Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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lundi 15 septembre 2025

Laurier et le Vif

Laurier est une femme intéressante. Elle a grandi dans une famille de gens ayant le Vif alors qu’elle n’avait pas cette magie. Elle a rejoint les Loinvoyant alors que beaucoup de Vifiers se méfient d’eux.


Son enfance a grandement marqué Laurier (« j’ai connu des vifiers autrefois, j’ai supporté le mépris de ceux qui ne possèdent pas leur magie »). Ce message si souvent entendu a causé du tort aux Vifiers. Il a poussé à ce qu’ils soient mal vus, marginalisés, chassés et tués. Il a laissé la place à plein de préjugés et a permis l’essor d’une mauvaise conception de cette magie. Car, pour pas mal de gens ayant le Vif, vivre sans est impossible. C’est encore pire pour Laurier puisque presque toute sa famille a un compagnon de Vif. Tous sauf elle.


Laurier, elle-même, développe une forme de mépris ou en tout cas de suspicion. Elle développe une attitude tant répandue parmi les détracteurs : « ce n’était pas juste. On ne pouvait jamais être sûr qu’on était seul, car on ne savait pas si le voisin n’était pas en train d’espionner par les yeux et les oreilles d’un oiseau ou d’un renard en maraude ». Autrement dit, même en ayant baigné dans le milieu du Vif, Laurier reproduit tous les préjugés associés à cette magie. Ce discours et cette sensation d’être observé en permanence ont conduit à des meurtres et des ignominies (comme le Cirque du Roi créé par Royal ou des purges).

Laurier finit par dire que « cette magie est ignoble ». Elle développe ensuite son argumentaire : « ils partagent déjà leur vie et leur foyer avec une bête, pourquoi tromper une femme ou un homme en se mariant ? On devrait obliger ceux qui ont le Vif à se décider très tôt s’ils vont lier leur existence à un animal ou à un humain ». A-t-elle tort ? En effet, Fitz a souvent dit son lien avec le loup Oeil-de-Nuit lui suffisait. On a aussi vu que la mort d’un compagnon de Vif (animal ou humain) pouvait causer un deuil insurmontable (Petit-Furet en est un bon exemple tout comme la biche qui accueille sa compagne humaine après la mort de celle-ci). Fitz ne s’est mis avec Molly qu’après la mort d’Oeil-de-Nuit.Tout cela peut aller dans son sens. Mais, l’inverse est aussi vrai. Rolf avait un compagnon de Vif (un ours) et s’est quand même parié à une femme (qui avait, certes, aussi le Vif). Surtout, il est difficile de généraliser toute une population à quelques cas.


Laurier semble être experte pour poser les questions qui fâchent. Elle est témoin de la mort d’Oeil-de-Nuit et de la détresse que cela crée en Fitz. Elle s’interroge : « comment peut-on laisser un animal s’emparer si complètement de son coeur en sachant la brièveté de son existence ? Qu’y a-t-il à gagner qui vaille la douleur qu’on ressent chaque fois que son compagnon meurt ». Cette question est légitime puisque bien peu d’animaux peuvent vivre si longtemps que les humains. Se lier à un animal revient donc à s’infliger une souffrance énorme par avance, selon Laurier en tout cas. Ce point de vue pourrait être partagé par Burrich : si il ne parle pas nécessairement de la mort d’un animal, Burrich pense que se lier à un animal est une malédiction.


Laurier apparait dans l’histoire alors que le prince Devoir vient d’être enlevé par les Pie, une branche extrême de la communauté du Vif qui cherche à détruire les Loinvoyant.

La traque va pousser Laurier dans ses retranchements et la mener à des situations et choix compliqués. Surtout, elle fait face à sa famille, notamment son cousin Fradecerf. C’est d’autant plus dur pour elle que ce dernier est à deux doigts d’être torturé par Fitz, désespérément en quête d’indices. Fradecerf est capturé après une embuscade où il blesse Laurier (« je ne vous ai pas reconnu, cousine, je vous le jure, même pas quand ma flèche s’est fichée dans votre épaule »). 

Les retrouvailles avec Fradecerf rouvrent des traumatismes du passé. Elles montrent à quel point la jeunesse de Laurier a pu être compliquée, à quel point Laurier a pu se sentir rejeté. Durant ses jeunes années, sa fratrie a fait preuve de bien peu de finesse et même de cruauté. Fradecerf témoigné que « votre propre frère vous surnommait la taupe parce que vous avanciez en aveugle, dans un monde noir et froid alors que nous courions librement, les yeux grands ouverts ». Les vifiers peuvent donc eux-aussi avoir des préjugés. 


Suite à la libération de Devoir, la situation de Laurier se complique. Elle devient une traîtresse, une cible à abattre par les Pie (« par la famille dont je suis issue, ils me considèrent comme du Lignage, or je sers le régime Loinvoyant qu’ils haïssent. Ils me tueront s’ils en ont l’occasion »). Et le pire se produit. Même à Castelcerf, Laurier n’est pas à l’abri. Les Pie la frappent en tuant sa jument Casqueblanc (« elle a longtemps agonisé Tom, et je n’étais même pas là pour lui procurer une mort plus douce ni lui dire adieu »). Même si elle n’a pas le Vif, Laurier fait donc preuve de compassion et montre, à sa façon, que les non-vifiers peuvent aimer les animaux, ressentir des liens forts avec eux.

lundi 30 juin 2025

Qui est Trame ?

Lors de la seconde saga de l’assassin royal, quand Fitz se cache sous l’identité de Tom Blaireau, le Vif (ou le Lignage) est dépeint de façon négative. Les Pie et autres forment la principale faction qui représente cette magie et ils tentent d’enlever le prince adolescent Devoir. Leurs principaux membres sont montrés comme violents, inflexibles et prêts à tout pour atteindre le but. 

Toutefois, un individu doué du Vif réoriente quelque peu la vision du lecteur : Trame.


L’introduction de Trame montre tout de suite qu’il est un homme important dans les différentes communautés du Vif. D’une certaine façon, il peut être vu à la fois comme l’égal d’un roi ou d’une importante figure religieuse. Une femme douée du Vif dit que « l’aristocratie n’existe pas chez nous, ni les rois ni les reines ; mais de temps en temps, un homme comme Trame apparait dans notre communauté. Il ne règne pas parmi nous mais il nous écoute et nous l’écoutons ». On note là un aspect important de la personnalité de Trame : sa forte capacité à être attentif et donner des conseils, sans pour autant ordonner. 

Fitz l’observe et sa première impression est que Trame « évoquait plus un sage de Jhaampe en train de régler une querelle q’un porte-parole du Lignage ». Trame ne semble donc pas motivé à régler les questions politiques liées aux négociations entre la couronne des Loinvoyant et les gens du Vif. Les motivations de Trame semblent floues ; en tout cas, elles questionnent Umbre. Le vieil assassin est nécessairement sceptique quand il croise un individu de cet acabit. Il se demande ce qu’il cherche et si il peut être un problème pour le trône. Umbre observe donc Trame et on pourrait presque croire qu’il est inquiet quand il se rend compte que Trame n’est pas comme tous les autres : il ne veut ni pouvoir ni richesse. Au contraire, il affirme que Trame « tient davantage le rôle de prêtre que de chef : il ne commande pas, il conseille et parle souvent de servir l’esprit du monde ».


Trame n’a donc pas envie de gouverner ou de changer l’ordre des choses. Cela rassure Umbre car « s’il nourrissait des ambitions, ce serait un homme dangereux ; par ce qu’il sait, il pourrait provoquer notre chute à tous ».

C’est Devoir, l’adolescent qui a gagné en maturité, qui fournira une réponse acceptable sur le but de Trame. Il précise que savoir qui est réellement Fitz est un danger ; après tout, Umbre et Fitz sont des assassins plus que compétents et pourraient se débarrasser facilement de Trame (« Trame s’est mis lui-même en péril : certains seraient prêts à tuer pour maintenir enfoui ce secret »). Devoir pense que Trame cherche simplement à nouer des liens amicaux avec Fitz : « aussi invraisemblable que cela vous paraisse Fitz, peut-être désire-t-il simplement votre amitié ». Fitz a énormément de mal à entendre ça, tant il est influencé par son éducation, le culte du secret et des intrigues.


Présent à Castelcerf, Trame détonne grâce à son comportement. Il est curieux et poli, prêt à contredire les préjugés liés au Vif. On n’a sans doute pas vu une personne si forte dans le Vif depuis l’époque de Burrich. Pour Fitz, c’est un défi qui devrait le mettre sur ses gardes puisque le bâtard royal a toujours eu du mal à vivre sa magie aux yeux de tous : il se cache. Mais, Trame lit en lui comme dans un livre ouvert. Il repère très vite FitzChevalerie derrière l’identité de Tom Blaireau. Si il sait ce secret, c’est grâce à Fragon, la femme de Rolf le Noir (« une journée pareille remplirait Fragon de bonheur :  un ciel sans nuage et un vent léger. Comme son faucon monterait haut ! »).

Savoir la réelle identité de Fitz n’est pas la plus grande prouesse de Trame. Il lit en Fitz, il voit en lui ce que Fitz se cache à lui-même : le fait que le très regretté d’Oeil-de-Nuit vit encore à travers lui. Trame en vient même à sermonner Fitz : « votre loup transparait toujours dans vos yeux. Vous croyez que, si vous ne bougez pas du tout, personne ne le remarquera ; cela ne marche pas avec moi, jeune homme ».

Fitz aurait beaucoup à apprendre de Trame, il le fait très peu. Il ne cherche pas spontanément la compagnie de l’homme. Pourtant, Trame semble l’apprécier. Il éprouve même de l’affection pour lui, il perçoit que Fitz n’a toujours pas terminé son deuil du loup et qu’il lui faut du temps (« je comprends que vous pleuriez encore votre loup et je trouve ça normal ; vous baisseriez dans mon estime si vous vous précipitiez dans une nouvelle relation à seule fin de soulager votre sentiment de solitude »).


Trame ne cache pas qu’il a le Vif. Il n’en a pas honte. A Castelcerf, il n’a pas eu honte de présenter Risque (sa mouette) à qui le voulait. Mieux, il irradie de bonheur et de complétude quand le groupe de Castelcerf se rend à Aslevjal. Ce qui se dégage de lui et de Risque touche tous les gens du Vif. Fitz est ravi par le spectacle qui s’offre lui (« je voyais la magie du Vif à son état le plus naturel, échange de joie et de respect entre humain et animal où le coeur de Trame volait en compagnie de Risque »).

Trame n’est pas seulement doué, il est aussi un très bon enseignant et quelqu’un qui a beaucoup de connaissances sur cette magie. En prenant Leste (le fils de Burrich) sous son aile, il a beaucoup de travail devant lui. Car, Leste est une autre victime, avec Fitz, de la haine de Burrich envers cette magie. Leste présente donc des lacunes béantes, des manques flagrants. Trame est choqué quand Leste tente de se lier à un animal sans aucune réflexion. Pour une fois, il perd son calme et engueule le jeune homme : « tu le voulais comme un enfant veut un jouet peint de couleurs vives sur l’étal d’un colporteur (…) On ne fonde pas un lien de Vif là-dessus. En outre, tu n’as ni l’âge ni la maturité pour te mettre en quête d’un partenaire ». Notons qu’on retrouve là une critique que Rolf le Noir avait déjà fait à Fitz : se lier jeune est plus que risqué ou mal venu.

Or, pour Trame, une relation du Vif doit être équilibrée. C’est un engagement sur du long terme qui doit être réfléchi (« ce mystère débouche sur les croyances que nous nous en débarrassions quand nous n’en avons plus l’emploi. On a ainsi plus de facilité à imaginer que nous puissions ordonner à un ours de massacrer une famille »). Ce comportement malsain de certains se retourne donc contre toute la communauté. Se lier avec un animal reviendrait donc à assumer ses responsabilités vis-à-vis de lui et aussi à faire attention à l’image qu’on dégage, aux préjugés auxquels il faut faire attention. On ne fait pas ce qu’on veut en se liant à un animal. Trame résume la chose en disant que « le lien de Vif, ce n’est pas un homme qui impose sa volonté à un animal : c’est une union fondée sur les respect mutuel, pour la vie ».


Trame ne peut pas aimer Burrich. C’est impossible. Il voit l’impact que cet homme a eu sur Fitz et sur Leste, le fait que Burrich a bridé leur magie. Il a beaucoup de mal à admettre tout cela. Il oscille entre colère et mépris en pensant à Burrich (« je voudrais le prendre en pitié, mais, quand je songe à ce qu’aurait pu être votre vie si vous aviez reçu une éducation convenable dès votre jeune âge »).

La colère de Trame monte d’un cran en se rendant compte de la puissance de Burrich avec le Vif. Il est abasourdi quand il voit Burrich soigner Fitz avec une maîtrise si fine et si délicate du Vif. Son étonnement est manifeste : « je n’en reviens pas, je croyais perdue cette technique de la magie du Lignage (…) Qui vous a formé ? Pourquoi ne vous connait-on pas ? »

Et comme Umbre qui se méfiait de Trame, Burrich se méfie de Trame : « cet homme est une menace pour mon fils ». 


Trame ne fournit donc pas nécessairement une bonne première impression. Sa présence interroge tout comme ses motivations. Pourtant, en creusant, on se rend compte qu’il est un érudit du Vif et un homme donnant de bons conseils.

jeudi 30 janvier 2025

La passion de Prudence

Prudence Loinvoyant est un personnage majeur dans l’histoire des Six-Duchés. Elle est la mère de celui qui deviendra le Prince Pie. Elle est celle qui a fait vaciller la volonté de père, le roi Viril. Bien involontairement, elle instillera la méfiance envers le Vif. Mais, Patience est surtout une personne à l’histoire tragique, qui a fait passer ses désirs avant ses devoirs de princesse puis de reine-servante.


Profitant de son statut, Prudence se révèle une jeune personne égoïste, ne pensant qu’à elle et difficile à canaliser. Elle n’écoute pas ceux et celles qui doivent l’éduquer, tient tête à ses parents. La seule personne qu’elle semble écouter est Félicité, une jeune femme qui a grandi auprès d’elle et qui vient du peuple (la mère de Félicité allaite les enfants de la noblesse). Félicité est très proche de Prudence, elle est même extrêmement intime avec elle. C’est avec Félicité que Prudence va commencer son éveil sexuel. Si il est impossible d’avoir une relation avec un homme afin de conserver sa virginité, rien ne l’empêche de vivre des expériences avec une fille. C’est ce qu’elle fait : « si les dames de la noblesse devaient être vierges lors de leur mariage, le plaisir ne devait pas pour autant leur être étranger, et, sous cet aspect,  j’avais service ma reine avec efficacité et empressement avant même que nous ne fussions devenues femmes ».


On comprend que Prudence est traversée par une sorte de fièvre sexuelle qu’elle a du mal à contenir. L’arrivée de Losleur et de son étalon va tout changer. On peut penser que Prudence est sensible au Vif, c’est un détail important qui peut expliquer pas mal de choses qui se passeront ensuite. A travers le cheval, Prudence semble explorer une relation physique et passionnée avec Losleur. Ce qu’elle fait laisse peu de places au doute. 


Prudence est très tactile, elle « caressait le museau de son étalon taché ou suivait son encolure du bout des doigts ». Félicité remarque l’effet produit sur Losleur qui « frissonnait de plaisir » et « quand elle montait le cheval, c’est comme si elle étreignait l’homme ».

Les rumeurs à la cour enflent. On murmure que Prudence a succombé au plaisir et couché avec Losleur. Les descriptions faites sont assez claires ; on dit que « certains affirment qu’il la prit rudement, sans égard pour son rang, comme un étalon prend la jument qu’il veut, d’autres qu’elle se jeta au sol sans attendre, retroussa ses jupes et attira le maître des écuries sur elle ».

La rumeur se transforme vite en réalité. Félicité espionne sa maîtresse : « elle frémissait à chacun des coups de boutoir de Losleur, et lui avait les yeux fermés, ses dents d’une blancheur éclatante (…) l’étalonnement taché les regardait avec tant d’avidité ». Prudence a donc commis l’ultime transgression. En faisant cela, elle a mis en péril ses obligations envers la Couronne. Elle prend le risque de porter un bâtard et de fragiliser la lignée des Loinvoyant. Surtout, elle montre qu’elle ne pense qu’à elle, et surtout pas la pérennité du Royaume. D’autant plus que, jusque là, elle avait refusé tous les prétendants présentés par ses parents.

Quant à Félicité, elle prend cela comme un affront personnel. Elle qui a tout donné à Prudence (son temps, son dévouement, son corps) se sent rejetée, mise de côté. Son questionnement laisse peu de place au doute : « n’avais-je pas donné mon propre corps pour son propre plaisir afin de l’aider à rester vierge jusqu’au lit conjugal ? ». L’odeur de la déception, et peut-être même de la trahison, est bien présente.


Ce qui doit arriver arrive. Prudence tombe enceinte. Si beaucoup pensent qu’elle a eu une aventure avec un homme banal, aucun ne semble avoir le courage de la dénoncer publiquement. Et pour ne rien arranger, son père, le Roi, est dans un déni total. Il refuse d’admettre l’erreur de sa fille (sa grossesse) et il refuse de croire qu’elle ait pu coucher avec le premier venu (« il n’imaginait peut-être pas qu’une princesse put s’abaisser à batifoler avec un maître des écuries, et peut-être ceux qui nourrissaient des soupçons n’osaient pas accuser Losleur ouvertement de peur de jeter davantage l’opprobre sur la reine-servante »).


Prudence semble sincèrement amoureuse de Losleur. Quand elle parle de lui avec Félicité, ce sont avec des mots tendres et remplis de passion.  Elle met en avant  « la douceur de sa peau, ou de la tiédeur de ses lèvres quand il l’embrassait ». Enceinte, Prudence est surveillée. Cependant, elle ne rêve que de Losleur, de partir avec, et donc de manquer à ses devoirs : « elle évoquait également les plans qu’elle échafaudait par dizaines pour échapper à la surveillance ».

On a la preuve de l’amour pour Losleur quand Félicité se dit enceinte. Elle précise que le père est Losleur… Si Félicité ment éhontément, c’est à cause de sa mère : cette dernière la presse de tomber enceinte afin de pouvoir rester proche de Prudence et du futur bébé à naître : en étant enceinte, elle pourra allaiter le futur bébé royal. Ce mensonge perturbe grandement Prudence. Elle est choquée que Félicité et Losleur aient pu avoir une aventure. Elle est atteinte moralement et aussi physiquement (« ma dame rougit puis pâlit tant que je la crus sur le point de s’évanouir »). Dès lors, Prudence se montrera très froide et distance avec celle qui fut sa meilleure amie.


La suite est tragique. Losleur meurt lors d’une bagarre. Présente, Prudence git dans le sang du cheval également tué. Elle voit celui qu’elle aime mourir. L’effet est immédiat et catastrophique. Prudence s’effondre, perd tout contact avec la réalité. Elle n’est que peine et souffrance. Félicité témoigne que « je n’entendis que la peine suraiguë de la reine-servante qui monta, monta et ne se brisa qu’au moment où elle s’effondrait sur elle-même, inconsciente, trempée du sang de l’homme et du cheval ».

Prudence perd donc son compagnon non-officiel. Plus tard, elle perdra la vie en mettant au monde son fils.


Prudence a donc aimé un homme qu’elle n’avait pas le droit d’aimer. Cela l’a menée à sa perte. 


jeudi 28 novembre 2024

La triste histoire de Laudevin

Les Loinvoyant sont loin d’être une famille qui traite bien son peuple. On en a eu l’exemple avec Royal. De façon plus globale, la famille royale semble avoir un problème avec la magie du vif et cela la mène à mener une politique particulièrement violente contre ceux qui l’ont. Même Fitz, le bâtard de la famille, en a souffert. La répression est donc encore plus impitoyable avec les simples gens. Le cas Laudevin en est un bon exemple.


On se rend très vite compte que Laudevin est radical et violent, prêt à tout pour atteindre ses buts, même à enlever un adolescent et répandre le sang. Tuer ne lui fait pas peur. Même mourir semble ne pas l’effrayer même si on finira par réaliser qu’il tient quand même à sa vie.

La vie de Laudevin est étroitement liée aux décisions des Loinvoyant, et en particulier Royal. En créant le cirque du roi et en faisant du sort des gens doués du Vif un spectacle, Royal a poussé l’horreur un peu plus loin. En réalité, il a juste mis à sa sauce une tradition des loinvoyant et des Six-Duchés : la mise à mort des gens du Vif. Royal ne s’est pas contenté du cirque : il les a traqués, il les a privés de toute ressource.

Laudevin a été traumatisé par ce qui est arrivé à ses proches, il ne parvient pas à se débarrasser des images qu’il a en tête. Il faut dire que cela a eu l’air particulièrement abject : à propos de sa soeur il dit qu’« elle est morte lentement, en toussant et en suffoquant, chaque jour un peu plus faible », et même cela semble avoir été moins violent que la mort de sa mère (« bien qu’on l’ait pendue, elle était encore vivante lorsque la hache l’a découpée en morceaux qu’on a jetés au feu »). 

Ce triste sort est d’ailleurs celui qui menace Fitz selon Burrich : les duchéens sont tellement ancrés dans leur peur qu’ils sont prêts à tuer un jeune homme apprécié.


Dès lors, il n’est pas étonnant de voir Laudevin se radicaliser. Il n’a plus rien à perdre et ne désire que la vengeance. La rumeur dit que « quand Laudevin avait perdu sa soeur, il s’était consacré à la cause de ses semblables, et il n’avait pas tardé à perdre la tête ».


Laudevin en veut à beaucoup de gens : aux Loinvoyant bien entendu mais aussi à ceux qui ont le Vif et ne font rien pour se rebeller. En se taisant, on est coupable de ne pas soutenir ceux qui souffrent. Il dit au pauvre Civil que « quand nous parviendrons au pouvoir, ceux du Lignage qui auront renié leur magie, ceux qui ont auront tourné le dos à leurs frères, voire qui nous auraient trahis au profit des immondes Loinvoyant… tous ceux-là mourront. Ils périront dans leur Cirque du roi ».

Clairement, Laudevin veut changer l’ordre des choses. On ne peut pas lui reprocher de sortir le Vif de sa clandestinité ou de donner une certaine légitimité au Vif. Malheureusement, il doit faire avec une famille qui a été négativement marqué par la tragédie du prince Pie. L’agenda de Laudevin, au-delà de sa violence, est politique :  il veut façonner le futur roi, Devoir. En tout cas, c’est ce qu’il dit à Tom Blaireau (Fitz) pour justifier son enlèvement :  « que les Loinvoyant reconnaissent enfin la vérité des légendes : leur sang charrie le Vif au même titre que l’Art ! Ce garçon deviendra roi un jour ; nous pouvons en faire l’un des nôtres, et, quand il montera sur le trône, il mettra fin aux persécutions que nous endurons depuis trop longtemps ».


Malheureusement, Laudevin fait face à Fitz. Bien que doué du Vif, le bâtard a juré allégeance aux Loinvoyant, et surtout à Kettricken. Il est prêt à tout pour libérer le prince, même à donner sa vie ou celle de ses proches (le Fou et Oeil-de-nuit). Fitz n’en arrive pas là : il parvient à libérer Devoir en infligeant une terrible blessure à Laudevin (« je saisis mon arme à deux mains et lui tranchai l’avant-bras avant que se lame fût complètement sortie. Il s’écroula sur le dos avec un hurlement suraigu, en agrippant son moignon »). Immédiatement, Laudevin est marqué. Selon Fitz, son aura a tout de suite faibli. Laudevin ne semble plus être l’homme qu’il est car Fitz remarque  qu’il « était parti le dernier, dépouillé de son statut de chef, chancelant sur la selle de son cheval de bataille à la bouche écumante, maintenu en place par un jeune cavalier ».


Laudevin entame alors une traversée du désert. Son plan a échoué et bon nombre de ses soutiens s’en vont. Ayant perdu la moitié d’un bras, il est plongé dans une profonde détresse. Laurier, à la fois proche de Kettricken et proche du Vif, nous apprend que « Laudevin s’étiole dans la cicatrisation du moignon que vous lui avez laissé. A la suite de notre petite aventure, nombre de ses partisans l’ont abandonné pour revenir aux authentiques traditions du Lignage ». 

Rejeté, Laudevin ne voit pas d’autre possibilité que d’être encore plus violent, encore plus intransigeant (« les fidèles de laudevin sont les plus dangereux et les plus jusqu’au-boutistes. Il attire ceux qui veulent faire le sang et semer l’anarchie »). On en a un exemple avec le calvaire infligé à Dame Brésinga qui est violée et dont les possessions sont spoliées. 

Pour arriver à mettre à bas les Loinvoyant, Laudevin avait noué une alliance avec Henja, une envoyée de la Femme Pâle. Mais, après la blessure de Fitz, il a changé de point de vue. Son handicap physique l’a grandement marqué. Il lui a fait perdre ce qui lui restait de discernement et de mesure. Ainsi, Laudevin est aveuglé par son besoin de revanche : « je me fiche de ce qui vous est utile, femme, autant que de votre proposition ! Ma vengeance m’appartient et je ne vous la donnerai pas contre de l’or étranger ! (..) Ce sire Doré me doit une vie et son traître de valet un bras ! »


Vient alors l’affrontement final entre Fitz et Laudevin. Fitz a bien cerné son adversaire. Il sait que, derrière ses beaux discours de sacrifice, Laudevin est fortement attaché à sa survie et à son corps. Il a compris que Laudevin est toujours choqué par son moignon. Fitz appuie sur cet avantage psychologique en disant que « je vais te couper l’autre bras et te laisser vivre ». La pique fait mouche et montre la fragilité de Laudevin (« l’expression d’horreur qui passa fugitivement Das son regard m’apprit que mes paroles avaient touché juste »). Finalement, Laudevin ne fait pas le poids face à un Fitz qui est comme possédé, en tout dans un état second : « il continuait à hurler, si bien que je dégageai une lame et la plantai à nouveau, cette fois dans sa gorge ».

mardi 20 août 2024

La chute de Vérité

L’idée que Vérité soit un individu affaibli et en plein doute peut paraître ridicule. Après tout, l’homme a sauvé les Six-Duchés en donnant sa vie. Il a sacrifié sa jeunesse, son amour et a fait preuve d’une immense volonté, d’un immense courage. Il a bravé des dangers, naturels ou non, pour arriver à ses fins. Mais, avant de se lancer dans la quête des Anciens, Vérité est un homme comme tant d’autres, traversé par des moments de doute. Surtout, il doit sans cesse réajuster sa position dans la famille Loinvoyant ; la mort de Chevalerie, le déclin de Subtil, l’arrivée de Kettricken, la perfidie de Royal, les Pirates Rouges le forcent à tenter de s’adapter et endosser le costume royal. 

Et ce n’est pas facile pour un homme qui n’a pas été éduqué pour gouverner mais pour suivre.


C’est son père, Subtil, qui décrit parfaitement ce qu’est Vérité quand on creuse sous la surface. Vérité n’est pas cet Homme d’Etat : il s’est construit et est parti de loin pour atteindre ce statut. Au départ, Vérité n’est qu’ « un garçonnet boulot de huit ou neuf ans, plus gentil que brillant, pas aussi grand que son frère aîné Chevalerie, mais un bon petit prince, aimable, excellent second fils, sans trop d ‘ambition et qui ne posait pas trop de question ». Autrement dit, en temps de paix, Vérité aurait servi de prince diplomate, il aurait été envoyé pour nouer des accords et aurait fini par épouser une princesse d’un royaume quelconque sans que cela ait trop d’impact sur le sort des Six-Duchés.

Vérité n’est pas Chevalerie. Il n’a pas été élevé pour régner. Mais, les événements ont changé son destin et il a dû endosser ce rôle de gouvernant. Pendant un long moment, on peut même croire que Vérité se sent comme un usurpateur. Il n’est pas à sa place, il ne mérite pas d’être là, il a volé le rôle d’un autre. Dans un moment assez intense de confession, il avoue à Fitz que « je voudrais que ton père soit encore vivant et que ce soit lui le roi-servant ». Alors qu’il continue sa déclaration, on comprend que sa nature est toujours là et que Vérité aurait aimé pouvoir rester en second plan (« et que moi je sois toujours son bras droit (…) Sais-tu comme il est facile de suivre les ordres d’un homme en qui on a confiance, Fitz ? »). 

Chevalerie parti, le royaume a perdu son roi-servant. Vérité, lui, a perdu un frère, un ami. Ils étaient quasiment les deux derniers de leur catégorie : deux Loinvoyant artiseurs ayant passé beaucoup de temps ensemble. Dès lors, il n’est pas étonnant de voir que Vérité se sent isolé (« parfois, c’est en pensant à lui que je me sens le plus seul ; c’est comme si j’était l’unique créature de mon espèce dans le monde. Comme si j’étais le dernier des loups, obligé de chasser seul »).

Malheureusement, Vérité se sert aussi du souvenir de Chevalerie pour se comparer à lui. Il ne se considère pas aussi bon que son frère, aussi doué que lui. Il sait qu’il n’a pas la même capacité de réflexion que Chevalerie, pas la même capacité à mener des raisonnements. Cela le pousse à avoir peur de faire des erreurs. Ainsi, quand Kettricken est agressée par des forgisés, il ne pense qu’à tenter d’étouffer l’événement sans voir que cela peut ressouder les gens de Castelcerf (« Chevalerie aussi y aurait pensé (…) Moi, je n’ai songé qu’à la ramener en vitesse au château en espérant que l’affaire ne s’ébruite pas trop. Comme si c’était possible ! Et aujourd’hui, je me dis que, si un jour la couronne vient à se poser sur ma tête, elle se trouvera bien indignement portée »). La détresse de Vérité est bien perceptible.


Pour ne rien arranger, Vérité doit faire avec Kettricken et Royal. Kettricken n’est pas une femme qui obéit aux ordres de son mari ou aux attentes d’une princesse : elle est là pour agir, pour faire avancer les choses ; c’est son éducation de montagnarde qui parle. Royal, lui, veut prendre la place de Vérité et de Subtil et est donc prêt à trahir sa famille.


Vérité aurait eu besoin d’une femme qui le réconforte, qui pleure quand quelque chose de mal lui arrive. Ce n’est pas le cas de Kettricken : « elle ne venait pas pleurer sur mon épaule, comme on aurait pu le croire, ni se faire consoler, ni se faire rassurer contre des peurs nocturnes ni même chercher à se tranquilliser quant à ma considération ». Ce mariage arrangé semble donc mal venu car les deux n’apportent pas, à ce stade du récit, ce dont l’autre a besoin. Fitz partage ce constat : « je compris alors combien Kettricken lui était mal assorti ; ce n’était pas sa faute : elle était forte et avait été éduquée pour régner. Vérité, lui, disait souvent qu’il avait été élevé comme second ».


Quant à Royal, le dédain éprouvé est bien clair d’autant qu’il ne peut rien faire contre son frère. Vérité sait que son petit frère a tenté de faire un coup d’Etat, a été à deux doigts de le réussir et ne peut rien faire contre lui. Il ne peut pas le punir, il ne peut pas le pousser à l’exil car il ne faut pas créer plus de tensions internes. Vérité assiste alors, presque impuissant, aux manigances de Royal. Il le voit se rapprocher de Kettricken, il les voit passer du temps ensemble alors que lui doit consacrer toute son énergie et tout son temps à la défense du royaume. Quand Royal et Kettricken font une sortie ensemble à cheval, on perçoit toute la jalousie de Vérité (« Vérité ne parvenait pas à effacer toute trace d’amertume dans sa voix »). 

Les choses auraient pu être supportables si elles se limitaient à une petite rivalité fraternelle. Mais, c’est le sort des Six-Duchés qui est en jeu, pas celui de deux petites personnes. Comment est-ce que les choses pourraient s’arranger si les gens à la tête de l’Etat se détestent ? Car, la haine est bel et bien là : « Vérité ne cherchait pas à dissimuler son aversion et je compris lors à quel point le poison des perfidies de Royal l’avait affecté. Rongé le lien qu’ils avaient pu partager en tant que frère ». En réalité, ce qui détruit le plus Vérité est le non soutien de son père, Subtil ; le vieux Roi n’a rien fait pour punir Royal après les Montagnes et il semble fermer les yeux sur toutes ses vilenies. Vérité en veut à son père. Il pense même que Subtil le sacrifie, le pousse à faire le sale boulot, à débarrasser les Six-Duchés des Pirates Rouges pour qu’un autre, Royal, coiffe la couronne. La peine se sent quand il dit que « il vous reste un autre fils pour porter votre couronne, un fils qui n’est pas défiguré par les cicatrices de l’Art ; un fils libre de se marier comme il lui plait ».


L’Art est un autre mal nécessaire qui ronge Vérité. Sans l’Art, Vérité ne pourrait pas protéger les frontières du royaume et son pays. Mais, l’Art le détruit petit à petit, lui fait perdre sa vigueur physique et sa clarté de l’esprit. Il confesse à Fitz que « ça m’appelle dès que je ne fais rien. C’est pourquoi je dois m’occuper, Fitz. Et à l’excès ».

Fitz assiste à sa décrépitude. Il reconnaît de moins en moins l’homme : « il paraissait à la fois attentif et troublé, épuisé, en réalité, comme un homme qui essaye de toutes ses forces de rester éveillé alors qu’il n’ a qu’une envie : poser la tête sur l’oreiller et fermer les yeux ». Vérité semble avoir perdu une bonne partie de sa force physique, de sa vitalité. Il est comme un fantôme dans les murs de Castelcerf, un homme qui s’épuise dans une tâche qui semble vaine. Vérité n’est plus que l’ombre de l’homme qu’il était, lui qui était avant un homme bien bâti physiquement, robuste et vaillant. Fitz le décrit et en dit que « la belle chemise pendait à ses épaules et ses cheveux fraichement coiffés recelaient autant de gris que de noir. Il y avait aussi des rides autour de ses yeux et de sa bouche que je n’avais jamais remarqués ».


dimanche 23 juin 2024

L'oeil du loup

Quand Oeil-de-Nuit est mort, Fitz a dû continuer de vivre. Bien qu’entouré de gens tenant à lui et tentant de lui montrer de l’affection, Fitz était en réalité seul. En tout cas, Fitz n’a plus été le même dès que le loup est mort. Et même si Kettricken ou le Fou tentent de l’aider et le soulagent quelque peu, c’est une peine qu’il porte. Fitz croit que les autres ne se rendent pas compte de sa détresse. C’est faux. On en a un exemple avec Trame.


Trame a le Vif. Il est présenté comme un homme important pour les gens doués de cette magie. Il est un individu respecté et écouté qui n’a pas le besoin de répandre la peur pour y arriver. Il est le contraire d’un personnage comme Laudevin. Trame est un homme patient, qui s’exprime sur le même ton. Il est aussi un fin observateur des gens. Très vite, il comprend en regardant Fitz qu’il a le Vif et la nature de son lien. Il le lui dit clairement dans le tome le Dragon des glaces : « votre loup transparait toujours dans vos yeux. Vous croyez que, si vous ne bougez pas du tout, personne ne le remarquera ; cela ne marche pas avec moi, jeune homme ». C’est une comparaison intéressante car, le fait de rester immobile, est souvent associé à être une proie. Fitz a-t-il perdu certaines de ses qualités de prédateurs en même temps qu’en perdant Oeil-de-Nuit ?

Il est difficile d’avoir un avis tranché. Comme Jinna en son temps lorsqu’elle examinait les lignes de main de Fitz, Trame se rend compte que Fitz est un être complexe et qu’il y a plusieurs facettes en lui. Ainsi, en remettant en cause l’éducation de Burrich, il réveille l’aspect dangereux de Fitz (« vous avez le meurtre au fond des yeux »).

En réalité, c’est Trame qui nous fournit sans doute la description la plus précise de Fitz, post la Reine Solitaire. Il dit qu’ « on dirait que vous avez oublié ou perdu, je ne sais comment, une partie de vous-même ». Cela n’est pas lié à la mort du loup mais à un événement qui a eu lieu bien avant, quand Fitz a donné certains de ses souvenirs et de ses émotions les plus douloureux à la Fille-au-dragon. Il avait vu là une opportunité de réduire sa douleur. Cela a certes fonctionné mais il en a payé le prix : il s’est coupé du monde, il a regardé d’autres faire leur vie, il n’a pas cherché à retrouver Molly, etc.


Un autre point de discorde est la façon dont Fitz voit le Vif. Trame ne comprend pas pourquoi Fitz se cache autant, d’autant plus que, même si les Pie sont virulents, la reine Kettricken offre la sécurité aux gens du Vif. Trame ne comprend pas non plus pourquoi Fitz ne cherche pas à en savoir plus cette magie, les membres des communautés. Il adresse à Fitz un avertissement déguisé quand il enseigne une leçon à Leste : «  alors baptise-toi Pie, car c’est ce que tu deviendras (…) Ou bien proscrit (…) Mais je ne comprends pas pourquoi quelqu’un se couperait volontiers de ses semblables ».

Trame n’est pas insensible ; il sait que Fitz n’a pas terminé son deuil (« je comprend que vous pleuriez encore votre loup et je trouve ça normal ; vous baisseriez dans mon estime si vous vous précipitiez dans une nouvelle relation à seule fin de soulager votre sentiment de solitude »). On peut dresser là un parallèle avec un enseignement de Rolf le Noir : se lier à un animal prend du temps, ce n’est pas un geste anodin, il doit être réciproque et réfléchi car il engage. Mais, cela ne veut pas dire qu’il faut se fermer au Vif. Trame le lui reproche : « vous ne devriez pas tourner le dos à votre magie ». D’autant plus que le clan de Vif de Devoir est plus ou moins officiel : Trame, Leste, Nielle accompagnent le prince quand il se lance dans sa quête de Glasfeu.


Des années plus tard, au début de la sage du Fou et de l’assassin, Fitz ne s’est toujours pas lié et il transmet les mêmes sensations aux gens du Vif : de la peine, de la solitude et une douleur diffuse. Trame y est sensible, presque désespéré. On sent toute sa compassion dans ses propos quand il dit que « ce n’est pas naturel, Tom ; vous êtes si seul que votre présence provoque des échos dans mon Vif. Vous devriez vous ouvrir à la possibilité de vous lier à nouveau ; ce n’est pas, pour quelqu’un du Lignage, de rester aussi longtemps sans compagnon ».


Malheureusement pour Trame, Fitz ne se liera plus jamais à un animal.

mardi 30 avril 2024

L'histoire de Ronce

A la fin de la Reine solitaire, on comprend qu’il n’est pas bon d’être artiseur puisqu’ils sont tous morts, sauf Fitz. Subtil a perdu la possession de son corps et a servi de réservoir d’énergie, Vérité a succombé à sa dépendance et s’est fondu dans un dragon, les artiseurs formés par Galen ont rencontré Fitz et ont été tués. Mais avant de mourir, ils avaient une vie au service de Royal. Car, les artiseurs formés pour aider Vérité dans la guerre contre les Pirates rouges ont été forcés de prêter allégeance à Royal. L’un d’entre eux est Ronce.


Ronce fait partie de la promotions de gens formés à l’Art par Galen. C’est un homme qui a été profondément marqué par les enseignements, aussi bien physiquement que mentalement. Il faut dire que Galen a été un instructeur cruel qui avait une idée en tête : créer une fidélité des artiseurs, non pas pour Vérité, mais pour Royal. 

Il a donc tenté de briser puis façonner les jeunes gens (« la musculature puissante de Ronce s’était transformée en graisse depuis qu’il avait quitté son métier de charpentier pour artiseur »). Puis, il a méthodiquement séparé les futurs artiseurs du peuple. Il ne leur a pas permis de manger avec les autres habitants du château, il a donné des cours dans un espace éloigné. Galen avait besoin de discrétion pour atteindre son but : « il est probable que Galen lui avait imposé une dévotion inébranlable envers Royal ».


Même si les artiseurs formés sont soumis à Royal, cela ne veut pas dire que l’entente est bonne entre eux. Dans le Poison de la vengeance, ceux qui ont survécu (Ronce et Carrod) au couteau de Fitz semblent se méfier de Guillot, un autre artiseur. Ce dernier semble être le leader du groupe, celui sur lequel Royal se repose. Carrod met en garde Ronce contre sa faiblesse de caractère, il le presse de s’endurcir et sans doute que cela aura un impact sur le futur Ronce, un être cruel et méchant. Carrod reproche à Ronce de trop pleurer et de ne pas prendre d’initiatives : « il cherche à nous imposer ses propres craintes, et il tire sûrement une grande satisfaction d’entendre tes genoux qui claquent. Cache soigneusement ce genre d’inquiétude ».

La vérité est que Guillot semble mépriser Ronce, et Carrod. Selon lui, ils n’ont pas une bonne façon d’appréhender l’Art et ils n’ont rien compris à Fitz. Tout cela les rendait presque inapte à répondre aux demandes du roi Royal. On sent dans sa façon de parler et dans ses mots qu’il a une bien piètre opinion de ses camarades. Ainsi, il dit que « mes compagnons, semble-t-il, qu’une tempête de terreur peut débusquer n’importe qui ; mais naturellement, ils n’ont pas autant que moi l’expérience de ta force de volonté ».


En réalité, les artiseurs ne forment pas un groupe, ils n’ont pas de sentiment d’union ou de communauté. Il n’y a pas d’osmose, simplement de la peur et de l’effroi. Pire, Royal se sert d’eux comme de vulgaires chiffons. Il en dispose, il les punit et il ne connait rien à l’Art. Même si il a lu des manuscrits, Royal ne possède pas l’Art. Il s’en sert simplement pour arriver à ses fins. Et quand il n’y arrive, ça ne peut pas être de sa faute mais celle des autres. Par exemple, il inflige une fois une forte douleur en se servant de Guillot (« liés comme ils l’étaient, Ronce et Guillot devaient ressentir l’écho de ses affres »). Cela n’est pas anodin : pour plaire à Royal et éviter de subir le même sort, Ronce se plongera dans la cruauté gratuite.


Ronce croise à nouveau la route de Fitz à Oeil-de-Lune et dans ses environs. Dans cette zone proche des Montagnes, Ronce arrive dans un univers qu’il ne connait pas et qu’il ne cherche pas à comprendre. Il ne prend pas le temps de cerner les habitants, les pratiques. Il a une mission à accomplir (trouver Fitz) et il s’y emploie. Il crée du ressentiment auprès des soldats royaux en les empêchant d’augmenter leurs revenus (« quant au pot-de-vin payé au contrebandier, il me sera rendu ou vous ne toucherez votre solde qu’une fois la somme remboursée. Je ne suis pas un imbécile »). Il est bien mal vu de la part d’un dirigeant de se mettre à dos ceux qui le servent et assurent sa sécurité.

En plus, Ronce aime la position que lui confère son statut d’artiseur. Il est au-dessus d’une bonne partie de la population, il le sait et il en profite (« j’avais vu la forme de son Art et constaté la façon dont Galen l’avait tordu (…) Il avait envie de pouvoir et il adorait l’existence indolente que lui valait son talent »). Lors d’une conversation avec un Fitz qu’il vient de capturer, Ronce développe sa vision des choses. On sent sa prétention, on perçoit son arrogance : « tu as le même point faible que ton père et le Prétendant : tu es persuadé que l’existence d’un seul de ces paysans vaut la tienne. Fais le moindre ennui et ils le paieront tous de leur sang ».

Le mépris caractérise donc Ronce. Ce n’est pas son seul de trait caractère saillant. Il est aussi cruel lorsqu’il force un soldat réticent à torturer Astérie (« Toi ! Casse-lui un doigt ») ; le soldat hésite et Ronce demande à un autre soldat de le fouetter. Cela est un bon signe de la méchanceté de Ronce. Et, une nouvelle fois, il prend le risque de se mettre à dos ses propres hommes.

Une autre mauvaise décision est prise quand il remet donc en cause l’accord entre les contrebandiers et les soldats. Astérie dit que « Ronce a été envoyé sur place. Il ignorait tout de l’arrangement. Il amenait un vaste corps de soldats avec lui et il a voulu imposer une discipline militaire sur la région ». Des femmes sont violées, des hommes sont battus, des gens sont tués. Les gens des alentours ne supportent pas ça et ils mettront la ville à feu et à sang. Ronce aurait pu éviter tout ça en faisant preuve de finesse.


Toutefois, Ronce est un homme sous influence et qui a peur. Il a peur de décevoir Royal et d’être puni. Il ne doit pas seulement obéir à Royal et respecter l’ordre d’Art imposé par Galen. Il doit faire avec un roi capricieux, colérique qui n’hésite pas à punir cruellement ses propres hommes. Malheureusement pour lui, Ronce subit la haine de Royal lorsque Fitz s’échappe. L’homme est brisé par « une douleur totale, comme si toutes les parties du corps, à l’intérieur et à l’extérieur, étaient immergées dans du feu ».

Dès lors, Ronce n’est plus qu’un outil. On lui confie la mission compliquée de retrouver le groupe de Fitz qui s’enfonce dans les Montagnes pour retrouver Vérité. Royal et Guillot l’utilisent comme un vulgaire pantin afin d’atteindre le Fitz dans l’Art. Quand ils se trompent et attaquent le Fou, le Fou montre à quel point Ronce n’a plus d’individualité (« c’est son nom, bien qu’il s’en souvienne à peine maintenant. Guillot et Royal se sont emparés de lui pour user de lui à leur gré »).




mardi 12 mars 2024

Martel, au bon endroit au mauvais moment ?

Il est des rencontres qui ne durent que quelques temps, quelques mois, et qui, pourtant, vous marquent dans la chair. C’est le cas de la relation de Vif entre Fitz et Martel. Quand Fitz rencontre Martel, il est à l’aube de plonger dans un des moments les plus durs de sa vie : l’apprentissage de l’Art avec Galen. Sa vie personnelle connait quelques remous puisque Patience apparait dans sa vie : la femme de son père tente de prendre sa vie en main. C’est d’ailleurs elle qui lui offre le chiot, sans doute pour se rapprocher de Fitz, peut-être pour s’excuser de son absence : « celui-ci est pour toi. Il est à toi, maintenant. Tous les garçons doivent avoir une bête à eux ».


Très vite, Fitz se rend compte que Martel est plein d’enthousiasme, qu’il a une réelle fureur de vivre. Il diffère des autres chiots de portée, puisque « le petit gaillard possédait déjà une identité solidement établie et un profond intérêt pour tout ce qui l’entourait ». Fitz accueille le chiot avec joie : Umbre, Burrich ou le Fou lui ont promis un enseignement compliqué avec Galen et c’est ce qui se passe. Le maître d’Art est un homme sec, qui ne semble avoir aucun plaisir à vivre. Il ne se retire pas simplement du monde et des liens avec les gens, il impose aussi cette attitude à ses élèves. Ils mangent à part, ils ne participent plus à la vie du château. Fitz trouve en Martel un réconfort : « l’accueil chaleureux et l’appétit de Martel me mirent du baume au coeur, et, dès qu’il eut fini de manger, nous nous pelotonnâmes au fond du lit ».

Pour le jeune chien, tout est une découverte. Il ne semble avoir connu que les murs du château et la moindre sortie de la chambre de Fitz est pour lui toute une aventure. On en a la preuve lorsqu’ils se rendent dans les écuries : cela « constituait pour lui la plus grande joie de son existence ; il me transmettait tout ce qu’il flairait, tout ce qu’il voyait avec une intensité qui, malgré ma morosité, réactivait en moi l’émerveillement ». La bonne humeur de Martel parvient donc à déteindre et contaminer Fitz, ce qui n’est pas un mince exploit.


Mais, très vite, on comprend que le tragique va accompagner la vie de Martel. Dans ce sens, le choix de son prénom est presque prophétique si on écoute le Fou. Le curieux ami de Fitz proclame que « ton coeur sera martelé contre lui et que ta force sera trempée dans son feu ». On peut comprendre que de la souffrance attendent Martel et Fitz, et que des moments durs les attendent.

Très vite, on en a un aperçu. La formation à l’Art de Fitz se passe mal. Galen le traite durement et méchamment, il le rabaisse. Il lui fait croire qu’il ne vaut rien et tout cela donne des envies de suicide au bâtard royal. Il est à deux doigts de se tuer jusqu’à ce que Martel lui rappelle sa présence : « le muret qui surplombait le vide m’attira irrésistiblement. De ce côté, la forteresse ne donnait pas sur la mer, mais il ne manquerait pas de rochers déchiquetés au pied de la muraille. Une chute à cet endroit serait fatale (…) Alors j’entendis l’écho lointain d’un gémissement ». Le lien de Vif a alerté Martel à propos de la détresse émotionnelle de Fitz. Le chien a rappelé à Fitz sa présence, qu’il l’aimait. Il lui a donné une raison de rester en vie, de voir un peu de lumière dans une période bien obscure de sa vie.


Loin de Castelcerf, Fitz assiste à l’attaque de Burrich via Martel. Il voit le maître d’écuries être attaqué et il voit Martel intervenir. Il voit son compagnon de Vif mettre son corps entre un couteau et un homme, et récolter de terribles blessures : « le poignard plongea et plongea encore dans ma chair (…) le sang qui me coulait dans la bouches et les narines m’étouffait ». Fitz ne se contente pas de vivre la chose, il est Martel. 

Fouinot avait déjà donné sa vie, Martel en fait de même. Un autre animal lié par le Vif se sacrifie et meurt (« je crus voir un bout de queue frémir dans un ultime effort pour me faire fête. Puis le fil se rompit et l’étincelle disparut. J’étais seul »). La perte est énorme pour Fitz. D’autant plus qu’il est loin de la capitale. Il doit voyager avec sa douleur, avec sa culpabilité de ne pas être là.

Et, pour ne rien arranger, Burrich se comporte mal.  Burrich ne montre aucun respect pour la mort de Martel. Le maître des écuries ne parvient pas à dépasser ses préjugés sur le Vif. Il réduit la mort de Martel à pas grand-chose, et fait même des reproches à Fitz en disant que son lien avec le chien ne valait pas la peine. C’est sans doute un des moments les plus honteux de la vie de Burrich car on peut lire que « tu aurais pu être le digne fils de Chevalerie ; mais tu as tout gâché, et pour quoi ? Pour un chien ! Je sais ce que peut représenter un chien dans la vie d’un homme, mais on ne fout pas son existence en l’air pour un … ». Burrich vit dans le fantasme de Chevalerie : il imagine les réactions de Chevalerie sans savoir ce qu’elles seraient. Pire, il transpose ses mauvaises expériences à Fitz : toute sa haine du Vif émerge là.