Pour
le lecteur, les premiers chapitres des Aventuriers de la Mer laissent
un goût amer quant à Ephron Vestrit. On se rend compte que c'est un
marin respecté, un capitaine de premier plan (il dirige la vivenef
Vivacia) : on est plus dubitatif sur le choix fait (avec sa femme
Ronica) de confier la vivenef de la famille à Kyle Havre.
Et
puisqu'on suit l'aventure du point de vue de différents narrateurs,
on est fortement influencé par ce qu'ils pensent et vivent. Toujours
est-il que le fait que Ephron soit un bon marin et capitaine est
clair. Ce n'est pas seulement grâce à ce que voit Althéa (« Ephron
Vestrit n'aurait jamais laissé traîner de cartes, et n'aurait
jamais toléré la présence d'une chemise sale négligemment jetée
sur le dossier du fauteuil »). La pensée d'Althéa peut être
mise en doute tant sa relation avec son père est forte : il lui
passe tous ses caprices et lui laisse une grande latitude dans la
conduite de sa vie. Mais, alors qu'Ephron est en train de mourir et
que Kyle Havre a pris possession du navire, sa famille décide,
conformément aux traditions, de l'emmener sur le pont du navire afin
d'éveiller la Vivacia. Alors que certains marins rechignent à la
tâche, il suffit à Althéa d'invoquer le souvenir d'Ephron pour
qu'ils décident de s'activer : « et, quand le Capitaine
Vestrit est à bord, il n'y a qu'un seul commandant. Il m'étonnerait
que vous trouviez grand monde sur ce navire pour remettre cette
évidence en question ».
Bon
marin, Ephron est également un bon mari pour Ronica. Cette dernière
parle toujours de lui avec tendresse et des mots valorisants. Ronica
est triste de voir l'état de son mari, l'épave qu'il est en train
de devenir alors que « quand ils s'étaient mariés, les deux
mains de Ronica ne faisaient pas le tour du bras musclé de son jeune
époux ; aujourd'hui, ce bras n'était plus qu'un bâton d'os
recouvert de peau flasque ». La déchéance n'est pas
qu'intellectuelle (il cède à sa femme le choix de savoir qui
gouvernera la Vivacia), elle est aussi physique. En réalité, les
deux se mêlent et sont d'autant plus durs à vivre pour ses proches
qu'Ephron a été un précurseur. Il semble être celui qui a permis
aux femmes de reconquérir du pouvoir (« quand Ephron Vestrit
avait remis ouvertement la direction de toutes ses priorités à sa
jeune épouse, Terrilville s'en était montrée presque scandalisée.
Il n'était plus à la mode que les femmes prennent part à l'aspect
financier des affaires, et revenir à de telles coutumes rappelait
trop l'ancienne existence des pionniers »). Ronica doit donc
beaucoup de son autorité et de son statut à son mari. Et elle lui a
prouvé sa confiance et sa valeur en gérant les domaines,
propriétés. Cependant, à la mort d'Ephron, les choses se
précipitent : Kyle Have fait des choix douteux pour la Vivacia,
Chalcède menace Terrilville, les intrigues politiques se
développent. Face à ça, Ronica est parfois dépassé, se laisse
parfois aller. Elle se sent seule d'autant plus que ses filles
(Keffria et Althéa) et sa petite-fille (Malta) ne sont pas d'un
grand soutien. Elle n'a personne sur qui se reposer. Elle se réfugie
alors dans le souvenir de son mari pour tenter de regagner de la
force (« elle inspira profondément. Ephron. Ce fut tout. Elle
avait simplement prononcé son nom à voix haute. A la fois appel,
excuse et adieu »).
Ephron
et Ronica semblent avoir un avis différent quant à Althéa. Ronica
pense qu'il faut la prendre en main et lui confier des
responsabilités alors que Ephron opte pour lui laisser encore un peu
de liberté (« elle devra bien assez tôt s'installer, devenir
une dame, une épouse et une mère, et il m'étonnerait qu'elle
trouve à son goût ce genre d'exercice monotone »). Cela n'a
pas rendu service à Althéa. On pourrait presque penser que cela a
convaincu Ronica que sa fille n'était pas assez sérieuse pour
recevoir en héritage la vivenef de la famille. La déception est
alors immense pour Althéa qui pensait avoir un lien spécial avec
son père ; Ronica précise que c'est elle qui a décidé de
donner la Vivacia à Keffria et qu'Ephron a fini par accepter l'idée
(« j'ai persuadé ton père de signer le document. Je l'ai
persuadé, Althéa, je ne l'ai pas trompé. Même ton père a fini
par se convaincre de la sagesse de ce que nous avions décidé »).
On peut penser que Ronica a profité de la faiblesse d'Ephron pour le
convaincre et que ce dernier n'était pas en assez bon état pour
résister.
Mais,
avant sa déchéance mentale et physique, Ephron était un homme de
convictions. Il avait des valeurs qu'il défendait auprès de ses
proches et auprès de la société de Terrilville. Il avait osé
confier les affaires de la famille à une femme, il ose se
positionner contre l'esclavage alors que la pratique gangrène
Terrilville et que les Marchands usent d'artifices pour la
développer. C'est un choix d'autant plus courageux que cela leur
permettrait d'accroître leur richesse. Mais, il ne cède pas alors
que la pression est forte : « Ephron avait toujours
désapprouvé l’esclavage ; Ronica, elle, pensait que la
plupart des esclaves ne devaient leur sort qu'à eux-mêmes ».
C'est une décision courageuse mais qui explique aussi le déclin de
sa famille. Au début de l'intrigue, le déclin des Vestrit est
manifeste : ils ont de moins en moins de fonds, de plus en plus
de mal à accumuler de la richesse. Cela peut aussi s'expliquer par
le côté têtu d'Ephron, un homme campé sur ses positions qui
refuse de les remettre en question. On en a la preuve avec sa volonté
de ne pas commercer avec les gens du désert des Pluies (« on
ne touche pas à la magie sans en être souillé. Nos ancêtres ont
jugé que le prix était trop élevé et ils ont quitté le désert
des Pluies pour fonder Terrilville »). Cette décision les
empêche donc de commercer des produits qui sont fortement demandés
et pour lesquels des gens sont prêts à payer beaucoup. C'est aussi
sans doute un peu hypocrite pour un homme qui navigue sur un bateau
magique...
Ronica
offre un autre point de vue : elle explique que la magie
nécessite un prix à pater, un prix immense : l'asservissement
de la famille, et en particulier des enfants. C'est ce qu'elle tente
d'expliquer à Malta : « il y a bien longtemps, Ephron et
moi avons décidé de ne pas en conclure de nouveaux, de ne plus nous
engager auprès d'eux, parce que nous voulions que nos enfants et nos
petits-enfants – oui, même toi – restent libres de leurs
décisions. A cause de cela, nous avons vécu plus difficilement que
nous y étions obligés ». D'une certaine façon, Ephron a donc
sacrifié son présent pour l'avenir de ses enfants. Il ne pouvait
pas savoir que ce choix allait être mis en doute par de profonds
changements en cours.
Kyle
Havre a un avis bien nuancé sur Ephron. Si il respecte l'homme et le
capitaine, il remet grandement en doute certaines de ses décisions.
Chalcédien d'origine, il est forcément marqué par sa culture
natale où les femmes ne valent pas beaucoup. Il ose donc dire à
Ronica que « les temps changent, et Ephron n'aurait jamais dû
vous laisser vous débrouiller toute seule ». La question de la
femme est une pierre d’achoppement importante : selon Kyle,
elles ne peuvent pas faire ce que les hommes font et elles doivent
être réduites à des rôles subalternes. Ephron valorisait Althéa ;
Kyle n'a jamais accepté ça (« pendant des années, j'ai dû
supporter de voir Ephron Vestrit traîner sa fille partout derrière
lui et la traiter comme un garçon »).
Surtout,
il ne comprend pas qu'Ephron refuse de commercer avec le désert des
Pluies, il refuse de croire qu'Ephron a pu détruire les cartes
légendaires. Ce serait un choix ridicule, pas digne de l'homme qu'il
est (« Ephron n'était pas stupide, et seul un imbécile aurait
détruit des cartes de cette valeur ! »)
De
son côté, Kyle Havre est jugé en comparaison de ce qu'était
Ephron ; Brashen affirme que si « Kyle Havre était un
capitaine compétent », il n'est pas « Ephron Vestrit ».
La décision de confier la vivenef à Vivacia à Kyle revient donc au
premier plan, sachant les limites connues de Kyle. Pour certains,
elle jette un voile sombre sur Ephron, sur sa capacité à prendre de
bonnes résolutions. Un Marchand dit qu' « Ephron Vestrit a
laissa son navire entre les mains de cet étranger. Il l'a perdu.
C'est un problème qui concerne les Vestrit, pas Terrilville ».
Autrement dit, personne ne doit aider les Vestrit et ils doivent s'en
prendre au réel responsable quant à la déchéance de leur famille.
En confiant le navire à un homme venu d'ailleurs, Ephron a bafoué
une tradition et doit en payer le prix.
Enfin,
il faut aborder la relation entre Ephron et Brashen. En lui confiant
un poste important sur la Vivacia, Ephron a donné à Brashen un but
et une nouvelle chance, lui qui avait été disgracié et rejeté par
sa famille (les Trell). Brashen en est reconnaissant (« Ephron
Vestrit lui avait donné un bon coup de mail, il lui avait offert
l'occasion de prouver sa valeur alors que personne d'autre ne voulait
rien entendre »). Ephron lui a même donné des responsabilités
importantes et un code de conduite (« si le second a la
situation en main, le capitaine ne doit pas s'en occuper »). On
peut penser qu'Ephron a aidé Brashen comme une forme de
compensation, de substitut : Brashen aurait remplacé le fils
perdu lors de l'épidémie de Peste sanguine. C'est sans doute aussi
pour ça qu'il a traité Althéa de cette façon. Mais, encore une
fois, en faisant cela, il a pu se mettre à dos certaines personnes
de Terrilville, notamment la famille Trell. Cerwin Trell justifie
cette position auprès de Ronica : « Père a été
mécontent qu'Ephron prenne Brashen sous son aile après que notre
famille l'a déshérité (…) Père a cru que vous vouliez nous en
remontrer, nous prouver que vous pouviez remettre dans le droit
chemin le fils qu'il avait chassé ».