie des bêtes (le Vif). Elle veut dénoncer la pratique de la magie de Fitz, une certaine forme de perversité.

Fitz n'est pas le seul à subir l'attitude de Fitz. Les petites gens craignent également Sereine : « les serviteurs parlaient d'elle à présent avec la même appréhension et la même aversion qu'ils réservaient autrefois à Galen ».

Il faut également placer la vie de Sereine dans le contexte historique. Royal gagne en importance et devient en quelque sorte le Roi des Six-Duchés. Subtil est un vieillard sans forces et sans énergie, sans volonté. Kettricken n'est qu'une étrangère. Vérité s'est lancé dans sa quête des Anciens. Le clan d'Art mené par Sereine répond à Royal. Sereine se sent donc munie d'une sorte d'impunité. Elle considère qu'elle peut agir sans craindre de conséquences. Elle fouille la chambre de Fitz et elle l'harcèle (« Sereine et Justin se mirent à me hanter, j'avais conscience de leur présence, souvent physiquement, mais aussi dans les attouchements d'Art aux limites de mon esprit »).

Sereine connaît une fin tragique. Elle est tuée par Fitz alors qu'elle est en train de siphonner les forces du vieux Subtil. Elle a sous-estimé Fitz, sa sauvagerie. Elle s'est tenue à découvert, sans protection et a payé le prix de cette erreur en y laissant sa vie. Fitz assassine Sereine devant un bon nombre de témoins : « je tirai la tête de Sereine en arrière et passai la lame du couteau du roi sur sa gorge offerte ; elle eut un soubresaut et je la laissai tomber par terre ». Si le geste de Fitz peut paraître brutal, il est motivé par une raison bien précise. Pour Fitz, c'est un acte justifié : il veut venger Subtil (« ce n'est pas moi qui ai tué le roi (…) ce sont Justine et Sereine »). Fitz est donc convaincu d'avoir appliqué la justice royale sur Sereine. Il se justifiera d'ailleurs de ça auprès de Burrich : « et ce que Romarin n'a pu apprendre, Justin et Sereine l'ont entendu : ils vampirisaient le roi, ils le saignaient de sa force d'Art et ils interceptaient la moindre pensée qu'il échangeait avec Vérité ». Cette affirmation montre aussi que Fitz a sous-estimé Sereine et ses capacités.

dimanche 19 mars 2023

L'histoire de Rolf le Noir

Après la prise de pouvoir de Royal, les choses se compliquent pour les gens doués de la magie du Lignage (ou du Vif). Ils subissent le courroux d'un homme qui n'a jamais pu ou su dépasser sa rancune envers Fitz. Ils sont donc les victimes de la paranoïa de Royal ancrée à une haine bien ancrée de la magie du Vif dans la société. C'est pour cela que, la première fois que l'on rencontre Rolf le Noir, personne ne réagit alors qu'il se fait battre par des soldats en pleine rue. L'homme a simplement un peu trop bu et est roué de coups (« Rolf le Noir a été puni et payé une amende pour acte de trahison : s'être moqué du roi. Que ce soit un exemple pour tous »). Fitz assiste à la scène : ce qui le marque le plus est quelque chose qui émane de l'homme, une sensation, une impression. C'est quelque chose qu'il a rarement rencontré et qui le pousse à aider : « il croisa mon regard et je lus dans ses yeux une détresse et une supplication sourde : c'était celui d'un animal qui souffre ».

Pour Fitz, c'est la première réelle rencontre avec quelqu'un doué du Lignage (ou du Vif) et qui l'assume. Burrich avait toujours nié ça, de façon assez absurde. Rolf en parle ouvertement, d'autant plus qu'il vit intégré dans une petite communauté de gens doués de cette magie. Il offre à Fitz une nouvelle perspective sur sa magie, notamment la façon dont il a rencontré son ourse. Il ne semble pas y avoir une approche standard pour rencontrer son animal. Fitz a trouvé Oeil-de-Nuit alors qu'il arpentait les rues de Castelcerf sous la colère et sans réellement chercher un compagnon ; Rolf, lui, semble s'être lancé dans une quête (« nous nous sommes sondé mutuellement, nous avons trouvé la confiance l'un chez l'autre, et, ma foi, nous voici ensemble sept ans plus tard »). Ceci dit, Rolf a un avis négatif et tranché sur la façon dont Fitz a trouvé un compagnon. Il juge son attitude irresponsable car il s'exclame que « vous vous êtes lié enfant ? Pardonnez-moi, mais c'est de la perversion ; c'est comme si on mariait une petite fille à un homme fait ».

A sa façon, Rolf se prend d'affection pour Fitz. Il ne le fait pas avec des gestes tendres et affectueux, il est bourru et sincère, très direct dans sa façon de parler. Une autre preuve est qu'il accepte de partager son savoir et ses connaissances avec le jeune homme. Il aborde avec Fitz des choses dont il n'a même pas conscience, notamment dans sa façon de communiquer. Ayant grandi à Castelcerf, Fitz a croisé très peu de gens adeptes de cette magie, et mis à part avec Burrich, il a dû très peu se cacher dans son utilisation. Rolf le rappelle à l'ordre : « quand vous parlez entre vous, tous les deux, pour quelqu'un du lignage, c'est comme si vous hurliez pour vous faire entendre par-dessus le vacarme d'une carriole de rémouleur ». Le ton du conseil peut être rude mais il est utile. Il sera d'autant plus utile pour Fitz dans la suite lorsqu'il sera poursuivi par des gens du Vif corrompus par l'argent de Royal. En réalité, si Rolf se comporte comme ça avec Fitz, c'est parce qu'il a remarqué en lui quelque chose d'unique. Il parle même d'un ton bienveillant (« vous n'êtes pas un homme ordinaire ; les autres s'imaginent avoir un droit sur toutes les bêtes, le droit de les chasser, de les manger, de les asservir et de gouverner leur vie. Vous, vous savez que vous n'avez aucun droit à cette autorité »). D'ailleurs, on est témoin plus tard de cette estime qu'il a pour Fitz ; c'est Rolf le Noir qui prévient que certains du Lignage ont trahi, c'est lui qui envoie à Fitz un animal (le légendaire Petit-Furet) pour le prévenir (« j'ignorais comment Rolf le Noir avait intercédé en ma faveur auprès du lignage. Depuis mon départ de gué-de-Négoce, je craignais que tous ceux du Vif que je rencontrerais ne fussent mes ennemis »).

Après avoir permis à Vérité de sauver les Six-Duchés, Fitz a enfin du temps pour lui. Il se retire des affaires royales et parcourt le monde (Terrilville, Chalcède, le désert des Pluies) et les duchés. Il retourne voir Rolf afin d'approfondir sa connaissance de sa magie. Il le fait volontairement, sans réelle crainte d'être trahi. C'est un signe de confiance de la part de Fitz envers Rolf le Noir. Fitz, élevé dans la culture du secret, ose potentiellement livrer le sien (« j'étais démuni de ce que ces gens savaient ou non de moi. Oeil-de-Nuit et moi avions besoin de leur science ; eux seuls étaient en mesure de nous enseigner ce qu'il nous fallait apprendre »). Fitz apprend et il rencontre un enseignant aussi dur et sec que ceux qu'il a connus (Burrich, Umbre ou Galen). Rolf ne fait aucun effort pour être apprécié ; on lit que « Rolf m'a enseigné les rudiments de la courtoisie entre les gens du lignage, mais sa pédagogie n'avait rien d'aimable ; il était aussi prompt à la correction après que nous ayons pris conscience de nos erreurs qu'avant ».

Fitz étant Fitz, un homme têtu et avec un assez mauvais caractère, il a parfois du mal à supporter Rolf. Ce n'est pas le cas du loup et Fitz suppose que c'est « peut-être parce qu'il était plus sensible au sens de la hiérarchie telle qu'elle existe dans une meute ».

Rolf le Noir juge sévèrement la nature du lien entre Fitz et Oeil-de-Nuit. Il leur explique qu'ils doivent changer, que leur relation est déséquilibrée. Ils prennent de gros risques en étant si proches l'un de l'autre (« à ses yeux, Oeil-de-Nuit était trop humanisé tandis qu'il voyait trop peu de loup en moi ; dans le même temps, il nous reprochait l’entre-tissage trop serré de nos esprits (…) il avait fait comprendre à Oeil-de-Nuit que chacun a besoin d'intimité, de solitude »). Le loup assimile mieux les choses que l'humain, il « avait appris la leçon plus vite et mieux que moi : quand il le désirait, il était capable de disparaître complètement à mes sens ».

Si Rolf est si vindicatif, ce n'est pas sans raison. Il a vu comment la magie peut gâcher la vie d'un animal si elle mal utilisée, si elle est utilisée de façon égoïste. Il leur montre Delayna, une biche qui accueille l'esprit d'une femme morte (son ancienne compagne du Lignage). Mais, malheureusement, l'esprit de la femme a pris le dessus sur celui de l'animal et elle prive la biche de tous les besoins (accouplement par exemple) de son espèce. Selon Rolf, c'est une attitude déplorable et abjecte. Il est tellement révolté qu'il comprend ceux qui brûlent et découpent les gens du Lignage (« c'est elle qui les incite à nous pendre et à nous brûler au-dessus de l'eau ! Elle n'a que ce qu'elle mérite ! ») Il adresse alors une mise en garde à Fitz (« quelqu'un qui n'a pas d'éducation peut commettre une mauvaise action ; mais, une fois qu'il appris, il n'a aucune excuse s'il recommence. Aucune »). On peut se demander s'il sait réellement ce qui est arrivé à Fitz après que Royal le tue.

On peut aussi tirer de cet exemple la conception des choses de Rolf. Il trouve les humains peu fiables, égoïstes, toujours insatisfaits. Fitz rappelle son avis : « comme Rolf le Noir me l'avait un jour démontré, une grande partie du malheur des hommes provenait des espoirs qu'ils nourrissaient ; il allait de soi, pour moi en tant qu'humain que je pouvais m'abriter au chaud et au sec quand bon me semblait. Les animaux n'entretiennent pas de telles croyances. Il pleuvait ; et alors ? ».

Rolf est un homme atypique. Il sort du lot, il est un individu très rarement rencontré. Fitz le compare même à Vérité en train de sculpter son dragon d'Art et de pierre : « je me rappelais la dernière fois où je m'étais retrouvé face à un tel phénomène : c'était quand j'avais rencontré Rolf et son ourse ; ils partageaient le même flux de vie ». Étant un homme qui sort de l'ordinaire, il intéresse forcément les gens influents. Umbre, en tant que conseiller de la reine Kettricken, en fait partie. La vieille araignée aime surveiller tous les gens qui comptent : « tu avais parlé de lui à la reine, et je t'avais entendu prononcer son nom auparavant (…) je le savais important, et je garde toujours un œil sur les gens importants ». D'ailleurs, c'est Umbre qui nous apprend ce qu'il est devenu : « il est mort il y a trois ans ; la fièvre l'a pris et son agonie n'a pas été longue ».


mardi 29 mars 2022

L'histoire de Dwalia

Les romans du Fou et de l’Assassin concluent les aventures des personnages que nous avons suivi dans l’Assassin royal, les Aventuriers de la mer ou les Cités des Anciens. S’ils font apparaître des personnages déjà connus, ce n’est pas le cas de tous. Ainsi, Fitz et Molly ont un nouvel enfant, Abeille. Celle-ci sera au centre des événements lorsqu’elle se fera capturer par un groupe de mercenaires de Chalcède, mené par Dwalia. Dwalia, qui a connu le Fou à Clerres, obéit aux Quatre et a pour mission de remettre l’histoire dans le bon chemin. Pour cela, elle cherche le fils inattendu, traque le Fou. Avec Dwalia, nous découvrons une nouvelle culture basée sur l’obéissance, la torture et l’exploitation des renseignements et des rêves ; c’est un monde où tout doit favoriser l’opulence et le pouvoir des Quatre. Nous comprenons également que ces individus ont tout fait pour chasser les Anciens et les Dragons, et que leur retour ne les ravit pas.

Dwalia terrorise Abeille après l’avoir enlevée, elle lui fait peur, Abeille la craint. Pour comprendre Dwalia, il faut savoir qui elle est et ce qui la motive. Pour cela, on peut s’appuyer sur les dires du Fou qui connaît bien Clerres et son mode de fonctionnement. Il nous apprend que « c’est une Lingstra, c’est-à-dire une sorte d’émissaire, on la dépêche ici ou là pour chercher des renseignements, ou donner un coup de pouce aux événements pour leur faire suivre la direction décidée par les Serviteurs ». On retrouve bien là le côté manipulation. Le Fou prévient Fitz, il ne faut avoir aucune pitié pour Dwalia, elle n’est pas qu’un outil, elle a conscience de ce qu’elle fait et elle y prend grand plaisir. Les gens de Clerres savent qu’ils sont égoïstes, que toutes leurs actions ont pour but de satisfaire leurs intérêts et tant pis si d’autres doivent grandement en souffrir : « si tu tombes sur ceux qui ont enlevé Abeille (…) ceux qui ont conçu ce plan, les luriks et Dwalia, ils te paraîtront peut-être bienveillants, jeunes, mal conseillés (…) Ne t’y fie pas, ne les écoute pas ; n’aie aucune compassion, aucune pitié (…) chacun d’eux a été témoin de ce que les Serviteurs font à leurs semblables ; et chacun d’eux a choisi de servir plutôt que de les défier ». Il n’y a pas d’innocents à Clerres, ce ne sont pas des gens forgisés. C’est Abeille qui nous fournit quelques renseignements supplémentaires en pénétrant l’esprit d’un de ses gardes. Elle y lit que Dwalia « était jadis respectée en tant que servante à la disposition d’une Blanche hautement considérée ; elle avait vu sa maîtresse envoyée accomplir de grandes choses dans le monde. Mais lorsque la femme avait échoué et chu, la fortune de Dwalia avait péri avec elle ». Cette Blanche est la Femme Pâle (ou Ilistore) et c’est bien entendu les actions du Fou et du Fitz qui ont contrarié ses plans. Il y a donc un aspect personnel aux actions de Dwalia, elle veut se venger du tort causé par le faux Prophète Blanc et son catalyseur.

Dwalia aimait sans aucun doute Ilistore, elle avait lié son destin à elle. Reppin, un garde de Clerres, dit de ne pas oublier que « Dwalia a servi Ilistore pendant des années et qu’elle le vénérait ; elle affirmait toujours qu’à son retour Ilistore la porterait au pinacle ». Il y a donc à la fois un sentiment affectif et la promesse d’une ascension dans la hiérarchie. Dwalia n’a absolument pas digéré la mort de la Femme Pâle à Aslevjal et cela lui fait parler sans discernement aux Quatre (« Disparus notre Femme Pâle, notre belle Ilistore et Kebal Paincru ») ; cela lui causera d’ailleurs des soucis. Elle s’en veut de ne pas l’avoir accompagnée mais elle devait obéir aux ordres. On le lui a interdit et depuis elle n’a que des regrets (« je t’ai suppliée de me laisser partir avec Ilistore pour la protéger (…) elle est morte de façon horrible, seule, brisée, glacée »).

Dwalia accuse donc le Fou de la mort de sa chère Ilistore. Le contentieux remonte à bien avant. Elle reproche au Fou (Bien-Aimé) de ne pas savoir rester à sa place, d’être parti dans les Six-Duchés, loin au nord, pour modifier l’histoire. Elle rumine : « tout est sa faute. C’est à cause de lui que nous en sommes là. Il ne se satisfait pas du rôle qu’on lui avait donné ». Heureusement pour elle, après avoir permis de sauver Glasfeu, le Fou décide de retourner à Clerres avec l’espoir fou de changer les choses là-bas. C’est une mauvaise décision car il tombe sur Dwalia qui le torture, le frappe, l’insulte, le rabaisse («  ça m’était égal qu’il réponde ou non ! Je l’interrogeais, et il hurlait ; alors je serrais de nouveau »). Cela a été efficace car même Fitz, son plus proche ami, n’a pu le reconnaître tant il était changé.

Lorsque Dwalia décide d’enlever le fils inattendu (Abeille selon elle), elle embauche des mercenaires de Chalcède. Mais, la cohabitation n’est pas facile avec ces gens qui n’ont aucun respect pour les femmes. Ellik, le chef du groupe de mercenaires, est rapidement menaçant (« tes jolis cheveux blancs pourrait bien me rapporter plus que tes servantes exsangues et tes hommes débiles »). Ellik et ses hommes ont violé des femmes à Flétribois. Ce sont aussi des hommes capables de chasser et se procurer de la viande : la bonne odeur donne de la viande qui cuit donne envie à Abeille et à d’autres de leur demander de quoi se nourrir. Dwalia les met en garde : « une part de cette viande nous reviendrait à un prix qu’aucun d’entre nous n’est prêt à payer ».

Ellik et Dwalia se disputent le leadership au sein du groupe. La femme de Clerres a un avantage grâce à la magie de Vindeliar qui leur permet de se déplacer librement et secrètement dans les Six-Duchés. Mais, Ellik montre les dents : « il est encore plus utile qu’une femme prête à se faire violer ».

Plus tard, Fitz parvient à capturer un chalcédien et l’interroge. Cela nous apprend que Dwalia a été la source de bien des fantasmes et été proche d’être violée : «  je n’ai pas pu m’empêcher de rire en la voyant se débattre entre eux, avec ses gros seins et son ventre rond qui dansaient comme de la gelée. Je lui dis que je pensais pouvoir lui prouver que nous étions bien des hommes. Nous avons commencé à la déshabiller et alors... » Ce qui sauve Dwalia (et pas la pauvre Odessa, déjà violée) est la peur de Vindeliar qui irradie sur tous. Eux voyaient Vindeliar comme un jeune homme puceau, ils ne se rendent pas compte qu’à ce stade du récit, il n’est qu’une créature exploitée par Dwalia. Ils ne peuvent pas non plus savoir qu’Odessa est la sœur de Vindeliar…

Malgré tout, Dwalia devra quand même donner son corps pour arriver à Clerres. Quand il faut franchir la mer, le petit groupe embarque à bord d’un bateau et Vindeliar implante dans l’esprit du capitaine que Dwalia est la plus belle femme au monde. Il la met donc dans son lit et lui fait l’amour à tout instant (« les moments où le capitaine Dorfel s’occupait de Dwalia étaient les plus tranquilles de mon existence limitée. Elle poussait à présent de petits cris aigus, à peine audibles à travers le solide panneau de bois »).

De retour à Clerres, convaincue d’avoir ramené le fils inattendu, tout ne se passe pas comme prévu pour Dwalia. On peut déjà douter du fait qu’Abeille soit bien le fils inattendu : ne serait-ce pas plutôt Fitz ? Surtout, elle prend une volée de reproches de la part des Quatre (Capra, Coultrie, Symphe et Fellodi). Capra est claire en pointant du doigt que la mission de Dwalia était avant tout personnelle et intéressée (« oh, certes, tu as manipulé les événements, mais ta petite vengeance nous a projetés dans une situation très dangereuse »). On ne peut être que d’accord avec ce que dit Capra car l’enlèvement de la fille de Fitz a créé une alliance à l’autre bout du monde : des forces des Six-Duchés (Fitz, Lant par exemple) se sont alliés à des Dragons, des vivenefs, des Marchands (Brashen, Althéa), des Anciens (Kanaï) pour détruire Clerres et récupérer Abeille si possible. Et les Quatre comme Dwalia sous-estiment Abeille et sa capacité de nuisance et de dégâts : ils le paieront chèrement.

Dwalia fait donc son rapport et elle emploie un ton colérique et hautain. Cela déplaît aux Quatre qui décident de la punir : « ce ne furent pas dix coups de fouet, mais quarante, dix décrétés par chacun des Quatre (…) Avant qu’ils eussent fini, les lanières frappaient sa chair à vif et faisaient jaillir des gouttes de sang ». Dwalia sera tuée par Abeille grâce à l’Art. Même morte, son cadavre et son corps ne connaîtront pas la paix (« Ferb et moi, on a eu l’honneur de balancer Dwalia dans la fosse, et Ferb lui a pissé dessus. Cette vieille garce était plus jolie morte »). Cela montre bien que Dwalia était très peu respectée à Clerres : on ne note aucun enthousiasme à son retour de mission de longs mois après son départ, on ne cesse de lui répéter toutes les pertes.

Car Dwalia est antipathique. Elle a livré à la mort et au viol des dizaines de gens simplement pour enlever Abeille. Elle a souvent battu sa captive (« Dwalia avait laissé sa marque sur moi : par temps froid et humide, ma pommette gauche me faisait souffrir »). Elle n’a montré aucune solidarité envers ses propres compagnons de voyage, laissant par exemple Alaria se faire abuser quand ils sont coincés dans un poteau d’Art à Chalcède : « il n’en a place, alors ne fais pas attention à lui. Il ne peut pas baisser son pantalon, et le tien non plus » ; ce qui n’empêchera pas l’homme de se frotter à Alaria. Notons qu’elle vendra plus tard Alaria contre des places sur un bateau.

dimanche 7 novembre 2021

L'histoire d'Elliania (partie 2)

Elliania est désormais la Reine des Six-Duchés. Devoir a relevé son défi et Glasfeu a posé sa tête sur la pierre d’âtre de sa maison natale. Elle et Devoir ont eu deux enfants, deux princes. Elle vit désormais dans un pays qui lui est étranger tout en tentant de respecter ses coutumes et ses traditions. Comme les autres, il faut qu’elle fasse avec des événements imprévus : le retour des Dragons, mais aussi l’enlèvement de la fille de Fitz, Abeille. Le quotidien n’est pas non plus à minimiser : Elliania est obsédée par l’envie d’avoir une fille et elle est toujours marquée par les atrocités de la Femme Pâle.

La relation entre Devoir et Elliania a d’abord commencé par être un arrangement politique entre deux pays. Puis, leur amour a éclos, grandi puis s’est développé en quelque chose de sincère. Ils ont ensemble fait face à la cruauté de la Femme Pâle. Devoir connaît bien sa femme, il a appris à s’intéresser à sa culture. Ses paroles ont donc un poids certain et nous offrent dès le début des romans du Fou et de l’assassin un bon aperçu de la situation d’Elliania : « sa terre natale lui manque, et aussi la liberté dont elle jouissait en tant que narcheska et qu’elle n’a plus comme reine des Six-Duchés (…) et elle s’irrite de n’avoir pas encore donné de fille à sa Maison des mères (…) elle a fait deux fausses couches ». Elliania vient d’un pays où les femmes ont le pouvoir : on l’a clairement vu quand les gens des Six-Duchés se sont rendus dans les îles d’Outre-Mer. Si Elliania n’a pas de fille, sa lignée ne pourra plus gouverner les îles et laisser la place à une autre.

La question de la fausse couche ou du bébé mort après la naissance n’est pas anodine, elle marque les femmes. Par exemple, Kettricken n’a toujours pas dépassé la mort d’Oblat. Fitz, qui ne va que de temps en temps à Castelcerf, est au courant de la situation. Preuve de la gravité de la situation, des rumeurs lui sont parvenus (« j’avais appris qu’elle ne se laissait plus pousser les cheveux depuis qu’elle avait perdu une fille en bas âge »).

L’intégration d’Elliania à Castelcerf fut assez différente de celle de Kettricken. Alors que l’hostilité régnait pour la Montagnarde (jusqu’à la fameuse chasse aux forgisés) et qu’elle devait faire avec la froideur de Vérité, Elliania est soutenue par son mari. Surtout, elle a des amies, notamment Ortie. Les deux ont dû quitté leur nid natal pour venir dans une ville inconnue ; Crible rapporte à Fitz qu’« il faut comprendre qu’Ortie et la reine Elliania sont devenues très proches au cours des années ; elles ont quasiment le même âge, et toutes deux se sont senties comme des étrangères à leur installation à la cour de Castelcerf ». Il n’est donc pas étonnant de voir ensuite leurs routes se croiser fréquemment : Elliania consent au mariage d’Ortie avec Crible, elle révèle à tous la réelle identité d’Ortie (fille de FitzChevalerie Loinvoyant) et nomme la fille d’Ortie et Crible (« la reine Elliania est ravie ; elle a demandé le privilège de la nommer, et Crible et moi avons été d’accord. Espérance, elle s’appelle Espérance »).

Elliania s’intéresse à l’histoire des Six-Duchés, notamment des femmes qui ont été reines (Devoir : « Elliania me prêtera main-forte ; elle connaît nos bibliothèques aussi bien que moi »). On voit bien là l’influence de son éducation et de son passé qui accordent une grande place aux femmes et à leur leadership. Crible explique ainsi à Fitz que les Outrîliens ont un proverbe : « chaque mère reconnaît son enfant ». Autrement dit, c’est la femme qui est charge de l’enfant et lui donne son identité. Ainsi, pour Fitz, cela veut dire que « selon la généalogie d’Elliania, vous êtes le fils de Patience ».

Mais, ce qui marque Elliania, c’est la colère, une colère qui ne l’a pas quittée depuis que sa sœur, Kossi, a été enlevée par la Femme Pâle et qui a été ravivée quand Fitz et les autres sont parvenues à la délivrer. Kossi ne peut pas avoir d’enfant : Crible, décidément au courant de beaucoup de choses grâce à Ortie,précise qu’elle est « une femme fragile comme une brindille desséchée, et elle manifeste une aversion marquée pour les hommes ». Elliania n’en veut pas qu’à la Femme Pâle, elle en veut au destin qui l’a rendue seul responsable de l’avenir de sa lignée.

Elliania se sent responsable et concernée par le sort de chaque fille de sa famille élargie. Quand Abeille est enlevée, la famille Loinvoyant et les enfants de Molly ainsi que Heur se réunissent au château pour discuter de la situation. La réaction d’Elliania est claire et montre clairement sa détresse. Elle ne joue pas la comédie, elle est réellement marquée par ce qui se passe (« elle brandit sa couronne comme si elle allait la jeter à terre ; Fortuné lui saisit le bras, et elle ne se débattit pas : elle se laissa tomber au sol, entourée du tissu de sa robe royale, puis enfouit son visage dans ses mains »). Ses paroles sont claires : « nous avons perdu une enfant ; une petite fille ! Une Loinvoyant ! Disparue tout comme ma petite sœur a disparu pendant des années. Sommes-nous obligés de revivre ce supplice ? L’ignorance de ce qu’elle devenue, la douleur dissimulée. » La perte d’Abeille réveille en elle des souvenirs douloureux mais cette fois-ci, elle peut compter sur le soutien de proches et la possibilité d’extérioriser ce qu’elle ressent. Elle ne subit pas la menace de la Femme Pâle qui la contraignait à tout garder en elle.

Dès lors, c’est une succession de moments où on voit éclater sa colère et son esprit de vengeance. Elle hurle qu’il faut « les traquer et les tuer ! Les tuer comme des cochons qui couinent devant le boucher ! » Bien entendu, Devoir tente de modérer ses propos. Elliania est même prête à solliciter les forces de sa terre natale pour aller guerroyer à Clerres : « je vous donne mon fils. Il vous accompagnera pour venger cette insulte mortelle, cette perte terrible pour notre maison des mères ! J’enverrai un message à ma mère la narcheska et à ma sœur Kossi et elles rassembleront les hommes du clan du Narval pour se joindre à vous . » L’offre est poliment refusée par Fitz. Elliania lui adresse alors une dernière requête qui trouble Fitz (et c’est un bon indicateur, lui qui a vu tant de choses) : « Elliania me tendit un mouchoir en me demandant de le tremper dans le sang de mes adversaires afin qu’elle pût l’enfouit dans la terre de sa maison des mères et que l’âme de ceux que j’avais tués ne connût jamais la paix. Elle me parut un peu exaltée. »

Enfin, une autre situation montre que Elliania ne réagit pas uniquement comme ça parce que c’est une fille de sa famille. Quand Lourd est moqué par des soldats lors du voyage retour de Flétribois à Castelcerf, après l’enlèvement d’Abeille, elle s’emporte également à juste titre contre le comportement des soldats des Six-Duchés. Elle réclame une sanction exemplaire (« dissoudre leur compagnie, faire donner le fouet à ceux qui ont maltraité Lourd, les bannir à jamais de Cerf ») tout en ne perdant pas de vue la chaîne de commandement. C’est un Lant mal à l’aise qui prend le blâme. Elle lui reproche de n’avoir rien fait, d’avoir permis par sa passivité les abus : « Messire, avez vous à un moment ou à un autre clairement réprouvé leur mauvais comportement ? »

Colérique, passionnée, Elliania est juste. Elle est une femme différente des autres reines ou cheffes de clan (et familles) que nous avons suivies. Elle n’a pas le sens du calcul de Ronica, elle n’a pas la résilience physique de Kettricken. Comme tant d’autres, elle a subi son lot d’épreuves et elles lui ont permis de s’affirmer.


dimanche 26 septembre 2021

L'histoire de Malta (partie 2)

Les choses vont mal pour Malta à Terrilville. Elle se sent prisonnière auprès des parents qui lui restent (Ronica et Keffria) et son père donne très peu de nouvelles. Courtisée par Trell et Reyn, elle oscille entre l’un et l’autre sans vouloir réellement décider. C’est là qu’intervient un personnage majeur qui va tout basculer : Tintaglia. Bien qu’encore captive dans son cocon, Tintaglia a une capacité majeure, elle peut parler aux humains en pénétrant leurs rêves. Elle va d’abord se tourner vers Reyn puis Malta en se rendant compte que l’homme est intéressé par la jeune femme. C’est lors d’un moment d’évasion nocturne que Tintaglia et Malta font connaissance : « c’est un rêve. Je suis en sécurité dans mon lit. Je n’ai qu’à me réveiller tout de suite. Réveille-toi. » Si Tintaglia parle avec Malta, c’est uniquement par intérêt. Elle désire que Malta la délivre de son cocon. Après quelques péripéties (des effondrements, un tremblement de terre), Tintaglia est libérée et parcourt à nouveau les ciels et les mers. Mais, Malta est perdue ; Reyn va alors voir la dragonne pour lui demander de l’aide. En colère, alcoolisé ou plein de désespoir, il accuse la dragonne d’avoir tué Malta. Il refuse de croire Tintaglia qui lui affirme à plusieurs reprises que Malta est bien vivante, qu’elle le sent en elle (« nous avons été liés un certain temps, comme tu le sais, Reyn Khuprus. En conséquence, je conserve une certaine conscience d’elle »).

On peut presque penser que Tintaglia a une certaine affection pour Malta. Elle n’a pas que partager des souvenirs des Anciens avec la jeune femme, elle la conseille. C’est elle qui lui dit comment se comporter avec Reyn, c’est elle qui tente de la convaincre que les femmes valent mieux que les hommes. Son ton est clair et péremptoire : « Ne dis pas de sottises ! Il n’est qu’un homme. Toi et moi, nous sommes des reines. Nous sommes destinés à dominer nos mâles. C’est l’équilibre du monde. Réfléchis-y. Tu sais très bien comment obtenir ce que tu veux. » Malta et Reyn affronteront un bon nombre d’événements ensemble et y trouveront un lien fort, l’amour. Fortement influencés par Tintaglia, ils auront également des changements physiques sur leur corps. Pour Malta, c’est principalement une crête, une sorte de récompense pour ce qu’elle a fait. A nouveau, Tintaglia est très franche et montre également que Malta est plus qu’une humaine à ses yeux (« avance dans la lumière petite sœur, que je te voie (…) je vois que tu as été bien récompensée pour la part que tu as prise à ma délivrance, jeune reine. Une crête écarlate. Tu en tireras beaucoup de plaisir »). C’est à nouveau une réflexion liée à la féminité de Malta.

La suite pour Malta se déroule dans les Cités des Anciens. Son monde continue de subir de grands bouleversements. Elle est la Reine des nouveaux Anciens et, avec son frère Selden Vestrit, la porte-parole officieuse des dragons. Elle est celle qui doit négocier avec les Marchands pour ce qu’ont besoin Tintaglia et les serpents. Mais, loin dans le Nord, les gens des Six-Duchés ont trouvé un autre dragon, un mâle, et Tintaglia s’est tournée vers lui pour s’accoupler. Malta est donc abandonnée. Malgré tout, il y a des décisions à prendre. Les Marchands, en ayant assez de payer pour nourrir les dragons, décident de les envoyer à la recherche de Kelsingra. Cela attire un bon nombre de curieux, comme Alise. Alise est la fille d’un Marchand et est dans un mariage triste. Passionnée par les dragons, elle offre son soutien aux gardiens chargés de s’occuper des créatures incapables. Elle a également conscience que la situation de Malta est précaire ; elle s’interroge : « qu’adviendrait-il de Malta, de Selden et de Reyn maintenant que Tintaglia avait abandonné les nouveaux Anciens tout comme elle avait abandonné les nouveaux dragons ? » Quand Malta s’adresse à Alise, on sent cette peur dans ses propos. Alise était convaincue que la jeune femme parlerait très positivement des dragons, ce n’est pas le cas. Elle lui affirme qu’il ne faut pas faire confiance aux dragons (« ne les croyez pas particulièrement nobles ou plus moraux que les hommes, car c’est faux. Ils sont comme nous, en plus grand et en plus fort »). Malta a vu ce que Tintaglia a fait, a entendu son discours égoïste parfois. Surtout, elle a fréquenté Reyn de très près et ce dernier n’a pas des paroles très positives. En outre, elle sait que Tintaglia, à cause de sa nature, se moque du sort des humains : elle a une conception bien différente du temps, de la possession.

Le monde voit revenir les dragons. Ils pullulent sur ce qu’on appelle les Six-Duchés, Terrilville, Chalcède et tout ce qu’il y a autour. Quand on revoit Tintaglia, c’est lorsque Fitz fait étape à Kelsingra dans son chemin pour retrouver sa fille, Abeille. Là, il fait la rencontre de Malta. Dans son imaginaire, c’est la Reine des Anciens et quand il lui parle, c’est avec déférence et respect. Cela est d’autant plus accentué quand Tintaglia décide de repasser par Kelsingra. Malta et Reyn ont eu un enfant, Phron, qui a subi des malformations. Il respire mal, a du mal à se mouvoir et c’est la conséquence de la proximité des dragons. Ils espèrent que Tintaglia les aide mais elle est assez indifférente. C’est Fitz, grâce à l’Art, qui le soigne. Tintaglia débarque donc à Kelsingra et les gens présents hésitent entre attitude réservée, peur et contemplation. Malta, elle, se dresse face à la dragonne. Fitz les regarde, « l’expression de Malta était plus réservée, voire fermée, quand elle descendit les marches pour s’arrêter, minuscule, devant la dragonne. Deux reines face à face, songeai-je malgré moi, en dépit de la différence de taille ». Si Fitz pense avec des termes élogieux, c’est que ça compte, lui qui a fréquenté son lot de reines impressionnantes (Patience, Kettricken, Elliania).

La relation de Malta avec les membres de sa famille a loin d’avoir été simple. Celle avec Althéa est à ce sens assez révélatrice. D’abord moqueuse et insultante (« Malta n’avait pas l’intention de devenir rassise comme sa mère vieillie avant l’âge, ni hommasse comme ce cheval échappé de tante Althéa »), elle finit par respecter sa tante. Elle est à la fois et surprise et contente de la retrouver lors de la fin des Aventuriers de la Mer. Althéa avait une bien piètre opinion de sa fille, elle la considérait comme une fillette gâtée et impertinente. C’est pour ça que quand elle parle assez positivement de Malta, on prend ses paroles très au sérieux : « Malta est exceptionnellement grande pour une femme de ma famille, et plus belle aussi, d’une façon étrangère à la beauté humaine. Quand elle se présente sans cape ni voile, elle m’évoque une statue qui aurait pris vie, incrustée de pierres précieuses. D’après Tintaglia, ils jouiront put-être d’une vie existence beaucoup plus longue que celles des humains ordinaire, mais Malta reste Malta néanmoins ».

Le Fou, que Malta a connu sous le personnage d’Ambre, nous donne peut-être la description la plus honnête de Malta. Il dit que c’est « peut-être la jeune femme la plus exaspérante que j’aie jamais croisée, mais ravissante ». Il a sans doute raison. Mais ce fut un réel plaisir de la voir faire tourner en bourrique Ronica et Keffria, et de bousculer une famille qui était en train de s’enfoncer.

mardi 25 mai 2021

L'histoire d'Elliania (partie 1)

Les Six-Duchés et les Pirates Rouges se sont fait la guerre. Elle aura laissé des terribles cicatrices : des forgisés, des morts, des villes détruites et la vengeance. Mais, le temps passe et Kettricken a pour projet de rapprocher les deux pays. Cela va donc passer par un mariage entre Elliania et le prince Devoir. Elliania est une narcheska outrilienne, c’est-à-dire qu’elle est la fille aînée d’une famille influente.

C’est le Fou, de passage chez Fitz, qui parle pour la première fois de la jeune femme. Lui qui a beaucoup voyagé ces dernières années est revenue aux Six-Duchés et en a profité pour quérir un bon nombre d’informations sur l’état du monde. Il confirme les intentions de Kettricken : « il paraît qu’elle va donner le prince Devoir comme époux à une narcheska d’Outre-Mer, pour sceller le traité qu’elle propose ». Le projet est osé et ambitieux, beaucoup de duchéens ont de la rancune envers les outriliens, ils n’oublient pas et ne pardonnent pas tout ce qu’ils ont vécu de mal à cause d’eux. Et ce ne sont pas que ces critiques de gens du peuple, mais aussi de gens influents et proches de Kettricken comme Umbre et Laurier. Le maître assassin pense que la Reine veut aller trop vite alors que la veneuse de Kettricken se dit que la Reine devrait chercher une princesse venant d’une grande famille des Six-Duchés.

Mais le gros des critiques envers Elliania concerne son âge, son apparente jeunesse. Ce n’est qu’une gosse comme le soulignent beaucoup de gens. Le Fou (Sire Doré) sous couvert d’un faux état alcoolisé et de son statut d’étranger aborde la question lors d’un dîner chez les Bresinga. Il veut sans doute tester leur loyauté, voir leurs intentions, et quel meilleur moyen que voir s’ils partagent les vues de la Couronne ? Le Fou parle crûment, il est presque insolent en disant qu’« elle sort à peine de l’enfance. Elle a quoi ? Onze ans ? C’est une gamine ! Elle est beaucoup trop jeune ». Le principal concerné, Devoir, se dit la même chose (« de quoi vais-je bien pouvoir lui parler ? De poupées ? De broderie ? »). Cependant, c’est un mariage arrangé et il n’a pas son mot à dire. Il devrait peut-être se renseigner sur l’histoire de sa mère et voir à quel point il est difficile de débarquer dans une cour où tout le monde vous pointe du doigt, met en avant votre différence. On reprochait à Kettricken sa grandeur, son teint clair, son franc-parler ; on reproche à Elliania son âge et les méfaits de ses concitoyens. La suite des aventures nous montrera qu’elle a autant souffert des exactions des Pirates Rouges de Kebal Paincru que certains gens des Six-Duchés. Fitz y va également de son appréciation (« La narcheska...je l’ai vue. Ce n’est qu’une enfant »). Il est d’ailleurs étonnant de le voir sous-estimer Elliania, lui aussi n’était qu’un gamin quand on l’a formé au métier d’assassin : il doit savoir que la valeur d’une personne ne se mesure pas à son nombre d’années. Umbre lui répond alors, via un euphémisme, que « c’est une reine en bourgeon ». La formulation est déjà plus délicate.

Elliania arrive donc au château de Castelcerf. Elle n’est pas non plus très enthousiaste, elle a des critiques négatives envers les Six-Duchés. C’est totalement différent de sa terre natale, c’est une autre culture, les gens n’ont rien à voir avec les outriliens. Il faut préciser que les îles d’ Outre-Mer forment une société matriarcale. Elliania supporte mal la séparation avec les siennes, sa mère et les autres (on verra par la suite que les raisons sont un peu plus complexes). Elle affirme que « ce prince va m’arracher à la lignée de nos mères comme une branche à un arbre, et je vais me dessécher ici et devenir toute fragile jusqu’à ce que je me casse en petits morceaux ». Kettricken avait déjà eu ce genre de remarques : contrairement aux Montagnes et aux îles d’ Outre-Mer, on demande aux femmes nobles des Six-Duchés d’être belle en toute occasion, de ne pas se livrer à des activités trop physiques. Elles sont là pour faire des enfants. Notons que la guerre qui vient de se dérouler va peut-être changer les mentalités : Kettricken a traversé les duchés pour retrouver son mari, Félicité et Célérité ont lutté contre les Pirates, Dame Grâce s’est affirmée. 

La situation d’Elliania est compliquée, elle n’est pas libre de ses choix ; elle est sous l’influence d’Henja (une servante) et plus encore de la Femme Pâle qui a un moyen de pression : sa mère et sa sœur. Ses tortionnaires se sont rendues compte qu’elle a fait une mauvaise première impression, qu’elle paraît bien trop jeune, pas assez séduisante. Il y a un risque pour que Devoir ne succombe pas à son charme, cela serait contraire à leurs plans. Elles décident donc de rendre Elliania plus attirante : il faut qu’elle montre son corps. Henja lui donne une tenue qu’elle doit porter lors de sa première apparition publique tout en lui disant qu’il y aura des conséquences si elle désobéit (« C’est une robe qui parlera aux hommes des Six-Duchés. Elle la portera (…) Si elle refusait de la mettre, cela représenterait un danger pour la maison de vos mères »).

Devoir et Elliania apprennent à se connaître, sans qu’aucune intimité ne soit possible entre eux deux. Devoir demande à ses proches ce qu’ils pensent de la narcheska. Le bien mal placé Civil lui donne son avis. Il faut préciser que Civil vient d’avoir le cœur brisé. Civil pense que les femmes agissent par intérêt, il dit donc à Devoir de se méfier («Civil n’apprécie guère Elliania ; d’après lui, elle est comme Sydel, la fille qui l’a insulté et qui l’a bafoué : elle cherche seulement un bon parti »). Il faut voir au passage la naïveté de Devoir qui n’a toujours pas compris après son enlèvement (ou fugue) qu’un membre de la famille royale n’était pas libre de ses choix, qu’il a des responsabilités envers sa famille et le Royaume.

Mal conseillé, Devoir commet donc un impair. Il laisse croire à Elliania qu’elle est trop peu intelligente pour maîtriser un jeu, et il se rapproche dangereusement d’une jeune noble (Vanta).  Et, tandis qu’elle fait  patienter Devoir lors d’une sortie à cheval jusqu’à ce que cela en soit humiliant, elle envoie son oncle Peottre mettre les choses au point : « ce n’est plus une enfant selon nos critères (…) dans nos îles, où est la vie est plus âpre que votre terre clémente et hospitalière, nous estimons de mauvaise augure de compter un enfant comme membre d’une famille pendant les douze premiers mois (…) elle a presque le même âge que le prince Devoir ». On retrouve là une différence importante entre les deux pays, c’est aussi une critique assez forte contre les Six-Duchés et leur mode de vie, qui favoriserait l’émergence de gens faibles. 

Lors d’une séance d’espionnage de Fitz, nous en apprenons un peu plus sur Elliania. Le fait qu’elle soit sous emprise, manipulée se confirme. Par une magie inconnue, on fait pression sur elle. Son dos est couvert de tatouage de serpents (sans doute les mêmes serpents qui ne doivent pas éclore selon les gens de Clerres comme on le verra plus tard), des marques imposées par la Femme Pâle. Fitz n’y voit que de la beauté (« elle était torse nue et tatouée de la nuque à la taille (…) l’effet était curieusement superbe, car on avait l’impression que la bête se trouvait emprisonnée sous la peau, semblable à un papillon qui tente de s’échapper de sa chrysalide »). La réalité est ailleurs, c’est un outil de supplice pour la jeune narcheska (« le serpent vert, je crois (…) quand il brûle, c’est si fort que les autres me semblent en feu aussi »).

Dès lors, en colère ou obligée de le faire, Elliania n’a pas d’autre choix qu’imposer un défi à Devoir. Il faut que le prince lui prouve sa valeur, elle veut voir de quel bois il est fait. Elle titille son orgueil et sa fierté en lui demandant de réaliser un exploit (« Apportez-moi la tête de Glasfeu »). Glasfeu est une légende, c’est un dragon endormi. C’est donc un ennemi de ceux qui ne veulent pas voir revenir les dragons. De son côté, Devoir n’est qu’un adolescent qui veut prouver sa valeur, il a en tête les exploits de ses parents : il accepte.