Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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lundi 6 janvier 2025

Qui est Ambre ?

Le Fou est devenu Ambre. Oui, l’ancien bouffon du roi Subtil a vogué vers le sud, s’est retrouvé à Terrilville et est devenu Ambre, une femme, une fabricante de bijoux. Etrangère dans cette ville, Ambre assiste à sa transformation. Elle cherche des gens qui pourraient l’aider à mettre les changements auxquels elle croit ; elle cherche un individu à neuf doigts. Si elle ne retrouve que vers la fin de l’aventure ce garçon (Hiémain), elle ne reste pas inactive et entre en contact avec bon nombre de personnes.


Comme dans l’assassin royal, Ambre cherche à changer la route empruntée par le monde. Elle sait que c’est une décision compliquée, qu’elle fait face à un énorme défi. Elle sait qu’il est très compliqué de contrarier la marche des choses. Pour autant, forte de son expérience, Ambre ne baisse pas les bras (« il ne faut pas confondre coïncidence et destin, je suis toute prête à me dresser contre le hasard, mais les rares fois où j’ai voulu résister au destin, j’ai perdu, et rudement »). Ambre a tenté d’influencer les choses, elle n’a pas pu. Par exemple, elle a voulu garder un Loinvoyant crédible sur le trône, le destin a tout fait pour ce que ce soit un Loinvoyant drogué et colérique :  Royal. Chevalerie est mort, Vérité a disparu, Auguste est devenu débile et Subtil est mort ; les uns après les autres, tous les héritiers potentiels ont été rayés de la liste.

Il en a aussi payé les conséquences en étant battu, maltraité. Beaucoup baisseraient la tête et renonceraient ; ce n’est pas le cas de Ambre (le Fou), même si elle a baissé les bras en étant à Jhaampe avant le retour de Fitz. Ambre affirme à Althéa que « beaucoup, naturellement, pestent en rageant contre l’habit que le destin leur a tissé, mais cela ne les empêche pas de le ramasser et de l’endosser, et la plupart le portent jusqu’à la fin de leurs jours ». Mais, Ambre n’est pas de ce bois-là, elle n’est pas ce genre d’individu à renoncer.


Ambre est déterminée. Elle est prête à beaucoup de choses pour atteindre ses objectifs. En outre, quand elle s’attache à quelqu’un, elle est encline à beaucoup de sacrifices pour aider cette personne. On en a la démonstration avec la vivenef Parangon. Malgré tout ce que hurle la société de Terrilville qui ne voit en Ambre qu’une étrangère ne comprenant pas les coutumes de la ville, Ambre se rapproche de la folle Parangon et veut la tirer de sa tragique situation. Alors que tout le monde veut abandonner Parangon, Ambre se lie d’amitié avec le bateau magique. Ambre est la seule à vouloir lui offrir un futur : « c’est pourquoi, pour l’amour de l’enfant qui tempête et profère des menaces, enfermé dans la carcasse de bois d’un navire, je vais t’acheter et te protéger, du moins autant que le destin me le permettra ». On peut penser qu’Ambre a pris en pitié Parangon. Elle sait aussi que c’est un choix potentiellement compliqué tant l’histoire de Parangon est sanglante.


Ce qui se passe à Terrilville permet aussi à Ambre de réfléchir sur la vie et l’humanité. Elle voit tant de choses inédites !

Ambre semble fascinée par les dragons. Si elle en a vu lorsque Vérité a réveillé les dragons d’Art et de pierre, elle est toujours à la recherche d’informations qui les mentionnent, de témoignages. Certains sont sceptiques, Ambre, elle, y croit clairement. Elle dit clairement que « je crois qu’il y a dans le coeur des hommes une place créée pour l’émerveillement, une place endormie qui attend de s’épanouir ». Cela évoque presque une sorte de beauté.

Mais, à cette grâce des vivenefs et des dragons s’oppose une laideur répandue : l’esclavage. Bien qu’interdite, cette pratique est commune à Terrilville. Des gens sont achetés, vendus et marqués, leurs vies ne leur appartiennent plus. Certains ferment les yeux sur ce qui se passe, en se disant que comme cela est interdit cela ne peut exister.

Ambre passe du temps avec les esclaves qui, comme elle, sont exclus de la société, mis de côté. Ambre déplore le fatalisme quant à l’esclavage. Elle regrette aussi que certains mesurent la valeur d’une vie à la valeur de ce qu’elle rapporte ou coûte : « si une vie peut être évaluée en argent, alors sa valeur peut baisser, sou par sou, jusqu’à ce qu’elle soit nulle. Quand une vieille femme vaut moins que la nourriture qu’elle mange…eh bien ».

On retrouve cette idée lorsqu’elle parle à Brashen de la nécessité de se dresser face au mal, aux mauvaises choses. Tenter d’agir bien ne suffit pas, se rendre compte que les choses vont mal n’est pas suffisant. Pour Ambre, si on veut améliorer les choses, il faut agir. On sent sa passion quand elle fait une sorte de leçon à Brashen (« la moitié du mal en ce monde s’accomplit sans que les honnêtes gens interviennent ; ils ne font rien de mal. Il ne suffit pas de s’abstenir de faire le mal, Trell. On doit s’efforcer de faire le bien, même quand on ne croit pas au succès »). Si Ambre en parle avec tant d’emphase, c’est qu’elle l’a fait par le passé : elle s’est dressée contre la méchanceté de Royal vis-à-vis de son père.


On se rend compte que Ambre se réfère beaucoup à son passé. Il faut dire qu’elle a vécu des moments assez marquants, notamment avec Fitz dont elle est tombée amoureuse. Pourtant, Ambre a dû renoncer plusieurs fois à Fitz : elle l’a vu tomber amoureux de Molly, elle l’a abandonné lors de la prise de pouvoir de Royal, elle a vu Astérie tourner autour de Fitz et coucher avec lui, elle a vu Fitz ne pas vouloir s’impliquer sentimentalement avec elle car il est convaincu que Ambre est un homme… Dans tous les cas, Ambre a dû se mettre de côté tout en continuant à aimer Fitz : « plus dur encore, il faut admettre que l’autre a des besoins que tu ne peux pas satisfaire, et que tu as des tâches qui retiendront loin de lui. Le prix, c’est la solitude, et la nostalgie, et le doute ». On sent bien là de la douleur, de la jalousie. Ambre n’a pas quitté Fitz par gaieté de coeur. Elle l’a fait en sachant qu’elle avait une mission à mener et que cela devait être sa priorité. Quitte à laisser derrière elle l’amour de sa vie…


Dans les Aventuriers de la mer, Ambre continue d’être mystérieuse. Si elle se livre un peu plus, elle reste néanmoins dans l’ombre en ce qui concerne son histoire, son passé. Elle est convaincue que c’est la seule façon pour elle d’être en sécurité (« mes secrets sont ma cuirasse. Sans eux, je suis très vulnérable à toutes sortes de blessures. Même aux blessures infligées involontairement »). Car, Ambre pense qu’elle doit changer le monde et elle sait que ce n’est pas un but qui plait à tout le monde. Ses propres professeurs ne croient pas en elle et tentent de la détruire alors que beaucoup voient Ambre (ou le Fou) comme une empêcheuse de tourner en rond. Ambre se doute aussi de l’image qu’elle renvoie, qu’on met en doute sa santé mentale. Elle sait qu’ « on m’a traitée de folle aussi souvent que de prophète. J’ai toujours su que j’avais des choses à accomplir pour le monde, des choses que personne d’autre ne pourrait accomplir ».

samedi 14 décembre 2024

Ronica versus Rache, l'hypocrisie de l'esclavage

Officiellement, Terrilville a interdit l’esclavage. Cela n’empêche pas que des esclaves soient vendus ou possédés à la vue de tous. Dans une ville habituée à commercer tout et n’importe quoi, l’idée de vendre des hommes, des femmes et des enfants est trop tentante pour les Marchands. 

Dans la saga des Aventuriers de la Mer, on suit principalement la famille Vestrit. Cela nous permet d’en apprendre plus sur une esclave en particulier : Rache. Cette dernière est un cas intéressant car elle illustre bien toute l’hypocrisie terrilvillienne et des Vestrit qui peuvent condamner l’esclavage et continuer à bénéficier de ses fruits. C’est aussi l’opportunité de voir une époque en changement alors que le trouble gagne Terrilville.


Pour Ronica Vestrit, au début de l’aventure, l’esclavage n’est pas une mauvaise chose. Elle n’a pas honte d’employer une personne qui ne possède pas sa liberté et qui a été achetée. On trouve même une dureté envers Rache, elle ne montre aucune compassion pour la jeune femme alors qu’elle commet des petites erreurs dans son service. Ronica veut que les choses soient faites à sa manière et ne tolère pas les écarts : « on eut dit que cette femme était incapable de faire les choses correctement. Ronica aurait dû la renvoyer à Davad Restart, mais cette idée lui faisait horreur car la femme était jeune et intelligente. Elle ne méritait assurément pas de finir esclave ». Ronica est donc triste que Rache soit esclave, ce qui ne l’empêche pas de recourir à ses services. Il semble même que Ronica pense qu’elle accorde une faveur en l’embauchant chez les Vestrit. Ronica se convainc elle-même que le sort de Rache pourrait être pire ; Rache devrait montrer plus de gratitude en travaillant chez les Vestrit. La façon de penser de Ronica est assez claire quand on lit que « si Rache était incapable d’accepter de vivre confortablement dans une maison bien installée (…) il faudrait qu’elle retourne chez Davad, pour finir aux enchères et voir ce que le sort lui réservait ». Il ne fait pas de doutes que Ronica sait que l’esclavage est une mauvaise pratique ; mais, elle est prête à punir une femme qui ne répond pas totalement à ses demandes.


Ronica possède donc une esclave bien que cela soit interdit. Avoir un esclave n’est même pas un tabou. Tout le monde en a, Marchands historiques comme les Nouveaux Marchands. Rache dit que « tout Nouveau Marchand arrivé dans votre ville a amené au moins dix esclaves avec lui. Nourrices, cuisinières, valets pour la maison et journaliers pour les champs et les vergers ». Ce qui est plus troublant est que Ronica ne les voit pas. Est-ce pour elle une façon de se dissimuler cette pratique horrible ? Ou a-t-elle été conditionnée à les ignorer ?

Même Keffria doit lui rappeler que les Vestrit ont goûté à l’esclavage : « mais nous avons pourtant une esclave ici même : Rache, que Davad t’a envoyée, quand papa était à l’agonie ». Ronica se tire sans doute une forme de satisfaction en se disant qu’elle n’a pas acheté directement d’esclaves.


Ronica pense que Rache est bien traitée chez les Vestrit. Bien entendu, elle néglige le fait que Rache n’a même pas la liberté de décider de faire ce qu’elle veut. Elle appartient à quelqu’un, elle ne peut pas faire ce qu’elle veut de sa vie. Pire, en étant proche de Davad Restart, Ronica force Rache à voir la personne qu’elle déteste le plus (« seule une visite de Davad Restart allumait dans le regard de Rache cette haine sourde.  L’esclave tenait le Marchand pour responsable de la mort de son fils à bord du transport d’esclaves dont il était propriétaire »). La tragédie de Rache a donc commencé avant de servir les Vestrit.

Rache ne peut même pas aller à Chalcède pour retrouver hypothétiquement son mari (elle ne sait pas si il est vivant ou mort). Elle est marquée comme esclave, son visage en porte les traces. Ce n’est pas simplement une blessure physique, c’est aussi une limitation de ses futurs mouvements et le fait que, quoi qu’il arrive, elle restera pour les autres une esclave. Elle s’en ouvre à Ronica : « Mais si j’allais en Chalcède avec cette marque sur ma figure, on aurait tôt fait de me reprendre comme esclave fugitive. Je redeviendrais une chose ».

La mort de Davad Restart contente évidemment Rache. Il est bon de voir celui qui a été à l’origine de tous ses malheurs voir mort. C’est une douce revanche pour elle et cela lui suffit, elle n’a pas besoin d’en savoir plus (« je me moque complètement de la mémoire de Davad Restart. Qu’importe qu’il ait été un traître quand je sais, moi, qu’il était un assassin ? »). Car, en étant un principal instigateur du commerce d’esclaves, Davad Restart a, comme on l’a appris, contribué à la mort du fils de Rache. Cela n’a pas été une mort digne, loin delà. Le fils est mort agonisant, sans aucun soin. Pire, sa dépouille a été traitée sans aucun respect : « quand des matelots sont descendus enlever son petit, en même temps que son voisin de chaîne, ils ont traîné son corps par terre comme s’il s’agissait d’un sac de farine. Elle savait qu’ils allaient le jeter aux serpents qui suivaient le bateau. Et ça l’a rendue folle ». Rache n’a donc même pas pu dire adieu à son fils qui a servi de viande et de nourriture aux serpents.


Ceci étant dit, Ronica a su évoluer. De la même façon qu’elle a évolué dans sa façon de traiter sa fille Keffria, elle a changé dans son rapport avec Rache. Elle s’interroge sur le fait d’avoir une esclave à demeure, de ce que cela renvoie comme image : « qu’enseignait à Malta la simple présence de Rache dans la maison ? Que l’esclavage était admissible. Etait-ce une préfiguration de l’avenir ? Quelle leçon Malta pouvait elle en tirer sur la place de la femme dans la future société de Terrilville ? ». Certes, ce n’est pas le sort de Rache en tant que tel qui préoccupe Ronica. On pourrait donc presque la croire insensible. Ce serait être injuste avec elle de penser ça car Ronica montre qu’elle est preuve de faire preuve de compassion et d’empathie en entendant l’histoire de Rache. Cela bouleverse même la façon qu’elle a de voir Davad, cet arriviste opportuniste. Ronica finit par saisir tout le mal causé par l’esclavage : « je ne croyais pas Davad capable d’écouter une histoire comme celle de Rache et de poursuivre néanmoins une activité responsable de tant de malheur. Et pourtant, il continue. Et il presse avec opiniâtreté les gens qu’il connait de voter la législation de son commerce à Terrilville ».


Terrilville vit une époque trouble. La dragonne, Tintaglia, fait son retour. Chalcède menace la cité alors que le Gouverneur noue des alliances étranges. Des nuits d’émeutes secouent la ville après la disparition du Gouverneur. Alors qu’elles discutent du sort de la future ville, Rache regrette l’aveuglement de Ronica qui ne prend pas en compte les esclaves (« réfléchissez, Ronica. Vous ne nous voyez vraiment pas, alors que nous sommes là ? »). 

On comprend alors que Rache a effectué un travail sur elle-même. Si tout la définit comme esclave, elle refuse de se limiter par ça. Elle tente, comme, tant d’autres de redéfinir son identité : elle n’est pas une esclave honteuse, elle est une fière Tatouée. Sa passion est perceptible quand elle parle (« ne nous appelez pas esclaves. Esclaves, c’est ainsi qu’ils nous nomment pour chercher à faire de nous ce que n’étions pas. Entre nous, nous nous appelons les Tatoués. Cela exprime qu’ils ont marqué notre visage, mais que notre âme ne leur appartient pas »). Dès lors, Rache déroule son argumentaire et conclut que les esclaves veulent prendre part au futur de Terrilville : « pour le meilleur ou pour le pire, Ronica, nous sommes ici, et nous y resterons. Terrilville doit le reconnaître. Nous ne pouvons pas continuer à vivre en marge comme des réprouvés ». La prise en compte des esclaves sera un des changements les plus importants que connaîtra Terrilville.


lundi 5 septembre 2022

Davad Restart : ambition, rejet et chute

Des pirates, des Marchands, des esclaves...des hommes et des femmes cherchent à prendre en main leur destin et renverser le cours des choses. Certains n'y arrivent pas, certains stagnent, quelques uns chutent. Les motivations sont diverses ; Davad Restart, lui, a clairement les siennes : il veut retrouver son prestige, sa place dans le rang des familles des Marchands et pour cela il est prêt à tout. Quand commence la saga, on sent tout de suite que c'est une période de changement pour la ville de Terrilville. Ville qui ne repose que sur le commerce, la ville est prise en étau avec les guerres et les pirates qui se développent de plus en plus. Il faut trouver de nouvelles sources de revenus, de nouveaux produits à échanger. Les animaux, les produits tirés des légendaires terres des Anciens, très rares, et autres choses ne suffisent plus. Dès lors, une sorte de commerce émerge : celui des hommes. Autrement dit, certains Marchands sont prêts à se lancer dans la traite des êtres humains pour quelques profits (« quelques unes des anciennes familles s'étaient mises elles-mêmes à contourner la loi sur l'esclavage – des Marchands comme Davad Restart »). Il serait injuste de dire que Davad se lance dans l'esclavage juste pour le plaisir d’avilir les personnes : pour lui, c'est une façon d'accumuler des richesses. Et surtout, c'est un pari sur l'avenir, il sent que les choses changent et il est prêt à tout pour se faire une bonne place, quitte à se lancer dans un commerce immoral. Il va même plus loin lorsqu'il se justifie devant Ronica Vestrit : les Marchands n'ont pas le choix ; le monde a changé et il les laissera sur place si ils n'évoluent pas. Il affirme ainsi que « les jours des Premiers Marchands touchent à leur fin ; les guerres et les pirates nous ont fait trop de mal. Et, maintenant que ces guerres sont pour la plupart achevées, ces Marchands arrivent et se mettent à grouiller sur nous comme des puces sur un lapin à l'agonie. Ils vont nous saigner à blanc ». Autrement dit, Davad est lancée dans une lutte à mort et il ne sera pas étonnant de le voir faire des choix désespérés. Il a également conscience que des nouveaux acteurs (les Nouveaux Marchands) émergent.

Lors d'une assemblée de Marchands, alors que les rumeurs grouillent sur son compte, Davad a le courage d'affirmer clairement sa position. C'est une attitude risquée dans cette société assez conservatrice (ils tiennent à leurs traditions, à leur Charte, etc). Il se met clairement en porte-à-faux : « nous devons travailler main dans la main avec les les Nouveaux Marchands, leur donner, non pas tout mais assez pour les satisfaire, les intégrer à notre communauté ». Davad ne fait rien pour avoir une bonne réputation auprès des Premiers Marchands, son propre groupe social. Il est tellement focalisé sur sa propre réussite qu'il brise tous les codes et tous les tabous. Il est même à prendre une vivenef comme le rapporte Ambre à Parangon : « il circule depuis des mois chez les Nouveaux Marchands une rumeur selon laquelle tu serais à vendre, et Davad joue les intermédiaires dans l'affaire ». Davad Restart est prêt à tout, même à profiter de la gentillesse et des bonnes manières des derniers qui lui tendent la main : la famille Vestrit. Il essaie d'apitoyer Ronica pour qu'elle lui ouvre son réseau. En effet, la famille Vestrit a des liens forts avec les familles des Marchands du Désert des Pluies, notamment les Khuprus. Davad voit là une opportunité à saisir. Il supplie, il met en place une stratégie pathétique. Il implore qu' « étant donné qu'Ephron est mort et que le père d'Althéa est en mer, je pensais que vous pourriez me présenter comme un vieil ami qui tient lieu de... enfin qui serait une sorte de protecteur en l'absence des hommes de la famille ». Ce sont des propos presque insultants de la part de cet homme puisque, proche des Vestrit, il devrait savoir de quoi les femmes sont capables. Tout le monde a conscience que Davad joue un jeu trouble, que son nom ne vaut plus grand-chose. Il est presque un paria, rejeté par les autres Marchands. Jani Khuprus résume la situation : « je m'étonne que vous tolériez sa présence. L'autre jour, j'ai entendu qu'on le surnommait le Marchand Félon. Il a beau nier, tout le monde sait qu'il a été l'intermédiaire des Nouveaux Marchands dans nombre de leurs affaires sordides ».

Davad Restart est un homme marqué, traumatisé par son passé. Comme tant d'autres hommes et femmes de Terrilville, il a vu sa femme être brisée par la dureté de la vie dans ces régions. Quand Ronica dit que « si j'ai bonne mémoire, votre Drill a été enceinte trois fois, et pourtant vous n'avez eu que deux enfants », la remarque peut paraître dure. Elle l'est sans aucun doute mais elle montre aussi une empathie, une douleur partagée avec lui. Pire, plus tard, la Pesta sanguine frappera et ravagera les familles. Davad perdra tout : sa femme et ses enfants. Là encore, les morts seront partagés dans les familles, la douleur sera l'apanage de tous. Si on en croit Keffria (« j'ai entendu Davad Restart maudire les Marchands du Désert des Pluies, en disant qu'ils avaient réveillé la maladie en creusant dans leurs villes »), on peut comprendre que Davad est un homme acculé, qui n'a plus rien à perdre et presque en quête d'une revanche.

Davad passe beaucoup de temps avec les Vestrit, ce sont presque les seuls Premiers Marchands qui tolèrent sa présence. Ils savent que c'est un homme qui a souffert, un homme souvent maladroit dans ses propos et sa manière d'être. Ronica est choquée d'apprendre que Davad a acheté des esclaves mais elle n'arrive pas à lui en vouloir, à le condamner pleinement. Elle lui trouve des excuses (à propos de Rache, une servante, Ronica dit qu' « elle m'a raconté son voyage jusque chez nous. Son enfant n'y a pas survécu. Pourtant, je ne pense pas que Davad Restart soit un monstre de cruauté, du moins de propos délibéré »). Si elle ferme plus ou moins les yeux sur l'esclavage (elle en fera de même avec Kyle Havre), Ronica est bien plus attachée au respect de l'histoire des Marchands. Elle est scandalisée lors que Davad propose d'aller voir le Gouverneur (le dirigeant légitime de Terrilville et d'autres villes à ce stade du récit) pour négocier la Charte. Selon Ronica, Davad est à deux doigts de bafouer tout ce qu'il est et ce qu'il fait le prive presque de toute dignité. En tout cas, ses mots sont durs et clairs : « on ne rachète pas une promesse ! Parfois, je crois que Davad n'ait oublié son propre statut. Il passe beaucoup trop de temps en compagnie des Nouveaux Marchands et prend trop souvent leur défense ».

Si Ronica est mesurée, Malta et Althéa Vestrit le sont beaucoup moins. Les deux femmes ont un caractère emporté et voir ce que fait Davad ne va pas les changer.

Malta n'a que du mépris pour Davad (« elle connaissait Davad Restart depuis des années, et savait qu'il s’aplatissait facilement quand sa grand-mère s'adressait à lui d'un ton cassant »). Rien ne va s'arranger quand Davad va bouleverser, bien maladroitement, sa volonté de s'intégrer dans la société de Terrilville. Davad se comporte comme un oncle protecteur, il parle à Malta comme une gamine, une petite chose apeurée.

Althéa partage le même constat de dégoût envers Davad. Pour la jeune femme, il est un traître, un homme méprisable prêt à tout. Dans son classement, Davad est bien bas, « il était même pire qu'eux puisque qu'il les soutenait au détriment de sa propre classe. Faisant fi du jugement des autres Marchands, il parlait en faveur des nouveaux venus aux réunions (…) elle était bien forcée de constater que non seulement il employait des esclaves sur ses propriétés mais qu'il en faisait trafic ». Mais, encore une fois, c'est le fait de renier les traditions et les coutumes qui va dégoûter pour de bon Althéa. Quand elle apprend que Davad est bel et bien impliquée dans le rachat de Parangon, elle n'en peut plus. Son comportement est inacceptable, d'autant plus que la jeune femme sait ce que cela fait d'être privé d'une vivenef. Elle est trahie, elle a mal, surtout que Davad était un proche, presque un oncle : « Althéa avait quitté la pièce, écœurée (…) il avait trahi son peuple. Sous le dégoût, la blessure était cuisante (…) Davad qui l'avait vue grandir, qui lui avait fait porter des fleurs le jour de son seizième anniversaire. Davad le traître ». Voilà le qualificatif qu'on garde de Davad. Un traître. Un homme prêt à tout pour se remettre en course, quitte à pratiquer les pires choses.

Car, Davad pue l'ambition. Il est prêt à marchander la vie d'une jeune fille (Malta) pour regagner sa place. Quand le gouverneur s'annonce à Terrilville, il est prêt à vendre Malta aux désirs charnels et amoureux du Gouverneur. Elle n'est qu'un objet dans sa quête de rédemption. Davad est aveuglé par ses rêves de revanche et de grandeur, il a perdu toute lucidité d'esprit. Ce qu'on lit dans le carrosse qui le mène au bal de bienvenue est clair : « le voilà lui, qui se rendait au bal d'été comme tous les ans depuis si longtemps, mais cette fois il n'était pas seul (…) en face de lui dans la voiture était assis le Gouverneur de Jamaillia (…) il leur présenterait toute la société de Terrilville. Oui. Il allait leur en montrer à tous. Comme il aurait aimé que son épouse bien aimée assistât à son triomphe ». La dernière phrase est importante : encore une fois, Davad est hanté par son passé . C'est un homme que la mort de sa femme a brisé. Malta n'est alors qu’un pion. Elle est là, avec sa beauté et son charme provincial, pour séduire le Gouverneur (« Davad avait l'intention de présenter au Gouverneur sa future épouse. Il était réellement persuadé que le jeune homme s'éprendrait de Malta »). Malheureusement, pris dans ses manigances, Davad n'a pas senti le vent tourner. A Terrilville, la révolte éclate et Davad se fait assassiner.

dimanche 31 octobre 2021

Ambre, rien qu'une étrangère ?

Le Fou a atteint son objectif : il a permis à Vérité et au groupe de Kettricken de réveiller les dragons de pierre. Ceux-ci ont enrayé la progression des Pirates Rouges et vont permettre à un Loinvoyant de rester sur le trône des Six-Duchés. Sa mission accomplie, le Fou s’en va. On le retrouve alors dans les Aventuriers de la Mer, sous le nom d’Ambre, en tant que femme, ce qui sans doute ferait bien plaisir à Astérie.

Dès ses premières apparitions, on sent que Ambre a été fortement marquée par ce qu’elle a vécu dans les Six-Duchés. Elle a vu des hommes et des femmes donner leurs vies pour écrire leur histoire, elle en a vu d’autres baisser les bras et se laisser porter par les événements. Ambre est à la recherche d’un individu particulier et elle pense que c’est Althéa. Elle a repéré la jeune femme Vestrit, dépossédée de son héritage légitime, et qui pourtant continue de se battre : «  beaucoup, naturellement, pestent et ragent contre l’habit que le destin leur a tissé, mais cela ne les empêche pas de le ramasser et de l’endosser, et la plupart le portent jusqu’à la fin de leurs jours. Vous… vous préférez marcher nue à la rencontre de la tempête ». Elle a la même réflexion quand elle finit par rencontrer Hiémain, cette personne à neuf doigts qu’elle recherche tant (« je ne connais pas Hiémain. Mais je sais une chose : quand les circonstances s’y prêtent, les gens qui ne semblent pas y être destinés accomplissent des choses extraordinaires »). Comment ne pas y voir une référence à Fitz, ce bâtard que l’histoire a voulu écraser et qui pourtant a contrarié son destin ?

Mais, Ambre a beau bien parler, a beau rencontrer des gens de Terrilville, elle reste une étrangère dans une société aux règles strictes. Les Marchands protègent leurs avantages, ils tentent de maintenir leurs traditions dans un monde qui change : certains d’entre eux se vendent pour des pièces, le Gouverneur remet en cause la charte d’origine. Dès lors, malgré qu’elle soit commerçante, comment se faire une place ? Ambre est trop différente pour s’intégrer. Elle le sait d’ailleurs et le dit clairement à la vivenef Parangon : « je pourrai vivre aussi longtemps que je le veux dans cette cité, y exercer mon métier le plus honnêtement du monde possible, je resterai toujours une nouvelle venue. Les immigrants ne sont pas les bienvenus à Terrilville, et la solitude me pèse ». Là encore, c’est la conséquence directe de son périple dans les Montagnes : elle a été si proche de Fitz, d’Oeil-de-Nuit et des autres !
Althéa remarque la grande finesse et l’intelligence d’Ambre. Mais, elle a toujours en tête la pensée qu’Ambre n’est pas de chez elle. Quoique Ambre puisse faire, elle ne sera jamais considérée comme faisant partie de Terrilville. C’est pourtant une époque de violence où la cité est menacée, et même les vivenefs comme Ophélie. Là où des Marchands tergiversent, Ambre est claire, il faut agir. Althéa ne peut que remarquer l’attitude d’Ambre, elle « se sentit soudain confirmée dans se craintes. C’était la réaction qu’elle avait espéré de sa mère. Chose curieuse : c’était une nouvelle venue, non un Marchand de Terrilville qui avait immédiatement saisi toute l’importante des nouvelles qu’elle apportait. »
La curiosité d’Ambre dérange Althéa. Ambre, comme le Fou, a toujours aimé creuser sous la surface, en savoir plus sur les gens et les terres visitées. Quand elle veut en savoir plus sur les activités des Marchands, le commerce des biens trouvés des Anciens, Althéa lui répond franchement et fraîchement que « ce sont les affaires des Marchands de Terrilville. On n’en parle pas avec des étrangers ». Notons aussi qu’Ambre est sceptique ; quand elle débarque à Terrilville, c’est avec des préjugés (« jusqu’à ce que je ‘en voie une, que je l’entende parler, je croyais que c’était une fable délirante inventée pour rehausser le prestige des Marchands de Terrilville »).

Ambre se tourne alors vers une catégorie de gens invisibles : les esclaves. Dans l’assassin royal, elle avait déjà exprimé tout le mépris qu’elle exprimait pour l’esclavage. Cette pratique, soi-disant interdite, est pratiquée au grand jour à Terrilville. Une bonne part de l’économie de la cité repose dessus : ils travaillent au port, dans les champs, ils servent dans les maisons, etc. Même Althéa qui a vu son lot de saleté ne parvient pas à bien saisir l’ignominie de l’esclavage, elle ne comprend pas : « tu vois ce qui se passe et pourtant tu ne vois rien. Les esclaves ne sont pas des femmes, Althéa (…) elles sont de la marchandise, des objets, des biens (…) Si une vie peut être évaluée en argent, alors sa valeur peut baisser, sou par sou, jusqu’à ce qu’elle soit nulle. Quand une vieille femme vaut moins que la nourriture qu’elle mange... » 
Il semblerait presque que l’inclination d’Ambre pour les esclaves soit un mystère pour d’autres femmes Vestrit. Par exemple, Ronica ne saisit pas pourquoi Ambre a aidé les esclaves, leur a appris à se coordonner, sans gain apparent (« Ambre a fait tout ça ? Ambre la fabricante de perles ? Pourquoi ? ») Rache, une servante de la famille Vestrit, pense que c’est une affaire personnelle et elle n’a sans doute pas tort (« elle porte un anneau de liberté à l’oreille (…) elle a fini par dire que c’était un cadeau de son unique amour »). Cela fait référence à un cadeau fait par Fitz au Fou.
Pour autant, encore une fois, Ambre a clairement exprimé ses objectifs. C’est Rache qui nous les rapporte : « je suis un prophète, j’ai été envoyée pour sauver le monde ».

Loin des Six-Duchés et de Fitz, Ambre s’ouvre un peu plus. Elle aime le bâtard Loinvoyant, elle le répète, y fait de nombreuses allusions. Elle a bien compris que c’était un amour sens unique, que Fitz est convaincu que le Fou est un homme et que cela représentera toujours un obstacle entre eux (« pour aimer ainsi, il faut admettre que la vie de l’autre a autant d’importance que la tienne. Plus dur encore, il faut admettre que l’autre a des besoins que tu ne peux pas satisfaire »). On sent la détresse, toute la peine d’Ambre. Cela a sans doute contribué au fait qu’il ait besoin de protéger. Il faut aussi préciser que, jeune, trop s’ouvrir lui a causé du tort : dans son pays natal, il a été moqué, brimé quand il s’est clairement exprimé sur son rôle de prophète. Dès lors, il n’est pas étonnant de lire que « mes secrets sont ma cuirasse. Sans eux, je suis très vulnérable à toutes sortes de blessures ».

mercredi 7 juillet 2021

Les Aventuriers de la Mer : l'esclavage

On pourra retenir des Aventuriers de la Mer les aventures de la famille Vestrit ou le retour des Dragons, on pourra aussi mettre en avant les destinées individuelles (Hiémain, Malta, Kennit). Et puis, il y a des thématiques qui ont l’air d’être secondaires et qui finalement prennent une place importante. L’une d’entre elles est la question de l’esclavage. Simple pratique commerciale au début du texte, plus ou moins tolérée, elle gagne en importance quand la famille Vestrit décide de s’y intéresser. On assiste alors à des gens qui cherchent des prétextes pour le justifier mais aussi à des pratiques plus que douteuses : les esclaves sont marquées et abusées. Mais Terrilville et Jamaillia sont en proie au changement, et les esclaves aussi.

Dès le début du récit, on comprend très vite que l’hypocrisie règne sur la question de l’esclavage. Les romans de l’assassin royal nous avaient déjà appris que tout pouvait s’acheter à Terrilville, on se rend compte que c’est aussi le cas pour les hommes et les femmes. Seulement, le terme « esclave » est mal et il faut le camoufler : « mais les esclaves faisaient plus que passer désormais : de plus en plus de champs et de vergers en employaient. Naturellement, les propriétaires terriens les appelaient serviteurs sous contrat (…) en façade, il était illégal à Terrilville de posséder des esclaves, sinon comme marchandise de passage ». L’esclavage n’est donc pas combattu ou banni, il est toléré. Surtout qu’il représente une manne financière importante dans une époque compliquée.

A ce titre, il est intéressant de voir la façon dont les habitants de la ville considèrent les esclaves. Deux exemples sont assez éclairants et montrent à quel point la culture locale favorise l’esclavage. C’est Ronica qui cherche des excuses pour ne pas aider un jeune esclave maltraité en pleine rue (« la première fois que Ronica avait vu un Nouveau Marchand frapper un de ses serviteurs au visage en plein marché, elle était restée choquée, non pas à cause du geste de l’homme (…) en ne se défendant pas, il rendait impossible toute intervention de spectateurs ; chacun hésitait en se demandant s’il n’avait pas mérité ce châtiment en fin de compte »). Il faut préciser que Terrilville s’est construite et développée sous l’impulsion de gens qui ont pris leur destin en main et refusé la fatalité. Ne pas se rebeller, c’est accepter son sort.

Et c’est aussi Davad Restart qui analyse la situation du point de vue de l’efficacité (« c’est à vous faire regretter que l’esclavage soit interdit à Terrilville ; un esclave sait que son confort et son bien-être dépendent uniquement de la bonne volonté de son maître, et ça l’oblige à faire attention à ce qu’on lui dit »). Ses propos paraissent d’autant plus froids et cinglants que lui-même est un personnage maladroit. Mais lui est un Marchand alors que l’homme n’est qu’un domestique.

Les différents membres de la famille Vestrit occupent une part importante du récit et tous ne sont pas opposés ou touchés de la même façon par l’esclavage. On peut ainsi différencier ceux qui doivent gérer les affaires financières (Ronica puis Keffria) des autres. Ephron, de son vivant, a toujours combattu l’esclavage, rien ne peut justifier le recours à cette pratique, pas même des soucis d’argent (« nous pouvons apprendre à tant apprécier l’esclavage qu’il nous devienne égal que nos petits-enfants y soient réduits à cause de dettes excessives d’une année »). Sa femme, Ronica, a un avis différent (« elle pensait que la plupart des esclaves ne devaient leur sort qu’à eux-mêmes »). Bizarrement, Ronica vit avec une servante anciennement esclave, Rache, et cela ne modifie en rien son comportement. Rache a beau lui dire que « si j’allais en Chalcède, avec cette marque sur ma figure, on aurait tôt fait de me reprendre comme esclave fugitive. Je redeviendrais une chose », elle ne change pas de position. Elle est sans doute trop préoccupée par la situation de sa famille, aveuglée, incapable de voir les maux de l’esclavage. Ainsi, elle persiste à dire que « si le transport d’esclaves réussit, la vivenef peut encore tous nous sauver. Les esclaves, apparemment, restent le seul moyen de s’enrichir ». Il y a certes beaucoup de résignation dans ses propos, on peut penser qu’elle se doute de la cruauté de l’esclavage mais qu’au pied du mur ils n’ont pas d’autre possibilité.

Leur fille Keffria, dans la première partie du récit, suit quasiment aveuglément les décisions de son mari. Commercer des esclaves semble être la seule solution pour renflouer les Vestrit ; elle trouve alors des excuses en se disant que acheter et vendre des esclaves n’est pas si grave, ils sont des produits à transporter et traiter convenablement : « comme il me l’a fait remarquer, les faire souffrir inutilement ne ferait qu’abîmer une cargaison de valeur ».

Le cas de Hiémain est à noter : il passe du confort et de la sécurité de son monastère à la vie sur un bateau d’esclaves sans transition. Tout est nouveau pour lui : la vie de matelot mais aussi les gens qu’il rencontre. Ses frères et sœurs, parents sont presque des étrangers par exemple. Il est celui choisi par son père, Kyle Havre, pour être le Vestrit à bord de la Vivacia. Il partage alors un lien particulier avec la vivenef. Il est d’autant plus désolé que le bateau ne parvient pas à pleinement saisir ce qu’est l’esclavage. Pour être honnête, il lui a également fallu du temps pour savoir ce que c’était ; ce ne sont pas uniquement les mauvais traitements ou la perte de la liberté, c’est une renonciation totale. A Jamaillia, il parvient à cette conclusion en délivrant et regardant mourir une esclave (« il savait que c’était un mal (…) mais à présent, il le touchait ud doigt, il entendait la résignation et le désespoir dans la voix de cette jeune femme. Elle n’adressait pas de reproche au maître qui avait volé la vie de son enfant ; elle parlait de son acte comme s’il s’agissait de l’œuvre d’une force naturelle, une tempête ou une inondation »).

L’esclavage a ses codes, ses règles. On apprend qu’« à Jamaillia, un propriétaire avait le droit d’imprimer sa marque sur le visage d’un esclave, et, même si l’esclave rachetait sa liberté, il lui était interdit d’ôter les marques de sa servitude ». On voit bien l’idée là : en interdisant toute possibilité d'effacer son passé, on veut rappeler à la personne que son état est permanent. Les esclaves ne sont pas utilisés seulement pour le travail manuel ou la domesticité, ils sont également là pour assouvir des plaisirs plus charnels (« s’il restait illégal d’acheter des esclaves dans le but de les prostituer, les tatouages exotiques, qui marquaient certains ne laissaient aucun doute dans l’esprit de Hiémain quant au métier auquel on les avait formés »). Privés de leur liberté et du confort matériel, les esclaves sont également exclus du réconfort spirituel : « les esclaves n’ont pas le droit au réconfort de Sa. C’est le Gouverneur qui l’a décrété ». Cela est clairement fait pour leur retirer toute humanité, les mettre à part de la société et leur retirer tout espoir : ils ne sont que des possessions.

Hiémain finit marqué comme esclave et Kyle le donne au bateau. Cela constitue bien une preuve que n’importe qui peut finir par le devenir. Si un fils de Marchand peut finir par être une chose, comment d’autres pourraient ils se sentir à l’abri ? Hiémain fait d’ailleurs une rencontre marquante : il croise un jeune homme devenu esclave, un jeune homme qui quelques mois auparavant avait une vie insouciante. Et puis, l’esclavage et sa cruauté lui sont tombés dessus, le poussant à réajuster sa conception des choses. Ce jeune homme nous informe qu’une « règle de miséricorde » existe et qu’elle permet à « la famille ou les amis » de racheter quelqu’un ou lui rendre sa liberté. Les paroles qu’il prononcera ensuite montreront bien à quel point Jamaillia a sombré moralement éthiquement : « avant, je trouvais ça drôle, j’allais aux enchères avec des copains et on faisait des offres sur les nouveaux esclaves, rien que pour faire monter leur prix et voir leurs frères ou leurs pères commencer à transpirer (…) je n’aurais jamais cru me retrouver d’autre côté de la barrière ».

A bord de la Vivacia, la vie est dure. Les matelots sont mal à l’aise : « l’humeur blagueuse de Confret avait disparu dès le premier jour » et « Gantri (…) savait qu’une fois le voyage achevé, jamais il ne remettrait les pieds sur un transport d’esclaves ». Torg, le lieutenant de Kyle, savoure la situation. Elle doit lui permettre de mettre en avant ses compétences (« j’ai l'oeil pour la bonne chair à esclaves, et je prendrai que le premier choix. Peut-être même que j’achèterai quelques gamines maigrichonnes pour te faire un peu rêver »). La dernière remarque est clairement une allusion sexuelle et la porte ouverte à des abus. Le pire se confirme quand un survivant de la Vivacia confronte Althéa. Il lui envoie toute sa frustration, la place face à la situation perfide des Vestrit. C’est leur navire familial qui a transporté des hommes et des femmes vers le pire. La souffrance et la peine transpirent clairement dans ses propos : « j’étais esclave sur votre navire (…) Me dites pas que vous reconnaissez pas le tatouage de votre famille (…) Vous vous défilez, hein ? Comme votre petit prêtre. Il devait bien savoir ce qu’on nous faisait. Ce salaud de Torg. Il venait la nuit pour violer les femmes, sous nos yeux. Il en a tué une (…) Elle est morte pendant qu’il la baisait (…) Ç’aurait dû être vous, jambes écartées, étouffée ». Avec ce genre d’exemple, on peut légitimement remettre en cause le soutien apporté au commerce d’esclaves par Keffria ou Ronica. Elles ont beau se cacher derrière des prétextes, des justifications, elles ne peuvent pas ignorer que la vie d’esclave est tout sauf une partie de plaisir. Et si elles le croient malgré tout, alors cela amènerait à douter de leur intelligence.

On trouve également des personnes qui condamnent sans équivoque l’esclavage. Sorcor, le second de Kennit, est une de ces personnes (« des hommes, des femmes et des enfants, ne sont pas des marchandises. Si vous aviez été à bord d’un de ces navire – et je ne veux pas dire sur le pont mais dedans, enchaîné dans la cale –, vous ne parleriez pas de marchandise »). Notons que c’est cette obstination de Sorcor qui poussera Kennit à chasser les bateaux esclavagistes et donc entrer dans la légende.

Ambre, elle, condamne cette pratique. Dans l’Assassin Royal, alors nommée le Fou, elle avait déjà dit à Fitz que l’esclavage avilissait les hommes. Cette fois-ci, c’est à Althéa qu’elle fait la leçon : « Les esclaves ne sont pas des femmes (..) Elles sont de la marchandise, des objets, des biens. Des choses. Pourquoi un propriétaire se soucierait-il qu’une de ses esclaves soit violée ? Si elle est enceinte, il en prendra une autre. Si elle ne l’est pas, eh bien, où est le mal ? (…) Si une vie peut être évaluée en argent, alors sa valeur peut baisser, sou par sou, jusqu’à ce qu’elle soit nulle ». Althéa et d’autres Vestrit se demandent pourquoi elle est tant concernée par la question des esclaves. Après tout, elle n’est qu’une étrangère dans cette ville. Certains pensent qu’elle était elle-même esclave (« elle porte un anneau de liberté à l’oreille, vous savez, l’anneau que les esclaves affranchis de Chalcède doivent acheter et arborer pour prouver qu’on leur a accordé la liberté »). Le lecteur sait que la vérité est toute autre : l’anneau appartenait à Burrich qui l’a donné à Fitz qui l’a donné au Fou, en signe et témoignage de leurs liens.

Les esclaves sont nombreux à Terrilville. Les troubles qui éclatent leur permettent d’acquérir un nouveau poids. Ils sont une force à dorénavant prendre en compte. Ils sont devenus les Tatoués et réclament des droits et du respect. Sérille, la Compagne de Coeur du Gouverneur, prend cela en compte. Elle déclare que «  en qualité de représentant du Gouvernorat, je décrète que, dorénavant,il n’y aura plus d’esclaves à Terrilville ». Mais, faire changer les mentalités et des pratiques n’est pas si facile. Terrilville ne peut décider que pour Terrilville. Dans les évènements qui suivront de l’Assassin royal, on comprend que la ville a décidé d'agir(« Terrilville n’acceptait plus que les navires esclavagistes remâchent dans son port, qu’ils se rendent au nord en Chalcède ou au Sud à Jamaillia »).