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dimanche 20 octobre 2024

Igrot, le Roi des Pirates ?

Igrot aurait pu être le Roi des Pirates. Son nom est entré dans la légende puisqu’il était un homme respecté et craint, dont on vantait les exploits, notamment d’avoir réussi à voler la cargaison d’un navire du Gouverneur. Mais, en réalité, Igrot était un individu cruel et violent, profondément égoïste et sans aucune pitié.


Igrot a réussi deux prises qui ont assuré sa renommée. Lui qui naviguait sur un simple bateau en bois a réussi à capturer une vivenef. C’est une prouesse qui semblait impossible puisque ces bateaux sont éveillés, c’est-à-dire qu’ils sont magiques, et qu’ils peuvent, entre autres choses, mieux sentir les courants et le sens du vent. De plus, ce qui a fait passé un cap énorme à Igrot est d’avoir réussi à voler le Gouverneur : il a réussi ce qu’aucun pirate n’avait jamais réellement sérieusement envisagé. Ce sont des histoires que les pirates se transmettent de bouches à oreilles comme c’est le cas avec Finney (« la légende dit qu’Igrot le Téméraire a pris une vivenef et a navigué dessus pendant des années. C’est ainsi qu’il a pu s’emparer du vaisseau-trésor du Gouverneur »).

Igrot est également un grand marin qui ne s’est pas contenté de naviguer dans les mers autour de Terrilville. Il est allé loin dans le sud. Althéa rapporte des propos de Parangon (la vivenef capturée) : « il dit qu’il y est déjà allé, et qu’Igrot avait des relations avec les serviteurs ; de quelle sorte, il l’ignore, mais peu après leur visite à Clerres, il a emmené Igrot à l’île des Autres pour entendre son avenir ». Cette indication laisse aussi supposer qu’Igrot était un acteur important à son époque tant les Serviteurs sont connus pour leur volonté de façonner le monde à travers des hommes influents. Les Serviteurs étaient aussi peut-être avides de rencontrer l’homme qui a capturé, donc asservi, une vivenef ; en effet, les Serviteurs détestent les dragons et une vivenef n’est qu’un dragon prisonnier…


Le trésor suscite toutes les convoitises tant il est important. Mais, Igrot ne voulait le partager avec personne, pas même avec ses hommes. Il n’a laissé aucune indication, aucune carte, rien du tout. Des rumeurs sont donc nées sur le trésor et son emplacement et personne ne sait réellement ce qu’il est devenu. La rumeur la plus en vogue dit que « Igrot a balancé la barge du Gouverneur avec le trésor par le fond et qu’on l’a plus jamais revue ».

Finney, lui, est bien plus proche de la vérité. Si il ne sait pas que la vivenef d’Igrot a été Parangon, il se doute que cela à voir avec un bateau magique (« quand il s’est vu mourant, Igrot a caché son trésor et sabordé sa vivenef. Puisqu’il ne pouvait l’emporter avec lui, ce fichu bateau, personne d’autre ne l’aurait »). Parangon n’a pas été coulé mais Igrot a fait tout ce qu’il a pu pour embrouiller le bateau, le faire plonger dans une folie auto-destructrice, il l’a même rendu aveugle.

Parangon a donc été un instrument bien involontaire dans l’ascension d’Igrot. Le bateau fou a longtemps tu ses secrets. Quand il se décide à parler, il fournit un bon nombre de réponses : « vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi Igrot voulait une vivenef ? C’était pour avoir un endroit où amasser son trésor , un endroit que les pirates ordinaires ne pourraient jamais atteindre ».


Tout cela a donc contribué à la renommé d’Igrot. Bien après sa mort, on en parle avec des mots où transpirent l’envie et l’éloge. Il est rapporté qu’ « Igrot a vécu comme un seigneur. Le meilleur pour lui : des femmes, du vin, des serviteurs, de beaux habits. Il menait grand train, à ce qu’il parait. Il avait une propriété en Chalcède et un palais dans les îles de Jade ».


Jusque là, rien ne laisse croire qu’Igrot est un pirate plus cruel que la moyenne, un homme qui s’adonne aux vols, à l’abordage de bateaux et autres.

C’est sa relation avec Kennit qui change tout. On suppose assez vite que Kennit a connu Igrot et qu’il en garde un souvenir plus que mitigé. Quand il en parle, ce sont avec des termes peu valorisants : « j’ai connu Igrot quand j’étais adolescent. Sa réputation est exagérée ». L’attitude de Kennit laisse aussi songeur ; quand il parle d’Igrot, on perçoit presque de la peur.


Igrot a fait de la vie de Kennit un enfer. Kennit était un matelot embarqué contre son gré sur le bateau de Igrot : Kennit est en réalité un Ludchance et ses parents ont été torturés par Igrot.

Igrot a alors manipulé Kennit en jouant avec son lien avec le Parangon, la vivenef de la famille Ludchance. Parangon explique que « Igrot faisait parfois mine d’avoir la délicatesse d’un gentleman, mais ce n’était qu’une façade ». Igrot a détruit Kennit : il le battait à mort, le violait et le forçait du mal à Parangon. Il lui faisait croire un changement qui n’arrivait jamais. Igrot prenait un malin plaisir à tourmenter Kennit. Parangon témoigne : « c’était le marché que nous avions conclu : Kennit me rendait aveugle, et, en échange Igrot ne le violerait plus. Mais Igrot ne tenait jamais parole ». Tout cela montre bien un aspect très sombre d’Igrot, un homme cruel et gratuitement méchant, pervers et dangereux.

Une autre preuve de cela est le fait qu’Igrot a pris le temps d'étudier le comportement de Parangon avant de mettre son plan à exécution. Quand on lit que « Parangon avait déjà tué deux bons matelots qu’Igrot avait envoyés pour aveugler la figure de proue. Mais, il ne ferait pas de mal à un petit garçon », on comprend que le pirate a pris le temps d’étudier la relation entre Parangon et Kennit Ludchance. Il a pesé les risques et a fini par être convaincu que la vivenef se laisserait faire du mal plutôt que s’en prendre à Kennit. Igrot a dépassé tout cynisme.


Kennit s’est construit en parallèle et en opposition. Comme lui, il a emprunté la voie des pirates. Comme lui, il a violé quelqu’un à bord d’une vivenef (Althéa). Comme lui, il est entré dans la légende. Mais, là où Igrot ne pensait qu’à son sort personnel, Kennit semblait vouloir construire quelque chose. Il a pleinement endossé le titre de Roi des Pirates et a rassemblé des hommes et des femmes qui n’en avaient jamais compris l’utilité. Par exemple, grâce àHiémain, il a fait de Partage une réelle ville et a changé la destinée de ce qui était avant un coupe-gorge. Kennit exprime d’ailleurs clairement ses motivations : « c’est à la portée du premier imbécile venu de brûler une ville. On dit qu’Igrot le Téméraire en a incendié une vingtaine. (Il eut un grognement de mépris.) Moi, j’en fonderai une centaine. Mon souvenir ne sera pas lié à des cendres ».


Parangon nous apprend ce qu’il est advenu d’Igrot. Igrot a été tué par Kennit et pour la vivenef, « ce n’était que justice ». Kennit n’a fait que lui rendre ce qu’il lui a fait. Les propos de Parangon sont glaçants : « Kennit l’a battu à mort. Dans la cale. Tu as vu les marques en bas. Les empreintes d’un homme rampant ». Il précise, bien plus tard, à Fitz ce qui s’est réellement passé (« avec la même hachette qu’il avait utilisée pour détruire mes yeux (…) Igrot a été le dernier. Kennit l’a démembré avec une tendresse infinie »). Igrot a donc récolté ce qu’il a semé. Il faut noter que Fitz a pu vivre via Parangon l’expérience bien dérangeante d’un début de viol d’Igrot sur Kennit. Il a vu l’emprise totale que l’homme avait sur le jeune garçon, la peur que cela procurait.


vendredi 25 mars 2022

Des hommes violés

Dans la saga du Royaume des Anciens, le viol est un événement présent et répété. Althéa, Sérille, Astérie et d’autres sont abusées, violées. Les actes sont crûment rapportés, ils marquent et changent les femmes qui subissent ça. Si parfois le viol est utilisé un peu trop facilement pour épaissir l’intrigue et pousser à la compassion (Astérie violée par les soldats des Six-Duchés alors qu’elle a déjà été violée par les pirates Rouges), l’auteure décide également de montrer quelque chose de peu commun : le viol sur les hommes. Kennit et Selden seront deux hommes violés qui réagiront différemment. Un ne parviendra pas à se libérer de ce qu’il a vécu alors que l’autre tentera de l’enfouir, de le cacher à tous.

Lorsqu’on retrouve Selden dans les Cités des Anciens, on ne l’a plus revu depuis sa visite à Castelcerf alors qu’il recherchait des informations sur les dragons. C’est justement cette mission qui causera sa perte : ses compagnons le vendront comme une vulgaire curiosité (Selden est changé physiquement en raison de sa proximité avec Tintaglia). Il est mis en cage et violé. Il n’en parlera qu’à une personne, Chassim, la fille du duc de Chalcède, une femme qui a elle aussi connu le viol. Selden et elle viennent d’être passés à tabac par Ellik (le conseiller du duc de Chalcède). Le jeune homme s’ouvre, il raconte ce qu’il a vécu (« il y avait un homme qui avait envie de moi, pour la nouveauté, je pense (…) J’ai résisté, je me suis battu, et pour finir j’ai supplié quand j’ai compris qu’il était beaucoup plus vigoureux que moi »). Selden est dominé physiquement, une autre personne assoit sa domination sur corps et il ne peut rien y faire. Il prend non seulement conscience de sa faiblesse physique mais aussi qu’il est incapable de riposter. Ce fardeau, il le porte en lui depuis des années sans même en avoir conscience. Chassim a connu le viol, il a sans doute moins honte de lui en parler, il sent qu’il peut s’ouvrir à elle. Il ne le fait pas que par des mots mais aussi physiquement (il pleure) : « c’était une avalanche de paroles, et il porta sa main à la bouche pour l’arrêter. Des larmes qu’il n’avait pas versées alors ni depuis lui piquaient les yeux, larmes d’un enfant abîmé, meurtri, impuissant contre la violence subie ». On comprend alors que, lors de son viol, Selden a tout tenté pour ne rien montrer : ni douleur, ni pleurs, ni bruits. Mais, son corps a été marqué et il lui a fallu des années pour commencer à digérer ça.

De son côté, Kennit a été des deux côtés : il a été violé par Igrot et il a violé Althéa Vestrit. Et c’est d’autant plus troublant qu’il a violé Althéa car elle lui faisait penser à Hiémain. Althéa est une victime bien malheureuse d’une longue histoire. Kennit n’a jamais digéré ce que lui a fait Igrot, ni les coups et ni les viols. Il en a bien conscience d’ailleurs. Il s’en ouvre à son bracelet magique. Il tente de lui justifier ce qu’il fait, il cherche des excuses pour minimiser ce qu’il a fait (« peut-être pour arriver enfin à comprendre pourquoi il m’avait fait ça. Comment il a pu me faire ça, comment il pouvait passer de la gentillesse à la cruauté, des leçons de maintient aux accès de rage »). Kennit cherche à se placer en victime (qu’il a d’ailleurs été au moment des viols par Igrot). Mais, cela ne peut excuser ou expliquer ce qu’il a gratuitement infligé à Althéa. Son bracelet ne montre aucune compassion, ne cherche pas à lui trouver des excuses et lui balance que Kennit est devenu un monstre.

Parangon a endossé une bonne part des viols subis par Kennit. Lorsque Fitz et les autres voyageront à bord du navire pour se rendre à Clerres, on saisit à quel point le viol est traumatisant, à quel point la victime ne peut y échapper et à quel point il marque. C’est Fitz qui revit ce que Kennit a vécu. Fort physiquement et dans l’Art, Fitz ne parvient malgré tout pas à échapper à l’emprise du tourmenteur et à la force de l’expérience, il est totalement à sa merci (« je tentai de me redresser, mais l’homme était plus grand et plus lourd que moi »). Fitz, dans la peau de Kennit, vit l’horreur : la sensation ne se fait pas que physiquement, elle passe aussi par des mots qui ne laissent aucune échappatoire. Il peut se plaindre mais alors ça participera à l’excitation du violeur (« oh, mais que voilà un beau petit morceau de chair bien fraîche, bien tendre ! Tu peux te débattre autant que tu veux, je finirai par te mater. J’aime ça, les chevauchées animées »). Il n’y a aucune porte de sortie pour Fitz (et donc Kennit) : le viol est inéluctable. Fitz sait que ce qu’il vit n’est pas réel, qu’il ne fait que revivre ce que Kennit a eu. Mais, ça le marque. Il a la réelle impression d’être violé, et même quand Parangon détache son emprise sur lui, il ne peut se défaire de cette étouffante sensation : « c'est alors que je sentis avec horreur ce qu’il me réservait (…) je haletai, encore habité par la peur et ‘l’indignation qu’un garçon avait ressenties. Je me redressai en titubant, furieux, choqué et plein d’une fureur noire que je ne pouvais pas vaincre ».

Cela interroge Fitz (« s’il a subi ça, comment a-t-il pu le faire à son tour ? Comment a-t-il pu supporter de devenir aussi monstrueux »). On voit bien là une différence avec Selden : cela ne veut pas dire que Selden est meilleure que Kennit dans la façon dont il a géré les conséquences du viol, mais simplement que les deux ont une façon différente de traiter la douleur. Parangon émet une hypothèse à ce sujet, il pense que « c’était peut-être la seule façon pour lui de s’en décharger, de ne plus être la victime en devenant le bourreau ». Selden a pu en parler avec une femme, Kennit ne peut pas. Il est le capitaine d’un navire pirate et son autorité serait sans doute amoindrie si on apprenait qu’il avait été violé.

dimanche 28 novembre 2021

Le viol dans le Royaume des Anciens

Le viol d'Althéa Vestrit : https://duchessix.blogspot.com/2020/06/le-viol-dalthea-vestrit.html

Société dirigée par un Roi et des nobles, les Six-Duchés sont un pays relativement sûr. Les criminels peuvent être envoyés en prison, subir la justice du Roi ou dans les cas nécessitant la discrétion être punis par l’assassin du Roi (Umbre au début, Fitz ensuite). Mais, tout change dans le Royaume quand les Pirates rouges font irruption : c’est la guerre. La guerre avec son lot de crimes impunis. Des gens sont tués, blessés, violés, des maisons sont détruites ou incendiées, des villages rasés.

Opposés aux Pirates Rouges, les habitants des Six-Duchés subissent leurs attaques. Les Pirates sont insaisissables : ils attaquent dans des endroits non protégés et à des moments non attendus et ils ne semblent pas vouloir annexer le pays. Dans un premier temps, ils tuent et violent : « Les Pirates ne pillaient presque pas ; certes ils pouvaient s’emparer d’une poignée de pièces d’argent si elles leur tombaient sous la main ou d’un collier pris sur une femme qu’ils venaient de violer puis de tuer ». Composés essentiellement d’hommes, les équipages des Pirates Rouges font la détresse des femmes qu’ils abusent. Astérie nous offre un témoignage poignant, elle nous montre aussi à quel point ça l’a changée. Après son viol, elle a voulu mourir et quand elle a compris qu’elle allait survivre, elle a compris qu’elle avait perdu un morceau d’elle-même, se demandant même si il n’aurait pas fallu être forgisée. Ce qui marque réellement Astérie est l’attitude des Pirates qui ne semblent pas plus que ça prendre de satisfaction à la violer : ils l’ont violée car ils en ont eu l’opportunité. Ainsi, elle dit qu’« alors que les Pirates me violaient, ils ne paraissent en tirer aucun plaisir – du moins pas le genre de plaisir que… Ils se moquaient de ma souffrance et de mes efforts pour leur échapper : ceux qui regardaient riaient en attendant leur tour ». On comprend aussi qu’Astérie a été violée par plusieurs Pirates, que son corps a été exposé à la vue de tous. Elle s’est donc sentie salie et humiliée, réduite à pas grand-chose. Ayant des relations sexuelles contre leur volonté, les femmes des Six-Duchés craignent une sorte de double peine : tomber enceinte. Dans un pays en guerre, où on lutte chaque jour pour sa survie, très peu ont eu le temps de prendre des potions leur évitant la grossesse. Et, malheureusement, ça reste une question assez taboue : « on évoquait rarement les viols commis lors des attaques des Pirates Rouges, les grossesses qui s’ensuivaient parfois, enfin les bâtards que des femmes des Six-Duchés mettaient au monde ». Quand on en parle, c’est sous le coup de l’insulte, pour rabaisser la personne. Par exemple, dans le Prophète Blanc, Heur veut apprendre à Fitz ce qu’il a appris sur Astérie, la ménestrelle ne mâche pas ses mots : « quand je lui ai dit que je devais tout te révéler sur elle, Astérie a répondu que j’avais un cœur de forgisé comme mon violeur de père ».

Il n’y a pas que les Pirates Rouges qui violent. C’est aussi le cas des forgisés, ces victimes de la guerre privés de leurs émotions et renvoyés dans leurs foyers. Ils se comportent comme des poids morts, semant la terreur et la peur auprès de leurs proches (« qu’est ce qui était le plus affreux : recueillir son propre frère en sachant désormais que le vol, le meurtre et le viol étaient parfaitement acceptables pour lui du moment qu’il obtenait ce qu’il voulait »). Les forgisés propagent la peur, ils errent sur les routes et attaquent les voyageurs. Fitz l’a vu de ses propres lorsqu’il a accompagné Miel, Josh et Fifre (Le Poison de la vengeance) ; le groupe a été attaqué et les femmes ont craint pour leurs vies : « vous avez fui, vous les avez laissés casser le bras de Fifre, assommer mon père et essayer de me violer ! »

La guerre change le comportement des gens, elle permet à des gens d’assouvir des désirs néfastes et destructeurs, elle leur permet de faire du mal. Les soldats ne deviennent pas seulement des mercenaires en défendant ceux qui paient, ils deviennent des violeurs. A Oeil-de-Lune (La voie magique), on apprend que des « soldats des Six-Duchés avaient violé leurs captives, se comportant comme des brigands sans foi ni loi et non comme des gardes royaux ». Sans doute ne font ils qu’imiter que le comportement du Roi Royal qui estime qu’il peut prendre ce qu’il veut quand il veut.

La pauvre Astérie a également été à nouveau violée à Oeil-de-Lune. Sa réaction, lorsqu’elle parle à Fitz, montre bien que les femmes doivent vivre avec un poids, un sentiment de culpabilité. Elles sont des victimes certes, mais personne ne leur offre de la compassion en ces temps de guerre. Astérie a même de la crainte à se confier à Fitz, un homme qu’elle connaît pourtant bien et avec qui elle a traversé un bon nombre d’épreuves. Elle lui souffle que « j’ai cru que vous n’y attachiez pas d’importance. J’ai entendu des gens en Bauge affirmer que le viol ne gêne que les vierges et les femmes mariées ; je pensais que, de votre point de vue, une traînée comme moi n’avait eu que ce qu’elle méritait ». Heureusement, tous ne semblent pas avoir cette passivité face au viol. Fitz offre son amitié, son écoute et son réconfort à Astérie. Mijote, la cuisinière du château de Castelcerf, montre que parfois seule la vengeance offre une forme de réponse : « quand la fille de Sal Limande s’est fait violer, elle a découpé cette charogne avec son couteau à poisson, tchac, tchac, tchac, en plein milieu du marché ».

Enfin, Dame Brésinga nous montre à quel point l’abus sexuel et le viol peuvent détruire une femme. A force de subir les assauts d’hommes mal intentionnés, la femme a décidé de se suicider (« les Pie sont vite devenus gourmands : ils se sont d’abord approprié sa demeure, puis sa cave à vin, puis sa fortune (…) pour finir, certains ont profité de la maîtresse des lieux elle-même, et elle ne l’a pas supporté »). La peine, la douleur et la honte étaient devenues trop fortes pour cette femme. C’est sans doute ce qui aurait pu arriver à Althéa si Parangon n’avait pas pris toutes ces émotions après son viol par Kennit : « elle n’était pas obligée de s’accrocher à sa souffrance. Elle pouvait la lâcher. Le souvenir était toujours là. Il n’avait pas disparu mais il avait changé. C’était un souvenir, une chose du passé. Cette plaie se refermerait et cicatriserait ». Kennit violeur, Kennit violé par Igrot : il est la preuve que la victime peut se transformer en bourreau et que le viol peut aussi toucher les hommes. De nombreux témoignages montrent ce qu’il a vécu du temps d’Igrot. Grâce (ou à cause) de Parangon, Fitz aura un aperçu de l'effroi du viol (« j’entendis un autre homme s’esclaffer pendant que mon agresseur se pressait contre mon dos. Son avant-bras en travers de ma trachée me privait d’air et des étincelles s’agitaient devant mon regard qui s’éteignait ; c’est alors que je sentis avec horreur ce qu’il me réservait » et « je haletai, encore habité par la peur et l’indignation qu’un garçon avait ressenties. Je me redressai en titubant, furieux, choqué et plein d’une peur noire que je ne pouvais pas vaincre. Plus jamais ça ! »)


mardi 6 avril 2021

Kennit, maître de son destin ?

Kennit est un des personnages majeurs des Aventuriers de la Mer. Comme un bon nombre d’autres, on le voit se transformer au fur et à mesure que les pages défilent. Il est un simple pirate qui veut se forger son destin. Il réalise des exploits de légende en devenant le Roi des Pirates et en capturant une vivenef. Mais, Kennit n’est pas un homme isolé, ses actons ont des conséquences. Capturer la Vivacia met en marche des événements qui feront revenir sur le devant de la scène la vivenef Parangon. Or, Parangon a une résonance particulière pour Kennit et celui qui fut avant son capitaine : Igrot. Toutefois, il ne faut pas oublier que Kennit est un pirate et qu’il commet donc des actes répréhensibles. On pouvait ressentir de l’attachement pour Kennit, il était charismatique, il libérait (grâce à Sorcor) les esclaves. Mais surgit le moment où il décida d’abuser et de violer Althéa Vestrit.
Kennit apparaît comme un personnage complexe. On ne peut essayer de le comprendre sans se pencher sur son passé, notamment Igrot et la tragédie du Parangon.

Dans ce monde, Igrot est le pirate de référence. Il est le pirate de tous les fantasmes, le plus connu et le plus craint. Même mort, on continue de parler de lui avec respect ou crainte. Ce sont par exemple les mots du Capitaine Finney : « la légende dit qu’Igrot le Téméraire a pris une vivenef et a navigué dessus pendant des années (…) il a réussi à s’emparer du vaisseau-trésor du Gouverneur (…) Igrot a vécu comme un seigneur (…) des femmes, du vin, des serviteurs, de beaux habits (…) on dit que quand il s’est vu mourant, Igrot a caché son trésor et sabordé sa vivenef ». C’est un exploit remarquable car les vivenefs, des bateaux magiques, sont réputés imprenables. On apprendra au cours du récit que Parangon est la vivenef capturée et il confirme ce témoignage (« La plus grosse pêche d’Igrot, c’était quand il a pris un chargement du trésor destiné au Gouverneur de Jamaillia »). Parangon nous apprend également qu’ Igrot a vogué jusqu’à Clerres et qu’il était « obsédé par les croyants et les présages ». Un marin nous apprend qu’Igrot, en comparaison de Kennit, était une « bête beaucoup plus brutale. Lui prenait la cargaison, violait et massacrait l’équipage, et laissait le bateau à l’abandon »).

Kennit semble suivre une trajectoire identique à celle de Igrot et inévitablement cela pousse à des comparaisons. Sorcor, son second, lui en rapporte une : « j’en ai entendu un dire à son copain que, comme pirate, vous étiez encore meilleur qu’Igrot le terrible »).
Kennit veut réellement effacer Igrot des souvenirs et de la mémoire collective. Il parle des actes d’Igrot avec mépris, en tout cas pas avec l’enthousiasme dont tout le monde semble faire preuve. Il affirme que « c’est à la portée du premier imbécile  venu de brûler une ville (…) on dit qu’Igrot le Téméraire en a incendié une vingtaine. Moi, j’en fonderai une centaine. Mon souvenir ne sera pas lié à des cendres ».
Il insiste. On peut lire que « ses exploits effaceraient à jamais tout souvenir d’Igrot dans le monde. Un jour, Kennit l’avait décidé, il rétablirait ce qu’Igrot avait brisé et détruit ».

On sait qu’Igrot fut un pirate d’exception. La question qui se pose est de savoir pourquoi il obsède autant Kennit et pourquoi il prend autant les choses personnellement.

Kennit et Parangon ont navigué avec Igrot et il font tout pour le cacher, le nier et parfois à eux-mêmes. Parangon hurle de colère quand on ne fait qu’émettre l’hypothèse (« je n’ai jamais été le navire d’Igrot ! Jamais ! Jamais ! Jamais ! »). Kennit persiste à dire qu’on en fait trop autour de lui (« sa réputation est exagérée ») et qu’il n « y'a pas de survivants de l’équipage d’Igrot ».
Ce qui est intéressant dans cette déclaration est comportement. Il  écrit ceci : «  le souffle court, il regarda autour de lui, cligna des yeux, comme s’il s’éveillait d’un rêve » ; on peut penser qu’il a revécu des souvenirs particulièrement troublants et que la nature de ces souvenirs explique son mépris pour Igrot.

Kennit fut donc un membre de l’équipage d’Igrot. Il y a subi de terribles traitements (insultes, coups et viols).
Quand Fitz se rend à Clerres, il voyage sur le Parangon et la vivenef se confie à lui. Les vivenefs sont particulières, elle conserve le souvenir des gens morts sur le pont. Dans le cas de Kennit, elle a pris ses peines, ses douleurs («  des heures de Kennit qui se traîne à terre, déchiré et en sang, à la recherche d’un endroit où Igrot ne pourra pas l’attraper »). La situation était devenue invivable que la vivenef et Igrot négocièrent un marché.
Il faut préciser que Kennit est un ancien fils de Marchands, c’est un Ludchance enlevé.  Et Parangon ne veut pas qu’il lui soit fait du mal. Igrot a deux objectifs en tête : garder la fidélité du navire en ne tuant pas le jeune Kennit et protéger son trésor. Il  leur propose alors que « Kennit me rendrait aveugle, et en échange, Igrot ne le violerait plus ».
C’est donc Kennit qui a rendu Parangon aveugle, les deux pris dans une sorte de pacte de protection : « Kennit avait manié la hachette, debout sur les grandes mains pour atteindre la figure de son navire ». Et bien entendu, Igrot a joué sa plus belle partition de manipulateur puisqu’il ne se sentait pas engagé par sa promesse. Il avait continué à violer et à battre Kennit (« Igrot, la brutalité incarnée, passait brusquement après des jours de dureté et de cruauté, à une distinction affectée. »)

Kennit viole Althéa dans les derniers moments des romans des Aventuriers de la Mer. C’est l’amulette en bois-sorcier qu’il porte qui nous apporte un éclairage important sur cet acte. Quand Kennit voit Althéa, elle lui fait terriblement penser à Hiémain Vestrit (un adolescent capturé sur la Vivacia). Pour l’amulette, il viole Althéa pour exorciser sa peine. C’est ce qu’on penser quand elle dit que « tu désires le gamin seulement parce qu’il te rappelle trop celui que tu étais beaucoup plus jeune, quand Igrot t’a traîné dans son lit. »
L’amulette n’est pas tendre avec Kennit. Selon elle, Kennit et Igrot sont les mêmes, ils partagent tout en commun (« tu es devenu Igrot (…) Pour vaincre le monstre, tu es devenu le monstre »). Et d’une certaine façon, elle a raison car tout comme Igrot il a pris une vivenef (la Vivacia dans son cas), il est devenu légendaire et a commis des actes cruels gratuitement.
L’amulette lui promet le pire : «  ça tour en rond, idiot. Une fois que tu as mis en route la meule, tu crois pouvoir échapper à ton destin ? (…) Tu mourras de la mort d’Igrot »

Comment est mort Igrot ?
Encore une fois, c’est Parangon qui nous apprend comment cela s’est passé et cela montre une nouvelle fois à quel point le destin du navire et de Kennit sont liés. On apprend (et Ambre également) que « Kennit avait conservé un bout extrait de mon visage (…) Il l’a fait bouillir avec la soupe. Presque tout l’équipage est mort de ça » , quant à Igrot, « Kennit l’a battu à mort. Dans la cale. Tu as vu les marques en bas. Les empreintes d’un homme rampant (…) C’était juste Ambre ! Ce n’était que justice. »

Transpercé par des coups d’épées, Kennit meurt sur dans les mains de Parangon, dans les bras de quelqu’un qui l’aime. Avec Etta, qui deviendra la Reine des Pirates, il a eu un fils appelé Parangon Akennit Ludchance.

Enfin, il faut noter une conversation entre Fitz et Parangon alors qu’ils se rendent à Clerres. Fitz sait que Kennit a violé Althéa et il sait que Kennit a subi des viols quand il était jeune, il se demande pourquoi il a pu faire ça malgré tout. La réponse de la vivenef est cinglante : « intéressant qu’un autre humain ne comprenne pas plus ça que moi… c’était peut-être la seule façon pour lui de s’en décharger, de ne plus être la victime en devenant… le bourreau ? »
Dans un cycle de romans où tous les personnages semblent pris dans des luttes qui les dépassent, Kennit n’échappe pas à la règle.

vendredi 2 avril 2021

Souvenirs et vengeances

Je trouve intéressant le parallèle entre la fin de l'Assassin royal et la fin des Aventuriers de la Mer.
 
Dans les derniers moments de l'Assassin Royal, alors que le groupe de Vérité est dans la carrière, Fitz se vide de ses sentiments dans la Fille-au-Dragon. Il y laisse, entre autres, de souvenirs de Molly, de Chevalerie ou de sa mère. Le Fou lui dit qu'il en paiera les conséquences plus tard, son compagnon de Vif Oeil-de-Nuit le supplie de ne pas aller trop loin car il ne veut pas être lié à un forgisé. Et, en effet, cela a un fort impact sur la future vie de Fitz. Alors qu'il aurait pu se réinsérer dans le monde, il décide de parcourir le monde. Et quand il revient dans son pays natal, il se cache dans un coin paumé et maudit (près de Forge). C'est un peu comme si se vider lui avait ôté de la sociabilité.

Dans les Aventuriers de la Mer, Althéa est violée par Kennit. La douleur, la peine, les souvenirs la détruisent petit à petit. C'est Parangon qui prendra les choses en main en lui enlevant toutes les émotions qui attachées au viol. Les vivenefs absorbent les souvenirs de leurs maîtres (via le sang), les Dragons mangent les cocons non éclos et parfois des corps de gens qu'ils considèrent (Akennit par exemple). Dans tous les cas, cela permet à Althéa de poursuivre son chemin avec Brashen.

Cela ne s'arrête pas là, puisque dans Adieux et retrouvailles, le Fou rend à Fitz tout ce dont il s'était débarrassé des années plus tôt. Fitz vient de ramener le Fou à la vie, ils se reposent dans la carrière et suite à un échange de baisers Fitz hérite enfin de son passé. C'est important car Fitz décide enfin d'aller voir Molly. Il ne va pas fuir avec le Fou (même si l'idée l'a effleuré), non. Il décide d'aller là où des gens l'attendent et possiblement l'aiment. Il ne se coupe pas du monde. Il fait connaissance avec sa fille Ortie (péniblement ) et épouse Molly.

J'ai toujours considéré Kennit comme un salopard. On ne peut pas excuser ce qu'il a fait à Althéa, même si son histoire personnelle pourrait pousser à relativiser : Igrot a sans cesse abusé de lui et a même tué deux fois le jeune homme. Parangon l'a sauvé (ce sont d'ailleurs les conséquences qui contribueront à faire du Parangon une vivenef folle : Kennit tuera le capitaine Igrot de ses mains, et son sang souillera le pont du bateau et pénétrera donc Parangon).
Pour autant, le passé de Kennit est donc tragique et le lecteur a un très bon ressenti de ce Kennit a vécu dans le chapitre 2 du Destin de l'assassin. Même Fitz qui a vécu son lot de choses horribles est submergé par les souvenirs que lui montrent Parangon.

A différents endroits du monde, des choses semblables se produisent et les gens réagissent différemment. Il ne doit pas y avoir un personnage avec une vie "propre" dans tout l'univers créé par Hobb (Royal à la rigueur, mais il a perdu sa mère). C'est Elliania qui se retrouve fiancée à un prince qu'elle ne connaît pas à cause de la volonté des Quatre, c'est Thymara qui dépasse son statut d'esclave pour devenir Ancienne, c'est Persévérance qui se relève de ce qu'il a vécu à Flétribois pour sauver Abeille. Et souvent, surtout quand ils ont fréquenté Fitz, le Fou, un Loinvoyant ou un Dragon, ces personnages cherchent la vengeance. C'est pour ça que les Iles des Outrilliens sont détruites, tout comme Clerres, la capitale de Chalcède. Et c'est pour ça que la guerre et la violence règnent dans ce monde.  Caudron, Prilkop et Fitz l'ont bien compris : la vengeance appelle la vengeance dans un cycle sans fin.

Si on parle de vengeance, le personnage d'Elliana est éclairant. Son pays a été détruit par les Six-Duchés à la fin de la guerre. Elle a fini par épouser Devoir, le fils de l'homme qui a détruit ses îles. Elle a vu Fitz et Devoir la venger de ce que la Femme Pâle a fait à son clan. On aurait pu croire que cela s'arrêtait là, que sa colère était assouvie. Mais quand Abeille a été enlevée, elle fut la plus vindicative (« une vengeance sanglante et méritée contre ceux qui ont volé une fille de notre de sang, comme celle qu’il a exercée quand la Femme Pâle a volé ma mère et ma soeur »).

Et, donc, Fitz et le Fou ont sauvé Abeille. Ils ont aussi participé à venger les Dragons du mal que leur avaient fait les Serviteurs des siècles avant… Les Serviteurs et les Anciens (et donc les Dragons) étaient pris dans une sorte de rivalité et les premiers nommés ont tenté d’empoisonner des Dragons et n’ont rien fait pour prévenir les Anciens du cataclysme qui les a frappés. Les villes des Anciens furent détruites et le climat à jamais modifié (d’où les Rivages Maudits). Glasfeu et les autres Dragons ont donc consciencieusement détruit Clerres.