Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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mardi 21 avril 2026

L'histoire de Malta (partie 4)

https://duchessix.blogspot.com/2023/06/malta-un-nouveau-statut.html

Dans la saga du Fou et de l’assassin, Malta a un rôle anecdotique. Sa présence ne pèse pas sur l’histoire, même s’il est agréable de la revoir et voir ce qu’elle est devenue. Après tout, Malta a été fascinante à suivre dans les Aventuriers de la Mer. De la jeune fille impertinente à celle qui a défié le Gouverneur, son périple et sa transformation ont été intéressants à suivre. Malta est passée de fillette à femme en naviguant sur le fleuve du désert des Pluies (et grâce au conseil de la Compagne Keki, un autre personnage très secondaire mais qui marque le temps de sa présence). Malta, c’est aussi la reine des petites phrases blessantes.


Alors, où en est Malta dans cette saga ?


On se rend très vite compte que la renommée de Malta dépasse les frontières. Il émane d’elle une aura mystique, de curiosité. Après tout, elle est la « reine des Marchands aux dragons » et « sa beauté exotique était légendaire, et on ne pouvait la confondre avec personne d’autre ». Abeille, plus tard, complètera en évoquant « son histoire d’amour avec un Marchand du désert des Pluies au visage voilé qu’elle avait épousé après de nombreuses aventures ». Tout cela laisse entendre qu’après avoir organisé Kelsingra, Malta n’a pas fait grand-chose. Certes, elle a eu un fils, a continué d’aimer Reyn et a défendu les intérêts des Marchands. Mais, tout cela s’est passé hors champ pour le lecteur…


Quand Fitz et le Fou (sous l’identité d’Ambre) débarquent à Kelsingra, c’est sans invitation. Ils arrivent en perturbant grandement la vie de ses habitants. Pour ne rien arranger, Fitz use de l’Art. Si la chose peut paraitre banale, elle est mal vue par l’épique Kanaï. Ce dernier accuse Fitz de vol, d’avoir volé de l’Argent. Selon lui, c’est un crime impardonnable qui mérite le pire châtiment. Le Fou viendra au secours de son vieil ami en affirmant qu’il possède cette magie depuis longtemps, qu’elle lui a été donnée par Vérité. Et pour le prouver, il compte sur Malta qui garde sur son cou des traces d’Argent (posées par le Fou qui les avait reçues lui-même de Fitz). Dans un premier temps, Malta refuse de corroborer les propos du Fou. Elle affirme avec conviction qu’un « Marchand n’a rien de plus précieux qui sa parole, et je ne mésurerais pas la mienne même pour aider une amie ». Malta apparaît donc comme une femme avec des valeurs, une protectrice de certaines traditions des Anciens et des Marchands.


Malta a eu un enfant : Phron. Celui-ci est malade, incapable de respirer et de s’alimenter correctement. Il subit l’effet de la dragonne Tintaglia qui induit des malformations. Or, Tintaglia se fiche de savoir que Phron va mal, de la douleur que cela inflige à Malta. La dragonne évolue sur une échelle de temps qui lui rend les besoins des humains très futiles, même ceux de Malta avec  qui elle est proche. Malta souffre de voir son fils dans cet état (« la santé de Phron demeure délicate ; il passera peut-être après le repas, s’il se sent la force de rencontrer des gens »). La détresse de son fils pèse sur ses épaules.

Ainsi, quand Fitz entame la guérison de Phron grâce à l’Art, elle est plus que soulagée. Le plaisir est total quand elle le voit simplement manger, c’est peut-être un des moments les plus intenses de sa vie. 

Dès lors, Malta agit en Reine qui voit avant tout le bien-être des gens qu’elle gouverne. Elle met de côté les anciennes traditions, les cachotteries. Elle voit en Fitz une opportunité de changer les choses et elle s’y engouffre. Malta fait preuve d’empathie (« et, eux, ce sont des enfants qui souffrent tous les jours, et leurs parents avec eu. Comment pourrais-je ne pas leur demander ce service ? »)


Enfin, Malta reste Malta. Elle reste cette femme pleine de conviction, têtue.

Le Fou dit d’elle qu’elle « peut-être la jeune femme la plus exaspérante que j’aie jamais vu ». De la bouche d’un individu qui examine si finement les gens, la chose n’est pas anodine à lire. Et, il est vrai que la jeune Malta était bien énervante.

Brashen, en dressant un parallèle avec Althéa, éclaire encore plus le caractère de Malta : « j’ai essayé de faire d’elle une Trell, mais elle persiste à rester une Vestrit ; l’entêtement est la grande caractéristique des femmes de sa famille. Mais, si vous connaissez Malta, vous le savez déjà ».

Là est sans doute la description la plus vraie faite de Malta.


Malta n’est pas une simple Reine d’un peuple. Elle est aussi vue comme une Reine par Tintaglia. Ce simple fait est remarquable et lui suffit d’assurer une forme d’immortalité et de voir son nom durer dans le temps. Pour le lecteur, c’est aussi remarquable car rares sont les gens que Tintaglia considère. Fitz assiste à une des rencontres entre Tintaglia et Malta ; lui qui a vu tant de choses plus choquantes les unes que les autres est presque bouche bée (« elle descendit les marches puis s’arrêté, minuscule devant la dragonne. Deux reines face à face »). Ce moment est le plus marquant pour Malta dans cette trilogie. 

mardi 11 mars 2025

Les dragons : mes citations préférées

Tintaglia (Les Cités des Anciens) : Les sons des hommes parvenaient aussi à ses oreilles sensibles : leurs échanges stridulants rivalisaient avec les bruits de leur remodelage incessants du monde ; les haches débitaient le bois et les marteaux en refixaient les morceaux ensemble. Les hommes étaient incapables d'accepter le monde tel qu'il était : ils perdaient leur temps à le mettre en pièces pour vivre au milieu de ses débris.

Tintaglia (Les aventuriers de la mer), à Hiémain : Je suis un dragon, humain. Dans l'univers, vos rêves, vos projets, vos ambitions ne comptent pour presque rien. Vous ne vivez pas assez longtemps pour avoir de l'importance.

Tintaglia (Les aventuriers de la mer), à Reyn : Les hommes continueront à se quereller entre eux pour savoir qui doi récolter et où, quelle vache appartient à qui. Ainsi va le monde des hommes. Les dragons sont plus sages. Ce qui est sur la terre appartient au premier qui le mange. Ma proie, c'est ma nourriture. Ta proie, c'est ta nourriture. Tout est très simple.

Mercor (Les cités des Anciens), aux autres dragons : Parce que pour ma part, j'aimerais mieux mourir libre que comme un boeuf à l'abattoir ; je veux pouvoir chasser à nouveau, sentir le sable brûlant contre mes écailles, boire longuement au puits d'argent de Kelsingra (...) Eh bien, dors (...) ça t'entraînera pour la mort.

vendredi 10 janvier 2025

Les amants de Tintaglia

Tintaglia est contente : elle a enfin fini par trouver un mâle qui va lui permettre de perpétuer l’espèce des dragons. Pour elle, c’est un soulagement car, si des dragons ont émergé des cocons, ils sont dépendants, faibles. Quand elle a appris qu’un dragon était enfoui dans les glaces d’Aslevjal, elle a vu là une opportunité qu’elle a saisie. Elle a forcé les duchéens et autres de libérer Aslevjal tout en leur permettant de défaire le dragon fou de Kebal Paincru, ce dragon bâti sur la peine de gens forgisés. 


La délivrance de Glasfeu est tout de suite mise à profit par Tintaglia. Elle ne perd pas de temps pour s’accoupler avec lui. Elle le fait sur le champ de bataille devant tout le monde. Fitz est témoin de la scène et son témoignage laisse peu de place au doute : « je savais à quoi j’assistais : ce vol nuptial prédisait la réapparition des dragons dans notre ciel. Les yeux levés, je regardais le miracle de ces deux créatures qui exhibaient sans pudeur leur retour à la vie ». Ce n’est pas une union tendre. C’est presque un combat, un affrontement, en tout cas plein de passion et de force.

On en a la démonstration lors du mariage de Devoir et Elliania. La présence des deux dragons bénit le couple royal. Ce n’est pas la seule chose qu’elle apporte car tous les gens présents ont le droit à un spectacle magnifique et inattendu qui marque leur vie. En effet, les dragons « s’élevèrent ensemble, masse scintillante, noire et bleue, en une ascension brusque, presque verticale, puis Glasfeu plongea et s’empara de la femelle ; ils s’accouplèrent avec avidité et impudeur ». Les dragons semblent donc se moquer de qui les regarde. Ils se savent au-dessus, ils savent que les esprits des humains peuvent être influencés. Les conséquences à Castelcerf sont claires : « elle fit courir dans la foule une onde du sentiment et du désir amoureux qui marqua pour beaucoup cette soirée de festivité du souvenir d’une longue et mémorable nuit ». Autrement dit, la passion des dragons s’est transmise aux hommes et aux femmes.


A première vue, on pourrait donc croire que Glasfeu et Tintaglia sont faits l’un pour l’autre, d’autant plus qu’à ce stade du récit, ils sont les deux derniers dragons encore en état.


Toutefois, dans les Cités des Anciens, on aperçoit les premières lézardes. On se rend compte que Tintaglia n’est pas si attachée que ça à Glasfeu. Elle le trouve trop différent, trop arrogant, trop protecteur de ces anciens souvenirs de dragon.

Malgré tout, elle reconnait sa valeur (« il y avait bien des aspect de son compagnon qu’elle n’aimait pas, mais c’était indubitablement un seigneur des airs »). Tintaglia voit bien que Glasfeu est un dragon majestueux et puissant, un dragon comme il n’y en a plus. Surtout, Glasfeu est hors du temps. Sa mémoire contient des choses que Tintaglia convoite, mais, malheureusement, « à la grande frustration de Tintaglia, le dragon noir parlait rarement de ce temps ».

Tintaglia ne peut pas être guidée par ses états d’âme : elle a un but à atteindre, elle qui veut que les dragons règnent à nouveau sur terre, dans le ciel et les mers. Elle garde donc Glasfeu comme compagnon, faute de mieux. Comme elle est convaincue qu’ils « étaient les deux seuls vrais dragons qui existaient dans le monde », alors c’est avec Glasfeu qu’elle « devait s’accoupler, même s’il ne lui convenait pas ».


Pourtant, à Kelsingra, les dragons autrefois impotents et incapables ont grandi, appris à chasser et à voler. Tintaglia n’a pas conscience de ce changement. Il faudra qu’elle frôle la mort pour s’en rendre compte. Piégée par des humains, elle tente de se diriger comme elle peut vers Kelsingra. En chemin, elle tombe sur Kalo, un dragon, qui ne cache pas ses intentions : « si tu anges, tu survivras peut-être ; si tu survis, je trouverai peut-être une femelle digne de ma taille ».

Ayant survécu, Tintaglia cherche la vengeance et s’en va détruire Chalcède. Elle est accompagnée par bon nombre de dragons, dont Kalo et Glasfeu qui sont en compétition pour conquérir Tintaglia. Tout le monde a conscience de la rivalité qui anime les deux dragons ; Reyn remarque que « le mâle noir et Kalo se battaient sans cesse pour occuper un point derrière Tintaglia ».

L’affrontement est épique et violent. Kalo l’emporte. Selon Tatou, « Glasfeu a dû se déclarer vaincu ».


Mais, même battu, Glasfeu invoque les anciennes coutumes. Il rappelle que Tintaglia porte ses enfants et que c’est à lui de la mener jusqu’à l’endroit convenu : « je suis le père de cette première génération ; ce qui est à moi me revient. Je voyage avec elle jusqu’aux plages de nidification pour surveiller le creusement des nids et tenir les Autres à distance ». Ce sera la dernière fois qu’on verra Glasfeu avant son retour épique à Clerres… où il arrivera seul. 

vendredi 20 septembre 2024

Tintaglia ou la volonté de faire revenir les dragons

Quand Tintaglia goûte à nouveau à l’air libre, le monde qu’elle a connu n’est plus. Les cités des Anciens ont disparu, les Rivages Maudits ont grandement changé et plus aucun dragon ne vole dans le ciel. Pire, les serpents lui tournent le dos. Or, Tintaglia a un objectif qui dépasse tous les autres : perpétuer son espèce. 


Dans les premiers temps, Tintaglia conserve un mince espoir qu’un autre dragon ait pu survivre. Elle ne peut pas accepter qu’elle ait été la seule à rester en vie. Elle n’a pas le temps pour autre chose, ni même l’envie et c’est ce qui peut la faire paraître froide aux yeux de Reyn. On sent toute sa volonté (et son arrogance du point de vue de Reyn) quand elle dit que « je suis le dernier Seigneur des Trois-Règnes. S’il reste quelque part un membre de ma race, je dois le rechercher et l’aider. Je ne peux pas me soucier d’une brève étincelle comme toi ». 


Dès lors, Tintaglia parcourt alors certaines parties de ce qui fut avant la terre des dragons. Elle ne récolte à chaque fois que de la déception.

Ce ne sont pas simplement les dragons qui ne sont plus là, c’est toute sa civilisation qui a pris fin. Il n’y a plus rien, « disparu, tout avait disparu. La plage, et les Anciens, et les dragons gardiens, tous disparus (…) Si elle découvrait aucun membre de son espèce, elle trouverait peut-être quelqu’un qui lui apprendrait ce qu’ils étaient devenus ». Pas de dragons donc, mais aussi tout le système qui permettait aux dragons de se développer et maintenir leur influence. Tintaglia découvre un monde qui lui est étranger et ses interrogations restent sans réponses. 

Un espoir existe encore : elle se rend compte qu’il existe encore des serpents. Or, les serpents sont de futurs dragons, il leur suffit de remonter le fleuve, de s’immerger dans leur cocon pour en sortir en dragon ; c’est un processus compliqué et périlleux. Elle aimerait donc reproduire ça avec ces serpents-là, mais ils ne la reconnaissent pas. Ils la craignent et refusent de lui répondre (« tous ses efforts avaient été vains. On aurait dit que les serpents ne la reconnaissaient pas. Constater que les survivants de son espèce l’ignoraient la décourageaient, jusqu’au fond de l’âme. Le terrible sentiment de son inutilité mêlé à la faim qui la harcelait alimentaient en elle la colère »). Si les serpents lui tournent le dos, la réciproque n’est pas vraie.


Tintaglia doit donc trouver des autres alliés. Elle n’a pas abandonné l’idée de transformer les serpents en dragons mais elle sait aussi que la géographie a trop changé. Elle a donc besoin que des créatures travaillent pour elle : les humains. Tintaglia n’a pas une haute estime des humains. Pour elle, comme ils ne vivent pas longtemps, ils n’ont pas d’importance. Toutefois, elle leur trouve une qualité : ils aiment et savent construire, modeler leur environnement. Elle pourrait donc se servir d’eux : « les humains bâtissaient. Pouvaient-ils draguer le fleuve, le canaliser et l’approfondir (…) Ils le pouvaient. Mais le voudraient-ils ? (…) La contrainte ou la subornation ? (…) Elle pouvait obliger les humains à la servir. Son espèce allait peut-être survivre ». Tintaglia est donc prête à faire des compromis, à mettre son orgueil de côté et demander de l’aide aux hommes et aux femmes. 

Selden Vestrit a compris que Tintaglia est au pied du mur, qu’elle est prête à tout pour permettre aux dragons de revenir, soit en forçant les humains soit en négociant avec eux (« les dragons et les serpents sont bien plus importants pour elle que les gens (…) Si elle réussit dans ses projets, d’autres dragons vont partager notre monde »).


Ce n’est pas seulement les humains que Tintaglia est prête à sacrifier mais elle aussi. Elle consacre toute son énergie à sa quête, toute sa volonté. Elle affirme que « je sais que je ne peux pas dormir tout mon soûl ni chasser ni manger à ma faim. Parce que je dois tenir ma promesse, si je veux sauver les derniers survivants de ma race ». Plusieurs fois, Tintaglia est à deux doigts de s’effondrer, sans forces. Elle tente de gagner le soutien des gens de Terrilville en chassant les gens de Chalcède et en permettant à Reyn de retrouver la femme qu’il aime, Malta. Elle se plie à des choses qui ne la concernent pas pour atteindre son objectif. Elle met donc en danger sa santé, son repos parce qu’il faut plus que tout que d’autres dragons reviennent. 

Mais, plus le temps passe et plus elle devient lasse du comportement des humains qui passent leur temps à se battre plutôt que l’aider. Elle tente d’asseoir leur autorité sur eux en employant son charme de dragon ou en levant la voix (« vous êtes toujours en train de vous quereller et de vous entre-tuer. Ce ne sera plus toléré. Vous mettez tout ça de côté jusqu’à ce mes objectifs soient atteints »). Quelques uns se soumettent à ses ordres tandis que d’autres, comme Hiémain, se rebellent. On trouvera d’ailleurs le même genre d’attitude quand elle participera à la libération de Glasfeu à Aslevjal.


Une fois la guerre à Terrilville terminée, les Marchands tiennent leur promesse et aménagent une partie du fleuve des désert des Pluies pour répondre aux exigences de Tintaglia. Mais, la nature est impitoyable. C’est un voyage compliqué, d’autant plus que les serpents sont faibles. Et beaucoup meurent. Dans la tradition des dragons, Tintaglia et les autres serpents les mangent (« à chaque mort, Tintaglia rugissait de chagrin. Elle partageait les corps entre les autres pour qu’ils s’en nourrissent. En dépit de son dégoût extrême, Althéa pensait que c’était aussi bien. Le dragon lui-même ne paraissait guère plus vaillant que les serpents »). Althéa, elle, voit là une façon d’ingurgiter de la nourriture et reprendre des forces. Mais, c’est un peu plus que ça car Tintaglia et les serpents ingurgitent ainsi les souvenirs des morts et permettent ainsi, d’une certaine façon, la survie de l’histoire des dragons.

lundi 20 mai 2024

La relation entre Tintaglia et Reyn

Reyn est fasciné par les secrets du désert des Pluies. C’est ce qui permet à sa famille de vivre et à lui de marquer sa différence. Reyn est également un être humain et comme tant d’autres, il cherche à plier la magie à son plaisir. On le voit bien avec les possesseurs de vivenefs qui servent des bateaux magiques pour le commerce. Soumettre la magie à ses désirs est un thème récurrent dans les livres : les Loinvoyant se servent de l’Art pour garder le pouvoir par exemple. Mais, une créature magique et exceptionnelle revient à la vie et change la donne. Tintaglia, la dragonne, sort de son cocon et on comprend très vite qu’elle ne s’agenouillera pas devant les humains.


La relation entre Tintaglia et Reyn démarre bien mal. Le dragon ne remercie pas particulièrement ceux et celles qui ont lui permis de s’échapper de sa prison en bois. Reyn prend cela comme un affront. Puis, sans le savoir, en disant le nom de Tintaglia à haute voix, Reyn vexera la dragonne. Reyn ne peut pas savoir que le nom d’un dragon est sacré. Il ne peut pas savoir qu’il lie le dragon à celui qui le prononce. La réaction de Tintaglia ne laisse pas la place au doute : « il sentit la fureur bouillonner en elle. Il lui avait fait honte devant des humains en prononçant son nom. Il avait révélé son nom aux autres, qui ne le méritaient pas ».

Reyn n’a pas du tout digéré l’ingratitude de Tintaglia. La dragonne pavane, fait comme si elle ne devait rien à personne. Hors, ce sont des humains, Malta la première, qui lui ont permis de goûter à nouveau l’air. Reyn le lui rappelle, d’autant plus qu’il espère que Tintaglia l’aidera à retrouver Malta. On sent la colère et le dépit dans ses propos quand il dit que « si elle n’était pas venue te chercher, je n’aurais pas pénétré dans la cité pendant le tremblement de terre. Tu serais ensevelie à l’heure qu’il est ! Tu ne peux pas ignorer cette dette ! Tu ne peux pas ».


En réalité, le problème n’est pas tant que Tintaglia se sait supérieure aux humains, c’est plus qu’elle ne leur accorde que très peu de valeur. Ils ne sont bons qu’à suivre ses ordres et chanter ses louanges. Elle explique ainsi à Reyn que « je vais où je veux, humain. Il ne t’appartient pas de questionner un Seigneur des Trois Règnes. Le petit a choisi un meilleur rôle. Tu serais bien avisé de l’imiter. ».

Selden, lui, est tombé amoureux du dragon. A chaque fois qu’il le voit, c’est de l’émerveillement dans ses yeux et des paroles flatteuses dans sa bouche. Reyn tente de le mettre en dragon : on ne peut pas faire confiance au dragon et on doit tenter de lui résister (« oubliez son charme. Il est aussi trompeur qu’il est magnifique et ile ne voit que ses propres intérêts. Si nous nous inclinons devant sa volonté, il nous asservira aussi sûrement que si nous tombions aux mains des Chalcèdiens ». Reyn pense donc que le dragon peut signifier la fin de la liberté pour les hommes. Un dragon est une créature non contrôlable, trop forte. Pire, elle est égoïste. Les propos et les idées de Reyn sont durs. Il faut dire qu’il est plein de rancoeur, convaincu que Malta est disparue ou morte, et que le dragon ne veut rien faire pour l’aider. Lors d’une réunion publique, il essaie de mettre les gens de Terrilville en garde : « il est tentant d’admirer sa beauté, de croire qu’il est un être merveilleux et sage, une créature de légende venue pour nous sauver (…) il n’est pas meilleur que nous, et pour ma part, je crois qu’il n’est qu’une bête rusée douée de la parole ». Reyn a bien peu de respect pour Tintaglia.

Dès lors, il n’est pas surprenant de l’entendre dire à Selden que « pour Tintaglia, les humains se ressemblent tous, et nos soucis lui paraissent insignifiants ». Or, cela est faux et Reyn s’en rendra compte plus tard lorsqu’il voyagera avec elle. Les humains qui auront gagné la considération de Tintaglia deviendront peu à peu des Anciens.


Une raison du mépris de Tintaglia est la différence d’échelle qui existe entre les humains et les dragons. Elle n’est pas que physique, elle est aussi temporelle puisque les dragons peuvent vivre bien plus longtemps que les hommes et les femmes. 

Marqué par la malédiction du désert des Pluies, Reyn n’espère vivre que quatre ou cinq décennies. Tintaglia trouve cela pathétique (« aussi bref qu’un éternuement »). Mais, et c’est là un des premier signes positifs du temps qu’ils ont passé ensemble, elle lui dit que « je crois que ta vie va beaucoup se prolonger maintenant que tu as voyagé avec un dragon ». L’ingratitude Reyn n’a donc pas empêché Tintaglia de lui apporter de bonnes choses.

Tintaglia apprend à mieux connaître les humains. Elle les avait travailleur, enclin à façonner le sol. En voyageant avec Reyn qui fait de nombreux rêves de Malta, elle se rend compte qu’ils sont pleins de vie et de passion: « quelle tempête d’émotions ! Comme vous, les humains, vous pouvez en soulever rien qu’en imagination (…) Est-ce parce que vos vies sont si brèves  ? Vous vous racontez de folles histoires sur ce qui pourrait arriver demain et vous éprouvez toutes les émotions en songeant à des événements qui n’arriveront jamais ». Tintaglia ne peut donc pas s’empêcher de glisser une petite pique, une petite moquerie.


En passant du temps avec Tintaglia, Reyn se rend compte de la force et de la puissance de la dragonne. Il voit aussi qu’elle a de réelles volontés de domination du monde et qu’elle désire faire renaître les dragons. Reyn s’interroge en pensant que les dragons peuvent revenir : « Etait-il en train de vendre l’humanité à l’esclavage pour l’amour d’une femme ? ». Car, il est clair qu’un seul dragon suffit à faire changer les choses. Reyn a vu ce que Tintaglia a fait au port de Terrilville. Pire, Tintaglia lui a clairement dit qu’elle se considère comme la souveraine de la terre, du ciel et de la mer. Quel rôle aura alors l’humanité ?

Tintaglia n’a que faire de ces questions. Le rôle de l’humanité est clair : servir. Seuls quelques peuvent espérer mieux comme elle en fait la remarque (« Reyn, si tu trouves une compagne, que tu engendres enfants, la prochaine génération sera formée d’Anciens »). Grâce à Tintaglia, Reyn finit par retrouver Malta. On lit avec intérêt que Tintaglia valide le choix de Reyn d’épouser Malta. Cette dernière a gagné le respect de la dragonne et ce n’est pas une chose anodine. Tintaglia en parle avec des termes élogieux : « avance dans la lumière, petite soeur que je te voie (…) Tu as bien choisi. Elle est forte pour être une reine des Anciens, et porte-parole des dragons. ».

dimanche 12 mai 2024

Les dragons ne sont pas là pour rigoler

Les différents livres de la saga du Royaume des Anciens sont remplis de sang, de morts et de violence. Fitz est un assassin, Kennit un pirate, il est normal qu’il y ait des victimes. Des esclaves meurent dans des cales de bateaux, des soldats sont tués à la guerre. Les pays se disputent : Chalcède attaque tout ce qui est à sa portée, les Pirates Rouges menacent les côtes des Six-Duchés. 

Et puis tout change dans le tome la Reine Solitaire. Vérité construit son dragon d’Art et de pierre, et même si ce n’est pas un véritable dragon, on a un aperçu de ce qu’ils peuvent faire. Le dragon de Vérité est particulier, il est rempli des souvenirs de Vérité, il a ses motivations. Contrairement aux réels dragons, Vérité a conscience des frontières humaines. Il ne considère pas toutes les terres et toutes les mers comme son territoire légitime. C’est pour ça qu’il ne sème pas la désolation dans les Six-Duchés. Il se réserve pour l’île d’où viennent les Pirates Rouges : « il devait s’agir des îles d’outre-Mer. Vérité avait toujours rêvé de porter la guerre là-bas, et il s’y employa furieusement ». Des années plus tard, la narcheska Elliania sera courtisée par Devoir ; nul doute que son ressentiment vient en partie des dégâts commis par Vérité et ses dragons. Lors de leur quête de Glasfeu, Fitz et son groupe doivent se rendre à Aslevjal : ils font escale à Zylig et trouvent une ville encore marquée (« je me rappelai avoir entendu raconter que les dragons des Six-Duchés avaient poussé jusqu’à cette grosse bourgade pour apporter la mort et la destruction »). Une de ces armes de ces dragons est leur capacité à troubler les esprits. On peut ainsi lire que « les dragons les ont survolés et ont jeté les hommes dans une hébétude complète avant de détruire le vaisseau à l’aide de bourrasques et de vagues violentes que leurs ailes pouvaient susciter ». Les dragons ont donc semé la désolation et la mort, ils ont permis aux gens des Duchés d’envoyer un signal fort aux outriliens. Ces derniers ont vu leurs terres et leurs maisons déjà horriblement éprouvées par le temps être ravagées. Il y a un autre aspect important à prendre en compte : leur société valorise les femmes fortes. Les outriliens manifestent un grand respect pour Kettricken, cette femme qui est parvenue à envoyer des dragons pour sauver son peuple (« elle leur inspire une révérence sans bornes d’avoir su non seulement préserver un royaume mais encore porter le fer chez eux sous la forme de dragons »).

Pendant un moment, la seule véritable dragonne fut Tintaglia. Libérée grâce aux efforts de Malta, Selden et Reyn, elle découvre un monde qui a changé. Il n’y a plus de dragons et les humains n’obéissent plus à ses désirs. Voulant faire revenir les dragons, et cela nécessite la protection des serpents, elle décide de négocier un accord avec les gens de Terrilville. Pour cela, elle doit nettoyer le port de la ville des navires de Chalcède. Elle s’y emploie vaillamment : « à son second passage, elle choisit comme proie un deux-mâts. Les hommes à bord, en la voyant fondre sur eux, remplirent l’air de leurs flèches qui rebondirent sur elle pour retomber sur le navire ». Tintaglia est impitoyable. Elle parle aux gens d’un ton hautain, elle méprise leurs intentions, elle les considère à son service. Ce n’est pas tout. Elle est une créature puissante, certaine de sa force. Quand elle combat, elle ne se retient pas. Ceux qui sont témoins sont choqués par ce qu’ils voient. Reyn nous fournit un bon aperçu. La guerre est quelque chose de sale, la mort n’a rien de noble et elle l’est encore moins quand il existe un fort écart entre les belligérants. Il est donc écrit que « Reyn se sentit pris de nausée. Les Chalcédiens étaient des ennemis, plus vils que des chiens et ils ne méritaient aucune pitié. Mais le spectacle de cette mort soulevait le cœur. Les corps continuaient à se désagréger, perdant toute forme humaine. Une tête roulait détachée du tronc, et s’immobilisa sur le côté tandis que la chair liquéfiée coulait du crâne ».

Les prouesses de Tintaglia entrent dans la légende et deviennent presque un mythe. Ceux qui ont vécu la bataille en parlent encore des années après. Ils s’attendent à ce que tout le monde soit au courant de ce qui s’est passé, comme le souligne le Marchand Jorban à Castelcerf (« N’avez-vous pas eu vent de la bataille de la baie des Marchands, où un dragon de Terrilville, bleu et argent, à chassé les Chalcédiens de notre côte ? ») 

Les Marchands parlent de Tintaglia avec fierté, elle a détruit la flotte qui menaçait leur ville et leurs possessions. Ils se l’approprient et ils sont presque enclins à faire circuler la rumeur que la dragonne est à eux. Est-ce en réponse aux dragons des Six-Duchés ? Est-ce pour impressionner leurs ennemis ? Difficile de savoir. En tout cas, un rapport de Vinfodra contribue au mythe : « Cette créature, baptisée Tinnitgliat par ses auteurs, s’éleva des ruines fumantes auxquelles les Chalcédiens avaient réduit le quartier des entrepôts et chassa les navires ennemis des eaux de Terrilville ».

Dans les Cités des Anciens, les dragons sont présents en masse. On les suit jusqu’à Kelsingra, on les voit grandir et s’affirmer, devenir indépendants et capables de se débrouiller seuls. C’est aussi dans ces romans que les nouveaux dragons font la connaissance de Glasfeu, un mythe parmi ces créatures exceptionnelles. Glasfeu est en colère, il cherche la vengeance depuis que des gens de Chalcède ont voulu l’empoisonner. Il propose donc aux dragons de détruire la capitale et le château du duc de Chalcède.

Selden est captif du duc. L’homme suce le sang de l’Ancien, il veut prolonger sa vie. Il fait ça en attendant de capturer un dragon, leur sang aurait des propriétés magiques. De sa tour il a une bonne vue sur ce qui se passe : « un sillage de destruction était à présent visible tout autour de la forteresse du duc, il s’élargissait vers le centre, les bâtiments effondrés et les corps, rongés par l’acide se rapprochaient de la tour où logeaient les deux prisonniers. Le plan des dragons était évident : tout ce qui se situait dans le cercle serait noyé dans le venin ». Les dragons ne crachent pas de feu, ils produisent du venin, une substance mortelle.  La ville est ravagée, le duc meurt. Un compte-rendu succinct fait à Umbre résume bien ce qui s’est déroulé (« le duc de Chalcède n’est plus ; une horde de dragons montés par des hommes en armure a surgi des étendues sauvages et attaqué la cité de Chalcède »).

Les dragons ne pardonnent pas, n’oublient pas et se vengent. Clerres l’apprend à ses dépends. La cité avait presque réussi à détruire les dragons des décennies auparavant. Les Quatre ont tout fait pour que les dragons ne réapparaissent pas. Malheureusement pour eux, Tintaglia, Glasfeu, Gringalette et les autres sont de retour. Et quand Fitz vient demander de l’aide, ils se rappellent qu’ils doivent réparer des méfaits du passé. L’heure est à la vengeance, elle est impitoyable et touche tout le monde. Le fou le dit à sa façon, il n’y a pas d’innocents. Et même si il y en avait, que pourraient-ils faire ? Même les alliés des dragons risquent leurs vies, certains meurent d’ailleurs comme Parangon Akennit. A la part de destruction apportée par Fitz et Abeille, les dragons en font de même. Le malheureux Prilkop voudrait une trêve, une port de sortie pour quelques uns. Il se rend compte que les dragons « détruisent tout (…) ce qu’Abeille a commencé avec l’incendie, ils l’achèvent avec de l’acide et à grands coups d’ailes et de queue ».

Les dragons vont et viennent, ne prêtent pas attention aux frontières. Quand ils ont faim, ils chassent et se moquent de savoir si le bétail appartient à quelqu’un. Tintaglia, la dragonne la plus connue, montre son entêtement et son indépendance, elle n’obéit à personne et se moque des querelles des humains. Elle intervient seulement quand cela sert son intérêt. Ou quand il s’agit de vengeance. Réparer une offense semble être une des activités préférées des dragons et ils ne font pas les choses à moitié. Quand ils l’exercent, c’est totalement et de façon radicale. Et le monde s’en trouve changé. 

jeudi 4 avril 2024

Clerres : perversion et chute

 

La trilogie du Fou et de l'assassin élargit le monde connu. Ce qui n'était que des suppositions ou des allusions devient bien plus concret. On découvre alors en profondeur Clerres : une ville, un lieu de pouvoir. On comprend que Clerres a une histoire aussi riche que d'autres grandes villes de la saga comme Kelsingra, Terrilville ou Castelcerf.

Très tôt dans la saga, Clerres est évoquée. La ville n'est pas nommée mais fortement suggérée (lorsque le Fou révèle qui il est et d'où il vient à la fin du second tome ou le moment où le Fou et Prilkop révèlent à Fitz qu'ils vont retourner dans leur école). Si ces deux prophètes désirent retourner à Clerres, c'est aussi parce que c'est le lieu qui accueille les gens comme eux, des individus qui ont des dispositions spéciales. Les gens du Nord n'en ont pas connaissance mais « il existait une école à Clerres où l'on apprenait aux enfants dotés de caractéristiques des Blancs à noter leurs rêves, les images qui leur venaient, et leurs visions de l'avenir ». On a là un premier aperçu de Clerres : un endroit de connaissances, de savoirs. Avant d'être pervertie, Clerres était un endroit unique, mythique et fantasmé, presque un refuge. Quand le Fou parle du Clerres d'avant, c'est avec des mots positifs : « c'était une bibliothèque qui regroupait toute l'histoire des Blancs, tous les rêves qui avaient été archivés (…) c'était une ville faite pour les historiens et les linguistes (…) les gens se rendaient compte que leur enfant était étrange, et ils l'amenaient à Clerres, ou bien il grandissait chez lui en sachant qu'il devait entreprendre un jour ce voyage ». Autrement dit, Clerres était une destination incontournable, qu'on le veuille ou non. Ceux qui avaient un don étaient immanquablement attirés.

Géographiquement, Clerres fait voyager le lecteur vers des terres inconnues, bien plus au Sud qu'il n'a jamais été, loin de Terrilville et autres villes des Marchands. Fitz se rend compte que c'est une « cité très loin dans le Sud,au-delà de Chalcède, des Îles Pirates, de Jamaillia et des îles aux Épices ». Quand le Fou raconte à Fitz la façon dont il est retourné à Clerres après la libération du Glasfeu, il l'informe que « nous sommes parvenus à Clerres puis nous avons continué jusqu'à l'île Blanche, où se trouve l'école qui s'appelle aussi Clerres ». Clerres est donc à la fois le nom de l'île et le nom de l'école. Notons que Clerres est un carrefour, un lieu de passage fréquenté qui n'attire pas que les Blancs. C'est un lieu de commerce, un endroit influent. Selon le Fou, « toute sorte d'individus se rendent là-bas, des marchands venus de porcs lointains, des gens impatients de connaître leur avenir, d'autres qui souhaitent devenir serviteur des Blancs, des mercenaires qui veulent entrer dans la garde ». A ce niveau, Clerres est un peu en opposition à Castelcerf, une ville qui, si elle a commercé, a longtemps été peu tournée vers le monde puisque tourné vers la guerre.

Clerres est une grande ville. Quand on lit ses descriptions, la façon dont les lecteurs la considèrent, on a bien plus l'impression d'être en présence d'une Terrilville ou d'une Kelsingra époque des Anciens que de Castelcerf. Il y a l'impression d'une ville riche et prospère, propre et organisée. Le Fou et Prilkop sont de bons observateurs de la ville : ils l'ont connue à des moments différents et ils peuvent noter les changements lorsqu'ils y retournent. On comprend avec leur témoignage que la ville ne s'est pas seulement enrichie, elle s'est agrandie, a gagné en importance : « Clerres s'était beaucoup étendu depuis mon départ, et Prilkop était abasourdi de constater que le petit village de ses souvenirs était devenu une masse de murailles, de tours, de jardins et de portes. » Alors qu'ils approchent de la ville pour sauver Abeille, le Fou (devenu Ambre) éclaire Fitz. Il le prévient que « Clerres a des patrouilles qui parcourent efficacement les rues et les ponts ». C'est un endroit comme il a rarement vu. Pourtant, Fitz a beaucoup voyagé : il a parcouru de long en large les Six-Duchés, il a remonté le fleuve du désert des Pluies, il a été à Terrilville, en Chalcède, dans les Montagnes, à Kelsingra... Il est malgré touché par ce qu'il voit : « j'observai Clerres pendant que le ciel s'éclairait. La ville était encore plus charmante au lever du jour, étendue de verdure soignée et d'habitations bien ordonnées ». Cela n'a rien à voir avec le côté désorganisé et sauvage de Castelcerf.

Tout cela peut donc laisser croire que tout est beau à Clerres. Mais, la ville a une face obscure, une face sombre symbolisée par l'emprise des Serviteurs et des Quatre. Là encore, il y avait des indications que cette école n'était pas si parfaite que ça. Le Fou avait prévenu qu'on avait tout fait pour le retenir, pour l'empêcher d'accomplir son destin car cela ne correspondait pas aux attentes des décideurs. Si il y est malgré tout retourné, c'est en partie à cause de Prilkop qui l'a convaincu que Clerres ne pouvait pas être si changée que ça : « Lui avait toujours eu envie de regagner Clerres (…) il en avait gardé un souvenir très différent du mien, car il venait d'une époque où les Serviteurs n'étaient pas encore corrompus, où ils servaient vraiment les Blancs. » Il faut bien préciser que Clerres existe pour permettre aux Blancs d’œuvrer correctement, toute la logistique doit leur servir. Les Serviteurs ont retourné la relation, pris le pouvoir et asservi les potentiels prophètes, les gens qui faisaient des rêves. Au fil des années, Clerres est devenue un élevage, un lieu d'expériences et une ville d'où se déploie le pouvoir des Serviteurs. Ils ne servent plus l'histoire mais leurs propres intérêts et sont prêts à tout pour atteindre leurs buts (« les Serviteurs croisent des enfants les uns avec les autres, entre cousins, entre frères et sœurs, et les enfants mal formés qui naissent de ces unions, ceux qui ne présentent aucun signe de la lignée des Blancs sont détruits avec la même indifférence qu'on arrache une mauvaise herbe dans un jardin »). C'est pour cela que la Femme Pâle a été préférée au Fou : lui allait à l'encontre de ce que désirait les Serviteurs, il était bien trop indépendant. On pourrait presque croire que la Femme Pâle a été construite pour contrecarrer les plans du Fou mais surtout permettre aux Serviteurs de maintenir leur influence. C'est en tout cas ce que pense le Fou : « Les richesses de Clerres avaient été mises à sa disposition afin qu'elle oriente le monde sur leur fameuse vraie Voie. »

Les dirigeants de Clerres ont le besoin de contrôle. C'est pour eux une nécessité ; ils élèvent leurs prophètes pour être certains qu'ils adhéreront à leurs idées. Quelqu'un comme Prilkop est pour eux un danger, un ennemi (Dwalia : « étant que c'était un Blanc naturel et non élevé à Clerres, il est resté trop peu de temps dans notre école pour que nous puissions nous assurer de sa loyauté »). Prilkop se retrouve alors derrière des barreaux. Le Fou, lui, a été torturé à son retour.

Clerres a un ennemi historique : les dragons. Ils ont tout fait pour les éliminer et ils ont tout fait pour qu'ils ne reviennent pas. Puisqu'ils avaient accès à des rêves prophétiques, ils pouvaient analyser différents scénarios et choisir ceux qui leur convenaient.

La cruauté de ces individus était telle qu'ils étaient capables de laisser se développer des terribles maladies ou des catastrophes naturelles sans prévenir si ça les arrangeait. On sait, par exemple, que la famille Vestrit a été lourdement touchée par la Peste ; on apprend que les Quatre savaient et n'ont rien fait (« nous étions au courant de la Peste sanguine avant qu'elle ne fasse sa première victime »). Ce n'est même pas du désintérêt, un repli sur leur monde ; c'est surtout une volonté de tout faire pour que les dragons ne reviennent pas. Sans doute pensaient ils qu'une Terrilville prospère se développerait et explorerait les mystères du monde des Anciens. Les Anciens étaient une menace, bien trop proches des dragons, bien trop indépendants et non soumis. Clerres a donc assisté de loin à la catastrophe : « la montagne qui explose en gerbes de feu, les tremblements de terre qui ont dévoré les cités des Anciens et les vagues géantes qui ont mis fin à leur emprise sur le monde (…) S'ils nous avaient été un peu plus utiles, peut-être les Anciens en auraient-ils aussi été informés ; mais ils préféraient les dragons aux humains. Ce fut leur perte. »

Mais, les dragons sont de retour et le destin de Clerres est menacé. Capra, une des Quatre, le sait. Elle est quasiment convaincue que les choses vont mal tourner. Il y a trop de rêves d'un Destructeur qui viendrait tout mettre à bas. Il y a surtout le retour des dragons et une vengeance inévitable de leur part. Elle tente de prévenir ses collègues (Coultrie, Symphe et Fellodi) : « les dragons sont à nouveau en liberté dans le monde, et les luriks qui nous restent rêvent de sombres visions de loups, de fils et de dragons. Nous étions pourtant à ça de les arrêter pour toujours : Les dragons ne pardonnent pas et ils n'oublient pas ». En étant incapables de tuer le Fou pour de bon, les Quatre ont laissé le cours des choses leur échapper. Le Fou a tout fait pour faire revenir les dragons et il y est parvenu. Pire, ils n'ont rien arrangé en enlevant Abeille, la fille de Molly et Fitz. Fitz fait tout pour la retrouver, ou la venger. Sur sa route, il forge des alliances inédites et rencontre des dragons. Quand il évoque à Tintaglia le nom de Clerres, la réaction de la dragonne est intéressante (« Peur. Un dragon pouvait éprouver de la peur ? ») Tintaglia, comme tous les dragons, a le souvenir de ses ancêtres. Ils sont certes incomplets mais suffisamment équivoques pour faire émerger cette émotion. Elle sait que quelque chose de terrible a eu lieu pour son espèce mais ne sait pas quoi exactement. Tintaglia ira alors rencontrer le vieux dragon noir Glasfeu qui l'éclairera sur ce qui s'est passé, notamment les empoisonnements. Dès lors, le sort de Clerres est écrit : la ville doit être détruite. Il y a eu trop de torts causés aux dragons pour qu'ils ferment les yeux ; Clerres a tenté de les éradiquer, a volé leurs œufs pour faire des expériences. Tintaglia est claire quand elle dit que « un humain ne peut exécuter la punition que Clerres mérite. Quand nous arriverons là-bas, nous détruirons pierre par pierre et dévorerons ceux qui ont osé tuer des dragons ». Une assemblée constituée de pirates, Marchands, de gens des Six-Duchés et des dragons arrive alors sur Clerres et détruit la ville. En réalité, le plus gros du travail est fait par les dragons qui ne connaissent aucune limite, ne montrent aucune retenue. Pour ne rien arranger, Glasfeu retrouve un peu courage et se mêle à la fête. Lui aussi est revanchard, d'autant plus qu'il a été humilié (« te souviens-tu de moi, Clerres (…) te rappelles-tu comment tu nous as fait mourir avec un festin de bétail empoisonné ? »)

Les Quatre sont tués un par un. La ville est ravagée comme l'observe de loin Fitz : « je vis les ruines du château de Clerres (…) la forteresse n'existait plus que sous la forme de décombres répandues à l’extrémité de la péninsule ». Clerres est battue, les dragons ont gagné. Surtout, le Fou a atteint son but : les futurs gens doués ne seront plus exploités.

mardi 20 juin 2023

L'importance du nom

La saga du Royaume des Anciens baigne dans la magie, dans de vieilles magies qui parcourent les hommes, les dragons, les animaux ou encore les vivenefs. Une semble moins palpable, en tout cas moins connue ou reconnue : celle que procure le savoir d'un nom. Tout laisse à croire que savoir le nom d'une personne, d'un être vous donne un pouvoir de domination, de contrôle.

Alors qu'il est en train de se noyer dans sa douleur après une escapade sur l'île des Autres, Hiémain est ramené à la vie par Foudre/Vivacia. Pour y arriver, la vivenef prononce son nom. La réaction du jeune Vestrit est assez claire et illustre bien la force du nom : « il savait que l'antique magie du nom agissait dans les deux sens. Connaître le vrai nom d'un être, c'était posséder le pouvoir de la ligoter ». Fitz ne dit pas autre chose quand il fait remarquer à Devoir que « appeler quelqu'un par son véritable nom est un acte de pouvoir ». Il faut dire que Fitz et Devoir sont dans le courant d'Art et ont peur que Tintaglia les repère (« ne me donnez pas ce nom, pas ici, pas maintenant, alors que le dragon nous écoute peut-être »). Les dragons semblent d'ailleurs avoir une forte implication dans cette magie. Il est compliqué de tracer son apparition et son développement même si le Fou émet une hypothèse : « c'est une vieille tradition, ou peut-être une superstition : il ne faut jamais employer le nom de quelqu'un si on veut éviter d'attirer son attention. Ca remonte peut-être au temps où dragons et humains coexistaient. Tintaglia détestait que les humains sachent son vrai nom ».

Le nom est pouvoir et Reyn en a la preuve. Le jeune homme révèle aux Marchands rassemblés l'identité du dragon. Pour Tintaglia, c'est un réel affront, une vraie humiliation. Elle qui se voit comme le seigneur du ciel, de la terre et des mers se voit maintenant sous l'emprise de créatures qui ne valent pas grand-chose. Tintaglia fulmine : « il sentit la foureur qui bouillonait en elle. Il lui avait fait honte, devant des humains en prononçant son nom. Il avait révélé son nom aux autres, qui ne le méritaient pas ». La réaction de Tintaglia n'est pas anodine. Dans les Cités des Anciens, on apprend et comprend qu'un dragon ne donne son nom qu'aux gens qu'il respecte. Donner son nom est tout sauf une décision banale.

Le dragon Mercor commet un affront envers Sintara en disant son nom à sa gardienne, Thymara. Sintara est outrée, scandalisée. Maintenant qu'elle connait son nom, Thymara peut la forcer à des choses. Prononcer le nom d'un dragon, c'est obtenir des faveurs grâce à un contrat magique. Sintara précise que « nul dragon ne pouvait mentir à quelqu'un qui exigeait la vérité ou l'utilisait convenablement en posant une question ; il pouvait refuser de répondre, certes, mais non mentir (…) Mercor avait donné un pouvoir démesuré à une humaine dotée de l'espérance de vie d'un poisson ». Mais, heureusement pour Sintara, Thymara n'a aucune idée de la chance qu'elle a. Elle ne profite pas de ça et demande même au dragon des explications. Sintara n'en croit pas ses yeux (« ignorait-elle vraiment le pouvoir du nom d'un dragon ? Celle qui possédait ce savoir pouvait, en l'employant correctement, contraindre le dragon à dire la vérité, à tenir une promesse, voire à accorder une faveur »).

Sur les humains, les impacts sont un peu différents. Dans les Aventuriers de la Mer, quand Malta ou Hiémain entendent leurs noms, ils reprennent conscience alors que leur esprit est en train de se briser. Cela permet à Hiémain de regagner son corps : « cette très antique magique, l'utilisayion du nom pour entraver un homme, le captura. Il était Hiémain Vestrit, un simple huamin ». Entendre son nom ramène Hiémain à son échelle. C'est exactement la même chose qui arrive à Malta alors qu'elle tente de libérer Tintalgia de son cocon et qu'elle est emportée par la magie des pluies. Le dragon prononce son nom et tout change, on lit que « telle est la puissance que détient le nom ! Elle revint soudain à elle-même, Malta, la jeune femme aux vêtmeents crottés, dans les ténèbres ».

dimanche 5 mars 2023

Fitz, l'Ancien d'un dragon ?

Les dragons ont changé la donne. Tintaglia, dès son arrivée, a fait comprendre aux humains que leurs petites affaires ne comptaient pas beaucoup, qu'ils devaient cesser leurs mesquineries pour la servir. Bien avant, le dragon d'Art et de pierre de Vérité avait déjà été un avertissement : il avait réinventé la façon de faire la guerre en permettant à un protagoniste de dominer les airs et répandre la mort. Vérité le dragon ou Tintaglia ont marqué les esprits et leurs époques. Certains sont même fascinés ou en extase devant ces superbes créatures ; c'est le cas de Selden Vestrit qui en parle souvent avec des termes flatteurs. Lorsqu'il se rend à Castelcerf pour demander l'aide de la reine Kettricken contre Chalcède, il croise Fitz. Cette rencontre est intéressante car, comme d'autres avant lui, Selden sent que Fitz est un être à part. Là où d'autres voyaient en Fitz un catalyseur, Selden s'interroge sur son lien avec les dragons : « avez-vous déjà rêvé de dragons ? De voler comme un dragon ou de... d'être un dragon ? » Ce ne sont pas des interrogations anodines : elles font écho avec ce que disait le Fou.

Le Fou a toujours eu du mal à expliquer à Fitz clairement ce qu'il était. Fitz était bien trop terre à terre pour assimiler des choses qui dépassaient l'entendement. Il n'est donc pas étonnant de le voir perplexe lorsque le Fou lui dit qu'il est en partie dragon/Ancien : « peut-être qu'il y a du dragon en toi, du sang d'Ancien qui remonte à très longtemps ». Il faut noter que le Fou associe dragon à Ancien ; la chose est logique tant les deux semblent liés (les Anciens servent les dragons).

Ce sont les romans de la trilogie du Fou et de l'assassin qui répondront à la question du lien entre Fitz et les dragons.

Fitz a l'Art qui peut être vu comme un dérivé de ce qui unissait les Anciens et les dragons. Il a également manipulé de l'Argent, ce liquide si précieux dont se servent les dragons pour se restaurer et se soigner.

De plus, Fitz était là quand Vérité s'est transformé en dragon. Il a grandement participé à l'éveil de la créature en prêtant son corps à ce roi qui ne monta jamais sur le trône (« il s'était servi de l'Art pour s'emparer de mon corps »). Mieux, quand Vérité est revenue se reposer dans la carrière après avoir ravagé les îles d'Outre-Mer, c'est Fitz qui a nettoyé le dragon de pierre. Il a même pleuré l'homme qu'il aimait grandement et qui ne lui répondait pas. Le lien entre Fitz et Vérité était fort, et il y a fort à parier que Vérité a marqué Fitz comme étant son Ancien. En tout cas, du point de vue de Fitz, on sent bien la fascination, le respect et l'admiration : « je m'étais avancé en direction de Vérité-le-dragon à pas lents, mon cœur cognant dans la poitrine ; là, dans une enveloppe taillée dans l'Art et la pierre, dormait l'homme qui avait été mon roi ».

Pour les humains, le lien ne sent pas. Même ceux qui ont l'Art ne peuvent se douter que Fitz se sent si lié à Vérité. Ce n'est pas le cas des dragons que Fitz rencontre dans le roman Sur les rives de l'Art. Ils perçoivent tous tout de suite la particularité de Fitz. Ils lui demandent des comptes.

Tintaglia le questionne deux fois : « tes liens avec ce monde sont puissants, petit humain ; il y a quelque chose chez toi.... et pourtant tu ne portes pas les marques d'un dragon que je connais. Comment est-ce possible ? » et « je ne reconnais pas dragon qui t'a marqué ; plus tard, peut-être il devra me rendre des comptes pour ta forte tête ». Ne pas savoir qui est ce dragon ne peut qu'étonner Tintaglia puisqu'elle connaît tous les dragons vivants à ce moment là, les dragons de Kelsingra ou Glasfeu.

Gringalette partage ce doute. Kanaï rapporte ses propos à Fitz : « Gringalette dit que vous sentiez comme si vous aviez un dragon comme compagnon, mais un dragon qu'elle ne connaît pas ». La vivenef Mataf (on apprend dans cette trilogie que les vivenefs sont des dragons emprisonnés) ressent la même chose (Leftrin : « ma vivenef est... Je dois vous poser une question : appartenez-vous à un dragon ? »)

C'est justement Mataf qui permet à Fitz de comprendre de quel dragon il s'agit. Quand elle dit (« tu l'as touché avec tes mains, n'est-ce-pas ? Tu l'as toiletté »), Fitz fait immédiatement le lien avec Vérité. Cette déclaration pousse Fitz à réfléchir. Il se demande si le dragon d'Art et de pierre est un réel dragon, un dragon comme Tintaglia et les autres. C'est difficile pour lui d'assimiler cela car en rendant visite à Vérité le dragon, il n'a trouvé qu'une statue de pierre insensible à son Vif et à son Art. En tout cas, il sait dorénavant qui est son dragon : « Vérité ! (…) les dragons de chair et d'os considéraient-ils vraiment Vérité comme un des leurs, capables de me faire sien ? J'avais balayé les feuilles mortes de son échine ; était-ce ce toilettage que la vivenef avait perçu ? »

Être marqué par un dragon lui donne une légitimité et du respect auprès des dragons. Mataf proclame que « je te transporterai jusqu'à Trehaug ; mais c'est ta volonté de t'y rendre : je ne mêle pas des affaires d'un humain touché par un dragon ».

mercredi 22 février 2023

Glasfeu et les dragons

Les dragons sont de retour. A Aslevjal, le vieux Glasfeu sort des glaces. Dans le désert des Pluies, Tintaglia émerge d'un cocon et à Kelsingra les dragons, guidés par leurs gardiens, redeviennent enfin les magnifiques créatures qu'elles doivent être. Le monde change donc. Car, les dragons ne sont pas des animaux qui vivent dans leur coin ; ils veulent régner et dominer le monde.

Si l'histoire met fortement l'accent sur Tintaglia, un autre dragon est bien développé : Glasfeu. Tiré des glaces par Devoir et les siens, il est un immense dragon noir mâle. Tintaglia est vite intéressée par lui. Il doit lui permettre de perpétuer l'espèce, d'autant plus qu'à cette époque les dragons issus des serpents sont impotents et faibles. Très vite, même si elle s'accouple avec lui, Tintaglia comprend que Glasfeu n'est pas un dragon commode. Il est fortement indépendant, peu tourné vers le développement de son espèce. Surtout, il est un dragon d'un autre âge (il a connu les Anciens). Et, Tintaglia a des souvenirs incomplets, elle n'a pas encore retrouvé toutes les pratiques anciennes des dragons, juste des impressions. Elle constate donc qu' « elle pensait que le vieux dragon la suivrait, mais elle ne se rappelait plus pourquoi : les membres de leur espèce préfèrent la solitude, car, pour manger à leur faim, ils ont besoin de grands territoires de chasse ».

Dans les Cités des Anciens, Glasfeu et Tintaglia retrouvent les dragons de Kelsingra. Tintaglia a alors le choix pour s'accoupler, elle peut très bien trouver un autre mâle. Sintara, une dragon femelle, le remarque bien (« Tintaglia regardait le dragon noir d'un œil songeur, comme si elle le mesurait aux autres mâles. Il était plus grand que ses semblables, mais elle savait que ce n'était pas le meilleur critère pour choisir un compagnon »). Glasfeu se retrouve alors en concurrence ouverte. Tout le monde se rend compte ; Reyn remarque que « le mâle noir et Kalo se battaient sans cesse pour occuper un point derrière Tintaglia ». Les dragons étant ce qu'ils sont, ils ne règlent par leurs différends par la diplomatie mais en affirmant physiquement leur autorité. Kalo et Glasfeu s'affrontent. Thymara décrit ce qui s'est passé : « le dernier combat était sacrément violent. Pourtant Alise m'a dit que, d'après ce qu'elle a appris en étudiant les dragons dans les manuscrits et les archives, les mâles s’infligeaient rarement des blessures graves lors des batailles nuptiales ». Bien qu'en disgrâce auprès de Tintaglia, Glasfeu a donc tenté le tout pour le tout. Il ne voulait pas être relégué au second plan. Battu, il rappelle pourtant aux autres dragons une évidence : il a un droit sur la première portée de Tintaglia (« seul le père se rend à la plage de nidification avec la reine pour la protéger. Les autres mâles ne sont pas dignes de confiance. Il va détruire et piétiner les œufs »). Le ressentiment de Glasfeu apparaît clairement.

Glasfeu n'est pas un dragon comme les autres. Lui qui a vécu si longtemps dans les glaces n'en est pas sorti indemne. Plus ou moins conscient, il a eu le temps de ruminer son lent suicide (qui lui a été imposé par les gens de Clerres). C'est un vieux dragon qui n'a rien à voir avec les nouveaux. D'ailleurs, ceux-ci s'en méfient (« Glasfeu, avait confirmé Sintara quand elle avait tendu son esprit vers sa reine. Reste loin de lui ; je crois qu'il est fou »). Ce tempérament mauvais et instable est confirmé par Kanaï. L'Ancien fréquente énormément les dragons (notamment Gringalette). Il parle durement du dragon en affirmant que « c'est une brute qui ne sert à rien, ni aux dragons ni aux Anciens ; il ne nous parle jamais. Quand Tintaglia n'a plus eu le choix ; elle l'a pris comme compagnon, mais il s'est révélé indigne d'elle ».

Tintaglia remarque vite que Glasfeu n'est pas un dragon vengeur lorsqu'il n'est pas directement concerné. Quand Chalcède ose s'en prendre à Tintaglia, il ne fait rien. Elle est désolée de voir que Glasfeu ne fait rien alors qu'on s'en prend à un dragon. Elle comprend son égoïsme dans d'autres domaines mais est perplexe de le voir laisser faire du mal à un dragon (« il n'appelait pas à la vengeance quand c'est moi qui étais mourante (…) Mais que les hommes le chatouillent de trop près, et le voilà prêt à asperger toutes leurs cités de venin »). Glasfeu mène alors un assaut vengeur qui ravage la capitale de Chalcède. La ville est détruite, il ne reste rien d'elle.

Malheureusement pour lui, Glasfeu va perdre toute l'estime de Tintaglia quand cette dernière apprendra ce que les gens de Clerres ont fait (ils ont empoisonné les dragons) et participé à leur disparition). C'est d'autant plus décevant que Glasfeu savait ce qui s'était passé et n'a rien fait. Il n'a rien fait et a en plus tout caché aux autres dragons. Il n'a pas transmis ses souvenirs. Tintaglia raconte qu'elle a dû « batailler pour arracher à Glasfeu ce qu'il aurait dû partager avec nous depuis bien longtemps, plutôt que de se moquer de nous parce que nous ignorons une histoire pour nous inaccessible ». Pire, Tintaglia juge durement Glasfeu et le fait savoir à tous. Pour elle, Glasfeu ne vaut rien, n'est qu'une perte de temps. Elle fustige son attitude, lui qui a préféré s'enfouir dans les glaces d'Aslevjal au lieu de se battre : « Glasfeu est un pleutre. Un dragon qui préfère s'ensevelir dans la glace plutôt que de se venger, par crainte pour sa propre sécurité, n'est pas un dragon ».

Finalement, Glasfeu retrouve ses esprits. Il est là quand il s'agit de mettre à bas le règne des Quatre. Il est là pour réduire en cendres Clerres. Il faut preuve de sa puissance et de sa détermination. Sa furie repousse les humains et même les autres dragons (« le dragon bleu et vert tournoyaient autour de lui en larges cercles et n’attaquaient plus activement le château. Ils gardaient leurs distances vis à vis de Glasfeu, et je me demandai s'ils n'aient pas peur de devenir ses proies »). On peut penser que Glasfeu, vexé, a été touché dans son orgueil et qu'il veut montrer qu'il est un réel dragon, avec tout ce que cela implique.

lundi 30 mai 2022

Que pense Tintaglia des humains ?

Libérée, Tintaglia se révèle tout de suite comme une force importante de ce qui se passe à Terrilville. La ville est en effet aux abois : les rues ne sont plus certaines et la ville est menacée par les pirates de Chalcède. Si elle offre une autre vue, plus distante, des événements en cours, elle noue quand même des relations fortes avec quelques humains (dont Malta) et a ses propres buts : aider les serpents à se transformer en dragon.

Pour arriver à ses fins, Tintaglia a besoin des hommes. Le monde a beaucoup changé depuis sa dernière apparition. Les rives ont changé de place, les terres ont bougé. Elle compte sur une caractéristique des humains ; elle le dit clairement à l’assemblée de Marchands de Terrilville avec qui elle négocie. Elle leur affirme, avec toute sa hauteur de dragon, que « les humains ont toujours été des bâtisseurs et des terrassiers. Il est dans votre caractère de façonner la nature à vos propres fins ». On peut sentir là une pointe de mépris, de dédain : les humains n’ont pas de buts propres, ils ne sont pas la puissance dominante. Ils sont là pour servir, servir les dragons. Pour autant, Tintaglia n’est ni naïve ni stupide. Elle sait que les humains sont nombreux et déterminés, elle sait qu’ils peuvent faire du mal aux dragons. Dans les Cités des Anciens, ils pourchassent Glasfeu et Tintaglia pour créer des élixirs de santé. Désirant venger ce que Glasfeu et elles ont subi, Tintaglia rassemble les dragons de Kelsingra et leur explique ce que sont les humains. Elle veut en effet que les nouveaux dragons soient aux aguets, tous les humains ne sont pas comme les gardiens qui les ont accompagnés. Une bonne partie de l’humanité est insignifiante et grossière, incapable de comprendre ou percevoir ce qu’est un dragon (« j’ai beaucoup voyagé et eu beaucoup à faire avec les hommes ; certains ne nous comprennent pas quand nous leur parlons, et ils nous prennent pour des bêtes brutes semblables à des lions ou des loups – ou les vaches qui attendent d’être menées à l’abattoir »). Une autre partie est vindicative et nécessite d’être mise au pas : on ne peut tolérer qu’il soit fait de mal à un dragon (c’est d’ailleurs ce qu’elle reprochera plus tard à un Glasfeu qui gardera longtemps sous silence les machinations des gens de Clerres). Elle leur fait comprendre que les humains peuvent nuire aux dragons en s’en prenant à leurs nids. Il faut agir : « vous pouvez rester ici à vous cacher ; mais plus vous attendrez avant de leur rappeler quelle est leur place dans le monde, plus ils opposeront de résistance quand vous constaterez que vous devez vous défendre ».

Tintaglia place les dragons au-dessus des humains. Ils son bien plus puissants, bien plus intelligents. Dans les Aventuriers de la Mer, Reyn et elle passent un long moment ensemble à rechercher Malta. Elle lui explique sa conception des choses, notamment que « les hommes continueront à se quereller entre eux pour savoir qui doit récolter et où, quelle vache appartient à qui. Ainsi va le monde des hommes. Les dragons sont plus sages ». Là où les humains s’enferment dans des cases, des frontières, les dragons considèrent que tout est à eux : le ciel, la terre, les mers.

Reyn est outré par ce qu’il entend. Il tempête, tente de défendre les humains. Il s’indigne. Cela ne fait que questionner Tintaglia sans aucune optique de remise en cause de son comportement : « Quelle tempête d’imagination ! Comme vous les humains, vous pouvez en soulever rien qu’en imagination ! Est-ce que parce que vos vies sont si brèves ? Vous vous racontez de folles histoires sur ce qui pourrait arriver demain et vous éprouvez toutes les émotions en songeant à des événements qui n’arriveront jamais ». On arrive là à une forte différence entre les dragons et les humains : les dragons vivent bien plus longtemps et pensent que l’homme n’a pas d’importance. Tout ce qu’il entreprend sera effacé. C’est pour cela que Tintaglia remet en place Hiémain. Le dernier des enfants Vestrit ne tolérait pas que la dragonne lui parle avec mépris et dédain, qu’elle désire dicter aux hommes quoi faire. Hiémain se révolte et récolte des paroles dures : « je suis un dragon, humain. Dans l’univers, vos rêves, vos projets, vos ambitions ne comptent pour presque rien. Vous ne vivez pas assez longtemps pour avoir de l’importance. Sauf quand vous venez eu aide aux dragons, bien sûr ». Cela ne peut être que démoralisant d’entendre ça. Une créature qui pourrait vous manger en une bouchée ne vous considère que comme un outil et il n’y a rien à faire pour changer ça. Ce rapport au temps, Tintaglia en fera également la remarque à une Malta qui s’offusque de ne pas la voir plus souvent (« n’oublie pas que les dragons ne comptent le temps selon les infimes gouttelettes de jours qui paraissent si importants aux humains »).

Tintaglia a donc peu de considération pour les humains. Elle en a un peu plus pour les Anciens, ces humains changés à force de fréquenter les dragons (« les hommes tels qu’ils étaient à présent ne l’attiraient guère. Il y avait eu une époque, lui murmuraient les ancêtres au fond de son cerveau, où l’essence des dragons s’était mêlée à la nature des hommes, et les Anciens avaient procédé de ce mélange fortuit »). Ainsi, Tintaglia peut avoir une certaine forme de respect pour quelques humains. Elle en a eu, pour exemple, pour Ortie qui lui a tenu tête et l’a forcée à tenir sa parole. Elle en a pour Fitz, pas parce que c’est un humain, mais parce qu’un dragon l’a jugé digne et l’a marqué (« elle amena sa tête près de moi et me huma doucement. Je ne reconnais pas le dragon qui t’a marqué ; plus tard, peut-être il me rendra des comptes pour ta forte tête »). Elle respecte également Malta qui l’a délivrée et qui comme elle est une femme (« je vois que tu as été bien récompensée pour la part que tu as prise à ma délivrance, jeune reine. Une crête écarlate. Tu en tireras beaucoup de plaisir (…) Et tu jouiras d’une longue vie durant laquelle tu t’en délecteras »).