Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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jeudi 18 décembre 2025

Lourd, différence et handicap

L'assassin royal est l'histoire de gens à part qui changent les choses : Fitz est un enfant illégitime, le Fou est un étranger inquiétant, Kettricken est une grande blonde qui détonne. Mais, tous autant qu'ils sont, ils finissent par être acceptés par leurs pairs et leurs différences leur permettent de grandir. Ce n'est pas le cas de Lourd, un serviteur différent physiquement et mentalement. Il est plutôt petit et réfléchit différemment des autres. Cela se remarque. Ce que très peu savent est que Lourd est extrêmement puissant dans l'Art, sans doute la personne la plus forte à ce moment des événements. Il n'est donc pas étonnant qu'il attire le regard d'Umbre ; le maître assassin est toujours à la recherche de talents particuliers. Umbre dit donc que Lourd n'a pas « le cerveau le plus brillant du château, mais il convient admirablement à mes desseins ». Umbre ne s'intéresse donc pas à la personnalité de Lourd mais à ce qu'il peut lui apporter.

Quand Fitz finit par rencontrer Lourd, il a un mouvement de recul, il a instinctivement un acte de défiance (« je ne sais pourquoi, ses différences le rendaient un peu effrayant : un frisson de répulsion me parcourut : il ne présentait pas de danger, j'en étais sûr, mais, je n'avais aucune envie qu'il m'approche »). Clairement, la différence de Lourd rebute Fitz. Dans un premier temps, il s'arrête aux apparences sans chercher à creuser. Puis, lorsqu'il passe de plus en plus de temps avec lui, Fitz développe ses arguments. Ce qui dérange Fitz est de ne pas pouvoir partager réellement avec Lourd. Quand ils discutent, il ne sait pas si le petit homme comprend ce qu'il dit : « la manière qu'avait son esprit d'emprunter d'autres directions que le mien, d'attacher de l'importance à des détails que je négligeais tout en désintéressant de pans entiers de ce que j'appelais la réalité ».

Alors qu'il a été séparé de sa mère, Lourd a de la chance d'être vivant. Dans d'autres contrées, il aurait connu la mort. Fitz nous apprend que « dans le royaume des Montagnes, un enfant comme Lourd aurait été abandonné dans la nature dès sa naissance ». Le constat est le même dans les îles d'Outre-Mer (« à l'évidence, les Outrîliens partageaient l'avis des Montagnards sur les enfants déficients. Si Lourd était né à Zylig, il n'aurait pas vécu un jour »).

Pour autant, il n'est pas nécessaire d'aller chercher dans d'autres pays le mépris ou le dédain. Ce sont des choses bien répandues dans les Six-Duchés. Devoir nous en donne une belle preuve en s'exclamant : « vous plaisantez, j'espère (…) cette créature doit faire partie de mon clan ». Il n'est pas seulement choqué de devoir lier des liens avec Lourd, il emploie également un terme qui retire à Lourd son statut d'humain. Mais, le talent de Lourd avec l'Art le rend indispensable au trône Loinvoyant et Devoir se rapproche de lui. Ce rapprochement est mal vu à la cour : Lourd n'est qu'un serviteur débile. Aux propos méchants sur ce qu'il est se développe en plus une jalousie qui l'ostracise encore plus. En espionnant, Fitz se rend compte que « nombre de nobles acceptaient avec difficulté l'amitié du prince pour le simple d'esprit, et pour des raisons que je ne comprenais pas, certains serviteurs s'offusquaient encore davantage ». Toutes les classes sociales se moquent donc de Lourd, de sa différence. On en a une autre preuve sur le bateau qui se rend chez les Outrîliens lors de la quête de Devoir. Lourd est malade en bateau et cela réjouit les soldats (« Lourd était différent, simple d'esprit empêtré dans un corps maladroit, et ils se réjouissaient de sa détresse qu'ils prenaient pour une preuve de son infériorité »).

Tout cela participe également à la façon dont voit Fitz lourd. Il est partagé entre pitié et admiration.

La pitié est due au destin qui attend Lourd, il n'a aucun espoir d'être normal selon les critères de l'époque. Il est condamné à rester le même homme fragile, à part et moqué. Cela attriste donc Fitz lorsqu'il le comprend (« il était simple d'esprit, gros, maladroit, contrefait, sans raffinement (…) aussi peu à sa place dans la château où régnaient luxe et plaisir (…) Lourd resterait toujours vulnérable »).

Cependant, grâce à l'Art, Fitz sait que Lourd est bien plus que ça, il sait qu'il a un talent unique et qu'il participe grandement à la stabilité du royaume. Il est même étonné que ce soit le cas : Lourd est un puissant artiseur qui n'a pas l'air de s'en apercevoir : « je me demandai comment un esprit aussi simple pouvait concevoir une musique aussi complexe et subtile – et une intuition m'illumina soudain : cette broderie musicale constituait le cadre de ses pensées et de son univers ».

Puisqu'il est retardé ou simple d'esprit, beaucoup pensent qu'il n'est pas capable de ressentir des choses et se permettent donc d'avoir une attitude déplorable ou des mots durs en sa présence. C'est le cas de Civil, sur les îles d'Outre-Mer, qui se sent contraint de s'occuper de Lourd et le fait crûment remarquer (« moi, je reste avec l'idiot »). Quand Fitz lui dit de ne pas parler comme ça, Civil est surpris et perplexe, on dirait presque qu'il croit que Lourd est comme un forgisé, vide (« il se tourna vers le petit homme endormi, comme étonné d'apprendre qu'il éprouvait des sentiments »).

Or, Lourd ressent les insultes et il est capable de dire que ça lui du mal. Il se plaint à Fitz que « tu dis mots gentils mais je sais que tu penses sur moi ; c'est comme des poignards, des cailloux et des gourdins ».

Alors que la quête de Devoir se conclut sur une terrible bataille avec des dragons et les forces de la Femme Pâle, le regard sur Lourd change. Il use de ses dons avec l'Art pour guérir des blessés. Il devient alors une personne importante, une personne appréciée ; on lit qu'il « devint l'incarnation des Mains d'Eda. J'entendis l'Ours implorer le pardon du prince Devoir pour l'irrespect dont ils avaient fait preuve ».

Bien entendu, tout ne devient pas rose du jour au lendemain. La vie de Lourd et son acceptation progressent doucement (« les occupants de la salle de garde avaient appris à tolérer la présence du compagnon du prince »). Certains continuent de lui faire du mal, de façon assez méchante, et pas même l'amitié que lui montre Devoir ne suffit à leur faire dépasser les préjugés. Devoir témoigne, par exemple, que « les domestiques s'en prennent à Lourd, ils le piquent avec leurs aiguilles par accident si je ne suis pas là pour le défendre ».

Dans la trilogie du Fou et de l'assassin, Lourd est bien moins présent ou important. Sa puissance dans l'Art n'a pas diminué mais il est très fatigué, son corps le freine. Or, Lourd peut très bien changer cela comme signale Ortie : « j'ai répondu qu'il était beaucoup plus fort que moi dans ce domaine et plus que capable d'employer son talent sur lui-même s'il le souhaitait. Il ne le fait pas, et je respecte son choix ». Ortie éprouve donc de la considération, elle comprend qu'à sa façon Lourd fait preuve de sagesse.

Malheureusement, dans d'autres aspects de sa vie, Lourd fait preuve d'une énorme naïveté. Alors qu'il est sur le chemin vers Castelcerf avec des soldats, il ne saisit par leur humour et leur méchanceté. Il est à la merci de leur cruauté et là où d'autres auraient vu le piège, ce n'est pas son cas. Il est donc victime d'une déplorable plaisanterie (« ils ont envoyé des filles m'embêter ; elles ont dit que je n'étais pas capable de leur toucher les seins, et elles m'ont giflé quand je l'ai fait »). Les moqueries n'ont pas cessé : Lourd continue d'être moqué et humilié publiquement à cause de sa différence. Cette anecdote illustre bien ce qu' a été sa vie ; il a été un homme à part, jamais reconnu ou accepté par la population pour ses apports ou pour ce qu'il est ; il a été une cible facile que certains ne se sont pas gênés d'attaquer ou de rabaisser.

mardi 18 juin 2024

Abeille et la méchanceté gratuite

Parfois, le mal est présent dans la vie quotidienne des gens. Parfois, il n’est pas nécessaire de faire face à de terribles épreuves ou traverser le monde pour souffrir. Abeille découvre cela alors qu’elle vit à Flétribois. Abeille est différente physiquement et elle parle peu. Même son père, Fitz, avait des doutes sur son aptitude à survivre. Il la trouvait différente avec sa peau et sa chevelure. Des rumeurs ont même circulé, interrogeant la réelle identité du père d’Abeille. Après la mort de Molly, Abeille se retrouve sans protection : elle est livrée à elle-même dans un château où Fitz traine sa misère et n’a pas réussi à faire le deuil de sa femme.


Son statut de soeur de la propriétaire du château (Ortie) et de la fille du de Tom Blaireau (Fitz) éloigne Abeille des autres enfants. Elle ne peut pas réellement à se mélanger à eux et ces enfants ne cherchent pas non plus à l’intégrer à leurs activités. Elle est trop différente, trop noble pour faire partie de la bande. Celle-ci est constituée des gens des enfants qui servent : bergers, cuisiniers, serviteurs… Ils ne font aucun effort pour s’intéresser à Abeille et ils se plaisent à lui faire de petites mesquineries qui marquent Abeille. C’est le cas de Caramel qui « avait une façon de prononcer Abeille qui en faisait une insulte et un synonyme d’idiote ». Si tous les gens de ce groupe ne sont pas comme ça, aucun ne se dresse pour défendre Abeille (« les deux filles n’osaient pas renchérir sur ses moqueries, mais elles ne se privaient pas de les savourer »). Caramel ne se contente pas de blesser Abeille avec des mots, il s’en prend également à elle physiquement. Il la frappe en sachant qu’elle est une cible facile et qu’elle ne réagira pas : « il me gifla, durement. Une fois, et ma tête partit à gauche ; deux fois, de l’autre côté (…) le goût salé du sang envahit ma bouche ».

Le soutien qu’Abeille n’a pas auprès des enfants ou de son père à qui elle n’ose pas se livrer, Abeille le trouve, en partie, de Lin (le berger). Quand il est témoin des exactions contre Abeille, il est choqué de voir qu’ils s’en sont pris non seulement à un enfant, mais en plus à Abeille (« par El et Eda, mais vous êtes tous pires que des idiots ! C’est la petite maîtresse, la soeur de dame Ortie elle-même ! ». D’une certaine façon, Lin montre à Abeille qu’elle peut compter sur les adultes si besoin. Certains oseront la défendre ; d’ailleurs, Lin est en colère et les menace (« vous voulez que je vous montre ce que ça fait de recevoir une raclée et de quelqu’un de plus grand ? »).

Pour justifier son comportement, Caramel utilise des arguments qui semblent bien présents dans la bouche du gens des châteaux. Il dit d’Abeille qu’elle est « bête, elle n’a rien dans la tête, et elle a des yeux de fantôme ». Autrement dit, il met à nouveau en avant la différence d’Abeille.


Sa propre famille doute de l’intelligence d’Abeille. Pour eux, elle n’a pas grandi, elle est presque attardée sur le plan intellectuel. 

Fitz désire garder Abeille près de lui pour la protéger. Il pense que c’est son devoir en tant que père. Ortie, elle, voit plus loin et pense que Fitz ne prend pas en compte tous les aspects. Lors d’une discussion avec son père Fitz et en présence d’Ortie, elle exprime clairement ses doutes (« quand elle ira suivre ses leçons, ils s’en prendront à elle parce qu’elle est petite avec la peau blanche, ils la pinceront pendant le repas (…) ils se moqueront d’elle parce qu’elle est différente »). A la grande horreur de Fitz et d’Abeille, Ortie continue. Sans le faire exprès, elle dévalue la valeur d’Abeille (« ma mère l’a eue tard, et elle était minuscule à la naissance ; chez ces enfants-là, le… l’intelligence se développe rarement »). Cet instant va sans aucun doute marquer la relation entre les deux soeurs qui auront beaucoup de mal à se comprendre, Abeille faisant preuve de bien peu d’efforts pour se rapprocher de sa soeur.


Quand Abeille dit à Fitz que « les autres enfants ne m’aiment pas, je les mets mal à l’aise », il ne la croit pas et lui reproche presque de mentir ou de se chercher des excuses. Fitz a une vision incomplète des choses ; il fait même un sermon à Abeille (« tu es différente, Abeille, et ça compliquera beaucoup certains aspects de ton existence ; mais, si tu te rabats toujours sur tes différences pour expliquer tout ce qui te déplait dans le monde, tu finiras par passer ton temps à pleurer sur ton sort »). On peut penser qu’entendre ça est marquant pour la jeune fille et qu’il y a le risque pour elle de se défier de son père.


Peu soutenue par son père, Abeille voit les remarques déplaisantes continuer. C’est le cas de Douce, une servante (« comme toujours, ses réflexions à mon endroit avaient un côté acerbe »). Fitz n’est donc pas un soutien bien efficace à la détresse d’Abeille. Il s’enfonce même un peu lorsque Evite arrive. Fitz ose répéter devant Evite une confession d’Abeille. Cela déstabilise grandement la jeune fille, d’autant plus qu’elle s’entend mal avec Evite qui la renvoie sans cesse à sa condition de paysanne et de gamine (« c’est ce que font les enfants le soir : ils vont se coucher pour que les grandes personnes puissent parler entre elles »). Abeille est donc choquée : « je regardai mon père, atterrée. Comment avait-il pu faire une telle révélation devant une quasi inconnue ? Etait-ce volontaire parce que je l’avais blessé ». Cette petite blessure fait allusion au fait que Abeille a demandé à quelqu’un d’autre que son père de lui apprendre à monter à cheval.


Cette période de la vie d’Abeille est compliquée : elle ne peut pas compter entièrement sur son père et Evite fait tout pour la rabaisser. Pour ne rien arranger, Lant arrive au château. Or, elle conserve un souvenir particulièrement effrayant du jeune homme : elle pense qu’il est venue l’assassiner comme lorsqu’elle n’était qu’un bébé. Bien entendu, elle ne sait pas qu’à l’époque ce n’était qu’un exercice concocté par Umbre. Elle questionne directement son père (« crois-tu qu’il soit venu m’assassiner ») en lui faisant comprendre qu’elle saisit bien plus de choses que ce qu’il pense. Abeille a bien compris que son statut de Loinvoyant, certes non officiel, la menaçait (« parce que je suis une Loinvoyant, dis-je une voix lente ; un Loinvoyant dont on n’a pas besoin, ou dont on ne veut pas »).


Pour ne rien arranger, Lant est envoyé pour servir de précepteur aux enfants du château. Abeille va donc retrouver ceux et celles qui se sont moqués d’elle, l’ont insultée ou frappée. Persévérance, un jeune garçon des écuries et assez proche d’Abeille, la met en garde : on continue de mal parler d’elle (« elle se promène avec des vêtements qui iraient mieux au gamin d’un cordonnier »). En apprenant ça, elle tente de prévenir son père. Elle lui dit que parmi les enfants qui suivront les cours, « il y en a au moins trois qui me détestent » et que « les filles n’ont pas besoin de frapper pour faire mal ». Son père ne comprend pas ses remarques, il lui reproche même d’empêcher à certains d’accéder au savoir. Pas écoutée, Abeille vit alors un véritable calvaire lors de la première leçon ; elle fait face à un Lant qui n’a pas envie d’être là et se venge sur elle. Il reproche gratuitement à Abeille d’être une bonne élève (« demoiselle Abeille, vous devriez avoir honte. Demoiselle Ortie vous croit simple d’esprit et quasi muette, et elle se ronge les sangs pour vous »).  On comprend de cette tirade qu’Ortie a propagé l’idée d’une relative débilité d’Abeille. Lant, lui, pense donc que Abeille joue la comédie : il lui fait des reproches méchants et inutiles.


Enfin, à la fin du tome la Fille de l’assassin, Abeille assiste à une scène bien tragique (sans doute une des meilleures scènes de toute la saga) ; une chienne est mise à mort par un maître sans scrupule. Abeille voit que « la chienne ne lâcha pas prise. Le sang coulait sur ses flancs et faisait fondre la neige sous une averse de gouttes rouges ». En se rendant dans un marché renommé, Abeille espérait vivre un moment magique. Ce n’est pas le cas. Elle est témoin d’un affreux spectacle qui illustre bien la méchanceté de certains prêts à tout pour quelques pièces. C’est Fitz qui libèrera la chienne en la tuant proprement et en punissant le maître. Abeille est alors fier de son père.

samedi 13 mai 2023

Elliania dans le Fou et l'Assassin

Après avoir épousé Devoir, Elliania est devenue la reine des Six-Duchés. Elle ne l'est pas seulement devenue sur le papier mais aussi dans les faits. Car, c'était loin d'être gagné : elle venait des îles d'Outre-mer qui ont tant répandu la mort quelques années auparavant et il fallait prendre la suite de la reine Kettricken.

On comprend très vite qu'Elliania a trouvé sa place et imprimé sa marque. Elle s'est ainsi forgée des alliances, avec des femmes étrangères comme elle à la cour de Castelcerf. Ortie en est un bon exemple, elle qui vient de la campagne et dont la vie a basculé lorsqu'elle a appris qu'elle était la fille de Fitz.

On savait déjà qu'Elliania était très attachée à sa famille, et en particulier aux femmes de sa famille. La voir prendre à cœur les aspirations d'Ortie n'est donc pas inattendu. C'est elle qui permet à la jeune femme d'épouser qui elle veut, de ne pas être prise au piège des intrigues politiques. Crible nous apprend donc que «  la reine des Six-Duchés, ce n'est pas Kettricken mais Elliania ; or, elle vient d'une contrée où une femme peut épouser qui elle souhaite ». Elliania a donc défié la volonté royale pour permettre à Ortie de suivre son cœur.

La relation entre Elliania et Ortie semble amicale, en tout cas autant que le permettent les obligations d'une Reine et d'une Maîtresse d'Art. Elles semblent suffisamment proches et se faire confiance pour qu'Elliania baptise la fille d'Ortie (« Une fille. La reine Elliania est ravie ; elle a demandé le privilège de la nommer, et Crible et moi avons été d'accord. Espérance »).

D'une certaine façon, on peut presque croire qu'Elliania fait passer ses devoirs de reine après son amitié avec Ortie. Elle est prête à créer de grandes perturbations en reconnaissant Ortie comme une Loinvoyant officiel. Jusque-là, Ortie se contentait de vivre à Castelcerf et d'enseigner l'Art, sans que sa parenté ne soit révélée. Elliania prend les choses en main, quitte à défier le Roi Devoir et le vieux Umbre : « La reine Elliania ne tient pas en place ; j'ai d'abord cru qu'elle était en colère, parce qu'elle m'a accueilli avec un regard froid et brillant, mais elle paraît maintenant bizarrement chaleureuse, presque radieuse ».

Pour autant, Elliania n'oublie pas ses responsabilités en tant que reine et qu'elle doit délivrer la justice. C'est elle qui se montre la plus dure quand un groupe de soldats malmène Lourd et Lant. Sa proposition est radicale ; il faut « dissoudre la compagnie, faire donner le fouet à ceux qui ont maltraité Lourd, les bannir à jamais de Cerf ».

Mais, tout change lorsque Abeille a été enlevée. La jeune femme, bien qu'élevée au loin, fait partie de sa famille. Là où certains comme Fitz joue la temporisation ou la mission discrète, Elliania est bien plus vindicative. Elle n'est que colère et vengeance. Son côté passionné exalte son jugement et elle s'emporte : « Non ! Ce sont eux les coupables ! Ceux qui l'ont enlevée. Il faut les traquer et les tuer : Les tuer comme des cochons qui couinent devant le boucher ! »

Il faut dire qu'Elliania est encore marquée par ce qui est arrivée à sa mère et à sa sœur, du temps où la Femme Pâle régnaient. Elle les a vues devenir des otages. Pire, elle a été impuissante et a dû remettre son sort dans les mains d'un autre (« une vengeance sanglante et méritée contre ceux qui ont volé une fille de notre sang, comme celle qu'il a exercée quand la Femme Pâle a volé ma mère et ma sœur ! ») Autrement dit, Elliania accepte la quête de vengeance de Fitz et l'encourage à se rendre à Clerres pour punir les ravisseurs. Elle en donne une preuve supplémentaire en donnant un tissu à Fitz et en lui demandant de le tremper dans le sang de mes adversaires afin qu'elle pût l'enfouir dans la terre de la maison des mères ».

Elle est même prête à rassembler une armée pour voguer jusqu'à Clerres. Ortie, en apprenant qu'Abeille est vivante, dit que « je vais rassembler une armée de guerriers et d'artiseurs. Elliania a déjà proposé cette idée plus d'une fois ».

samedi 6 mai 2023

Ortie et Oeil-de-Nuit

Malheureusement, Ortie et Oeil-de-Nuit ne se sont jamais rencontrés. Ortie n'a jamais pu rencontré le meilleur ami de son père, celui avec qui il a traversé la mort et un bon nombre d'épreuves. Ortie est forte dans l'Art, particulièrement dans la manipulation des rêves. Non formée, elle utilise de façon instinctive ses talents. C'est grâce à cela qu'elle parvient à rencontrer Fitz. Elle l'appelle « Fantôme-de-Loup », preuve que la partie d'Oeil-de-Nuit est plus que présente en Fitz, que les deux forment une seule et même personne dans l'Art.

Ortie fait donc la connaissance de Fitz et d'Oeil-de-Nuit via l'Art même si elle ne sait pas que Fitz est son père.

Pour Ortie, ils sont une personne, une seule entité. Il n'est donc pas étonnant de voir qu'elle perçoit Fitz comme un humain avec des caractéristiques de loup. C'est d'autant plus visible et saillant après la mort du loup, un peu comme si Fitz voyait là une façon de continuer à faire vivre le loup. La description est éloquente : « mes paumes et la face interne de mes phalanges noires et rudes comme les coussinets d'un loup, et un pelage sombre et raide couvrait le dessus de mes mains et de mes poignets ». L'Art ne transmet pas qu'une apparence, il permet également de sentir les émotions d'une personne, son état d'esprit. Ortie perçoit que Fitz a changé (« n'oublie pas, Fantôme-de-Loup, que tu es un loup, non une souris. Je le croyais en tout cas »). Ortie idéalisait presque l'homme qu'elle avait rencontré grâce à l'Art. Pour elle, il était un prédateur, un chasseur.

L'idée que Fitz et Oeil-de-Nuit forment une seule et même personne dans l'Art est partagée et reconnue. Du temps des artiseurs de Royal, ceux-ci pointaient la magie puante et pervertie du bâtard royal. De façon bien plus polie et respectueuse, Devoir dit la même chose : « Oh, Eda, qu'il doit vous manquer : Dans mes rêves, vous ne formiez qu'une seule et unique créature ». Fitz semble en avoir conscience car il répond que « Ortie, elle, me voit comme un homme-loup ».

Avant de mourir, Oeil-de-Nuit a demandé à Fitz de parler de lui à Ortie. C'est vers son louveteau que ses dernières pensées sont tournées : « laisse-nous nous battre pendant que tu sauves le petit. Sauve Ortie aussi. Vis bien pour nous deux, et, un jour, raconte à Ortie des histoires sur moi». Ce n'est pas étonnant pour le loup et son fort attachement à la meute.

Alors, après lui avoir révélé son identité, après avoir libéré Glasfeu des glaces d'Aslevjal, Fitz commence à lui parler du loup. Ortie fait preuve de beaucoup de respect et d'admiration. Elle sent et elle sait que le loup représente énormément de choses pour Fitz (« elle se leva pour aller examiner les objets posés sur le montant de la cheminée : la sculpture du loup que le fou avait exécuté, et, à côté, la pierre de mémoire avec une gravure similaire »).

A vrai dire, la figure du loup est synonyme de changement pour Ortie. C'est un loup qui a tout fait basculer pour elle, qui l'a forcée à quitter la chaumière de Molly et de celle qu'elle prenait pour son père (Burrich). En effet, Fitz a employé une image qui a réveillé tout un tas de choses, de vieux souvenirs pour Burrich (« un loup avec piquant de porc-épic planté dans le museau m'avait promis de veiller sur Leste et de la reconduire à la maison sain et sauf »). Pour Ortie, cela ne veut pas dire grand-chose ; pour Burrich, cela le ramène des années en arrière, la nuit où le roi Subtil est mort. Les conséquences sont importantes : Burrich comprend que Fitz est encore vivant puis se rend à Castelcerf. C'est le début d'une nouvelle vie pour Ortie.


dimanche 16 avril 2023

Qu'est devenu Heur ?

Durant une bonne partie de l'assassin royal, Heur se comporte comme un adolescent : il est parfois ingrat, souvent stupide. L'amour, ou plutôt le désir sexuel, l'aveugle. Il n'est pas reconnaissant envers Fitz qui l'a recueilli. Mais, quand ce dernier est en train de libérer Glasfeu sur Aslevjal, Heur, lui, poursuit sa route et finit par trouver sa voie : il devient ménestrel.

Grâce à Astérie, on avait déjà eu un aperçu de ce qu'était la vie d'un ménestrel : l'itinérance, leur importance dans la vie sociale, les liens qu'ils créent ou non. Heur ne déroge pas à la règle (« il continue à m'envoyer des nouvelles quand ses voyages et ses devoirs de ménestrel le lui permettent »). Mais, le but de tout ménestrel est d'entrer dans la légende et pour cela ils doivent produire une chanson de qualité. Pour le lecteur, Heur est connu pour son chant sur Oeil-de-Nuit, le magnifique loup de Vif de Fitz ; toutefois, si Oeil-de-Nuit est un personnage important pour le lecteur, il ne l'est pas pour la population des Six-Duchés. Ce qui fait entrer Heur dans l'histoire est sa chanson sur les dragons comme le souligne Lant. Il affirme que « tous les enfants des Six-Duchés connaissent cette histoire ; Heur Coeurcontent chante une chanson sur les dragons ».

On voit qu'Heur est une personne publique importance en observant les réactions d'Evite alors qu'elle arrive à Flétribois. Évite est une jeune femme qui a une haute importance d'elle-même et qui a goûté aux belles choses de Castelcerf. Elle est également au fait de qui est populaire et qui ne l'est pas. Heur l'est : « vous connaissez Heur Coeurcontent ? Vous l'avez entendu chanter ? Elle avait l’air scandalisée – ou furieusement jalouse ». Car, ils semblerait qu'à ce moment de l'histoire Heur est le ménestrel le plus en vue. Une autre réaction d'Evite à son sujet le prouve : « elle posa sa fourchette et déclara qu'elle avait ouï dire que c'était le plus drôle de tous et qu'il connaissait toutes les chansons humoristiques du répertoire ». Heur semble donc capable d'évoluer sur plusieurs tableaux : il peut captiver l'attention en composant des vers sur les dragons ou conquérir les foules en les faisant rire.

Heur est un élément de la famille Loinvoyant. Il n'en a pas le sang, il n'est pas directement rattaché à l'un d'entre eux mais il est le fils adoptif de Fitz. Il considère Abeille et Ortie comme ses sœurs et sa famille se tient au courant de ce qu'il fait, et pas seulement d'un point de vue professionnel. Ortie montre sa curiosité en rapportant des murmures à Fitz (« es-tu au courant d'une rumeur qui prétend qu'en dépit de sa qualité de ménestrel, et itinérant en plus, il a une dulcinée (…) et qu'il lui est fidèle ? ») La remarque peut paraître étonnante car, en suivant Astérie, on savait que les ménestrels avaient une certaine liberté sexuelle. Toutefois, Heur a toujours semblé chercher un seul et véritable amour et il n'est donc pas surprenant de le voir engager dans une relation de couple. Les liens entre Ortie et Heur semblent forts et sincères car c'est ce lui qui servira de témoin dans le mariage entre Ortie et Crible, pourtant interdit par le Roi Devoir. Pourquoi Heur ose-t-il défier la volonté du Roi ? Car, selon Fitz, Heur « était ravi de dire ma sœur en parlant d'Ortie ».

La relation entre Heur et Abeille est encore plus forte, sans doute parce qu'Heur sait ce que cela est d'être différent, lui qui avait des yeux de couleur différente. Abeille est l'une des rares personnes qu'elle tolère près de lui et est ravie à chaque fois qu'il vient rendre visite à Flétribois. Les deux partagent des moments forts, intimes (« Abeille était l'auditrice la plus avide dont il pût rêver (…) elle regimbât à aller se coucher s'il ne l'accompagnait pas à sa chambre pour lui jouer un air lent et doux jusqu'à ce qu'elle s'endormit »). Il profite d'ailleurs de ses visites pour lui faire des cadeaux (« Heur, mon frère adoptif qui est plutôt un oncle pour moi (…) c'était un paquet mou emballé dans un tissu rêche et marron (…) il expliqua à ma mère, en caressant la veste, qu'ils venaient de Terrilville »). Les visites sont donc fréquentes et l'occasion de passer ensemble de bons moments. Il n'hésite pas non plus à couvrir Abeille de cadeaux de qualité, preuve qu'il tient à elle.

Dès lors, quand Heur apprend qu'Abeille a été enlevée puis qu'elle est portée disparue puis perdue, sa réaction ne surprend pas. Il ne peut être que touché et triste : « Heur vint, pleura, le visage dans les mains et me montra la cadeau qu'il portait pour Abeille depuis la fin de l'été ».

Plus tard, quand Abeille sera sauvée puis ramenée à Castelcerf, il sera l'un des seuls, avec Lourd, à lui offrir quelques moments de répit et de joie (« tout n'était pas lugubre dans ma vie. Heur Coeurcontent entra dans ma chambre, un soir très tard »).

Enfin, Heur est là, au fin fond des Montagnes lorsque Fitz se met à sculpter son loup de pierre et d'Art. Comme tous les autres, Heur est touché par le spectacle pathétique qu'offre Fitz. C'est un spectacle déchirant dont il cherche à tirer profit : « je veux garder tous les souvenirs et toutes les émotions que j'ai de lui. J'en ai besoin ; comment croyez-vous que les ménestrels créent leurs chansons ? Il le sait, et il refuserait que j'y renonce ». On pourrait trouver son refus de nourrir le loup de pierre cavalière. On pourrait le lui reprocher. Mais, si on se place du point de vue de Fitz, on sait que le bâtard royal serait fier de voir ce que Heur est devenu, de son application à exercer correctement son métier. C'est Heur qui prononcera les mots marquants quand la transformation de Fitz et du Fou sera complète. Il déclame alors « et ainsi, le Loup du Ponant surgit de la pierre ! Et il surgira encore si le peuple des Six-Duchés appelle à son aide ». En disant ça, il s'inscrit dans la tradition qui affirme que les Anciens se mobilisent si la survie du royaume est en péril.

vendredi 20 mai 2022

Molly : bien trop de souffrances ?

On ne peut pas dire que les personnages du Royaume des Anciens mènent une vie paisible. Tous traversent des moments difficiles, certains traumatisants. Molly, un personnage secondaire de l’intrigue, évolue à la marge des événements. Elle a également son lot de peines, notamment à cause de sa relation avec Fitz. Mais, même ses proches (son père, sa fille Ortie) peuvent montrer bien peu de considération pour elle. Pire, elle est presque parfois comme l’otage du destin, l’otage de la volonté d’autres personnages, une pauvre femme utilisée en fonction des besoins.

La première fois que l’on rencontre Molly, c’est lorsque Fitz se met à explorer les environs de Castelcerf. Le jeune garçon plonge dans un univers totalement inconnu et il s’y fait des amis de son âge. Ce sont des moments de détente qui sont vite mis de côté lorsque le père de Molly apparaît. L’homme est alcoolique, se repose entièrement sur Molly pour gérer la boutique de bougies. En outre, il l’insulte, il la frappe et Molly prend sa défense. Elle dit que c’est la faute de l’alcool, que sinon c’est une bonne personne (« Non ! Il me tape quelques fois quand je suis méchante, mais il ne me tuerait jamais ! Et quand il n’a pas bu et qu’il n’est pas malade, il en pleure et il me supplie de ne pas être trop méchante pour ne pas le mettre en colère »). Autrement dit, les rôles sont inversés. Elle est clairement sous l’emprise du seul parent qui lui reste et lui trouve tout un tas d’excuses, de faux prétextes pour justifier son comportement. Molly se place donc en presque coupable : si son père boit et la frappe, c’est parce qu’elle a fait quelque chose de mal. Ce comportement peut peut-être s’expliquer par ce qu’elle a vécu depuis son enfance ; elle a vécu et grandi dans un environnement pesant, jugé par les autres à cause du comportement de son père. A Bourg-de-Castelcerf, l’alcoolisme de son père est bien connu. Lors d’une foire, la jeune Molly décide de voir une voyante afin d’en savoir plus sur son avenir. Surprise par une commerçante, elle est la risée de la foule. Ce sont des moqueries, des commentaires, des rires gratuits : « Brinna, la poissonnière, a éclaté de rire et elle a dit que ce n’était pas la peine que je paye pour ça, parce que tout le monde savait d’avance quel serait mon avenir : j’étais la fille d’un ivrogne, j’épouserais un ivrogne et j’aurais beaucoup de petits ivrognes ». Molly est rabaissée pour ce qu’elle n’est pas… et c’est de là que vient sa résolution de ne pas fréquenter les gens qui boivent.

Après avoir souffert à cause de son père, Molly souffre à cause de Fitz. Après l’attaque de Vasebaie par les Pirates Rouges, elle cherche refuge au château de Castelcerf. Personne ne sait de qui elle parle puisque Fitz lui a donné une fausse identité : elle est trompée et humiliée. Patience finit par la prendre à son service. Molly rencontre Fitz, le confronte ; et après une longue période de séduction ils finissent par se mettre ensemble. Leur relation ne passe pas inaperçue ; Royal s’en rend compte et tente d’amadouer Molly. Il est mielleux, il se moque d’elle en lui disant que leur amour est impossible car elle n’est qu’une femme du peuple. Ce ne sont pas nécessairement des paroles méchantes, c’est en tout cas sournois. Toutefois, au fur et à mesure que Royal intrigue, il est de plus en plus menaçant, agressif. La situation de Molly au château devient compliquée. Alors qu’elle est sortie faire des courses, elle est agressée, insultée : « Et puis ils ont… que j’allais finir pendue.. si je ne faisais pas attention, que faire les commissions d’un traître, c’était un traître soi-même ». Le seul tort de Molly est d’être amoureuse de Fitz ! Elle n’a aucune idée de la lutte de pouvoir qui a lieu dans les hautes sphères de la royauté, elle est une victime collatérale. C’est d’autant plus frustrant pour elle que Fitz refuse de lui expliquer ce qui se passe.

Mais, la peine de Molly ne s’arrête pas là. Un autre malheur lui tombe dessus à cause de ce qu’est Fitz : il est un membre de la famille royale, bâtard certes. Il n’est donc pas libre de choisir qui il veut épouser. Subtil veut que Fitz épouse Célérité, la fille d’un noble important des Six-Duchés. Sans vouloir faire de mal, Fitz explique à Molly la situation. Il ne se rend pas compte à quel point cela fait mal à Molly, de savoir qu’il est promis à une autre. Pourtant, Patience et Umbre ont tenté de lui expliquer qu’il n’était pas libre de son choix. Il persiste à dire à Molly qu’il va tout arranger. Molly, elle, sait que ce n’est pas si simple. Que Fitz ne peut refuser Célérité sans créer un outrage. C’est une pathétique Molly qui va trouver Fitz et tenter de le raisonner (« Fitz, c’est trop dur. Chaque fois que je crois m’être résignée, je me surprends à espérer encore. Mais nous n’avons rien à attendre de l’avenir, n’est ce pas ? (…) J’ai vu Célérité. Elle est très belle »).

Molly quitte Fitz. Elle n’en peut plus de ses mensonges, de ses demi-vérités. Enceinte, elle s’en va. Malgré tout, à l’annonce de la mort de Fitz, elle viendra poser une bougie pour sa tombe pour lui rendre hommage. Elle a bravé le froid et les vents pour faire ça. Puis, elle finira par accoucher d’Ortie (la fille de Fitz) et avoir une relation avec Burrich. Les deux fonderont une famille, auront des enfants. Mais, le destin rattrape Molly. Loin, Fitz est à nouveau impliqué dans les manigances des Loinvoyant ; cela a un impact sur la vie de Molly car Ortie et Fitz sont liés par l’Art. A cause de ça, Burrich finira par comprendre que Fitz est vivant. Cela jettera un froid sur le couple Burrich/Molly. Sans raison aux yeux de Molly, Burrich se montera froid et distant, puis disparaîtra. Sans donner d’explications, il s’en va à la rescousse de Fitz. Burrich n’y trouvera que la mort. Agonisant, il demandera à Fitz d’aller retrouver Molly ! Les deux traitent Molly comme un vulgaire bout de viande, ils se la partagent sans même lui demander son avis (« va à la maison. Occupe toi d’eux. De Molly »).

Dans la trilogie du Fou et de l’Assassin, Fitz et Molly vivent une vie paisible. Leur couple suit sa route, ils sont amoureux et passionnées, chacun vaquant à ses passions. Un soir, Molly dit à Fitz qu’elle est enceinte. Fitz n’en croit pas ses oreilles, Molly est trop vieille, son corps ne montre aucun changement. Il change, sans nécessairement s’en rendre compte, son comportement vis-à-vis d’elle (« la démence de Molly était d’autant plus difficile à supporter qu’elle restait parfaitement pragmatique et raisonnable dans les autres domaines de la vie »). Bien entendu, Molly s’en rend compte. Elle sait ce que pense Fitz. Elle ne dit rien, c’est une douleur qu’elle intériorise. La vie de Molly à Flétribois devient compliquée. Sand doute enhardies par l’attitude de Fitz, les servantes de Molly et du château commencent à critiquer Molly, elles parlent dans son dos et parfois publiquement. Ce sont de petites allusions dénigrantes qui participent à rabaisser Molly. Et Fitz ne fait rien. C’est Ortie qui lui rappellera que Fitz a des devoirs envers sa femme. Elle lui dit que « peu importe que maman ait un grain ! Il faut les obliger à la traiter avec respect. Tu ne dois pas tolérer qu’elles se moquent d’elle ! C’est ma mère et ton épouse, dame Molly ! » Ortie et Fitz refusent donc de croire à la grossesse de Molly. Mal leur en prend car elle finit par mettre au monde une fille, une petite Abeille. On pourrait penser que c’est un moment de joie. Il ne l’est pas totalement. Non seulement Fitz refuse d’annoncer à tout le monde qu’Abeille est née mais en plus il traite et regarde Abeille bizarrement (« tu as compris à quel point elle est différente. Qu’elle est toute petite »). Ces commentaires difficiles à entendre de la part de Fitz sortent également de la bouche des servantes et sont répétées par Fitz à Molly. Molly ne peut être qu’en colère, outrée (« qu’elles s’en aillent toutes, les femmes de chambre et la cuisinière. Renvoie-les »).

Molly a vécu un bon nombre de moments difficiles qui ont entouré de longs moments de calme (son couple avec Burrich puis son couple avez Fitz). Elle n’est en rien responsable d’un bon nombre. Elle subit simplement le fait d’être proche de Fitz ou son insensibilité.

dimanche 14 novembre 2021

Suicide et envie de mourir

Le Royaume des Anciens n’est pas qu’une histoire de Dragons contre les Serviteurs. Ce sont aussi des hommes et des femmes, des bateaux magiques, des animaux et tout un tas de créatures qui ressentent des choses, certaines négatives, certains qui les dépassent et peuvent les mener au suicide.

Il n’est pas étonnant de voir que la première référence au suicide concerne Fitz. Le bâtard royal est bien connu sa forte capacité à s’apitoyer sur son sort et vivre pleinement ses émotions. Elles le débordent fréquemment. Fitz est formé à l’Art par un professeur (Galen) cruel et méchant qui profite de son autorité et son pouvoir pour manipuler l’esprit de Fitz. Il y trouve des points faibles et le pousse à essayer de se suicider. Le lecteur suit la lente agonie de Fitz, sa pénible traînée vers la mort (« l’esprit ancré sur une seule idée, je me mis en route vers le mur bas, j’avais l’intention de me hisser sur un banc et, de là sur le sommet du mur. Ensuite, la chute. Et rideau. ») Mais, Fitz a des amis, des compagnons qui tiennent énormément à lui et sont prêts à beaucoup pour l’aider et le sauver, malgré tous ses défauts. Doué du Vif, Fitz est lié à Martel, un chiot, qui partage toutes les peines et douleurs de Fitz, mais qui a en lui suffisamment de positif pour prendre le dessus. Fitz est sauvé de justesse par Martel. Le chien « pleurait à l’unisson de mes souffrances physiques et mentales. Et alors que je cessai de chercher à me rapprocher de l’enceinte, il explosa dans un paroxysme de bonheur et de victoire pour nous deux. Je ne pus rien faire d’autre pour le récompenser que ne plus bouger, ne plus essayer de e détruire ; et il m’assura que c’était assez, que c’était une plénitude, que c’était une joie ».

Tout donner pour sauver un autre, quelqu’un on aime, Fitz le fait également. Quand l’énergie de Vérité est sucée par Galen, il est prêt à tout donner, sa vie comprise, pour sauver son oncle, le seul homme de sa famille qui l’a sincèrement aimé. C’est un geste courageux de sa part, un geste désespéré d’un neveu pour un oncle aimé (« je projetai toutes mes forces en Vérité, toutes mes réserves que j’ignorais posséder (…) prenez tout, de toute façon, je vais mourir. Et vous avez toujours été bon pour moi quand j’étais enfant »). La famille occupe une place importante : on peut mourir pour sauver un proche, on peut décider de mourir en voyant les horreurs commises par un proche. Déjà affaibli physiquement par la vieillesse, le drainage d’Art par les membres du clan, le roi Subtil perd toute volonté de se battre et de vivre quand il voit ce dont Royal est capable pour prendre le pouvoir. Ce n’est plus un roi courageux, c’est un vieil homme pathétique dépassé par les événements et qui a baissé les bras : « j’ai changé d’avis, Fitz. Je crois que je vais rester ici et mourir dans mon lit cette nuit ».

Fitz, lui, continue sa route de souffrance. Il est torturé par Royal : on le bat, on lui dit sa femme Molly est en danger, que tous ses plans sont connus. Prisonnier dans un cachot, il n’a aucune chance de s’échapper. S’il veut survivre, il doit mourir d’après Burrich. Il faudra un long moment et de nombreux coups de poing pour que Fitz comprenne. Il décide alors de cesser de vivre dans son corps pour rejoindre celui d’Oeil-de-Nuit (« soudain tout devint facile, le choix limpide : abandonner ce corps-là pour celui-ci ; il n’était plus très efficace, de toute façon, et il était enfermé dans une cage. Inutile de le conserver. Inutile de demeurer un homme »). De retour à la vie grâce au Vif, Fitz n’est aimé que par une envie : la vengeance. Il veut tuer Royal et est prêt à tout pour y arriver, même donner sa vie. Il en fait la démonstration quand il se rend compte être tombé dans un piège des artiseurs royaux. Il s’empoisonne volontairement. Les réactions de ses opposants montent leur étonnement, leur incompréhension (« Guillot se dressa d’un bond, stupéfait, tandis que Carrod et Ronce prenaient une expression d’horreur et de dégoût »). Même Vérité qui le connaît si bien a la même réaction,, le prince es choqué : « ton suicide ? Quelque part, tout au fond de moi, Vérité était frappé d’horreur ».

Car, le suicide est mal vu dans les Six-Duchés. Cela est considéré comme de la faiblesse, de la couardise. On en a la preuve lorsque Fitz avale un pain de courage qui le prive de son Art et lui donne des idées noires. Fitz est alors en route pour traquer Glasfeu à Aslevjal. Il est accompagné de Trame, un homme qui a parcouru les Six-Duchés en long et en large, et connaît bien ses traditions, ses règles. Ses propos sont assez clairs quand il affirme que « je vous tenais en plus haute considération ; toutefois, étant donné votre accablement d’hier, j’ai préféré ne pas courir de risque ». La peur transparaît clairement, tout comme une forme de mépris. Fitz en a bien conscience, il comprend que cela peut affecter sa relation avec l’homme, qu’il a abordé un sujet tabou (« j’avais honte d’avoir seulement évoqué pareille idée. On a toujours regardé le suicide comme un geste de lâcheté dans les Six-Duchés »).

Savoir n’empêche pas Fitz d’avoir des idées noires, de céder à la fatalité. Et parfois d’envisager l’acte. Dans le Fou et l’assassin, c’est Ortie qui est témoin de son renoncement et le remet en selle à sa façon, en le bousculant, en qualifiant sa conduite d’inqualifiable, de honteuse pour quelqu’un comme lui. Ortie et Devoir connaissent bien Fitz, ils sont liés à lui par l’Art, ils ont remarqué que quelque chose n’allait pas et s’inquiètent. Ils décident de ne pas le laisser seuls alors qu’ils reviennent des Montagnes après la mort du vieux Roi Eyod (« Devoir m’a parlé il y a déjà plusieurs jours pour me dire qu’il te trouvait très morose, même pour des funérailles, et qu’il vaudrait peut-être mieux ne pas te laisser seul. Kettricken était là, et elle a ajouté que le voyage avait peut-être réveillé chez toi de vieux souvenirs, des souvenirs tristes. Du coup, me voici »). Mais, très vite, la bienveillance se transforme en colère de la part d’Ortie. Molly est morte et Fitz ne parvient pas à dépasser la mort de sa femme. Il a l’impression que lui seul a subi une perte alors qu’Abeille et Ortie ont perdu leur mère. Ses pensées le rendent aveugle à la douleur des autres. Il y a pire : il se répand dans l’Art, montre à tous ses peines et son ingratitude. Ortie le lui reproche : « debout sur un tabouret, un nœud coulant autour du cou ? En train d’affûter une lame sur ta gorge ? (…) La douleur ne cesse pas, alors supporte la, parce que tu n’es pas le seul à l’éprouver ». Elle insiste même en confessant même avoir tenté aussi (« c’est un mauvais exemple à donner aux apprentis, et puis tu n’es pas le seul à avoir été tenté de s’échapper par ce moyen »).

Vérité avait un talent pour l’Art inégalé. Il n’a pas que repoussé les Pirates Rouges, il est parvenu à construire son propre dragon de pierre et d’Art. S’il s’est lancé dans ça pour sauver les Six-Duchés, ce n’était pas sa seule motivation. L’Art le rongeait, l’affamait et le poussait à donner sa vie. Subtil lui dit que « l’appétit de l’Art est de ceux qui dévorent l’homme, pas de ceux qui le nourrissent ». Kettricken a tant souffert quand Vérité a forgé son dragon, elle a vu son mari s’éloigner d’elle, devenir insensible. Elle voit la même chose chez Fitz (« vous avez la même expression que Vérité quand il sculptait son dragon : il se savait lancé dans une entreprise dont il ne reviendrait pas »).

Se tuer peut aussi être une réponse à des gens qui ont subi de graves traumatismes. Évite a dû lutter contre une famille qui a cherché à la tuer. Ne trouvant aucune échappatoire, elle a cherché le meilleur moyen de se tuer (« je ne crois pas que je pourrais me trancher la gorge, mais me pendre oui. J’ai même appris le nœud nécessaire »). Astérie, elle, a été violée et laissée pour morte. Elle est « restée au milieu de cadavres, certaine de mourir bientôt » car elle ne voulait pas « continuer à vivre ». Mais, elle a survécu (« mon corps était plus fort que ma volonté »).

Et, il y a l’histoire tragique de la mère de Civil, de dame Brésinga. Alors qu’on la pensait manipulatrice, on se rend compte qu’elle n’est qu’un jouet dans la main d’hommes plus déterminés, bien plus violents et sans pitié. Les Pie la considèrent comme un jouet sexuel, ils la violent dans sa propre maison et l’obligent en menaçant son fils. Umbre rapporte à Fitz ce qui s’est passé : « Sa mère s’est suicidée, Fitz ; elle lui a envoyé un message où elle le suppliait de la pardonner et se déclarait incapable de continuer à vivre à sachant ce à quoi il était réduit pour acheter leur sécurité, alors même que les hommes la violentaient à loisir dans le fallacieux abri de son propre château ».

Le cas de Glasfeu est intéressant. On apprend dans le tome Adieux et retrouvailles que le dragon noir a voulu mourir. Prilkop est témoin de la tentative de suicide de Glasfeu, il rapporte à Fitz que Glasfeu « était plein de tristesse, malade comme d’une maladie ». Il était sourd à toute tentative d’encouragement, à toute parole d’aide. Le dragon « s’est enterré la glace ». Prilkop était impuissant : « j’ai essayé, j’ai parlé avec lui, supplié.. encouragé, mais il s’est détourné pour chercher la mort ». Des années plus tard, un Glasfeu revenu à la vie récoltera du dédain de la part de Tintaglia. Elle se moquera de son attitude, de son moment de faiblesse ; elle ne comprend pas comment un Seigneur des Trois Règnes (le ciel, la mer, la terre) a pu s’abaisser à ce point : « Sache d’abord ceci : Glasfeu est un pleutre. Un dragon qui préfère s’ensevelir dans la glace plutôt que de se venger, par crainte pour sa propre sécurité, n’est pas un dragon ! » On apprendra dans le Destin de l’assassin que Glasfeu a été trompé et empoisonné, ses pensées devenues confuses (« comment, alors que je me battais contre vous, vous m’avez rempli l’esprit d’une malédiction ? (…) A l’époque je me suis enfui. Vous m’avez couvert de honte ! »)

Parangon, la vivenef, a également essayé de mourir. Après ce qu’elle a vécu avec Igrot et Kennit, elle n’a pas voulu continuer à naviguer. Elle a tout tenté, se noyer, se brûler mais rien n’y fait (« j’ai essayé de mourir ; je pensais que j’allais mourir, mais je n’ai pas plus besoin d’air que de nourriture »). Elle a survécu et a vécu une vie misérable jusqu’à tomber sur Ambre, Brashen et Althéa.

dimanche 7 novembre 2021

L'histoire d'Elliania (partie 2)

Elliania est désormais la Reine des Six-Duchés. Devoir a relevé son défi et Glasfeu a posé sa tête sur la pierre d’âtre de sa maison natale. Elle et Devoir ont eu deux enfants, deux princes. Elle vit désormais dans un pays qui lui est étranger tout en tentant de respecter ses coutumes et ses traditions. Comme les autres, il faut qu’elle fasse avec des événements imprévus : le retour des Dragons, mais aussi l’enlèvement de la fille de Fitz, Abeille. Le quotidien n’est pas non plus à minimiser : Elliania est obsédée par l’envie d’avoir une fille et elle est toujours marquée par les atrocités de la Femme Pâle.

La relation entre Devoir et Elliania a d’abord commencé par être un arrangement politique entre deux pays. Puis, leur amour a éclos, grandi puis s’est développé en quelque chose de sincère. Ils ont ensemble fait face à la cruauté de la Femme Pâle. Devoir connaît bien sa femme, il a appris à s’intéresser à sa culture. Ses paroles ont donc un poids certain et nous offrent dès le début des romans du Fou et de l’assassin un bon aperçu de la situation d’Elliania : « sa terre natale lui manque, et aussi la liberté dont elle jouissait en tant que narcheska et qu’elle n’a plus comme reine des Six-Duchés (…) et elle s’irrite de n’avoir pas encore donné de fille à sa Maison des mères (…) elle a fait deux fausses couches ». Elliania vient d’un pays où les femmes ont le pouvoir : on l’a clairement vu quand les gens des Six-Duchés se sont rendus dans les îles d’Outre-Mer. Si Elliania n’a pas de fille, sa lignée ne pourra plus gouverner les îles et laisser la place à une autre.

La question de la fausse couche ou du bébé mort après la naissance n’est pas anodine, elle marque les femmes. Par exemple, Kettricken n’a toujours pas dépassé la mort d’Oblat. Fitz, qui ne va que de temps en temps à Castelcerf, est au courant de la situation. Preuve de la gravité de la situation, des rumeurs lui sont parvenus (« j’avais appris qu’elle ne se laissait plus pousser les cheveux depuis qu’elle avait perdu une fille en bas âge »).

L’intégration d’Elliania à Castelcerf fut assez différente de celle de Kettricken. Alors que l’hostilité régnait pour la Montagnarde (jusqu’à la fameuse chasse aux forgisés) et qu’elle devait faire avec la froideur de Vérité, Elliania est soutenue par son mari. Surtout, elle a des amies, notamment Ortie. Les deux ont dû quitté leur nid natal pour venir dans une ville inconnue ; Crible rapporte à Fitz qu’« il faut comprendre qu’Ortie et la reine Elliania sont devenues très proches au cours des années ; elles ont quasiment le même âge, et toutes deux se sont senties comme des étrangères à leur installation à la cour de Castelcerf ». Il n’est donc pas étonnant de voir ensuite leurs routes se croiser fréquemment : Elliania consent au mariage d’Ortie avec Crible, elle révèle à tous la réelle identité d’Ortie (fille de FitzChevalerie Loinvoyant) et nomme la fille d’Ortie et Crible (« la reine Elliania est ravie ; elle a demandé le privilège de la nommer, et Crible et moi avons été d’accord. Espérance, elle s’appelle Espérance »).

Elliania s’intéresse à l’histoire des Six-Duchés, notamment des femmes qui ont été reines (Devoir : « Elliania me prêtera main-forte ; elle connaît nos bibliothèques aussi bien que moi »). On voit bien là l’influence de son éducation et de son passé qui accordent une grande place aux femmes et à leur leadership. Crible explique ainsi à Fitz que les Outrîliens ont un proverbe : « chaque mère reconnaît son enfant ». Autrement dit, c’est la femme qui est charge de l’enfant et lui donne son identité. Ainsi, pour Fitz, cela veut dire que « selon la généalogie d’Elliania, vous êtes le fils de Patience ».

Mais, ce qui marque Elliania, c’est la colère, une colère qui ne l’a pas quittée depuis que sa sœur, Kossi, a été enlevée par la Femme Pâle et qui a été ravivée quand Fitz et les autres sont parvenues à la délivrer. Kossi ne peut pas avoir d’enfant : Crible, décidément au courant de beaucoup de choses grâce à Ortie,précise qu’elle est « une femme fragile comme une brindille desséchée, et elle manifeste une aversion marquée pour les hommes ». Elliania n’en veut pas qu’à la Femme Pâle, elle en veut au destin qui l’a rendue seul responsable de l’avenir de sa lignée.

Elliania se sent responsable et concernée par le sort de chaque fille de sa famille élargie. Quand Abeille est enlevée, la famille Loinvoyant et les enfants de Molly ainsi que Heur se réunissent au château pour discuter de la situation. La réaction d’Elliania est claire et montre clairement sa détresse. Elle ne joue pas la comédie, elle est réellement marquée par ce qui se passe (« elle brandit sa couronne comme si elle allait la jeter à terre ; Fortuné lui saisit le bras, et elle ne se débattit pas : elle se laissa tomber au sol, entourée du tissu de sa robe royale, puis enfouit son visage dans ses mains »). Ses paroles sont claires : « nous avons perdu une enfant ; une petite fille ! Une Loinvoyant ! Disparue tout comme ma petite sœur a disparu pendant des années. Sommes-nous obligés de revivre ce supplice ? L’ignorance de ce qu’elle devenue, la douleur dissimulée. » La perte d’Abeille réveille en elle des souvenirs douloureux mais cette fois-ci, elle peut compter sur le soutien de proches et la possibilité d’extérioriser ce qu’elle ressent. Elle ne subit pas la menace de la Femme Pâle qui la contraignait à tout garder en elle.

Dès lors, c’est une succession de moments où on voit éclater sa colère et son esprit de vengeance. Elle hurle qu’il faut « les traquer et les tuer ! Les tuer comme des cochons qui couinent devant le boucher ! » Bien entendu, Devoir tente de modérer ses propos. Elliania est même prête à solliciter les forces de sa terre natale pour aller guerroyer à Clerres : « je vous donne mon fils. Il vous accompagnera pour venger cette insulte mortelle, cette perte terrible pour notre maison des mères ! J’enverrai un message à ma mère la narcheska et à ma sœur Kossi et elles rassembleront les hommes du clan du Narval pour se joindre à vous . » L’offre est poliment refusée par Fitz. Elliania lui adresse alors une dernière requête qui trouble Fitz (et c’est un bon indicateur, lui qui a vu tant de choses) : « Elliania me tendit un mouchoir en me demandant de le tremper dans le sang de mes adversaires afin qu’elle pût l’enfouit dans la terre de sa maison des mères et que l’âme de ceux que j’avais tués ne connût jamais la paix. Elle me parut un peu exaltée. »

Enfin, une autre situation montre que Elliania ne réagit pas uniquement comme ça parce que c’est une fille de sa famille. Quand Lourd est moqué par des soldats lors du voyage retour de Flétribois à Castelcerf, après l’enlèvement d’Abeille, elle s’emporte également à juste titre contre le comportement des soldats des Six-Duchés. Elle réclame une sanction exemplaire (« dissoudre leur compagnie, faire donner le fouet à ceux qui ont maltraité Lourd, les bannir à jamais de Cerf ») tout en ne perdant pas de vue la chaîne de commandement. C’est un Lant mal à l’aise qui prend le blâme. Elle lui reproche de n’avoir rien fait, d’avoir permis par sa passivité les abus : « Messire, avez vous à un moment ou à un autre clairement réprouvé leur mauvais comportement ? »

Colérique, passionnée, Elliania est juste. Elle est une femme différente des autres reines ou cheffes de clan (et familles) que nous avons suivies. Elle n’a pas le sens du calcul de Ronica, elle n’a pas la résilience physique de Kettricken. Comme tant d’autres, elle a subi son lot d’épreuves et elles lui ont permis de s’affirmer.


dimanche 12 septembre 2021

Ortie contre Fitz ? (partie 2)

La trilogie du Fou et de l’Assassin n’est pas que l’histoire des Dragons qui veulent se venger ou des Quatre qui veulent maintenir le pouvoir sur le monde. C’est avant tout une histoire de famille, un père qui tente de protéger ses enfants sans trop savoir comment faire. Dans les précédents livres, on suit Fitz qui tente de se rapprocher d’Ortie. A la fin de l’histoire, ils parviennent à un équilibre précaire. Puis, Fitz et Molly se marient, Molly tombe enceinte, met au monde Abeille puis meurt des années plus tard. Fitz a alors la charge d’une jeune fille qui semble différente (Abeille) et doit composer avec une Ortie qui ne lui laisse rien passer.

La vie de Fitz semble être une succession de mauvais coups du destin. Il a eu son lot de douleurs et sa relation avec le Fou en a fourni beaucoup. Il s’ouvre un jour à Ortie, lui expliquant combien son ami lui manque, la façon dont cela laisse un grand vide en lui. Ortie est compatissante et sa réponse (« je suis navrée, papa ») est un réel choc positif pour Fitz. Pour la première fois, elle le gratifie du titre de père alors que jusqu’à présent elle le traitait comme un adulte parmi d’autres (« se rendait-elle compte que c’était la première fois qu’elle m’honorait de ce titre ? Je gardai soigneusement le silence pour savourer cet instant »). Mais, il ne faut pas croire que tout va bien entre eux, c’est loin d’être le cas. Ortie a toujours énormément de rancœur en elle, elle n’a jamais pardonné à Fitz de ne pas l’avoir placée au sommet de ses priorités. Il lui a trop souvent préféré son devoir et les Loinvoyant : « La tienne aussi, quand tu as décidé de te faire passer pour mort, et celle de la réputation des Loinvoyant : plus de bâtards gênants pour brouiller la ligne de succession. La sécurité ! Comme si la sécurité était plus importante que tout ! »

Deux grands événements viennent changer la vie de Fitz : la naissance d’Abeille et la mort de Molly. Cette dernière était celle qui s’occupait du matin au soir de sa fille, les deux ne se quittaient pas. Abeille avait du mal à supporter la présence de Fitz, lui qui débordait d’Art. Molly décédée, il faut que quelqu’un s’occupe d’Abeille. Une Abeille que tout le monde juge différente à cause de son physique et du fait qu’elle ne parle pas. Ortie n’a alors pas grande confiance en père, elle doute de ses capacités parentales et elle le lui dit clairement (« tu ne peux pas t’occuper d’elle. Si je ne te connaissais pas, je penserais qu’elle a peur de toi »). Mais, Fitz reste sourd à ses critiques et lui répète qu’il est tout à fait capable de s’occuper d’Abeille. Abeille a beau répété qu’elle veut rester avec son père, Ortie ne change pas d’avis. Elle envoie même son compagnon Crible tâter le terrain, voir comment ça se passe : « Ortie s’inquiète pour sa sœur. Je lui répète que vous êtes beaucoup plus capable qu’elle ne le croit, mais ça ne l’empêche pas de préparer un appartement et un tuteur pour la petite ». L’Art permet à Fitz et à Ortie de communiquer. Cette magie offre surtout à Abeille l’opportunité de donner des conseils avisés à son père, surtout que Fitz a eu une enfance particulière, sans réelle personne ne veillant sur lui au quotidien. Certes, Umbre et Burrich ont participé à son éducation, mais le premier se concentrait sur les leçons d’espionnage et le deuxième l’a fait baigner dans un univers essentiellement masculin et de labeur. Ortie sait ce que ça peut être de se retrouver dans un monde totalement nouveau sans y avoir été préparé, elle sait aussi que des choses peuvent échapper au regard d’un père, aussi attentionné soit-il. Ses propos sont clairs : « ne la laisse pas vagabonder comme un chat errant (…) Abeille est jalouse d’Evite et de la considération qu’elle réclame ; n’en rajoute pas. Tu n’as qu’une enfant à ta charge, Fitz ; fais attention à elle. »

Il est assez heureux qu’elle ait su très tard que Fitz avait brûlé un cadavre devant sa propre petite fille !

Ortie connaît bien Fitz. Elle a connu son père grâce à l’Art. Il était alors Fantôme-de-loup, il s’était créé un univers triste et sombre. Ortie sait donc que Fitz a tendance à se complaire dans le mélodrame. A la mort de Molly, elle se demande donc comment va réagir Fitz. Fitz se répand alors dans l’Art comme s’il avait envie de se suicider. La réponse d’Ortie est cinglante : « je me rendrais à Flétribois, je fermerais le domaine, j’emmènerais Abeille et je te laisserais baver dans un coin (…) la douleur ne cesse pas, alors supporte-la, parce que tu n’es pas le seul à l’éprouver ». Les mots d’Ortie peuvent sembler durs, ils le sont sans aucun doute. Mais, elle sait bien qu’il faut être ferme avec son père.

Fitz est en charge de Flétribois même si officiellement la demeure et les terres appartiennent à Ortie. Il gère donc les choses de façon économe, il manque à ses devoirs en n’entreprenant pas les travaux nécessaires car il ne veut pas piocher dans l’argent d’Ortie. Cependant, Ortie le prend mal. Pour elle, c’est comme si son père la voyait comme une femme ingrate et indifférente qui ne pense qu’à elle, à sa fortune. Ce comportement lui fait mal et la fait vertement réagir. Elle crache à la figure de Fitz que « c’est blessant. Crois-tu franchement que je m’opposerais à tes décisions si elles profitent à Abeille ? Ou à toi ? Tu ne me juges pas égoïste à ce point ». Tout cela mène au réel avis d’Ortie sur Fitz. Un soir, au cours d’une conversation, elle lui dit que « les gens t’aiment beaucoup plus que ce que tu ne mérites, Tom ; mais tu n’arrives pas à croire qu’ils t’aiment un tant soit peu. Et je fais partie de ces gens. » Les paroles d’Ortie font clairement écho à ce qu’ont pu dire Umbre ou Astérie : Fitz n’accorde jamais réellement sa confiance à quelqu’un (sauf à Oeil-de-Nuit) et il doute toujours de l’amour qu’on lui porte.

Maîtresse d’Art du Royaume, Ortie est soumise au regard des gens de Castelcerf. On surveille ses faits et gestes publics, ce qu’elle dit, avec qui elle mange. Et c’est d’autant plus le cas quand Elliania, Devoir et Kettricken décident de révéler sa véritable ascendance : elle est la fille de FitzChevalerie Loinvoyant. C’est un grand bouleversement pour la jeune femme qui, à ce moment-là, peut compter sur le soutien de son père. D’ailleurs, assez tristement, quelques temps avant, elle avait peur de lui annoncer qu’elle était enceinte, craignant que Fitz crie à l’infamie. Or, Fitz est heureux pour sa fille. Il prend donc à revers Ortie.

La femme a toujours cru que Fitz la sous-estimait, professionnellement en tout cas. Quand des Chalcédiens et Dwalia enlèvent Abeille, la famille royale guette tous les indices pour la retrouver. Il se trouve qu’ils ont une opportunité grâce à l’Art et Fitz fonce la tête baissée, sans demander d’avis à personne, et surtout pas aux gens plus qualifiés que lui. Ortie le prend mal : « tu n’as songé à aller me voir, moi la maîtresse d’Art, pour bénéficier de mes conseils et de mes connaissances dans ce domaine ? (…) tu m’aimes comme ta fille, j’en suis sûre ; mais que tu respectes mon savoir et ma compétence, j’en doute ». Pourtant, c’est bel et bien le cas. Fitz a toujours été admiratif des capacités à manipuler les rêves d’Ortie, de ce qu’elle a fait avec Glasfeu et Tintaglia. Dans le roman Sur les rives de l’Art, alors qu’il est à la recherche d’Abeille, Fitz demande l’aide des Anciens et des Dragons. Si Tintaglia répond plus ou moins favorablement à sa demande, elle le fait de bien mauvais gré. Et quand Fitz lui rappelle qu’elle leur doit un service et évoque Ortie, sa réaction fait grand plaisir à Fitz tout en valorisant ce qu’a fait Ortie : « je n’avais jamais vu une créature aussi gigantesque s’étrangler de fureur, et Ortie m’inspira soudain une grande fierté ».

Bien entendu, Ortie a compris que Fitz devait se lancer à la poursuite d’Abeille. Fitz a conscience que sa fille aurait pu mal le prendre (« je regrette Ortie, mais je dois m’en aller ; je dois venger Abeille »). Ce n’est qu’un petit abandon justifié, bien moins grave que ce qu’il a fait avant et bien moins grave que ce qu’il fera ensuite. Contaminé et dévoré par l’Art, Fitz se met en tête de construire son propre dragon (ici un loup de pierre). Il y est fortement incité par Vérité, et comme lui, il fera énormément souffrir ceux et celles qui assisteront à ça. Ortie a beau savoir que tout cela la dépasse, que l’appétit d’Art a pris le dessus sur tout ce qui compte pour Fitz, elle constate que « tu ne seras plus là ». Fitz profite d’un de ces derniers moments de lucidité pour faire des adieux maladroits à ses deux filles. Il leur dit que « mes filles, je vous demande pardon ; j’aurais dû demeurer auprès de vous ». Et, le sentiment d’abandon, voire de trahison, semble être à son point culminant quand Abeille s’en prend au Fou. En effet, Fitz ne parvient pas à compléter son loup de pierre et seul le Fou pourrait l’aider. Or, il hésite, tergiverse, se réfugie derrière de faux prétextes (s’occuper d’Abeille). La jeune fille n’a pas d’autre choix que de hurler : « il t’aimait plus qu’il n’a jamais aimé aucun d’entre nous. » Est-ce la vérité ? Difficile de savoir puisqu’Oeil-de-Nuit et Molly ont occupé une place centrale dans sa vie et qu’il a traversé la moitié du monde pour sauver Abeille. Pour Ortie, en tout cas, c’est la confirmation qu’elle occupait une place en retrait au vu de sa réaction : « Ortie avait porté les mains à son visage, horrifiée par la vérité que je venais de hurler. »


dimanche 5 septembre 2021

Ortie contre Fitz ? (partie 1)

Avant de s’en aller, Molly a décidé de confronter Fitz. Elle désire le faire réagir, qu’il comprenne que Molly est plus importante que n’importe quel Loinvoyant. Mais, Fitz est lié par son serment de fidélité. Il ne peut la suivre. Est-ce que les choses auraient été différentes si il avait compris que Molly était enceinte ? Difficile de savoir. En tout cas, Molly apprend la mort de Fitz et finit par se mettre en couple avec un Burrich qui prend soin d’elle. Enceinte, elle met au monde une petite fille qu’elle appelle Ortie. Burrich, Molly pensent que Fitz est bel et bien mort, Ortie n’a aucune idée que son réel père est Fitz. Quand Umbre rend visite à la famille, il se rend compte que Fitz n’est même pas un fantôme qui les hante. Ils ont tourné la page. C’est pour cela qu’il dit à un Fitz devenu Tom Blaireau qu’ « elle appelle Burrich « papa », et elle l’aime passionnément, sans aucune réserve. » En refusant de revenir à Castelcerf à la fin de la Reine Solitaire, Fitz a laissé le temps et les choses avancer sans lui. Reclus à Forge, il observe, il est un spectateur grâce aux rapports d’Astérie ou d’autres visiteurs, ainsi que grâce à l’Art.

Bien entendu, Fitz souffre de les voir heureux. Du Temps où Vérité était encore vivant, il les espionnait grâce à la magie des Loinvoyant ; cela ne lui a procuré que de la douleur (il a vu Burrich avouer ses sentiments à Molly par exemple). Des années plus tard, il ne peut s’en empêcher, il les regarde. Mais, il n’a pas pour intention d’influencer leur vie, il ne veut pas se faire connaître en tant que père de Molly ou même que les Loinvoyant fournissent à Molly l’éducation à laquelle elle a le droit. Il s’oppose systématiquement aux demandes d’Umbre (« comment ses frères, Molly et Burrich supporteraient-ils de se trouver face à ce passé soudain ressuscité ? (…) Non, Umbre ; mieux vaut qu’elle reste là où elle est, qu’elle épouse un jeune fermier qu’elle aimera et jouisse d’une vie paisible »). La position de Fitz tourne à l’obsession et il met presque en danger. C’est une époque de grand changement : la vie du Prince Devoir est menacée, Tintaglia la dragonne est de retour. Sa vieille amie Kettricken tente de le convaincre que se cacher ou rester immobile en attendant que les péripéties se dissipent ne suffira pas. Les talents particuliers d’Ortie la mettent en danger : « Fitz, Ortie doit être formée à l’Art (…) Il ne s’agit pas seulement de la protéger des dangers que cette magie fait courir au profane (…) mais aussi de la placer à l’abri à cause de ce qu’elle est : l’éventuelle héritière des Loinvoyant ».

Et pourtant, les signes sont là. Ortie ne pourra pas rester à l’écart de ce qui se passe. Très tôt dans la Secte maudite, le Fou nous éclaire à ce sujet. Ses mots sont clairs, que Fitz le veuille ou non, Ortie est impliquée. Le Fou dit tristement que « je ne vois aucun avenir où Ortie survit après la mort de Devoir. Il n’y a même pas de fin rapide et miséricordieuse pour elle ». Devoir, le fils de Vérité et Kettricken, a été conçu grâce à l’emprunt du corps de Fitz. Si ce dernier ne le considère pas comme son véritable fils, Oeil-de-Nuit oui. Ortie et Devoir pourraient donc être frère et sœur, ils ne sont que cousins. Bien plus tard, les deux se rencontreront via la magie de l’Art. Lancé à la quête de Glasfeu, Devoir est surpris de trouver une autre personne sachant artiser et qu’il ne connaît pas. Il lest d’autant plus étonné quand cette dernière se moque de savoir qui il est, à savoir le futur Roi des Six-Duchés. Ortie se moque de lui et on a un premier aperçu de ce que sera leur relation (« Prince Mal-Elevé, je suis la reine Je-N’en-Crois-Pas-Un-Mot des Sept-Fumiers ; et vous allez peut-être où bon vous semble, quand ce où m’appartient, je vous interdis d’y pénétrer »).

Si Ortie se révèle une artiseure de premier plan, c’est parce que très tôt, volontairement ou non, Fitz l’a plus ou moins formée en se glissant dans ses rêves. Ortie n’a aucune conscience qu’elle artise. C’est un monde totalement inconnu pour elle, un endroit onirique. Elle y voit d’ailleurs Fitz comme un homme-loup. Le retour à la réalité est donc brutale pour elle quand elle prend conscience que l’homme de ses rêves la connaît (« elle s’était pétrifiée en m’entendant prononcer son nom. Alors qu’elle s’efforçait de se reprendre pour demander comment je la connaissais, j’avais disparu de son rêve et m’étais réveillé »). Fitz gagne sa confiance en passant du temps avec elle tout en maintenant des distances. Ortie saisit bien que ce n’est pas normal qu’un homme qu’elle ne connaît pas soit si intime avec elle. Elle le lui dit d’ailleurs clairement : « tu as toujours été là, aux confins de mes rêves, à les observer à travers moi, et puis tout à coup, tu t’es retiré. Je ne sais toujours pas pourquoi, pas plus que je ne sais qui tu es ». Étrangère au monde des Loinvoyant, Ortie ne peut savoir que la famille royale a le culture du secret et des manipulations. On peut faire un parallèle avec Devoir qui a horreur de cette manie qui a contaminé Umbre et Fitz. Peut-être Ortie chérit elle ces moments qui lui permettent de s’évader d’une vie monotone et pesante chez elle. Elle aide plusieurs fois Fitz à calmer les appréhensions de Lourd à voyager sur un bateau (« à plusieurs reprises, je fils appel à Ortie pour dissiper ses rêves de fièvre avant qu’ils ne sèment leur angoisse dans l’équipage »).

Tout bascule quand Fitz se retrouve au pied du mur. Il devrait pourtant savoir qu’on ne peut indéfiniment échapper à ce qui vous pourchasse. Un des fils de Burrich et Molly, Leste, a fui vers Castelcerf : il a le Vif et se heurte à l’incompréhension totale de son père. Or, Kettricken a promis assistance aux gens qui ont le Vif. La Reine prend sans doute plaisir à confier Leste à Fitz. Fitz, entre temps, a fait la connaissance de Trame, un respecté membre du Vif. Trame, Fitz et Leste font partie de ceux qui accompagnent Devoir dans sa quête. Mais, les parents du jeune homme sont inquiets et Fitz décide de leur faire savoir que Leste est en sécurité. Il transmet ainsi un message (« un loup avec un piquant de porc-épic planté dans le museau m’avait promis de veiller sur Leste ») à Burrich par l’intermédiaire d’Ortie. Les conséquences sont immédiates. Burrich comprend que Fitz est vivant, qu’il a trahi un ami : « il est resté à me dévisager, comme changé en pierre, puis il s’est écroulé de sa chaise et il est demeuré par terre, avec le regard fixe d’un cadavre »). Pire, il s’en prend de suite à Molly en lui affirmant que « Femme, tu ignores ce que nous avons commis et je n’ai pas le courage de te le dire ».

Quelle déception pour Ortie ! Elle était persuadée que Fantôme-de-loup (le nom qu’elle donne Fitz) lui apporterait de bonnes choses dans sa vie (« il y a longtemps, quand j’ai commencé à rêver du loup et de toi, je me figurais que nous ferions connaissance un jour ; je te voyais de mon âge, beau avec un côté sauvage, et tu me trouvais jolie »). La vérité est toute autre, elle est blessante et dure. Comme le craignait Fitz, apparaître dans la vie de sa fille n’a créé que de la peine ; Burrich est mort. Ortie découvre que sa vie a été bâtie sur un mensonge. Elle rejette cet homme qui n’est pas son réel père. Si elle découvre la réelle identité de cet individu (FitzChevalerie Loinvoyant), elle comprend que « je suis votre fille bâtard ». Ce n’est même pas son père qui a été honnête avec elle et cela créé un fossé entre deux. C’est Molly qui a dû lui révéler la vérité : « ma mère m’a dit qu’elle ne connaissait aucun Tom Blaireau (…) pendant votre séjour à l’infirmerie, elle a rendu visite à celui qui se prétendait lié à elle par une vieille amitié, puis elle est ressortie et m’a tout avoué. Tout ». C’est un réel choc pour Ortie qui plonge dans un monde lui est totalement inconnu. Elle doit faire avec la cour et ses règles implicites, elle doit faire avec son nouveau cousin Devoir et son nouveau frère Heur. Elle doit faire avec tout ça sans avoir reçu avec l’éducation qui aurait pu la préparer. Son caractère n’arrange rien, elle a du mal à créer des liens avec d’autres dames. Chevalerie, son frère, donne d’elle une bonne description : « elle a les atours d’une dame mais les manières d’une harengère. »

Fitz n’aura pas d’autre possibilité que d’y aller doucement, de l’amadouer. Il répétera avec elle ce qu’Umbre avait fait : il fera sa connaissance la nuit. Prudente mais curieuse, Ortie acceptera l’invitation. Et sa première action montrera qu’elle a bien cerné Fitz : « C’est ton loup ? Oeil-de-Nuit ? (…) il ressemble tout à fait à l’image que je me faisais de toi. Dis m’en davantage sur lui »). En questionnant sur le loup, elle montre à Fitz qu’elle s’intéresse à celui qui fut le meilleur ami de son père, son plus fidèle compagnon, celui qui le connaissait le mieux. Ortie sera ensuite formée à l’Art et elle observera sa mère et Fitz se rapprocher, puis se marier.

lundi 1 juin 2020

Abeille et Ortie

Fitz est mort. C'est en tout cas ce que croient Abeille, Ortie (« Notre père est mort, Abeille »), le Fou et les autres. Il a donné sa vie pour sauver son plus vieil ami à Clerres. Sa mission de sauvetage n'a pas été totalement un échec puisque Abeille est revenue vivante à Castelcerf. Mais à quel prix ?

Abeille et Ortie ont donc perdu leur père. Fitz les avait habituées à une éducation particulière. En ce qui concerne Ortie, c'est surtout Burrich et Molly qui ont fait le travail, Fitz se contentant de lui donner des cours particuliers tard la nuit alors qu'elle était adolescente. Abeille, elle, a passé plus de temps avec Fitz mais il la traitait plus comme une assistante que comme sa fille.
Ortie sait que sa relation est compliquée avec sa sœur. Les deux n'ont jamais vécu ensemble et se connaissent très peu. Elle n'oublie pas non plus que Abeille a préféré rester avec Fitz plutôt que de la suivre (« je ne souhaite pas aller au château de Castelcerf (…) je vais rester chez moi à Flétrybois. »)

Ortie a longtemps considéré Abeille comme une jeune fille retardée et Abeille de son côté n'a pas fait grand effort pour la contredire. Mais tout change quand les deux croient que Fitz est mort et Ortie fait des efforts pour organiser un bon accueil à Abeille au château royal. Elle sait que la petite Abeille a traversé des épreuves compliquées. Elle s'est visiblement renseignée sur la vie de sa sœur car celle-ci fait face à une agréable surprise. Non seulement elle y retrouve Prudence, son ancienne servante, mais en plus celle-ci lui affirme qu'Ortie a retenu les leçons de son propre passé (« elle m'apprit qu'elle devait être ma bonne, car ma sœur ne souhaitait pas m'imposer la vie de château de Castelcerf, trop différente de celle que j'avais connue ») ; quand Ortie est arrivée à Castelcerf, elle a dû quitter son coin reculé, sa vie simple pour devenir la Maîtresse d'Art du Royaume alors qu'elle n'y était pas du tout préparée. C'est l'une des choses reprochées à Fitz.
Ortie confirme verbalement ses intentions à Ortie (« en tant que grande sœur, était décidée à me donner l'instruction dont elle avait été hélas privée »). Ortie a longtemps dû se cacher derrière un ton piquant pour se protéger dans une cour impitoyable où règnent des luttes de pouvoir et d'influence. Et cela lui a nui, son prénom devenant un surnom utilisé pour se moquer d'elle.
L'attitude volontaire d'Ortie peut s'expliquer par ce qu'elle apprend de la bouche de Fitz ou d'Abeille. Par exemple, comment rester insensible quand elle entend dire que Fitz a brûlé un corps les pieds dans la neige devant Abeille en pleine nuit alors qu'elle n'était qu'une gamine (« oh, papa, comment as-tu pu faire ça ? »)
Mais, Ortie lui parle encore parfois comme si elle était une gamine, une jeune femme irresponsable. Elle a un ton à la limite de la condescendance : « parfois, il faut qu'un adulte décide ce qui est le mieux pour un enfant ». Il faudra toute la diplomatie de Crible pour atténuer un peu la dureté du message. Tout n'est pas de la faute d'Ortie. Ce n'est pas sa faute si Abeille hante les couloirs du château en pleine nuit (une tradition familiale) pour aller voir Lourd, ce n'est pas sa faute si Abeille fait peu de progrès en Art ou si elle en veut tellement au Fou. En ce qui concerne l'Art, il ne faut pas oublier qu'Ortie est la référente dans le château et que tout doit passer par elle, est est donc légitime quand elle lui demande de ne pas aller voir Lourd, un Solitaire (un individu très puissant, hors de tout clan).

Grâce à Père Loup (Oeil-de-Nuit), Abeille informe Ortie, Crible et Kettricken que Fitz est vivant puis qu'il est en train de sculpter son dragon de pierre dans les Montagnes. Ortie et Abeille sont en désaccord à de nombreuses reprises. Assez bizarrement, Ortie refuse qu'Abeille aille porter secours à son père. La considère-t-elle comme trop faible pour aider ? Abeille vient pourtant de traverser le monde et de voir des choses totalement incroyables.
Abeille lui en veut terriblement ses mots sont accusateurs (« tu ne m'emmèneras pas par les piliers d'Art dans la carrière auprès de papa. Alors qu'il est sans doute en train de mourir »). Ce sont des propos durs et blessants à entendre pour Ortie qui croit qu'elle fait ce qui est nécessaire.
Abeille décide de partir malgré tout et monte une expédition avec le Fou, Kettricken, Persévérance, Cendre et Lant. Là, ils trouvent un Fitz affaibli, rongé par des vers et aux portes de la mort. Ortie et Devoir finissent par arriver et Ortie sermonne sa sœur à plusieurs reprises. Abeille ne comprend pas tous ces gens qui sont venus voir la mort de Fitz, est-ce un spectacle, un divertissement ? Ortie lui rappelle que la royauté n'a pas de vie privée (Umbre dirait la même chose) : « c'est un Loinvoyant, il fait partie de la famille royale. L'intimité n'existe pas pour lui (…) Prends l'air doux et anodin, et tu auras peut-être un petit bout d'existence rien qu'à toi ».
C'est quelque chose que Fitz n'a jamais assimilé durant sa jeunesse, c'est sans doute pour cela que Royal a mis tant d'acharnement pour le tuer. Abeille apprend vite, elle retient les enseignements. Elle se doute que la vie n'a pas été simple pour Ortie avec un père comme Fitz puis seule à Castelcerf. Quand vient le moment des adieux, on se rend compte qu'Abeille va faire des efforts pour se rapprocher de sa sœur (« Ortie me serra dans ses bras, et je ne cherchai pas à résister ; puis je pris davantage sur moi et l'étreignis à mon tour »).

Enfin, les deux partagent un point commun : elles passent après le Fou.
A la fin d'Adieux et retrouvailles, Fitz préfère rester (dans un premier temps) à Aslevjal et retrouver le Fou plutôt que rentrer à Castelcerf et enfin faire connaissance avec sa fille. Il faudra que le Fou coupe tout lien avec Fitz pour que le bâtard se tourne vers sa famille.
Quant à Abeille, elle est abandonnée à Chênes-lès-eau. Certes, Fitz vient de poignarder le Fou mais il aurait pu faire plus que laisser sa fille seule avec Lant dans une carriole.
Ce n'est donc pas étonnant de l'entendre gueuler à un Fou hésitant que «  il t'aimait plus qu'il n'a jamais aimé aucun d'entre nous ! (…) tu fais encore l'idiot, à poser des questions stupides ! » Est-ce la vérité ? Est-ce que Fitz aimait plus le Fou que ses filles ou même Oeil-de-Nuit et Molly ?