Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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jeudi 30 octobre 2025

La mélancolie de Parangon

Parangon fait partie de ces personnages qui attirent immédiatement l’attention. Certes, il est un bateau magique échoué sur une plage au lourd passé. Mais, cela ne s’arrête pas là car chaque prise de parole de Parangon est un moment plaisant et marquant à lire. En discutant avec Ambre, Brashen ou Althéa, Parangon nous présente sa vision des choses. 

On s’aperçoit très vite que Parangon est obsédé par la question de la mort. La vivenef est suicidaire, elle veut mourir mais elle n’y arrive pas. Elle ne peut pas se débarrasser de tous les événements tragiques vécus. 

Le désir de mourir de Parangon est d’autant plus remarqué que cela le rend jaloux des humains. En effet, ceux-ci peuvent librement décider de vivre ou non. Parangon n’a pas cette possibilité comme il le remarque à Brashen : « tu as le choix auquel je n’ai pas droit, le choix que tous les hommes tiennent pour si évident qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils l’ont (…) Cesser ». Clairement, Parangon est envieux. Et cela ajoute à son comportement, à son mal-être. La rumeur populaire dit que Parangon est une vivenef folle. Ce n’est pas quelque chose qu’il dément. Il en a conscience : il sait que les gens ont une bien piètre opinion de lui tout comme il sait qu’il va mal. On ressent toute sa peine quand il dit que « je vis au bord de la folie. Tu crois que je ne le sais pas ? J’ai appris… qu’est ce que j’ai appris ? Rien. Seulement que je dois continuer, alors je continue. Un vide insatiable me dévore de l’intérieur. Il me ronge, jour après jour ». 

On comprend que le navire ne rêve que d’une chose : mourir. Et qu’il ne pourra jamais atteindre son but, en tout cas pas tout seul. Il confesse à Althéa que « si j’ai survécu, c’est uniquement parce que je ne peux pas mourir ! »

Ainsi, il est dépendant de la volonté des humains. Or, il ne peut pas dire à n’importe qui la façon d’en finir des vivenefs ; et de toute façon, il ne fait pas confiance à grand-monde. Pourtant, Parangon s’ouvre à Ambre et lui révèle qu’ « il faut que tu mettes le feu partout à la fois ». Bien entendu, Ambre est horrifiée d’une telle confession. Elle est aussi sans aucun doute choquée que Parangon ait pris le temps de réfléchir longuement à la meilleure façon d’en finir. Elle sait que ce n’est pas une déclaration dans le vent.

Parangon est habité par la frustration. Ses longues années de solitude l’ont rendu à moitié fou. Quand Ambre, Brashen et Althéa lui permettent de naviguer à nouveau, il se comporte dangereusement (pour lui ou pour son équipage) pendant un long moment, comme si il avait du mal à accepter la réalité de ce qu’il vivait. Il ne peut pas croire qu’il navigue à nouveau, il ne peut pas croire qu’une nouvelle opportunité s’ouvre à lui. Parangon est également mutilé, la figure de proue aveugle est abîmée. C’est le symbole extérieur de tout le mal qu’il a vécu sur son pont : des morts, des viols, des bagarres et d’immenses tragédies. C’est triste mais il avait fini par s’y habituer. On peut penser que Parangon a peur de ce qui s’offre à lui. C’est en tout cas qu’on peut penser en lisant ses propos : « J’aimerais tout voir. Tout ! Ce n’est que ténèbres, Ambre. Etre aveugle sur la plage, c’était dur mais, au bout d’un certain temps, j’ai fini par m’y habituer. Mais là, dans l’eau du nouveau… ». Ceci dit, on peut aussi avoir une analyse plus optimiste des choses et envisager que Parangon se tourne vers un nouveau départ. Il est prêt à changer… Et Ambre lui donnera un nouveau visage et des yeux.

En réalité, le problème de Parangon est qu’il n’est pas ce qu’il aimerait être. Sa famille (les Ludchance) ne veut pas le considérer comme le navire familial après tous les gens qu’il a tués. Et il ne peut pas être ce qu’il doit être : un dragon. Parangon est prisonnier dans une forme qu’il ne désire pas et pour laquelle il n’a aucune appétence (« nous sommes condamnés à une semi-vie, emprisonnés dans un corps balourd qui ne peut pas se mouvoir sans les concours des humains »). C’est presque une humiliation.

Fréquentant les humains, étant en réalité un dragon, Parangon ne peut avoir qu’une piètre opinion de cette espèce.

Comme les autres dragons, il se moque du faible temps de vie des humains. Il rigole de leur prétention de se croire important, de penser qu’ils ont un impact sur le cours des choses. Pour Parangon, les humains sont insignifiants : « tu te tracasses trop. Les humains ont une vie si brève. Ils ont peu d’incidence sur l’univers. Hiémain ne sera donc pas prêtre. Cela n’a probablement pas plus d’importance que si un homme destiné à être roi devenait un simple reclus ». Pour un humain, entendre ça ne peut être que déprimant. Même à ceux qu’il fréquente plus en profondeur, Parangon ne fait pas de cadeau (« d’ici une dizaine d’années, quand tu ne t’intéresseras plus à moi que tu auras cessé de venir me voir, je t’aurai mou aussi aussi oubliée, sans doute »). Les humains ne sont pas plus importants qu’une goutte de pluie dans une tempête. Des années plus tard, Tintaglia n’aura de cesse de le répéter à Fitz et aux autres.

mardi 10 juin 2025

Parangon a dit (à Brashen)

Tu es une créature si fragile, à la peau plus fine que de la toile, aux os plus délicats que n'importe quelle vergue. Le dedans de ton corps est mouillé comme la mer, salé comme elle, et prêt à se répandre à la moindre entaille dans ton enveloppe. Il est si facile pour toi de cesser d'être ! Ouvre ta peau et laisse couler ton sang salé, laisse les animaux marins emporter ta chair morceau par morceau jusqu'à ce qu'il ne reste de toi qu'une poignée d'os recouverts de vase et retenus ensemble par quelques tendons mâchonnés, et tu ne sauras, tu ne sentiras, tu ne penseras plus rien. Tu auras cessé d'être. Cessé d'être.

lundi 6 janvier 2025

Qui est Ambre ?

Le Fou est devenu Ambre. Oui, l’ancien bouffon du roi Subtil a vogué vers le sud, s’est retrouvé à Terrilville et est devenu Ambre, une femme, une fabricante de bijoux. Etrangère dans cette ville, Ambre assiste à sa transformation. Elle cherche des gens qui pourraient l’aider à mettre les changements auxquels elle croit ; elle cherche un individu à neuf doigts. Si elle ne retrouve que vers la fin de l’aventure ce garçon (Hiémain), elle ne reste pas inactive et entre en contact avec bon nombre de personnes.


Comme dans l’assassin royal, Ambre cherche à changer la route empruntée par le monde. Elle sait que c’est une décision compliquée, qu’elle fait face à un énorme défi. Elle sait qu’il est très compliqué de contrarier la marche des choses. Pour autant, forte de son expérience, Ambre ne baisse pas les bras (« il ne faut pas confondre coïncidence et destin, je suis toute prête à me dresser contre le hasard, mais les rares fois où j’ai voulu résister au destin, j’ai perdu, et rudement »). Ambre a tenté d’influencer les choses, elle n’a pas pu. Par exemple, elle a voulu garder un Loinvoyant crédible sur le trône, le destin a tout fait pour ce que ce soit un Loinvoyant drogué et colérique :  Royal. Chevalerie est mort, Vérité a disparu, Auguste est devenu débile et Subtil est mort ; les uns après les autres, tous les héritiers potentiels ont été rayés de la liste.

Il en a aussi payé les conséquences en étant battu, maltraité. Beaucoup baisseraient la tête et renonceraient ; ce n’est pas le cas de Ambre (le Fou), même si elle a baissé les bras en étant à Jhaampe avant le retour de Fitz. Ambre affirme à Althéa que « beaucoup, naturellement, pestent en rageant contre l’habit que le destin leur a tissé, mais cela ne les empêche pas de le ramasser et de l’endosser, et la plupart le portent jusqu’à la fin de leurs jours ». Mais, Ambre n’est pas de ce bois-là, elle n’est pas ce genre d’individu à renoncer.


Ambre est déterminée. Elle est prête à beaucoup de choses pour atteindre ses objectifs. En outre, quand elle s’attache à quelqu’un, elle est encline à beaucoup de sacrifices pour aider cette personne. On en a la démonstration avec la vivenef Parangon. Malgré tout ce que hurle la société de Terrilville qui ne voit en Ambre qu’une étrangère ne comprenant pas les coutumes de la ville, Ambre se rapproche de la folle Parangon et veut la tirer de sa tragique situation. Alors que tout le monde veut abandonner Parangon, Ambre se lie d’amitié avec le bateau magique. Ambre est la seule à vouloir lui offrir un futur : « c’est pourquoi, pour l’amour de l’enfant qui tempête et profère des menaces, enfermé dans la carcasse de bois d’un navire, je vais t’acheter et te protéger, du moins autant que le destin me le permettra ». On peut penser qu’Ambre a pris en pitié Parangon. Elle sait aussi que c’est un choix potentiellement compliqué tant l’histoire de Parangon est sanglante.


Ce qui se passe à Terrilville permet aussi à Ambre de réfléchir sur la vie et l’humanité. Elle voit tant de choses inédites !

Ambre semble fascinée par les dragons. Si elle en a vu lorsque Vérité a réveillé les dragons d’Art et de pierre, elle est toujours à la recherche d’informations qui les mentionnent, de témoignages. Certains sont sceptiques, Ambre, elle, y croit clairement. Elle dit clairement que « je crois qu’il y a dans le coeur des hommes une place créée pour l’émerveillement, une place endormie qui attend de s’épanouir ». Cela évoque presque une sorte de beauté.

Mais, à cette grâce des vivenefs et des dragons s’oppose une laideur répandue : l’esclavage. Bien qu’interdite, cette pratique est commune à Terrilville. Des gens sont achetés, vendus et marqués, leurs vies ne leur appartiennent plus. Certains ferment les yeux sur ce qui se passe, en se disant que comme cela est interdit cela ne peut exister.

Ambre passe du temps avec les esclaves qui, comme elle, sont exclus de la société, mis de côté. Ambre déplore le fatalisme quant à l’esclavage. Elle regrette aussi que certains mesurent la valeur d’une vie à la valeur de ce qu’elle rapporte ou coûte : « si une vie peut être évaluée en argent, alors sa valeur peut baisser, sou par sou, jusqu’à ce qu’elle soit nulle. Quand une vieille femme vaut moins que la nourriture qu’elle mange…eh bien ».

On retrouve cette idée lorsqu’elle parle à Brashen de la nécessité de se dresser face au mal, aux mauvaises choses. Tenter d’agir bien ne suffit pas, se rendre compte que les choses vont mal n’est pas suffisant. Pour Ambre, si on veut améliorer les choses, il faut agir. On sent sa passion quand elle fait une sorte de leçon à Brashen (« la moitié du mal en ce monde s’accomplit sans que les honnêtes gens interviennent ; ils ne font rien de mal. Il ne suffit pas de s’abstenir de faire le mal, Trell. On doit s’efforcer de faire le bien, même quand on ne croit pas au succès »). Si Ambre en parle avec tant d’emphase, c’est qu’elle l’a fait par le passé : elle s’est dressée contre la méchanceté de Royal vis-à-vis de son père.


On se rend compte que Ambre se réfère beaucoup à son passé. Il faut dire qu’elle a vécu des moments assez marquants, notamment avec Fitz dont elle est tombée amoureuse. Pourtant, Ambre a dû renoncer plusieurs fois à Fitz : elle l’a vu tomber amoureux de Molly, elle l’a abandonné lors de la prise de pouvoir de Royal, elle a vu Astérie tourner autour de Fitz et coucher avec lui, elle a vu Fitz ne pas vouloir s’impliquer sentimentalement avec elle car il est convaincu que Ambre est un homme… Dans tous les cas, Ambre a dû se mettre de côté tout en continuant à aimer Fitz : « plus dur encore, il faut admettre que l’autre a des besoins que tu ne peux pas satisfaire, et que tu as des tâches qui retiendront loin de lui. Le prix, c’est la solitude, et la nostalgie, et le doute ». On sent bien là de la douleur, de la jalousie. Ambre n’a pas quitté Fitz par gaieté de coeur. Elle l’a fait en sachant qu’elle avait une mission à mener et que cela devait être sa priorité. Quitte à laisser derrière elle l’amour de sa vie…


Dans les Aventuriers de la mer, Ambre continue d’être mystérieuse. Si elle se livre un peu plus, elle reste néanmoins dans l’ombre en ce qui concerne son histoire, son passé. Elle est convaincue que c’est la seule façon pour elle d’être en sécurité (« mes secrets sont ma cuirasse. Sans eux, je suis très vulnérable à toutes sortes de blessures. Même aux blessures infligées involontairement »). Car, Ambre pense qu’elle doit changer le monde et elle sait que ce n’est pas un but qui plait à tout le monde. Ses propres professeurs ne croient pas en elle et tentent de la détruire alors que beaucoup voient Ambre (ou le Fou) comme une empêcheuse de tourner en rond. Ambre se doute aussi de l’image qu’elle renvoie, qu’on met en doute sa santé mentale. Elle sait qu’ « on m’a traitée de folle aussi souvent que de prophète. J’ai toujours su que j’avais des choses à accomplir pour le monde, des choses que personne d’autre ne pourrait accomplir ».

jeudi 14 novembre 2024

Un artefact : la boucle d'oreille de Burrich

Les objets importants n’ont pas forcément un impact important sur l’histoire ou une origine magique ou légendaire. Ils peuvent l’être simplement par leur histoire, leur symbolique. Ils ont pu traverser des époques, lier des gens sans qu’ils en aient conscience. La boucle d’oreille de Burrich en est un bel exemple car elle a été portée par le maître des écuries de Castelcerf, par le prince Chevalerie, par le bâtard FitzChevalerie ou par le Fou. Il est assez rare de voir un objet être détenu par tant de personnages de premier plan.


Originaire de Chalcède, Burrich a obtenu cette boucle par sa grand-mère. Elle est la preuve qu’ils n’étaient plus des esclaves, qu’ils avaient pu acheter leur liberté. C’est donc quelque chose qui est remarquable et mémorable. Bien peu de choses auraient pu pousser Burrich à s’en débarrasser. Pourtant, il l’a donnée à Chevalerie (« je croyais qu’on l’avait enterrée avec lui (…) C’était à ton père. Je lui en avais fait cadeau »), ce qui montre bien la force de l’amitié qui unit ces deux hommes. Burrich n’aurait pas été contre que Chevalerie soit inhumé avec. D’une certaine façon, il aurait ainsi accompagné son prince. 

Mais, Patience en a décidé autrement et a changé le cours des choses. Elle a récupéré l’objet l’a conservé pendant des années. Quand elle a décidé de revenir à Castelcerf après son exil à Flétribois, elle l’a offert à Fitz : « elle en prit une à motif de minuscule résille d’argent dans laquelle une pierre bleue était emprisonnée ». Fitz n’a aucune idée de ce que c’est, de l’histoire de l’objet.


Dès lors, Fitz la porte. Quand il revient de la mort après avoir été torturé par Royal, c’est un des rares objets qu’il a conservé. Mais, Fitz devient une cible, sa tête est mise à prix et il doit se cacher comme il peut. Il change de nom et cache la boucle. Malheureusement, il est capturé par des soldats de Royal. Sa boucle lui est prise (« je remarquai que ma bourse avait disparu. Pêne avait dû s’en emparer pendant que j’étais inconscient ; mon coeur se serra à la pensée que je ne reverrai plus la boucle d’oreille de Burrich »). La tristesse de Fitz peut s’expliquer par le fait que c’est l’un des derniers objets qui le rattache à son ancienne vie. C’est aussi le témoignage qu’il tenait à Burrich, cet homme qui l’a éduqué et a sacrifié sa vie pour prendre soin de lui. Lorsque Fitz parvient à s’échapper et tuer Pêne et ses hommes, le bijou devient la première chose qu’il recherche (« je fouillai soigneusement le cadavre et mis la main sur la boucle d’oreille de Burrich »).


Après avoir permis à Vérité de chasser les Pirates Rouges, Fitz fait un choix douloureux. Il abandonne son passé derrière lui. Il fait une croix sur Molly et Ortie. Pourtant, il y a un homme à qui il veut faire savoir qu’il est encore en vie : Burrich. Il veut montrer à son ami qu’il n’est pas devenu une bête dominée par le Vif, mais qu’il a agi en tant que soldat, en tant qu’homme de Vérité. D’une certaine façon, l’objet doit montrer la dévotion de Fitz, son sens du devoir. C’est ce qu’il dit au Fou : « j’aimerais que tu le lui apportes, et aussi que tu lui dises, que je ne suis pas mort devant la chaumière d’un berger, mais en restant fidèle au serment que j’ai prêté à mon roi ».

Les choses ne se passeront pas comme prévu. Le Fou se trouve pris dans d’autres aventures à Terrilville et conserve le bijou avec lui. Il ne le remet pas à Burrich.


A Terrilville, le Fou est devenu une femme, Ambre, et elle détonne. Son apparence intrigue, ses paroles intriguent. Des questions sont soulevées sur son identité, d’autant plus qu’Ambre donne bien peu d’informations sur elle. On tente de la cerner comme on peut et on repère la moindre chose qui donne des indications. La boucle en fournit certaines. Rache remarque qu’ « elle porte un anneau de liberté à l’oreille, vous savez, l’anneau que les esclaves affranchis de Chalcède doivent acheter et arborer pour prouver qu’on leur a accordé la liberté ». L’hypothèse est donc qu’Ambre serait une esclave ou une ancienne esclave. Ambre donne une réponse différence : elle dit même la vérité bien qu’aucun de ses interlocuteurs ne soit capable de la comprendre.  Ambre confesse « que c’était un cadeau de son unique amour ». La boucle symbolise donc l’amour, l’attachement. C’est un objet qu’Ambre porte fièrement, à la vue de tous, pour montrer son lien avec Fitz, même si personne ne le sait. Pour Ambre, dans le contexte de Terrilville, la boucle devient un objet important. La chose est manifeste quand elle remodèle le visage de la folle et dévastée Parangon ; elle lui donne le visage de Fitz et n’omet aucun détail. Elle lui fait le nez cassé et « déposa la grande boucle d’oreille dans la paume de Parangon ». Ambre a donc reproduit en plus grand la boucle d’oreille. 


La boucle suit donc le Fou. Ce dernier décide de revenir dans les Six-Duchés et de retrouver son meilleur ami, Fitz. Fitz n’est pas déçu de voir que le Fou a conservé la boucle. Il ne le voit pas comme une trahison de sa volonté. Mieux, quand les deux se saluent, la boucle sert presque de connecteur émotionnel entre les deux : « il passa les autour de moi et m’étreignit brutalement ; je sentis le clou d’oreiller de Burrich presser sur ma gorge ».

Toutefois, le Fou reste le Fou. S’il est devenu Sire Doré, il reste influencé par les prophéties. L’une d’elles dit qu’il doit mourir pour atteindre son but. Il envisage alors de se débarrasser de ses possessions, de ses richesses. Il envisage même de rendre à Fitz la boucle alors que ce dernier l’avait fortement enjoint à la garder, même après leurs retrouvailles (« il leva la main pour ôter la boucle d’oreille en bois que Sire Doré portait toujours »). Fitz refuse, il ne peut tolérer comportement mortifère. Il aurait l’impression de perdre son ami si il le laissait faire. Fitz trahit alors le Fou en l’empêchant de partir avec lui à la recherche de Glasfeu. Il sait pourtant que c’est important pour le Fou.

Le Fou, laissé à Castelcerf, solde sa vie. Il rencontre même Burrich, venu demander des comptes (Ortie a transmis un message de Fitz laissant croire qu’il était encore en vie). C’est Ortie, la fille adoptée par Burrich, qui remarque le changement de Burrich : « lui-même porte maintenant une boucle d’oreille, une sphère sculptée dans le bois. Jamais, je l’avais vu porter ce genre d’ornement ». La boucle est donc revenue à son propriétaire. Le fait que Burrich la porte n’est pas anodin : cela montre qu’il sait que Fitz est vivant, qu’il accepte cette vérité. On peut même penser que c’est une façon de témoigner sa fidélité et son amitié à Fitz.

Plus tard, c’est un Burrich à la porte de la morte qui donnera le bijou à Leste, son fils ayant le Vif (« l’enfant dormait à côté de son père dont une main pendait hors de ses couvertures ; en la replaçant au chaud, je m’aperçusse qu’elle était serrée sur une boucle d’oreille en bois »). Il faut aussi noter que c’est un geste de réconciliation de Burrich qui a tout fait pour éradiquer le Vif en Leste ; il lui montre ainsi qu’il l’accepte comme il l’est ; Burrich n’est plus hanté par son histoire personnelle.


dimanche 20 octobre 2024

Igrot, le Roi des Pirates ?

Igrot aurait pu être le Roi des Pirates. Son nom est entré dans la légende puisqu’il était un homme respecté et craint, dont on vantait les exploits, notamment d’avoir réussi à voler la cargaison d’un navire du Gouverneur. Mais, en réalité, Igrot était un individu cruel et violent, profondément égoïste et sans aucune pitié.


Igrot a réussi deux prises qui ont assuré sa renommée. Lui qui naviguait sur un simple bateau en bois a réussi à capturer une vivenef. C’est une prouesse qui semblait impossible puisque ces bateaux sont éveillés, c’est-à-dire qu’ils sont magiques, et qu’ils peuvent, entre autres choses, mieux sentir les courants et le sens du vent. De plus, ce qui a fait passé un cap énorme à Igrot est d’avoir réussi à voler le Gouverneur : il a réussi ce qu’aucun pirate n’avait jamais réellement sérieusement envisagé. Ce sont des histoires que les pirates se transmettent de bouches à oreilles comme c’est le cas avec Finney (« la légende dit qu’Igrot le Téméraire a pris une vivenef et a navigué dessus pendant des années. C’est ainsi qu’il a pu s’emparer du vaisseau-trésor du Gouverneur »).

Igrot est également un grand marin qui ne s’est pas contenté de naviguer dans les mers autour de Terrilville. Il est allé loin dans le sud. Althéa rapporte des propos de Parangon (la vivenef capturée) : « il dit qu’il y est déjà allé, et qu’Igrot avait des relations avec les serviteurs ; de quelle sorte, il l’ignore, mais peu après leur visite à Clerres, il a emmené Igrot à l’île des Autres pour entendre son avenir ». Cette indication laisse aussi supposer qu’Igrot était un acteur important à son époque tant les Serviteurs sont connus pour leur volonté de façonner le monde à travers des hommes influents. Les Serviteurs étaient aussi peut-être avides de rencontrer l’homme qui a capturé, donc asservi, une vivenef ; en effet, les Serviteurs détestent les dragons et une vivenef n’est qu’un dragon prisonnier…


Le trésor suscite toutes les convoitises tant il est important. Mais, Igrot ne voulait le partager avec personne, pas même avec ses hommes. Il n’a laissé aucune indication, aucune carte, rien du tout. Des rumeurs sont donc nées sur le trésor et son emplacement et personne ne sait réellement ce qu’il est devenu. La rumeur la plus en vogue dit que « Igrot a balancé la barge du Gouverneur avec le trésor par le fond et qu’on l’a plus jamais revue ».

Finney, lui, est bien plus proche de la vérité. Si il ne sait pas que la vivenef d’Igrot a été Parangon, il se doute que cela à voir avec un bateau magique (« quand il s’est vu mourant, Igrot a caché son trésor et sabordé sa vivenef. Puisqu’il ne pouvait l’emporter avec lui, ce fichu bateau, personne d’autre ne l’aurait »). Parangon n’a pas été coulé mais Igrot a fait tout ce qu’il a pu pour embrouiller le bateau, le faire plonger dans une folie auto-destructrice, il l’a même rendu aveugle.

Parangon a donc été un instrument bien involontaire dans l’ascension d’Igrot. Le bateau fou a longtemps tu ses secrets. Quand il se décide à parler, il fournit un bon nombre de réponses : « vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi Igrot voulait une vivenef ? C’était pour avoir un endroit où amasser son trésor , un endroit que les pirates ordinaires ne pourraient jamais atteindre ».


Tout cela a donc contribué à la renommé d’Igrot. Bien après sa mort, on en parle avec des mots où transpirent l’envie et l’éloge. Il est rapporté qu’ « Igrot a vécu comme un seigneur. Le meilleur pour lui : des femmes, du vin, des serviteurs, de beaux habits. Il menait grand train, à ce qu’il parait. Il avait une propriété en Chalcède et un palais dans les îles de Jade ».


Jusque là, rien ne laisse croire qu’Igrot est un pirate plus cruel que la moyenne, un homme qui s’adonne aux vols, à l’abordage de bateaux et autres.

C’est sa relation avec Kennit qui change tout. On suppose assez vite que Kennit a connu Igrot et qu’il en garde un souvenir plus que mitigé. Quand il en parle, ce sont avec des termes peu valorisants : « j’ai connu Igrot quand j’étais adolescent. Sa réputation est exagérée ». L’attitude de Kennit laisse aussi songeur ; quand il parle d’Igrot, on perçoit presque de la peur.


Igrot a fait de la vie de Kennit un enfer. Kennit était un matelot embarqué contre son gré sur le bateau de Igrot : Kennit est en réalité un Ludchance et ses parents ont été torturés par Igrot.

Igrot a alors manipulé Kennit en jouant avec son lien avec le Parangon, la vivenef de la famille Ludchance. Parangon explique que « Igrot faisait parfois mine d’avoir la délicatesse d’un gentleman, mais ce n’était qu’une façade ». Igrot a détruit Kennit : il le battait à mort, le violait et le forçait du mal à Parangon. Il lui faisait croire un changement qui n’arrivait jamais. Igrot prenait un malin plaisir à tourmenter Kennit. Parangon témoigne : « c’était le marché que nous avions conclu : Kennit me rendait aveugle, et, en échange Igrot ne le violerait plus. Mais Igrot ne tenait jamais parole ». Tout cela montre bien un aspect très sombre d’Igrot, un homme cruel et gratuitement méchant, pervers et dangereux.

Une autre preuve de cela est le fait qu’Igrot a pris le temps d'étudier le comportement de Parangon avant de mettre son plan à exécution. Quand on lit que « Parangon avait déjà tué deux bons matelots qu’Igrot avait envoyés pour aveugler la figure de proue. Mais, il ne ferait pas de mal à un petit garçon », on comprend que le pirate a pris le temps d’étudier la relation entre Parangon et Kennit Ludchance. Il a pesé les risques et a fini par être convaincu que la vivenef se laisserait faire du mal plutôt que s’en prendre à Kennit. Igrot a dépassé tout cynisme.


Kennit s’est construit en parallèle et en opposition. Comme lui, il a emprunté la voie des pirates. Comme lui, il a violé quelqu’un à bord d’une vivenef (Althéa). Comme lui, il est entré dans la légende. Mais, là où Igrot ne pensait qu’à son sort personnel, Kennit semblait vouloir construire quelque chose. Il a pleinement endossé le titre de Roi des Pirates et a rassemblé des hommes et des femmes qui n’en avaient jamais compris l’utilité. Par exemple, grâce àHiémain, il a fait de Partage une réelle ville et a changé la destinée de ce qui était avant un coupe-gorge. Kennit exprime d’ailleurs clairement ses motivations : « c’est à la portée du premier imbécile venu de brûler une ville. On dit qu’Igrot le Téméraire en a incendié une vingtaine. (Il eut un grognement de mépris.) Moi, j’en fonderai une centaine. Mon souvenir ne sera pas lié à des cendres ».


Parangon nous apprend ce qu’il est advenu d’Igrot. Igrot a été tué par Kennit et pour la vivenef, « ce n’était que justice ». Kennit n’a fait que lui rendre ce qu’il lui a fait. Les propos de Parangon sont glaçants : « Kennit l’a battu à mort. Dans la cale. Tu as vu les marques en bas. Les empreintes d’un homme rampant ». Il précise, bien plus tard, à Fitz ce qui s’est réellement passé (« avec la même hachette qu’il avait utilisée pour détruire mes yeux (…) Igrot a été le dernier. Kennit l’a démembré avec une tendresse infinie »). Igrot a donc récolté ce qu’il a semé. Il faut noter que Fitz a pu vivre via Parangon l’expérience bien dérangeante d’un début de viol d’Igrot sur Kennit. Il a vu l’emprise totale que l’homme avait sur le jeune garçon, la peur que cela procurait.


dimanche 23 juillet 2023

Parangon : le changement, c'est maintenant ?

La saga de l’assassin royal regorge de destins tragiques, de personnages qui parviennent à s’émanciper ou qui chutent. Hommes, femmes, animaux évoluent dans un monde en plein changement et ont l’illusion d’avoir leur futur en main. Ce n’est pas le cas des vivenefs qui ne servent qu’à transporter des humains et des marchandises. Or, les vivenefs ne sont pas que des navires : on sait qu’il y a une pire de magie en elles. On apprend plus tard que les vivenefs sont en réalité des dragons qui n’ont pas pu aller au bout du processus. Les vivenefs sont donc des créatures vivantes prisonnières. 

Les romans du Fou et de l’assassin ne concluent pas que l’aventure, elles permettent aussi aux vivenefs de devenir ce qu’elles sont réellement (des dragons) grâce à l’Argent. Le cas le plus emblématique est celui de Parangon.


Pour les gens des Six-Duchés, la vision de Parangon est un étonnement. C’est un bateau vivant, qui parle et qui semble avoir une forme d’intelligence. Il a aussi le visage de FitzChevalerie Loinvoyant. Fitz et ses compagnons de voyage (Persévérance, Cendre/Braise, Lant) apprennent une partie de l’histoire du bateau magique grâce au Fou. Ce dernier les prévient que Parangon est une vivenef atypique, qui sort du lot : « Parangon a été victime de mauvais traitements difficiles à comprendre pour quelqu’un qui n’est pas de Terrilville ».

Globalement, une vivenef sert fidèlement ses propriétaires ou sa Famille ; Parangon n’en fait qu’à sa tête et ne suit que ses envies. Quand il est dans un bon état d’esprit, il est plus que plaisant de naviguer à son bord. Dans le cas contraire, c’est bien plus périlleux comme le remarque Brashen (« cette fois, il nous a défiés et a franchi le passage plus vite que jamais »).

Pour ne rien arranger, la présence d’Ambre (le Fou) à bord ajoute à l’instabilité de Parangon. Ambre a toujours exprimé clairement ses idées et milité pour le retour des dragons. Ambre est celle qui nourrit les rêves de grandeur et d’affirmation de Parangon. Ce faisant, Ambre a un impact négatif sur le bateau selon Brashen. Il déplore que Parangon « ressemble à un adolescent, parfois rationnel, parfois impulsif, et, si nous tentons de nous interposer entre Ambre et lui, le résultat risque d’être… »


Parangon finit par exprimer clairement es envies. Il hurle que « je n’ai jamais été un bateau ! Nous sommes des dragons réduits en captivité ! En esclavage ! » On ressent bien là toute sa détresse, toute sa douleur. Il aspire à autre chose que transporter des choses, d’autant plus qu’il a vu et fréquenté Tintaglia et d’autres dragons. En disant que « celle qui est ma véritable amie m’a montré que je peux être libre », il réaffirme l’importance d’Ambre. Car, Ambre lui a donné un peu d’Argent. Ce liquide magique a des effets immédiats sur Parangon qui semble à la fois plus clairvoyant sur sa réelle identité mais aussi capable de mieux naviguer. Il en veut plus : « vous voyez l’effet qu’a sur moi une petite quantité d’Argent ? Si on m’en donne assez, je pense pouvoir me débarrasser de ces planches en bois que vous avez fixées sur moi et remplacer ces voiles en toile par des ailes ».

Il défie alors Althéa. Il n’a pas oublié que si elle a obtenu sa liberté, c’est en grande partie grâce à lui. Il lui demande si elle ne se sent pas redevable. C’est une interrogation légitime de sa part, surtout qu’Althéa connait la véritable nature des vivenefs. Elle ne pourrait donc pas tolérer son emprisonnement (« voudrais-tu que je reste ainsi, toujours soumis aux caprices d’autrui, en allant là où on me conduit, transportant des colis d’un port humain à l’autre, dépourvu de sexe, prisonnier d’une forme qui n’est pas la mienne ? ») Les mots choisis sont importants et ne peuvent qu’interpeller Althéa. Ils font écho au destin que réservait Kyle Havre à la femme Vestrit : une vie de femme mariée dans une maison quelconque, loin des mers et de sa passion pour la navigation. En réalité, comme Keffria, Malta ou Althéa, Parangon cherche à s’affranchir de la destinée qui lui est promis.


Ambre est bien la seule qui semble ravie des changements opérés par l’Argent sur Parangon. Elle n’a pas hésité à lui donner de cette « magie liquide qui abat les murailles entre humains et dragons », qui « peut guérir un dragon blessé » (comme on l’a vu avec Glasfeu dans les Cités des Anciens) et qui peut « allonger l’espérance de vie des Anciens et imprégner des objets de divers pouvoirs ». Althéa et Brashen sont bien moins convaincus par cette description, bien moins enthousiastes. Il faut dire que cela augure des changements importants dans leur vie. Que sont-ils sans vivenef ?

D’ailleurs, les effets sont immédiats. Parangon n’en fait qu’à sa tête et décide du cap sans demander l’avis de Brashen ou Althéa. Ce sont des cargaisons qui ne sont pas livrés, des engagements non tenus. Pour les deux personnes, c’est presque honteux de manquer à sa promesse, de ne pas Honor un contrat : « la mienne et celle d’Althéa ne vaudront plus rien, personne ne nous fera plus confiance, personne ne traitera plus jamais avec nous ». Si Parangon se transforme en dragon, ils perdent tout. Pas seulement leur navire mais aussi leur maison (« nous n’avons pas de toit à part ici, à bord de Parangon, pas vie ni d’emploi hormis le travail que nous effectuons sur le fleuve du désert des Pluies et à Terrilville »). On peut donc comprendre leur réticence, leur peur face à ces changements qui s’annoncent.


Si Parangon agit de cette façon, ce n’est pas sans raison. Il est méfiant, lui qui a passé tellement de temps échouer, lui qui a passé tellement de temps à attendre qu’on le remette à flots. Il est clair et menaçant en disant que « je refuse d’être attaché à un quai (…) je ne me laisserai pas endormir par vos belles paroles pour que vous puissiez me ligoter ».

Parangon est donc vindicatif. Il tente même de convaincre les vivenefs qu’il croise à l’image de sa rencontre avec Vivacia. Il veut « que tu te rappelles que tu es un dragon ; non un bateau, non la servante des humains qui voyagent à ton bord ». Vivacia est réceptive à ce message et blâme ceux veulent la réduire à son côté pratique : « croyais-tu que je n’entendrais pas la vérité de ce que Parangon a dit ? (…) nous savions tous que nous avions une autre nature (…) je veux redevenir un dragon, Hiémain ». Le ressentiment est palpable car les vivenefs veulent retrouver leur liberté et que les humains semblent les freiner et font preuve d’égoïsme. C’est comme si ils étaient prêts à les sacrifier pour conserver un outil bien pratique.


Quel genre de dragons sera Parangon ?

Le Fou a son hypothèse. Il pense qu’il « est composé de deux dragons » et que cela peut expliquer ses humeurs fluctuantes. Pour le Fou, sa folie est presque inévitable en voulant faire cohabiter deux personnalités si différentes, si opposées. En se transformant, il se peut qu’il donne naissance à deux dragons aux humeurs plus stables, en tout cas plus cohérentes.

A une vivenef perplexe, Parangon précise qu’il n’oubliera jamais ses années en tant que vivenef. Il est un dragon après tout et les dragons n’oublient rien. Il conservera donc toutes les expériences auprès des hommes (« je vais m’affranchir du corps de ce vaisseau et de cette enveloppe à ta ressemblance, mais je porterai toujours en moi de ce que les horreurs peuvent s’infliger les uns aux autres par amusement »). Les références à Igrot et Kennit sont claires.


Alors que Clerres est en train de sombrer, que le port est ravagé, Parangon devient un dragon. Abeille est témoin de la transformation de Parangon en deux créatures : « je regardais la verre si intensément que je n’avais pas remarqué le bleu qui sortait de l’épave ». Son premier fait marquant, mis à part sa participation au sac de Clerres, est de rendre un dernier hommage à Akennit (le fils d’Etta et de Kennit). Celui-ci vient de mourir et a l’honneur d’être dévoré par les dragons.

dimanche 22 janvier 2023

Ambre, une femme prophète ?

« Tu n'es qu'un petit être à la vie éphémère. Il faudrait être fou pour croire qu'on peut changer le cours du monde ». Ces propos sont prononcés à Ambre par Parangon à la fin du cycle des Aventuriers de la Mer. Ils sont durs à entendre pour quelqu'un comme Ambre. Le lecteur sait qu'Ambre (aussi connue comme le Fou) se sent investie d'une mission, de la nécessité de mettre le monde sur une autre voie. On sait qu'elle se prend pour un Prophète et qu'elle pousse des individus (des catalyseurs) à accomplir leur destin. Entendre que ses actes ne changerait rien est donc un camouflet, presque une insulte. Il faut noter que les propos de Parangon font écho à ce qu'a dit Tintaglia : « Dans l’univers, vos rêves, vos projets, vos ambitions ne comptent pour presque rien. Vous ne vivez pas assez longtemps pour avoir de l’importance ».

Mais, Ambre n'a pas baissé les bras. Dans un monde en plein changement, elle a fait ce qu'elle a pu pour donner corps à ses prophéties. Ce n'est pas chose facile tant les événements se bousculent (la guerre à Terrilville, le rapprochement entre Jamaillia et Chalcède), tant son catalyseur présumé (Hiémain) la fuit (embarqué dans le projet fou de son père Kyle Havre). Pour Ambre, les gens comptent et la route qu'ils prennent peut changer un bon nombre de choses. Une occasion manquée pourrait mener le monde dans une mauvaise direction : « nous avons tous un droit sur notre vie. Mais si, par défaut d'orientation, nous empruntons la mauvaise voie ? Prends Hiémain par exemple (…) Si à cause de quelque chose que j'aurais omis de faire ou de dire, il devenait roi des Îles des Pirates alors qu'il était destiné à mener une vie d'étude et de contemplation ? » Si le discours d'Ambre est bien rodé, c'est parce qu'elle a déjà rencontré le scepticisme : Fitz, également, refusait de croire que les petites gens pouvaient accomplir de grandes choses.

Ambre est amenée à fréquenter étroitement les Vestrit, notamment Althéa et Malta dans une moindre mesure. Elle se rend compte à quel point les femmes de cette famille sont enclines à prendre les choses en main, à dépasser ce qui est attendu d'elle ; on attend d'Althéa qu'elle se soumette aux dernières instructions d'Ephron et fasse un bon mariage, elle ne le fait pas ; on attend de Malta qu'elle soit une gentille fille bien sage et elle ne le fait pas. Les deux se rebellent, à leurs façons, contre des traditions, des coutumes. En les rencontrant, Ambre peut s'ouvrir librement car elle sait que ce qu'elle dira aura un impact sur elles, ou en tout cas sera entendu et écouté. C'est à Malta qu'elle ose clairement dire qui elle est : « mais si je suis une diseuse de bonne aventure, je ne suis pas une faiseuse de bonne aventure. Nous forgeons tous notre propre aventure ». Encore une fois, Ambre reprend un vocabulaire associé au mythe du Prophète blanc et du Catalyseur. Les mots dits à Althéa sont encore plus forts, ils débordent d'admiration et de respect (« vous percevez le flux des événements, vous êtes capable de savoir où vous vous adapteriez le mieux, mais vous avez l'intrépidité de vous y opposer (…) j'ai toujours admiré les gens qui savent prendre cette attitude ; ils sont si rares »). On pourrait presque croire que l'attitude d'Althéa revigore la foi d'Ambre.

Si Ambre presse les femmes Vestrit à agir, c'est par intérêt. Elle œuvre pour le retour des dragons et elle sent qu'une grande partie est en cours à Terrilville. Un moment décisif approche comme elle le dit à Brashen : « quand les circonstances s'y prêtent, les gens qui ne semblent pas y être destinés accomplissent des choses extraordinaires (…) nous sommes emportés vers l'apogée dans le temps, le point critique où l'avenir doit prendre l'une ou l'autre direction ». Qui aurait pu croire qu'un bâtard mis de côté sauverait la lignée des Loinvoyant ? Qui aurait pu croire que les gosses Vestrit, les enfants d'une famille de Marchands en chute libre, causent tant de changements ?

Dans les Aventuriers de la Mer, Ambre doit faire face à des gens pris dans des événements qui les empêchent de prendre de la hauteur ou du recul. Ils sont tout occupés à sauver leurs vies qu'ils ne se rendent pas compte que d'autres choses sont en cours. Est-ce une mauvaise chose ? Difficile de trancher. Par exemple, si Malta n'était pas obnubilée par l'idée de sauver son père, aurait-elle, au final, libéré Tintaglia ?

Ambre essaie de planter les graines du changement partout où elle peut. Elle privilégie les gens les plus défavorisés, les moins regardés, les plus anodins. C'est le cas des esclaves à qui elle ose dire clairement pourquoi elle est là (« je suis un prophète. J'ai été envoyé pour sauver le monde »). Dire de telles choses ne peut que provoquer des rires et c'est le résultat qu'elle obtient. Pourtant, si on en croit une esclave, sa déclaration a été comprise ; cette dernière affirme que « tout le monde a cru qu'elle plaisantait quand elle a parlé de sauver le monde. Mais son rire... J'ai toujours pensé qu'elle avait ri parce qu'elle savait qu'elle ne risquait rien à nous dire la vérité, car personne ne la croirait ». Là encore, on retrouve de l’incrédulité, du doute. Ambre a dû faire toute sa vie avec ça. Au brutal Lavoy, elle rétorque que « ce n'est pas la première fois qu'on me traite de folle, et probablement pas la dernière ».

Peut-être aussi que se faire appeler Le Fou et agir comme un bouffon n'était pas si anodin. En adoptant cette attitude comique, en se faisant passer pour un étranger comique, le Fou se mettait à l'abri des méchancetés. Son nom semble clairement être un choix réfléchi. A Parangon, elle dit que « j'en ai porté beaucoup. C'est celui qui me convient le mieux, ici et maintenant ».

Pour atteindre ses buts, Ambre a conscience qu'elle doit user de moyens détournés, qu'elle doit faire preuve de malice et s'adapter aux situations existantes. Elle ne peut pas dévoiler tout de suite qui elle est, ni même adopter la même identité avec tous (« j'ai joué beaucoup de rôles dans ma vie. Ce déguisement s'est révélé très utile, ces derniers temps. Les esclaves sont invisibles. Je peux quasiment aller partout sans qu'on me remarque »). Le besoin de se cacher, d'être prudente avant de se dévoiler est perçu par Parangon. La vivenef folle a une perception fine des choses, bien plus que ce que la rumeur laisse croire (on la dit insensible). Le bateau passe du temps avec Ambre et apprend à la connaître : « Ambre était différente. Elle semblait plus réservée que tous les êtres humains qu'il avait connus. Parfois, il soupçonnait que sa retenue était délibérée, elle ne s'ouvrait que lorsqu'elle le voulait vraiment et encore, jusqu'à une certaine limite ». Ambre ou le Fou, peu importe, les deux tiennent à leurs secrets, au respect de leur intimité.


vendredi 25 mars 2022

Des hommes violés

Dans la saga du Royaume des Anciens, le viol est un événement présent et répété. Althéa, Sérille, Astérie et d’autres sont abusées, violées. Les actes sont crûment rapportés, ils marquent et changent les femmes qui subissent ça. Si parfois le viol est utilisé un peu trop facilement pour épaissir l’intrigue et pousser à la compassion (Astérie violée par les soldats des Six-Duchés alors qu’elle a déjà été violée par les pirates Rouges), l’auteure décide également de montrer quelque chose de peu commun : le viol sur les hommes. Kennit et Selden seront deux hommes violés qui réagiront différemment. Un ne parviendra pas à se libérer de ce qu’il a vécu alors que l’autre tentera de l’enfouir, de le cacher à tous.

Lorsqu’on retrouve Selden dans les Cités des Anciens, on ne l’a plus revu depuis sa visite à Castelcerf alors qu’il recherchait des informations sur les dragons. C’est justement cette mission qui causera sa perte : ses compagnons le vendront comme une vulgaire curiosité (Selden est changé physiquement en raison de sa proximité avec Tintaglia). Il est mis en cage et violé. Il n’en parlera qu’à une personne, Chassim, la fille du duc de Chalcède, une femme qui a elle aussi connu le viol. Selden et elle viennent d’être passés à tabac par Ellik (le conseiller du duc de Chalcède). Le jeune homme s’ouvre, il raconte ce qu’il a vécu (« il y avait un homme qui avait envie de moi, pour la nouveauté, je pense (…) J’ai résisté, je me suis battu, et pour finir j’ai supplié quand j’ai compris qu’il était beaucoup plus vigoureux que moi »). Selden est dominé physiquement, une autre personne assoit sa domination sur corps et il ne peut rien y faire. Il prend non seulement conscience de sa faiblesse physique mais aussi qu’il est incapable de riposter. Ce fardeau, il le porte en lui depuis des années sans même en avoir conscience. Chassim a connu le viol, il a sans doute moins honte de lui en parler, il sent qu’il peut s’ouvrir à elle. Il ne le fait pas que par des mots mais aussi physiquement (il pleure) : « c’était une avalanche de paroles, et il porta sa main à la bouche pour l’arrêter. Des larmes qu’il n’avait pas versées alors ni depuis lui piquaient les yeux, larmes d’un enfant abîmé, meurtri, impuissant contre la violence subie ». On comprend alors que, lors de son viol, Selden a tout tenté pour ne rien montrer : ni douleur, ni pleurs, ni bruits. Mais, son corps a été marqué et il lui a fallu des années pour commencer à digérer ça.

De son côté, Kennit a été des deux côtés : il a été violé par Igrot et il a violé Althéa Vestrit. Et c’est d’autant plus troublant qu’il a violé Althéa car elle lui faisait penser à Hiémain. Althéa est une victime bien malheureuse d’une longue histoire. Kennit n’a jamais digéré ce que lui a fait Igrot, ni les coups et ni les viols. Il en a bien conscience d’ailleurs. Il s’en ouvre à son bracelet magique. Il tente de lui justifier ce qu’il fait, il cherche des excuses pour minimiser ce qu’il a fait (« peut-être pour arriver enfin à comprendre pourquoi il m’avait fait ça. Comment il a pu me faire ça, comment il pouvait passer de la gentillesse à la cruauté, des leçons de maintient aux accès de rage »). Kennit cherche à se placer en victime (qu’il a d’ailleurs été au moment des viols par Igrot). Mais, cela ne peut excuser ou expliquer ce qu’il a gratuitement infligé à Althéa. Son bracelet ne montre aucune compassion, ne cherche pas à lui trouver des excuses et lui balance que Kennit est devenu un monstre.

Parangon a endossé une bonne part des viols subis par Kennit. Lorsque Fitz et les autres voyageront à bord du navire pour se rendre à Clerres, on saisit à quel point le viol est traumatisant, à quel point la victime ne peut y échapper et à quel point il marque. C’est Fitz qui revit ce que Kennit a vécu. Fort physiquement et dans l’Art, Fitz ne parvient malgré tout pas à échapper à l’emprise du tourmenteur et à la force de l’expérience, il est totalement à sa merci (« je tentai de me redresser, mais l’homme était plus grand et plus lourd que moi »). Fitz, dans la peau de Kennit, vit l’horreur : la sensation ne se fait pas que physiquement, elle passe aussi par des mots qui ne laissent aucune échappatoire. Il peut se plaindre mais alors ça participera à l’excitation du violeur (« oh, mais que voilà un beau petit morceau de chair bien fraîche, bien tendre ! Tu peux te débattre autant que tu veux, je finirai par te mater. J’aime ça, les chevauchées animées »). Il n’y a aucune porte de sortie pour Fitz (et donc Kennit) : le viol est inéluctable. Fitz sait que ce qu’il vit n’est pas réel, qu’il ne fait que revivre ce que Kennit a eu. Mais, ça le marque. Il a la réelle impression d’être violé, et même quand Parangon détache son emprise sur lui, il ne peut se défaire de cette étouffante sensation : « c'est alors que je sentis avec horreur ce qu’il me réservait (…) je haletai, encore habité par la peur et ‘l’indignation qu’un garçon avait ressenties. Je me redressai en titubant, furieux, choqué et plein d’une fureur noire que je ne pouvais pas vaincre ».

Cela interroge Fitz (« s’il a subi ça, comment a-t-il pu le faire à son tour ? Comment a-t-il pu supporter de devenir aussi monstrueux »). On voit bien là une différence avec Selden : cela ne veut pas dire que Selden est meilleure que Kennit dans la façon dont il a géré les conséquences du viol, mais simplement que les deux ont une façon différente de traiter la douleur. Parangon émet une hypothèse à ce sujet, il pense que « c’était peut-être la seule façon pour lui de s’en décharger, de ne plus être la victime en devenant le bourreau ». Selden a pu en parler avec une femme, Kennit ne peut pas. Il est le capitaine d’un navire pirate et son autorité serait sans doute amoindrie si on apprenait qu’il avait été violé.

dimanche 20 février 2022

Références à Fitz dans les Aventuriers de la Mer

A la fin de l’assassin royal, le Fou s’en va. On le retrouve à Terrilville sous l’identité Ambre, une fabricante d’objets en bois. Son métier, son caractère et sa mission de Prophète blanc vont l’amenée à fréquenter des gens importants : des Vestrit, des vivenefs et autres esclaves. Tous vont se demander qui est cette étrangère, ce qui la motive à tant s’investir. Et bien peu auront des réponses claires, souvent des allusions. Une allusion fréquente est à propos de Fitz.

Quand elle parle avec Althéa d’amour, elle tente de faire comprendre son point de vue à la femme. Cette dernière laisse la porte ouverte à Grag Tenira alors qu’elle sait que ses sentiments ne sont pas réciproques. Althéa se demande pourquoi l’amour est une compliquée, pourquoi il implique nécessairement un engagement, une exclusivité. C’est un argumentaire auquel Ambre a déjà fait face avec Fitz ; Fitz aime Molly, il l’a dit clairement à Fitz. Il a longtemps repoussé les avances d’Astérie à cause de ça et il a fait comprendre au Fou qu’il ne l’aimait pas de la même façon. Ambre (Le Fou) a donc été dans la position du rejetée, ce qui n’a pas fait mourir ses sentiments. Elle les a simplement tus, elle a compris qu’elle ne pouvait pas offrir à Fitz des choses dont il avait envie. Sa réponse à Althéa montre également de la tristesse (« pour aimer ainsi, il faut admettre que la vie de l’autre a autant d’importance que la tienne. Plus dur encore, il faut admettre que l’autre a des besoins que tu ne peux pas satisfaire et que tu as des tâches qui te retiennent loin de lui »). On ressent presque de la pitié pour Ambre, on se demande également si son départ vers Terrilville n’est pas un exil déguisé pour éviter de se retrouver face à celui qu’elle aime.

C’est une époque de changement pour Terrilville. Les routes maritimes sont obstruées par les pirates et les chalcédiens. La guerre menace, les opportunités commerciales menacent grandement la stabilité de la ville. Les Marchands, anciens leaders de la ville, voient leur hégémonie être menacée par les Nouveaux Marchands. Dans le même temps, les esclaves aspirent à autre chose. Ils sont conseillés, soutenus par Ambre qui a toujours en horreur cette pratique. Quand les esclaves cherchent à savoir pourquoi à Ambre elle les aide, alors qu’elle a une bonne situation, ils pensent que c’est à cause du bijou qu’elle arbore (« elle porte un anneau de liberté à l’oreille (…) Elle n’a pas pas répondu tout de suite, puis elle fini par dire que c’était un cadeau de son unique amour »). Cet anneau à une longue histoire : il a été transmis à Fitz par Patience, puis au Fou par Fitz après qu’il ait pris la décision de ne pas revenir dans Molly (et de sa fille nouvellement née). C’est un bijou qu’on donne aux esclaves affranchis : la grand-mère de Burrich l’a eu, l’a donné à Burrich qui l’a donné à Chevalerie. Une fois mort, Patience l’a récupéré et offert à Fitz. La symbolique de ce que la chose représente pour Ambre est importante, ce n’est pas qu’un cadeau. C’est aussi une des rates possessions de Fitz qu’il a gardée après sa mort dans les cachots de Royal ; le geste de donner ce bijou qui le rattache à son passé est donc important. C’est la preuve qu’il tient beaucoup au Fou.

Ambre croise Parangon, la vivenef folle. Cette dernière a sa figure de proue grandement amochée. En apprenant qu’Ambre sculpte le bois et après avoir développé un lien avec elle, Parangon lui demande de lui créer un visage. Tout à son travail, Ambre lui confie qu’elle lui fait le visage d’un homme pour qui elle eu a de forts sentiments (« il mourait de curiosité, sachant qu’il avait le visage de quelqu’un qu’Ambre avait aimé. Elle ne voulait pas parler de lui »). On ne peut plus douter que ce soit Fitz suite à une observation de Brashen. Il remarque que « le nez cassé lui donne un air très déterminé » tout en s’interrogeant sur un accessoire : « pourquoi la hache ? » Le doute n’est plus permis : Fitz s’est fait casser le nez en étant torturé par les sbires de Royal et la hache était son arme de prédilection. C’est d’ailleurs à Parangon qu’Ambre se confie. Elle lui dit que « je crois que je dois retourner vers le Nord. J’ai des amis là-bas. Je ne les ai pas vus depuis longtemps. J’ai un doute, je ne tiens plus en place. Je crois qu’il faut que j’intervienne encore un peu dans leur vie ». Ambre fut le Fou, et le Fou était le prophète et Fitz son catalyseur. Avec le bâtard royal, ils ont permis aux Loinvoyant de rester sur le trône des Six-Duchés et ont remis l’image du dragon dans l’imaginaire collectif. Ambre pense donc qu’elle peut et doit faire changer les choses. Parangon se moque d’elle dans un premier temps. En bon espritdragon (certes prisonnier dans une vivenef), Parangon ne montre que du mépris à cette suggestion : les humains n’ont aucun impact dans le grand ordre des choses. Et puis, dans un dernier acte de compassion et d’amitié, Parangon change d’avis et pousse Ambre à écouter son instinct : « va cap au Nord. »

dimanche 21 novembre 2021

Parangon et Fitz

Défiguré volontairement par un jeune Kennit, Parangon finit par accepter qu’on lui sculpte un nouveau visage. C’est une attitude qui sort du commun car tout le monde, vivenefs comprise, pense que c’est impossible. Mais, Ambre est une artiste et une artisane hors pair. Au fur et à mesures des aventures, elle lui créera son nouveau visage et on comprendra par des allusions que c’est ce lui de Fitz. Par exemple, dans les Marches du Trône, Althéa lui demande ce qu’elle sculpte. Ambre répond que ce sont « des cerfs qui chargent ».

Cela se confirme dans les secrets de Castelcerf quand Jek traverse le monde et rend visite à sa vieille amie Ambre. Elle finit par comprendre pourquoi Ambre a donné à Parangon ce visage : « ce… Tom Blaireau, quand il est entré et que j’ai reconnu son visage, je me suis sentie follement heureuse pour toi. Je t’ai vue sculpter la figure de proue : tu es amoureuse de lui ». Jek est la première personne d’une liste de gens qui seront marqués par la ressemblance entre Fitz et le navire. Sur les Rives de l’Art voit Fitz et son groupe (le Fou, Lant, Braise, Persévérance) avoir besoin de navires pour se rendre jusqu’à Clerres. Ils obtiennent l’aide des gens de Kelsingra (Malta), puis d’Alise et Leftrin, et enfin Brashen et Althéa. Or, Parangon est la vivenef des deux derniers : la rencontre se fait. La réaction de Lant est claire, il est choqué, surpris : « Douce Eda, Fitz, il a votre visage ! Jusqu’à votre nez cassé ». Althéa a le même genre de réactions («  c’est un curieux plaisir de rencontrer l’homme qui porte les traits de mon bateau – mais je doute que vous voyez la situation à l’inverse »). Althéa se met à la place de Fitz, elle peut comprendre qu’il se sente mal à l’aise. C’est presque comme si une part de son identité lui avait été volée. D’autant plus que Fitz, de par son éducation et son caractère, a toujours préféré ne pas être dans la lumière.

Fitz a déjà navigué sur des vivenefs, il a fini par comprendre que ce sont des créatures totalement différentes de tout ce qu’il a connu. Celles qui auraient pu être des dragons ont des caractères forts et Parangon n’échappe pas à la règle. Parangon est une vivenef capricieuse et rêvant de devenir un dragon. C’était clair à la fin des Aventuriers de la Mer, ça l’est toujours. Par conséquent, le navire interpelle Fitz (« toi, avec mes traits, ne t’en va pas. Je veux te parler, Cervien. Approche »). Parangon se place clairement au-dessus de Fitz et cela se confirme par ce qu’elle dit ensuite : « j’ai demandé à Ambre de me donner des traits qu’elle pouvait aimer, et c’est le tien qu’elle a sculpté. Mais, j’ai bien précisé qu’elle pouvait aimer, non qu’elle aimait, ne l’oublie ; Elle m’aime et m’aimera toujours beaucoup plus que toi. » On retrouve bien dans ces propos des traits saillants de la personnalité de Parangon : il a besoin d’être aimé, il est jaloux, il se sent et se sait supérieur aux humains. Mais surtout, il confirme que Ambre/le Fou aime Fitz, elle l’aime à un point où elle avait besoin de montrer son amour au monde.

Ambre donne de l’Argent à Parangon. Cela transforme la figure de proue en deux dragons (même si elle prendra parfois l’apparence de Fitz) et l’éveille encore plus. Parangon partage alors la volonté de vengeance de Fitz. Il comprend la douleur et la peine de Fitz et du Fou qui ont perdu leur enfant (Abeille) et veulent faire payer les ravisseurs : « je te connais maintenant, tu ne peux plus m’éviter si j’ai envie de te parler (…) nous irons à Clerres et nous éliminerons ceux qui l’ont torturée et ont volé son enfant ». Elle rappelle au passage à Fitz, si il l’avait oublié, que le Fou a souffert à Clerres. Cela montre bien que Parangon a compris l’importance du Fou dans la vie de Fitz. Il sait que les deux se sont sauvé la vie plus d’une fois et se sont tiré des griffes de la mort. Il sait également qu’il y a malheureusement des non-dits entre eux : « elle t’imagine en train de mourir et elle ne veut pas que tu meures en vain. Tu dois le savoir : si elle doit choisir qui va mourir, elle choisira que ce soit toi, parce qu’elle croit que c’est ce que tu souhaiterais ».

Fitz n’a plus beaucoup d’intimité car une vivenef sait tout ce qui se passe sur son pont, dans ses cales. Parangon est aussi indiscret, il écoute les conversations d’Art de Fitz avec Ortie (« je me trouve sur une vivenef et sa présence est envahissante »).

Fitz est étonné et surpris par le comportement de la vivenef sur l’eau. Elle est capable de repérer les meilleurs courants, et elle semble demander bien peu d’efforts inutiles aux marins (« je n’étais pas le seul à m’émerveiller des capacités de la vivenef. Les membres d’équipage que nous avions engagé à Partage étaient visiblement ravis de la façon dont Parangon participait au déroulement de sa propre navigation »).

Mais, un événement banal va créer un moment important entre Fitz et Parangon. Persévérance exprime son inquiétude à Fitz à propos de Cendre et Akennit. Le jeune homme sait que le père d’Akennit est un violeur et il craint pour la sécurité de son amie. Il s’en ouvre à Fitz qui se met à la surveiller discrètement. Si Fitz agit ainsi, c’est qu’il a bien vu à quel point la simple apparition du jeune homme a troublé Althéa ; Akennit lui a même fait penser à Royal ! Parangon fait alors remarquer à Fitz qu’il est au courant de tout ce qui se passe à bord : croit-il réellement qu’il laisserait faire ça ? Fitz tente d’argumenter mais ses propos sont étouffés par Parangon qui s’empare de son esprit et lui fait revivre un viol subi par Kennit (« je voulus crier mais il me coupait la respiration. Je pris appui sur le pont pour repousser mon assaillant (…) c’est alors que je sentis avec horreur ce qu’il me réservait (…) des heures entières de Kennit qui se traîne à terre, déchiré et en sang, à la recherche d’un endroit où Igrot ne pourra pas l’attraper »). Kennit et Parangon étaient étroitement liés, cela durablement traumatisé Parangon. Il vit avec cette douleur, cette horreur depuis des années. Il a même absorbé celle d’Althéa, violée par Kennit. Parangon dit en plus à Fitz que la mère d’Akennit est Etta et que la Reine des Pirates a bien fait son éducation. Etta était quasiment la seule à défendre Althéa, à croire à la réalité de son viol : elle a été violée aussi, dès son enfance puis lors de ses années en tant que prostituée. Elle a trop bien influencé son fils pour qu’il se comporte comme ça : « crois-moi, Akennit en sait plus contre le viol qu’il voudrait bien l’admettre, et je doute qu’il reproduise sur les autres ce que sa mère regarde avec horreur (…) c’est peut-être pour ça que sa mère a si bien fixé le talisman à sa gorge avant de le laisser monter à bord ».