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mardi 30 décembre 2025

[Joe Abecrombie] Le cas Bayaz dans les Héros

L’Union compte bon nombre de gens qui se pensent influents et puissants, qu’ils soient nobles ou militaires. Et pourtant, tous sont réduits à peu de chose quand Bayaz se manifeste. Car, le vieil homme est un manipulateur extrêmement doué, terrifiant. D’ailleurs sa réputation le précède : au début du roman Les Héros, tous les hauts gradés se taisent et sont mortifiés quand Bayaz apparait dans la tente de commandement ; seul Renifleur, le vaillant héros du Nord, lui tient tête. Gorst remarque que « ce furent les officiers qui retinrent leur souffle » car « le vieil homme dégageait une imparable aura d’autorité, comme s’il contrôlait le monde entier ». Finree constate exactement la même chose : « en somme, qu’on le dise retraité ou non, Bayaz, le Premier des Mages, était le supérieur de tout un chacun ».


Bayaz ne se contente pas d’asseoir son pouvoir. Il cherche aussi à écraser ceux qui le servent ou ceux qui le défient. Il lui importe peu qu’on soit dans son camp tant il cherche à tous les manipuler. Quand il ne le fait pas l’entremise de l’argent (et de la banque) ou en manipulant la lignée royale (Jezal), il profite des évolutions technologiques. C’est à l’occasion de la bataille des Héros qu’il introduit, avec l’aide de chercheurs, les canons : « l’expérience impliquait trois gigantesques tubes de métal gris-noir fixés sur d’énormes supports en bois. L’une de leurs extrémités était bouchée et l’autre pointée vers la rivière, dans la direction générale des Héros ».


Dans les Héros, Bayaz développe sa vision des gens et du monde. Pour lui, la guerre est une nécessité. Elle lui permet de façonner le monde et d’occuper les gens. Grâce à elle, il oriente les choses dans la direction voulue. Il fanfaronne presque en disant que « c’est plus facile de laisser les hommes se battre. La magie est l’art et la science de forcer les choses à comporter d’une manière qui n’est pas dans leur nature (…) Rien n’est plus naturel chez les hommes que de se battre ». Il précise même qu’il garde un oeil sur tout et sur tous car « tout est digne d’intérêt pour l’homme attentif (…) la connaissance est la racine du pouvoir, après tout ». 


On ne peut pas dire que Bayaz soit modeste. Quand il l’estime, il n’hésite pas à rappeler que c’est lui qui commande. Il avait déjà fait comprendre à Jezal qu’il n’était qu’un pantin, il montre à l’ambitieuse Finree qu’elle ne doit pas se tromper sur la personne qui commande réellement (« la carcasse de sa Majesté se trouve peut-être à une semaine d’ici, à Adua, toutefois… sa main droite »).

Il remet également les militaires à leur place. Ils ne sont qu’un outil, un instrument. Il le leur dit d’un ton plein de mépris et de dédain : « une armée est l’instrument du gouvernement et doit servir ses intérêts. Sinon, que serait-elle ? Une coûteuse machine à… croiser le fer ? »


Si l’Union tremble devant Bayaz, ce n’est pas nécessairement le cas des gens du Nord, ces gens qui ne pensent qu’à se battre et semblent incapables de faire la paix. 

Bethod avait bien compris que s’entretuer n’était pas une solution à long terme et il avait quémandé l’aide de Bayaz pour arriver à ses fins. Mais, trop ambitieux, il avait osé défier le vieux mage : les choses ont mal tourné pour lui.

Même si Renifleur tient tête à Bayaz au début du roman, les deux semblent partager un même souvenir d’un homme : Logen. Les deux ne peuvent s’accorder pour  dire s’il était un homme bon ou non mais ils savent que Logen a marqué son temps et qu’il est plein de surprises.

Il était très compliqué pour Bayaz de parvenir à un accord avec Dow le Sombre tant il « n’est pas un homme raisonnable ». Ce sont aussi les alliés de Dow qui inquiètent Bayaz, notamment Ishri. C’est pour cela qu’il est rassuré d’apprendre que Dow est mort, tué par Calder.

Calder, lui, est ambitieux. Il est grisé par sa victoire dans le cercle contre Dow et se croit intelligent, presque trop même. Il pense pouvoir tenir tête à Bayaz et s’en vante (« je vais le laisser mariner un peu. Il a fait affaire avec mon père, par le passé, et il l’a trahi »). Le jugement de Calder est donc aussi obscurci par une envie de vengeance familiale. Mais, Calder se rend vite compte qu’on ne peut pas négocier avec Bayaz. Ce dernier lui met une pression énorme, joue de lui (« la veille, Calder avait fait montre d’un audacieux sens de la répartie. A présent, il se contenterait de ne pas se vider de son sang dans la boue ») et Calder rentre dans le rang. Il entérine alors la décision de Bayaz de partager le Nord, cette terre farouchement indépendante, en trois.


dimanche 2 mars 2025

[Joe Abercrombie] Le cas Bayaz dans la Sagesse des foules

Bayaz fait et défait les rois. Il n'agit pas par altruisme, pour un plus grand bien. Il est un Mage égoïste qui ne pense qu'à remplir ses poches et conserver le pouvoir. Ceux qu'il choisit doivent obéir à ses ordres et l'écouter (ou ses envoyés) en toute circonstance. 


Le roman La sagesse des foules est un livre de changement. L'Union est en pleine guerre civile et au Nord, Rikke doit assurer son autorité. L'inquiétude de Bayaz est donc légitime : il craint de perdre tout contrôle, tout ce qu'il a investi. Mais son caractère dominateur reste prépondérant ; il n'est pas le genre de personne à marchander, à demander. Sulfur, un de ses hommes de main, résume bien la chose : « il conchie ceux qui le critiquent.... Comme s'ils étaient des insectes ». Or, drapé dans son arrogance, Bayaz ne perçoit pas entièrement la colère et la détermination de ceux et celles qui veulent le mettre à bas.


La révolution en marche en Union a fait chuter le roi Orso. Le peuple a pris le pouvoir. Une assemblée, plus ou moins représentative, prend des décisions. Brisépée, un des hommes importants du mouvement questionne : « les Représentants du peuple doivent-ils passer chaque jour devant les statues géantes comme Harod le Grand ou le mage Bayaz ? » Les pantins de Bayaz ont donc perdu toute autorité : les membres du Conseil Restreint sont morts et Orso emprisonné. Les statues et les hommes, le peuple parvient donc à défaire deux symboles du pouvoir. 

Un autre à abattre est le système bancaire qui gangrène le pays. Savine rencontre aussi Sulfur et voir cette créature lui rappelle toutes ses peurs (« Savine sentit un frisson glacé courir le long de sa colonne vertébrale. Son père l'avait mise en garde contre Bayaz et les mages en général. Sans oublier Valint et Balk »). Là encore, on comprend qu'une autre force importante du changement en cours (Savine gagne l'amour du peuple en lui distribuant à manger alors que la famine se répand) a compris qui était l'ennemi. La référence à son père est intéressante puisque Sand dan Glokta a accès au pouvoir grâce à Bayaz : Bayaz l'a chargé de conseiller, fermement et fortement, le roi Jezal. Voir Sand dan Glokta se retourner contre Bayaz est une bonne illustration de la déchéance et de la perte de légitimité de Bayaz.


Orso, le roi déchu, est un bon témoin des forces à l’œuvre autour du pouvoir. Alors qu'il est emprisonné par les révolutionnaires, il a le temps de réfléchir sur ce qui se passe : ses échecs, la façon dont il a été utilisé et le futur de l'Union. Comme d'autres, il met en avant la surpuissance de Bayaz, le fait que ce vieux mage ne pense qu'à lui et à ses intérêts, et non pas de l'intérêt du peuple. Orso se remet même en question en sous-entendant qu'il laissait faire tant que cela lui permettait d'avoir du pouvoir (« un régime où la marionnette couronnée par Bayaz pouvait haranguer la nation d'une main... et lui faire les poches de l'autre »). Plus tard, Orso osera même dire publiquement ce qu'il pense. Il attaque frontalement Bayaz : « la prochaine dénonciation visera Bayaz en personne (…) c'était lui l'horloger démoniaque qui mettait en place le système de corruption dont chaque Citoyen de l'Union a un jour souffert ».

L'idée que Bayaz soit un mal imbattable est partagé par d'autres. Risinau, un autre instigateur de la révolution, ose tenir tête à Sulfur. Il lui dit que « Bayaz nous a sauvés des Dévoreurs, peut-être... Mais depuis, on se demande qui nous sauvera de Bayaz ». On comprend bien que Bayaz est la force dans l'ombre dont ils veulent se débarrasser. 

Plus tard, on apprend que c'est Sand dan Glokta qui a tout manigancé. C'est lui qui a organisé le grand changement pour détruire Bayaz. C'était, selon lui, la seule chose à faire : une opération insensée qui a causé des milliers de morts, a presque détruit un pays pour se débarrasser d'un mage quasi tyrannique. Sand dan Glokta ne voyait pas d'autres possibilités tant « Bayaz contrôlait tout. Dans son jeu, nous n'étions que des pions. Il possédait les banques, qui elles-mêmes possédaient les marchands, les nobles et même le Trésor public ».


Remis en cause dans l'Union, Bayaz se tourne donc vers le Nord où il espère se construire de nouveaux outils à manipuler. Mais, la nouvelle Reine du Nord n'est pas malléable. Rikke ne se laisse pas faire, elle n'est ni Bethod ni Calder. Elle tient tête à Bayaz qui le prend mal (« te parler est une folle aventure. Parce que tu t'éparpilles dans toutes les directions »). Rikke se rend compte qu'affronter Bayaz n'est pas chose aisée ; c'est la chose la plus compliquée de sa vie alors qu'elle a déjà affronté un bon nombre d'épreuves (« pour soutenir le regard de Bayaz, elle dut mobiliser toute sa volonté. Plus tout ce qu'elle avait appris et le souvenir de tout ce qu'elle avait perdu »).

Rejeté par Rikke, Bayaz n'a pas d'autre choix que chercher un nouvel allié dans le Nord, quelqu'un qui œuvrera pour détrône Rikke (et cela même si ça prend du temps). Il choisit Quatre-Feuilles, un Nordique notoirement connu pour être pragmatique et suivre celui qui lui permettra de survivre. Quand il rencontre Bayaz, le doute n'est pas permis sur son choix : « quelque chose dans regard glaça les sangs du vétéran. De quoi penser qu'il valait mieux ne pas avoir ce gaillard comme ennemi ». Bayaz explique à sa façon qu'il a fait de mauvais investissements, que ses anciens alliés l'ont déçu en privilégiant leurs propres intérêts au lieu de ceux de Bayaz : « Les gens, maître Quatre-Feuilles, sont un très mauvais matériau de construction. Ah, leurs pleurnicheries permanentes ! Leur intransigeance bornée : Leurs minables ambitions ! » Et, pour asseoir sa démonstration, Bayaz présente celui qui pourrait être le fils de Calder, l'ancienne force dominante du Nord (« ce qui m'intéresse, ce n'est pas ce qu'il est mais qui il est susceptible de devenir »). Là encore, Bayaz montre qu'il n'est pas un mage altruiste. Quand il soutient quelqu'un, c'est uniquement pour lui. Et comme il avait choisi Jezal, un soldat quelconque, il choisit un jeune homme qu'il pourra forger et qui se sentira redevable.


vendredi 16 décembre 2022

[Joe Abercrombie] Pas touche à la banque

Les deux premiers tomes de l'Age de la Folie montrent des pays et des territoires secoués par des transformations. L'Union est touchée par un début d'émeutes et la guerre n'est pas loin aux frontières. Quant au Nord, il est touché par des luttes intestines habituelles. Il y a donc bon nombre d'opposants et de gens qui ont des envies différentes. Pour autant, un semble manipuler tout cela en arrière-plan : Bayaz. S'il intervenait physiquement dans les tomes précédents de la saga (on se souvient de la façon dont il a manipulé Jezal ou Bethod), il s'appuie plus sur ses agents et sur la banque dans ces tomes.

Joe Abercrombie utilise le concept de banque pour montrer que les dirigeants politiques ne sont que des pantins. La situation est encore pire que l'asservissement frontal et déclaré. Jezal savait que Bayaz le dominait ; beaucoup ont conscience que la banque Valint et Balk dicte la politique de l'Union. Les responsables savent qu'ils ne font qu'illusion et que d'autres prennent les décisions importantes. Orso, le fils de Jezal, s'en rend vite compte alors qu'il cherche à financer une troupe de soldats. Le Lord Chancelier Gorodets le ramène à la réalité : « la Couronne a dû contracter de lourds emprunts. Bien trop lourds, devrais-je dire... Rien qu'à Valint et Balk, l’État doit une incroyable fortune ».

Ce sentiment de ne plus contrôler les choses est partagé par d'autres. Lorsque la ville de Valbeck est au bord de l'émeute, Risinau prend la parole. C'est un point de vue intéressant car l'homme fait partie de l'inquisition tout en œuvrant pour la révolte. Ses propos sont idéalistes et passionnées ; lui aussi comprend que quelque chose ne va pas : « depuis sa fondation par ce charlatan de Bayaz, l'Union se construit sur le dos des peuples. L'avènement des machines, la cupidité toujours grandissante des investisseurs, l'argent roi et les banques transformées en temple, voici les derniers et sinistres développements de notre malheureuse histoire ». On sent bien qu'il y a un aspect inéluctable : lutter contre la banque semble voué à l'échec. L'ennemi est clairement nommé : si le peuple est affamé et mal traité, c'est à cause de Bayaz et de tout le système financier.

Quelques personnages montrent clairement leur aversion soit parce qu'ils ont connu Bayaz, soit parce qu'ils ont fréquenté de trop près les banques.

C'est par exemple le cas de Caul Shivers qui n'a pas oublié son voyage en Styrie et son cambriolage d'une banque. Il est donc bien placé pour dire à Rikke, la fille de Renifleur, que « je me méfie de ces temples du fric ».

Savine est la fille de l'Inquisiteur Sand dan Glokta. C'est également une femme d'affaires. Ces deux faits lui permettent donc d'avoir un avis assez intéressant sur la banque (« même pour une banque, Valint et Balk avaient une réputation calamiteuse. Plus d'une fois, le père de Savine lui avait conseillé de ne jamais traiter avec cet établissement. Avec ces gens, quand on avait une dette, ça durait éternellement »). Voir Sand dan Glokta inquiet est révélateur. Il en faut beaucoup pour susciter ce genre de choses chez lui. Il faut dire qu'il sait que Bayaz est derrière tout ça : s'endetter vis-à-vis de la banque, c'est se condamner pour toujours (« Valint et Balk, c'est de la vermine. Des parasites. Pire, des sangsues ! Quand ils se collent à toi, pas moyen de s'en débarrasser »).

Shenkt, lui, s'est retourné contre Bayaz. Dans Servir froid, il permettait déjà à Monza de ne pas tomber dans les griffes de Bayaz. Dans le troisième tome, il affirme que Valint, Balk et Bayaz, ce sont « trois noms pour la même chose ». Autrement dit, il n'est pas étonnant de voir la banque être si perverse et si retorse quand on voit à qui elle appartient. Ce point de vue n'est évidemment pas partagé par tous. Sulfur, un homme de Bayaz, fait remarquer aux responsables de l'Union que « c'est un établissement financer, pas une association caritative ». La banque n'est donc pas animée par de bons et nobles sentiments, elle n'est pas là pour aider, elle est là pour faire du profit. C'est Bayaz lui-même qui illustre bien l'importance de la banque après qu'un bâtiment ait été détruit lors des émeutes à Valbeck : « la banque de Valint et Balk ! Une attaque contre une entreprise ! Contre le progrès et l'avenir ! » Les choses sont claires : la banque est le jouet de Bayaz et elle doit lui permettre d'asseoir son autorité. Attaquer une banque revient à remettre en cause sa vision du monde. C'est un affront impardonnable.

lundi 25 juillet 2022

[Joe Abercrombie] Bethod : un bon souvenir ?

Logen ou Dow le Sombre ont été Rois du Nord et on ne peut pas dire qu'ils aient laissé un bon souvenir après leurs disparitions. C'est exactement la même chose en ce qui concerne Bethod. Et même si Bethod semblait être le seul avec un réel projet politique, il est clair que bon nombre de combattants du Nord ont eu beaucoup de rancune et de rancœur.

Quand Bethod est évoqué, c'est souvent pour le comparer ou le lier avec d'autres figures historiques du Nord. Il faut dire que l'homme a marqué son époque par son domination, et les nombreux massacres qui ont eu lieu sous son règne. Quatre-Feuilles, ce guerrier qui a rejoint le camp de Stour Ténèbres, le petit-fils de Bethod, résume parfaitement la situation : « Les autres – Bethod, le Neuf-Sanglant, Dow le Sombre, Scale et Calder... (…) Entre toi et moi, ils ont tous participé et gagné au concours du pire trou du cul du monde. » Cette comparaison n'est pas très flatteuse. Certes, Logen et Dow ont été de redoutables combattants, mais de piètres leaders, et surtout on a souvent vu à quel point ils pouvaient être gratuitement monstrueux et cruels. Quand il était lancé, rien ne pouvait stopper Bethod. C'est ce qu'explique Dow le Sombre à son fils Calder dans le roman Les héros : « il savait pas arrêter de se battre, une fois qu'il avait commencé. » On peut se demander si Dow n'éprouve pas une forte aigreur envers Bethod. Lorsqu'il tente de tuer Logen à la fin du troisième tome de l'Âge de la folie, il tente de lui expliquer son geste et d'expliquer ses motivations. Il leur reproche (à Bethod et à Logen) une certaine forme d’extrémisme : « le bon vieux temps, c'est terminé. Tu l'as tué. Bethod et toi, vous vous en êtes chargés tous les deux. »

Mais, certains ont un avis plus nuancé. Si ils ne remettent pas en cause son côté bestial, sa méchanceté, sa cruauté, ils lui trouvent malgré tout de bons aspects, de bonnes réalisations. Curnden Craw est un vétéran du Nord, il a connu beaucoup de choses, vu beaucoup de batailles et croisé beaucoup d'hommes. Dans ce pays sanglant, il sort du lot en essayant de faire les choses correctement et de ne pas sacrifier ses hommes pour pas grand-chose. Pour lui, Bethod n'est pas seulement un guerrier ; il est un bâtisseur : « ses ennemis ne l'aimaient pas trop, et les morts savent qu'il en avait beaucoup. Mais regarde tout ce qu'il a accompli. Bien plus que Skarling Hoodless. Il a uni le Nord, construit les routes et la moitié des villes. Il a mis fin à la guerre des clans. » Même Dow le Sombre parvient à lui manifester un peu de respect. Il faut dire que Dow est une légende du Nord, un des derniers grands d'une époque dépassée : de nouveaux leaders, de nouveaux ambitieux émergent. Dow crie que « Rudd Sequoia était sacrément têtu, Bethod sacrément rusé et le Neuf-Sanglant sacrément méchant, mais parfois ils me manquent. C'étaient des hommes, eux. Quand ils disaient quelque chose, ils tenaient leur putain de parole. » Une nouvelle fois, Bethod est ramenée à de grands noms du Nord.

Bayaz a fréquenté Bethod. On comprend que le Mage a grandement œuvré pour que Bethod soit sur le trône du Nord. Il espérait un peu de stabilité, ce qui permettrait moins de guerre au Nord et donc le développement du commerce, et au final plus de profits pour lui. Il a donc favorisé Bethod jusqu'à ce que ce dernier se montre trop ambitieux, trop personnel. Lorsqu'il rencontre Calder, Bayaz parle froidement et presque avec moquerie de Bethod : « Bethod a tourné le dos à notre amitié, ses alliés ont disparu, ses grandes réussites se sont fanées, il est mort en sang et a été enterré dans une tombe sans inscription (…) Si votre père avait payé ses dettes, il serait peut-être toujours roi des Nordiques. » Selon Bayaz, Bethod a clairement commis une erreur stratégie en voulant aller trop loin. On peut trouver là un parallèle avec ce que disait Dow : Bethod en voulait trop. Bayaz a donc favorisé un autre homme : Logen. Il décrit Bethod comme un homme narcissique, qui ne pense qu'à lui et qu'à sa gloire (« j'ai toujours trouvé sa conversation assez terne. Il ne parlait que de lui, de ses projets, de ses succès. C'est si ennuyeux de se retrouver devant quelqu'un qui ne pense jamais aux autres »).

lundi 16 mai 2022

[Joe Abercrombie] Jezal, un roi ?

L'Union est mal en point : les troubles grandissent en interne, la situation aux frontières est tendue. La stabilité est d'autant plus menacée que le Roi est mort tout comme ses héritiers. Lors d'un Conseil Public, Bayaz propose Jezal qui est non seulement, selon les rumeurs, une fine lame et un vaillant combattant. C'est en tout cas la légende que Bayaz s'est employé à broder autour de lui et qui repose sur beaucoup d'exagérations et de tricheries. Ceux qui ont côtoyé Jezal de près savent que la réalité est toute autre. Ainsi, Ferro a voyagé vers le bout du monde avec Jezal (et d'autres) : elle a pu voir la lâcheté et la faiblesse de celui qui deviendra roi. Ferro est présente dans les gradins lorsque Baya soumet la candidature de Jezal. La réaction de Ferro est sans équivoque, elle montre tout ce que la femme pense de cet homme : pas grand chose. Elle qualifie Jezal avec des termes bien peu amènes ("Jezal dan Luthar, ce pot à pisse débordant d'égoïsme, d'arrogance et de vanité"). Si Ferro peut se permettre d'employer des qualificatifs aussi forts alors que la situation est loin d'être drôle, c'est qu'elle se moque clairement du sort de l'Union. Au contraire, elle est ravie de voir que les gens de ce pays qui ne lui ont pas permis d'assouvir sa vengeance et qu'elle exècre vont être mal en point avec Jezal ("agrippée à la balustrade, elle hoquetait, pleurait, bavait. Ferro ne riait pas souvent (...) Mais Jezal dan Luthar, un roi ! Ça, c'était drôle").

Les premiers pas de Jezal en tant que roi sont difficiles. Il sait son incompétence, il a conscience que les autres le regardent de haut. Il se considère comme un imposteur, comme un homme qui ne sait pas quoi faire. Dans sa tête, il imagine les paroles de ses conseillers, des paroles forcément négatives et dévalorisantes. Marovia penserait qu'il "vaudrait peut-être mieux la fermer et éviter de gêner les grandes personnes" alors que Tolichorm s'interrogerait ("comment parviens-tu à t'habiller seul, compte tenu de ton incommensurable ignorance ?") Heureusement, Jezal parvient à gagner un peu de courage et de respectabilité en tenant tête à ses conseillers et en prononçant des insultes lors d'un conseil restreint. Cela devient sa ligne de conduite : il est téméraire, se montre au premier plan. Lorsque les Gurkiens arrivent et menacent Adua, la capitale de l'Union, il décide de mener les charges. Mais, là, ce n'est pas les remontrances de ses conseillers mais celles de Bayaz. Le vieux Mage n'est pas un homme indulgent, il n'est pas là pour voir tout l'investissement qu'il a mis en Jezal disparaître en quelques secondes : "est-ce que le peu de cervelle que le destin a bien voulu vous laisser s'est transformé en merde ?"

Les Gurkiens repoussés, Jezal a gagné en confiance. Il tient une nouvelle fois tête à Bayaz qui veut que le roi obéisse aux ordres de Sand dan Glokta. Toutes les prétentions de Jezal s'envolent quand Bayaz le remet à sa place et lui rappelle qu'il ne serait rien sans lui. Bayaz menace : "tu dois savoir que j'ai des solutions de repli. Même les rois peuvent connaître des morts accidentelles (...) Je t'ai créé à partir de rien. Je t'ai sorti du néant. Et je n'ai qu'un mot à dire pour t'y faire retourner". Pour Jezal, c'est la confirmation qu'il est un faux roi, une potiche que d'autres manipuleront. L'humiliation est d'autant plus forte pour Jezal quand il apprend qu'Ardee, une femme qu'il a aimée, va épouser Sand dan Glokta. Il doit donc se soumettre à un homme qui lui a pris son pouvoir et son amour.

Dans le premier tome de l'Age de la Folie, un soupçon de haine, quelques années ont passé. L'union s'est industrialisée, la technique se développe, la banque étend ses tentacules et Jezal est toujours une marionnette. Il le sait et il tente de l’enseigner à son fils, le prince Orso ("un jour, tu comprendras mon fils. Plus on est puissant, moins on peut vraiment influer sur les choses"). Mais, Orso est un jeune homme qui rêve de gloire et faire ses preuves. Il veut assurer sa légitimité en tant que futur roi et il est perplexe de la façon dont Jezal tolère les actes de Bayaz. Il veut se dresser face au Mage jusqu'à ce que Jezal l'avertit : "tu n'as jamais vu de quoi cet homme est capable. Orso, promets-moi de ne jamais le défier". On comprend alors que toute la politique de Jezal a consisté à plaire à Bayaz et non pas à servir son peuple ou son pays. Même la mort de Jezal est suspecte puisque ses proches disaient qu'ils n'avaient pas l'air si mal que ça, physiquement en tout cas ("il ne donnait pas l'impression d'être malade" et "je lui ai parlé hier soir et il semblait en pleine forme"). Sa mort est-elle naturelle ? A-t-il été éliminé par Bayaz ? La réponse reste floue.