Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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mercredi 15 juillet 2026

La mort des méchants (1)

Dans la série de l’assassin royal, les animaux sont particulièrement mis en valeur. Grâce à la magie du Vif, on est amené à mieux les cerner. Fitz ayant de nombreux liens (de Vif ou non) avec des animaux, ils aident au développement de l’intrigue et ont parfois des rôles importants. Ils aident Fitz à atteindre ses objectifs et ont parfois des morts tragiques. Ainsi, on retiendra les sacrifices de Fouinot ou Martel. Mais, il arrive aussi que ce soient eux qui apportent la mort.


Le roman La Reine solitaire est un roman de mort et de conclusion. Alors que Vérité le dragon vient de s’envoler pour libérer les Six-Duchés, Fitz est aux prises avec les artiseurs et les soldats de Royal qui veulent s’emparer de la caverne. C’est un combat déséquilibré car le bâtard fait face à des attaques physiques et contre son esprit. Lui n’est accompagné que par le loup. Mais, Oeil-de-Nuit se révèle un formidable combattant. Le chasseur est celui qui tue Ronce. Ronce est un artiseur qui a pris grand plaisir à torturer Astérie. C’est quelque chose qui ne peut pas être pardonné. La mort de Ronce est brutale : « Oeil-de-Nuit venait de trancher la grosse veine du cou, et la vie de Ronce s’écoulait en geysers écarlates (…) Le sang gicla comme une fontaine tandis que Ronce ne débattait sans savoir qu’il était mort ». La mort de Ronce n’est pas inutile car elle fournit une réponse à une énigme : comment réveiller les dragons de pierre ? Par le sang et le Vif.

Quelques temps plus tard, une autre mort marquante et attendue survient : celle de Royal. On souhaitait le pire à ce Loinvoyant depuis un long moment. Il y avait même de l’attente que ce soit Fitz qui le tue, en réponse à tout ce qui lui a été infligé. Mais, les choses ont été différentes : il a été tué par un furet. Ce n’est pas si surprenant car Royal paie les conséquences de ses actes : il a mis à mort, persécuté un bon nombre d’utilisateurs du Vif, il en a fait un moyen d’amusement en les faisant se battre contre des forgisés. La mort de Royal a été tout sauf paisible ; elle a été violente, tout à fait inattendue pour lui. Il a été pris dans un moment de faiblesse, où sa garde était baissée (« la sauvage créature qui le déchiqueta dans son lit une nuit laissa des traces sanglantes non seulement sur les draps mais dans toute la chambre, comme si son acte l’avait rendue folle d’exultation »). Le nom de cet animal mérite d’être retenu : il s’agit de Petit-Furet. D’ailleurs, Fitz l’avait rencontrée alors qu’il tentait de tuer Royal. Le furet avait réussi à lui montrer que c’était un piège et à le convaincre de le laisser faire. Fitz avait acquiescé et lui avait offert réconfort, chaleur et bonne chance.


Si durant la guerre contre les Pirates rouges, Fitz a donné la mort à beaucoup de forgisés, il a aussi tué quelques Pirates rouges (« ma hache lui enfonça son casque dans le crâne »). A chaque fois, à chaque mort donnée, ce n’est pas seulement Fitz qui tue, c’est toute la population duchéenne marquée par les exactions des Pirates. C’est un moment où Fitz ne devient que le bras armé d’un peuple qui recherche la vengeance. Lui-même n’en tire aucune gloire même si on peut le remercier pour ce qu’il fait.


Fitz cherche aussi la vengeance. Il n’a pas oublié qu’il a été torturé dans les cachots par l’équipe de Royal. Le peut-il d’ailleurs ? En tout cas, pendant de longues semaines, il en fait des cauchemars. Il se souvient des coups portés, de la douleur et qu’il est mort dans les cachots. Il porte aussi les cicatrices physiques et émotionnelles. Alors, quand il a la chance de se venger d’un de ses tortionnaires, il ne rate pas l’occasion. Pêne meurt dans d’atroces souffrances, empoisonné. Pêne meurt en sachant qu’il va mourir et qu’il n’y a rien à faire contre. Fitz semble en tirer une grande joie : « l’absence soudaine de ma perception de son existence était comme un rayon de soleil sur mon visage ».


Les Pie sont une menace. Ils ont réussi à enlever Devoir, l’héritier de la Couronne. La mission de récupération a poussé Fitz au-delà de ses limites et a même occasionné la mort d’Oeil-de-Nuit. Bien que battus, les Pie ont continué à vouloir saborder le trône. Ils ont espionné les Loinvoyant, menacé des gens comme Laurier ou Civil. On comprend assez vite que Laudevin est un homme dangereux, très dangereux. Le Pie ne vit que pour la confrontation. Pire, il est un homme marqué par ce que Royal a infligé à sa famille. Il a vu la cruauté et il est prêt à imposer la cruauté en réponse. Alors, quand Fitz et lui sont face à face, c’est nécessairement un combat à mort qui les attend, un affrontement violent. Fitz a le dessus (« je pris mon épée à deux mains mains et la plongeai dans sa poitrine »). Ce n’est pas seulement Laudevin que Fitz tue, c’est aussi le lien entre Laudevin et son cheval de Vif (« j’entendis le hennissement de rage d’un cheval de combat y faire écho »). Fitz tue aussi le cheval de Laudevin. La population percevra cela comme un meurtre. Fitz est emprisonné, condamné à une mort certaine. D’une certaine façon, il n’aspire qu’à mourir : la façon dont il s’est lancé dans ce combat tend à le montrer.


Fitz ne tue pas la Femme Pâle, il la laisse vivre. Il pourrait et il devrait pourtant la tuer. La Femme Pâle a fait tant de mal au Fou, son ami le plus important. Elle l’a torturé, elle l’a brisé. Et pourtant, quand l’occasion se présente, quand la Femme Pâle appelle la mort, il la laisse vivre. Ceci dit, à ce stade, elle est une femme pathétique et affaiblie, sans mains et presque folle, perdue dans ses illusions de grandeur. Elle est seule et sans ressources. Fitz l’abandonne dans son triste état. Plus tard, on la trouvera morte (« la Femme Pâle gisait sur la glace (…) Les moignons desséchés et noircis de ses bras me firent songer à des pattes d’insectes »).

lundi 20 janvier 2025

Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les choses, qui met à bas les antagonistes et accomplit, parfois en partie, les prophéties. Et même si Hobb ne traite pas les prophéties comme des choses comme devant absolument se réaliser, elle fait de Fitz le catalyseur, celui que le Prophète de son époque (le Fou) choisit pour mener à bien à ses ambitions.

Fitz, lui, ne se voit pas nécessairement comme un héros. Il faut dire que, dès son enfance, on lui a appris à rester dans l’ombre, à ne pas chercher la gloire, à obéir aux ordres des autres. On martèle à Fitz qu’il n’est qu’un outil.


La bataille de l’île de l’Andouiller oppose les Pirates rouges aux forces des Six-Duchés. Alors qu’il navigue sur le Rurisk, un navire de guerre, Fitz et d’autres font enfin face aux agresseurs venus des Îles d’Outre-mer. Le combat en lui-même n’a rien de glorieux, rien d’ordonné. Pour Fitz, c’est enfin la chance de savourer la vengeance, de faire couler le sang de ceux qui oppriment son peuple. D’ailleurs, Fitz en a conscience ; il sait que le combat est simplement une opportunité d’apaiser un peu de colère : « il n’y avait nulle stratégie, nulle formation, nul plan de bataille, seulement un groupe d’hommes et de femmes à qui s’offrait soudain l’occasion de se venger. C’était plus qu’il n’en fallait ».

La façon dont Fitz perçoit la chose est différente de la façon dont cela est perçu pour le peuple. Avoir défait un équipage de Pirates rouges réveille la fierté populaire. Cela laisse croire que la guerre n’est pas perdue d’avance. C’est une victoire inattendue qui fait beaucoup de bien. Bien entendu, la victoire est célébrée et mise en chanson. Fitz devient un personnage inscrit dans la légende (« j’ai entendu des histoires, et même une chanson, sur ce que j’ai fait ce jour-là. Je ne me rappelle pas avoir poussé de rugissement l’écume à la bouche pendant que je me battais »). Si cette dernière image est sans doute un peu exagérée, on peut voir là le côté terre à terre de Fitz qui l’empêche, à ce moment du récit, d’assumer son statut de héros.

Pourtant, Fitz aurait dû comprendre le besoin d’avoir des héros pour le peuple. C’est une période trouble pour les Six-Duchés et les dirigeants sont incapables de fixer un cap. Kettricken a beau faire ce qu’elle peut, elle n’est qu’une étrangère ; Subtil est vieux et fatigué alors que Vérité se perd dans l’Art. Le peuple a besoin de héros et de belles histoires qui rassemblent, de succès à fêter. C’est ce qu’ils font suite à la bataille : « plus vite que je ne l’aurais cru possible, la nouvelle du combat et de la capture du vaisseau pirate fit le tour de Bourg-de-Castelcerf, il n’y eut bientôt plus une taverne où l’on ne se battit pour nous servir de la bière et entendre nos exploits ».


On a une preuve que Fitz n’assume pas son statut quand il écrit une lettre à sa promise, Célérité. Alors que Subtil lui demande d’écrire de façon positive à la fille du duc de Brondy, le bâtard en est incapable. Il parle froidement de ce qu’il a vécu, il se dévalorise presque. Si certains mettraient en avant leurs prouesses, Fitz ne le peut pas. D’après Célérité et le duc de Brondy, « l’homme qui doit vanter ses mérites sait que personne d’autre ne le fera à sa place ». Toutefois, on peut se dire que Fitz est modeste, qu’il est un héros qui ne s’assume pas. On peut même penser que c’est sa retenue qui le rend héroïque.


C’est Astérie, une ménestrelle à la langue acérée, qui permettra à Fitz de commencer à assumer son statut. 

Astérie fait de la bataille un histoire personnelle. Elle en parle avec passion et remerciement. Sans l’intervention de Fitz, son frère serait mort (« mon frère me l’a racontée et je vous décris tel qu’il vous a vu : comme un héros, vous lui avez sauvé la vie »). On peut trouver la coïncidence forcée et un peu grosse, mais elle a le mérite de pousser Fitz à réfléchir et à quitter son dénigrement perpétuel. Les mots touchent très vite le jeune homme, ont un impact immédiat et marqué : « Héros… Des mots, rien que des mots. Mais j’avais l’impression qu’elle avait percé un abcès, qu’elle m’avait débarrassé du poison qu’il contenait et qu’à présent je pouvais guérir ». Entendre des mots valorisants fait donc du bien à Fitz.


Dans le tome le Poison de la vengeance, Fitz traverse incognito les Six-Duchés afin de rejoindre Vérité dans les Montagnes. Il entend des gens parler de lui. Ils discutent de la nuit où il aurait tué Subtil, de ses motivations, du fait qu’il soit aimé ou non. La bataille de l’île de l’Andouiller est évoquée et on comprend que Fitz a toujours autant de mal à être mis en avant. Il n’arrive pas à assimiler qu’on puisse penser du bien de lui (« j’éprouvais un étrange sentiment d’humiliation à entendre mes actes d’alors décrits comme plein de noblesse et désormais quasi légendaires : bien des combattants rêvent de voir leurs hauts faits chantés dans des ballades, mais, pour ma part, je trouvais l’expérience déplaisante »). Là encore, on peut penser que le conditionnement éducatif de Fitz l’empêche de savourer ce qu’il fait de bien. Il n’est convaincu d’avoir fait que son devoir. Surtout, il n’est qu’un bâtard, pas un prince ou un roi, et il ne mérite aucune lumière.

Fitz n’est plus aimé en Cerf (« c’est une chanson cervienne, vous savez, et on aimait bien le Bâtard en Cerf, à une époque) à cause de son régicide, il reste méprisé en Bauge qui lui a toujours préféré Royal (« les ballades sur le bâtard de Chevalerie ne doivent pas être assez populaires par ici pour me rapporter un sou »). Les réalisations de Fitz ont toujours été mal vues par Royal, le plus jeune fils de Subtil a toujours pris plaisir à réduire Fitz à un personnage quelconque.


Au final, c’est Umbre qui résume parfaitement ce que Fitz peut être pour certains. Il le dit à une époque où Fitz n’est plus Fitz, un enfant de la lignée royale mais Tom Blaireau, un simple domestique au service d’un noble. Umbre lui explique pourquoi Astérie tient tant à raconter son histoire : « renié, rejeté par ton père, tu es pourtant resté fidèle, tu es devenu le héros de la bataille de l’île de l’Andouiller ». Là est tout l’aspect héroïque de Fitz : il n’est pas celui qui cherche la lumière, il est juste un jeune homme qui fait ce qu’il doit faire sans rechercher de récompenses. Un vrai héros.

dimanche 12 mai 2024

Les dragons ne sont pas là pour rigoler

Les différents livres de la saga du Royaume des Anciens sont remplis de sang, de morts et de violence. Fitz est un assassin, Kennit un pirate, il est normal qu’il y ait des victimes. Des esclaves meurent dans des cales de bateaux, des soldats sont tués à la guerre. Les pays se disputent : Chalcède attaque tout ce qui est à sa portée, les Pirates Rouges menacent les côtes des Six-Duchés. 

Et puis tout change dans le tome la Reine Solitaire. Vérité construit son dragon d’Art et de pierre, et même si ce n’est pas un véritable dragon, on a un aperçu de ce qu’ils peuvent faire. Le dragon de Vérité est particulier, il est rempli des souvenirs de Vérité, il a ses motivations. Contrairement aux réels dragons, Vérité a conscience des frontières humaines. Il ne considère pas toutes les terres et toutes les mers comme son territoire légitime. C’est pour ça qu’il ne sème pas la désolation dans les Six-Duchés. Il se réserve pour l’île d’où viennent les Pirates Rouges : « il devait s’agir des îles d’outre-Mer. Vérité avait toujours rêvé de porter la guerre là-bas, et il s’y employa furieusement ». Des années plus tard, la narcheska Elliania sera courtisée par Devoir ; nul doute que son ressentiment vient en partie des dégâts commis par Vérité et ses dragons. Lors de leur quête de Glasfeu, Fitz et son groupe doivent se rendre à Aslevjal : ils font escale à Zylig et trouvent une ville encore marquée (« je me rappelai avoir entendu raconter que les dragons des Six-Duchés avaient poussé jusqu’à cette grosse bourgade pour apporter la mort et la destruction »). Une de ces armes de ces dragons est leur capacité à troubler les esprits. On peut ainsi lire que « les dragons les ont survolés et ont jeté les hommes dans une hébétude complète avant de détruire le vaisseau à l’aide de bourrasques et de vagues violentes que leurs ailes pouvaient susciter ». Les dragons ont donc semé la désolation et la mort, ils ont permis aux gens des Duchés d’envoyer un signal fort aux outriliens. Ces derniers ont vu leurs terres et leurs maisons déjà horriblement éprouvées par le temps être ravagées. Il y a un autre aspect important à prendre en compte : leur société valorise les femmes fortes. Les outriliens manifestent un grand respect pour Kettricken, cette femme qui est parvenue à envoyer des dragons pour sauver son peuple (« elle leur inspire une révérence sans bornes d’avoir su non seulement préserver un royaume mais encore porter le fer chez eux sous la forme de dragons »).

Pendant un moment, la seule véritable dragonne fut Tintaglia. Libérée grâce aux efforts de Malta, Selden et Reyn, elle découvre un monde qui a changé. Il n’y a plus de dragons et les humains n’obéissent plus à ses désirs. Voulant faire revenir les dragons, et cela nécessite la protection des serpents, elle décide de négocier un accord avec les gens de Terrilville. Pour cela, elle doit nettoyer le port de la ville des navires de Chalcède. Elle s’y emploie vaillamment : « à son second passage, elle choisit comme proie un deux-mâts. Les hommes à bord, en la voyant fondre sur eux, remplirent l’air de leurs flèches qui rebondirent sur elle pour retomber sur le navire ». Tintaglia est impitoyable. Elle parle aux gens d’un ton hautain, elle méprise leurs intentions, elle les considère à son service. Ce n’est pas tout. Elle est une créature puissante, certaine de sa force. Quand elle combat, elle ne se retient pas. Ceux qui sont témoins sont choqués par ce qu’ils voient. Reyn nous fournit un bon aperçu. La guerre est quelque chose de sale, la mort n’a rien de noble et elle l’est encore moins quand il existe un fort écart entre les belligérants. Il est donc écrit que « Reyn se sentit pris de nausée. Les Chalcédiens étaient des ennemis, plus vils que des chiens et ils ne méritaient aucune pitié. Mais le spectacle de cette mort soulevait le cœur. Les corps continuaient à se désagréger, perdant toute forme humaine. Une tête roulait détachée du tronc, et s’immobilisa sur le côté tandis que la chair liquéfiée coulait du crâne ».

Les prouesses de Tintaglia entrent dans la légende et deviennent presque un mythe. Ceux qui ont vécu la bataille en parlent encore des années après. Ils s’attendent à ce que tout le monde soit au courant de ce qui s’est passé, comme le souligne le Marchand Jorban à Castelcerf (« N’avez-vous pas eu vent de la bataille de la baie des Marchands, où un dragon de Terrilville, bleu et argent, à chassé les Chalcédiens de notre côte ? ») 

Les Marchands parlent de Tintaglia avec fierté, elle a détruit la flotte qui menaçait leur ville et leurs possessions. Ils se l’approprient et ils sont presque enclins à faire circuler la rumeur que la dragonne est à eux. Est-ce en réponse aux dragons des Six-Duchés ? Est-ce pour impressionner leurs ennemis ? Difficile de savoir. En tout cas, un rapport de Vinfodra contribue au mythe : « Cette créature, baptisée Tinnitgliat par ses auteurs, s’éleva des ruines fumantes auxquelles les Chalcédiens avaient réduit le quartier des entrepôts et chassa les navires ennemis des eaux de Terrilville ».

Dans les Cités des Anciens, les dragons sont présents en masse. On les suit jusqu’à Kelsingra, on les voit grandir et s’affirmer, devenir indépendants et capables de se débrouiller seuls. C’est aussi dans ces romans que les nouveaux dragons font la connaissance de Glasfeu, un mythe parmi ces créatures exceptionnelles. Glasfeu est en colère, il cherche la vengeance depuis que des gens de Chalcède ont voulu l’empoisonner. Il propose donc aux dragons de détruire la capitale et le château du duc de Chalcède.

Selden est captif du duc. L’homme suce le sang de l’Ancien, il veut prolonger sa vie. Il fait ça en attendant de capturer un dragon, leur sang aurait des propriétés magiques. De sa tour il a une bonne vue sur ce qui se passe : « un sillage de destruction était à présent visible tout autour de la forteresse du duc, il s’élargissait vers le centre, les bâtiments effondrés et les corps, rongés par l’acide se rapprochaient de la tour où logeaient les deux prisonniers. Le plan des dragons était évident : tout ce qui se situait dans le cercle serait noyé dans le venin ». Les dragons ne crachent pas de feu, ils produisent du venin, une substance mortelle.  La ville est ravagée, le duc meurt. Un compte-rendu succinct fait à Umbre résume bien ce qui s’est déroulé (« le duc de Chalcède n’est plus ; une horde de dragons montés par des hommes en armure a surgi des étendues sauvages et attaqué la cité de Chalcède »).

Les dragons ne pardonnent pas, n’oublient pas et se vengent. Clerres l’apprend à ses dépends. La cité avait presque réussi à détruire les dragons des décennies auparavant. Les Quatre ont tout fait pour que les dragons ne réapparaissent pas. Malheureusement pour eux, Tintaglia, Glasfeu, Gringalette et les autres sont de retour. Et quand Fitz vient demander de l’aide, ils se rappellent qu’ils doivent réparer des méfaits du passé. L’heure est à la vengeance, elle est impitoyable et touche tout le monde. Le fou le dit à sa façon, il n’y a pas d’innocents. Et même si il y en avait, que pourraient-ils faire ? Même les alliés des dragons risquent leurs vies, certains meurent d’ailleurs comme Parangon Akennit. A la part de destruction apportée par Fitz et Abeille, les dragons en font de même. Le malheureux Prilkop voudrait une trêve, une port de sortie pour quelques uns. Il se rend compte que les dragons « détruisent tout (…) ce qu’Abeille a commencé avec l’incendie, ils l’achèvent avec de l’acide et à grands coups d’ailes et de queue ».

Les dragons vont et viennent, ne prêtent pas attention aux frontières. Quand ils ont faim, ils chassent et se moquent de savoir si le bétail appartient à quelqu’un. Tintaglia, la dragonne la plus connue, montre son entêtement et son indépendance, elle n’obéit à personne et se moque des querelles des humains. Elle intervient seulement quand cela sert son intérêt. Ou quand il s’agit de vengeance. Réparer une offense semble être une des activités préférées des dragons et ils ne font pas les choses à moitié. Quand ils l’exercent, c’est totalement et de façon radicale. Et le monde s’en trouve changé. 

dimanche 30 octobre 2022

La forgisation

La guerre entre les Pirates Rouges et les Six-Duchés n'est pas une guerre conventionnelle, ce ne sont pas deux armées qui s'affrontent. S'il y a quelques batailles navales, la principale partie des dégâts se fait sur les terres duchéennes. Dans un premier temps, les Pirates Rouges surprennent en utilisant une technique qui sera appelée plus tard la forgisation. Les dirigeants du Royaume sont donc surpris : ils font face à quelque chose qui les dépasse, qu'ils n'ont jamais vu de leur vivant. D'ailleurs, même la première demande de rançon est énigmatique. Elle laisse Umbre et Fitz dans l'expectative. Quand ils lisent que « ils exigent de l'or, beaucoup d'or, sans quoi ils renverront les otages dans leur village », ils ne savent pas comment réagir. Ils pensent même que le message a été mal retranscrit. Très vite, la réalité les rattrape. Elle est terrible, brutale : la forgisation change les habitants en des êtres égoïstes qui ne pensent qu'à faire de mauvaises choses. C'est un lent poison qui se répand dans les terres : les gens voient leurs proches commettre les pires délits et n'avoir aucun regret, aucun remords. Pire, il n'y a aucune façon de les guérir ou de les faire revenir à leur état normal. On ne peut que les tue. Dans ses écrits, Geairepu résume ce qu'est la forgisation : elle « constitue peut-être l'arme la plus efficace que les Outrîliens employèrent contre nous pendant la guerre des Pirates Rouges. Si la technique nous en reste inconnue à ce jour, les effets n'en sont que trop familiers à beaucoup (…) ils avaient perdu tout sens moral, ne songeaient plus qu'à satisfaire les besoins immédiats et n'hésitaient pas à voler, tuer, et violer pour y parvenir ». Comment des gens, à qui rien ne semble être arrivé en apparence, peuvent se comporter ainsi ? Que se passe-t-il entre le moment où ils sont capturés et celui où ils sont renvoyés chez eux ?

La forgisation se rapproche un peu de ce que les dragons de Vérité ont infligé en purifiant Cerf, les Duchés et en portant la guerre sur les îles d'Outre-Mer. Fitz, en regardant passer les dragons de pierre et d'Art, disaient qu'ils sentaient leurs souvenirs s'effacer de lui. Cela semble être une sorte de forgisation allégée, on comprend que la magie y joue un rôle. Il est écrit que les « Anciens qui nous vengèrent dans les îles d'Outre-Mer survolèrent fréquemment cette terre d'îles, et, si de nombreux Outrîliens finirent dévorés, beaucoup d'autres perdirent leurs souvenirs et leurs sentiments dans les ombres qui passèrent et repassèrent sur eux, et ils devinrent des étrangers froids et insensibles à leur propre race ». D'ailleurs, on pouvait se doter que les dragons de pierre et d'Art changeaient profondément les gens. S'il n'était pas agressif, Vérité devenait de plus en plus froid et distant au fur et à mesure que son dragon progressait. La naissance du dragon de Vérité mène à une réflexion de Fitz : « Vérité s'évapora, Caudron s'évapora. Pour mon Vif et mon Art, ils cessèrent autant d'exister que s'ils avaient été forgisés ». Il est intéressant de noter que les forgisés ne peuvent être perçus par ces deux magies de la vie (le Vif et l'Art). Les forgisés semblent avoir perdu toute essence, toute étincelle. Pourtant, ils sont bien vivants : ils mangent, ils tuent, ils agressent, ils parlent parfois.

L'histoire entre les Sic-Duchés et les Pirates Rouges est ancienne. Il serait injuste de réduire les Pirates Rouges à des barbares, à des gens sans éducation, non civilisés. Ils sont cultivés, capables d'apprendre. On peut alors émettre une hypothèse en pensant qu'ils ont fouillé de vieux manuscrits venus d'un peu partout pour acquérir cette technique (« ce qu'un peuple sait, un autre peut le découvrir. Les Outrîliens avaient des érudits et des sages (…) et ils étudièrent toutes les mentions de dragons qu'ils purent trouver dans les manuscrits anciens »). On note une nouvelle référence aux dragons.

Des dragons donc. A la fin de l'assassin royal (la première partie), les seuls dragons que nous connaissons sont les créatures de pierre et d'Art. Ce n'est pas une pierre quelconque, c'est une pierre façonnée par l'Art. C'est une pierre remarquable que l'on rencontre sur la Route d'Art, dans la carrière et dans le parc. C'est donc une pierre spécifique. Quand les dragons vengent les Six-Duchés, on se rend compte que les Pirates Rouges en avaient : « une seule Nef blanche s'échoua sous les assauts des Anciens lorsqu'ils nettoyèrent Cerf (…) on ne découvrit dans les cales que de vastes blocs de pierre noire et luisante, dans lesquels étaient enfermés, à mon avis, la vie et les sentiments des habitants forgisés des Six-Duchés ». On peut raisonnablement penser que les captifs étaient traînés à bord de la nef, forgisés puis débarqués. L'expérience du bateau blanc n'est jamais réellement décrite mais, avec Fitz, on a un bel exemple de ce que cela peut faire. Fitz est doué de l'Art mais il est mal formé, il se contrôle mal et se protège encore plus mal. Alors qu'il navigue à bord d'un bateau, il croise le bateau blanc et un étrange homme et il y vit une expérience traumatisante : « le monde entier s'était tu et immobilisé. Plus de mouettes, plus de poissons dans l'océan, plus de vie nulle part à portée de mes sens internes (…) J'étais seul. C'était une solitude immense pour être trop supportable ».

Après la libération de Glasfeu par Devoir et la destruction des lieux de la Femme Pâle, les gens des Dix-Duchés font le point sur la situation. Ils essaient de comprendre le mécanisme de la forgisation ; en effet, des soldats ont été forgisés puis ont retrouvé leurs esprits quand le dragon de pierre Kebal Paincru a été vaincu (« le jeune garde était incapable d'expliquer de façon rationnelle comment on l'avait forgisé ; le dragon y jouait un rôle, mais chaque fois qu'il essayait d'aborder ce sujet, il se mettait à trembler si violemment »). On peut penser que la forgisation servait à nourrir le dragon pour qu'il prenne vie. Les forgisés n'étaient donc pas uniquement voués à répandre le malheur chez eux mais aussi à permettre d'accomplir quelque chose de plus grand.

De façon plus terre à terre, la Femme Pâle utilise la forgisation comme un moyen de pression et comme un outil pour faire du mal, détruire. Fitz est témoin du mécanisme de forgisation en voyant son plus cher ami, le Fou, être forgisé. On lit qu' « on l’enchaîna au dragon par les chevilles et les poignets ; en se tenant à demi accroupi, coudes et genoux écartés, il parvenait à éviter le contact avec la pierre assoiffée (…) tôt ou tard, il s'écroulerait contre la créature qui boirait une part de son essence. Le Fou affrontait une lente morte par forgisation ». Il semblerait presque que la pierre a sa propre volonté, en tout cas un fort pouvoir d'attraction.

Si elle n'est pas issue du peuple des Outrîliens, la Femme Pâle leur a permis d'utiliser la forgisation. Elle l'a fait, pas pour permettre à un peuple d'en envahir un autre, mais pour atteindre ses propres buts : mener à la fin de la lingée des Loinvoyant et tuer le Fou. Elle dit à Fitz qu' « on a imprimé dans l'esprit de nombreux forgisés la mission de vous trouver, Vérité et vous, de vous tuer ». La forgisation est une pratique inhumaine, utilisée dans le cadre d'un conflit qui semble dépasser l'affrontement classique entre deux pays.

dimanche 5 décembre 2021

La guerre (partie 1)

Les récits de Bourberobin étaient parmi ceux qu’on rencontrait le plus souvent : celui de cette mère qui avait essayé de mordre un nourrisson qu’on lui avait donné à allaiter, déclarant qu’elle n’avait rien à faire de cette créature geignante et bavarde.

Les Pirates Rouges ont déclaré la guerre aux Sic-Duchés. Ils attaquent les villes et villages côtiers, ils tuent et violent. Ils ont un outil redoutable qui crée bien plus de dégâts que n’importe quelle arme : la forgisation. Cette dernière retire aux gens toutes émotions, toutes sensations d’altruisme, de générosité. Ils deviennent des poids pour leurs proches et leurs familles. Ils prennent ce qu’ils veulent quand ils veulent, ils se moquent des conséquences de leurs actes. Cet extrait sous-entend également que chaque ville est laissé à son propre sort. Il n’y a pas de réponse commune impulsée par la royauté. Les gens font comme ils peuvent. Cette déshumanisation des victimes choque au départ Fitz, mais il passera vite outre, comprenant la nécessité de s’en débarrasser de les tuer donc.

Royal / Être impitoyable exige de créer ses propres règles ; c’est ma mère qui me l’a enseigné. Les gens craignent celui qui agit apparemment sans considération des conséquences ; comporte-toi comme si on n’avait pas le droit de te toucher et personne n’osera te toucher.

La guerre contre les Pirates Rouges n’est pas la seule qui perturbe les Six-Duchés : il y a un conflit de pouvoir, une lutte d’influence entre Royal et Vérité. Ce qui est d’intéressant avec cette déclaration de Royal est ce qu’elle implique et ce qu’elle nous dira de son futur règne. Royal n’a que faire du sort des autres gens, il ne s’intéresse qu’à lui. Il n’a donc aucune appréhension à sacrifier des gens. Il se moque du sort du peuple, de ses souffrances face aux Pirates Rouges ou qu’ils souffrent de ses choix. Dès lors, ce n’est pas étonnant de voir les Six-Duchés perdre la guerre quand leur dirigeant se moque de tout, sauf de sa propre personne.

Le Fou / Quand on la chante dans une taverne, avec les chopes de bière qui battent la mesure du refrain sur les tables, l’histoire ne paraît pas si terrible (…) Naturellement, lorsqu’on boit et qu’on chante, on ne voit pas le sang, on ne sent pas l’odeur de la chair brûlée, on n’entend pas les cris.

Vasebaie est un des moments marquants de la guerre. Le massacre de la ville ouvre le tome L’assassin du roi et crée de l’inquiétude puisque Molly est présente et subit les attaques des pirates. C’est aussi une description assez détaillée de ce qui se passe entre les bâtiments brûlés, les parents qui empoisonnent leurs enfants, les viols et autres. On n’est que spectateur de ce qui se passe. On voit ce qui se passe à travers l’Art, via un Subtil fatigué et un Fou qui ne pense qu’à protéger son Roi, et qui voudrait donc qu’il détourne son regard. Cela illustre aussi bien l’impuissance qui existe bataille après bataille : les habitants s’enorgueillissent de leur capacité de réaction, de leur force à vivre avec la peine sans se rendre compte qu’ils n’ont aucun réel moyen de riposte. Ils subissent les événements.

Kettricken / L’humeur joyeuse et faraude s’était évaporée. La reine avait anéanti cette protection, forcé chacun à voir en face l’acte qu’il allait perpétrer, et nul ne s’en réjouissait.

Les choses vont tellement mal que la Reine Kettricken est attaquée par des forgisés pas bien loin de Castelcerf. Au lieu de se terrer dans sa chambre, Kettricken décide de prendre les choses en main. Elle ne va pas pleurer dans les bras de son époux Vérité, elle décide de traquer les forgisés, pas parce qu’ils sont des ennemis, mais parce qu’il faut les délivrer de leur malédiction. Toutefois, pour les gens du château, on a attaqué leur Reine et il faut laver cet affront. Kettricken prend alors la parole pour leur rappeler que ceux qu’ils vont attaquer sont des gens qu’ils ont peut-être connus, dans tous les cas ce sont des habitant du Royaume. C’est un des aspects les plus terribles de cette guerre, la lutte est souvent fraternelle. C’est un père, une mère, un ami qu’il faut tuer. Ce passage met également Kettricken au centre des événements, il fait de la Montagnarde une actrice majeure dans le jeu politique des Six-Duchés.

Fitz / La fureur m’avait fui aussi soudainement que les effets de la graine de caris chez celui qui s’y adonne. Je me sentais épuisé, désorienté, comme si je m’étais éveillé d’un rêve que pour sombrer dans un autres (…) J’ai déjà tué, fis-je, effondré. Pourquoi est-ce si différent ? Pourquoi est ce que me rend si malade, après ?

Fitz n’est qu’un jeune homme quand il est formé au métier d’assassin. Il a tué des gens, il a vu des hommes et des femmes mourir. Il est donc habitué à la mort. Pourtant, quand il est plongé dans le cœur de la bataille, Fitz perd tout contrôle. Il est happé par la volonté de vengeance de ses compatriotes, il manie la hache et l’épée de façon presque mécanique. Il tue donc ses ennemis et ça le marque fortement. Il est touché physiquement, il se met à boire, sans doute une volonté de se nettoyer, de se perdre, de tenter d’oublier. Il va tellement loin que même Oeil-de-Nuit a peur, est dégoûté. Il ne reconnaît pas là Fitz, son compagnon de Vif. La guerre change un homme. Fitz ne tire aucune fierté de ce qu’il a fait.

Elle était morte, à l’évidence, mais Brondy ne voulait pas la quitter ; des larmes mêlées de sang ruisselaient sur ses joues.

La famille du duc de Brondy est une des famille de nobles la plus développée. Célérité a été promise à Fitz, Félicité et Célérité passent du temps avec le bâtard, Brondy défend Fitz face à Royal... Cela crée donc une certaine empathie pour cette famille. Voir leur situation désespérée au détour d’un rêve d’Art de Fitz pousse donc à l’inquiétude. On comprend aussi que personne n’est à l’abri : les vieux doivent se battre, les femmes en apparence fragile doivent se battre. La guerre n’est pas qu’une affaire de soldats, tout le monde se bat pour sa vie. C’est d’ailleurs le cas depuis le début tant l’armée des Six-Duchés semble dépassée et inexistante. Les rares bateaux utilisés des mois auparavant n’ont rien changé.

Astérie / Alors que les Pirates me violaient, ils ne paraissaient en tirer aucun plaisir – du moins pas le genre de plaisir que… Ils se moquaient de ma souffrance et mes efforts pour leur échapper ; ceux qui regardaient riaient en attendant leur tour.

Astérie raconte donc à Fitz la façon dont elle a été violée. Les Pirates ont abusé d’un bon nombre de femmes. Avec Astérie, on voit que le viol a des conséquences à long terme et marque durablement un individu. On voit surtout que les Pirates Rouges sont impitoyables, ils prennent et disposent froidement. Le viol est une crainte partagée par beaucoup de femmes durant cette guerre, il y a la peur d’être souillée par des forgisés ou des Pirates.


dimanche 28 novembre 2021

Le viol dans le Royaume des Anciens

Le viol d'Althéa Vestrit : https://duchessix.blogspot.com/2020/06/le-viol-dalthea-vestrit.html

Société dirigée par un Roi et des nobles, les Six-Duchés sont un pays relativement sûr. Les criminels peuvent être envoyés en prison, subir la justice du Roi ou dans les cas nécessitant la discrétion être punis par l’assassin du Roi (Umbre au début, Fitz ensuite). Mais, tout change dans le Royaume quand les Pirates rouges font irruption : c’est la guerre. La guerre avec son lot de crimes impunis. Des gens sont tués, blessés, violés, des maisons sont détruites ou incendiées, des villages rasés.

Opposés aux Pirates Rouges, les habitants des Six-Duchés subissent leurs attaques. Les Pirates sont insaisissables : ils attaquent dans des endroits non protégés et à des moments non attendus et ils ne semblent pas vouloir annexer le pays. Dans un premier temps, ils tuent et violent : « Les Pirates ne pillaient presque pas ; certes ils pouvaient s’emparer d’une poignée de pièces d’argent si elles leur tombaient sous la main ou d’un collier pris sur une femme qu’ils venaient de violer puis de tuer ». Composés essentiellement d’hommes, les équipages des Pirates Rouges font la détresse des femmes qu’ils abusent. Astérie nous offre un témoignage poignant, elle nous montre aussi à quel point ça l’a changée. Après son viol, elle a voulu mourir et quand elle a compris qu’elle allait survivre, elle a compris qu’elle avait perdu un morceau d’elle-même, se demandant même si il n’aurait pas fallu être forgisée. Ce qui marque réellement Astérie est l’attitude des Pirates qui ne semblent pas plus que ça prendre de satisfaction à la violer : ils l’ont violée car ils en ont eu l’opportunité. Ainsi, elle dit qu’« alors que les Pirates me violaient, ils ne paraissent en tirer aucun plaisir – du moins pas le genre de plaisir que… Ils se moquaient de ma souffrance et de mes efforts pour leur échapper : ceux qui regardaient riaient en attendant leur tour ». On comprend aussi qu’Astérie a été violée par plusieurs Pirates, que son corps a été exposé à la vue de tous. Elle s’est donc sentie salie et humiliée, réduite à pas grand-chose. Ayant des relations sexuelles contre leur volonté, les femmes des Six-Duchés craignent une sorte de double peine : tomber enceinte. Dans un pays en guerre, où on lutte chaque jour pour sa survie, très peu ont eu le temps de prendre des potions leur évitant la grossesse. Et, malheureusement, ça reste une question assez taboue : « on évoquait rarement les viols commis lors des attaques des Pirates Rouges, les grossesses qui s’ensuivaient parfois, enfin les bâtards que des femmes des Six-Duchés mettaient au monde ». Quand on en parle, c’est sous le coup de l’insulte, pour rabaisser la personne. Par exemple, dans le Prophète Blanc, Heur veut apprendre à Fitz ce qu’il a appris sur Astérie, la ménestrelle ne mâche pas ses mots : « quand je lui ai dit que je devais tout te révéler sur elle, Astérie a répondu que j’avais un cœur de forgisé comme mon violeur de père ».

Il n’y a pas que les Pirates Rouges qui violent. C’est aussi le cas des forgisés, ces victimes de la guerre privés de leurs émotions et renvoyés dans leurs foyers. Ils se comportent comme des poids morts, semant la terreur et la peur auprès de leurs proches (« qu’est ce qui était le plus affreux : recueillir son propre frère en sachant désormais que le vol, le meurtre et le viol étaient parfaitement acceptables pour lui du moment qu’il obtenait ce qu’il voulait »). Les forgisés propagent la peur, ils errent sur les routes et attaquent les voyageurs. Fitz l’a vu de ses propres lorsqu’il a accompagné Miel, Josh et Fifre (Le Poison de la vengeance) ; le groupe a été attaqué et les femmes ont craint pour leurs vies : « vous avez fui, vous les avez laissés casser le bras de Fifre, assommer mon père et essayer de me violer ! »

La guerre change le comportement des gens, elle permet à des gens d’assouvir des désirs néfastes et destructeurs, elle leur permet de faire du mal. Les soldats ne deviennent pas seulement des mercenaires en défendant ceux qui paient, ils deviennent des violeurs. A Oeil-de-Lune (La voie magique), on apprend que des « soldats des Six-Duchés avaient violé leurs captives, se comportant comme des brigands sans foi ni loi et non comme des gardes royaux ». Sans doute ne font ils qu’imiter que le comportement du Roi Royal qui estime qu’il peut prendre ce qu’il veut quand il veut.

La pauvre Astérie a également été à nouveau violée à Oeil-de-Lune. Sa réaction, lorsqu’elle parle à Fitz, montre bien que les femmes doivent vivre avec un poids, un sentiment de culpabilité. Elles sont des victimes certes, mais personne ne leur offre de la compassion en ces temps de guerre. Astérie a même de la crainte à se confier à Fitz, un homme qu’elle connaît pourtant bien et avec qui elle a traversé un bon nombre d’épreuves. Elle lui souffle que « j’ai cru que vous n’y attachiez pas d’importance. J’ai entendu des gens en Bauge affirmer que le viol ne gêne que les vierges et les femmes mariées ; je pensais que, de votre point de vue, une traînée comme moi n’avait eu que ce qu’elle méritait ». Heureusement, tous ne semblent pas avoir cette passivité face au viol. Fitz offre son amitié, son écoute et son réconfort à Astérie. Mijote, la cuisinière du château de Castelcerf, montre que parfois seule la vengeance offre une forme de réponse : « quand la fille de Sal Limande s’est fait violer, elle a découpé cette charogne avec son couteau à poisson, tchac, tchac, tchac, en plein milieu du marché ».

Enfin, Dame Brésinga nous montre à quel point l’abus sexuel et le viol peuvent détruire une femme. A force de subir les assauts d’hommes mal intentionnés, la femme a décidé de se suicider (« les Pie sont vite devenus gourmands : ils se sont d’abord approprié sa demeure, puis sa cave à vin, puis sa fortune (…) pour finir, certains ont profité de la maîtresse des lieux elle-même, et elle ne l’a pas supporté »). La peine, la douleur et la honte étaient devenues trop fortes pour cette femme. C’est sans doute ce qui aurait pu arriver à Althéa si Parangon n’avait pas pris toutes ces émotions après son viol par Kennit : « elle n’était pas obligée de s’accrocher à sa souffrance. Elle pouvait la lâcher. Le souvenir était toujours là. Il n’avait pas disparu mais il avait changé. C’était un souvenir, une chose du passé. Cette plaie se refermerait et cicatriserait ». Kennit violeur, Kennit violé par Igrot : il est la preuve que la victime peut se transformer en bourreau et que le viol peut aussi toucher les hommes. De nombreux témoignages montrent ce qu’il a vécu du temps d’Igrot. Grâce (ou à cause) de Parangon, Fitz aura un aperçu de l'effroi du viol (« j’entendis un autre homme s’esclaffer pendant que mon agresseur se pressait contre mon dos. Son avant-bras en travers de ma trachée me privait d’air et des étincelles s’agitaient devant mon regard qui s’éteignait ; c’est alors que je sentis avec horreur ce qu’il me réservait » et « je haletai, encore habité par la peur et l’indignation qu’un garçon avait ressenties. Je me redressai en titubant, furieux, choqué et plein d’une peur noire que je ne pouvais pas vaincre. Plus jamais ça ! »)


samedi 2 septembre 2017

Hommes d'Etat


Les Six-Duchés sont un royaume, un ensemble du Duchés fédérés. A la tête se trouve un Roi, Subtil. Le pouvoir se transmet de père à fils ou à fille.
Il faut préciser le contexte de l'histoire pour bien permettre de cerner la personnalité des personnages. Le pays est en guerre, attaqué par les Pirates Rouges, en même temps les Duchés sont divisés sur la marche à suivre pour faire face à ce défi.

Tous ont au cœur la défense des habitants du pays, tous sont prêts à se mettre en péril physiquement ou par le biais de leur magie, le prince Vérité rêvant même d'aller découdre avec les Pirates épée à la main.
Au début du tome 2, il y a ce passage où la ville de Vasebaie est attaquée, où les habitants sont massacrés. L'horreur frappe le lecteur, illustrée par les propos du Fou. Et puis, il y a Subtil, ce vieux Roi fatigué, frappé par la maladie et qui perd le contrôle de son corps et de son esprit. Le vieux monarque est doué de la magie de l'Art qui lui permet de vivre les atrocités subies par ses sujets. Et il pourrait se cacher, détourner les yeux mais il se force à regarder. Pourquoi ? Sa réponse est cinglante : « Pourquoi souffrir ? (…) Je souffre, mon fou, parce qu'ils ont souffert. Parce que je suis un roi. Mais davantage encore, parce que je suis un homme ».
Tous ont conscience qu'ils devront utiliser des moyens énormes pour faire face à la menace. Le conseiller du Roi, Umbre, résume bien la situation quand il affirme qu'ils en sont à survivre. Tous les procédés sont bons à utiliser, même les plus barbares comme le dit si bien Vérité. C'est un passage du récit assez tragique puisque Fitz vient de récupérer le cadavre d'une petite fille des griffes et des dents des forgisés. Fitz s'en sort miraculeusement, en sang, et en se servant de son côté bestial ; arrivés plus tard sur les lieux du drame, les gardes royaux sont dégoûtés par ce qu'ils trouvent. Pourtant, Vérité a bien conscience que Fitz n'a fait que son devoir (« j'ai besoin de lui pour cette immonde guerre secrète (…) Quoi que Fitz doive faire, quel que soient les talents auxquels il doive recourir, (…) il doit s'en servir. Parce que nous en sommes là à présent : à survivre. »

La défense du Royaume passe aussi par la nécessité de trouver des alliés extérieurs. Subtil en a bien conscience et il est prêt à tout pour sauver son pays. Ce n'est pas le bonheur de ses fils qui comptent mais la survie des Six-Duchés. Quand Vérité et Subtil se disputent, il lui dit que « Royal n'a pas choisi une femme ni pour toi, ni pour lui, ni pour aucune raison imbécile de ce genre ! Il a choisi une femme qui doit devenir la reine de notre pays, (…), susceptible de nous apporter l'argent, les hommes et les accords commerciaux. » Les propos pourraient sembler durs envers Kettricken, mais celle-ci a bien conscience de n'être qu'un outil (« je suis ici pour donner un héritier à Vérité »).

Mais, il serait injuste de réduire Kettricken à ce rôle. Elle est aussi celle qui redonne fierté et courage aux responsables de la royauté, et plus important encore à son peuple. Après qu'elle ait été agressée par les forgisés, alors que son peuple ne pense qu'à la vengeance, elle trouve les mots pour canaliser cette vengeance pour la rendre exploitable. Elle force les sujets à réfléchir aux conséquences de leurs actes, à savoir qu'ils tueront leurs propres compatriotes (« serrons les dents et arrachons de notre flanc ce foyer d'infection avec la même résolution et les mêmes regrets que si nous amputions un membre gangrené de notre corps »). Umbre, en homme d’État qu'il est, amoureux de son pays, perçoit bien ce qui est en train de se passer : « Nous redressons la tête, mon garçon, nous nous relevons pour nous battre ».

Car, avant l'arrivée de la Reine, le pays traversait une situation périlleuse, à un point que les dirigeants doutaient de l'unité et de la survie, comme le faisait remarquer Umbre (« nous allons éclater en milliers de petites villes indépendantes (…). Si Subtil et Vérité ne réagissent pas très vite, le royaume va devenir une entité qui n'existera plus que par son nom »).
Ils sont aussi des hommes avec une vision forte, des idées et des valeurs qu'ils défendent. Vérité par exemple. Quand Fitz revient des Montages, affaibli par la perfidie de Royal, on pourrait croire qu'il cherche à se venger de son jeune frère. Mais, il a bien conscience que c'est, encore une fois, l'unité du royaume qui est en jeu. Et il rétorque à un Fitz enragé ceci : « la justice ! Nous l'appelons toujours de nos vœux et nous en sommes toujours privés. Non, nous devons nous contenter de la loi et c'est d'autant plus vrai que le rang est élevé. »

Gouverner nécessite certaines compétences et attitudes. Subtil le sait et il tente de transmettre son message à son plus jeune fils, Royal. On saura plus tard qu'il aura échoué, Royal étant déjà pourri par les délires de sa droguée de mère. Mais comment ne pas vibrer quand le vieux Roi lui dit, en parlant de sa femme et donc de la mère du prince, que « ses ambitions ont toujours excédé ses capacités. En matière de royauté, c'est une faiblesse des plus déplorables ».
Et Umbre, toujours lui, a été celui qui aura fait l'éducation de Fitz en ce qui concerne l'art de gouverner. Ses paroles sont d'autant plus symboliques quand on sait quel est son rôle, lui l'assassin de l'ombre, lui qui intervient discrètement. En fin de compte, il pense que « c'est en en cela que réside le secret d'un bon gouvernement : il doit inspirer aux gens le désir de vivre de façon à ne pas l'obliger à intervenir ».