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jeudi 17 juillet 2025

[Philip Pullman] La tentation Mary Coulter

Marisa Coulter tente. Elle est une femme séduisante et intelligente, qui connaît ses capacités et ses atouts. Elle n’hésite pas à les utiliser pour arriver à ses fins. Cela fait d’elle une personne incroyablement dangereuse. Elle peut se montrer passionnée ou froide, impulsive ou calculatrice. Elle sait quelle tactique employée en fonction de la personne à qui elle fait face.


Quand elle rencontre Will, elle le cerne très vite. Elle remarque son âge, son attitude. Elle sait qu’elle peut l’amadouer avec un peu de douceur, un peu de tendresse. Bien entendu, elle ne connait pas le passé de Will (sa mère malade, son père disparu). Pourtant, il lui suffit d’un sourire pour briser Will et le dominer (« Elle sourit. Will faillit lui sourire en retour, car il n’était pas habitué à la douceur et à la gentillesse qu’une femme pouvait mettre dans un sourire, et il était troublé »). Will est immédiatement captivé par cette femme : elle brise sa carapace, sa détermination. Ce n’est pas étonnant quand on lit qu’il la compare à Lyra, celle qu’il aime sans le savoir : « Will se mit à éprouver un sentiment de tendresse pour cette femme, parce qu’elle était courageuse, et parce qu’elle ressemblait à Lyra ». Cela n’aurait pas été si grave si il n’y avait pas d’autres enjeux derrière. Car, Will cherche à sauver Lyra, il cherche à retrouver son amie, retenue captive par cette femme. Surtout, il est en possession d’un artefact puissant, le poignard subtil, qui permet d’ouvrir des portes sur d’autres mondes et qui, normalement, peut tout couper. Or, Will fait face à un obstacle : Marisa Coulter. La femme perturbe tout. Elle fait voler en éclat sa résolution tout comme la lame du poignard. Will est bouleversé car « l’espace d’un instant, ce ne fut pas le visage de Mme Coulter qu’il avait devant lui, mais celui de sa mère ». Pour Will, c’est un choc car ses derniers instants avec sa mère, le fait de l’avoir laissée derrière, l’obsède toujours. Les conséquences sont immédiates : « au moment où il enfonçait le couteau dans le vide, son esprit abandonna la pointe de la lame (…) il était brisé ». Marisa Coulter a donc contribué à briser un couteau prétendument incassable.

Plus tard, Will sera interrogé par Iorek pour savoir ce qui s’est passé. Ses propos sont clairs : « quand cette femme m’a regardé, j’ai cru voir le visage de ma mère (…) Le couteau a rencontré une chose qu’il ne pouvait pas découper (…) Cette femme savait ce qu’elle faisait, j’en suis sûr. Elle est très intelligente ». L’admiration est perceptible. Will reconnait là une personne de valeur.


Très peu de gens peuvent résister au charme de Marisa Coulter, encore plus si ils sont humains. Roke, un allié de Lord Asriel, s’en rend bien compte. Marisa Coulter est une femme trop séduisante, trop brillante et elle ne peut que croquer un jeune homme inexpérimenté. Lord Roke précise donc qu’il « était insensible au charme de Mme Coulter, mais il était fasciné de la voir s’exercer sur les autres. Le soldat était un jeune homme ; ils auraient dû envoyer un vieux guerrier blanchi sous le harnais ».

Marisa Coulter finit par revenir vers son mari, Asriel. Elle a donc, en apparence, changé de camp. Auparavant, elle participait aux pires recherches de l’Eglise (séparer les enfants de leurs daemons), maintenant elle rejoint le camp de ceux qui veulent mettre à bas cette organisation. Les partisans d’Asriel expriment leur inquiétude à savoir que Mme Coulter les rejoint. Ils ne craignent pas nécessairement une trahison mais l’effet qu’elle peut avoir sur Lord Asriel. Ogunwe dit que « si cette femme décidait de vous tenter, vous ne pourriez pas résister ».

Asriel a conscience des capacités de manipulation de sa femme. Il doit faire attention : il se réfugie alors derrière une indifférence, une dureté. Il ne veut pas se laisser affaiblir ou attendrir même si il est admiratif devant les efforts déployés par Marisa Coulter (« lorsqu’un sanglot la secoua, elle le camoufla sous la forme d’un hoquet, comme si elle étouffait ses émotions par respect des convenances. Ce qui rendait ses mensonges éhontés encore plus convaincants, se dit Lord Asriel avec dégoût. Cette femme avait le mensonge dans le sang »).

On finit par comprendre que cette dureté est feinte. Asriel fait exprès d’être insensible. C’est une stratégie de défense car, dans les moments fatidiques, elle lui dit que « nous aurions dû nous marier (…) et élever notre fille ensemble ». Pour une fois, Asriel baisse ses murailles et laisse déborder ses sentiments pour elle. Sa réaction est assez équivoque : « cette remarque était si inattendue qu’il sursauta. Son daemon laissa échapper un grognement à peine perceptible, venu du fond de sa gorge ». Marisa Coulter est donc capable de surprendre lord Asriel, de lui faire perdre ses moyens. D’ailleurs, à ce moment de l’histoire, elle est sincère.


Une relation intéressante est celle avec Métatron, l’ange le plus important et le plus influent après l’Autorité. Métatron est celui qui exerce réellement le pouvoir, mène la guerre. Il tente de tuer Lyra, il sait qu’elle est celle qui faut abattre. Asriel et Coulter veulent empêcher cela. Fidèle à ses habitudes, Coulter tente de le charmer, de le séduire. A cette occasion, elle s’offre toute entière au regard pénétrant du Régent Métatron. Le résultat reflète bien ce qu’elle est : « la corruption, la jalousie et la soif de pouvoir. La cruauté et la froideur. Une curiosité perverse et inquisitrice. Une méchanceté pure, venimeuse et toxique (…) vous avez trahi et intrigué, et vous avez tiré fierté de votre duplicité. Vous êtes un cloaque d’obscénité morale ». Cette description résume bien ce que le lecteur a vu de Marisa Coulter : une personne prête à tout pour réussir et dominer, être en position de décider.

Coulter sait qu’elle a une carte à jouer : celle du désir. Elle se sait belle et attirante. Elle sait qu’elle a tout ce dont peut rêver un ange, une créature étrangère au corps depuis des siècles (« privés d’enveloppe corporelle, ils en rêvaient et se languissaient de ce contact charnel. Métatron était tout près d’elle maintenant, assez pour sentir l’odeur de ses cheveux, et admirer la texture de sa peau »). Autrement dit, Marisa Coulter tente Métatron. Comme tant d’autres, Métatron est subjugué, captivé. Son désir efface sa raison. Lui, le plus puissant des anges, n’est plus qu’une chose pathétique : « le Régent était un être doté d’un intellect supérieur qui avait eu des milliers d’années pour s’étoffer et se renforcer (…) à cet instant, il était aveuglé par une double obsession : détruire Lyra et posséder sa mère ». Cela sera sa perte.

[Philip Pullman] La question religieuse

Lyra est recherchée par un bon nombre de gens. L'un de ces groupes est celui de l’Église (Magisterium) qui la poursuit car elle pourrait les mener à leur perte, saper leur influence et donc leur retirer pouvoir et richesse. Comme ils ne savent pas réellement où elle est et que la situation est urgente, les dévots sont prêts à tout pour la trouver. Ils savent qu'un autre groupe (les sorcières) manifeste de l'intérêt pour Lyra et ils se demandent pourquoi. Quand ils parviennent à capturer une sorcière, le but à atteindre les aveugle et révèle leur véritable nature ; on comprend que les prêtres sont prêts à tout (« Tout est prêt pour recueillir le témoignage de la sorcière ? Je propose de recommencer les tortures »). Autrement dit, ils sont prêts à tout, même à commettre les pires choses, pour arriver à leurs fins. Les cruautés commises par le Magisterium sont bien documentées et marquent les sorcières. Ruta Skadi, une reine d'un clan de sorcières, affirme clairement sa position. Elle rappelle à ses congénères que « depuis qu'elle existe (…) l’Église a toujours cherché à supprimer et à contrôler toutes les pulsions naturelles. Et quand elle ne peut pas les contrôler, elle les détruit ». Le Magisterium enferme donc les gens, tente de les contraindre à sa volonté. Ruta Skadi va plus loin en évoquant un terrible événement : « Certains d'entre vous ont vu ce qu'ils faisaient à Bolvangar ». Bolvangar résonne dans la mémoire de tous, c'est un endroit où l’Église a commis une de ses pires actions en séparant des enfants de leurs daemons. 


Face à cela, certains se dressent, prêts à prendre tous les risques. Lord Asriel en est la parfaite illustration. Il sait que, face à la toute-puissance de l’Église, il est condamné à une mort certaine. Pour autant, comme le rapporte son majordome, il décide de lutter : « chez nous, Serafina Pekkala, s'opposer à l’Église est un crime passible de mort, et pourtant, Lord Asriel nourrit dans son cœur un désir de révolte ». La cause passionne Asriel et son dévouement convainc les gens. Après avoir rencontre Asriel, Ruta Skadi rend compte aux autres sorcières et rapporte que « il m'a prouvé qu'il est juste et légitime de se rebeller, lorsqu'on songe aux horreurs que les agents de l'Autorité accomplissent en son nom (…) il m'a raconté comment, dans certains mondes, on capture les sorcières pour les brûler vives ». Encore une fois, on retrouve la volonté du Magisterium d'infliger de la souffrance.


L'Autorité, qu'est ce donc ? Dans le roman Le miroir d'ambre, le lecteur fait la rencontre de deux anges qui nous en apprennent beaucoup à son sujet. Si on les croit, l'Autorité ne serait pas le réel Dieu, mais un usurpateur (« il n'a jamais été le Créateur. C'était un ange, comme nous ; le premier ange, certes, le plus puissant »). Fort de sa puissance, cet ange devenu Autorité a donc imposé son autorité à ses confrères puis aux différents mondes. Mais l'Autorité sent son pouvoir s'effriter et veut réaffirmer sa domination : elle « considère que les êtres conscients de toutes les espèces sont devenues dangereusement indépendants (…) Son but est d'instaurer une inquisition permanente, dans tous les mondes, sous les ordres directs du Royaume ».

De son côté, Ogunwe, un allié d'Asriel, pense exactement la même chose (« le Royaume des Cieux porte ce nom depuis que l'Autorité a décrété qu'elle était au-dessus des autres anges »). On retrouve donc cette idée de prise de pouvoir par la force et une certaine illégitimité à maintenir son pouvoir sur des gens qui voudraient s'en échapper.

Pour contrôler les mondes, l’Autorité peut donc s'appuyer sur les différentes églises. Le plus fort des anges s'est également impliqué en manipulant les gens pour les contrôler. Il a créé le monde des morts, loin des promesses d'un paradis après la vie. C'est un monde où ce qui reste des individus errent, sans but, et menacés par des harpies. Ces dernières sont tout aussi prisonnières de ce monde que les morts. On comprend à quel point l'Autorité a été perfide et cynique en lisant leur témoignage : « quand les premiers fantômes sont arrivés ici, l'Autorité nous a donné la puissance de voir ce qu'il y a de plus mauvais en chacun, et, depuis, nous nous nourrissons de ces ignominies, à tel point que notre sang est empoisonné et que nos cœurs sont malades ». Une nouvelle fois, tout le monde doit ressentir de la douleur des actions de l'Autorité, même ceux qui le servent.


La survie de l'Autorité et du Magisterium sont donc mis à mal par l'existence de Lyra. Le Père MacPhail nous explique plus précisément pourquoi : « c'est encore une enfant, je suppose. Cette Eve, qui va connaître la tentation et qui, si elle suit l'exemple donné, succombera à son tour, nous entraînera tous avec elle dans sa chute (…) je propose d'envoyer quelqu'un à sa recherche, pour la tuer avant même qu'elle puisse être tentée ». Les hommes d’Église sont clairement aveuglés par leur fanatisme et enclins à commettre des actes effroyables, tuer un enfant, afin de garder leur suprématie. 

Bolvangar, Lyra... attaquer des enfants ne semble pas déranger le Magisterium. Lady Coulter (la mère de Lyra) a bien analysé leurs motivations et se rend compte qu'ils sont englués dans le passé. Coulter, elle-même un personnage bien cruel, parle avec des termes durs : « s'ils le pouvaient, ils reviendraient dans le jardin d’Éden et tueraient Eve avant qu'elle se laisse tenter. Tuer ne leur pose aucun problème. Calvin lui-même a ordonné qu'on tue des enfants. Ils la tueraient en grande pompe, avec tout un cérémonial et des prières, des psaumes et des cantiques ». Si elle est aussi vindicative, c'est parce qu'elle parlé aux responsables de la traque de Lyra. Elle n'a pas hésité à leur dire à quel point ils étaient répugnants. On sent sa passion lors qu'elle dit que « si vous avez cru un seul instant que j'allais remettre ma fille entre les mains – les mains ! – d'une bande d'hommes habités par une obsession fiévreuse de la sexualité, des hommes aux ongles noirs, empestant la vieille sueur rance, des hommes dont l'imagination furtive ramperait sur son corps comme des cafards (…) vous êtes encore plus stupide que vous pensez que je le suis ».


Le cas de Mary Malone est intéressant car elle est une ancienne nonne (« vous avez cessé de croire aux principes de l’Église et ils vous ont laissée sortir »). Son départ n'a pas été paisible : « tout le monde autour de moi était terriblement déçu. Que ce soit la mère supérieure, les prêtres ou  mes parents, ils étaient tous furieux et plein de reproches ». On le voit bien, quitter l'église pour donner un autre sens à sa vie, est mal vu. Il est mal vu de vouloir trouver son propre chemin. Cela est vécu comme une trahison. 

Avec le recul, après avoir assisté à la guerre de Lord Asriel contre l'Autorité, Mary Malone se plonge en pleine réflexion (« autrefois, j'avais l'impression d'être reliée à Dieu, et, grâce à sa présence, j'étais reliée à l'ensemble de sa création. Mais s'il n'existe pas... »). Cette femme nous montre bien ce que lui avait apporté l’Église, la sensation de participer à quelque chose de plus grand qu'elle. Cependant, apprendre que tout ça reposait sur une imposture a changé sa vision des choses. Volontairement ou non, Mary porte alors le coup fatal au Magisterium en permettant à Will et Lyra de concrétiser leur amour.