Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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mercredi 15 juillet 2026

La mort des méchants (1)

Dans la série de l’assassin royal, les animaux sont particulièrement mis en valeur. Grâce à la magie du Vif, on est amené à mieux les cerner. Fitz ayant de nombreux liens (de Vif ou non) avec des animaux, ils aident au développement de l’intrigue et ont parfois des rôles importants. Ils aident Fitz à atteindre ses objectifs et ont parfois des morts tragiques. Ainsi, on retiendra les sacrifices de Fouinot ou Martel. Mais, il arrive aussi que ce soient eux qui apportent la mort.


Le roman La Reine solitaire est un roman de mort et de conclusion. Alors que Vérité le dragon vient de s’envoler pour libérer les Six-Duchés, Fitz est aux prises avec les artiseurs et les soldats de Royal qui veulent s’emparer de la caverne. C’est un combat déséquilibré car le bâtard fait face à des attaques physiques et contre son esprit. Lui n’est accompagné que par le loup. Mais, Oeil-de-Nuit se révèle un formidable combattant. Le chasseur est celui qui tue Ronce. Ronce est un artiseur qui a pris grand plaisir à torturer Astérie. C’est quelque chose qui ne peut pas être pardonné. La mort de Ronce est brutale : « Oeil-de-Nuit venait de trancher la grosse veine du cou, et la vie de Ronce s’écoulait en geysers écarlates (…) Le sang gicla comme une fontaine tandis que Ronce ne débattait sans savoir qu’il était mort ». La mort de Ronce n’est pas inutile car elle fournit une réponse à une énigme : comment réveiller les dragons de pierre ? Par le sang et le Vif.

Quelques temps plus tard, une autre mort marquante et attendue survient : celle de Royal. On souhaitait le pire à ce Loinvoyant depuis un long moment. Il y avait même de l’attente que ce soit Fitz qui le tue, en réponse à tout ce qui lui a été infligé. Mais, les choses ont été différentes : il a été tué par un furet. Ce n’est pas si surprenant car Royal paie les conséquences de ses actes : il a mis à mort, persécuté un bon nombre d’utilisateurs du Vif, il en a fait un moyen d’amusement en les faisant se battre contre des forgisés. La mort de Royal a été tout sauf paisible ; elle a été violente, tout à fait inattendue pour lui. Il a été pris dans un moment de faiblesse, où sa garde était baissée (« la sauvage créature qui le déchiqueta dans son lit une nuit laissa des traces sanglantes non seulement sur les draps mais dans toute la chambre, comme si son acte l’avait rendue folle d’exultation »). Le nom de cet animal mérite d’être retenu : il s’agit de Petit-Furet. D’ailleurs, Fitz l’avait rencontrée alors qu’il tentait de tuer Royal. Le furet avait réussi à lui montrer que c’était un piège et à le convaincre de le laisser faire. Fitz avait acquiescé et lui avait offert réconfort, chaleur et bonne chance.


Si durant la guerre contre les Pirates rouges, Fitz a donné la mort à beaucoup de forgisés, il a aussi tué quelques Pirates rouges (« ma hache lui enfonça son casque dans le crâne »). A chaque fois, à chaque mort donnée, ce n’est pas seulement Fitz qui tue, c’est toute la population duchéenne marquée par les exactions des Pirates. C’est un moment où Fitz ne devient que le bras armé d’un peuple qui recherche la vengeance. Lui-même n’en tire aucune gloire même si on peut le remercier pour ce qu’il fait.


Fitz cherche aussi la vengeance. Il n’a pas oublié qu’il a été torturé dans les cachots par l’équipe de Royal. Le peut-il d’ailleurs ? En tout cas, pendant de longues semaines, il en fait des cauchemars. Il se souvient des coups portés, de la douleur et qu’il est mort dans les cachots. Il porte aussi les cicatrices physiques et émotionnelles. Alors, quand il a la chance de se venger d’un de ses tortionnaires, il ne rate pas l’occasion. Pêne meurt dans d’atroces souffrances, empoisonné. Pêne meurt en sachant qu’il va mourir et qu’il n’y a rien à faire contre. Fitz semble en tirer une grande joie : « l’absence soudaine de ma perception de son existence était comme un rayon de soleil sur mon visage ».


Les Pie sont une menace. Ils ont réussi à enlever Devoir, l’héritier de la Couronne. La mission de récupération a poussé Fitz au-delà de ses limites et a même occasionné la mort d’Oeil-de-Nuit. Bien que battus, les Pie ont continué à vouloir saborder le trône. Ils ont espionné les Loinvoyant, menacé des gens comme Laurier ou Civil. On comprend assez vite que Laudevin est un homme dangereux, très dangereux. Le Pie ne vit que pour la confrontation. Pire, il est un homme marqué par ce que Royal a infligé à sa famille. Il a vu la cruauté et il est prêt à imposer la cruauté en réponse. Alors, quand Fitz et lui sont face à face, c’est nécessairement un combat à mort qui les attend, un affrontement violent. Fitz a le dessus (« je pris mon épée à deux mains mains et la plongeai dans sa poitrine »). Ce n’est pas seulement Laudevin que Fitz tue, c’est aussi le lien entre Laudevin et son cheval de Vif (« j’entendis le hennissement de rage d’un cheval de combat y faire écho »). Fitz tue aussi le cheval de Laudevin. La population percevra cela comme un meurtre. Fitz est emprisonné, condamné à une mort certaine. D’une certaine façon, il n’aspire qu’à mourir : la façon dont il s’est lancé dans ce combat tend à le montrer.


Fitz ne tue pas la Femme Pâle, il la laisse vivre. Il pourrait et il devrait pourtant la tuer. La Femme Pâle a fait tant de mal au Fou, son ami le plus important. Elle l’a torturé, elle l’a brisé. Et pourtant, quand l’occasion se présente, quand la Femme Pâle appelle la mort, il la laisse vivre. Ceci dit, à ce stade, elle est une femme pathétique et affaiblie, sans mains et presque folle, perdue dans ses illusions de grandeur. Elle est seule et sans ressources. Fitz l’abandonne dans son triste état. Plus tard, on la trouvera morte (« la Femme Pâle gisait sur la glace (…) Les moignons desséchés et noircis de ses bras me firent songer à des pattes d’insectes »).

mardi 14 juillet 2026

Fitz manque-t-il d'ambition ?

Quand on arrive à la fin de la saga, on se rend compte que Fitz n’a jamais régné, qu’il n’a même jamais réellement cherché à avoir le pouvoir. Il n’a été qu’un pion manipulé par quelques (Subtil, Umbre) ou que d’autres (Royal) ont voulu abattre dans leur conquête du pouvoir. Pourtant, même bâtard, Fitz reste un Loinvoyant, le fils du prince Chevalerie.


Alors, comment expliquer ce manque d’ambition ?


On peut bien entendu mettre en avant son éducation. Tout a été fait pour que Fitz reste dans l’ombre. Il a été conditionné pour obéir et agir avec une étroite mage de manœuvre. Tout ce que lui a appris Umbre a mené à ça. Quand Fitz a voulu faire preuve d’indépendance d’esprit lors d’un exercice, il a été renié par Umbre durant de longues semaines. Il en a tiré la conclusion qu’il ne fallait pas faire de vagues, ne pas avoir de désir de pouvoir ou de gloire. Subtil et Umbre ont fait en sorte que tous ses actes soient tournés vers les Loinvoyant, et non pas vers l’accumulation d’influence. 

Alors qu’il n’était qu’un gosse, le roi Subtil a éteint toute velléité. Il s’est acheté la loyauté de Fitz en lui fournissant un toit, une éducation et l’appartenance familiale aux Loinvoyant : certains poussaient pour mettre de côté (tuer) ce fils illégitime, pas Subtil. Les deux nouent un marché : « si un homme o une femme cherche à te retourner contre moi en t’offrant plus que je ne te donne, viens me voir, expose-moi l’offre et je la surpasserai ». Là, Subtil dit à Fitz qu’il sera toujours là, qu’il prendra toujours en compte ses besoins. Fitz n’a rien à gagner à vouloir outrepasser un roi qui lui donne tant.


Pour d’autres (Royal), il faut voir le manque d’ambition de Fitz comme un héritage paternel. Après tout, Chevalerie a renoncé à la fonction suprême. Il a refusé d’être roi à cause d’un motif futile. Royal trouve cette décision pathétique, ridicule. Selon lui, cela montre que Chevalerie n’avait pas les épaules pour régner (« tu es le misérable bâtard d’un petit prince qui m’a même pas eu le courage de devenir roi-servant »). Fitz n’aurait pas d’autre choix que répéter ce comportement.


La principale critique du manque d’ambition de Fitz est Astérie. La ménestrelle a rencontré Fitz alors qu’elle cherchait à écrire une belle histoire, à entrer dans la légende. Elle a vu Fitz participer au réveil du dragon d’Art et de pierre de Vérité. Mais, surtout, elle l’a vu se couper du monde, se réfugier dans une cabane perdue au milieu de nulle part plutôt que revenir triomphal à Castelcerf. Astérie n’a jamais réellement digéré ce choix. Pour elle, l’attitude de Fitz est incompréhensible.

Quand Fitz revient plus tard au château, ce n’est même pas en tant que noble. Non, il revient comme un vulgaire domestique, un être invisible sans influence et sans pouvoir ! Ce choix dégoûte Astérie qui ne se gêne pas pour montrer son dépit (« le fils d’un roi sacrifie son existence entière pour la famille de son père, tout ça pour finir comme valet, soumis aux mauvais traitements d’un gentilhomme étranger bouffi d’orgueil »). Fitz expose toute sa faiblesse en faisant ce choix. 

Astérie a alors la confirmation de ses doutes. Elle fait partie des rares personnes qui connaissent une bonne partie de la vie du bâtard de Chevalerie. Elle le connait intimement, elle a bien pu cerner sa personnalité. Elle pense que Fitz est heureux de finir comme domestique de Sire Doré : « ç’a toujours été ton rêve le plus cher, n’est-ce-pas ? Avoir ta petite existence à toi, n’être en rien responsable de ta lignée ni des événements de la cour, faire partie des petites gens, ne laisser aucune trace dans l’histoire ». Ce qui est assez ironique avec ces propos est que Fitz a certainement rêvé de ça quand il était en couple avec Molly alors que ses activités d’assassin le retenaient à la cour ? Il aurait sans doute tout donné pour qu’un autre exerce ses fonctions ou qu’il y ait la paix, afin de pouvoir vivre avec celle qu’il aimait….


Étrangement, un autre détracteur est Umbre. Lui qui a formé Fitz, qui l’a mis en garde contre la déloyauté lui reproche une certaine forme de manque de courage. Umbre était à deux doigts de l’insulter de tous les noms quand Fitz a participé à la conspiration de Brondy de Béarns pour renverses les manipulations de Royal ; Umbre sous-entendait même que Fitz basculait vers la traîtrise alors que les actions étaient légitimes et nécessaires tant Royal menait le royaume vers sa chute. Des années plus tard, il adresse à Fitz des reproches méchants, cruels, injustes : « c’est ta plus grande faiblesse, Fitz, et ce depuis toujours : tu es trop prudent. Tu manques d’ambition. C’est ce qui plaisait à Subtil chez toi ; il ne t’a jamais craint comme il me redoutait, moi ».


Fitz aurait donc pu avoir plus. Si on suit Umbre, il aurait pu réclamer plus ou obtenir plus de pouvoir par des machinations. Il aurait pu influencer la politique de Kettricken en murmurant à ses oreilles, en devenant son principal conseiller après la guerre des Pirates Rouges. Grâce à Devoir, on apprend que Kettricken l’aurait sans aucun doute écouté (« si elle vous baptise oblat, c’est qu’elle vous regarde comme le roi légitime des Six-Duchés »).  

Fitz avait donc tout pour devenir le roi officieux. Il avait la légitimé familiale, les compétences, l’expérience ; il aurait été soutenu par un bon nombre de nobles. Même sa pratique du Vif aurait pu être atténuée par sa belle histoire : savoir qu’il a pratique la magie aurait pesé bien peu face à son sauvetage du pays. Comme le dit Astérie, Fitz aurait pu suivre une autre voie : « tu aurais pu être quelqu’un. Peu importe ta naissance, on t’a donné toutes les chances de gravir les échelons et tu aurais pu devenir un personnage important ». Cela n’a pas été le cas. Notons que si Astérie est si véhémente, c’est parce que son parcours personnel a été très compliqué, qu’elle en a bavé et qu’elle a misé gros sur Fitz : elle se serait élevée avec lui.

dimanche 30 novembre 2025

Subtil, l'amour d'un père ?

Subtil est le roi des Six-Duchés, il est également le père de Chevalerie, Vérité et Royal, les deux premiers ayant une mère différente du dernière. Pour le lecteur, dans la première saga, Royal est très vite présenté comme le principal antagoniste : il est celui qu’on apprend à ne pas apprécier. Fitz le déteste très vite, il fait du mal à Kettricken et Molly, il sape petit à petit son père… et pourtant Subtil continue de lui trouver des excuses.


Pourquoi ? La question se pose. Car, Subtil est un homme clairvoyant, qui est présenté comme réfléchi mais qui semble incapable de voir ce que Royal fait de mal. Est-ce à cause de l’amour d’un père pour son fils ? Sans doute.


Dans les Montagnes, Royal tente un coup d’Etat en tentant de tuer son frère, d’épouser Kettricken et tuer Fitz. S’il échoue, tout le monde est au courant de ses crimes. Fitz espère que Royal soit puni, il se trompe. Subtil décide de faire comme si rien ne s’était passé. C’est à ce moment-là qu’on se dit qu’il ne contrôle plus grand-chose. Il ne voit pas non plus que Fitz est en colère et sa réponse ne peut qu’alimenter la déception du bâtard. De façon surprenante, Subtil en est presque à dire à Fitz qu’il faut faire comme si ce n’était pas bien grave (« parfois, les jeunes gens ambitieux font des bêtises ; quand on leur démontre leurs erreurs, ils s’excusent »). Cette justification montre aussi que Subtil ne comprend pas Royal : il pense encore pouvoir le raisonner.

Subtil sait que Fitz est formé au métier d’assassin. Il finit par se rendre compte que ne pas sanctionner Royal peut avoir alimenté la colère du fils de Chevalerie. Il rappelle alors Fitz à l’ordre : « n’oublie pas FitzChevalerie, le man que l’on fait à l’un des miens, c’est à moi qu’on l’inflige ». Ce n’est pourtant pas Fitz qui a tenté de tuer un bon nombre de Loinvoyant…


Royal change Subtil. On apprend que le vieil homme est affaibli par des drogues et rongé par un Art perverti. Mais ça, on (Fitz et le lecteur) ne le découvre que tardivement. En attendant, on voit un Subtil renier qui il est. Lui qui tenait tant à honorer sa parole revient dessus : « j’ai tenu ma parole. Maintenant, veille à tenir la tienne. Mais… (il jeta un coup d’oeil à Royal et cela me fit mal) il vaudrait mieux que tu viennes me voir l’après-midi ». Cette attitude brise Fitz. Il ne peut plus compter sur Subtil.

Pire, Subtil ne semble même plus être capable de gérer son royaume. Il remet tout en cause. Il doute même, influencé par Royal, de la loyauté de ses plus fidèles sujets. Sans aucune retenue, il répète à Vérité (grâce à l’Art) les rumeurs les plus immondes. Il y adhère même (« pendant le séjour de Brondy ici, Royal a remarqué qu’elle baguenaudait avec lui et trouvait tous les prétextes pour parler en privé avec lui. Il redoute qu’elle ne complote avec nos ennemis pour renverser le trône »). Ce sont des accusations assez abjectes envers Kettricken. Subtil est incapable d’analyser clairement les choses ; il n’est qu’un perroquet qui répète ce qu’on lui dit. Et, en reprenant les propos de Royal, dans ce cas-là ou d’autres, parfois publiquement, il assoit la légitimité du Loinvoyant félon.


Si Subtil est aveugle, Umbre l’est tout autant pendant un long moment. Le vieil assassin ne peut pas concevoir que Royal trahisse son père et son devoir. Pour lui, c’est non envisageable malgré tout ce qui se passe (« Royal a toujours été le préféré de son père, qui l’a gâté. Je ne pense pas qu’il trahirait Subtil »). Il confirme aussi que Royal est le fils chéri de son père.


Subtil reste un homme avec des capacités. Il est faible, drogué et ne contrôle plus bien son corps et son esprit. Mais, il conserve une sensibilité sur ce qui se passe atour de lui. Il est témoin de sa propre déchéance et de la déchéance des Loinvoyant. Tout cela le détruit. Il ne peut pas concevoir d’accordé sa confiance à un fils si ingrat. La peine et la détresse sont très clairs quand il affirme que « Royal sait que son frère est vivant, il sait qu’il n’a pas droit à la couronne qu’il porte. Je ne pensais pas qu’il… je pensais qu’au dernier moment il se reprendrait ». Fitz a alors une illumination : il jugeait jusque là Subtil comme le roi en oubliant qu’il était un père. Et le père est au bout du rouleau car « j’aurais dû comprendre qu’on sauve pas un père de la trahison de son fils ».

mardi 20 août 2024

La chute de Vérité

L’idée que Vérité soit un individu affaibli et en plein doute peut paraître ridicule. Après tout, l’homme a sauvé les Six-Duchés en donnant sa vie. Il a sacrifié sa jeunesse, son amour et a fait preuve d’une immense volonté, d’un immense courage. Il a bravé des dangers, naturels ou non, pour arriver à ses fins. Mais, avant de se lancer dans la quête des Anciens, Vérité est un homme comme tant d’autres, traversé par des moments de doute. Surtout, il doit sans cesse réajuster sa position dans la famille Loinvoyant ; la mort de Chevalerie, le déclin de Subtil, l’arrivée de Kettricken, la perfidie de Royal, les Pirates Rouges le forcent à tenter de s’adapter et endosser le costume royal. 

Et ce n’est pas facile pour un homme qui n’a pas été éduqué pour gouverner mais pour suivre.


C’est son père, Subtil, qui décrit parfaitement ce qu’est Vérité quand on creuse sous la surface. Vérité n’est pas cet Homme d’Etat : il s’est construit et est parti de loin pour atteindre ce statut. Au départ, Vérité n’est qu’ « un garçonnet boulot de huit ou neuf ans, plus gentil que brillant, pas aussi grand que son frère aîné Chevalerie, mais un bon petit prince, aimable, excellent second fils, sans trop d ‘ambition et qui ne posait pas trop de question ». Autrement dit, en temps de paix, Vérité aurait servi de prince diplomate, il aurait été envoyé pour nouer des accords et aurait fini par épouser une princesse d’un royaume quelconque sans que cela ait trop d’impact sur le sort des Six-Duchés.

Vérité n’est pas Chevalerie. Il n’a pas été élevé pour régner. Mais, les événements ont changé son destin et il a dû endosser ce rôle de gouvernant. Pendant un long moment, on peut même croire que Vérité se sent comme un usurpateur. Il n’est pas à sa place, il ne mérite pas d’être là, il a volé le rôle d’un autre. Dans un moment assez intense de confession, il avoue à Fitz que « je voudrais que ton père soit encore vivant et que ce soit lui le roi-servant ». Alors qu’il continue sa déclaration, on comprend que sa nature est toujours là et que Vérité aurait aimé pouvoir rester en second plan (« et que moi je sois toujours son bras droit (…) Sais-tu comme il est facile de suivre les ordres d’un homme en qui on a confiance, Fitz ? »). 

Chevalerie parti, le royaume a perdu son roi-servant. Vérité, lui, a perdu un frère, un ami. Ils étaient quasiment les deux derniers de leur catégorie : deux Loinvoyant artiseurs ayant passé beaucoup de temps ensemble. Dès lors, il n’est pas étonnant de voir que Vérité se sent isolé (« parfois, c’est en pensant à lui que je me sens le plus seul ; c’est comme si j’était l’unique créature de mon espèce dans le monde. Comme si j’étais le dernier des loups, obligé de chasser seul »).

Malheureusement, Vérité se sert aussi du souvenir de Chevalerie pour se comparer à lui. Il ne se considère pas aussi bon que son frère, aussi doué que lui. Il sait qu’il n’a pas la même capacité de réflexion que Chevalerie, pas la même capacité à mener des raisonnements. Cela le pousse à avoir peur de faire des erreurs. Ainsi, quand Kettricken est agressée par des forgisés, il ne pense qu’à tenter d’étouffer l’événement sans voir que cela peut ressouder les gens de Castelcerf (« Chevalerie aussi y aurait pensé (…) Moi, je n’ai songé qu’à la ramener en vitesse au château en espérant que l’affaire ne s’ébruite pas trop. Comme si c’était possible ! Et aujourd’hui, je me dis que, si un jour la couronne vient à se poser sur ma tête, elle se trouvera bien indignement portée »). La détresse de Vérité est bien perceptible.


Pour ne rien arranger, Vérité doit faire avec Kettricken et Royal. Kettricken n’est pas une femme qui obéit aux ordres de son mari ou aux attentes d’une princesse : elle est là pour agir, pour faire avancer les choses ; c’est son éducation de montagnarde qui parle. Royal, lui, veut prendre la place de Vérité et de Subtil et est donc prêt à trahir sa famille.


Vérité aurait eu besoin d’une femme qui le réconforte, qui pleure quand quelque chose de mal lui arrive. Ce n’est pas le cas de Kettricken : « elle ne venait pas pleurer sur mon épaule, comme on aurait pu le croire, ni se faire consoler, ni se faire rassurer contre des peurs nocturnes ni même chercher à se tranquilliser quant à ma considération ». Ce mariage arrangé semble donc mal venu car les deux n’apportent pas, à ce stade du récit, ce dont l’autre a besoin. Fitz partage ce constat : « je compris alors combien Kettricken lui était mal assorti ; ce n’était pas sa faute : elle était forte et avait été éduquée pour régner. Vérité, lui, disait souvent qu’il avait été élevé comme second ».


Quant à Royal, le dédain éprouvé est bien clair d’autant qu’il ne peut rien faire contre son frère. Vérité sait que son petit frère a tenté de faire un coup d’Etat, a été à deux doigts de le réussir et ne peut rien faire contre lui. Il ne peut pas le punir, il ne peut pas le pousser à l’exil car il ne faut pas créer plus de tensions internes. Vérité assiste alors, presque impuissant, aux manigances de Royal. Il le voit se rapprocher de Kettricken, il les voit passer du temps ensemble alors que lui doit consacrer toute son énergie et tout son temps à la défense du royaume. Quand Royal et Kettricken font une sortie ensemble à cheval, on perçoit toute la jalousie de Vérité (« Vérité ne parvenait pas à effacer toute trace d’amertume dans sa voix »). 

Les choses auraient pu être supportables si elles se limitaient à une petite rivalité fraternelle. Mais, c’est le sort des Six-Duchés qui est en jeu, pas celui de deux petites personnes. Comment est-ce que les choses pourraient s’arranger si les gens à la tête de l’Etat se détestent ? Car, la haine est bel et bien là : « Vérité ne cherchait pas à dissimuler son aversion et je compris lors à quel point le poison des perfidies de Royal l’avait affecté. Rongé le lien qu’ils avaient pu partager en tant que frère ». En réalité, ce qui détruit le plus Vérité est le non soutien de son père, Subtil ; le vieux Roi n’a rien fait pour punir Royal après les Montagnes et il semble fermer les yeux sur toutes ses vilenies. Vérité en veut à son père. Il pense même que Subtil le sacrifie, le pousse à faire le sale boulot, à débarrasser les Six-Duchés des Pirates Rouges pour qu’un autre, Royal, coiffe la couronne. La peine se sent quand il dit que « il vous reste un autre fils pour porter votre couronne, un fils qui n’est pas défiguré par les cicatrices de l’Art ; un fils libre de se marier comme il lui plait ».


L’Art est un autre mal nécessaire qui ronge Vérité. Sans l’Art, Vérité ne pourrait pas protéger les frontières du royaume et son pays. Mais, l’Art le détruit petit à petit, lui fait perdre sa vigueur physique et sa clarté de l’esprit. Il confesse à Fitz que « ça m’appelle dès que je ne fais rien. C’est pourquoi je dois m’occuper, Fitz. Et à l’excès ».

Fitz assiste à sa décrépitude. Il reconnaît de moins en moins l’homme : « il paraissait à la fois attentif et troublé, épuisé, en réalité, comme un homme qui essaye de toutes ses forces de rester éveillé alors qu’il n’ a qu’une envie : poser la tête sur l’oreiller et fermer les yeux ». Vérité semble avoir perdu une bonne partie de sa force physique, de sa vitalité. Il est comme un fantôme dans les murs de Castelcerf, un homme qui s’épuise dans une tâche qui semble vaine. Vérité n’est plus que l’ombre de l’homme qu’il était, lui qui était avant un homme bien bâti physiquement, robuste et vaillant. Fitz le décrit et en dit que « la belle chemise pendait à ses épaules et ses cheveux fraichement coiffés recelaient autant de gris que de noir. Il y avait aussi des rides autour de ses yeux et de sa bouche que je n’avais jamais remarqués ».


mardi 30 juillet 2024

Fitz aurait-il dû mourir jeune ?

Fitz est un bâtard ; il n’est pas le fils légitime du couple Patience/Chevalerie mais le résultat d’une nuit de passion de Chevalerie. Les choses auraient pu être bien différentes si son grand-père maternel ne l’avait pas donné aux Loinvoyant. D’autres pensent même que Fitz aurait dû être tué…


Un partisan d’une mort rapide de Fitz est bien entendu Royal. Le jeune prince voit en Fitz une humiliation publique pour les Loinvoyant et la possibilité de dangers futurs pour son propre statut. Autrement dit, Royal est jaloux d’un enfant ; selon lui, il serait avisé de simplifier les choses en le tuant : « Mère et moi étions d’avis de mettre l’enfant… à l’écart. Ce n’est que simple bon sens. Il ne nous parait pas utile de compliquer davantage la ligne de succession ».

Des années plus tard, dans un contexte bien différent, un autre personnage viendra appuyer le point de vue de Royal : la Femme Pâle. Cette dernière se prend pour le Prophète Blanc de son époque et, comme le Fou, elle a un certain talent pour utiliser les mots et déployer ses arguments. Quand on écoute la Femme Pâle, une mort de Fitz dans sa jeunesse est presque quelque chose de nécessaire, à la limite d’une prophétie qui se réaliserait. Ainsi, elle dit que « vous n’aimiez pas Royal, je le sais, et il vous le rendait bien ; il sentait au fond de lui l’improbabilité de votre existence, la rareté d’une naissance comme la vôtre dans l’entrelacs des fils du temps, et, instinctivement, il voulait vous éliminer pour permettre au monde de suivre la voie prévue ». Ce n’est pas la première fois ou la dernière fois qu’il est fait cette allusion : la naissance de Fitz a perturbé l’ordre des choses et le tuer aurait pu tout remettre en place. On pourrait parler de Catalyseur, de Fils inattendu. La Femme Pâle a son idée : « si vous étiez mort au bon moment, le trône serait revenu sans heurt à Royal, le temps aidant, il aurait bénéficié de la faveur et des lumières de son père et il aurait fait un grand monarque ». Pour la Femme Pâle, les choses sont claires : tuer Fitz aurait été une nécessité pour le bien du royaume des Six-Duchés. Bien des malheurs auraient pu être évitées, et Royal n’aurait sans doute pas fait souffrir autant les gens du Château et les proches de Fitz dans sa petite vendetta.


D’ailleurs, on retrouve un peu cette idée de mort nécessaire dans la bouche de Virilia. L’élégante et charismatique jeune femme amorce un mouvement séparatiste au sein des Six-Duchés, une envie bien vite étouffée par le pouvoir royal. Avant de perdre tout crédit, Virilia rencontre Fitz et « dit d’une voix claire à sa voisine de table qu’autrefois on noyait les bâtards à la naissance. Les anciennes coutumes d’El l’exigeaient ». Par respect des traditions donc, Fitz aurait dû être tué. Sa mort aurait contenté le dieu El et sa survie illustre bien la décadence morale des Loinvoyant.


D’autres lient la présence de Fitz à la disparition et l’exil de Chevalerie. L’interrogation est inévitable puis que c’est à cause de l’arrivée de Fitz que l’ancien prince a pris la fuite.

Burrich aurait toutes les raisons du monde de s’en prendre gratuitement à Fitz. A cause de son arrivée, il a perdu le meilleur homme (Chevalerie) et la femme qu’il a aimée (Patience) ; il n’a même pas pu les suivre. Pourtant, le maître des écuries a un avis bien plus mesuré (« ce n’est sans doute la faute de personne s’il est né. En tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’un enfant n’est pas coupable d’être bâtard. Non. Chevalerie s’est attiré tout seul sa disgrâce »). L’abdication de Chevalerie est sur toutes les lèvres : il faut dire que l’homme est particulièrement apprécié. D’une certaine façon, certaines personnes accusent Fitz (« les propos des tisseuses résonnèrent dans ma tête. Sans le petit, il serait sur les rangs pour être roi »). La non-présence de Fitz aurait pu donc empêcher la fin de Chevalerie.


Umbre met en garde Fitz. Même si il n’est qu’un enfant et même si il est reconnu par le Roi qui lui offre une éducation et une place au Château, sa vie est en danger, rien ne lui garantit de rester en vie. Il le lui répète souvent. Par exemple, il affirme que « tu es un bâtard, mon garçon. Nous sommes toujours en danger et vulnérables ; nous sommes toujours bons à sacrifier, sauf quand nous représentons une nécessité absolue pour la sécurité des autres ». Umbre tente de faire comprendre à Fitz que, tant qu’il sera utile à Subtil, ce dernier ne tolèrera pas qu’on le tue.

Subtil le lui a dit de façon très claire : rien ne le forçait à recueillir Fitz, à lui offrir une place. Il lui aurait suffi de détourner les yeux. Il aurait même pu changer d’avis et le tuer sans que cela ne soulève la moindre réaction. Le vieux roi fatigué retrouve une forme d’énergie en développant son point de vue : « je ne te donne pas congé. Si j’avais dû le faire, ç’aurait été il y a bien longtemps. Je t’aurais abandonné dans quelque village perdu ; ou j’aurais fait en sorte que tu n’atteignes jamais l’âge d’homme ». Bien entendu, entendre ça de la bouche de son roi n’est pas plaisant mais c’est un rappel à l’ordre utile qui appelle Fitz à une certaine forme de prudence… Le sera-t-il ?

La mort de Chevalerie est aussi une bonne opportunité pour en finir  pour de bon avec cette sous-branche de la famille royale. Umbre en fait la remarque à Fitz (« parce que certains voudront mettre un point final définitif à l’histoire de Chevalerie ; et le meilleur moyen d’y parvenir serait de t’éliminer »).


Prévenu, Fitz se jette dans la gueule du loup. Il fonce tête baissée suivre les cours d’Art de Galen, un homme qui le déteste, un homme qui a osé tenir tête à Subtil quelques instants. Galen déteste Fitz pour ce qu’il est : un bâtard. Il souhaite sa mort presque autant qu’il a aimé Chevalerie. Galen est un fanatique incapable de faire la part des choses. Pire, son influence représente une énorme menace pour Fitz car en tant que maître d’Art, bien peu sont ceux qui peuvent le remettre en cause. Umbre et Burrich disent même qu’ils sont quasiment impuissants tant que les cours ont lieu. Galen ne désire pas seulement la mort de Fitz, il en est même à rêver qu’il ne soit jamais né. Il n’a jamais digéré sa présence qui est pour lui une insulte à Chevalerie. Il éructe : « ton existence seule jette l’opprobre sur le nom de ton père. Par Eda, j’en suis encore à demander comment tu as pu voir le jour ! Qu’un homme comme ton père ait pu déchoir au point de coucher avec une créature et te donner naissance dépasse mon imagination ! ». Par la suite, Galen mettra ses idées en pratique et tentera de faire Fitz se suicider…

dimanche 7 juillet 2024

Pour le peuple

Les Six-Duchés sont en guerre contre les Pirates Rouges. Les rivages sont attaqués, des villages détruits et des habitants tués, ou pire, forgisés. Pour ne rien arranger, les fils du Roi Subtil, les Princes Vérité et Royal se lancent dans une guerre mesquine de pouvoir. Les deux s'affrontent, se livrent sans merci et s'assènent des coups. Et les conséquences se font directement sur le peuple : la sécurité est moins assurée, les ventres moins bien remplis...

Puisque la narration se fait à travers Fitz, on sent et ressent ses émotions, ses sentiments. Mais, il y a d'autres personnages, plus au second plan, qui comptent et qui forment le peuple. Eux aussi souffrent, eux aussi sont parfois des jouets dans les mains du destin.

Fitz est un membre de la famille royale, il fréquente régulièrement le roi. Avec lui, il apprend la responsabilité. Au fur et à mesure des événements, il comprend que le peuple se repose entièrement sur les dirigeants quand les choses vont mal. Il faut un coupable, ou au moins un responsable, et c'est le rôle de la royauté : « quelqu'un – Umbre, peut-être – m'avait dit que les gens tenaient le roi responsable de tout, même des sécheresses et des incendies ». Cela, Fitz l'a appris durement. Il a vu des gens être forgisés, il a vu des villages être détruits. Il a vu un peuple longtemps sans leader lors de la guerre contre les Pirates Rouges. Il a également bénéficié des enseignements de Subtil. Le vieil homme fatigué a fait tout ce qu'il a pu pour que les gens de sa famille aient conscience de leur devoir. Fitz a retenu la leçon car il dit que « les gens des Six-Duchés étaient mon peuple, que c'était dans mon sang de les protéger, de ressentir leurs blessures comme les miennes ». Ces propos font écho à ceux de Subtil lors du massacre de Vasebaie. A ce moment-là, Subtil montre qu'il est un roi qui tient réellement à son peuple, un homme qui partage la douleur des siens. Le roi ne va pas bien, il est épuisé, il dort mal et le Fou le prie de se reposer. Le Fou sous-entend qu'il serait si facile de détourner les yeux en ayant passé le fardeau à un autre ; Subtil s'y oppose (« je souffre, mon fou, parce qu'ils ont souffert. Parce que je suis roi (…) Fou, par le sang qui est en moi, ce sont mes sujets »).

Kettricken vient des Montagnes. Là-bas, les dirigeants se voient comme des Oblats, des gens prêts à tout pour leur peuple, du geste le plus anodin (réparer un toit) au geste le plus fort (mourir pour le peuple). Kettricken redonne de la vitalité à la famille royale et elle leur remet à l'esprit que tous leurs actes devraient être tournés vers la satisfaction des duchéens. Kettricken a également conscience de la situation, elle sait que le royaume est au bord du gouffre, rongé par l'infection des forgisés. Il y a beaucoup de détresse et de colère, deux forces qui peuvent être mal dirigées. Kettricken prend un ton grave, elle met en avant l'importance de la situation et la solennité à avoir quand il est décidé de chasser les forgisés dans les alentours de Castelcerf (« Nous ne partons pas à la chasse. Nous allons récupérer nos morts et nos blessés. Nous allons donner le repos à ceux que les Pirates Rouges nous ont volés »). Si Kettricken est comme ça, c'est grâce à son éducation. On n'a a eu de cesse de lui répéter qu'elle était au service de son peuple, elle met cela en application : « je serais l'Oblat incarné, prête à tous les sacrifices pour le bien de mon pays et de mon peuple ». On peut presque trouver cela naïf. En tout cas, cela réveille quelque chose en Vérité. Le prince était passif, presque perdu dans son usage de l'Art. Il se ruinait la santé pour bien peu de résultats. Kettricken modifie ses habitudes, lui rappelle sa réelle fonction. Vérité prend conscience de ses manquements : « je n'ai manifesté nulle patience pour vos propos sur le rôle de l'Oblat, je n'y voyais que les élucubrations idéalistes d'une enfant. Mais je me trompais. Le terme n'existe pas chez nous, pourtant nous vivions la réalité qu'il recouvre et j'ai appris de mes parents à faire passer les Six-Duchés avant moi ».

Vérité a donc eu besoin d'un rappel, ce n'est pas le seul noble. Dame Grâce aussi est passée par là, même si elle a l'excuse de son inexpérience. La jeune femme ne voyait que les avantages d'être duchesse et avait oublié que le peuple comptait sur elle, encore plus en ces temps troubles. Fitz lui assène un discours plein de passion qui la réveille : « je sentis en elle le désir brûlant de se distinguer, de susciter l'admiration du peuple dont elle était issue (…) Qu'il la considère dorénavant comme quelqu'un qui se préoccupait de sa terre et de son peuple et plus comme un joli petit animal ».

Mais, les bonnes volontés ne suffisent pas. Les Six-Duchés sont en train de perdre la guerre. Subtil est mort, Vérité lancé dans une folle quête, Kettricken a pris la fuite. Royal est au pouvoir et l'homme ne pense qu'à lui. Le peuple est seul(« ce fut une triste époque pour le petit peuple de Cerf abandonné par leur roi, défendu seulement par une troupe réduite et mal ravitaillée, les gens du commun se trouvaient privés de gouvernail sur une mer démontée »). Une femme se dresse alors : Patience. La femme aurait pu être reine si les choses avaient tourné différemment. Elle aurait pu aussi tourné le dos à ses devoirs, elle n'a plus d'obligation. Pourtant, quand tous sont absents, quand la situation est plus que périlleuse, c'est Patience qui prend les choses en main et devient la leader officieuse en Cerf. Elle sacrifie tout ce qu'elle a pour aider les gens, « elle ne porte plus aucun bijou ; ils ont tous été vendus pour payer des navires de patrouille, elle a bradé ses terres familiales pour engager des mercenaires afin de garnir les tours ». Autrement dit, Patience a une attitude d'Oblat.

Cette idée de sacrifice anime également Vérité. On peut penser que sa quête des Anciens est déplacée. On peut penser qu'il aurait mieux fait de rester à Castelcerf pour lutter épée à la main contre les Pirates Rouges (avec le risque de se faire tuer). Quand Fitz et son groupe le retrouvent au fin fond des Montagnes en train de sculpter son dragon d'Art et de pierre, on comprend l'étendue de son sacrifice (« Mais... trop tard pour sauver le peuple des Six-Duchés. Sinon, que ferais-je ici ? Pourquoi aurais-je abandonné mon pays et ma reine pour venir ici ? »). Les propos sont clairs. Vérité a laissé un bon nombre de choses derrière lui. Pire, il nourrit son dragon en se vidant de ses souvenirs et émotions. D'une certaine façon, il se forgise volontairement ; c'est bien la preuve qu'il est prêt à tout pour son peuple.

D'autres ne sont pas enclins à tout cela. Ils n'ont que mépris pour le peuple. Galen et Royal en sont de bons exemples.

Lorsqu'il forme les artiseurs, Galen leur fait comprendre qu'ils sont des gens à part, presque des élus. Ils sont au-dessus, ils valent plus que les autres. Cet état d'esprit contamine les élèves, Fitz compris (« ces simples soldats discutaient chaque possibilité avec un bon sens et une finesse dont Galen ne les aurait jamais crus capables (…) Galen m'avait entraîné à les considérer comme des ferrailleurs ignorants, des tas de muscles sans cervelle »).

Le dégoût de Royal est encore plus flagrant. Il est même difficilement compréhensible pour les autres. Pour Royal, les gens du peuple ne comptent pas car ils n'ont aucun pouvoir. Quand il tente un coup d’État lors du mariage de Kettricken et Vérité, il est prêt à tuer des gens innocents en sachant que leurs morts n'auront aucune conséquence (« à ton avis, qui va se mettre en émoi pour la mort d'un maître d'écurie ? Tu es tellement plein de ton importance de plébéien que tu l'étends à tes serviteurs »). L'insulte est encore plus flagrante lorsqu'il resserre son emprise à Castelcerf en profitant de l'absence de Vérité. Il rappelle à Fitz que ce dernier est un bâtard, que son père s'est souillé en couchant avec une femme banale : « toi qui te donnes le nom de FitzChevalerie Loinvoyant, il te suffit de te gratter un peu pour trouver Personne, le garçon de chenil. Sois heureux que je souffre ta présence au Château au lieu de te renvoyer habiter aux écuries ». Pour Royal, le peuple est une quantité négligeable.

mardi 30 avril 2024

L'histoire de Ronce

A la fin de la Reine solitaire, on comprend qu’il n’est pas bon d’être artiseur puisqu’ils sont tous morts, sauf Fitz. Subtil a perdu la possession de son corps et a servi de réservoir d’énergie, Vérité a succombé à sa dépendance et s’est fondu dans un dragon, les artiseurs formés par Galen ont rencontré Fitz et ont été tués. Mais avant de mourir, ils avaient une vie au service de Royal. Car, les artiseurs formés pour aider Vérité dans la guerre contre les Pirates rouges ont été forcés de prêter allégeance à Royal. L’un d’entre eux est Ronce.


Ronce fait partie de la promotions de gens formés à l’Art par Galen. C’est un homme qui a été profondément marqué par les enseignements, aussi bien physiquement que mentalement. Il faut dire que Galen a été un instructeur cruel qui avait une idée en tête : créer une fidélité des artiseurs, non pas pour Vérité, mais pour Royal. 

Il a donc tenté de briser puis façonner les jeunes gens (« la musculature puissante de Ronce s’était transformée en graisse depuis qu’il avait quitté son métier de charpentier pour artiseur »). Puis, il a méthodiquement séparé les futurs artiseurs du peuple. Il ne leur a pas permis de manger avec les autres habitants du château, il a donné des cours dans un espace éloigné. Galen avait besoin de discrétion pour atteindre son but : « il est probable que Galen lui avait imposé une dévotion inébranlable envers Royal ».


Même si les artiseurs formés sont soumis à Royal, cela ne veut pas dire que l’entente est bonne entre eux. Dans le Poison de la vengeance, ceux qui ont survécu (Ronce et Carrod) au couteau de Fitz semblent se méfier de Guillot, un autre artiseur. Ce dernier semble être le leader du groupe, celui sur lequel Royal se repose. Carrod met en garde Ronce contre sa faiblesse de caractère, il le presse de s’endurcir et sans doute que cela aura un impact sur le futur Ronce, un être cruel et méchant. Carrod reproche à Ronce de trop pleurer et de ne pas prendre d’initiatives : « il cherche à nous imposer ses propres craintes, et il tire sûrement une grande satisfaction d’entendre tes genoux qui claquent. Cache soigneusement ce genre d’inquiétude ».

La vérité est que Guillot semble mépriser Ronce, et Carrod. Selon lui, ils n’ont pas une bonne façon d’appréhender l’Art et ils n’ont rien compris à Fitz. Tout cela les rendait presque inapte à répondre aux demandes du roi Royal. On sent dans sa façon de parler et dans ses mots qu’il a une bien piètre opinion de ses camarades. Ainsi, il dit que « mes compagnons, semble-t-il, qu’une tempête de terreur peut débusquer n’importe qui ; mais naturellement, ils n’ont pas autant que moi l’expérience de ta force de volonté ».


En réalité, les artiseurs ne forment pas un groupe, ils n’ont pas de sentiment d’union ou de communauté. Il n’y a pas d’osmose, simplement de la peur et de l’effroi. Pire, Royal se sert d’eux comme de vulgaires chiffons. Il en dispose, il les punit et il ne connait rien à l’Art. Même si il a lu des manuscrits, Royal ne possède pas l’Art. Il s’en sert simplement pour arriver à ses fins. Et quand il n’y arrive, ça ne peut pas être de sa faute mais celle des autres. Par exemple, il inflige une fois une forte douleur en se servant de Guillot (« liés comme ils l’étaient, Ronce et Guillot devaient ressentir l’écho de ses affres »). Cela n’est pas anodin : pour plaire à Royal et éviter de subir le même sort, Ronce se plongera dans la cruauté gratuite.


Ronce croise à nouveau la route de Fitz à Oeil-de-Lune et dans ses environs. Dans cette zone proche des Montagnes, Ronce arrive dans un univers qu’il ne connait pas et qu’il ne cherche pas à comprendre. Il ne prend pas le temps de cerner les habitants, les pratiques. Il a une mission à accomplir (trouver Fitz) et il s’y emploie. Il crée du ressentiment auprès des soldats royaux en les empêchant d’augmenter leurs revenus (« quant au pot-de-vin payé au contrebandier, il me sera rendu ou vous ne toucherez votre solde qu’une fois la somme remboursée. Je ne suis pas un imbécile »). Il est bien mal vu de la part d’un dirigeant de se mettre à dos ceux qui le servent et assurent sa sécurité.

En plus, Ronce aime la position que lui confère son statut d’artiseur. Il est au-dessus d’une bonne partie de la population, il le sait et il en profite (« j’avais vu la forme de son Art et constaté la façon dont Galen l’avait tordu (…) Il avait envie de pouvoir et il adorait l’existence indolente que lui valait son talent »). Lors d’une conversation avec un Fitz qu’il vient de capturer, Ronce développe sa vision des choses. On sent sa prétention, on perçoit son arrogance : « tu as le même point faible que ton père et le Prétendant : tu es persuadé que l’existence d’un seul de ces paysans vaut la tienne. Fais le moindre ennui et ils le paieront tous de leur sang ».

Le mépris caractérise donc Ronce. Ce n’est pas son seul de trait caractère saillant. Il est aussi cruel lorsqu’il force un soldat réticent à torturer Astérie (« Toi ! Casse-lui un doigt ») ; le soldat hésite et Ronce demande à un autre soldat de le fouetter. Cela est un bon signe de la méchanceté de Ronce. Et, une nouvelle fois, il prend le risque de se mettre à dos ses propres hommes.

Une autre mauvaise décision est prise quand il remet donc en cause l’accord entre les contrebandiers et les soldats. Astérie dit que « Ronce a été envoyé sur place. Il ignorait tout de l’arrangement. Il amenait un vaste corps de soldats avec lui et il a voulu imposer une discipline militaire sur la région ». Des femmes sont violées, des hommes sont battus, des gens sont tués. Les gens des alentours ne supportent pas ça et ils mettront la ville à feu et à sang. Ronce aurait pu éviter tout ça en faisant preuve de finesse.


Toutefois, Ronce est un homme sous influence et qui a peur. Il a peur de décevoir Royal et d’être puni. Il ne doit pas seulement obéir à Royal et respecter l’ordre d’Art imposé par Galen. Il doit faire avec un roi capricieux, colérique qui n’hésite pas à punir cruellement ses propres hommes. Malheureusement pour lui, Ronce subit la haine de Royal lorsque Fitz s’échappe. L’homme est brisé par « une douleur totale, comme si toutes les parties du corps, à l’intérieur et à l’extérieur, étaient immergées dans du feu ».

Dès lors, Ronce n’est plus qu’un outil. On lui confie la mission compliquée de retrouver le groupe de Fitz qui s’enfonce dans les Montagnes pour retrouver Vérité. Royal et Guillot l’utilisent comme un vulgaire pantin afin d’atteindre le Fitz dans l’Art. Quand ils se trompent et attaquent le Fou, le Fou montre à quel point Ronce n’a plus d’individualité (« c’est son nom, bien qu’il s’en souvienne à peine maintenant. Guillot et Royal se sont emparés de lui pour user de lui à leur gré »).




samedi 21 octobre 2023

Petit-Furet dans la légende

Il existe des personnages qui paraissent anodins et qui ont un grand impact sur l’histoire. Il existe des personnages qui accomplissent des choses désirées par le lecteur et qui récoltent des applaudissements. Petit-Furet répond à ces deux critères. Petit-Furet est très brièvement évoqué dans la saga. Fitz le rencontre alors qu’il est en route pour les Montagnes dans la Voie Magique. Il rencontre cet animal qui vient de perdre son compagnon de Vif, qui est animé par la fureur et qui a comme mission de tuer Royal.


Pour les gens du Vif, Royal est une cible légitime puisqu’il en a torturé beaucoup dans sa folle jalousie. Il en a également jeté dans son Cirque du roi pour son amusement, un lieu où bêtes sauvages, forgisés et gens du Vif luttaient. Il n’est donc pas étonnant de voir des gens doués de la magie en vouloir à Royal et souhaiter sa mort. Cette envie est encore plus forte chez un animal qui vient de voir son compagnon mourir, sans doute de la main des soldats du roi. Petit-Furet n’est que colère. C’est ce qui se dégage de lui à un point que cela effraie Fitz : « il avait un esprit minuscule, violemment prédateur, et je percevais une grande colère en lui ». 


Surtout, on a un nouvel aperçu de ce que représente la perte d’un compagnon de Vif. 

Alors qu’il n’était pas lié à lui, Fitz avait été profondément marqué par le double sacrifice de Fouinot : Burrich a brisé le lien entre les deux puis des années plus tard Fouinot a donné sa vie pour sauver Fitz. Cela a laissé une peine immense et continue chez Fitz (« les hommes ne pleurent pas avec l’intensité des chiens. Mais nous pleurons de longues années »).

Martel, un chien, s’est interposé entre des agresseurs envoyés par Royal et Burrich. Il est mort en héros tragique ; rares sont ceux qui savent ce qu’il a fait (Fitz et Burrich) ; Burrich ne lui accorde aucun crédit.

Petit-Furet est donc le premier animal qui survit à son compagnon. On comprend que ce dernier, dans un dernier souffle, lui a transmis un désir de vengeance qui a imprégné le furet : « le furet me paraissait un petit être bien seul, et entrer en contact avec son esprit était comme voir ce qui restait d’un animal coupé en deux. La souffrance vidait sa tête de tout sauf de son but ». D’ailleurs, l’aspect solitude est à nouveau présent ; quand on perd un compagnon de Vif, on perd pas qu’un proche, on perd aussi un certain lien au monde, une certaine sensibilité au monde.


Pour Petit-Furet, la rencontre avec Fitz est une bénédiction. Il l’avertit d’un danger, d’un piège : Royal n’est pas là. Surtout, il trouve en Fitz un petit havre de repos, un moment de réconfort (« Chaud. Ses petites pattes griffues étaient gelées contre ma peau »). Il a aussi la satisfaction d’apporter une sorte de réconfort à Fitz (« savoir que je n’étais pas le seul ennemi de Royal me réchauffait le coeur »).


Finalement, Petit-Furet atteint son but. Il est celui qui tue Royal. On lit que la mort a été brutale, preuve de la colère qui était présente. Il n’a pas offert à Royal une mort paisible ou douce. Il s’est acharné sur lui comme Royal s’est acharné sur les gens du Vif. La description est assez explicite : « la sauvage créature qui le déchiqueta dans son lit une nuit laissa des traces sanglantes non seulement sur les draps mais dans toute la chambre, comme si son l’acte rendue folle d’exultation ».


Merci Petit-Furet.