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mardi 10 mai 2022

Les Aventuriers de la Mer : la prostitution

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Dans les Aventuriers de la mer, on suit des pirates ; ces derniers attaquent des navires, prennent leurs richesses et cherchent donc à les dépenser. Une des façons de faire est de prendre du bon temps, de profiter des faveurs d’une femme. La prostitution est donc quelque chose de bien établie dans cet univers géographique, qu’elle soit publique ou dissimulée sous de faux noms. En suivant Kennit, le capitaine d’un vaisseau pirate, on le suit dans son quotidien de chef : il organise la charge, il s’occupe de diriger son équipage, il dresse des plans pour le futur et se consacre à des activités plus humaines comme le sexe. Pour un pirate qui passe du temps sur un bateau, il semble compliquer de mener une vie de couple normale et paisible. Faute de mieux, Kennit se tourne vers des prostituées, et une en particulier (Etta). Il noue avec elle une relation qui peut presque être qualifiée d’exclusive, dans le sens où Kennit ne demande qu’elle. Si il peut faire ça, c’est non seulement parce que Kennit a des moyens mais aussi parce que l’établissement où il va est de qualité (« on n’était pas dans un lupanar à matelots ; on ne pouvait pas tripoter la marchandise à titre d’essai avant de l’acheter. Bettel dirigeait une maison convenable, discrète et digne »). Pour autant, il ne faut pas se tromper sur ce qui se passe dans cet établissement : les femmes échangent leurs corps contre de l’argent. Elles ne sont pas là pour être amoureuses et bien des hommes ne les considèrent que comme des passe-temps forts agréables. Kennit, lui, est tiraillé. On sent bien son attachement pour Etta et en même temps tout lui rappelle la profession de la femme (« embrasser une pute ! Bah, il en avait le droit s’il en avait envie : il payait pour tout ce qu’il avait envie de faire avec elle. Il ne put toutefois s’empêcher de se demander où avait été la bouche de la putain cette nuit-là »).

La relation entre Etta et Kennit est clairement atypique, elle sort de la norme. Etta finit même par s’échapper du bordel, Kennit la prend à bord et on peut la considérer, officieusement, comme sa femme. D’ailleurs, cela étonne même Bettel (la propriétaire d’Etta) qui s’étonne du choix de Kennit. Elle pense qu’elle a des produits de meilleure qualité à lui offrir, parfois même des adolescentes. Elle parle également d’Etta avec des mots crus et insultants, signe qu’elle est plus intéressée par ce que la femme rapporte que pour ce qu’elle est (« Ou, si vous aimez mieux l’innocence, j’ai d'adorables petites vierges qui viennent de la campagne. Vous pouvez vous offrir ce qu’il y a de mieux chez moi. Pourquoi préférez-vous cette pute de second choix ? ») Mais, Kennit choisit Etta (ou plutôt Etta sauve la vie de Kennit lors d’une embuscade alors qu’il se rend au bordel) et la tire de là. Toutes n’ont pas cette possibilité ou cette chance. La prostitution est pour beaucoup de femmes une malédiction. Ce sont des femmes qu’on force à faire ça, qu’on vend comme de la simple marchandise. Elles peuvent être en établissement, dans les rues ou être des serviteurs sous contrat. Hiémain, un jeune homme particulièrement naïf quant aux plaisirs charnels, en rencontre lorsque la vivenef Vivacia menée par son père Kyle Havre fait escale dans la ville de Cresson. Lui qui vivait jusque là dans le réconfortant cadre d’un monastère décide de parcourir cette ville inconnue à pied, et il y voit la laideur : saleté, pauvreté et prostitution. Son dégoût est palpable quand on lit que « jamais personne n’avait ainsi abordé Hiémain, et cette façon de faire le rebuta plus encore que les ulcères révélateurs d’une maladie de la peau autour de la bouche de la malheureuse ».

Terrilville illustre bien l'hypocrisie autour de la prostitution. C’est exactement la même que pour l’esclavage et c’est celle que pointe Kennit. Tout le monde se berce dans la douce et réconfortante illusion que les femmes sont de simples travailleuses qui recevront un salaire juste et seront dignement traitées. C’est faux. Kennit ne dénonce pas seulement l’hypocrisie des puissants, il pointe aussi du doigt la naïveté et l’aveuglement des femmes achetées (« un riche achète leurs talents pour sa propre gloire. Il les achète avec de l’argent ; et elles ne savent même pas qu’elles sont des putains. Pas une qui ait la fierté dire son propre nom »).

Être une prostituée est mal vue. Dans le langage courant, c’est une insulte. C’est un mot que l’on emploie pour rabaisser les femmes, moquer leur comportement. Kyle Havre en fait la démonstration avec Althéa Vestrit : Kyle essaie d’assurer son emprise sur la famille Vestrit (il est l’époux de Keffria Vestrit), de montrer sa domination, son leadership. Il tente de remettre Althéa à sa place. Mais, la femme ne se laisse pas faire ; Kyle pense alors qu’il doit la briser, l’humilier. Il emploie envers elle des mots insultants, presque dégradants (« pieds nus, avec l’air et l’haleine d’une catin ivre, accompagnée d’un ruffian qui vous suit à la trace comme une putain de bas étage »). Se faire comparer à une prostituée semble être une habitude dans la famille Vestrit : Malte en fera également les frais et cette fois-là de la part de sa grand-mère, Ronica. Contre l’avis de sa mère et de sa grand-mère, Malta décide de se rendre à un bal : elle achète discrètement une robe mais est vue par un ami de la famille qui s’empresse de la ramener chez elle. Keffria et Ronica sont outrées par sa tenue. Une discussion animée et passionnée a alors lieu ; Ronica remet alors Malta à sa place en lui disant que « tu n’es pas séduisante à la façon d’une femme convenable peut l’être (…) Nous ne sommes pas à Jamaillia et tu n’es pas une putain ». Autrement dit, pour les Vestrit, une prostituée n’est même plus une femme. Un autre exemple confirme cela. Des années auparavant, Althéa, alors adolescente, avait eu une relation sexuelle avec un matelot. Elle en avait alors parlé à sa sœur Keffria qui avait été scandalisée par ce qu’elle avait entendu. Au lieu de soutenir sa sœur qui craignait d’être enceinte et de lui apporter du réconfort, elle lui jette son opprobre. L’éducation de Keffria lui laisse penser que le sexe hors mariage est mal vu et que celles-ci qui se prêtent à ça sont des moins que rien : « elle s’est mise à pleurer, et elle m’a déclaré que je n’avais plus d’avenir, que j’étais une prostituée, une traînée, que j’avais jeté l’opprobre sur la famille ».

Une femme sort du monde de la prostitution : Etta. Elle devient la compagne de Kennit. Mais, c’est sa relation avec Hiémain qui est intéressante. Le jeune homme se sent attiré par elle, pas uniquement physiquement, mais par la vision des choses de la femme. Lui qui avait jusque là grandi via et dans les livres se rend compte que, même une femme anciennement prostituée, peut lui apprendre des choses. Etta a suffisamment avancé dans sa vie pour jeter un regard honnête sur son passé (« au bout d’un moment, les sentiments disparaissant (…) et c’est un soulagement. Tout devient beaucoup plus facile. Alors, ce n’est pas pire que n’importe quel sale boulot. A moins qu’on tombe sur un homme qui fasse mal »). On comprend bien que la prostitution n’est pas aisée, qu’elle pousse les femmes à se débarrasser d’une partie d’elle-même si elles espèrent survivre sans grand traumatisme. Il faut mettre de côté le romantisme, le désir amoureux. Les clients ne sont là que pour profiter de leurs corps, pas pour autre chose, et si elles cherchent plus, cela peut mal tourner pour elles. On peut penser que c’est à ça que fait référence lorsqu’Etta dit à Hiémain avoir été violée (Althéa, captive de Kennit, est violée par le pirate et personne ne semble la croire). Etta assume avoir été une prostituée (« elle s’était traitée elle-même de putain (…) c’était un mot d’homme, l’injure dégradante qu’on lance à une femme. Mais elle ne paraissait pas avoir honte »). Elle considère cela sans doute comme un costume qu’elle a dû endosser une partie de sa vie pour survivre mais que cela ne définit pas ce qu’elle. Les faits lui donneront raison : elle apprendra à lire, secondera Kennit puis deviendra mère. Avant de finir Reine des Pirates.


jeudi 24 septembre 2020

Etta, la putain

 

Que raconte la saga des Aventuriers de la Mer ? C’est le retour des Dragons avec Tintaglia, c’est la découverte de nouvelles cultures et sociétés avec Terrilville, Jamailia et les Îles Pirates. On plonge dans une époque de bouleversement : un pirate (Kennit) ose s’attaquer aux transports d’esclaves, une famille Marchande (les Vestrit via Kyle Havre) se lance dans le commerce d’esclaves.

Mais, ce sont surtout des destins, des personnages qui grandissent et s’affirment au fur et à mesure des pages. L’agaçante Malta doit cesser de se comporter comme une gamine si elle ne veut pas mourir, ou pire, pourrir sur place. Althéa se lance dans une reconquête de la vivenef familiale (la Vivacia) injustement laissée à Keffria et Kyle Havre. Kennit veut devenir le Roi des Pirates, Davad Restart, perdu dans le chagrin suite au décès de sa famille, ne pense qu’au profit et à sa position sociale. Parangon, le navire fou, se lance dans un dernier voyage.

La force de ces romans est qu’ils nous font également suivre des personnages en bas de l’échelle sociale. Ici, il s’agit d’une prostituée, Etta. D’un bordel au palais du Gouverneur, du pont d’un bateau de pirate à celui d’une vivenef, Etta se révèle intéressante à découvrir. Si elle a beaucoup de mal à dépasser le statut de Kennit, on se rend vite compte qu’elle a beaucoup de possibilités.

Nous faisons connaissance avec Etta lorsque le pirate Kennit se rend dans son bordel habituel. Alors que la patronne lui propose de nouvelles femmes, il demande expressément Etta. Etta, la tenancière, les autres prostituées, toutes savent que le pirate veut cette femme (« sais-tu comment les autres m’appelaient ici ? La putain de Kennit. ») Pour Etta, c’est sans doute réconfortant et rassurant de savoir qu’un homme la veut malgré ce qu’elle est et son passé. Elle a l’impression d’être choisie, de compter. La vie de prostituée n’est pas facile et encore moins dans une ville comme Partage. Les pirates sont violents, sans foi ni loi, ils sont sales et souvent rustres. Et le métier en lui-même est compliqué : « les putains se font souvent battre par les clients ». Inévitablement, elle se raccroche à celui qui lui offre un tant soi peu de respect.

Pour autant, il serait naïf de croire que la relation entre Kennit et Etta est d’égal à égal. Kennit est un homme égoïste, imbu et au passé compliqué, lourd. Il a énormément de mal à accorder sa confiance et à se défaire de son costume d’autorité.

Kennit se place au-dessus d’Etta. Et même si ses conseils peuvent parfois être bons, il ne faut surtout pas lui montrer qu’il les écoute. On en a la preuve quand elle veut l’aider à capturer une vivenef (Kennit pense qu’avoir un bateau magique l’aidera à devenir le Roi des Pirates). Une fois qu’elle ait fini de lui parler, il lui répond que «  ne te crois plus jamais le droit de me dire ce que je dois faire. Je n’ai pas besoin des conseils d’une femme. Je sais parfaitement comment obtenir ce qui me plaît ».

Etta accepte cette réponse. Elle est sincèrement éprise de lui et en plus son passé l’a conditionnée. Elle a été battue, méprisée, insultée ; elle se contente donc de la maigre affection qu’il lui offre (« elle avait vécu si longtemps en se contentant de si peu que les mots qu’il venait de lui adresser lui suffiraient pour toute une existence »). Le moindre signe public d’affection devient un réel événement. Elle les chérit et cela se voit dans le vocabulaire employé. On a ainsi le droit à un « il l’honorait ainsi, il manifestait ses sentiments aux yeux de tous en l’embrassant. Elle s’en sentit magnifiée. »

Ce n’est pas réellement un amour à sens unique, mais presque. Etta en a conscience et elle l’accepte, elle a fait son deuil de quelque chose de plus poussé : « elle savait qu’il l’aimait. Cela lui avait suffi ; elle n’avait pas besoin d’être aimée en retour. C’était Kennit, elle n’en demandait pas davantage ».

Putain à Partage, Etta a du apprendre à s’endurcir, à se battre si elle voulait rester en vie. Cela lui sera profitable à de nombreuses reprises tant la vie sur un bateau de pirates réserve des surprises. Bien entendu, ceux qui sont sous les ordres de Kennit n’ont jamais levé la main sur elle mais il y a d’autres dangers.

Kennit veut devenir Roi des Pirates et cela suscite de la méfiance, de la jalousie et des réactions d’animosité. Quand il rentre à Partage après avoir commencé à libérer des esclaves, il tombe dans une embuscade. Il est sauvé, entre autres, par Etta dans un passage qui met à la fois en avant sa beauté et sa férocité (« Etta, nue, comme la main, accroupie au-dessus de sa victime, avait l’air d’un chat sauvage avec ses dents inconsciemment dénudées »).

On en a la confirmation un peu plus tard quand elle fait face à Sa’Adar. Ce dernier était un esclave à bord de la Vivacia, la vivenef que Kennit est parvenue à capturer. Resté à bord du bateau magique, il mène depuis quelques temps une sorte de coup d’État silencieux, profitant de la blessure de Kennit. Quand Hiémain tente de soigner Kennit, il a besoin du coffre à pharmacie mais Sa’Adar l’a dissimulé. Etta confronte donc le pirate, elle le taillade nonchalamment et montre une certaine maîtrise du couteau. Il n’y a pas que la lame qui blesse mais aussi ses mots : « on a bien compris, je crois : c’est moi qui te commande. »

Il serait injuste de limiter Etta à une femme prompte à la violence et partenaire de sexe de Kennit. Elle est avide d’apprendre. Hiémain sera son professeur. Si les leçons seront compliquées pour le jeune homme, elle parviendra à la maîtrise des lettres. Etta est une femme souvent impulsive, qui montre ce qu’elle ressent. Ne pas aller si vite dans ses cours la frustre, l’énerve (« la hargne d’Etta n’était pas dirigée contre lui, mais contre sa propre ignorance crasse. Elle avait honte de ne pas savoir. Elle se sentait humiliée d’avoir à lui demander son aide ».

D’ailleurs, la relation avec Hiémain est intéressante. Hiémain est le fils de Keffria Vestrit et de Kyle Havre. Frère de Malta et Selden, il est retiré de son enseignement à la prêtrise pour embarquer à bord de la vivenef (un membre des Vestrit doit absolument être à bord). Il subira la méchanceté de son père et, quand la Vivacia sera prise par les pirates de Kennit, il restera sur la vivenef, nouant des liens avec Kennit et Etta.

Dès qu’il la voit, le jeune homme sent tout de suite qu’Etta est une femme dangereuse (« le regard noir et froid de la femme qu’il sentait dans son dos lui glaçait les entrailles »). Kennit lui confirme qu’il doit se méfier de la putain devenue pirate, il lui dit que « tu as peur de cette femme, n’est-ce pas ? Tu as raison. »

Très vite, Hiémain développe des sentiments pour elle. Est-ce de la fascination ou de l’amour ? Dans tous les cas, il parle d’elle avec en train et avec des mots qui la valorisent. N’ayant connu que ses sœurs ou sa mère comme femmes, il est forcément envoûté par Etta. Le pauvre ne peut pas tenir le coup (« elle ne ressemble à aucune femme que j’ai connue et je ne peux résister à l’envie de percer son mystère »). On peut penser qu’il est jaloux de Kennit, après tout le pirate partage son intimité avec Etta et profite de ses charmes. Lui doit se contenter d’en rêver : « elle le fascinait (…) elle s’emparait de tous ses sens (…) il avait conscience d’elle et, parfois, elle troublait son sommeil. »

Mais, ce n’est pas réciproque. Pour Etta, Hiémain est un professeur, un compagnon de voyage et rien de plus. Ce n’est pas un homme, encore un enfant (« c’est un gamin déchiré entre sa nature douce et son besoin de te suivre ») ; il faut dire qu’Etta a très peu, pour ne pas dire jamais, rencontré ce genre de personne.

Sorcor est le second de Kennit. C’est lui convaincra Kennit dans un flamboyant plaidoyer de s’en prendre aux esclavagistes. Il est intéressant de noter qu’il considère au début des aventures Etta comme une faible femme sans défense et facilement impressionnable (« il vaudrait peut-être mieux que la dame se retire dans sa cabine en attendant que tout soit fini »). Le temps passe, il verra ce dont Etta est capable. Il sait maintenant que c’est une femme capable. Dans le roman Sur les rives de l’Art, il prévient Fitz et les autres (qui font escale sur les Îles Pirates avant de se rendre sur Clerres) que « la Reine Etta ne rechigne pas à prendre les choses en main en cas de problème. » Il parle d’elle comme une Reine car elle est la compagne de Kennit (le Roi des Pirates) mais aussi parce qu’elle porte, dans les Aventuriers de la Mer, l’héritier. Etta tombe enceinte et la nouvelle ravit Sorcor (« Sorcor se leva d’un bond puis se jeta sur Etta pour l’embrasser à l’étouffer »).

Etta se contente de ce que lui donne Kennit. La dame n’est pas au bout de ses peines quand le pirate parvient à s’emparer de la Vivacia. Il tombe amoureux du bateau magique, il la charme, il lui murmure des mots doux, il est bienveillant, il est tout ce qu’il n’est pas avec Etta. Etta en souffre, elle l’avoue à Hiémain. Elle lui dit que « il veut être seul avec elle », elle se sent donc exclue. Quelques lignes après, on peut lire que « Etta énonça le fait avec une franchise brutale. La jalousie flamboyait dans ses yeux. » Vivacia (devenue Foudre) et Etta se confrontent. Etta lui dit affirme que « je ne désire pas t’écarter ni te prendre Kennit ».

Les deux concluent en quelque sorte un arrangement d’autant plus que la vivenef lui ouvre une nouvelle voie, à savoir devenir mère et cela même sans en avertir Kennit. Selon elle, les hommes sont faibles alors que les femmes se doivent d’être fortes («  nous savons, nous, dans nos entrailles que le but de tous nos mouvements, c’est la perpétuation de l’espèce »).

En outre, il faut noter qu’Etta n’est pas dans une admiration béate de Kennit. Elle sait que le pirate a de mauvais côtés. On savait déjà ce qu’elle reprochait à Hiémain (son côté suiveur), on remarque que c’est une femme observatrice : « Kennit et toi, vous couvez parfois toute l’étendue de la bêtise masculine. Lui avec sa raideur, sa froideur et sa répugnance à reconnaître le moindre besoin, et toi avec tes grands yeux de chiot mendiant un instant d’attention ».

Le viol d’Althéa par Kennit est un des moments les plus durs des livres. Kennit nie, Hiémain refuse de croire sa tante. Etta s’emporte et on finit par comprendre qu’elle est en colère contre elle-même. Son passé de putain l’a habituée aux abus et souillures. Elle sait ce que ça fait. Elle prend donc Hiémain à part pour remettre les choses en place : « ta tante n’est pas folle, Hiémain. Du moins pas plus folle que n’importe quelle femme après un viol (…) Cette révolte, chez une femme, rien d’autre ne peut la provoquer (…) Je l’ai ressentie moi-même. »

Kennit emmène Etta sur l’Île des Autres, un endroit qui attire des marins superstitieux et cherchant des signes du destin. Etta y rapporte un objet qui la conforte dans son désir d’enfant (« au creux de ses paumes, pas plus gros qu’un œuf de caille, se nichait un bébé »). C’est à Hiémain à qui elle annonce le premier la nouvelle de sa grossesse (« je suis enceinte, je porte l’enfant de Kennit »), les deux ont fini par avoir un lien fort. Toute à son bonheur, elle ne se rend pas compte à quel point cela affecte le jeune homme (« les paroles fermèrent la porte au nez de Hiémain, l’exclurent de la vie d’Etta et de la lumière »). Hiémain fait preuve ici d’une attitude très mélodramatique, sa réaction est tout de suite exagérée. De toute façon, à la mort de Kennit, Etta se tourne vers Hiémain et lui supplie de l’aider («  je ne veux pas élever cette enfant toute seule »). Il n’est pas question de relation sentimentale ou amoureuse, Etta honore trop la mémoire de Kennit pour ça. Il est donc là quand elle a besoin de lui, que ce soit pour administrer les affaires ou lui tenir compagnie au bal du Gouverneur.

Avant de mourir, Kennit a une dernière demande, celle de nommer le futur bébé. Il demande qu’il ait un prénom étroitement lié à son histoire, Parangon (« Mon amour. Prends l’amulette en bois-sorcier à mon poignet. Porte-la toujours jusqu’au jour où tu la transmettras à notre fils. A Parangon. Tu l’appelleras Parangon ? »)

Kennit est mort sans vraiment l’être. Parangon a en lui les souvenirs du pirate, c’est la tradition. Etta lui pose une dernière question et il lui répond que Kennit « t’aimait aussi profondément qu’il en était capable. » C’est une réponse évasive mais Etta s’en satisfait. Elle connaît l’homme et ses complexités. Ce n’est pas réellement un mensonge ou une réponse franche, juste ce qu’elle a besoin d’entendre.

« Sur les rives de l’Art » permet à Fitz de rencontrer les héros des Aventuriers de la Mer et des Cités des Anciens (il a déjà vu Selden ou Jek). Il verra Malta et Reyn, Alise et Leftrin, Kanaï et Gringalette, Brashen et Althéa. Il rencontrera également Etta et elle lui fera forte impression : « une femme extraordinaire s’encadra dans la porte ».

Les deux auront quelques interactions et comme d’autres avant elle (Astérie, le Fou, Umbre, la Femme Pâle), la Reine des Pirates sent que Fitz apporte le changement : « FitzChevalerie Loinvoyant, grâce à vous, Partage connaît une effervescence, des destructions et des interrogations qu’elle n’a pas connues depuis bien des années ». C’est une affirmation compréhensible quand au même endroit sont réunis des Loinvoyant, des Vestrit, des Anciens, des vivenefs et des Dragons.