Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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vendredi 21 mars 2025

La place de la femme dans la culture outrillienne

L’océan n’est pas la seule chose qui sépare les Six-Duchés des gens des îles d’Outre-mer. Les deux peuples ont pourtant des points communs puisque tout laisse croire que le premier roi des Six-Duchés vient des îles d’Outre-mer. Mais, le temps a fait que les cultures se soient différenciés. Lorsque Devoir et les autres se rendent là-bas afin de chercher Glasfeu, ils plongent dans un monde qui les surprend.


La femme y occupe une place importante car leur monde repose sur la mythologie d’El et Eda. Or, Eda est la créatrice des femmes et elle a donné aux femmes la gestion de la terre. C’est ce que rappelle Arkon Sangrépée : « aux femmes, Eda a donné les îles, et nous y marchons par sa seule permission ». Avec le temps, les hommes ont fini par acquérir un rôle dans la reproduction et la guerre ; ils ne sont pas là pour administrer et faire prospérer le clan. Les terres se transmettent de la mère à la fille.


En quelque sorte, les outrîliens vivent dans une société matriarcale. C’est quelque chose qui a été digéré et intériorisé par tous ; ils ne le remettent pas en question. 


Le clan du Narval (celui d'Elliania) est géré, à ce moment du récit, par la Grand Mère. C’est une dame d’un certain âge qui semble dépassée par les événements. Elle conserve malgré tout l’autorité le temps qu’une nouvelle femme émerge (la Grand Mère a oublié les malheurs apportés par la Femme Pâle qui a enlevé sa fille). Lorsqu’elle arrive pour rencontrer Devoir, elle est incapable de marcher seule. La mise en scène choisie pour son apparition renforce au contraire son pouvoir. Elle est littéralement portée, presque sur-élevée au-dessus de son clan : « quatre hommes du Narval descendirent l’escalier et s’avancèrent, portant une petite vieille ridée dans une chaise faite de saule noueux et tendue de peaux d’ours ». Quatre homme vigoureux permettent donc à la Grand Mère de trôner sur cette assemblée.


Si la vigueur physique a abandonné la cheffe du clan et si sa mémoire semble défaillante, elle conserve malgré tout une certaine agilité avec sa langue et a quelques moments de lucidité. Tout ce qu’elle dit pourrait avoir été dit par Eda elle-même. La Grand Mère différencie bien la vision des choses des hommes de celle des femmes (« Important, important ! Pour un homme, peut-être, mais que savent les hommes »). On pourrait presque dire qu’elle pense que les hommes s’intéressent à des choses futiles, sans importance. Elle poursuit en disant que ce qui est important est la culture de la terre et le développement (en nombre) du clan ; le reste importe peu. Les mots employés ensuite laissent peu de place au doute : « que savent-ils de la tonte des brebis, des récoltes des jardins, du nombre de tonneaux de poisson en saumure et de panne de porc qu’il faut pour l’hiver ? » 

Les hommes font la guerre, les femmes gèrent la terre. 

Lorsque Devoir se présente à l’assemblée, c’est aux femmes qu’il parle. Il dit « je me présente aux mères du clan du Narval et leur prie de m’accorder l’autorisation de joindre ma lignée à la leur ». Il a bien compris où était le pouvoir, qui détenait le commandement.


Mais, le clan du Narval fait face à une tragédie. On a vu qu’il était géré par la Grand Mère et que sa fille était absente. Elle a été enlevée par la Femme Pâle. Pour Elliania, c’est une réelle tragédie, une disparition qui pourrait remettre en cause la survie de son clan. En effet, tout le clan repose sur l’existence d’une cheffe ; or, la Grand Mère est en fin de course et sa mort marquerait sans doute la fin du clan. Elliania semble assez claire à ce sujet : « si elle venait à disparaître, le coeur de notre maison maternelle s’en trouverait anéantie et ma famille cesserait d’exister (…) Qu’est ce qu’une maison maternelle sans mère ? » La question est posée et importante. Sans mère pour la mère, un clan contreviendrait aux enseignements d’Eda.


Bien éduquée, Elliania adhère à ce point de vue (« Un garçon ensanglante son épée pour devenir un homme, non ? Par sa capacité à tuer, il annonce qu'il est achevé. Ce qu'on homme peut prendre par l'épée, une femme peut le donner par sa seule chair : la vie »). Avoir ses règles est fondamental dans la culture outrîlienne. Cela fait de vous une femme et, dans le cas d’Elliania, cela la légitime vis-à-vis des autres femmes qui pourraient revendiquer sa place dans la lignée du clan. Jusque là, Elliania était moquée, presque vue comme une gamine, notamment par Lestra, une rivale. Cette dernière moquait sa timidité, son inexpérience. Or, ayant eu ses règles, Elliania s’affirme enfin. On sent sa fierté et son changement quand elle dit que « j’ai versé mon premier sang. Je puis faire naître la vie en moi. Je me présente devant vous, désormais femme ». Elliania a donc changé de statut. Elle n’est plus une enfant. Elle a désormais le contrôle de son corps et elle pourrait coucher avec Devoir si elle le désire (« chez moi, une femme se donne comme elle le souhaite ; ça n’a pas de rapport sur le fait d’être mariée, ou d’être une épouse comme tu dis »). Notons que si elle ne le fait pas, c’est uniquement parce que Devoir doit relever un défi avant (apporter la tête de Glasfeu).

Pour les gens des Six-Duchés, il faut s’acclimater à ce changement culturel. Umbre, bien souvent renseigné, les prévient : « elles n’ont pas les mêmes coutumes que nous sur la chasteté et on a demandé à nos gardes de rester prudents mais non de glace (…) approcher une femme qui n’a pas d’abord manifesté son intérêt constituerait une infraction aux règles de l’hospitalité ». La femme choisit et dispose. C’est elle qui porte le futur enfant et c’est elle qui décide la personne qu’elle estime de valeur pour être le père. Peottre résume bien la chose quand il questionne : « comment un homme pourrait-il oser s’opposer à la volonté d’une femme ? »


Les outrîliens n’ont pas oublié la guerre menée par les Pirates rouges. Ils en ont souffert également puis Kebal Paincru a enlevé bon nombre d’hommes et de femmes pour arriver à ses fins. Mais, Paincru a perdu la guerre et il a laissé les îles sans réponse lors de la vengeance des duchéens. Dans la culture populaire outrîlienne, c’est la reine Kettricken qui a impulsé cela. Devoir nous apprend que « elle leur a inspiré une révérence sans bornes d’avoir su non seulement préserver son royaume mais encore porter le fer chez eux sous la forme de dragons ». Kettricken arriverait donc à combiner le rôle de chef de clan et de grande guerrière.


dimanche 30 juillet 2023

Umbre et les femmes

Ce qui marque chez Umbre, au-delà de sa vie nocturne et son métier d’assassin, est la facilité avec laquelle il change de costume. Il peut passer de maître assassin reculs au personnage de Dame Thym ou de conseiller royal officieux. Lorsque Royal prend le pouvoir, Umbre perd toutes ses ressources au château de Castelcerf et endosse une nouvelle fois un nouveau rôle. Il parcourt les Six-Duchés pour rencontrer des gens influents (comme Patience) ou se rend dans les Montagnes pour aider Kettricken. Il tente également de mobiliser, en coulisses, des individus avec des moyens contre les Pirates Rouges et le le règne de Royal. Pour cela il doit déployer son charme, une qualité qu’on ne pensait pas qu’il aurait.


L’histoire est vue à travers les yeux de Fitz. Ce dernier a toujours eu une vision biaisée d’Umbre, le voyant avant tout comme un mentor qui faisait passer les intérêts du royaume avant tout. Sa vision d’Umbre n’est pas nécessairement négative, il ne voit pas en tout cas en lui un homme de la cour qui cherche à courtiser et prendre du bon temps.

Mais, Umbre se révèle un homme aimable et sourieur alors que les Six-Duchés s’effondrent. A sa façon, il tente d’apporter un soutien moral à des femmes qui tiennent le pays à bout de bras ou qui peuvent le sortir de sa chute. Ainsi, il encourage Patience, lui offre quelques moments de réconfort en lui rendant visite. On en a un exemple avec Fitz qui voit une de leurs rencontres grâce à l’Art : « je vis Umbre qui prenait le thé avec Patience et Brodette, vêtue d’une robe de soie rouge piquetée d’étoiles, à la coupe très démodée, il adressait des sourires gracieux aux deux femmes et faisaient naître le rire même dans les mêmes yeux de Patience ». Il a la même attitude et les mêmes résultats avec Kettricken (« il parvient même à faire sourire Kettricken. On a peine à croire qu’il a vécu tant d’années isolé : il attire les gens comme une fleur les abeilles, il a une façon des plus charmantes de faire sentir à une femme qu’il l’admire »). Ce témoignage d’Astérie n’est pas anodin. Offrir quelques instants de répit à Kettricken est un réel exploit, elle qui vient de perdre un enfant et qui est sans nouvelles de son mari. Astérie nous apprend également qu’Umbre plait aux femmes, qu’il aune sorte d’aura bienvenue.

D’ailleurs, on en a la preuve lorsque, une nouvelle fois, Fitz joue bien involontairement les voyeurs. Il aperçoit une rencontre et une voleuse de chevaux qui se joint à la cause, non par patriotisme ou par appât du gain, mais grace à Umbre (« peut-être m’as tu gagnée à ta cause »).


Umbre n’a pas toujours été l’homme qu’il est au début de l’assassin royal. Si les choses avaient tournée différemment, il aurait pu mener une vie publique. Un accident a changé sa vie : « j’étais beau autrefois, beau et vain. Presque autant que Royal. Quand je me suis défiguré, j’ai eu de mourir ; pendant des mois, je suis resté cloîtré dans mes appartements ». En lisant entre les lignes, on peut supposer qu’il a bien profité de sa jeunesse. C’est cette attitude qu’il reprend lorsque la guerre contre les Pirates Rouges se termine. Kettricken, la nouvelle reine, impulse une nouvelle façon de gouverner ; Umbre n’est plus un espion, une créature de la nuit mais un proche qui profite de la vie. On lit qu’ « Umbre ne vit plus en cachette : c’est l’honoré conseiller de la reine. D’après Astérie, c’est un vieillard qui soigne trop sa toilette et recherche à l’excès la compagnie des jeunes dames ». Il est clair qu’Umbre ne cherche plus à soutenir les femmes, il est plus dans une logique de séduction et de conquête, un peu comme si il voulait rattraper tout le temps perdu seul.


La comparaison avec Fitz est troublante. Fitz a décidé de se couper du monde et de ne plus voir personne de son ancienne vie (à part Astérie). Beaucoup sont ceux qui le croient mort. Umbre, lui, est sorti de l’ombre. C’est ce qu’il dit à Fitz quand il décide de venir chercher son aide au début du roman le Prophète blanc. La vie lui offre plein d’opportunités qu’il a décidé de saisir : « il avoua qu’il appréciait son retour à la cour et à la société (…) il avait apparemment repris l’existence de jeune homme qui aimait tant à danser et à participer à la des soupers privés en compagnie de dames à l’esprit vif ». Il semble même que son charme lui joue des tours et qu’il soit débordé par les initiatives des femmes. Astérie souligne qu’Umbre a été « aux prises avec une jeune admiratrice de seize étés qui le suppliait de danser avec elle ».


La dernière partie de la saga, constituée des livres du Fou et de l’assassin, nous offrent un nouvel aperçu d’Umbre. Il a continué à fréquenter assidument les femmes et est même devenu père.


Il ne s’est pas contenté de satisfaire ses besoins sexuels en allant voir des prostituées. Fitz apprend de Cendre, une jeune personne qui s’occupe du Fou blessé, qu’Umbre se rendait fréquemment dans les bordels (« Sire Umbre n’a jamais été client de ma mère, donc ne craignez pas que ce soit mon père »). Umbre a cherché à construire plus, il a voulu plus que de simples relations sexuelles. Il se justifie face à un Fitz dubitatif. Umbre se sent jugé et il le prend mal : « qu’y a-t-il de si étonnant que j’aie eu des maîtresses, que des enfants soient nés ? J’ai vécu des années dans une solitude quasi complète, comme un rat derrière les murs du château de Castelcerf. Quand j’ai pu enfin en sortir, manger enfin un repas raffiné, pourquoi m’en serais-je abstenu ». Pour Umbre, c’est une revanche contre le temps; il veut avoir tout ce qu’il n’a pas eu. Il a exactement la même approche avec l’Art ou quand son corps commence à subir les épreuves du temps.


A la grande surprise de Fitz, Umbre a donc eu deux enfants : Evite (Pépite) et Lant (Vigilant). Très peu de gens savent qui ils sont réellement et seul Umbre sait qu’ils sont frère et soeur.

Quand il les confie à Fitz, Umbre tente d’en dire le moins possible. Ce n’est pas qu’il a honte d’être leur père, c’est qu’il est trop enfoncé dans sa culture du secret.

Pour Fitz, c’est un sujet de questionnement, presque de ragots. Il interroge Umbre (« Evite sait-elle qui est son père ? Elle n’a pas mentionné son nom ni celui de sa mère. Pourquoi avez-vous caché son existence à tout le monde ? Mais est-ce le cas ? Kettricken a-t-elle ajouté son nom à la généalogie des Loinvoyant non reconnus »). Umbre apporte des réponses qui confirment qu’il a cherché à profiter de la vie, des moments qui s’offraient à lui. Il s’est comporté en jeune homme de vingt ans alors qu’il avait déjà au moins trois fois cet âge : « une fête, une jolie femme charmeuse, du vin, des chansons et du gâteau à la graine de carris (…) Fitz, j’ai été le jeune homme que j’aurais pu être, et nous nous sommes retrouvés dans une chambre d’auberge à bas prix ».

En ce qui concerne Lant, la situation est un peu différente. Il ne s’agit pas d’une simple aventure d’un soir. Il a été réellement amoureux de Laurier et il aurait voulu construire quelque chose avec elle. Mais, Laurier, une ancienne femme de confiance de Kettricken, a refusé. Quand Umbre dit que « elle avait appris à trop bien me connaître, et, me connaissant, ne pouvait m’aimer. Elle a décidé de quitter la cour pour accoucher discrètement, loin de la vue de tous », on sent de la peine et des regrets dans ses propos. Si Laurier a agi ainsi, c’est sans doute qu’elle a vu son comportement à la cour de Kettricken, la façon dont il séduisait les femmes et montrait bien peu de sérieux avec elles. Malheureusement, Laurier n’a pas survécu à la naissance de Lant, au grand désespoir d’Umbre (« j’espérais encore de la persuader d’essayer de partager ma vie. Mais, le temps que j’arrive, elle était morte »).

dimanche 2 avril 2023

Althéa Vestrit, difficile d'être une femme ?

A Terrilville, être une femme n'est pas toujours aisée. Elles peuvent être Marchandes, commerçantes, agricultrices ou exercer tout un tas de métiers. Mais, le métier de marin semble leur être interdit, pour le plus grand malheur d'Althéa Vestrit. Celle qui rêvait de mener la vivenef Vivacia se voit dépouiller de ce droit par ses parents. Puis, quand elle tente de faire ses preuves en tant que marin, on lui rappelle sans cesse son sexe. Elle est une femme donc elle n'est pas assez forte, donc elle est à la merci des autres hommes à bord.

Althéa est fière de ses capacités. Quand elle exerçait à bord du navire de son père, Ephron Vestrit, elle avait l'impression d'être à la hauteur et de participer à la bonne marche du navire. Elle se savait utile et s'était convaincue que son père lui léguerait le bateau. Tout semblait croire qu'il la formait, peu importe son sexe. Althéa pensait que son père avait vu ses qualités et ses compétences. Elle se trompait. En tout cas selon Kyle Havre. Son beau-frère lui jette en pleine face que « votre père vous a embarqué uniquement parce qu'il n'avait pas de fils ; c'est lui-même qui me l'a dit ». Autrement dit, toute la vie d'Althéa repose sur un choix par défaut. Ce sont des propos durs à entendre pour la jeune femme, d'autant plus qu'ils sont confirmés par sa mère (« je vais te parler franchement : il t'a toujours traitée comme les fils que nous avons perdus. Si tes frères avaient survécu à la peste... »). Tout peut donc laisser croire à Althéa que, si son père l'a laissée naviguer sur le bateau, c'est uniquement parce qu'il voyait en elle le garçon qu'il n'a jamais eu.

Althéa se laisse-t-elle abattre ou toucher par ce genre de propos ? Non. Elle garde une autre image de son père, du capitaine Ephron Vestrit. Il ne la voyait pas comme une fille ou comme un garçon ; il ne s'intéressait qu'à ses actions : « avec lui, c'était ce dont j'étais capable qui comptait, avec eux c'est mon apparence ou ce qu'on pense de moi ». On note également la pointe de regret d'Althéa. Elle n'a pas perdu que son père, elle a également perdu la seule personne qui la regardait en faisant fi des préjugés liés à son genre.

Dépossédée de son héritage, privée de la vivenef, rejetée par sa famille, Althéa tente de faire ses preuves. Très vite, elle comprend qu'être une femme est un inconvénient si on veut devenir mousse (« Althéa devait prouver qu'elle était aussi solide, voire plus, que les hommes aux côtés desquels elle devrait travailler, mais on ne lui laisserait même pas l'occasion, vêtue comme elle l'était »). En effet, à cette époque, à Terrilville, les femmes doivent porter des tenues élégantes, des robes peu pratiques et peu compatibles avec la vie sur un bateau. Elle n'a pas de chance : si elle était née un peu plus au nord, dans les Six-Duchés, elle aurait pu naviguer sans souci comme le lui fait remarquer Brashen. Il affirme que là-bas « on se fiche que vous soyez un homme ou une femme, du moment que vous mettez du cœur à l'ouvrage ».

Terrilville a beau être une ville riche, civilisée et où le Marchands règlent leurs problèmes de façon collégiale, il y reste quand même une certaine sauvagerie, notamment à bord d'un bateau. Une femme met sa vie en jeu en embarquant : elle peut être violée sans que cela ne dérange le capitaine ou quiconque. Il n'y a que sur les bateaux familiaux qu'elle peut espérer être en sécurité (« la plupart de celles que vous voyez sur les quais travaillent sur leurs navires familiaux, avec leur père et des frères pour les protéger »). Dès lors, Althéa pas le choix ; Brashen lui souffle la solution : « trouver un moyen de renaître sous la forme d'un garçon, de préférence qui ne porte pas le nom de Vestrit ».

Plus tard, on retrouve Althéa, sous l'identité d'Athel, alors qu'elle effectue les sales tâches à bord d'un navire chasseur. Elle y retrouve Brashen qui ne la reconnaît pas tout de suite puisqu'elle est déguisée. Il est convaincu que Athel est un homme et il fait le lien avec Althéa parce qu'Althel siffle une chanson coutumière des Vestrit. Il observe attentivement Althéa et remarque qu'elle « faisait un joli adolescent, et la timidité qu'elle affichait la rendait sans doute plus attirante que bien des hommes faits ».

Si Althéa a embarqué à bord du Moissonneur, c'est pour faire ses preuves en tant que marin et avoir une étiquette qui prouve ses compétences. Mais, pour l'avoir, elle doit dévoiler sa réelle identité et donc montrer qu'elle est une femme qui se fait passer pour un homme. La réaction du capitaine est très claire : « tu crois que j'ai envie de devenir la risée de tous les navires-abattoirs ? Qu'on sache que j'ai embarqué une femme pendant toute une saison sans même m'en rendre compte ? Tout le monde se ficherait de moi ! » Il ne fait donc pas bon être une femme. Pire, Althéa n'obtient pas sa recommandation.

Pour rentrer à Terrilville, elle embarque sur une vivenef : l'Ophélie tenue par la famille Tenira. Là encore, on ne la reconnaît pas, preuve que son déguisement est efficace (« Tenira ne l'avait pas reconnue, et il était peu probable que cela n'arrive jamais : en tant que mousse, elle avait peu de chances de croiser fréquemment le capitaine »). Naviguer à bord d'une vivenef, un navire vivant et conscient de tout ce qui se passe à bord, ne la protège pas nécessairement. Elle doit faire attention, rester sur ses gardes. On lit que « Althéa se savait à l'abri du viol à bord, même si la cour rustique d'un mari cherchant à se montrer galant pouvait s'avérer tout aussi furieuse et source de confusion ».

Bien entendu, Althéa se fait démasquée. Ophélie informe son capitaine qu'Althéa est un homme et la réaction de ce dernier est à la fois attendue et surprenante. Dans un premier temps, il pointe du doigt la tromperie et la supercherie d'Althéa (« tu peux aussi me remercier en gardant secret le fait que tu as navigué sur l'Ophélie sous l'identité d'un garçon sans que je n'en sache rien »). Encore une fois, on retrouve le fait qu'un capitaine ait du mal à supporter qu'une femme ait été à bord sans qu'il le sache. Il ne faudrait pas que cela se sache car cela risquerait de ruiner sa réputation. Puis, le capitaine Tenira se rappelle qui est Althéa, qu'elle est une Vestrit et que l’Ophélie semble l'apprécier. Il lui permet de rester à bord et de travailler en tant que marin et en tant que femme. Althéa n'a donc plus à se cacher pour faire ses preuves (« elle ignorait ce que le capitaine Tenira ou Grag avaient dit à l’équipage mais personne ne trahit la moindre surprise quand elle surgit sur le pont sans ses frusques de garçon »).

Althéa a dû quitter sa propre famille. Son comportement n'était pas accepté. Ils lui en voulaient de ne pas respecter le choix d'Ephron et de Ronica (léguer la vivenef à Keffria). Ils ne comprenaient pas son mode de vie et son attrait pour les bateaux. C'est par exemple le cas de Malta qui « n'avait pas l'intention de devenir (…) hommasse comme ce cheval échappé de Tante Althéa ».

Quand Althéa décide de rentrer chez elle, elle le fait sous le déguisement d'un homme. Encore une fois, il est efficace et trompe le monde. Une servante de la famille Vestrit, en la voyant apporter un message, dit qu'il n'y a « pas de raison qu'un homme comme toi rentre le ventre vide ».

Du côté de ses proches, on est choqué par son apparence et on partage les mêmes avis que les capitaines. Il est mal vu qu’une femme se déguise en homme, même si c'est pour un motif évident de protection. Ronica implore sa fille : « pour l'honneur de ton père, tâche que personne ne te reconnaisse, je t'en prie ». Keffria, sa propre sœur, est dans le même registre d'émotions. Elle n'a dans la bouche que des reproches (« Althéa, comment peux-tu nous faire ça ? Comment peux-tu te faire ça à toi-même ? N'as tu donc aucune fierté, aucun égard pour notre nom ? ») Althéa trouve donc bien peu de soutiens de la part de ses proches. Ils comprennent qu'elle a traversé des périodes difficiles mais ils pensent que c'est son choix et que de se déguiser en femme n'a rien arrangé. Elle aurait mieux fait de rester à Terrilville, comme une sage jeune femme et épouser un homme qui aurait permis à la famille de s’enrichir et travailler une période difficile.



dimanche 24 octobre 2021

Jek, une femme des Six-Duchés à Terrilville

Dans la société très codée de Terrilville, il existe des hommes et des femmes qui bousculent les règles. Ambre, marchande de bijoux en bois, en est un bon exemple : son commerce dans la rue principale est montrée du doigt car elle n’est pas Marchande. C’est également une époque troublée, dangereuse et de changement. Sans doute inquiète, Ambre embauche un garde du corps, une femme prénommée Jek.

Le premier aperçu que le lecteur a de Jek marque durablement son personnage. Les propos sont clairs, présentant Jek comme une femme ouverte à ses désirs et envies physiques et sexuels, mais aussi comme une femme capable. Sa première interaction n’est pas anecdotique, elle est avec Althéa et cela va durablement marquer Althéa, qui va sans cesse se comparer à elle. Ambre prévient une Althéa déguisé en homme que Jek « va être déçue quand elle découvrira que tu es une femme. Et elle va le découvrir. Rien n’échappe à Jek ». Althéa et Jek vont nouer une relation presque amicale, précipitée par les circonstances : au bord du gouffre, la famille Vestrit décide de renflouer la vivenef folle, le Parangon. Il lui faut un équipage et Jek en fera partie. Mais, la vie à bord impose la promiscuité et une Althéa craint que le caractère de Jek ne soit trop débordant (« la seule inquiétude d’Althéa était qu’elle se montre trop amicale avec les hommes. Elle n’avait pas trop fait mystère de ses joyeux appétits. Cela ne risquait-il pas de créer des ennuis à bord ? ») Et bien entendu, Jek est frustrée de ne pas pouvoir contenter ses appétits. Comme elle n’est pas du genre à se morfondre, elle se perd dans ses rêves qu’elle n’hésite pas à partager avec ses camarades de cabine : « la vie à bord et les règles qui l’obligeaient à une période d’abstinence contrariaient sa nature. Si elle ne pouvait satisfaire son corps, elle tenait souvent à partager ses fantasmes avec Ambre et Althéa ».

Jek est trop différente pour ne pas être remarquée. Ses liens avec Ambre lui permettront de rencontrer un bon nombre de personnages importants de l’histoire. Et tous auront un avis tranché sur elle. Comme sa tante Althéa, Malta a un bon nombre de préjugés sur les Six-Duchés : si Althéa les considère comme un pays barbare, Malta est plus intrigué par certaines des habitudes. C’est ainsi qu’elle dit d’Ambre qu’elle « vit avec avec une femme s’habille et comporte en homme ».

Althéa remarque que Jek « avait le goût des défis, mais prompte à l’ennui et négligente dans un travail répétitif ». Brashen a bien cerné la jeune femme, il sait que son parcours de vie est plus qu’intéressant car elle a navigué sur les bateaux duchéens : « elle a acquis une bonne expérience de la mer dans les Six-Duchés (…) elle est agile et téméraire. Je serais idiot de refuser pareil matelot. Je serais aussi un idiot de la loger en compagnie des vauriens de l’équipage ». On le voit bien, traiter Jek n’est pas compliqué : tout le monde connaît ses envies et ses capacités. C’est une personnalité différente des autres femmes de cette saga. Elle a la liberté sexuelle d’une Etta combinée aux compétences d’Althéa, tout en n’étant pas brimée par les mœurs et coutumes de Terrilville. Tout cela contribue à créer une forme de jalousie chez Althéa : « Jek respirait la santé, éclatait de vitalité. Élancée, musclée, elle se comportait avec le plus grand naturel (…) Jek avait grandi dans les Six-Duchés et elle revendiquait l’égalité comme un droit ». Tout le chemin qu’Althéa doit faire pour se construire, Jek l’a déjà fait.

Même Kennit, le roi des Pirates, sera impressionné par Jek. Il la voit comme une « femme étonnante, grande, blonde et hardie ». C’est sans doute dû au fait qu’elle lui tient tête, qu’elle lui résiste (« Kennit avait donné l’ordre qu’on garde Jek enfermée dans une des soutes aux câbles. Hiémain avait réussi à lui rendre visite. Elle l’avait accueilli avec un feu roulant de questions sur Althéa. Comme il était dans l’incapacité de répondre, elle lui avait craché dessus »). Jek tombe plus ou moins sous le charme de Kennit, de ce qu’il a fait, de son combat contre l’esclavage. Cela va la conduire à remettre en cause les accusations d’Althéa. La jeune femme Vestrit dit que le pirate l’a violée, a profité d’elle en la droguant. Jek n’est pas la seule à ne pas la croire, c’est aussi le cas de Hiémain. Comme lui, elle lui trouve des excuses : « pourquoi t’aurait-il violée ? Il a une femme à lui, il a interdit le viol sur son navire, et il a la réputation d’être un homme d’honneur ».

La description la plus juste de Jek est celle partagée entre Vivacia et Ophélie, deux vivenefs. La première affirme que Jek « est trop occupée à vivre. Elle ne perd pas son temps en regrets ».

lundi 1 février 2021

Des femmes dans les Aventuriers de la Mer

Les Aventuriers de la Mer constituent des romans intéressants à plus d’un titre. Ils racontent l’histoire de pirates et de Marchands, de la famille Vestrit alors que les temps changent. Ils permettent le retour des Dragons et de revoir le Fou sous le costume d’Ambre. Ils explorent différentes cultures en ayant des personnages venant de Terrilville, de Jamaillia, des Six-Duchés, de Chalcède ou encore de Partage.

Contrairement à l’Assassin royal où on ne suivait les aventures que par les yeux de Fitz, la narration se fait ici à travers plusieurs personnages, de tous les âges et de toutes les origines sociales. C’est une des richesses du récit et c’est ce qui permet d’appréhender le sort des femmes.

Les premiers chapitres nous montrent toute la complexité de la situation à Terrilville. Les femmes (non esclaves) peuvent être indépendantes, mener une vie comme elles le veulent (Althéa en est un bon exemple), il y a pourtant le poids des traditions et des conventions à respecter. Ephon et Ronica Vestrit, les parents de Keffria et Althéa, ne font pas que des mauvais choix dans la gestion de la Vivacia, ils sont aussi peu sensibles à ce qui se passe dans leur ville et, plus important, dans leur famille. 

Ephron a bien conscience qu’Althéa “devra bien assez tôt s’installer, devenir une dame, une épouse et une mère”. Il lui refuse la possession de la vivenef familiale tout en sachant qu’il la condamne à un futur qui lui déplaira (“il m’étonnerait qu’elle trouve à son goût ce genre d’existence monotone”). Quant à Ronica, elle finit par comprendre que sa personnalité a écrasé celle de sa fille et elle le regrette. L’histoire est mouvementée à Terrilville et les habitants doivent savoir se prendre en main. Keffria semble mal engagée quand on lit que “comment avait-elle pu ne pas se rendre compte que Keffria devenait peu à peu une simple maîtresse de maison qui suivait les instructions de sa mère, obéissant à son époux, mais prenant rarement position ?”

Dès le début du récit, Althéa est présentée comme une femme volontaire alors que Keffria est plus effacée. On suivra l’évolution de Keffria tout le long des romans, non seulement vis-à-vis de son mari ou de sa mère, mais aussi de sa fille Malta.

Kyle Havre a du sang chalcédien et cela joue grandement dans sa vision de la femme. Hiémain nous offre une affirmation claire sur la culture de ce pays : “chez eux, une femme ne vaut guère mieux qu’un esclave”. Il n’est donc pas étonnant de voir Kyle dominer sa femme et la rabaisser verbalement. Il se moque d’elle, de son caractère et de sa pudeur ; Keffria ne réagit même pas. Elle l’écoute asséner des paroles dures (“rappelle toi le temps qu’il m’a fallu pour t’éveiller à ta sensualité de femme (...) je ne tiens pas à voir Malta, une fois adulte, aussi timide et complexée que toi”). Non seulement Kyle pense que Ronica a pris le dessus sur Keffria mais il ne lui accorde pas non plus d’ascendant sur Malta, leur fille. Quand Keffria le met au courant des manigances de Malta (la jeune fille veut être vue comme une femme malgré ses douze ans), il lui rit au nez. Ce sont alors des propos blessants auxquels elle a droit, des propos qui lui rappellent que son corps vieillit et que les années ont filé : “aucune mère n’a envie de se faire éclipser par sa fille ; une adolescente est pour une femme mûre un constant rappel qu’elle n’est plus dans sa prime jeunesse.” La position de Keffria est d'autant plus surprenante que c'est elle qui est désormais la représentante officielle de sa famille.

Malta a beaucoup de son père et dans une très grande partie de la saga, elle ne se définit que par rapport à lui. Et si elle paraît insupportable pour le lecteur, c’est qu’elle prend volontiers position pour son père malgré toutes les horreurs qu’il commet (le commerce d’esclaves par exemple). Elle sait également appuyer là où ça fait mal. Malta et Althéa ont plus en commun que ce qu’on peut penser. Les deux font face au destin qui les attend, c’est-à-dire épouser un homme dans le cadre d’un accord de famille de Marchands. Elles en parlent avec des termes crus. 

Althéa défie sa famille en général et Kyle en particulier en se laissant submerger par sa colère (“je dois donc faire la pute auprès du plus offrant, du moment qu’il m’appelle son épouse et propose un bon prix de mariage ?”). Malta et Althéa sont étouffées par le poids des traditions et veulent s’en défaire. Althéa va s’échapper à bord d’un bateau alors que la marge de manœuvre de Malta est plus réduite. Elle est trop jeune pour envisager une mesure aussi extrême, aussi fait elle ce qu’elle peut : elle porte une robe non adaptée à son physique lors du bal des Moissons. Surprise et ramenée chez elle, sa mère et sa grand-mère la traitent comme une gamine. Malta enrage puis explose : “tout plutôt que d’être obligée de m’habiller et de me conduire comme une petite fille alors que je suis une femme presque faite; oblifée de toujours me taire, me montrer polie, rester… rester invisible”.

Terriville a ses codes et ses coutumes. Althéa a voulu y échapper, elle replongera dedans lorsqu’elle reviendra dans la cité. On sait que la relation entre les deux soeurs est conflictuelle, Keffria ne rate pas une occasion pour dénigrer Althéa (“tu ne trouves pas bizarre qu’une jeune fille de bonne famille sorte toute seule la nuit ?”)

Les femmes à Terrilville ne sont pas condamnées à la douceur de leur foyer. Elles peuvent tenir des boutiques, être le Marchand de leur famille (et donc voter au Conseil, porter les réclamations et autres) ou naviguer à bord d’un bateau comme Althéa. Mais, il y a une différence entre naviguer sur une vivenef dont le capitaine est votre père et naviguer sur un autre bateau. Brashen le souligne explicitement à Althéa quand cette dernière cherche un bateau pour l’accueillir. Il lui dit qu’ ”il existe des femmes mariées mais la plupart de celles que vous voyez sur les quais travaillent  sur leurs navires familiaux, avec leur père et des frères pour les protéger”. Le sous-entendu est clair. Althéa n’a alors pas d’autre choix que de se déguiser en homme pour pouvoir trouver un travail. Elle en trouve un loin de ses qualifications et de ses compétences d’ailleurs. 

Si la question du viol revient souvent dans les romans, ici, il s’agira plus de la difficulté d’Althéa à faire valoir ses droits. Quand elle demande un certificat, il faut bien qu’il soit à son réel nom, elle ôte donc son déguisement. La réaction du capitaine de la Moissonneuse, Sichel, est claire, il a honte d’avoir été roulé dans la farine et il comprend maintenant pourquoi le voyage a été si périlleux (“pas étonnant que nous ayons eu tant d’ennuis avec les serpents (...) chacun sait qu’une femme à bord les attire”).

On en a eu un premier aperçu avec Kyle, la situation des femmes est bien pire à Chalcède. On en a a confirmation quand le Gouveneur Cosgo fait route vers Terrilville, accompagné par des mercenaires chalcédiens pour le protéger des pirates.  

Il est avec la Compagne Sérille et la façon dont il lui parle montre à quel point il a dévoyé le rôle de ces femmes mais aussi le rôle du Gouverneur. On est passé de la Gouverneure Malowda (“l’auteur de l'établissement des Droits de la personne et de la propriété”) à un homme qui ne pense qu’à ses plaisirs et en particulier sexuels. Sérille essaie d’être le plus honnête possible pour repousser ses incessantes avances, elle tente de faire naître en lui un sens du devoir et des responsabilités. Elle lui assène que “vous n’êtes pas un soi-disant noble chalcédien avec un harem de putains qui se mettent à quatre pattes pour vous caresser et vous flatter quand l’envie vous en prend”. Elle insiste, les Compagnes ne sont pas de banales femmes, elles occupent un rôle important dans la paysage politique de Jamaillia, elle n’est pas une “quelconque créature-objet huilée et parfumée.” Cosgo sait qu’il peut faire chanter Sérille, et il la menace. Il sait que le sort de la femme serait peu enviable dans les mains des chalcédiens et il lui rappelle (“je pourrais te livrer aux matelots. Y as-tu jamais songé ? Le capitaine est chalcédien. Il trouverait tout naturel que je rejette une femme qui m’a déplu. Peut-être te prendra-t-il en premier. Avant de te refiler aux autres”). Les phrases sont glaçantes, Sérille n’est protégée que par la volonté du Gouverneur, il n’y a que ça entre elle et le viol. Et, Cosgo met ses menaces à exécution. Véxé que Sérille se refuse à lui, il la donne. Le capitaine chalcédien ne fait pas que la violer, il lui retire toute humanité (“tantôt il abusait d’elle. Tantôt il faisait comme si elle n’existait pas”). La chute de Sérille se poursuit quand Cosgo minimise ce qui lui arrive (“vous, les femmes, vous en faîtes des histoires ! Après tout, c’est la nature.”)

Malheureusement, Sérille n’est pas la seule femme violée lors du récit. Et comme d’autres, elle partage un autre fardeau : des proches qui tentent de diminuer l’impact de ce qu’elle a subi.

Quand Devon profite de la candeur et du jeune âge d’Althéa pour coucher avec elle, cette dernière va se confier à sa soeur. Keffria montre alors que la solidarité féminine familiale est un bien grand concept et qu’elle est avant tout le produit de son milieu social et culturel (“elle m’a déclaré que je n’avais plus d’avenir, que j’étais une prostituée, une traînée, que j’avais jeté l'opprobre sur la famille”).

Quand Althéa est violée par Kennit, son propre neveu refuse de la croire. Il la considère comme folle, il ne voit que la femme enragée sans chercher à comprendre ce qui déclenche cette colère. C’est Etta qui lui ouvrira les yeux : “cette révolte, chez une femme, rien d’autre ne peut la provoquer. Je l'ai reconnue chez Althéa Vestrit. Je l’ai vue trop souvent. Je l’ai ressentie moi-même.”

Ailleurs, à la suite de différents événements, Malta se retrouve prisonnière à bord d’un navire chalcédien avec le Gouverneur et une Compagne (Keki) en fin de vie. Elle doit aller et venir sur le bateau, et les matelots en profitent pour la toucher de façon inconvenante. La jeune fille se voit toucher les seins, on tente de la déshabiller de force. Elle est tétanisée et sans l’aide de Keki qui lui apprend à dire en chalcédien qu’elle a ses règles, il y a fort à parier qu’elle aurait été violée.

Les romans offrent donc une variété de personnages différents. Les femmes ne font pas que subir. Certaines sont actrices de leur propre vie ou le deviennent. 

Etta a commencé en tant que putain puis est devenue la compagne attitrée de Kennit. Mais, elle est plus que ça, surtout si on la regarde à travers les yeux de Hiémain. Etta n’a pas la poitrine pleine ou la voix gracieuse, elle ne cherche pas non plus à le séduire. Non, Etta ne “présentait ni rondeur ni douceur, rien qui dénotât la moindre féminité (...) Jamais il n’avait senti une telle puissance chez une femme”. Etta est simplement à sa place sur le bateau des pirates et tout ce qu’elle accomplira par la suite le montrera. Elle impose son autorité aux autres hommes. Ils la craignent et la respectent et pas seulement parce qu’elle est la femme du capitaine mais surtout parce qu’elle est une femme impitoyable, sûre de sa force. Elle empêche Kennit d’être assassiné, elle défie et met au pas Sa’Adar.

Dans un autre registre, Grag Tenira est lui aussi ébloui par une femme, Althéa. Sa vivenef, Ophélie, accueille la fille Vestrit à bord pour la ramener à Terriville. Les deux jeunes gens se rapprochent, Grag ne cache pas son intérêt. Il est sous le charme d’Althéa, c’est une belle femme mais c’est aussi une femme capable (“comment faites-vous pour être aussi à l’aise dans un monde que dans l’autre ?”)

La réalité est plus complexe du point de vue d’Althéa. Elle est perdue. Elle l’admet volontiers à Ambre. Elle n’est pas intéressée par le mode de vie que les traditions réservent aux femmes, elle ne veut pas “ce que veut une vraie femme (...) je ne rêve ni de bébés ni d’une jolie maison. Je ne veux pas m’installer ni fonder de famille”. Elle ne sait pas qui elle est et ce qu’elle veut. Cela la frappe d’autant plus après avoir croisé Jek. Jek est une femme des Six-Duchés et dans ce pays (barbare pour les gens de Terrilville), les femmes se comportent comme elles le désirent. Rien ne les force à se marier. Althéa est jalouse de Jek et de sa liberté, notamment en ce qui concerne les moeurs sexuelles. Ses propos sont sans équivoque car on peut lire que “elle est (...) ce que je fais semblant d’être : une femme que son sexe n’empêche pas de vivre comme elle l’entend”. Il faut dire que Althéa, Jek et Ambre partagent une cabine sur le Parangon, le bateau magique fou : ils sont à la recherche de la Vivacia. Et Jek ne se prive pas pour faire des commentaires salaces (“si elle ne pouvait satisfaire son corps, elle tenait souvent à partager ses fantasmes”).

On l’a vu un peu plus tôt, Kyle Havre s’est plaint de la pudeur sexuelle de sa femme. Il espérait que sa fille ne soit pas aussi coincée. Les choses semblent mal embarquées quand on observe la réaction de Malta lorsqu’elle voit le Gouverneur nu (elle doit s’occuper d’elle). On y lit que “son regard fut attiré par les parties génitales du Gouverneur. Le membre pendillant ressemblait à un ver malsain (...) Comment une femme pouvait-elle supporter le contacy d’une chose aussi répugnante ?”. A sa décharge, Malta est encore très jeune. Nul doute que les transformations induites par le Dragon Tintaglia (la fameuse crête) la changeront.

Enfin, il ne faut pas oublier Tintaglia et les vivenets qui sont des figures féminines importantes dans les récits. La dragonne est certaine de sa force et de son autorité sur les humains, elle est après tout la “Seigneur des Trois Règnes” (le ciel, la terre et la mer). Les vivenefs ont des caractères différents. Certaines sont curieuses (Ophélie), d’autres veulent clairement changer la vie de ceux qu’elles accueillent et tiennent en estime. C’est le cas de Foudre (Vivacia) qui dit à Etta que “la femelle ne devrait jamais attendre l’ordre d’un mâle pour ce qui concerne ses affaires”.