Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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lundi 9 mars 2026

Ils détestent Ambre

Le Fou pouvait susciter une certain forme d’amour. On a bien vu des gens comme Fitz ou Kettricken être attachés à lui. Subtil a plus d’une fois montré qu’il tenait sincèrement à lui et même Oeil-de-Nuit a fini par le respecter. Le Fou est un personnage qui ne semble pas être à sa place à Castelcerf. Lui qui se proclame Prophète de son époque est venu chercher son Catalyseur et l’a trouvé. Il a endossé le costume de bouffon car c’était ce qui lui permettait de se rapprocher le plus de son but. 


On comprend donc que le Fou est une identité parmi d’autres. Ambre en est une autre. Mais, il y a deux versions d’Ambre : une Ambre présente dans les Aventuriers de la Mer que le lecteur prend plaisir à suivre et une Ambre dans le Fou et l’Assassin bien plus égoïste. Dans les Aventuriers de la Mer, Ambre se bat pour aider les esclaves, côtoie les Vestrit et les aide comme elle peut. Dans le Fou et l’assassin, on retrouve une Ambre traumatisée, qui a été torturée à Clerres et qui ne rêve que de vengeance. Son but l’aveugle, la rend presque insensible à ceux qui l’entourent. Et cette Ambre-là est parfois détestable.


Fitz connait bien le Fou, il ne connait pas Ambre. Plus il va naviguer auprès d’Ambre et moins il va l’aimer. Si Ambre et le Fou ont malgré tout un point commun, c’est de bien manipuler les mots, d’être à l’aise à l’oral. Quand ils se retrouvent à Kelsingra en quête d’un moyen de transport, Ambre répond qu’ils cherchent à aller à Clerres pour venger sa fille, Abeille. Ambre étant une femme, beaucoup pensent qu’Abeille serait sa fille. Fitz est outré voir les largesses qu’Ambre s’octroie, il trouve cela insultant, presque dégradant (« l’entendre évoquer ma fille de cette façon devant des inconnus me blessait (…) Je ne souhaitais pas que ces gens croient que j’avais engendré une fille avec Ambre »).


La relation entre Fitz et le Fou est profonde, réelle. Les deux ont traversé ensemble tant d’aventures, affronté la mort. Fitz garde sa peine en lui. Ce n’est pas le cas d’autres individus qui subissent les manoeuvres d’Ambre.

Althéa Vestrit n’est pas connue pour sa délicatesse. La Marchande permet au groupe de Fitz de naviguer jusque vers Clerres. En chemin, elle s’inquiète du comportement d’Ambre et de son impact sur son navire, la vivenef Parangon. C’est un doute légitime car Althéa sait à quel point Parangon et Ambre sont proches. Très vite, elle se rend compte que quelque est en train de mal tourner ; elle déplore qu’ « ils passent trop de temps ensemble » et que « Parangon devient chaque jour plus instable ». En réalité, Ambre tente de faire émerger les dragons qui vivent en Parangon. Elle veut rendre à la vivenef sa liberté, quitte à sacrifier les intérêts de la famille Vestrit.  On atteint un point de non-retour quand Ambre donne de l’Argent liquide à la vivenef. Cela est vu comme un crime, une attaque personnelle par Althéa. Elle confronte donc Ambre verbalement puis physiquement (« elle m’évoqua un félin en chasse »).

Même Fitz est choqué par Ambre, il ne comprend pas pourquoi elle ne manifeste aucun regret. La chose le perturbe d’autant plus qu’Althéa et Brashen avaient été de bons hôtes. Il souligne que Ambre « avait trahi l’hospitalité et l’amitié ». C’est en plus incompréhensible puisqu’ils évoluent sur un bateau en pleine mer et qu’ils sont à la merci de la moindre colère de l’équipage (Ambre « nous avait tous mis en danger »).

Brashen tente de faire comprendre à Fitz qu’ils vont perdre, à cause d’Ambre, bien plus qu’un bateau. Pour une Marchande comme Althéa, le respect des engagements est vital. Or, en permettant à Parangon de contourner les ordres de son capitaine, Ambre les a placés dans une situation bien périlleuse.  Brashen est clair : « il ne sert à rien, je suppose, de faire comprendre à une étrangère qu’un Marchand n’est riche que de sa parole. A partir d’aujourd’hui, la mienne et celle d’Althéa ne vaudront plus rien ». Ambre a perdu tout le crédit qu’elle avait pu avoir.

Althéa refuse de pardonner à Ambre. Si elle se calme et ne veut plus nécessairement lui faire du mal, elle comprend que sa vie a pris une nouvelle orientation et qu’elle n’y peut rien (« pour certaines choses, il n’y a ni pardon ni refus de pardon : ce sont simplement des carrefours et une nouvelle direction à prendre, que je le veuille ou non »). Elle a été dépossédée de ce choix par une Ambre qui ne lui a même pas présenté son plan, qui ne lui a pas permis de réfléchir au sort de Parangon.


Fitz finit par se rendre compte qu’Ambre est comme une inconnue pour lui (« malgré ma longue relation avec le Fou, je ne serais jamais capable de prévoir les actes d’Ambre »). Plus il observe Ambre et moins il la comprend. Le Fou manifestait une réelle finesse dans l’étude des hommes et des femmes, de leurs comportements et attitude. Ambre, elle, semble s’en moquer totalement. Ayant conquis le coeur de Parangon, elle se fiche totalement de ce que pensent les autres. Fitz constate que le Fou (Ambre) se déplaçait librement sur le pont, insensible à la colère de l’équipage et des commandants, car il avait la faveur du bateau. Ambre se comporte donc comme la cheffe de la vivenef !

Fitz confronte le Fou. Il lui explique clairement tout le dégoût créé par Ambre. Quand il dit que « je n’aime pas le personne que tu deviens quand tu joues le rôle d’Ambre, c’est quelqu’un que je ne voudrais pas comme amie. Elle est… sournoise. Fourbe », on pense nécessairement aux pires personnages de la sage, comme Royal, Galen ou Hest. La comparaison est bien peu flatteuse.

Pire, Fitz réalise que les gens les plus importants de sa vie (Kettricken et Oeil-de-Nuit) n’auraient jamais cette Ambre. Ambre toute tournée vers elle-même, ses propres désirs, n’aurait jamais été ni une bonne compagne d’aventures ni une bonne partenaire de chasse (« Ambre n’avait jamais sauvé Kettricken ni ne m’avait porté sur son dos pendant une nuit enneigée, elle n’avait jamais connu Oeil-de-Nuit »). Ambre est une étrangère pour Fitz, les deux ne partagent rien en commun.


Enfin, il y a le cas Abeille. On réalise assez vite dans la saga qu’Abeille ne porte pas le Fou dans son coeur. Elle a peur qu’il ne revienne lui voler son père.

Elle rencontre Ambre à Clerres lors de la mission de sauvetage. Fitz meurt, pas Ambre. Et, elle tient Ambre responsable de la mort de son père. A partir de là, Abeille ne fait aucun effort pour apprécier Ambre. Aucun. Tout est prétexte pour entretenir sa colère et sa haine. On peut clairement dire qu’elle aurait échangé sans aucun problème Ambre contre Fitz (« Parce qu’Ambre était là, à la place de mon père »). Il faut dire qu’Ambre entretient les sentiments négatifs de la jeune fille en tentant de prendre part à son éducation, en se comportant donc comme un père. C’est une bien piètre décision de la part d’Ambre.

Au final, Abeille n’a que du mépris : « ce n’était plus le Bien-Aimé de personne, mais un petit homme triste, un bouffon brisé.


lundi 6 janvier 2025

Qui est Ambre ?

Le Fou est devenu Ambre. Oui, l’ancien bouffon du roi Subtil a vogué vers le sud, s’est retrouvé à Terrilville et est devenu Ambre, une femme, une fabricante de bijoux. Etrangère dans cette ville, Ambre assiste à sa transformation. Elle cherche des gens qui pourraient l’aider à mettre les changements auxquels elle croit ; elle cherche un individu à neuf doigts. Si elle ne retrouve que vers la fin de l’aventure ce garçon (Hiémain), elle ne reste pas inactive et entre en contact avec bon nombre de personnes.


Comme dans l’assassin royal, Ambre cherche à changer la route empruntée par le monde. Elle sait que c’est une décision compliquée, qu’elle fait face à un énorme défi. Elle sait qu’il est très compliqué de contrarier la marche des choses. Pour autant, forte de son expérience, Ambre ne baisse pas les bras (« il ne faut pas confondre coïncidence et destin, je suis toute prête à me dresser contre le hasard, mais les rares fois où j’ai voulu résister au destin, j’ai perdu, et rudement »). Ambre a tenté d’influencer les choses, elle n’a pas pu. Par exemple, elle a voulu garder un Loinvoyant crédible sur le trône, le destin a tout fait pour ce que ce soit un Loinvoyant drogué et colérique :  Royal. Chevalerie est mort, Vérité a disparu, Auguste est devenu débile et Subtil est mort ; les uns après les autres, tous les héritiers potentiels ont été rayés de la liste.

Il en a aussi payé les conséquences en étant battu, maltraité. Beaucoup baisseraient la tête et renonceraient ; ce n’est pas le cas de Ambre (le Fou), même si elle a baissé les bras en étant à Jhaampe avant le retour de Fitz. Ambre affirme à Althéa que « beaucoup, naturellement, pestent en rageant contre l’habit que le destin leur a tissé, mais cela ne les empêche pas de le ramasser et de l’endosser, et la plupart le portent jusqu’à la fin de leurs jours ». Mais, Ambre n’est pas de ce bois-là, elle n’est pas ce genre d’individu à renoncer.


Ambre est déterminée. Elle est prête à beaucoup de choses pour atteindre ses objectifs. En outre, quand elle s’attache à quelqu’un, elle est encline à beaucoup de sacrifices pour aider cette personne. On en a la démonstration avec la vivenef Parangon. Malgré tout ce que hurle la société de Terrilville qui ne voit en Ambre qu’une étrangère ne comprenant pas les coutumes de la ville, Ambre se rapproche de la folle Parangon et veut la tirer de sa tragique situation. Alors que tout le monde veut abandonner Parangon, Ambre se lie d’amitié avec le bateau magique. Ambre est la seule à vouloir lui offrir un futur : « c’est pourquoi, pour l’amour de l’enfant qui tempête et profère des menaces, enfermé dans la carcasse de bois d’un navire, je vais t’acheter et te protéger, du moins autant que le destin me le permettra ». On peut penser qu’Ambre a pris en pitié Parangon. Elle sait aussi que c’est un choix potentiellement compliqué tant l’histoire de Parangon est sanglante.


Ce qui se passe à Terrilville permet aussi à Ambre de réfléchir sur la vie et l’humanité. Elle voit tant de choses inédites !

Ambre semble fascinée par les dragons. Si elle en a vu lorsque Vérité a réveillé les dragons d’Art et de pierre, elle est toujours à la recherche d’informations qui les mentionnent, de témoignages. Certains sont sceptiques, Ambre, elle, y croit clairement. Elle dit clairement que « je crois qu’il y a dans le coeur des hommes une place créée pour l’émerveillement, une place endormie qui attend de s’épanouir ». Cela évoque presque une sorte de beauté.

Mais, à cette grâce des vivenefs et des dragons s’oppose une laideur répandue : l’esclavage. Bien qu’interdite, cette pratique est commune à Terrilville. Des gens sont achetés, vendus et marqués, leurs vies ne leur appartiennent plus. Certains ferment les yeux sur ce qui se passe, en se disant que comme cela est interdit cela ne peut exister.

Ambre passe du temps avec les esclaves qui, comme elle, sont exclus de la société, mis de côté. Ambre déplore le fatalisme quant à l’esclavage. Elle regrette aussi que certains mesurent la valeur d’une vie à la valeur de ce qu’elle rapporte ou coûte : « si une vie peut être évaluée en argent, alors sa valeur peut baisser, sou par sou, jusqu’à ce qu’elle soit nulle. Quand une vieille femme vaut moins que la nourriture qu’elle mange…eh bien ».

On retrouve cette idée lorsqu’elle parle à Brashen de la nécessité de se dresser face au mal, aux mauvaises choses. Tenter d’agir bien ne suffit pas, se rendre compte que les choses vont mal n’est pas suffisant. Pour Ambre, si on veut améliorer les choses, il faut agir. On sent sa passion quand elle fait une sorte de leçon à Brashen (« la moitié du mal en ce monde s’accomplit sans que les honnêtes gens interviennent ; ils ne font rien de mal. Il ne suffit pas de s’abstenir de faire le mal, Trell. On doit s’efforcer de faire le bien, même quand on ne croit pas au succès »). Si Ambre en parle avec tant d’emphase, c’est qu’elle l’a fait par le passé : elle s’est dressée contre la méchanceté de Royal vis-à-vis de son père.


On se rend compte que Ambre se réfère beaucoup à son passé. Il faut dire qu’elle a vécu des moments assez marquants, notamment avec Fitz dont elle est tombée amoureuse. Pourtant, Ambre a dû renoncer plusieurs fois à Fitz : elle l’a vu tomber amoureux de Molly, elle l’a abandonné lors de la prise de pouvoir de Royal, elle a vu Astérie tourner autour de Fitz et coucher avec lui, elle a vu Fitz ne pas vouloir s’impliquer sentimentalement avec elle car il est convaincu que Ambre est un homme… Dans tous les cas, Ambre a dû se mettre de côté tout en continuant à aimer Fitz : « plus dur encore, il faut admettre que l’autre a des besoins que tu ne peux pas satisfaire, et que tu as des tâches qui retiendront loin de lui. Le prix, c’est la solitude, et la nostalgie, et le doute ». On sent bien là de la douleur, de la jalousie. Ambre n’a pas quitté Fitz par gaieté de coeur. Elle l’a fait en sachant qu’elle avait une mission à mener et que cela devait être sa priorité. Quitte à laisser derrière elle l’amour de sa vie…


Dans les Aventuriers de la mer, Ambre continue d’être mystérieuse. Si elle se livre un peu plus, elle reste néanmoins dans l’ombre en ce qui concerne son histoire, son passé. Elle est convaincue que c’est la seule façon pour elle d’être en sécurité (« mes secrets sont ma cuirasse. Sans eux, je suis très vulnérable à toutes sortes de blessures. Même aux blessures infligées involontairement »). Car, Ambre pense qu’elle doit changer le monde et elle sait que ce n’est pas un but qui plait à tout le monde. Ses propres professeurs ne croient pas en elle et tentent de la détruire alors que beaucoup voient Ambre (ou le Fou) comme une empêcheuse de tourner en rond. Ambre se doute aussi de l’image qu’elle renvoie, qu’on met en doute sa santé mentale. Elle sait qu’ « on m’a traitée de folle aussi souvent que de prophète. J’ai toujours su que j’avais des choses à accomplir pour le monde, des choses que personne d’autre ne pourrait accomplir ».

jeudi 14 novembre 2024

Un artefact : la boucle d'oreille de Burrich

Les objets importants n’ont pas forcément un impact important sur l’histoire ou une origine magique ou légendaire. Ils peuvent l’être simplement par leur histoire, leur symbolique. Ils ont pu traverser des époques, lier des gens sans qu’ils en aient conscience. La boucle d’oreille de Burrich en est un bel exemple car elle a été portée par le maître des écuries de Castelcerf, par le prince Chevalerie, par le bâtard FitzChevalerie ou par le Fou. Il est assez rare de voir un objet être détenu par tant de personnages de premier plan.


Originaire de Chalcède, Burrich a obtenu cette boucle par sa grand-mère. Elle est la preuve qu’ils n’étaient plus des esclaves, qu’ils avaient pu acheter leur liberté. C’est donc quelque chose qui est remarquable et mémorable. Bien peu de choses auraient pu pousser Burrich à s’en débarrasser. Pourtant, il l’a donnée à Chevalerie (« je croyais qu’on l’avait enterrée avec lui (…) C’était à ton père. Je lui en avais fait cadeau »), ce qui montre bien la force de l’amitié qui unit ces deux hommes. Burrich n’aurait pas été contre que Chevalerie soit inhumé avec. D’une certaine façon, il aurait ainsi accompagné son prince. 

Mais, Patience en a décidé autrement et a changé le cours des choses. Elle a récupéré l’objet l’a conservé pendant des années. Quand elle a décidé de revenir à Castelcerf après son exil à Flétribois, elle l’a offert à Fitz : « elle en prit une à motif de minuscule résille d’argent dans laquelle une pierre bleue était emprisonnée ». Fitz n’a aucune idée de ce que c’est, de l’histoire de l’objet.


Dès lors, Fitz la porte. Quand il revient de la mort après avoir été torturé par Royal, c’est un des rares objets qu’il a conservé. Mais, Fitz devient une cible, sa tête est mise à prix et il doit se cacher comme il peut. Il change de nom et cache la boucle. Malheureusement, il est capturé par des soldats de Royal. Sa boucle lui est prise (« je remarquai que ma bourse avait disparu. Pêne avait dû s’en emparer pendant que j’étais inconscient ; mon coeur se serra à la pensée que je ne reverrai plus la boucle d’oreille de Burrich »). La tristesse de Fitz peut s’expliquer par le fait que c’est l’un des derniers objets qui le rattache à son ancienne vie. C’est aussi le témoignage qu’il tenait à Burrich, cet homme qui l’a éduqué et a sacrifié sa vie pour prendre soin de lui. Lorsque Fitz parvient à s’échapper et tuer Pêne et ses hommes, le bijou devient la première chose qu’il recherche (« je fouillai soigneusement le cadavre et mis la main sur la boucle d’oreille de Burrich »).


Après avoir permis à Vérité de chasser les Pirates Rouges, Fitz fait un choix douloureux. Il abandonne son passé derrière lui. Il fait une croix sur Molly et Ortie. Pourtant, il y a un homme à qui il veut faire savoir qu’il est encore en vie : Burrich. Il veut montrer à son ami qu’il n’est pas devenu une bête dominée par le Vif, mais qu’il a agi en tant que soldat, en tant qu’homme de Vérité. D’une certaine façon, l’objet doit montrer la dévotion de Fitz, son sens du devoir. C’est ce qu’il dit au Fou : « j’aimerais que tu le lui apportes, et aussi que tu lui dises, que je ne suis pas mort devant la chaumière d’un berger, mais en restant fidèle au serment que j’ai prêté à mon roi ».

Les choses ne se passeront pas comme prévu. Le Fou se trouve pris dans d’autres aventures à Terrilville et conserve le bijou avec lui. Il ne le remet pas à Burrich.


A Terrilville, le Fou est devenu une femme, Ambre, et elle détonne. Son apparence intrigue, ses paroles intriguent. Des questions sont soulevées sur son identité, d’autant plus qu’Ambre donne bien peu d’informations sur elle. On tente de la cerner comme on peut et on repère la moindre chose qui donne des indications. La boucle en fournit certaines. Rache remarque qu’ « elle porte un anneau de liberté à l’oreille, vous savez, l’anneau que les esclaves affranchis de Chalcède doivent acheter et arborer pour prouver qu’on leur a accordé la liberté ». L’hypothèse est donc qu’Ambre serait une esclave ou une ancienne esclave. Ambre donne une réponse différence : elle dit même la vérité bien qu’aucun de ses interlocuteurs ne soit capable de la comprendre.  Ambre confesse « que c’était un cadeau de son unique amour ». La boucle symbolise donc l’amour, l’attachement. C’est un objet qu’Ambre porte fièrement, à la vue de tous, pour montrer son lien avec Fitz, même si personne ne le sait. Pour Ambre, dans le contexte de Terrilville, la boucle devient un objet important. La chose est manifeste quand elle remodèle le visage de la folle et dévastée Parangon ; elle lui donne le visage de Fitz et n’omet aucun détail. Elle lui fait le nez cassé et « déposa la grande boucle d’oreille dans la paume de Parangon ». Ambre a donc reproduit en plus grand la boucle d’oreille. 


La boucle suit donc le Fou. Ce dernier décide de revenir dans les Six-Duchés et de retrouver son meilleur ami, Fitz. Fitz n’est pas déçu de voir que le Fou a conservé la boucle. Il ne le voit pas comme une trahison de sa volonté. Mieux, quand les deux se saluent, la boucle sert presque de connecteur émotionnel entre les deux : « il passa les autour de moi et m’étreignit brutalement ; je sentis le clou d’oreiller de Burrich presser sur ma gorge ».

Toutefois, le Fou reste le Fou. S’il est devenu Sire Doré, il reste influencé par les prophéties. L’une d’elles dit qu’il doit mourir pour atteindre son but. Il envisage alors de se débarrasser de ses possessions, de ses richesses. Il envisage même de rendre à Fitz la boucle alors que ce dernier l’avait fortement enjoint à la garder, même après leurs retrouvailles (« il leva la main pour ôter la boucle d’oreille en bois que Sire Doré portait toujours »). Fitz refuse, il ne peut tolérer comportement mortifère. Il aurait l’impression de perdre son ami si il le laissait faire. Fitz trahit alors le Fou en l’empêchant de partir avec lui à la recherche de Glasfeu. Il sait pourtant que c’est important pour le Fou.

Le Fou, laissé à Castelcerf, solde sa vie. Il rencontre même Burrich, venu demander des comptes (Ortie a transmis un message de Fitz laissant croire qu’il était encore en vie). C’est Ortie, la fille adoptée par Burrich, qui remarque le changement de Burrich : « lui-même porte maintenant une boucle d’oreille, une sphère sculptée dans le bois. Jamais, je l’avais vu porter ce genre d’ornement ». La boucle est donc revenue à son propriétaire. Le fait que Burrich la porte n’est pas anodin : cela montre qu’il sait que Fitz est vivant, qu’il accepte cette vérité. On peut même penser que c’est une façon de témoigner sa fidélité et son amitié à Fitz.

Plus tard, c’est un Burrich à la porte de la morte qui donnera le bijou à Leste, son fils ayant le Vif (« l’enfant dormait à côté de son père dont une main pendait hors de ses couvertures ; en la replaçant au chaud, je m’aperçusse qu’elle était serrée sur une boucle d’oreille en bois »). Il faut aussi noter que c’est un geste de réconciliation de Burrich qui a tout fait pour éradiquer le Vif en Leste ; il lui montre ainsi qu’il l’accepte comme il l’est ; Burrich n’est plus hanté par son histoire personnelle.


mercredi 17 avril 2024

Le Fou, homme, femme ou peu importe ?

Dans l’assassin royal, l’aventure se déroule à travers les yeux de Fitz. Il est le principal narrateur, il est celui qui délivre un bon nombre d’informations, celui qui permet au lecteur d’observer ce qui se passe. Fitz n’est pas neutre, ni objectif, il a des émotions, des sentiments, des préjugés, des attentes. Il faut aussi noter que des informations historiques, des détails de biographie, des compte-rendus de missions d’Umbre et autres choses sont présents à chaque début de chapitre. C’est donc via Fitz que l’on rencontre pour la première fois le Fou. Tout nous laisse croire que le Fou est un homme, un jeune garçon même si son apparence physique rend la chose compliquée à estimer. Quand le Fou est mentionné, ce sont des pronoms masculins qui sont employés, les tenues qu’il porte sont celles des hommes. Pour autant, Fitz a des doutes. Enfant curieux, il demande au Fou s’il est un homme ou une femme. La réponse du Fou est claire et illustre bien qui il est : un individu qui aime jeter un voile de mystères autour de lui, qui a une forte envie de garder ses secrets (« on a beaucoup débattu du sexe du fou. Quand, plus jeune et plus direct que je ne le suis aujourd’hui, je l’interrogeai sur la question, il me répondit que cela ne regardait personne d’autre que lui-même »). Et c’est ce qu’il s’est employé à faire à la cour de Castelcerf, un endroit où les gens proches du pouvoir sont soumis à tout un tas de pression, d’observation et parfois de malveillance.

L’insistance à découvrir le sexe du Fou se fera plus présente lorsque Fitz et les autres partiront à la recherche de Vérité. Dans ce groupe, il y a une ménestrelle appelée Astérie qui est attirée par Fitz. Mais, elle est jalouse de la complicité entre Fitz et le Fou. Elle aimerait que le bâtard royal s’intéresse plus à elle, qu’il ait moins de moments seuls avec le Fou. Astérie analyse alors la situation et en vient alors à une conclusion simple : «  Le fou est une femme, et elle est amoureuse de vous ». De son point de vue des choses, Astérie ne peut admettre que deux personnes soient si proches sans qu’il n’y ait d’attirance physique ou amoureuse. Comme Fitz est un homme, Le Fou ne peut être qu’une femme, déguisée et habillée certes. Fitz, inquiet et vexé, s’en ouvre au Fou. Il l’aborde maladroitement, lui disant que son attitude laisse croire de fausses choses à Astérie. Le Fou lui répond alors que le sexe importe peu, que l’amour ne se définit pas par le genre tout comme toutes les autres relations : « depuis le temps que je vis parmi vous, c’est la seule chose à laquelle je n’ai jamais pu m’habituer : l’importance que vous attachez au sexe de chacun ». Elle est peut-être là d’ailleurs la raison d’une telle différence de point de vue : le Fou n’est pas des Six-Duchés, il vient d’un autre pays, d’une autre culture. De façon grivoise, le Fou questionne Fitz sur son amour pour Molly (« dis-moi, Fitz, était-ce Molly que tu aimais ou ce qu’il y avait sous ses jupes ? »). Autrement dit, est ce que le genre de la personne est un préalable au développement de sentiments amoureux ? Pour le Fou, clairement non. Cette question met Fitz au pied du mur, il ne sait trop quoi réponde, il se perd dans des explications vaseuses.

Des décennies plus tard, les deux auront une violente dispute quand Fitz surprendra une conversation entre le Fou (appelé Sire Doré) et Jek, une amie du Fou. Jek a connu le Fou quand il était Ambre (une femme) dans les Aventuriers de la Mer. Fitz surprend la conversation et est choqué par ce qu’il entend. Si le Fou est une femme, ça remet en cause toute leur histoire commune. Fitz a énormément de mal à assimiler qu’il ait pu partager tant de moments intimes avec un homme, et surtout une personne qu’il ne connaît pas. Il va même plus loin dans les paroles cruelles en disant qu’il n’envisagera jamais de coucher avec le Fou. Il ne peut simplement pas.

Dans la trilogie du Fou et de l’assassin, on se rend compte que le sexe du Fou importe peu. Ceux qui le connaissent ont appréhendé son amour des secrets, le fait qu’il n’aime pas trop en dévoiler sur lui, sa passion des déguisements et ses différentes identités. Umbre s’est servi des talents du Fou (notamment en terme de maquillage) pour perfectionner ses costumes et apparences.

Lorsqu’ils s’en vont vers Clerres, le Fou a un serviteur appelé Cendre. Or, ce dernier est aussi Braise (une femme). Cela surprend Persévérance (« Alors, c’est sa véritable identité ? C’est une fille et elle s’appelle Braise »). Cela choque le jeune homme car il trouve Braise attirante et a du mal à laisser aller ses sentiments en sachant qu’il joue aussi l’homme. La réponse de Fitz le soulage et montre aussi au lecteur tout le chemin parcouru. C’en est Fini du Fitz coincé et buté, qui ne parvient pas à dépasser la barrière du genre. Il lui dit que « son identité est son identité, parfois c’est Braise ; parfois Cendre. C’est comme être père, fils et peut-être époux : ce sont toutes des facettes d’une même personne. »

Abeille, elle, se rend compte que la question du sexe du Fou n’intéresse plus personne : « à bord, Bien-Aimé était devenu quelqu’un qui s’appelait Ambre. Pourquoi il avait tant de noms et pourquoi c’était à présent une femme, je n’en avais aucune idée. Tout le monde paraissait trouver cela normal » .

dimanche 23 juillet 2023

Parangon : le changement, c'est maintenant ?

La saga de l’assassin royal regorge de destins tragiques, de personnages qui parviennent à s’émanciper ou qui chutent. Hommes, femmes, animaux évoluent dans un monde en plein changement et ont l’illusion d’avoir leur futur en main. Ce n’est pas le cas des vivenefs qui ne servent qu’à transporter des humains et des marchandises. Or, les vivenefs ne sont pas que des navires : on sait qu’il y a une pire de magie en elles. On apprend plus tard que les vivenefs sont en réalité des dragons qui n’ont pas pu aller au bout du processus. Les vivenefs sont donc des créatures vivantes prisonnières. 

Les romans du Fou et de l’assassin ne concluent pas que l’aventure, elles permettent aussi aux vivenefs de devenir ce qu’elles sont réellement (des dragons) grâce à l’Argent. Le cas le plus emblématique est celui de Parangon.


Pour les gens des Six-Duchés, la vision de Parangon est un étonnement. C’est un bateau vivant, qui parle et qui semble avoir une forme d’intelligence. Il a aussi le visage de FitzChevalerie Loinvoyant. Fitz et ses compagnons de voyage (Persévérance, Cendre/Braise, Lant) apprennent une partie de l’histoire du bateau magique grâce au Fou. Ce dernier les prévient que Parangon est une vivenef atypique, qui sort du lot : « Parangon a été victime de mauvais traitements difficiles à comprendre pour quelqu’un qui n’est pas de Terrilville ».

Globalement, une vivenef sert fidèlement ses propriétaires ou sa Famille ; Parangon n’en fait qu’à sa tête et ne suit que ses envies. Quand il est dans un bon état d’esprit, il est plus que plaisant de naviguer à son bord. Dans le cas contraire, c’est bien plus périlleux comme le remarque Brashen (« cette fois, il nous a défiés et a franchi le passage plus vite que jamais »).

Pour ne rien arranger, la présence d’Ambre (le Fou) à bord ajoute à l’instabilité de Parangon. Ambre a toujours exprimé clairement ses idées et milité pour le retour des dragons. Ambre est celle qui nourrit les rêves de grandeur et d’affirmation de Parangon. Ce faisant, Ambre a un impact négatif sur le bateau selon Brashen. Il déplore que Parangon « ressemble à un adolescent, parfois rationnel, parfois impulsif, et, si nous tentons de nous interposer entre Ambre et lui, le résultat risque d’être… »


Parangon finit par exprimer clairement es envies. Il hurle que « je n’ai jamais été un bateau ! Nous sommes des dragons réduits en captivité ! En esclavage ! » On ressent bien là toute sa détresse, toute sa douleur. Il aspire à autre chose que transporter des choses, d’autant plus qu’il a vu et fréquenté Tintaglia et d’autres dragons. En disant que « celle qui est ma véritable amie m’a montré que je peux être libre », il réaffirme l’importance d’Ambre. Car, Ambre lui a donné un peu d’Argent. Ce liquide magique a des effets immédiats sur Parangon qui semble à la fois plus clairvoyant sur sa réelle identité mais aussi capable de mieux naviguer. Il en veut plus : « vous voyez l’effet qu’a sur moi une petite quantité d’Argent ? Si on m’en donne assez, je pense pouvoir me débarrasser de ces planches en bois que vous avez fixées sur moi et remplacer ces voiles en toile par des ailes ».

Il défie alors Althéa. Il n’a pas oublié que si elle a obtenu sa liberté, c’est en grande partie grâce à lui. Il lui demande si elle ne se sent pas redevable. C’est une interrogation légitime de sa part, surtout qu’Althéa connait la véritable nature des vivenefs. Elle ne pourrait donc pas tolérer son emprisonnement (« voudrais-tu que je reste ainsi, toujours soumis aux caprices d’autrui, en allant là où on me conduit, transportant des colis d’un port humain à l’autre, dépourvu de sexe, prisonnier d’une forme qui n’est pas la mienne ? ») Les mots choisis sont importants et ne peuvent qu’interpeller Althéa. Ils font écho au destin que réservait Kyle Havre à la femme Vestrit : une vie de femme mariée dans une maison quelconque, loin des mers et de sa passion pour la navigation. En réalité, comme Keffria, Malta ou Althéa, Parangon cherche à s’affranchir de la destinée qui lui est promis.


Ambre est bien la seule qui semble ravie des changements opérés par l’Argent sur Parangon. Elle n’a pas hésité à lui donner de cette « magie liquide qui abat les murailles entre humains et dragons », qui « peut guérir un dragon blessé » (comme on l’a vu avec Glasfeu dans les Cités des Anciens) et qui peut « allonger l’espérance de vie des Anciens et imprégner des objets de divers pouvoirs ». Althéa et Brashen sont bien moins convaincus par cette description, bien moins enthousiastes. Il faut dire que cela augure des changements importants dans leur vie. Que sont-ils sans vivenef ?

D’ailleurs, les effets sont immédiats. Parangon n’en fait qu’à sa tête et décide du cap sans demander l’avis de Brashen ou Althéa. Ce sont des cargaisons qui ne sont pas livrés, des engagements non tenus. Pour les deux personnes, c’est presque honteux de manquer à sa promesse, de ne pas Honor un contrat : « la mienne et celle d’Althéa ne vaudront plus rien, personne ne nous fera plus confiance, personne ne traitera plus jamais avec nous ». Si Parangon se transforme en dragon, ils perdent tout. Pas seulement leur navire mais aussi leur maison (« nous n’avons pas de toit à part ici, à bord de Parangon, pas vie ni d’emploi hormis le travail que nous effectuons sur le fleuve du désert des Pluies et à Terrilville »). On peut donc comprendre leur réticence, leur peur face à ces changements qui s’annoncent.


Si Parangon agit de cette façon, ce n’est pas sans raison. Il est méfiant, lui qui a passé tellement de temps échouer, lui qui a passé tellement de temps à attendre qu’on le remette à flots. Il est clair et menaçant en disant que « je refuse d’être attaché à un quai (…) je ne me laisserai pas endormir par vos belles paroles pour que vous puissiez me ligoter ».

Parangon est donc vindicatif. Il tente même de convaincre les vivenefs qu’il croise à l’image de sa rencontre avec Vivacia. Il veut « que tu te rappelles que tu es un dragon ; non un bateau, non la servante des humains qui voyagent à ton bord ». Vivacia est réceptive à ce message et blâme ceux veulent la réduire à son côté pratique : « croyais-tu que je n’entendrais pas la vérité de ce que Parangon a dit ? (…) nous savions tous que nous avions une autre nature (…) je veux redevenir un dragon, Hiémain ». Le ressentiment est palpable car les vivenefs veulent retrouver leur liberté et que les humains semblent les freiner et font preuve d’égoïsme. C’est comme si ils étaient prêts à les sacrifier pour conserver un outil bien pratique.


Quel genre de dragons sera Parangon ?

Le Fou a son hypothèse. Il pense qu’il « est composé de deux dragons » et que cela peut expliquer ses humeurs fluctuantes. Pour le Fou, sa folie est presque inévitable en voulant faire cohabiter deux personnalités si différentes, si opposées. En se transformant, il se peut qu’il donne naissance à deux dragons aux humeurs plus stables, en tout cas plus cohérentes.

A une vivenef perplexe, Parangon précise qu’il n’oubliera jamais ses années en tant que vivenef. Il est un dragon après tout et les dragons n’oublient rien. Il conservera donc toutes les expériences auprès des hommes (« je vais m’affranchir du corps de ce vaisseau et de cette enveloppe à ta ressemblance, mais je porterai toujours en moi de ce que les horreurs peuvent s’infliger les uns aux autres par amusement »). Les références à Igrot et Kennit sont claires.


Alors que Clerres est en train de sombrer, que le port est ravagé, Parangon devient un dragon. Abeille est témoin de la transformation de Parangon en deux créatures : « je regardais la verre si intensément que je n’avais pas remarqué le bleu qui sortait de l’épave ». Son premier fait marquant, mis à part sa participation au sac de Clerres, est de rendre un dernier hommage à Akennit (le fils d’Etta et de Kennit). Celui-ci vient de mourir et a l’honneur d’être dévoré par les dragons.

dimanche 22 janvier 2023

Ambre, une femme prophète ?

« Tu n'es qu'un petit être à la vie éphémère. Il faudrait être fou pour croire qu'on peut changer le cours du monde ». Ces propos sont prononcés à Ambre par Parangon à la fin du cycle des Aventuriers de la Mer. Ils sont durs à entendre pour quelqu'un comme Ambre. Le lecteur sait qu'Ambre (aussi connue comme le Fou) se sent investie d'une mission, de la nécessité de mettre le monde sur une autre voie. On sait qu'elle se prend pour un Prophète et qu'elle pousse des individus (des catalyseurs) à accomplir leur destin. Entendre que ses actes ne changerait rien est donc un camouflet, presque une insulte. Il faut noter que les propos de Parangon font écho à ce qu'a dit Tintaglia : « Dans l’univers, vos rêves, vos projets, vos ambitions ne comptent pour presque rien. Vous ne vivez pas assez longtemps pour avoir de l’importance ».

Mais, Ambre n'a pas baissé les bras. Dans un monde en plein changement, elle a fait ce qu'elle a pu pour donner corps à ses prophéties. Ce n'est pas chose facile tant les événements se bousculent (la guerre à Terrilville, le rapprochement entre Jamaillia et Chalcède), tant son catalyseur présumé (Hiémain) la fuit (embarqué dans le projet fou de son père Kyle Havre). Pour Ambre, les gens comptent et la route qu'ils prennent peut changer un bon nombre de choses. Une occasion manquée pourrait mener le monde dans une mauvaise direction : « nous avons tous un droit sur notre vie. Mais si, par défaut d'orientation, nous empruntons la mauvaise voie ? Prends Hiémain par exemple (…) Si à cause de quelque chose que j'aurais omis de faire ou de dire, il devenait roi des Îles des Pirates alors qu'il était destiné à mener une vie d'étude et de contemplation ? » Si le discours d'Ambre est bien rodé, c'est parce qu'elle a déjà rencontré le scepticisme : Fitz, également, refusait de croire que les petites gens pouvaient accomplir de grandes choses.

Ambre est amenée à fréquenter étroitement les Vestrit, notamment Althéa et Malta dans une moindre mesure. Elle se rend compte à quel point les femmes de cette famille sont enclines à prendre les choses en main, à dépasser ce qui est attendu d'elle ; on attend d'Althéa qu'elle se soumette aux dernières instructions d'Ephron et fasse un bon mariage, elle ne le fait pas ; on attend de Malta qu'elle soit une gentille fille bien sage et elle ne le fait pas. Les deux se rebellent, à leurs façons, contre des traditions, des coutumes. En les rencontrant, Ambre peut s'ouvrir librement car elle sait que ce qu'elle dira aura un impact sur elles, ou en tout cas sera entendu et écouté. C'est à Malta qu'elle ose clairement dire qui elle est : « mais si je suis une diseuse de bonne aventure, je ne suis pas une faiseuse de bonne aventure. Nous forgeons tous notre propre aventure ». Encore une fois, Ambre reprend un vocabulaire associé au mythe du Prophète blanc et du Catalyseur. Les mots dits à Althéa sont encore plus forts, ils débordent d'admiration et de respect (« vous percevez le flux des événements, vous êtes capable de savoir où vous vous adapteriez le mieux, mais vous avez l'intrépidité de vous y opposer (…) j'ai toujours admiré les gens qui savent prendre cette attitude ; ils sont si rares »). On pourrait presque croire que l'attitude d'Althéa revigore la foi d'Ambre.

Si Ambre presse les femmes Vestrit à agir, c'est par intérêt. Elle œuvre pour le retour des dragons et elle sent qu'une grande partie est en cours à Terrilville. Un moment décisif approche comme elle le dit à Brashen : « quand les circonstances s'y prêtent, les gens qui ne semblent pas y être destinés accomplissent des choses extraordinaires (…) nous sommes emportés vers l'apogée dans le temps, le point critique où l'avenir doit prendre l'une ou l'autre direction ». Qui aurait pu croire qu'un bâtard mis de côté sauverait la lignée des Loinvoyant ? Qui aurait pu croire que les gosses Vestrit, les enfants d'une famille de Marchands en chute libre, causent tant de changements ?

Dans les Aventuriers de la Mer, Ambre doit faire face à des gens pris dans des événements qui les empêchent de prendre de la hauteur ou du recul. Ils sont tout occupés à sauver leurs vies qu'ils ne se rendent pas compte que d'autres choses sont en cours. Est-ce une mauvaise chose ? Difficile de trancher. Par exemple, si Malta n'était pas obnubilée par l'idée de sauver son père, aurait-elle, au final, libéré Tintaglia ?

Ambre essaie de planter les graines du changement partout où elle peut. Elle privilégie les gens les plus défavorisés, les moins regardés, les plus anodins. C'est le cas des esclaves à qui elle ose dire clairement pourquoi elle est là (« je suis un prophète. J'ai été envoyé pour sauver le monde »). Dire de telles choses ne peut que provoquer des rires et c'est le résultat qu'elle obtient. Pourtant, si on en croit une esclave, sa déclaration a été comprise ; cette dernière affirme que « tout le monde a cru qu'elle plaisantait quand elle a parlé de sauver le monde. Mais son rire... J'ai toujours pensé qu'elle avait ri parce qu'elle savait qu'elle ne risquait rien à nous dire la vérité, car personne ne la croirait ». Là encore, on retrouve de l’incrédulité, du doute. Ambre a dû faire toute sa vie avec ça. Au brutal Lavoy, elle rétorque que « ce n'est pas la première fois qu'on me traite de folle, et probablement pas la dernière ».

Peut-être aussi que se faire appeler Le Fou et agir comme un bouffon n'était pas si anodin. En adoptant cette attitude comique, en se faisant passer pour un étranger comique, le Fou se mettait à l'abri des méchancetés. Son nom semble clairement être un choix réfléchi. A Parangon, elle dit que « j'en ai porté beaucoup. C'est celui qui me convient le mieux, ici et maintenant ».

Pour atteindre ses buts, Ambre a conscience qu'elle doit user de moyens détournés, qu'elle doit faire preuve de malice et s'adapter aux situations existantes. Elle ne peut pas dévoiler tout de suite qui elle est, ni même adopter la même identité avec tous (« j'ai joué beaucoup de rôles dans ma vie. Ce déguisement s'est révélé très utile, ces derniers temps. Les esclaves sont invisibles. Je peux quasiment aller partout sans qu'on me remarque »). Le besoin de se cacher, d'être prudente avant de se dévoiler est perçu par Parangon. La vivenef folle a une perception fine des choses, bien plus que ce que la rumeur laisse croire (on la dit insensible). Le bateau passe du temps avec Ambre et apprend à la connaître : « Ambre était différente. Elle semblait plus réservée que tous les êtres humains qu'il avait connus. Parfois, il soupçonnait que sa retenue était délibérée, elle ne s'ouvrait que lorsqu'elle le voulait vraiment et encore, jusqu'à une certaine limite ». Ambre ou le Fou, peu importe, les deux tiennent à leurs secrets, au respect de leur intimité.


dimanche 20 février 2022

Références à Fitz dans les Aventuriers de la Mer

A la fin de l’assassin royal, le Fou s’en va. On le retrouve à Terrilville sous l’identité Ambre, une fabricante d’objets en bois. Son métier, son caractère et sa mission de Prophète blanc vont l’amenée à fréquenter des gens importants : des Vestrit, des vivenefs et autres esclaves. Tous vont se demander qui est cette étrangère, ce qui la motive à tant s’investir. Et bien peu auront des réponses claires, souvent des allusions. Une allusion fréquente est à propos de Fitz.

Quand elle parle avec Althéa d’amour, elle tente de faire comprendre son point de vue à la femme. Cette dernière laisse la porte ouverte à Grag Tenira alors qu’elle sait que ses sentiments ne sont pas réciproques. Althéa se demande pourquoi l’amour est une compliquée, pourquoi il implique nécessairement un engagement, une exclusivité. C’est un argumentaire auquel Ambre a déjà fait face avec Fitz ; Fitz aime Molly, il l’a dit clairement à Fitz. Il a longtemps repoussé les avances d’Astérie à cause de ça et il a fait comprendre au Fou qu’il ne l’aimait pas de la même façon. Ambre (Le Fou) a donc été dans la position du rejetée, ce qui n’a pas fait mourir ses sentiments. Elle les a simplement tus, elle a compris qu’elle ne pouvait pas offrir à Fitz des choses dont il avait envie. Sa réponse à Althéa montre également de la tristesse (« pour aimer ainsi, il faut admettre que la vie de l’autre a autant d’importance que la tienne. Plus dur encore, il faut admettre que l’autre a des besoins que tu ne peux pas satisfaire et que tu as des tâches qui te retiennent loin de lui »). On ressent presque de la pitié pour Ambre, on se demande également si son départ vers Terrilville n’est pas un exil déguisé pour éviter de se retrouver face à celui qu’elle aime.

C’est une époque de changement pour Terrilville. Les routes maritimes sont obstruées par les pirates et les chalcédiens. La guerre menace, les opportunités commerciales menacent grandement la stabilité de la ville. Les Marchands, anciens leaders de la ville, voient leur hégémonie être menacée par les Nouveaux Marchands. Dans le même temps, les esclaves aspirent à autre chose. Ils sont conseillés, soutenus par Ambre qui a toujours en horreur cette pratique. Quand les esclaves cherchent à savoir pourquoi à Ambre elle les aide, alors qu’elle a une bonne situation, ils pensent que c’est à cause du bijou qu’elle arbore (« elle porte un anneau de liberté à l’oreille (…) Elle n’a pas pas répondu tout de suite, puis elle fini par dire que c’était un cadeau de son unique amour »). Cet anneau à une longue histoire : il a été transmis à Fitz par Patience, puis au Fou par Fitz après qu’il ait pris la décision de ne pas revenir dans Molly (et de sa fille nouvellement née). C’est un bijou qu’on donne aux esclaves affranchis : la grand-mère de Burrich l’a eu, l’a donné à Burrich qui l’a donné à Chevalerie. Une fois mort, Patience l’a récupéré et offert à Fitz. La symbolique de ce que la chose représente pour Ambre est importante, ce n’est pas qu’un cadeau. C’est aussi une des rates possessions de Fitz qu’il a gardée après sa mort dans les cachots de Royal ; le geste de donner ce bijou qui le rattache à son passé est donc important. C’est la preuve qu’il tient beaucoup au Fou.

Ambre croise Parangon, la vivenef folle. Cette dernière a sa figure de proue grandement amochée. En apprenant qu’Ambre sculpte le bois et après avoir développé un lien avec elle, Parangon lui demande de lui créer un visage. Tout à son travail, Ambre lui confie qu’elle lui fait le visage d’un homme pour qui elle eu a de forts sentiments (« il mourait de curiosité, sachant qu’il avait le visage de quelqu’un qu’Ambre avait aimé. Elle ne voulait pas parler de lui »). On ne peut plus douter que ce soit Fitz suite à une observation de Brashen. Il remarque que « le nez cassé lui donne un air très déterminé » tout en s’interrogeant sur un accessoire : « pourquoi la hache ? » Le doute n’est plus permis : Fitz s’est fait casser le nez en étant torturé par les sbires de Royal et la hache était son arme de prédilection. C’est d’ailleurs à Parangon qu’Ambre se confie. Elle lui dit que « je crois que je dois retourner vers le Nord. J’ai des amis là-bas. Je ne les ai pas vus depuis longtemps. J’ai un doute, je ne tiens plus en place. Je crois qu’il faut que j’intervienne encore un peu dans leur vie ». Ambre fut le Fou, et le Fou était le prophète et Fitz son catalyseur. Avec le bâtard royal, ils ont permis aux Loinvoyant de rester sur le trône des Six-Duchés et ont remis l’image du dragon dans l’imaginaire collectif. Ambre pense donc qu’elle peut et doit faire changer les choses. Parangon se moque d’elle dans un premier temps. En bon espritdragon (certes prisonnier dans une vivenef), Parangon ne montre que du mépris à cette suggestion : les humains n’ont aucun impact dans le grand ordre des choses. Et puis, dans un dernier acte de compassion et d’amitié, Parangon change d’avis et pousse Ambre à écouter son instinct : « va cap au Nord. »

dimanche 21 novembre 2021

Parangon et Fitz

Défiguré volontairement par un jeune Kennit, Parangon finit par accepter qu’on lui sculpte un nouveau visage. C’est une attitude qui sort du commun car tout le monde, vivenefs comprise, pense que c’est impossible. Mais, Ambre est une artiste et une artisane hors pair. Au fur et à mesures des aventures, elle lui créera son nouveau visage et on comprendra par des allusions que c’est ce lui de Fitz. Par exemple, dans les Marches du Trône, Althéa lui demande ce qu’elle sculpte. Ambre répond que ce sont « des cerfs qui chargent ».

Cela se confirme dans les secrets de Castelcerf quand Jek traverse le monde et rend visite à sa vieille amie Ambre. Elle finit par comprendre pourquoi Ambre a donné à Parangon ce visage : « ce… Tom Blaireau, quand il est entré et que j’ai reconnu son visage, je me suis sentie follement heureuse pour toi. Je t’ai vue sculpter la figure de proue : tu es amoureuse de lui ». Jek est la première personne d’une liste de gens qui seront marqués par la ressemblance entre Fitz et le navire. Sur les Rives de l’Art voit Fitz et son groupe (le Fou, Lant, Braise, Persévérance) avoir besoin de navires pour se rendre jusqu’à Clerres. Ils obtiennent l’aide des gens de Kelsingra (Malta), puis d’Alise et Leftrin, et enfin Brashen et Althéa. Or, Parangon est la vivenef des deux derniers : la rencontre se fait. La réaction de Lant est claire, il est choqué, surpris : « Douce Eda, Fitz, il a votre visage ! Jusqu’à votre nez cassé ». Althéa a le même genre de réactions («  c’est un curieux plaisir de rencontrer l’homme qui porte les traits de mon bateau – mais je doute que vous voyez la situation à l’inverse »). Althéa se met à la place de Fitz, elle peut comprendre qu’il se sente mal à l’aise. C’est presque comme si une part de son identité lui avait été volée. D’autant plus que Fitz, de par son éducation et son caractère, a toujours préféré ne pas être dans la lumière.

Fitz a déjà navigué sur des vivenefs, il a fini par comprendre que ce sont des créatures totalement différentes de tout ce qu’il a connu. Celles qui auraient pu être des dragons ont des caractères forts et Parangon n’échappe pas à la règle. Parangon est une vivenef capricieuse et rêvant de devenir un dragon. C’était clair à la fin des Aventuriers de la Mer, ça l’est toujours. Par conséquent, le navire interpelle Fitz (« toi, avec mes traits, ne t’en va pas. Je veux te parler, Cervien. Approche »). Parangon se place clairement au-dessus de Fitz et cela se confirme par ce qu’elle dit ensuite : « j’ai demandé à Ambre de me donner des traits qu’elle pouvait aimer, et c’est le tien qu’elle a sculpté. Mais, j’ai bien précisé qu’elle pouvait aimer, non qu’elle aimait, ne l’oublie ; Elle m’aime et m’aimera toujours beaucoup plus que toi. » On retrouve bien dans ces propos des traits saillants de la personnalité de Parangon : il a besoin d’être aimé, il est jaloux, il se sent et se sait supérieur aux humains. Mais surtout, il confirme que Ambre/le Fou aime Fitz, elle l’aime à un point où elle avait besoin de montrer son amour au monde.

Ambre donne de l’Argent à Parangon. Cela transforme la figure de proue en deux dragons (même si elle prendra parfois l’apparence de Fitz) et l’éveille encore plus. Parangon partage alors la volonté de vengeance de Fitz. Il comprend la douleur et la peine de Fitz et du Fou qui ont perdu leur enfant (Abeille) et veulent faire payer les ravisseurs : « je te connais maintenant, tu ne peux plus m’éviter si j’ai envie de te parler (…) nous irons à Clerres et nous éliminerons ceux qui l’ont torturée et ont volé son enfant ». Elle rappelle au passage à Fitz, si il l’avait oublié, que le Fou a souffert à Clerres. Cela montre bien que Parangon a compris l’importance du Fou dans la vie de Fitz. Il sait que les deux se sont sauvé la vie plus d’une fois et se sont tiré des griffes de la mort. Il sait également qu’il y a malheureusement des non-dits entre eux : « elle t’imagine en train de mourir et elle ne veut pas que tu meures en vain. Tu dois le savoir : si elle doit choisir qui va mourir, elle choisira que ce soit toi, parce qu’elle croit que c’est ce que tu souhaiterais ».

Fitz n’a plus beaucoup d’intimité car une vivenef sait tout ce qui se passe sur son pont, dans ses cales. Parangon est aussi indiscret, il écoute les conversations d’Art de Fitz avec Ortie (« je me trouve sur une vivenef et sa présence est envahissante »).

Fitz est étonné et surpris par le comportement de la vivenef sur l’eau. Elle est capable de repérer les meilleurs courants, et elle semble demander bien peu d’efforts inutiles aux marins (« je n’étais pas le seul à m’émerveiller des capacités de la vivenef. Les membres d’équipage que nous avions engagé à Partage étaient visiblement ravis de la façon dont Parangon participait au déroulement de sa propre navigation »).

Mais, un événement banal va créer un moment important entre Fitz et Parangon. Persévérance exprime son inquiétude à Fitz à propos de Cendre et Akennit. Le jeune homme sait que le père d’Akennit est un violeur et il craint pour la sécurité de son amie. Il s’en ouvre à Fitz qui se met à la surveiller discrètement. Si Fitz agit ainsi, c’est qu’il a bien vu à quel point la simple apparition du jeune homme a troublé Althéa ; Akennit lui a même fait penser à Royal ! Parangon fait alors remarquer à Fitz qu’il est au courant de tout ce qui se passe à bord : croit-il réellement qu’il laisserait faire ça ? Fitz tente d’argumenter mais ses propos sont étouffés par Parangon qui s’empare de son esprit et lui fait revivre un viol subi par Kennit (« je voulus crier mais il me coupait la respiration. Je pris appui sur le pont pour repousser mon assaillant (…) c’est alors que je sentis avec horreur ce qu’il me réservait (…) des heures entières de Kennit qui se traîne à terre, déchiré et en sang, à la recherche d’un endroit où Igrot ne pourra pas l’attraper »). Kennit et Parangon étaient étroitement liés, cela durablement traumatisé Parangon. Il vit avec cette douleur, cette horreur depuis des années. Il a même absorbé celle d’Althéa, violée par Kennit. Parangon dit en plus à Fitz que la mère d’Akennit est Etta et que la Reine des Pirates a bien fait son éducation. Etta était quasiment la seule à défendre Althéa, à croire à la réalité de son viol : elle a été violée aussi, dès son enfance puis lors de ses années en tant que prostituée. Elle a trop bien influencé son fils pour qu’il se comporte comme ça : « crois-moi, Akennit en sait plus contre le viol qu’il voudrait bien l’admettre, et je doute qu’il reproduise sur les autres ce que sa mère regarde avec horreur (…) c’est peut-être pour ça que sa mère a si bien fixé le talisman à sa gorge avant de le laisser monter à bord ».



dimanche 31 octobre 2021

Ambre, rien qu'une étrangère ?

Le Fou a atteint son objectif : il a permis à Vérité et au groupe de Kettricken de réveiller les dragons de pierre. Ceux-ci ont enrayé la progression des Pirates Rouges et vont permettre à un Loinvoyant de rester sur le trône des Six-Duchés. Sa mission accomplie, le Fou s’en va. On le retrouve alors dans les Aventuriers de la Mer, sous le nom d’Ambre, en tant que femme, ce qui sans doute ferait bien plaisir à Astérie.

Dès ses premières apparitions, on sent que Ambre a été fortement marquée par ce qu’elle a vécu dans les Six-Duchés. Elle a vu des hommes et des femmes donner leurs vies pour écrire leur histoire, elle en a vu d’autres baisser les bras et se laisser porter par les événements. Ambre est à la recherche d’un individu particulier et elle pense que c’est Althéa. Elle a repéré la jeune femme Vestrit, dépossédée de son héritage légitime, et qui pourtant continue de se battre : «  beaucoup, naturellement, pestent et ragent contre l’habit que le destin leur a tissé, mais cela ne les empêche pas de le ramasser et de l’endosser, et la plupart le portent jusqu’à la fin de leurs jours. Vous… vous préférez marcher nue à la rencontre de la tempête ». Elle a la même réflexion quand elle finit par rencontrer Hiémain, cette personne à neuf doigts qu’elle recherche tant (« je ne connais pas Hiémain. Mais je sais une chose : quand les circonstances s’y prêtent, les gens qui ne semblent pas y être destinés accomplissent des choses extraordinaires »). Comment ne pas y voir une référence à Fitz, ce bâtard que l’histoire a voulu écraser et qui pourtant a contrarié son destin ?

Mais, Ambre a beau bien parler, a beau rencontrer des gens de Terrilville, elle reste une étrangère dans une société aux règles strictes. Les Marchands protègent leurs avantages, ils tentent de maintenir leurs traditions dans un monde qui change : certains d’entre eux se vendent pour des pièces, le Gouverneur remet en cause la charte d’origine. Dès lors, malgré qu’elle soit commerçante, comment se faire une place ? Ambre est trop différente pour s’intégrer. Elle le sait d’ailleurs et le dit clairement à la vivenef Parangon : « je pourrai vivre aussi longtemps que je le veux dans cette cité, y exercer mon métier le plus honnêtement du monde possible, je resterai toujours une nouvelle venue. Les immigrants ne sont pas les bienvenus à Terrilville, et la solitude me pèse ». Là encore, c’est la conséquence directe de son périple dans les Montagnes : elle a été si proche de Fitz, d’Oeil-de-Nuit et des autres !
Althéa remarque la grande finesse et l’intelligence d’Ambre. Mais, elle a toujours en tête la pensée qu’Ambre n’est pas de chez elle. Quoique Ambre puisse faire, elle ne sera jamais considérée comme faisant partie de Terrilville. C’est pourtant une époque de violence où la cité est menacée, et même les vivenefs comme Ophélie. Là où des Marchands tergiversent, Ambre est claire, il faut agir. Althéa ne peut que remarquer l’attitude d’Ambre, elle « se sentit soudain confirmée dans se craintes. C’était la réaction qu’elle avait espéré de sa mère. Chose curieuse : c’était une nouvelle venue, non un Marchand de Terrilville qui avait immédiatement saisi toute l’importante des nouvelles qu’elle apportait. »
La curiosité d’Ambre dérange Althéa. Ambre, comme le Fou, a toujours aimé creuser sous la surface, en savoir plus sur les gens et les terres visitées. Quand elle veut en savoir plus sur les activités des Marchands, le commerce des biens trouvés des Anciens, Althéa lui répond franchement et fraîchement que « ce sont les affaires des Marchands de Terrilville. On n’en parle pas avec des étrangers ». Notons aussi qu’Ambre est sceptique ; quand elle débarque à Terrilville, c’est avec des préjugés (« jusqu’à ce que je ‘en voie une, que je l’entende parler, je croyais que c’était une fable délirante inventée pour rehausser le prestige des Marchands de Terrilville »).

Ambre se tourne alors vers une catégorie de gens invisibles : les esclaves. Dans l’assassin royal, elle avait déjà exprimé tout le mépris qu’elle exprimait pour l’esclavage. Cette pratique, soi-disant interdite, est pratiquée au grand jour à Terrilville. Une bonne part de l’économie de la cité repose dessus : ils travaillent au port, dans les champs, ils servent dans les maisons, etc. Même Althéa qui a vu son lot de saleté ne parvient pas à bien saisir l’ignominie de l’esclavage, elle ne comprend pas : « tu vois ce qui se passe et pourtant tu ne vois rien. Les esclaves ne sont pas des femmes, Althéa (…) elles sont de la marchandise, des objets, des biens (…) Si une vie peut être évaluée en argent, alors sa valeur peut baisser, sou par sou, jusqu’à ce qu’elle soit nulle. Quand une vieille femme vaut moins que la nourriture qu’elle mange... » 
Il semblerait presque que l’inclination d’Ambre pour les esclaves soit un mystère pour d’autres femmes Vestrit. Par exemple, Ronica ne saisit pas pourquoi Ambre a aidé les esclaves, leur a appris à se coordonner, sans gain apparent (« Ambre a fait tout ça ? Ambre la fabricante de perles ? Pourquoi ? ») Rache, une servante de la famille Vestrit, pense que c’est une affaire personnelle et elle n’a sans doute pas tort (« elle porte un anneau de liberté à l’oreille (…) elle a fini par dire que c’était un cadeau de son unique amour »). Cela fait référence à un cadeau fait par Fitz au Fou.
Pour autant, encore une fois, Ambre a clairement exprimé ses objectifs. C’est Rache qui nous les rapporte : « je suis un prophète, j’ai été envoyée pour sauver le monde ».

Loin des Six-Duchés et de Fitz, Ambre s’ouvre un peu plus. Elle aime le bâtard Loinvoyant, elle le répète, y fait de nombreuses allusions. Elle a bien compris que c’était un amour sens unique, que Fitz est convaincu que le Fou est un homme et que cela représentera toujours un obstacle entre eux (« pour aimer ainsi, il faut admettre que la vie de l’autre a autant d’importance que la tienne. Plus dur encore, il faut admettre que l’autre a des besoins que tu ne peux pas satisfaire »). On sent la détresse, toute la peine d’Ambre. Cela a sans doute contribué au fait qu’il ait besoin de protéger. Il faut aussi préciser que, jeune, trop s’ouvrir lui a causé du tort : dans son pays natal, il a été moqué, brimé quand il s’est clairement exprimé sur son rôle de prophète. Dès lors, il n’est pas étonnant de lire que « mes secrets sont ma cuirasse. Sans eux, je suis très vulnérable à toutes sortes de blessures ».