Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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mardi 11 mars 2025

Les dragons : mes citations préférées

Tintaglia (Les Cités des Anciens) : Les sons des hommes parvenaient aussi à ses oreilles sensibles : leurs échanges stridulants rivalisaient avec les bruits de leur remodelage incessants du monde ; les haches débitaient le bois et les marteaux en refixaient les morceaux ensemble. Les hommes étaient incapables d'accepter le monde tel qu'il était : ils perdaient leur temps à le mettre en pièces pour vivre au milieu de ses débris.

Tintaglia (Les aventuriers de la mer), à Hiémain : Je suis un dragon, humain. Dans l'univers, vos rêves, vos projets, vos ambitions ne comptent pour presque rien. Vous ne vivez pas assez longtemps pour avoir de l'importance.

Tintaglia (Les aventuriers de la mer), à Reyn : Les hommes continueront à se quereller entre eux pour savoir qui doi récolter et où, quelle vache appartient à qui. Ainsi va le monde des hommes. Les dragons sont plus sages. Ce qui est sur la terre appartient au premier qui le mange. Ma proie, c'est ma nourriture. Ta proie, c'est ta nourriture. Tout est très simple.

Mercor (Les cités des Anciens), aux autres dragons : Parce que pour ma part, j'aimerais mieux mourir libre que comme un boeuf à l'abattoir ; je veux pouvoir chasser à nouveau, sentir le sable brûlant contre mes écailles, boire longuement au puits d'argent de Kelsingra (...) Eh bien, dors (...) ça t'entraînera pour la mort.

vendredi 20 septembre 2024

Tintaglia ou la volonté de faire revenir les dragons

Quand Tintaglia goûte à nouveau à l’air libre, le monde qu’elle a connu n’est plus. Les cités des Anciens ont disparu, les Rivages Maudits ont grandement changé et plus aucun dragon ne vole dans le ciel. Pire, les serpents lui tournent le dos. Or, Tintaglia a un objectif qui dépasse tous les autres : perpétuer son espèce. 


Dans les premiers temps, Tintaglia conserve un mince espoir qu’un autre dragon ait pu survivre. Elle ne peut pas accepter qu’elle ait été la seule à rester en vie. Elle n’a pas le temps pour autre chose, ni même l’envie et c’est ce qui peut la faire paraître froide aux yeux de Reyn. On sent toute sa volonté (et son arrogance du point de vue de Reyn) quand elle dit que « je suis le dernier Seigneur des Trois-Règnes. S’il reste quelque part un membre de ma race, je dois le rechercher et l’aider. Je ne peux pas me soucier d’une brève étincelle comme toi ». 


Dès lors, Tintaglia parcourt alors certaines parties de ce qui fut avant la terre des dragons. Elle ne récolte à chaque fois que de la déception.

Ce ne sont pas simplement les dragons qui ne sont plus là, c’est toute sa civilisation qui a pris fin. Il n’y a plus rien, « disparu, tout avait disparu. La plage, et les Anciens, et les dragons gardiens, tous disparus (…) Si elle découvrait aucun membre de son espèce, elle trouverait peut-être quelqu’un qui lui apprendrait ce qu’ils étaient devenus ». Pas de dragons donc, mais aussi tout le système qui permettait aux dragons de se développer et maintenir leur influence. Tintaglia découvre un monde qui lui est étranger et ses interrogations restent sans réponses. 

Un espoir existe encore : elle se rend compte qu’il existe encore des serpents. Or, les serpents sont de futurs dragons, il leur suffit de remonter le fleuve, de s’immerger dans leur cocon pour en sortir en dragon ; c’est un processus compliqué et périlleux. Elle aimerait donc reproduire ça avec ces serpents-là, mais ils ne la reconnaissent pas. Ils la craignent et refusent de lui répondre (« tous ses efforts avaient été vains. On aurait dit que les serpents ne la reconnaissaient pas. Constater que les survivants de son espèce l’ignoraient la décourageaient, jusqu’au fond de l’âme. Le terrible sentiment de son inutilité mêlé à la faim qui la harcelait alimentaient en elle la colère »). Si les serpents lui tournent le dos, la réciproque n’est pas vraie.


Tintaglia doit donc trouver des autres alliés. Elle n’a pas abandonné l’idée de transformer les serpents en dragons mais elle sait aussi que la géographie a trop changé. Elle a donc besoin que des créatures travaillent pour elle : les humains. Tintaglia n’a pas une haute estime des humains. Pour elle, comme ils ne vivent pas longtemps, ils n’ont pas d’importance. Toutefois, elle leur trouve une qualité : ils aiment et savent construire, modeler leur environnement. Elle pourrait donc se servir d’eux : « les humains bâtissaient. Pouvaient-ils draguer le fleuve, le canaliser et l’approfondir (…) Ils le pouvaient. Mais le voudraient-ils ? (…) La contrainte ou la subornation ? (…) Elle pouvait obliger les humains à la servir. Son espèce allait peut-être survivre ». Tintaglia est donc prête à faire des compromis, à mettre son orgueil de côté et demander de l’aide aux hommes et aux femmes. 

Selden Vestrit a compris que Tintaglia est au pied du mur, qu’elle est prête à tout pour permettre aux dragons de revenir, soit en forçant les humains soit en négociant avec eux (« les dragons et les serpents sont bien plus importants pour elle que les gens (…) Si elle réussit dans ses projets, d’autres dragons vont partager notre monde »).


Ce n’est pas seulement les humains que Tintaglia est prête à sacrifier mais elle aussi. Elle consacre toute son énergie à sa quête, toute sa volonté. Elle affirme que « je sais que je ne peux pas dormir tout mon soûl ni chasser ni manger à ma faim. Parce que je dois tenir ma promesse, si je veux sauver les derniers survivants de ma race ». Plusieurs fois, Tintaglia est à deux doigts de s’effondrer, sans forces. Elle tente de gagner le soutien des gens de Terrilville en chassant les gens de Chalcède et en permettant à Reyn de retrouver la femme qu’il aime, Malta. Elle se plie à des choses qui ne la concernent pas pour atteindre son objectif. Elle met donc en danger sa santé, son repos parce qu’il faut plus que tout que d’autres dragons reviennent. 

Mais, plus le temps passe et plus elle devient lasse du comportement des humains qui passent leur temps à se battre plutôt que l’aider. Elle tente d’asseoir leur autorité sur eux en employant son charme de dragon ou en levant la voix (« vous êtes toujours en train de vous quereller et de vous entre-tuer. Ce ne sera plus toléré. Vous mettez tout ça de côté jusqu’à ce mes objectifs soient atteints »). Quelques uns se soumettent à ses ordres tandis que d’autres, comme Hiémain, se rebellent. On trouvera d’ailleurs le même genre d’attitude quand elle participera à la libération de Glasfeu à Aslevjal.


Une fois la guerre à Terrilville terminée, les Marchands tiennent leur promesse et aménagent une partie du fleuve des désert des Pluies pour répondre aux exigences de Tintaglia. Mais, la nature est impitoyable. C’est un voyage compliqué, d’autant plus que les serpents sont faibles. Et beaucoup meurent. Dans la tradition des dragons, Tintaglia et les autres serpents les mangent (« à chaque mort, Tintaglia rugissait de chagrin. Elle partageait les corps entre les autres pour qu’ils s’en nourrissent. En dépit de son dégoût extrême, Althéa pensait que c’était aussi bien. Le dragon lui-même ne paraissait guère plus vaillant que les serpents »). Althéa, elle, voit là une façon d’ingurgiter de la nourriture et reprendre des forces. Mais, c’est un peu plus que ça car Tintaglia et les serpents ingurgitent ainsi les souvenirs des morts et permettent ainsi, d’une certaine façon, la survie de l’histoire des dragons.

dimanche 30 juin 2024

Mercor, la fureur de vivre

Les dragons sont de retour. Ceux qui sont destinés à dominer les autres créatures animales, humains compris, sont de retour. En tout cas, ils semblent l’être puisque, dans les Cités des Anciens, les dragons ne sont que des animaux faibles et dépendants. Ils ne volent pas, ils ne chassent pas, ils sont juste là à attendre qu’on leur apporte de quoi se nourrir. Ils sont un coût, un fardeau pour la communauté dont les Marchants veulent se débarrasser. Certains des dragons ne se rebellent pas contre leur triste sort et l’acceptent ; d’autres rêvent d’autre chose, c’est le cas de Mercor. Il rêve de Kelsingra, la cité mythique des Anciens.


Mercor détonne parmi les dragons présents au début des Cités des Anciens. Il semble prendre le temps d’observer le monde qui l’entoure, d’analyser la situation des dragons et les motivations des humains. Dans la petite communauté des dragons, il n’est pas en apparence un leader ou un dragon cherchant à dicter ses volontés. Au contraire, Mercor « parlait rarement et ne s’imposait jamais ; une terrible tristesse paraissait lui ôter tout courage et toute ambition. Quand il prenait la parole, les autres s’interrompaient dans leurs activités pour l’écouter malgré eux ». On pourrait presque croire que Mercor a honte de ce qu’il est : si il est triste, c’est parce qu’il sent au fond de lui qu’il n’est pas un véritable dragon.

Avec le temps, Mercor s’affirme. Il prend de plus en plus souvent la parole et se moque de ses compagnons qui se vantent d’être des chasseurs, des créatures féroces. Or, aucun d’entre eux n’est Tintaglia. Ils ne sont que des animaux faibles soumis au bon vouloir des hommes. C’est ce qu’il rappelle à Kalo : « tu ne manges donc pas ce qu’ils te donnent ? Tu ne restes donc pas là où ils nous ont cloitrés ? ». Mercor est réaliste : il sait que lui et les autres n’ont pas encore recouvré leur destinée de dragon et qu’ils ont besoin des hommes, que ce soit pour survivre ou partir ailleurs. Il le dit clairement  : « nous sommes des dragons, faits pour sillonner librement la terre et le ciel ; sans un corps en bonne santé et des ailes utilisables, nous ne pouvons pas chasser (…) il faut que les humains chassent pour nous et aident ceux d’entre nous qui sont affaiblis physiquement ou mentalement ».

Mercor n’est pas seulement déterminé. Partir, quitter cette terre où il est condamné à être une larve est une nécessité. Il veut au moins tenter sa chance, ne dépendre de personne. Il est prêt à tout risquer, même sa vie (« j’aimerais mieux mourir libre que comme un boeuf à l’abattoir (…) si je dois mourir, que ce soit en dragon et non en ces créatures lamentables que nous sommes aujourd’hui »).


Dès lors, il n’y a pour lui qu’une possibilité. Il le hurle d’ailleurs : « Kelsingra, je ne t’oublie pas ! Aucun de nous ne t’oublie, pas même ceux qui ne veulent pas se souvenir ! ». Il faut préciser que les dragons ont des souvenirs qui dépassent normalement leur propre personne mais qui concernent toutes leurs espèces. Or ces dragons-là ont émergé faibles et privés d’une bonne partie de leurs souvenirs. Pour beaucoup d’entre eux, Kelsingra n’évoque rien.

Pour autant, Mercor a bien conscience que les dragons ne pourront pas atteindre Kelsingra seuls. Ils ont besoin d’aide. Il parie alors sur l’avidité des humains en leur faisant miroiter des richesses. Il fait clairement preuve de malice quand on lit que « il n’avait jamais rien affirmé devant un humain, mais s’arrangeait pour que les dragons évoquassent les merveilles de Kelsingra quand les hommes se trouvaient près d’eux ». Cela fonctionne puisque des adolescents, des rebuts leur sont attribués comme gardiens. Ils devront prendre soin des dragons le temps du périple. Une vivenef et un équipage les accompagnent également.


La transformation de Mercor devient alors complète. Du dragon qui ne faisait pas de vagues, il est devenu celui qui mène les autres vers leurs réels identités et statuts. Il est celui qui les guide, pas uniquement de façon métaphorique, mais aussi concrètement : « il se tourna et se dirigea vers les hauts-fonds du fleuve. Pendant un moment, les autres le regardèrent sans réagir, puis, brusquement certains lui emboitèrent le pas » et « nous devons remonter le fleuve ensemble pour retrouver Kelsingra : pour devenir des dragons chemin faisant ».


Et sa stratégie fonctionne. Livrés presque à eux-mêmes, accompagnés par des gardiens qui doivent eux aussi se forger une identité, les dragons trouvent en eux des ressources et des attitudes insoupçonnées. Sintara tue sa première bête : « ce n’était pas la viande, excellente au demeurant, qui avait éveillé cette envie chez elle, mais la lutte avec sa proie et surtout le triomphe d’avoir porté le coup de grâce (…) Elle voulait recommencer tout de suite ». Grâce à Mercor, Sintara ressent enfin un peu de ce qui fait d’un dragon un dragon.

lundi 20 mai 2024

La relation entre Tintaglia et Reyn

Reyn est fasciné par les secrets du désert des Pluies. C’est ce qui permet à sa famille de vivre et à lui de marquer sa différence. Reyn est également un être humain et comme tant d’autres, il cherche à plier la magie à son plaisir. On le voit bien avec les possesseurs de vivenefs qui servent des bateaux magiques pour le commerce. Soumettre la magie à ses désirs est un thème récurrent dans les livres : les Loinvoyant se servent de l’Art pour garder le pouvoir par exemple. Mais, une créature magique et exceptionnelle revient à la vie et change la donne. Tintaglia, la dragonne, sort de son cocon et on comprend très vite qu’elle ne s’agenouillera pas devant les humains.


La relation entre Tintaglia et Reyn démarre bien mal. Le dragon ne remercie pas particulièrement ceux et celles qui ont lui permis de s’échapper de sa prison en bois. Reyn prend cela comme un affront. Puis, sans le savoir, en disant le nom de Tintaglia à haute voix, Reyn vexera la dragonne. Reyn ne peut pas savoir que le nom d’un dragon est sacré. Il ne peut pas savoir qu’il lie le dragon à celui qui le prononce. La réaction de Tintaglia ne laisse pas la place au doute : « il sentit la fureur bouillonner en elle. Il lui avait fait honte devant des humains en prononçant son nom. Il avait révélé son nom aux autres, qui ne le méritaient pas ».

Reyn n’a pas du tout digéré l’ingratitude de Tintaglia. La dragonne pavane, fait comme si elle ne devait rien à personne. Hors, ce sont des humains, Malta la première, qui lui ont permis de goûter à nouveau l’air. Reyn le lui rappelle, d’autant plus qu’il espère que Tintaglia l’aidera à retrouver Malta. On sent la colère et le dépit dans ses propos quand il dit que « si elle n’était pas venue te chercher, je n’aurais pas pénétré dans la cité pendant le tremblement de terre. Tu serais ensevelie à l’heure qu’il est ! Tu ne peux pas ignorer cette dette ! Tu ne peux pas ».


En réalité, le problème n’est pas tant que Tintaglia se sait supérieure aux humains, c’est plus qu’elle ne leur accorde que très peu de valeur. Ils ne sont bons qu’à suivre ses ordres et chanter ses louanges. Elle explique ainsi à Reyn que « je vais où je veux, humain. Il ne t’appartient pas de questionner un Seigneur des Trois Règnes. Le petit a choisi un meilleur rôle. Tu serais bien avisé de l’imiter. ».

Selden, lui, est tombé amoureux du dragon. A chaque fois qu’il le voit, c’est de l’émerveillement dans ses yeux et des paroles flatteuses dans sa bouche. Reyn tente de le mettre en dragon : on ne peut pas faire confiance au dragon et on doit tenter de lui résister (« oubliez son charme. Il est aussi trompeur qu’il est magnifique et ile ne voit que ses propres intérêts. Si nous nous inclinons devant sa volonté, il nous asservira aussi sûrement que si nous tombions aux mains des Chalcèdiens ». Reyn pense donc que le dragon peut signifier la fin de la liberté pour les hommes. Un dragon est une créature non contrôlable, trop forte. Pire, elle est égoïste. Les propos et les idées de Reyn sont durs. Il faut dire qu’il est plein de rancoeur, convaincu que Malta est disparue ou morte, et que le dragon ne veut rien faire pour l’aider. Lors d’une réunion publique, il essaie de mettre les gens de Terrilville en garde : « il est tentant d’admirer sa beauté, de croire qu’il est un être merveilleux et sage, une créature de légende venue pour nous sauver (…) il n’est pas meilleur que nous, et pour ma part, je crois qu’il n’est qu’une bête rusée douée de la parole ». Reyn a bien peu de respect pour Tintaglia.

Dès lors, il n’est pas surprenant de l’entendre dire à Selden que « pour Tintaglia, les humains se ressemblent tous, et nos soucis lui paraissent insignifiants ». Or, cela est faux et Reyn s’en rendra compte plus tard lorsqu’il voyagera avec elle. Les humains qui auront gagné la considération de Tintaglia deviendront peu à peu des Anciens.


Une raison du mépris de Tintaglia est la différence d’échelle qui existe entre les humains et les dragons. Elle n’est pas que physique, elle est aussi temporelle puisque les dragons peuvent vivre bien plus longtemps que les hommes et les femmes. 

Marqué par la malédiction du désert des Pluies, Reyn n’espère vivre que quatre ou cinq décennies. Tintaglia trouve cela pathétique (« aussi bref qu’un éternuement »). Mais, et c’est là un des premier signes positifs du temps qu’ils ont passé ensemble, elle lui dit que « je crois que ta vie va beaucoup se prolonger maintenant que tu as voyagé avec un dragon ». L’ingratitude Reyn n’a donc pas empêché Tintaglia de lui apporter de bonnes choses.

Tintaglia apprend à mieux connaître les humains. Elle les avait travailleur, enclin à façonner le sol. En voyageant avec Reyn qui fait de nombreux rêves de Malta, elle se rend compte qu’ils sont pleins de vie et de passion: « quelle tempête d’émotions ! Comme vous, les humains, vous pouvez en soulever rien qu’en imagination (…) Est-ce parce que vos vies sont si brèves  ? Vous vous racontez de folles histoires sur ce qui pourrait arriver demain et vous éprouvez toutes les émotions en songeant à des événements qui n’arriveront jamais ». Tintaglia ne peut donc pas s’empêcher de glisser une petite pique, une petite moquerie.


En passant du temps avec Tintaglia, Reyn se rend compte de la force et de la puissance de la dragonne. Il voit aussi qu’elle a de réelles volontés de domination du monde et qu’elle désire faire renaître les dragons. Reyn s’interroge en pensant que les dragons peuvent revenir : « Etait-il en train de vendre l’humanité à l’esclavage pour l’amour d’une femme ? ». Car, il est clair qu’un seul dragon suffit à faire changer les choses. Reyn a vu ce que Tintaglia a fait au port de Terrilville. Pire, Tintaglia lui a clairement dit qu’elle se considère comme la souveraine de la terre, du ciel et de la mer. Quel rôle aura alors l’humanité ?

Tintaglia n’a que faire de ces questions. Le rôle de l’humanité est clair : servir. Seuls quelques peuvent espérer mieux comme elle en fait la remarque (« Reyn, si tu trouves une compagne, que tu engendres enfants, la prochaine génération sera formée d’Anciens »). Grâce à Tintaglia, Reyn finit par retrouver Malta. On lit avec intérêt que Tintaglia valide le choix de Reyn d’épouser Malta. Cette dernière a gagné le respect de la dragonne et ce n’est pas une chose anodine. Tintaglia en parle avec des termes élogieux : « avance dans la lumière, petite soeur que je te voie (…) Tu as bien choisi. Elle est forte pour être une reine des Anciens, et porte-parole des dragons. ».

dimanche 12 mai 2024

Les dragons ne sont pas là pour rigoler

Les différents livres de la saga du Royaume des Anciens sont remplis de sang, de morts et de violence. Fitz est un assassin, Kennit un pirate, il est normal qu’il y ait des victimes. Des esclaves meurent dans des cales de bateaux, des soldats sont tués à la guerre. Les pays se disputent : Chalcède attaque tout ce qui est à sa portée, les Pirates Rouges menacent les côtes des Six-Duchés. 

Et puis tout change dans le tome la Reine Solitaire. Vérité construit son dragon d’Art et de pierre, et même si ce n’est pas un véritable dragon, on a un aperçu de ce qu’ils peuvent faire. Le dragon de Vérité est particulier, il est rempli des souvenirs de Vérité, il a ses motivations. Contrairement aux réels dragons, Vérité a conscience des frontières humaines. Il ne considère pas toutes les terres et toutes les mers comme son territoire légitime. C’est pour ça qu’il ne sème pas la désolation dans les Six-Duchés. Il se réserve pour l’île d’où viennent les Pirates Rouges : « il devait s’agir des îles d’outre-Mer. Vérité avait toujours rêvé de porter la guerre là-bas, et il s’y employa furieusement ». Des années plus tard, la narcheska Elliania sera courtisée par Devoir ; nul doute que son ressentiment vient en partie des dégâts commis par Vérité et ses dragons. Lors de leur quête de Glasfeu, Fitz et son groupe doivent se rendre à Aslevjal : ils font escale à Zylig et trouvent une ville encore marquée (« je me rappelai avoir entendu raconter que les dragons des Six-Duchés avaient poussé jusqu’à cette grosse bourgade pour apporter la mort et la destruction »). Une de ces armes de ces dragons est leur capacité à troubler les esprits. On peut ainsi lire que « les dragons les ont survolés et ont jeté les hommes dans une hébétude complète avant de détruire le vaisseau à l’aide de bourrasques et de vagues violentes que leurs ailes pouvaient susciter ». Les dragons ont donc semé la désolation et la mort, ils ont permis aux gens des Duchés d’envoyer un signal fort aux outriliens. Ces derniers ont vu leurs terres et leurs maisons déjà horriblement éprouvées par le temps être ravagées. Il y a un autre aspect important à prendre en compte : leur société valorise les femmes fortes. Les outriliens manifestent un grand respect pour Kettricken, cette femme qui est parvenue à envoyer des dragons pour sauver son peuple (« elle leur inspire une révérence sans bornes d’avoir su non seulement préserver un royaume mais encore porter le fer chez eux sous la forme de dragons »).

Pendant un moment, la seule véritable dragonne fut Tintaglia. Libérée grâce aux efforts de Malta, Selden et Reyn, elle découvre un monde qui a changé. Il n’y a plus de dragons et les humains n’obéissent plus à ses désirs. Voulant faire revenir les dragons, et cela nécessite la protection des serpents, elle décide de négocier un accord avec les gens de Terrilville. Pour cela, elle doit nettoyer le port de la ville des navires de Chalcède. Elle s’y emploie vaillamment : « à son second passage, elle choisit comme proie un deux-mâts. Les hommes à bord, en la voyant fondre sur eux, remplirent l’air de leurs flèches qui rebondirent sur elle pour retomber sur le navire ». Tintaglia est impitoyable. Elle parle aux gens d’un ton hautain, elle méprise leurs intentions, elle les considère à son service. Ce n’est pas tout. Elle est une créature puissante, certaine de sa force. Quand elle combat, elle ne se retient pas. Ceux qui sont témoins sont choqués par ce qu’ils voient. Reyn nous fournit un bon aperçu. La guerre est quelque chose de sale, la mort n’a rien de noble et elle l’est encore moins quand il existe un fort écart entre les belligérants. Il est donc écrit que « Reyn se sentit pris de nausée. Les Chalcédiens étaient des ennemis, plus vils que des chiens et ils ne méritaient aucune pitié. Mais le spectacle de cette mort soulevait le cœur. Les corps continuaient à se désagréger, perdant toute forme humaine. Une tête roulait détachée du tronc, et s’immobilisa sur le côté tandis que la chair liquéfiée coulait du crâne ».

Les prouesses de Tintaglia entrent dans la légende et deviennent presque un mythe. Ceux qui ont vécu la bataille en parlent encore des années après. Ils s’attendent à ce que tout le monde soit au courant de ce qui s’est passé, comme le souligne le Marchand Jorban à Castelcerf (« N’avez-vous pas eu vent de la bataille de la baie des Marchands, où un dragon de Terrilville, bleu et argent, à chassé les Chalcédiens de notre côte ? ») 

Les Marchands parlent de Tintaglia avec fierté, elle a détruit la flotte qui menaçait leur ville et leurs possessions. Ils se l’approprient et ils sont presque enclins à faire circuler la rumeur que la dragonne est à eux. Est-ce en réponse aux dragons des Six-Duchés ? Est-ce pour impressionner leurs ennemis ? Difficile de savoir. En tout cas, un rapport de Vinfodra contribue au mythe : « Cette créature, baptisée Tinnitgliat par ses auteurs, s’éleva des ruines fumantes auxquelles les Chalcédiens avaient réduit le quartier des entrepôts et chassa les navires ennemis des eaux de Terrilville ».

Dans les Cités des Anciens, les dragons sont présents en masse. On les suit jusqu’à Kelsingra, on les voit grandir et s’affirmer, devenir indépendants et capables de se débrouiller seuls. C’est aussi dans ces romans que les nouveaux dragons font la connaissance de Glasfeu, un mythe parmi ces créatures exceptionnelles. Glasfeu est en colère, il cherche la vengeance depuis que des gens de Chalcède ont voulu l’empoisonner. Il propose donc aux dragons de détruire la capitale et le château du duc de Chalcède.

Selden est captif du duc. L’homme suce le sang de l’Ancien, il veut prolonger sa vie. Il fait ça en attendant de capturer un dragon, leur sang aurait des propriétés magiques. De sa tour il a une bonne vue sur ce qui se passe : « un sillage de destruction était à présent visible tout autour de la forteresse du duc, il s’élargissait vers le centre, les bâtiments effondrés et les corps, rongés par l’acide se rapprochaient de la tour où logeaient les deux prisonniers. Le plan des dragons était évident : tout ce qui se situait dans le cercle serait noyé dans le venin ». Les dragons ne crachent pas de feu, ils produisent du venin, une substance mortelle.  La ville est ravagée, le duc meurt. Un compte-rendu succinct fait à Umbre résume bien ce qui s’est déroulé (« le duc de Chalcède n’est plus ; une horde de dragons montés par des hommes en armure a surgi des étendues sauvages et attaqué la cité de Chalcède »).

Les dragons ne pardonnent pas, n’oublient pas et se vengent. Clerres l’apprend à ses dépends. La cité avait presque réussi à détruire les dragons des décennies auparavant. Les Quatre ont tout fait pour que les dragons ne réapparaissent pas. Malheureusement pour eux, Tintaglia, Glasfeu, Gringalette et les autres sont de retour. Et quand Fitz vient demander de l’aide, ils se rappellent qu’ils doivent réparer des méfaits du passé. L’heure est à la vengeance, elle est impitoyable et touche tout le monde. Le fou le dit à sa façon, il n’y a pas d’innocents. Et même si il y en avait, que pourraient-ils faire ? Même les alliés des dragons risquent leurs vies, certains meurent d’ailleurs comme Parangon Akennit. A la part de destruction apportée par Fitz et Abeille, les dragons en font de même. Le malheureux Prilkop voudrait une trêve, une port de sortie pour quelques uns. Il se rend compte que les dragons « détruisent tout (…) ce qu’Abeille a commencé avec l’incendie, ils l’achèvent avec de l’acide et à grands coups d’ailes et de queue ».

Les dragons vont et viennent, ne prêtent pas attention aux frontières. Quand ils ont faim, ils chassent et se moquent de savoir si le bétail appartient à quelqu’un. Tintaglia, la dragonne la plus connue, montre son entêtement et son indépendance, elle n’obéit à personne et se moque des querelles des humains. Elle intervient seulement quand cela sert son intérêt. Ou quand il s’agit de vengeance. Réparer une offense semble être une des activités préférées des dragons et ils ne font pas les choses à moitié. Quand ils l’exercent, c’est totalement et de façon radicale. Et le monde s’en trouve changé. 

jeudi 4 avril 2024

Clerres : perversion et chute

 

La trilogie du Fou et de l'assassin élargit le monde connu. Ce qui n'était que des suppositions ou des allusions devient bien plus concret. On découvre alors en profondeur Clerres : une ville, un lieu de pouvoir. On comprend que Clerres a une histoire aussi riche que d'autres grandes villes de la saga comme Kelsingra, Terrilville ou Castelcerf.

Très tôt dans la saga, Clerres est évoquée. La ville n'est pas nommée mais fortement suggérée (lorsque le Fou révèle qui il est et d'où il vient à la fin du second tome ou le moment où le Fou et Prilkop révèlent à Fitz qu'ils vont retourner dans leur école). Si ces deux prophètes désirent retourner à Clerres, c'est aussi parce que c'est le lieu qui accueille les gens comme eux, des individus qui ont des dispositions spéciales. Les gens du Nord n'en ont pas connaissance mais « il existait une école à Clerres où l'on apprenait aux enfants dotés de caractéristiques des Blancs à noter leurs rêves, les images qui leur venaient, et leurs visions de l'avenir ». On a là un premier aperçu de Clerres : un endroit de connaissances, de savoirs. Avant d'être pervertie, Clerres était un endroit unique, mythique et fantasmé, presque un refuge. Quand le Fou parle du Clerres d'avant, c'est avec des mots positifs : « c'était une bibliothèque qui regroupait toute l'histoire des Blancs, tous les rêves qui avaient été archivés (…) c'était une ville faite pour les historiens et les linguistes (…) les gens se rendaient compte que leur enfant était étrange, et ils l'amenaient à Clerres, ou bien il grandissait chez lui en sachant qu'il devait entreprendre un jour ce voyage ». Autrement dit, Clerres était une destination incontournable, qu'on le veuille ou non. Ceux qui avaient un don étaient immanquablement attirés.

Géographiquement, Clerres fait voyager le lecteur vers des terres inconnues, bien plus au Sud qu'il n'a jamais été, loin de Terrilville et autres villes des Marchands. Fitz se rend compte que c'est une « cité très loin dans le Sud,au-delà de Chalcède, des Îles Pirates, de Jamaillia et des îles aux Épices ». Quand le Fou raconte à Fitz la façon dont il est retourné à Clerres après la libération du Glasfeu, il l'informe que « nous sommes parvenus à Clerres puis nous avons continué jusqu'à l'île Blanche, où se trouve l'école qui s'appelle aussi Clerres ». Clerres est donc à la fois le nom de l'île et le nom de l'école. Notons que Clerres est un carrefour, un lieu de passage fréquenté qui n'attire pas que les Blancs. C'est un lieu de commerce, un endroit influent. Selon le Fou, « toute sorte d'individus se rendent là-bas, des marchands venus de porcs lointains, des gens impatients de connaître leur avenir, d'autres qui souhaitent devenir serviteur des Blancs, des mercenaires qui veulent entrer dans la garde ». A ce niveau, Clerres est un peu en opposition à Castelcerf, une ville qui, si elle a commercé, a longtemps été peu tournée vers le monde puisque tourné vers la guerre.

Clerres est une grande ville. Quand on lit ses descriptions, la façon dont les lecteurs la considèrent, on a bien plus l'impression d'être en présence d'une Terrilville ou d'une Kelsingra époque des Anciens que de Castelcerf. Il y a l'impression d'une ville riche et prospère, propre et organisée. Le Fou et Prilkop sont de bons observateurs de la ville : ils l'ont connue à des moments différents et ils peuvent noter les changements lorsqu'ils y retournent. On comprend avec leur témoignage que la ville ne s'est pas seulement enrichie, elle s'est agrandie, a gagné en importance : « Clerres s'était beaucoup étendu depuis mon départ, et Prilkop était abasourdi de constater que le petit village de ses souvenirs était devenu une masse de murailles, de tours, de jardins et de portes. » Alors qu'ils approchent de la ville pour sauver Abeille, le Fou (devenu Ambre) éclaire Fitz. Il le prévient que « Clerres a des patrouilles qui parcourent efficacement les rues et les ponts ». C'est un endroit comme il a rarement vu. Pourtant, Fitz a beaucoup voyagé : il a parcouru de long en large les Six-Duchés, il a remonté le fleuve du désert des Pluies, il a été à Terrilville, en Chalcède, dans les Montagnes, à Kelsingra... Il est malgré touché par ce qu'il voit : « j'observai Clerres pendant que le ciel s'éclairait. La ville était encore plus charmante au lever du jour, étendue de verdure soignée et d'habitations bien ordonnées ». Cela n'a rien à voir avec le côté désorganisé et sauvage de Castelcerf.

Tout cela peut donc laisser croire que tout est beau à Clerres. Mais, la ville a une face obscure, une face sombre symbolisée par l'emprise des Serviteurs et des Quatre. Là encore, il y avait des indications que cette école n'était pas si parfaite que ça. Le Fou avait prévenu qu'on avait tout fait pour le retenir, pour l'empêcher d'accomplir son destin car cela ne correspondait pas aux attentes des décideurs. Si il y est malgré tout retourné, c'est en partie à cause de Prilkop qui l'a convaincu que Clerres ne pouvait pas être si changée que ça : « Lui avait toujours eu envie de regagner Clerres (…) il en avait gardé un souvenir très différent du mien, car il venait d'une époque où les Serviteurs n'étaient pas encore corrompus, où ils servaient vraiment les Blancs. » Il faut bien préciser que Clerres existe pour permettre aux Blancs d’œuvrer correctement, toute la logistique doit leur servir. Les Serviteurs ont retourné la relation, pris le pouvoir et asservi les potentiels prophètes, les gens qui faisaient des rêves. Au fil des années, Clerres est devenue un élevage, un lieu d'expériences et une ville d'où se déploie le pouvoir des Serviteurs. Ils ne servent plus l'histoire mais leurs propres intérêts et sont prêts à tout pour atteindre leurs buts (« les Serviteurs croisent des enfants les uns avec les autres, entre cousins, entre frères et sœurs, et les enfants mal formés qui naissent de ces unions, ceux qui ne présentent aucun signe de la lignée des Blancs sont détruits avec la même indifférence qu'on arrache une mauvaise herbe dans un jardin »). C'est pour cela que la Femme Pâle a été préférée au Fou : lui allait à l'encontre de ce que désirait les Serviteurs, il était bien trop indépendant. On pourrait presque croire que la Femme Pâle a été construite pour contrecarrer les plans du Fou mais surtout permettre aux Serviteurs de maintenir leur influence. C'est en tout cas ce que pense le Fou : « Les richesses de Clerres avaient été mises à sa disposition afin qu'elle oriente le monde sur leur fameuse vraie Voie. »

Les dirigeants de Clerres ont le besoin de contrôle. C'est pour eux une nécessité ; ils élèvent leurs prophètes pour être certains qu'ils adhéreront à leurs idées. Quelqu'un comme Prilkop est pour eux un danger, un ennemi (Dwalia : « étant que c'était un Blanc naturel et non élevé à Clerres, il est resté trop peu de temps dans notre école pour que nous puissions nous assurer de sa loyauté »). Prilkop se retrouve alors derrière des barreaux. Le Fou, lui, a été torturé à son retour.

Clerres a un ennemi historique : les dragons. Ils ont tout fait pour les éliminer et ils ont tout fait pour qu'ils ne reviennent pas. Puisqu'ils avaient accès à des rêves prophétiques, ils pouvaient analyser différents scénarios et choisir ceux qui leur convenaient.

La cruauté de ces individus était telle qu'ils étaient capables de laisser se développer des terribles maladies ou des catastrophes naturelles sans prévenir si ça les arrangeait. On sait, par exemple, que la famille Vestrit a été lourdement touchée par la Peste ; on apprend que les Quatre savaient et n'ont rien fait (« nous étions au courant de la Peste sanguine avant qu'elle ne fasse sa première victime »). Ce n'est même pas du désintérêt, un repli sur leur monde ; c'est surtout une volonté de tout faire pour que les dragons ne reviennent pas. Sans doute pensaient ils qu'une Terrilville prospère se développerait et explorerait les mystères du monde des Anciens. Les Anciens étaient une menace, bien trop proches des dragons, bien trop indépendants et non soumis. Clerres a donc assisté de loin à la catastrophe : « la montagne qui explose en gerbes de feu, les tremblements de terre qui ont dévoré les cités des Anciens et les vagues géantes qui ont mis fin à leur emprise sur le monde (…) S'ils nous avaient été un peu plus utiles, peut-être les Anciens en auraient-ils aussi été informés ; mais ils préféraient les dragons aux humains. Ce fut leur perte. »

Mais, les dragons sont de retour et le destin de Clerres est menacé. Capra, une des Quatre, le sait. Elle est quasiment convaincue que les choses vont mal tourner. Il y a trop de rêves d'un Destructeur qui viendrait tout mettre à bas. Il y a surtout le retour des dragons et une vengeance inévitable de leur part. Elle tente de prévenir ses collègues (Coultrie, Symphe et Fellodi) : « les dragons sont à nouveau en liberté dans le monde, et les luriks qui nous restent rêvent de sombres visions de loups, de fils et de dragons. Nous étions pourtant à ça de les arrêter pour toujours : Les dragons ne pardonnent pas et ils n'oublient pas ». En étant incapables de tuer le Fou pour de bon, les Quatre ont laissé le cours des choses leur échapper. Le Fou a tout fait pour faire revenir les dragons et il y est parvenu. Pire, ils n'ont rien arrangé en enlevant Abeille, la fille de Molly et Fitz. Fitz fait tout pour la retrouver, ou la venger. Sur sa route, il forge des alliances inédites et rencontre des dragons. Quand il évoque à Tintaglia le nom de Clerres, la réaction de la dragonne est intéressante (« Peur. Un dragon pouvait éprouver de la peur ? ») Tintaglia, comme tous les dragons, a le souvenir de ses ancêtres. Ils sont certes incomplets mais suffisamment équivoques pour faire émerger cette émotion. Elle sait que quelque chose de terrible a eu lieu pour son espèce mais ne sait pas quoi exactement. Tintaglia ira alors rencontrer le vieux dragon noir Glasfeu qui l'éclairera sur ce qui s'est passé, notamment les empoisonnements. Dès lors, le sort de Clerres est écrit : la ville doit être détruite. Il y a eu trop de torts causés aux dragons pour qu'ils ferment les yeux ; Clerres a tenté de les éradiquer, a volé leurs œufs pour faire des expériences. Tintaglia est claire quand elle dit que « un humain ne peut exécuter la punition que Clerres mérite. Quand nous arriverons là-bas, nous détruirons pierre par pierre et dévorerons ceux qui ont osé tuer des dragons ». Une assemblée constituée de pirates, Marchands, de gens des Six-Duchés et des dragons arrive alors sur Clerres et détruit la ville. En réalité, le plus gros du travail est fait par les dragons qui ne connaissent aucune limite, ne montrent aucune retenue. Pour ne rien arranger, Glasfeu retrouve un peu courage et se mêle à la fête. Lui aussi est revanchard, d'autant plus qu'il a été humilié (« te souviens-tu de moi, Clerres (…) te rappelles-tu comment tu nous as fait mourir avec un festin de bétail empoisonné ? »)

Les Quatre sont tués un par un. La ville est ravagée comme l'observe de loin Fitz : « je vis les ruines du château de Clerres (…) la forteresse n'existait plus que sous la forme de décombres répandues à l’extrémité de la péninsule ». Clerres est battue, les dragons ont gagné. Surtout, le Fou a atteint son but : les futurs gens doués ne seront plus exploités.

samedi 13 janvier 2024

Le Puits d'Argent (2)

 

Le Puits d’Argent conclut la saga des Cités des Anciens. Les dragons sont enfin redevenus des dragons : ils chassent, ils commencent à retrouver leurs souvenirs et, surtout, ils ne tolèrent pas le mal qu’on leur fait. C’est l’intrigue de ce tome où Glasfeu vient trouver les dragons de Kelsingra pour leur demander de déchaîner leur courroux sur Chalcède. Cet acte de vengeance arrangerait bien Selden et Chassim qui sont prisonniers du duc de Chalcède sans espoir de survie ou même sans espoir de s’évader. Les deux jeunes gens ont déjà subi les pires des avanies, des affronts, notamment le viol. Mais, là, ils doivent faire face à un nouveau défi : voir la personne aimée souffrir.


Chalcède est dirigée par la main de fer de son Duc. C’est un homme impitoyable et violent. C’est en tout cas l’image qu’il tente de donner et ce que propage la rumeur publique. Car, la réalité est toute autre : le Duc est en train de mourir. Il a perdu de sa superbe. Comme le vieux Subtil dans l’assassin royal, il est en train de pourrir de l’intérieur. Sa vaillance s’est envolée. Selden s’en rend compte lorsqu’on le fait se présenter au dirigeant : « il pénétra dans la luxueuse chambre à coucher du duc. Une salle mortuaire, se dit-il, car l’odeur de la mort y était omniprésente ». Celui qui fut un brillant guerrier n’est plus qu’un vieillard sans forces, à bout de souffle presque. Si Selden le voit, ceux qui le côtoient tous les jours le savent aussi. Ellik, le bras droit du Duc, est consterné par ce qu’il voit. Ses pensées montrent bien qu’il respecte bien peu ce qu’est devenu cet homme (« Lâche ! Ce que la guerre n’a pu faire, la maladie l’ai fait : elle a fait de lui un couard prêt à toutes les bassesses pour tenir la mort à distance »).

La fin de la remarque est éclairante. Ellik veut vivre : il n’a pu avoir du sang de dragon ou autres parties de leur corps, il se rabat sur le sang d’un Ancien. Il est convaincu que le sang d’un homme marqué par un dragon a des propriétés magiques, notamment curatives et lui permettra de guérir. Autrement dit, Ellik est prêt à boire du sang humain pour rester en vie.


Le procédé est assez dégoûtant. Dans une saga qui compte un bon nombre de passages marquants (la mort de la petite fille dans les mains de Fitz dans l’Assassin du roi, le viol d’Althéa par Kennit, le viol de Kennit par Igrot raconté par Parangon, etc.), le concept de vampirisme est inédit. Certains avaient ingurgité des drogues comme Fitz et la graine de caris, ou Althéa et la cidine. La chose aurait pu être moins repoussante si le Duc était parvenu à ingurgiter du sang de dragon (plus tard, le Fou en ingurgitera pour tenter de retrouver la vue). 

Malgré cette aversion, personne ne résister aux désirs du Duc, surtout pas ses gardes. Ils disent à Chassim que « vous savez bien que nous sommes morts si nous revenons sans lui. Si nous désobéissons, le seul résultat est que nous serons torturés et nos proches aussi ». Le Duc inspire donc toujours une forme de peur qui dépasse le dégoût de sa pratique.


Le sang de dragon a des propriétés magiques. Est-ce la même chose du sang des Anciens ? Cela semble être le cas, car on peut lire que « le duc but un peu de sang puis, reprenant des forces, redressa seul la tête et ingurgita le reste ». Selden n’est pas seulement affaibli par cette pratique. Il est dégouté. Il le vit comme un nouveau viol. C’est trop pour lui : quand il en parle à Chassim, on comprend qu’il est à bout (« si je dois me suicider, je préfère le faire avant qu’on m’ouvre la gorge et qu’il me suce le sang à nouveau »).


Heureusement pour Selden, le Duc a vu trop gros en s’en prenant aux dragons. En attaquant les maîtres du ciel, de la terre et de la mer, il s’est fait un ennemi mortel qui ne pardonne aucun affront. 

Les dragons, menés par Tintaglia et Glasfeu, ont décidé de se venger. Il a fallu motiver les nouveaux dragons, leur rappeler qu’un tort causé à un dragon ne peut pas rester impuni. Le vieux Glasfeu et Tintaglia ont réussi à faire entendre à Gringalette et aux autres que les dragons ne sont pas des proies. C’est en tout cas ce que rapporte Kanaï : « ils ont décidé de se rallier à l’opinion de Tintaglia, de frapper la capitale, là où règne le duc, pour leur rappeler que les dragons ne sont pas des cochons de rivière ».

L’apparition des dragons suscite la peur pour les chalcèdiens. Très vite, les dragons sèment la mort. Les gens crient, tentent de s’enfuir. Chassim, elle, voit cela comme une libération. Elle est prête à mourir dans sa cellule de prison ; la mort signifie la fin de son calvaire et la fin de son père qui prenait plaisir à la torturer. Sa pensée est claire : « c’est pour le tuer qu’ils sont là, n’est-ce-pas ? (…) j’ai de la peine pour mon peuple, et je m’attriste de voir tous ces gens terrifiés, mais je n’ai aucune compassion pour mon père et je ne m’offusque pas d’une mort dont il est responsable ». 

Bien entendu, le résultat ne fait aucun doute : « le palais du duc était tombé sous les assauts orchestrés par Glasfeu, implacable et sans pitié ».

Enfin, le sort de Selden est incertain. Il est libéré mais nul ne sait les conséquences qu’auront sa captivité. Alise informe qu’ « il a des séquelles, et pas seulement physiques. Le duc le dévorait littéralement, il lui suçait le sang des veines ».

samedi 11 novembre 2023

La vengeance

Une fois Abeille enlevée, qui aurait pu prédire la suite ? Qui aurait pu prédire que cela réunirait une coalition composée de dragons, de gens des Six-Duchés, de pirates, de Marchands ? Qui aurait pu prédire que la vengeance les réunirait ? Les uns veulent se venger d’un tort qui leur a été infligé, les autres demandent le paiement d’une longue dette et d’un tort causé il y a bien des années.


La vengeance change les gens. Elle peut transformer un paisible garçon d’écuries en une boule de colère. C’est le cas de Persévérance qui a été lourdement touché par les actions des dirigeants de Clerres. Il était là quand les troupes ennemies ont attaqué Flétribois, il y a perdu sa meilleure amie Abeille. Pour ne rien arranger, sa mère a été en partie forgisée et les souvenirs de son fils lui ont été enlevés ; Persévérance a été un inconnu, un étranger pour sa mère et cela l’a profondément marqué et changé. Des membres de sa famille sont morts. Dès lors, il n’est pas étonnant de l’entendre dire que « moi aussi, je veux ma vengeance, pour mon père et pour mon grand-père (…) je n’ai pas oublié comment Allègre est tombé ». Fitz s’interroge : « qu’avais-je fait de mon jeune et honnête garçon d’écurie, naguère si gentil ? ». C’est une interrogation bien naïve, Persévérance aurait-il pu fermer les yeux et oublier les atrocités vécues ? Pouvait-il passer à côté de l’occasion d’infliger du mal à ceux qui lui en ont fait ?


La vengeance est une arme à double tranchant. Elle doit être manipulée avec précautions. Quand ils s’en vont vers Clerres, Fitz et le Fou n’ont pas de réel plan, sauf leur volonté de punir ceux qui ont enlevé Abeille. Ils ne savent pas trop comment s’y prendre. 

En chemin, ils croisent les Anciens, puis Tintaglia la dragonne. Leur rencontre avec cette dernière va tout faire basculer. Elle va réveiller des forces qui étaient endormies ou cachées, elle va réveiller des traumatismes du passé. En fouillant dans leurs souvenirs, les dragons vont se rappeler des choses et trouver là une opportunité de réclamer leur dû. Le Fou résume parfaitement la situation : « pour ce qui est des dragons, nous n’y pouvons rien : leur soif de vengeance est encore plus ancienne que la mienne ». Les humains n’ont donc aucun contrôle sur les dragons. Les imposantes créatures font ce qu’elles veulent : elles désirent détruire Clerres et elles le font consciencieusement. 

Il faut dire que les dragons ont de quoi être en colère. Des années avant, les Quatre ont intrigué pour faire disparaître les Anciens et les dragons. Puis, ils ont tout fait pour stopper les machinations du Fou qui cherchait à faire revenir les dragons. Enfin, ils ont contribué à créer des abominations et à tuer les dragons dès leur naissance. Tintaglia exprime clairement la raison de sa colère : « vengeance pour mes oeufs volés et détruits, pour nos serpents emprisonnés et torturés ». Dès lors, comment stopper des dragons en colère ? C’est impossible ; Le Fou que « c’est la vengeance des dragons. Nul ne peut l’arrêter ».


Pour ne rien arranger, les dragons veulent redorer leur image et leur légitimité. Ils veulent rappeler qu’ils sont les seigneurs des terres, de la mer et du ciel. Ils veulent à nouveau être craints et respectés par les humains. On l’avait déjà vu quand ils ont attaqué Chalcède : leurs actions ont aussi un but politique, il s’agit d’envoyer un signal, de détruire ceux qui les ont fait souffrir. Leur colère est encore plus forte lorsqu’ils apprennent que les torts faits n’ont jamais été vengés. Un dragon en avait la possibilité, il n’a rien fait (« Glasfeu est un pleutre. Un dragon qui préfère s’ensevelir dans la glace, plutôt que de se venger, par crainte pour sa propre sécurité n’est pas un dragon »). En fait, c’est presque comme si la vengeance faisait partie de la nature profonde des dragons.


Du côté des gens de Clerres, ils savent qu’ils vont souffrir. Ils le savent car tous les rêves l’indiquent. Ils le savent également parce que un dragon ne peut laisser un tel affront impuni. C’est pour cela qu’ils ont tout faire pour que les dragons ne reviennent pas. C’est ce que dit Capra : « tu as réveillé le loup endormi, et excité les dragons en lui jusqu’à la fureur. Tu nous as placés sur une voie obscure par ta vanité, ta colère et ton appétit égoïste de vengeance ». La dernière remarque est intéressante. Dwalia n’a pas pourchassé le Fou sans raison : elle le tient pour responsable de la mort de la Femme Pâle. Elle a perdu l’amour de sa vie, elle veut punir les coupables de sa mort. Le désir de vengeance est donc un mauvais conseiller : il a entraîné les gens de Clerres sur leur propre destruction. Capra pointe cela du doigt. Sa sagesse lui permet de savoir que la mission accordée à Dwalia était une mauvaise idée (« comme si la vengeance avait jamais donné autre chose que des fruits amers »).


Pour d’autres, la vengeance est un lot de consolation, c’est ce qui est là quand il n’y a plus rien d’autre. Ce point de vue est partagé et porté par Fitz : « elle est morte, Fou ; elle a disparu dans le courant d’Art. Tout ce qui nous reste, c’est la vengeance ». A ce moment du récit, Fitz a perdu tout espoir de retrouver sa fille vivante. Ses derniers espoirs se sont envolés quand il a appris qu’elle était passée dans un pilier d’Art sans avoir jamais reçu de formation. Dès lors, la vengeance devient une nécessité. Elle ronge Fitz, elle l’empêche de profiter de ce que la vie lui offre. Il n’a que ça en tête : il ne peut même pas apprécier la compagnie de son autre fille ou de son petit-enfant à venir (« je regrette, Ortie, mais je dois m’en aller ; je dois venger Abeille ; je dois trouver ceux qui lui envoyé les tueurs et je dois la venger »).

Ce que Fitz dit assez calmement Elliania l’exprime avec colère : « la vengeance ! Une vengeance sanglante et méritée contre ceux qui ont volé une fille de notre sang ». La passion empare Elliania et lui enlève toute lucidité. D’ailleurs, elle aussi a déjà souffert des complots des Quatre. Son enthousiasme surprend Fitz (« ma reine était intervenue avec une véhémence qui me laissa pantois »). Sans doute n’a-t-il jamais réellement appréhendé la peine que l’enlèvement de sa soeur et de sa mère avait causé à Elliania. Elliania voit peut-être là un exutoire à toute sa colère accumulée.


Le Fou y trouve une réponse à son désespoir. Abeille n’est pas simplement un Catalyseur, elle est le Fils inattendu, elle est celle qui doit permettre de briser la saleté qu’est Clerres. Elle est surtout, d’une certaine façon, son héritière. C’est pour cela que sa colère contre les hésitations du Fitz est presque pathétique. Il ne comprend pas pourquoi Fitz hésite tant à partir, à se lancer. Sa colère éclate : « ce n’était pas seulement ton enfant ! C’était l’espoir du monde. Et elle était de moi, et je ne l’ai jamais touchée qu’un bref instant ! Pourquoi imagines-tu que j’hésiterais à risquer ma vie si j’avais l’occasion de la venger ». Une nouvelle fois, le Fou est prêt à donner sa vie pour atteindre son but. Il n’y a là rien de noble, il n’y a pas l’accomplissement d’une prophétie ; c’est simplement l’envie de faire souffrir ceux qui l’ont fait souffrir. C’est un acte gratuit quoi doit permettre de soulager sa conscience.


Enfin, Abeille, comme Fitz lorsqu’il s’agissait des Pirates Rouges, met en avant le côté cyclique de la vengeance. Elle ne fait que se répéter dans le temps : on venge un mal qui a été commis et les victimes de cette vengeance accumulent du ressentiment puis agissent à leur tour. Selon Abeille, « la vengeance ne tient compte ni de l’innocence ni du droit ; c’est la chaîne qui lie entre eux deux évènements horribles, qui décrète qu’un acte épouvantable doit en engendrer un autre (…) les survivants ce carnage haïraient ensuite les dragons et les gens des Six-Duchés ». La vengeance appelle la vengeance.

dimanche 23 juillet 2023

Parangon : le changement, c'est maintenant ?

La saga de l’assassin royal regorge de destins tragiques, de personnages qui parviennent à s’émanciper ou qui chutent. Hommes, femmes, animaux évoluent dans un monde en plein changement et ont l’illusion d’avoir leur futur en main. Ce n’est pas le cas des vivenefs qui ne servent qu’à transporter des humains et des marchandises. Or, les vivenefs ne sont pas que des navires : on sait qu’il y a une pire de magie en elles. On apprend plus tard que les vivenefs sont en réalité des dragons qui n’ont pas pu aller au bout du processus. Les vivenefs sont donc des créatures vivantes prisonnières. 

Les romans du Fou et de l’assassin ne concluent pas que l’aventure, elles permettent aussi aux vivenefs de devenir ce qu’elles sont réellement (des dragons) grâce à l’Argent. Le cas le plus emblématique est celui de Parangon.


Pour les gens des Six-Duchés, la vision de Parangon est un étonnement. C’est un bateau vivant, qui parle et qui semble avoir une forme d’intelligence. Il a aussi le visage de FitzChevalerie Loinvoyant. Fitz et ses compagnons de voyage (Persévérance, Cendre/Braise, Lant) apprennent une partie de l’histoire du bateau magique grâce au Fou. Ce dernier les prévient que Parangon est une vivenef atypique, qui sort du lot : « Parangon a été victime de mauvais traitements difficiles à comprendre pour quelqu’un qui n’est pas de Terrilville ».

Globalement, une vivenef sert fidèlement ses propriétaires ou sa Famille ; Parangon n’en fait qu’à sa tête et ne suit que ses envies. Quand il est dans un bon état d’esprit, il est plus que plaisant de naviguer à son bord. Dans le cas contraire, c’est bien plus périlleux comme le remarque Brashen (« cette fois, il nous a défiés et a franchi le passage plus vite que jamais »).

Pour ne rien arranger, la présence d’Ambre (le Fou) à bord ajoute à l’instabilité de Parangon. Ambre a toujours exprimé clairement ses idées et milité pour le retour des dragons. Ambre est celle qui nourrit les rêves de grandeur et d’affirmation de Parangon. Ce faisant, Ambre a un impact négatif sur le bateau selon Brashen. Il déplore que Parangon « ressemble à un adolescent, parfois rationnel, parfois impulsif, et, si nous tentons de nous interposer entre Ambre et lui, le résultat risque d’être… »


Parangon finit par exprimer clairement es envies. Il hurle que « je n’ai jamais été un bateau ! Nous sommes des dragons réduits en captivité ! En esclavage ! » On ressent bien là toute sa détresse, toute sa douleur. Il aspire à autre chose que transporter des choses, d’autant plus qu’il a vu et fréquenté Tintaglia et d’autres dragons. En disant que « celle qui est ma véritable amie m’a montré que je peux être libre », il réaffirme l’importance d’Ambre. Car, Ambre lui a donné un peu d’Argent. Ce liquide magique a des effets immédiats sur Parangon qui semble à la fois plus clairvoyant sur sa réelle identité mais aussi capable de mieux naviguer. Il en veut plus : « vous voyez l’effet qu’a sur moi une petite quantité d’Argent ? Si on m’en donne assez, je pense pouvoir me débarrasser de ces planches en bois que vous avez fixées sur moi et remplacer ces voiles en toile par des ailes ».

Il défie alors Althéa. Il n’a pas oublié que si elle a obtenu sa liberté, c’est en grande partie grâce à lui. Il lui demande si elle ne se sent pas redevable. C’est une interrogation légitime de sa part, surtout qu’Althéa connait la véritable nature des vivenefs. Elle ne pourrait donc pas tolérer son emprisonnement (« voudrais-tu que je reste ainsi, toujours soumis aux caprices d’autrui, en allant là où on me conduit, transportant des colis d’un port humain à l’autre, dépourvu de sexe, prisonnier d’une forme qui n’est pas la mienne ? ») Les mots choisis sont importants et ne peuvent qu’interpeller Althéa. Ils font écho au destin que réservait Kyle Havre à la femme Vestrit : une vie de femme mariée dans une maison quelconque, loin des mers et de sa passion pour la navigation. En réalité, comme Keffria, Malta ou Althéa, Parangon cherche à s’affranchir de la destinée qui lui est promis.


Ambre est bien la seule qui semble ravie des changements opérés par l’Argent sur Parangon. Elle n’a pas hésité à lui donner de cette « magie liquide qui abat les murailles entre humains et dragons », qui « peut guérir un dragon blessé » (comme on l’a vu avec Glasfeu dans les Cités des Anciens) et qui peut « allonger l’espérance de vie des Anciens et imprégner des objets de divers pouvoirs ». Althéa et Brashen sont bien moins convaincus par cette description, bien moins enthousiastes. Il faut dire que cela augure des changements importants dans leur vie. Que sont-ils sans vivenef ?

D’ailleurs, les effets sont immédiats. Parangon n’en fait qu’à sa tête et décide du cap sans demander l’avis de Brashen ou Althéa. Ce sont des cargaisons qui ne sont pas livrés, des engagements non tenus. Pour les deux personnes, c’est presque honteux de manquer à sa promesse, de ne pas Honor un contrat : « la mienne et celle d’Althéa ne vaudront plus rien, personne ne nous fera plus confiance, personne ne traitera plus jamais avec nous ». Si Parangon se transforme en dragon, ils perdent tout. Pas seulement leur navire mais aussi leur maison (« nous n’avons pas de toit à part ici, à bord de Parangon, pas vie ni d’emploi hormis le travail que nous effectuons sur le fleuve du désert des Pluies et à Terrilville »). On peut donc comprendre leur réticence, leur peur face à ces changements qui s’annoncent.


Si Parangon agit de cette façon, ce n’est pas sans raison. Il est méfiant, lui qui a passé tellement de temps échouer, lui qui a passé tellement de temps à attendre qu’on le remette à flots. Il est clair et menaçant en disant que « je refuse d’être attaché à un quai (…) je ne me laisserai pas endormir par vos belles paroles pour que vous puissiez me ligoter ».

Parangon est donc vindicatif. Il tente même de convaincre les vivenefs qu’il croise à l’image de sa rencontre avec Vivacia. Il veut « que tu te rappelles que tu es un dragon ; non un bateau, non la servante des humains qui voyagent à ton bord ». Vivacia est réceptive à ce message et blâme ceux veulent la réduire à son côté pratique : « croyais-tu que je n’entendrais pas la vérité de ce que Parangon a dit ? (…) nous savions tous que nous avions une autre nature (…) je veux redevenir un dragon, Hiémain ». Le ressentiment est palpable car les vivenefs veulent retrouver leur liberté et que les humains semblent les freiner et font preuve d’égoïsme. C’est comme si ils étaient prêts à les sacrifier pour conserver un outil bien pratique.


Quel genre de dragons sera Parangon ?

Le Fou a son hypothèse. Il pense qu’il « est composé de deux dragons » et que cela peut expliquer ses humeurs fluctuantes. Pour le Fou, sa folie est presque inévitable en voulant faire cohabiter deux personnalités si différentes, si opposées. En se transformant, il se peut qu’il donne naissance à deux dragons aux humeurs plus stables, en tout cas plus cohérentes.

A une vivenef perplexe, Parangon précise qu’il n’oubliera jamais ses années en tant que vivenef. Il est un dragon après tout et les dragons n’oublient rien. Il conservera donc toutes les expériences auprès des hommes (« je vais m’affranchir du corps de ce vaisseau et de cette enveloppe à ta ressemblance, mais je porterai toujours en moi de ce que les horreurs peuvent s’infliger les uns aux autres par amusement »). Les références à Igrot et Kennit sont claires.


Alors que Clerres est en train de sombrer, que le port est ravagé, Parangon devient un dragon. Abeille est témoin de la transformation de Parangon en deux créatures : « je regardais la verre si intensément que je n’avais pas remarqué le bleu qui sortait de l’épave ». Son premier fait marquant, mis à part sa participation au sac de Clerres, est de rendre un dernier hommage à Akennit (le fils d’Etta et de Kennit). Celui-ci vient de mourir et a l’honneur d’être dévoré par les dragons.