Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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mardi 30 septembre 2025

Devon, un simple amant ?

Devon est un matelot qui a côtoyé la famille Vestrit et en particulier Althéa. Pour le lecteur, il laisse une sensation désagréable car tout laisse à croire qu’il a abusé sexuellement d’Althéa, qu’il a profité de sa naïveté. C’est d’autant plus marquant, et presque dérangeant, parce qu’Althéa, pendant un long moment, ne voit pas les choses de cette façon. Pour la jeune femme, elle a fait les choses de son plein gré et Devon n’a pas profité d’elle. Alors, est-ce réellement le cas ? 


Plus que son apparence physique, Althéa est attirée par le caractère de Devon, ce qui se dégage de lui. Dans un mode assez dur, celui de la navigation, il lui offre un rayon de soleil et des sourires. D’une certaine façon, il est un miroir à l’adolescence d’Althéa (« il avait toujours le sourire ou la plaisanterie aux lèvres, même quand tout allait mal. Il n’avait peur de rien, il était prêt à courir n’importe quel risque »). Comme beaucoup de jeunes hommes qui cherchent à prouver leur valeur, Devon se montre donc intrépide. Althéa voit cela de façon positive, elle ressent un frisson d’excitation en le regardant évoluer sur le bateau. 

Or, tout le monde n’a pas cette vision des choses ; ainsi, c’est le cas d’Ephron Vestrit qui dit que « ce serait le meilleur élément du navire s’il avait un peu de bon sens (…) et il ferait un bon second s’il savait seulement quand il faut avoir peur ». On peut voir là un compliment caché : même si Devon prend parfois des risques inutiles, il reste un élément compétent. Ce n’est pas n’importe qui pense ça : ce n’est pas uniquement le capitaine, c’est aussi et surtout le père d’Althéa, un homme en qui elle a confiance.

De plus, l’allure de Devon ne gâche rien : « j’avais quatorze ans, et Devon était beau comme un dieu, avec ses yeux gris ».


Ce qui doit arriver arrive. Les deux se rapprochent et flirtent. Althéa se montre intéressée et Devon voit là une opportunité. Il ne se prive pas, il ne perd pas de temps pour agir. Il se comporte de façon que l’on pourrait penser brusque. Althéa se rappelle qu’« il m’a fait me  pencher en avant, il a relevé mes jupes, baissé ma culotte… et il m’a prise là, comme ça. Penchée sur un panneau de cale ». Le lecteur pourrait trouver ça limite… ce n’est toujours pas le cas d’Althéa des années après. A Brashen à qui elle se confie, elle raconte que « ce n’était pas un viol. Il ne m’a pas forcée. Je n’y connaissais rien, mais j’étais sûre d’être amoureuse ». Les choses sont claires : Althéa a aimé son expérience,  il n’y a pas eu d’abus, Devon n’a pas profité d’elle. 


Devon, lui,  a une réaction qui peut s’interpréter différemment. Quand il dit que « j’espère que tu te souviendras de ce soir toute ta vie, Althéa. Moi, je ne l’oublierai pas, je te le promets », on peut penser sa fierté à avoir donner du plaisir à Althéa. On peut aussi supposer un contentement à avoir dépuceler la fille de son capitaine. On peut aussi se dire qu’il pense qu’Althéa se rappellera toute sa vie de sa première fois, et donc de Devon. 

En tout cas, tout laisse à croire que Devon craint la réaction d’Ephron si jamais la chose se sait car il disparaît immédiatement après. Althéa se souvient qu’« il est descendu aux quartiers de l’équipa, il en est ressorti avec son sac (…) il a quitté le navire. Je ne l’ai jamais revu ». 


Méfait accompli ?


Brashen pense que c’est le cas. Il avance l’idée qu’il « s’était vengé de votre père en vous possédant ». D’une certaine façon, un Devon excédé par les remarques d'Ephron sur son comportement aurait décidé de coucher avec la fille du capitaine. Il aurait ainsi eu ce qui est le plus important pour Ephron. Notons que Brashen, amoureux d’althéa, peut aussi être jaloux de Devon.


Avec le temps, le souvenir d’Althéa se modifie : « je n’en gardais qu’un souvenir de… d’écartèlement, d’un peu de douleur, et d’humidité, rien d’autre ». Mais, ce qui va faire tout basculer est le viol commis par l’infâme Kennit. On se rend compte que le plaisir a été inexistant, que Devon s’est servi d’elle et préoccupé uniquement de son propre désir. Les mots sont clairs : « Devon l’avait prise de la même manière, en pesant si fort sur elle qu’elle était incapable de respirer ! » Tout laisse donc à croire que l’acte sexuel a été finalement une agression. 

La chose devient irréfutable quand un autre acteur entre en jeu : une vivenef. Navire anciennement dragon, la vivenef Vivacia est capable de lire en Althéa. Elle peut percevoir les choses qu’elles se cachent. Son jugement est net : « Devon t’a causé un grand préjudice, Althéa. Et ce n’était pas ta faute. Jamais ce n’a été ta faute ».


Le verdict est clair. Althéa a bien été abusée par Devon. Il lui aura fallu de longues années pour le comprendre et l’admettre. Il lui aura fallu subir le viol de Kennit pour que se réveillent en elle des cauchemars paralysants. 



dimanche 19 février 2023

Qui est Ephron Vestrit ?

Pour le lecteur, les premiers chapitres des Aventuriers de la Mer laissent un goût amer quant à Ephron Vestrit. On se rend compte que c'est un marin respecté, un capitaine de premier plan (il dirige la vivenef Vivacia) : on est plus dubitatif sur le choix fait (avec sa femme Ronica) de confier la vivenef de la famille à Kyle Havre.

Et puisqu'on suit l'aventure du point de vue de différents narrateurs, on est fortement influencé par ce qu'ils pensent et vivent. Toujours est-il que le fait que Ephron soit un bon marin et capitaine est clair. Ce n'est pas seulement grâce à ce que voit Althéa (« Ephron Vestrit n'aurait jamais laissé traîner de cartes, et n'aurait jamais toléré la présence d'une chemise sale négligemment jetée sur le dossier du fauteuil »). La pensée d'Althéa peut être mise en doute tant sa relation avec son père est forte : il lui passe tous ses caprices et lui laisse une grande latitude dans la conduite de sa vie. Mais, alors qu'Ephron est en train de mourir et que Kyle Havre a pris possession du navire, sa famille décide, conformément aux traditions, de l'emmener sur le pont du navire afin d'éveiller la Vivacia. Alors que certains marins rechignent à la tâche, il suffit à Althéa d'invoquer le souvenir d'Ephron pour qu'ils décident de s'activer : « et, quand le Capitaine Vestrit est à bord, il n'y a qu'un seul commandant. Il m'étonnerait que vous trouviez grand monde sur ce navire pour remettre cette évidence en question ».

Bon marin, Ephron est également un bon mari pour Ronica. Cette dernière parle toujours de lui avec tendresse et des mots valorisants. Ronica est triste de voir l'état de son mari, l'épave qu'il est en train de devenir alors que « quand ils s'étaient mariés, les deux mains de Ronica ne faisaient pas le tour du bras musclé de son jeune époux ; aujourd'hui, ce bras n'était plus qu'un bâton d'os recouvert de peau flasque ». La déchéance n'est pas qu'intellectuelle (il cède à sa femme le choix de savoir qui gouvernera la Vivacia), elle est aussi physique. En réalité, les deux se mêlent et sont d'autant plus durs à vivre pour ses proches qu'Ephron a été un précurseur. Il semble être celui qui a permis aux femmes de reconquérir du pouvoir (« quand Ephron Vestrit avait remis ouvertement la direction de toutes ses priorités à sa jeune épouse, Terrilville s'en était montrée presque scandalisée. Il n'était plus à la mode que les femmes prennent part à l'aspect financier des affaires, et revenir à de telles coutumes rappelait trop l'ancienne existence des pionniers »). Ronica doit donc beaucoup de son autorité et de son statut à son mari. Et elle lui a prouvé sa confiance et sa valeur en gérant les domaines, propriétés. Cependant, à la mort d'Ephron, les choses se précipitent : Kyle Have fait des choix douteux pour la Vivacia, Chalcède menace Terrilville, les intrigues politiques se développent. Face à ça, Ronica est parfois dépassé, se laisse parfois aller. Elle se sent seule d'autant plus que ses filles (Keffria et Althéa) et sa petite-fille (Malta) ne sont pas d'un grand soutien. Elle n'a personne sur qui se reposer. Elle se réfugie alors dans le souvenir de son mari pour tenter de regagner de la force (« elle inspira profondément. Ephron. Ce fut tout. Elle avait simplement prononcé son nom à voix haute. A la fois appel, excuse et adieu »).

Ephron et Ronica semblent avoir un avis différent quant à Althéa. Ronica pense qu'il faut la prendre en main et lui confier des responsabilités alors que Ephron opte pour lui laisser encore un peu de liberté (« elle devra bien assez tôt s'installer, devenir une dame, une épouse et une mère, et il m'étonnerait qu'elle trouve à son goût ce genre d'exercice monotone »). Cela n'a pas rendu service à Althéa. On pourrait presque penser que cela a convaincu Ronica que sa fille n'était pas assez sérieuse pour recevoir en héritage la vivenef de la famille. La déception est alors immense pour Althéa qui pensait avoir un lien spécial avec son père ; Ronica précise que c'est elle qui a décidé de donner la Vivacia à Keffria et qu'Ephron a fini par accepter l'idée (« j'ai persuadé ton père de signer le document. Je l'ai persuadé, Althéa, je ne l'ai pas trompé. Même ton père a fini par se convaincre de la sagesse de ce que nous avions décidé »). On peut penser que Ronica a profité de la faiblesse d'Ephron pour le convaincre et que ce dernier n'était pas en assez bon état pour résister.

Mais, avant sa déchéance mentale et physique, Ephron était un homme de convictions. Il avait des valeurs qu'il défendait auprès de ses proches et auprès de la société de Terrilville. Il avait osé confier les affaires de la famille à une femme, il ose se positionner contre l'esclavage alors que la pratique gangrène Terrilville et que les Marchands usent d'artifices pour la développer. C'est un choix d'autant plus courageux que cela leur permettrait d'accroître leur richesse. Mais, il ne cède pas alors que la pression est forte : « Ephron avait toujours désapprouvé l’esclavage ; Ronica, elle, pensait que la plupart des esclaves ne devaient leur sort qu'à eux-mêmes ». C'est une décision courageuse mais qui explique aussi le déclin de sa famille. Au début de l'intrigue, le déclin des Vestrit est manifeste : ils ont de moins en moins de fonds, de plus en plus de mal à accumuler de la richesse. Cela peut aussi s'expliquer par le côté têtu d'Ephron, un homme campé sur ses positions qui refuse de les remettre en question. On en a la preuve avec sa volonté de ne pas commercer avec les gens du désert des Pluies (« on ne touche pas à la magie sans en être souillé. Nos ancêtres ont jugé que le prix était trop élevé et ils ont quitté le désert des Pluies pour fonder Terrilville »). Cette décision les empêche donc de commercer des produits qui sont fortement demandés et pour lesquels des gens sont prêts à payer beaucoup. C'est aussi sans doute un peu hypocrite pour un homme qui navigue sur un bateau magique...

Ronica offre un autre point de vue : elle explique que la magie nécessite un prix à pater, un prix immense : l'asservissement de la famille, et en particulier des enfants. C'est ce qu'elle tente d'expliquer à Malta : « il y a bien longtemps, Ephron et moi avons décidé de ne pas en conclure de nouveaux, de ne plus nous engager auprès d'eux, parce que nous voulions que nos enfants et nos petits-enfants – oui, même toi – restent libres de leurs décisions. A cause de cela, nous avons vécu plus difficilement que nous y étions obligés ». D'une certaine façon, Ephron a donc sacrifié son présent pour l'avenir de ses enfants. Il ne pouvait pas savoir que ce choix allait être mis en doute par de profonds changements en cours.

Kyle Havre a un avis bien nuancé sur Ephron. Si il respecte l'homme et le capitaine, il remet grandement en doute certaines de ses décisions. Chalcédien d'origine, il est forcément marqué par sa culture natale où les femmes ne valent pas beaucoup. Il ose donc dire à Ronica que « les temps changent, et Ephron n'aurait jamais dû vous laisser vous débrouiller toute seule ». La question de la femme est une pierre d’achoppement importante : selon Kyle, elles ne peuvent pas faire ce que les hommes font et elles doivent être réduites à des rôles subalternes. Ephron valorisait Althéa ; Kyle n'a jamais accepté ça (« pendant des années, j'ai dû supporter de voir Ephron Vestrit traîner sa fille partout derrière lui et la traiter comme un garçon »).

Surtout, il ne comprend pas qu'Ephron refuse de commercer avec le désert des Pluies, il refuse de croire qu'Ephron a pu détruire les cartes légendaires. Ce serait un choix ridicule, pas digne de l'homme qu'il est (« Ephron n'était pas stupide, et seul un imbécile aurait détruit des cartes de cette valeur ! »)

De son côté, Kyle Havre est jugé en comparaison de ce qu'était Ephron ; Brashen affirme que si « Kyle Havre était un capitaine compétent », il n'est pas « Ephron Vestrit ». La décision de confier la vivenef à Vivacia à Kyle revient donc au premier plan, sachant les limites connues de Kyle. Pour certains, elle jette un voile sombre sur Ephron, sur sa capacité à prendre de bonnes résolutions. Un Marchand dit qu' « Ephron Vestrit a laissa son navire entre les mains de cet étranger. Il l'a perdu. C'est un problème qui concerne les Vestrit, pas Terrilville ». Autrement dit, personne ne doit aider les Vestrit et ils doivent s'en prendre au réel responsable quant à la déchéance de leur famille. En confiant le navire à un homme venu d'ailleurs, Ephron a bafoué une tradition et doit en payer le prix.

Enfin, il faut aborder la relation entre Ephron et Brashen. En lui confiant un poste important sur la Vivacia, Ephron a donné à Brashen un but et une nouvelle chance, lui qui avait été disgracié et rejeté par sa famille (les Trell). Brashen en est reconnaissant (« Ephron Vestrit lui avait donné un bon coup de mail, il lui avait offert l'occasion de prouver sa valeur alors que personne d'autre ne voulait rien entendre »). Ephron lui a même donné des responsabilités importantes et un code de conduite (« si le second a la situation en main, le capitaine ne doit pas s'en occuper »). On peut penser qu'Ephron a aidé Brashen comme une forme de compensation, de substitut : Brashen aurait remplacé le fils perdu lors de l'épidémie de Peste sanguine. C'est sans doute aussi pour ça qu'il a traité Althéa de cette façon. Mais, encore une fois, en faisant cela, il a pu se mettre à dos certaines personnes de Terrilville, notamment la famille Trell. Cerwin Trell justifie cette position auprès de Ronica : « Père a été mécontent qu'Ephron prenne Brashen sous son aile après que notre famille l'a déshérité (…) Père a cru que vous vouliez nous en remontrer, nous prouver que vous pouviez remettre dans le droit chemin le fils qu'il avait chassé ».