Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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mardi 30 juin 2026

[RF Kuang] La république du dragon / Quelques extraits que j'apprécie

  • (Rin, à propos de Ramsa) : Elle ignorait ce qu’elle lisait dans son regard, mais elle ne le méritait pas. Ce n’était pas de l’amitié. Elle ne la méritait pas. Ce n’était pas non plus de la loyauté. Elle la méritait encore moins. C’était de la camaraderie, un lien formé par une trahison commune.
  • (Vaïsra à Rin) : Tu es une fillette apeurée qui réagit de la manière la plus irréfléchie qui soit sous le coup de la colère et du chagrin. Tout ce que tu veux, c’est ta vengeance. Mais tu pourrais être bien plus. Et faire bien plus. Écoute-moi. Tu pourrais changer l’Histoire.
  • (Rin) : Pour l’heure, toutefois, elle ne pouvait songer qu’à une seule chose : il était horriblement drôle de savoir qu’elle n’était pas la seule à être responsable d’une tuerie de masse.
  • Voilà à quoi ressemblait à présent l’équilibre des pouvoirs. Les gens comme elle agitaient la main et des millions d’autres se retrouvaient broyés par une catastrophe naturelle, éjectés de l’échiquier du monde comme des pièces incongrues. Les gens comme elle — les shamans, tous sans exception — étaient pareil à des enfants, piétinant des cités entières comme des châteaux de sable, des maisons de verre, des entités fongibles qu’on pouvait cibler puis détruire.
  • (Daji) : Les Nikaras ne sont pas prêts pour la démocratie. Ce sont des moutons, des imbéciles incultes et grossiers. Ils ont besoin qu’on leur dise quoi faire, même si ça implique la tyrannie.
  • (Daji) : Les Nikaras sont égoïstes. Ce pays tout entier est égoïste. Les gens sont égoïstes. Ces putains de provinces ont toujours été bornées, incapables de voir autre chose que leurs petits intérêts pour se joindre à un quelconque effort collectif. Tu les as entendus, tous ces idiots, à l’intérieur.
  • (Vaïsra) : Tu es la créature la plus puissante du monde, en ce moment. Tu peux déclencher ou mettre fin à une guerre (…) Ce que tu n’as pas le droit de faire, en revanche, c’est rester neutre. Avec un pouvoir comme le tien, la vie ne t’appartient pas.
  • (Rin, quand elle entend le nom du général Josephus Tarcquet) : Quel nom débile, songea Rin. Un enchaînement confus de syllabes qu’elle parvenait à peine à prononcer.
  • Ramsa ne cessait d’accuser Baji de tricher. Ce n’était pas le cas, mais ils découvrirent que Ramsa, lui, trichait bel et bien lorsque plusieurs dés tombèrent de sa manche ; le jeu se transforma alors en lutte
  • (Sorquan Sira, à propos d’Altan) : La vie et la mort sont la même chose, dans ce cosmos. On entre dans le monde matériel et on le quitte réincarné en quelque chose de mieux. Ce garçon était malheureux. Tu l’as libéré.
  • Les morts ne nous quittent pas, expliqua la Sorquan Sira. Ils nous hantent aussi longtemps qu’on leur en laisse la possibilité. Ce garçon est un fléau pour ton esprit. Oublie-le.
  • (Tante Fang) : En écartant les jambes simplement une fois de temps en temps, tu aurais pu manger tout ce que tu voulais, ou porter tous les vêtements que tu voulais. Mais, ce n’était pas assez bien pour toi, non, tu voulais être unique, devenir quelqu’un d’important, t’enfuir à Sinegard et prendre part aux joyeuses aventures de la Milice.
  • (Rin regarde Daji) : Elle approchait pourtant le menton haut et les sourcils arqués, les courbes de ses lèvres formant un sourire impérieux comme si elle venait de remporter une grande victoire. Elle irradiait une beauté sombre et séductrice qui faisait oublier ses vêtements imbibés ainsi que ses navires en morceaux.
  • (Venka à Rin) : Ce n’est pas aussi affreux que ça en a l’air. Il va te falloir un moment, mais tu retrouveras toute ta mobilité. Le gros problème, ce sont les cicatrices. Mais tu as toujours été moche, de toute façon, ça ne changera rien.
  • (Tsolin à Rin) : Marionnette jusqu’au bout, murmura-t-il, d’une voix si faible qu’elle fut seule à l’entendre. Quand est-ce que tu vas retenir la leçon ?
  • À Tikany, les fêtes n’attiraient les gens que parce qu’elles étaient synonymes de nourriture et de boisson gratuites, mais Arlong, détruite par la bataille, ne pouvait offrir ni l’un ni l’autre.

mercredi 4 mars 2026

[RF Kuang] Qui est Victoire ?

Babel s’inscrit dans un contexte particulier. Il se déroule dans la première moitié du 19ème siècle, une période où l’empire britannique vient d’abolir l’esclavage mais continue d’assurer une forte emprise sur ses colonies et tente de dominer férocement ses concurrents. Etudiante à Babel, Victoire participe à la puissance de l’institut de Babel et au développement des barres d’argent qui permettent aux britanniques de développer leur économie et leur pouvoir.


Victoire est impatiente de rejoindre Babel. L’université peut lui offrir un changement important dans sa vie, elle qui a été traitée comme une esclave toute sa vie et n’avait d’autre choix que vive une vie misérable. Mais, Victoire déchante vite. Babel ne fait que répéter ce qui se passe ailleurs dans la société. Victoire étant une femme, elle est vue comme inférieure par les hommes. Pire, elle  représente un danger pour eux (« tous les collèges ont affirmé que notre proximité risquait de compromettre les messieurs »). Bien qu’étudiante, Victoire n’a pas les mêmes droits que les autres.

Pour ne rien arranger, ses plus proches amis masculins, Robin et Ramy, n’ont pas conscience de ce que vivent Letty et elle. Les deux jeunes hommes sont tant captivés par ce qu’ils vivent qu’ils ne voient pas que leurs amis souffrent. Dès lors, Victoire doit mettre les points sur les i. Elle met en avant l’hypocrisie de Babel, cette université qui se prétend ouverte sur le monde mais qui est refermée sur elle-même et ses préjugés : « je ne crois pas que vous comprenez très bien, tous les deux, à quel point il est difficile d’être une femme ici (…) ils sont libéraux sur le papier, oui. Mais ils ont une si piètre opinion de nous ». Victoire leur explique alors que la vie de femme est pénible. Elle n’a aucun moment de répit, aucun moment où elle peut se laisser aller car « chaque faiblesse que nous manifestons démontre les pires théories à notre sujet : que nous sommes fragiles, hystériques et naturellement trop faibles d’esprit ».


La couleur de peau, noire, de Victoire n’arrange rien. Dans un Empire qui a aboli l’esclavage mais le pratique encore, cela reste un handicap. Quand le groupe d’amis est invité à une fête, Victoire doit se trouver une tenue mais la chose est très compliquée puisque « les tailleurs ne m’habilleront pas. Ils ne me laisseront entrer dans la boutique que si je me fais passer pour ta bonne ». Pour Victoire, ce serait une régression, elle retrouverait son ancienne statut.

La fête est un cauchemar pour Victoire et Letty : elles sont agressées sexuellement. Robin constate que « Victoire croisait les bras devant la poitrine, tandis que Lily parlait très rapidement ». Il ne suffit pas que Victoire soit coincée dans un coin, il faut aussi qu’elle subisse des propos dégradants et humiliants. Pendennis, un autre étudiant, est particulièrement odieux (« mais on est curieux (…) est-ce qu’ils sont vraiment de couleur différente ? On voudrait voir. Vos décolletés sont tellement profond que ça excite notre imagination »). 

Et, pour ne rien arranger, Letty minimise ce qu’elle a subi. Pour Letty, les deux ont subi la même agression alors que Victoire pense qu’il y avait en plus une motivation raciste. Letty persiste (« ce n’était pas seulement parce qu’elle est…. ») et crée là un autre point de discorde avec son amie.


Letty est un produit du système britannique. La jeune femme a traversé tout un tas de souffrance, le dénigrement de sa famille, le mépris. Malgré tout, elle continue de croire à ce système et à la défendre. Malheureusement, comme le remarque Robin, « Victoire n’avait que Letty - qui affirmait toujours l’aimer l’adorer ». Et Letty refuse d’admettre la souffrance de Victoire. Elle ne le lui dit pas frontalement mais tout dans son attitude le suggère ; elle « n’entendait rien de ce qu’elle disait si cela ne s’accordait pas à sa vision préétable du monde ».

Victoire a beau lui répéter et dérouler ses arguments, rien n’y fait. Une nouvelle fois, elle lui explique ce qui se passe : « tu crois qu’on ne vend pas de barres en Amérique ? Que les fabricants anglais ne profitent pas encore des menottes et des fers ? Tu crois qu’il n’y a pas de gens, en Angleterre, qui ont encore des esclaves et qui se débrouillent simplement pour bien les cacher ? » Letty refuse de l’admettre. D’ailleurs, plus tard, au grand désespoir de Victoire, Letty les trahira.


Toutefois, Victoire n’est pas si innocente. Etudiante à Babel, elle fait aussi partie du système qui écrase les plus faibles et les défavorisés. Même marginalisée, son sort est bien mieux que celui de millions d’individus. Surtout, en participant à la construction des barres, elle perpétue le modèle qui opprime les travailleurs. Dès lors, ceux-ci n’ont pas d’autre choix que se mettre en grève et manifester. Victoire en subit les conséquences (« jusqu’à ce qu’un individu corpulent se dresse sur le chemin de Victoire et lui adresse la parole sur un ton agressif, avec un rude accent du nord incompréhensible »). Victoire est choquée et ne parvient pas à voir le tableau d’ensemble. Elle qui peut être si perspicace ne se rend pas compte de la souffrance et du désarroi des travailleurs.

Des années plus tard, Victoire croise l’homme (Abel) qui l’a prise à partie. Il lui fait comprendre qu’ils ont toujours été du même côté même si elle ne s’en rendait pas compte. En effet, il a fallu à Victoire tout un tas d’événements pour comprendre qu’elle était dominée comme tous les autres. Babel écrase tout le monde, tout est fait pour enrichir la puissance impériale et les étudiants ne sont que des pions, certes utiles. Abel précise que « la question, c’était la baisse des salaires (…..) les dangers de machines non testées, trop rapides pour que l’oeil les suive. Nous souffrions. Nous voulions simplement vous le montrer ». Or, Victoire et les autres, étaient trop enthousiasmés par leurs études pour s’en rendre compte. Ils ne se rendaient pas compte qu’ils étaient exploités comme les autres. 

Tout le groupe d’amis l’a compris il y a quelques temps déjà. En effet, de retour d’un voyage en Chine, Robin a tué son père (Lovell). Robin le chinois a tué son père le britannique alors que celui-ci était agressif. Lovell n’avait pas décoléré après l’échec de négocations sur le commerce d’opium en Chine et en tenait Robin pour en partie responsable. Robin, Ramy et Victoire que la situation est mal embarquée (« On est des étrangers qui reviennent en bateau d’un pays étranger avec un homme blanc mort »), Letty non. Autrement dit, Victoire est toujours renvoyée à sa différence.


Ramy est tué par Letty. Le groupe se sépare. Robin et Victoire rejoignent les rebelles qui veulent détruire Babel alors que Letty s’oppose à eux. Letty les prend pour des illuminés, des naïfs. Elle leur affirme qu’ils ne sont qu’une vague nuisance, un léger contre-temps (« vous leur donnez la migraine. Bien joué. Mais, au bout du compte, on peut vous sacrifier. Tous »). Au-delà du cas Babel, c’est aussi la preuve que Letty a tout effacé, toute son amitié avec Victoire. Letty peut effacer Victoire de sa vie sans aucun regret, sans aucun remords. Ce n’est pas le cas de Victoire : «  nous t’aimions, murmura Victoire. Nous serions morts pour toi ».

dimanche 16 novembre 2025

[RF Kuang] La guerre du pavot (éditions Acte Sud) / Quelques extraits que j'apprécie

  • Tante Fang : Garde la tête basse et fais ce qu’il te dit ; tais-toi et deviens sa petite esclave domestique jusqu’à ce qu’il te fasse confiance. Et quand ce sera le cas, commence à lui filer de l’opium. A petites doses d’abord, même si ça m’étonnerait qu’il n’ait jamais fumé. Ensuite, tu lui en donnes de plus en plus chaque jour. Fais ça le soir, juste après qu’il en a fini avec toi, pour qu’il associe toujours ça eu plaisir et au pouvoir.
  • Jun : On a quelqu’un comme toi tous les ans, un pèquenaud qui croit mériter mon temps et mon attention parce qu’il a réussi un examen (…) Ce garçon, là, dit Jun en indiquant du pouce la direction qu’avait suivie Nezha, c’est peut-être un con, mais il a tout en lui pour faire un commandant. Toi, par contre, tu n’es qu’une sale paysanne.
  • Rin : Elle raffolait des compliment, les désirait ardemment. Elle en avait besoin, et se rendait bien compte qu’elle n’était soulagée que quand on les lui accordait.
  • La neige fut plaisante à observer le temps de deux sereines minutes, avant de ne plus devenir qu’un emmerdement.
  • Rin : Parce qu’il croyait pouvoir se débarrasser de moi. Parce que j’ai envie de lui éclater la tête, à cet abruti.
  • Devant l’insistance de Kitay, Lan leur cuisina une soupe au poivre noir, mais aussi délicieuse fût-elle, Rin vécut l’expérience singulière de pleurer pendant son repas. Le jour suivant, elle passa la majeure partie de son temps assise sur les toilettes, le rectum en feu.
  • Rin (avant une bataille) : La peur enflait au fond de sa gorge, si épaisse et tangible qu’elle était proche de l’étouffer. La peur faisait trembler si violemment ses doigts qu’elle en lâchait pratiquement son épée. La peur l’amenait à oublier comment respirer. Elle devait forcer l’air à s’engouffrer dans ses poumons, fermer les yeux et compter mentalement tandis qu’elle inspirait et expirait. La peur lui donnait des vertiges et des nausées, l’envie de vomir par-dessus la muraille.
  • Qara : Un shaman doit savoir quand résister au pouvoir des dieux. On appelle ça la sagesse. Mais un dirigeant doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour sauver son pays. On appelle ça le sens des responsabilités. Quand tu tiens le sort de ta nation entre tes mains, quand tu as consenti à ton devoir envers ton peuple, ta vie ne t’appartient plus.
  • Rin (à propos du feu d’Altan) : Celui d’Altan, en revanche, prenait sa source dans une haine continuelle. C’était une brûlure lente, profonde. Rin sentait presque son goût, sa fielleuse intensité, sa tristesse ancestrale. Elle était horrifiée.
  • Golyn Niis passa d’une cité de cadavres à une cité de cendres.
  • Feylen : Maintenant que nous sommes devenus divins, tu crois que nous nous préoccupons du sort des mortels ?
  • Le Phénix : Les dieux ne veulent rien. Ils se contentent d’exister. Nous ne pouvois aller contre notre nature. Nous ne sommes qu’essence, élément. Vous, les humains, vous infligez tout vous-mêmes pour nous blâmer ensuite. Toutes les calamités ont provoquées par l’Homme. Nous ne vous forçons à rien. Nous n’avons jamais fait qu’aider.
  • Elle voulait tout oublier. Oublier la guerre, oublier ses dieux. Elle se contenterait d’exister, de savoir que ses amis étaient en vie et que le monde entier, après tout, n’était pas si sombre.

vendredi 4 avril 2025

[RF Kuang] Le cas Letty

Babel est un roman passionnant qui montre un groupe d’amis (Ramy, Robin, Victoire et Letty) prendre conscience du monde qui l’entoure. Ce sont de jeunes gens qui se révoltent comme ils peuvent contre l’ordre établi (le puissant empire britannique et ses barres magiques d’argent). Mais, au-delà, ce sont aussi des gens qui tentent d’affirmer leur identité, de définir qui ils sont en prenant en compte leurs amis, leur culture et leur environnement social. Letty est un bon exemple de tout cela.


Seule anglaise du groupe d’amis, Letty semble être la plus favorisée (sa famille est influente, son père étant Amiral), la plus encline à comprendre l’ambiance et l’atmosphère qui règne à l’université de Babel. Mais, Letty a un défaut majeur : elle est une femme. Peu importe ce qu’elle fait, ses capacités, elle est entourée d’un préjugé négatif ; elle ne peut étudier librement et elle doit être accompagnée d’un homme dans la plupart des cas. Quand elle tente d’affirmer ce qu’elle est, une femme, c’est à ses risques et périls. Cela attire systématiquement l’attention. On en a un exemple quand elle décide de porter une simple jupe : « un soir, pour le dîner, Letty arriva au réfectoire en jupe plutôt qu’en pantalon. Les garçon de l’Univ murmurèrent et la montrèrent du doigt ». Ainsi, si Letty tente de montrer sa féminité ou s’habiller comme elle le désire, elle déclenche tout de suite des réactions hostiles.

A la rigueur, on pourrait croire que cela n’est pas bien grave. Mais, ces comportements sont le signe d’un mépris des femmes intériorisé et répandu. On en a la preuve lors d’une fête où Victoire et Letty sont agressés par un groupe de jeunes hommes. Ces derniers ne trouvent rien d’anormal à leur attitude. Ils sont convaincus que se moquer des femmes, leur parler de façon crument ne pose aucun souci. Pourtant, les deux femmes sont choquées par ce qui leur arrive (« ce salopard de Thornhill s’est mis à parler des couleurs différentes de nos… nos… pour des raisons biologiques, quoi, et Pendessis a décidé qu’il fallait qu’on leur montre »).


Pour ne rien arranger à la situation de Letty, elle ne sent pas à sa place, elle se sent rejetée à deux niveaux : elle n’aurait pas dû être là et contrairement à ses amis, elle n’est pas d’origine d’une colonie anglaise.

Si Letty est arrivée à Babel, c’est uniquement parce que son frère est mort et a montré qu’il était indigne. Sans cela, malgré toutes ses capacités, Letty n’aurait pas pu intégrer Babel. D’une certaine façon, Letty n’aurait pas être là. Victoire explique que « elle est insupportable, parfois, oui mais elle ne cherche pas à être cruelle. Elle craint que sa place ici ne soit pas considérée comme légitime. Que tout le monde lui reproche de ne pas être son frère ».

Derrière ces propos de Victoire pointe une autre critique : Letty peut parfois être dure avec ses amis, ne pas comprendre que leurs origines peuvent les desservir. Letty est le produit de son éducation, de son environnement. Anglaise, elle est convaincue que personne ne fait attention au fait que ses camarades viennent des colonies ou de pays étrangers. Cela peut l’amener à dire des choses blessantes, à nier les différences de ses amis. Ainsi, elle dit de Victoire qu’ « elle n’est pas haïtienne », mais « elle est française ». Ce sont des propos assez malheureux de sa part.

Letty se sent aussi rejetée ; en effet, il ne faut pas oublier que les personnages ne sont que des adolescents et qu’ils font la première expérience des sentiments amoureux. Letty semble attirée par Ramy sans savoir, pendant un long moment, comment le lui faire comprendre. On peut lire que « Ramy et Letty semblaient incapables de se supporter mais gravitaient sans cesse l’un autour de l’autre ; ils ne pouvaient s’adresser la parole sans s’opposer farouchement avec une véhémence qui faisait d’eux les protagonistes de la conversation ». Victoire et Robin ont conscience que leurs deux amis sont attirés l’un par l’autre. D’ailleurs, Letty finit par se confier à Robin : « je veux qu’il me voie, ne cessait-elle de répéter à travers ses hoquets. Pourquoi ne me voit-il pas ? ».


Le séjour en Chine va tout faire basculer. Choqué et excédé par les propos de Lovell (son père qui lui a caché qu’il était son père), Robin finit par le tuer sur le bateau lors du retour. En ce qui concerne, Letty, c’est le moment de prendre position : soutient-elle son ami ? Pour Letty, ce n’est pas un choix aisé. Il lui faut une intense introspection pour choisir son camp (« elle ferma les yeux avec force, secoua la tête, puis rouvrit les paupières et déclara lentement, comme si elle venait de prendre une décision »).

Mais, Letty ne perçoit pas ce qui s’est réellement passé. Elle voit le meurtre de Lovell comme un coup de colère soudain et sans raison de Robin. Or, le jeune homme était excédé par les propos réducteurs de Lovell qui passait son temps à dénigrer les chinois (Robin est né en Chine). Letty n’a pas conscience de cela puisqu’ « elle voyait en la mort de Lovell un incident isolé et non la partie immergée d’un iceberg ».

Pourtant, ses amis tentent de lui faire comprendre qu’ils sont ostracisés. Ramy l’informe que « on n’a jamais fait un grand détour pour éviter de te croiser de trop près sur le trottoir, comme si tu avais des puces ». Letty devrait savoir que le système est injuste, elle qui est une femme.

C’est alors que ses amis tracent une première ligne de démarcation entre eux et elle. D’une certaine façon, ils considèrent que Letty ne peut pas comprendre leurs préoccupations, qu’elle est étrangère à leur groupe. Ils semblent dénoncer le fait que Letty soit un pur produit anglais : « ta famille récolte les fruits de l’Empire. Pas les nôtres (…) il n’est pas juste non plus (…) des êtes humains qui crèvent de faim parce que les Anglais préfèrent équiper des barres d’argent leurs chapeaux et leurs clavecins au lieu de les envoyer là où elles pourraient faire du bien ». On retrouve là une certaine forme d’idéalisme et de naïveté dans la bouche de Ramy : il n’a pas compris qu’un Empire cherche avant tout à favoriser les dominants et s’assurer le contrôle des dominés. Il rêve d’un Empire juste et qui chercherait  à lutter contre de grands maux comme la faim ou la pauvreté.

Si Ramy fait donc preuve de naïveté, c’est aussi le cas de Letty. Par exemple, elle est convaincue que, puisque l’esclavage a été aboli, que la pratique n’a plus lieu. Elle se trompe et ils ne privent pas pour le lui dire : « tu crois qu’on ne vend pas de barres en Amérique ? Que les fabricants anglais ne profitent pas encore des menottes et des fers ? »


Vient alors le moment de basculement. Ramy, Robin et Victoire décident de se retourner contre Babel et ce système. Letty les écoute en étant choquée. Elle ne comprend pas comment ses amis ont pu devenir si extrêmes. Acculée, Letty les dénonce à la police et participe elle-même à leur arrestation (« levant le revolver, elle le braqua sur chacun d’eux tour à tour. Elle semblait tout à fait savoir s’en servir : son bras ne tremblait pas sous le poids »). Elle commet alors l’acte le plus ignoble en tuant Ramy, celui qu’elle aimait. Il est difficile de savoir si c’est un choix conscient de sa part de le viser tant elle semble dérangée par ce qu’elle vient de faire (« elle demeurait étourdie, les yeux écarquillés, le revolver pointé vers le sol au bout de son bras pendant »).


L’empressement de Letty à défendre le système en place peut paraitre surprenant. Après tout, elle a longtemps été mal vue, presque rejetée par sa propre famille. Son père la tolère bien peu, la rendant responsable de la mort de sa mère : « le père, l’amiral, qui supportait à peine de lever les yeux sur elle car il voyait alors qu’une ombre de feu la frêle Mme Amelia Price, morte en couches dans une sale humide ». 

Son frère, avant de mourir, lui renvoyait sans cesse le fait qu’elle n’était qu’une femme et qu’elle ne pourrait jamais intégrer Babel. Le ton était bien moqueur : « Letty la vertueuse, Letty la brillante, qui irait à Oxford s’il ne lui manquait pas quelque chose entre les jambes ».


En réalité, Letty a donc basculé lors du voyage vers Canton. Elle a vu ses trois amis réunis par un désir commun et elle s’est sentie écartée du groupe, ce qu’elle a bien mal vécu (« après Canton, les autres s’étaient soudain mis à parler une langue qu’elle ne comprenait pas. D’un coup, elle se sentait exclue et ne le supportait pas »). Un combat intérieur a déchiré alors Letty, partagée entre l’amour pour son pays et l’amour pour ses amis. Dans un premier temps, elle choisit ses amis (« elle les avait aimés, protégés, elle avait gardé leurs secrets. Elle les aimait. Elle aurait tués pour eux »). Elle en vient même à être prête à soutenir « une campagne pour le changement, dès l’instant que cette action serait paisible, respectable, civilisée ». Elle ne comprend pas le point de vue de ses amis qui se sentent si marginalisés qu’ils ne voient pas d’autres recours que la violence.


En ce qui concerne la mort de Ramy, Robin est convaincu qu’elle a l’a fait exprès. Il lui reproche d’avoir choisis sa cible : « elle voulait qu’il meure (…) ça se voyait sur son visage : elle n’avait pas peur, elle savait ce qu’elle faisait, elle aurait pu viser n’importe lequel d’entre nous, mais c’était Ramy qu’elle voulait ». Pour quelle raison ? Robin est convaincu de voir une relation entre dominant et dominée (« un homme à la peau brune qui refuse une rose anglaise. Letty n’a pas supporté l’humiliation »).


Par la suite, Robin et Victoire restent déterminés. Ils prennent en otage Babel et la production des barres d’argent, sur lesquels repose la supériorité de l’empire. Letty envoyée pour négocier avec ses anciens proches, leur offrir une dernière chance. Elle tente de leur faire comprendre que leur action est vaine (« c’est là-dedans que j’ai grandi. Je sais combien c’est profond. Croyez-moi sur parole. Vous n’avez pas la moindre idée du point auquel ils ont prêts à souffrir pour conserver cette fierté »). En agissant de cette façon, elle montre plusieurs choses : elle est partagée entre son amour pour ses amis et sa loyauté envers son pays, elle a intériorisé la puissance de l’empire, elle trouve Robin et Victoire incapables de comprendre ce qui se passe. Letty ne peut imaginer aucun scénario où Robin et Victoire triomphent dans leur entreprise.

Robin comprend que Letty est partagée : elle espère encore une fin heureuse pour tous : le maintien de la puissance de l’empire et la non-mort de ses amis. Robin pense que « Letty les aimait » et qu’elle « les voulait sains et saufs », et que pour cela, « sa conception d’une résolution heureuse était de les envoyer derrière les barreaux ».


Finalement, la dernière image qu’on a de Letty illustre bien ce qu’elle a été et ce qu’elle est : une jeune femme prisonnière d’enjeux qui la dépassent et incapable de choisir un camp : « la jeune femme se figea (…). Elle évoquait une statue sous le clair de lune, ses joues brûlaient d’un pâle blanc de marbre (…) Dépourvu de tout ce qui avait fait d’elle un être humain vivant, respirant, aimant, souffrant ».