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samedi 14 décembre 2024

Ronica versus Rache, l'hypocrisie de l'esclavage

Officiellement, Terrilville a interdit l’esclavage. Cela n’empêche pas que des esclaves soient vendus ou possédés à la vue de tous. Dans une ville habituée à commercer tout et n’importe quoi, l’idée de vendre des hommes, des femmes et des enfants est trop tentante pour les Marchands. 

Dans la saga des Aventuriers de la Mer, on suit principalement la famille Vestrit. Cela nous permet d’en apprendre plus sur une esclave en particulier : Rache. Cette dernière est un cas intéressant car elle illustre bien toute l’hypocrisie terrilvillienne et des Vestrit qui peuvent condamner l’esclavage et continuer à bénéficier de ses fruits. C’est aussi l’opportunité de voir une époque en changement alors que le trouble gagne Terrilville.


Pour Ronica Vestrit, au début de l’aventure, l’esclavage n’est pas une mauvaise chose. Elle n’a pas honte d’employer une personne qui ne possède pas sa liberté et qui a été achetée. On trouve même une dureté envers Rache, elle ne montre aucune compassion pour la jeune femme alors qu’elle commet des petites erreurs dans son service. Ronica veut que les choses soient faites à sa manière et ne tolère pas les écarts : « on eut dit que cette femme était incapable de faire les choses correctement. Ronica aurait dû la renvoyer à Davad Restart, mais cette idée lui faisait horreur car la femme était jeune et intelligente. Elle ne méritait assurément pas de finir esclave ». Ronica est donc triste que Rache soit esclave, ce qui ne l’empêche pas de recourir à ses services. Il semble même que Ronica pense qu’elle accorde une faveur en l’embauchant chez les Vestrit. Ronica se convainc elle-même que le sort de Rache pourrait être pire ; Rache devrait montrer plus de gratitude en travaillant chez les Vestrit. La façon de penser de Ronica est assez claire quand on lit que « si Rache était incapable d’accepter de vivre confortablement dans une maison bien installée (…) il faudrait qu’elle retourne chez Davad, pour finir aux enchères et voir ce que le sort lui réservait ». Il ne fait pas de doutes que Ronica sait que l’esclavage est une mauvaise pratique ; mais, elle est prête à punir une femme qui ne répond pas totalement à ses demandes.


Ronica possède donc une esclave bien que cela soit interdit. Avoir un esclave n’est même pas un tabou. Tout le monde en a, Marchands historiques comme les Nouveaux Marchands. Rache dit que « tout Nouveau Marchand arrivé dans votre ville a amené au moins dix esclaves avec lui. Nourrices, cuisinières, valets pour la maison et journaliers pour les champs et les vergers ». Ce qui est plus troublant est que Ronica ne les voit pas. Est-ce pour elle une façon de se dissimuler cette pratique horrible ? Ou a-t-elle été conditionnée à les ignorer ?

Même Keffria doit lui rappeler que les Vestrit ont goûté à l’esclavage : « mais nous avons pourtant une esclave ici même : Rache, que Davad t’a envoyée, quand papa était à l’agonie ». Ronica se tire sans doute une forme de satisfaction en se disant qu’elle n’a pas acheté directement d’esclaves.


Ronica pense que Rache est bien traitée chez les Vestrit. Bien entendu, elle néglige le fait que Rache n’a même pas la liberté de décider de faire ce qu’elle veut. Elle appartient à quelqu’un, elle ne peut pas faire ce qu’elle veut de sa vie. Pire, en étant proche de Davad Restart, Ronica force Rache à voir la personne qu’elle déteste le plus (« seule une visite de Davad Restart allumait dans le regard de Rache cette haine sourde.  L’esclave tenait le Marchand pour responsable de la mort de son fils à bord du transport d’esclaves dont il était propriétaire »). La tragédie de Rache a donc commencé avant de servir les Vestrit.

Rache ne peut même pas aller à Chalcède pour retrouver hypothétiquement son mari (elle ne sait pas si il est vivant ou mort). Elle est marquée comme esclave, son visage en porte les traces. Ce n’est pas simplement une blessure physique, c’est aussi une limitation de ses futurs mouvements et le fait que, quoi qu’il arrive, elle restera pour les autres une esclave. Elle s’en ouvre à Ronica : « Mais si j’allais en Chalcède avec cette marque sur ma figure, on aurait tôt fait de me reprendre comme esclave fugitive. Je redeviendrais une chose ».

La mort de Davad Restart contente évidemment Rache. Il est bon de voir celui qui a été à l’origine de tous ses malheurs voir mort. C’est une douce revanche pour elle et cela lui suffit, elle n’a pas besoin d’en savoir plus (« je me moque complètement de la mémoire de Davad Restart. Qu’importe qu’il ait été un traître quand je sais, moi, qu’il était un assassin ? »). Car, en étant un principal instigateur du commerce d’esclaves, Davad Restart a, comme on l’a appris, contribué à la mort du fils de Rache. Cela n’a pas été une mort digne, loin delà. Le fils est mort agonisant, sans aucun soin. Pire, sa dépouille a été traitée sans aucun respect : « quand des matelots sont descendus enlever son petit, en même temps que son voisin de chaîne, ils ont traîné son corps par terre comme s’il s’agissait d’un sac de farine. Elle savait qu’ils allaient le jeter aux serpents qui suivaient le bateau. Et ça l’a rendue folle ». Rache n’a donc même pas pu dire adieu à son fils qui a servi de viande et de nourriture aux serpents.


Ceci étant dit, Ronica a su évoluer. De la même façon qu’elle a évolué dans sa façon de traiter sa fille Keffria, elle a changé dans son rapport avec Rache. Elle s’interroge sur le fait d’avoir une esclave à demeure, de ce que cela renvoie comme image : « qu’enseignait à Malta la simple présence de Rache dans la maison ? Que l’esclavage était admissible. Etait-ce une préfiguration de l’avenir ? Quelle leçon Malta pouvait elle en tirer sur la place de la femme dans la future société de Terrilville ? ». Certes, ce n’est pas le sort de Rache en tant que tel qui préoccupe Ronica. On pourrait donc presque la croire insensible. Ce serait être injuste avec elle de penser ça car Ronica montre qu’elle est preuve de faire preuve de compassion et d’empathie en entendant l’histoire de Rache. Cela bouleverse même la façon qu’elle a de voir Davad, cet arriviste opportuniste. Ronica finit par saisir tout le mal causé par l’esclavage : « je ne croyais pas Davad capable d’écouter une histoire comme celle de Rache et de poursuivre néanmoins une activité responsable de tant de malheur. Et pourtant, il continue. Et il presse avec opiniâtreté les gens qu’il connait de voter la législation de son commerce à Terrilville ».


Terrilville vit une époque trouble. La dragonne, Tintaglia, fait son retour. Chalcède menace la cité alors que le Gouverneur noue des alliances étranges. Des nuits d’émeutes secouent la ville après la disparition du Gouverneur. Alors qu’elles discutent du sort de la future ville, Rache regrette l’aveuglement de Ronica qui ne prend pas en compte les esclaves (« réfléchissez, Ronica. Vous ne nous voyez vraiment pas, alors que nous sommes là ? »). 

On comprend alors que Rache a effectué un travail sur elle-même. Si tout la définit comme esclave, elle refuse de se limiter par ça. Elle tente, comme, tant d’autres de redéfinir son identité : elle n’est pas une esclave honteuse, elle est une fière Tatouée. Sa passion est perceptible quand elle parle (« ne nous appelez pas esclaves. Esclaves, c’est ainsi qu’ils nous nomment pour chercher à faire de nous ce que n’étions pas. Entre nous, nous nous appelons les Tatoués. Cela exprime qu’ils ont marqué notre visage, mais que notre âme ne leur appartient pas »). Dès lors, Rache déroule son argumentaire et conclut que les esclaves veulent prendre part au futur de Terrilville : « pour le meilleur ou pour le pire, Ronica, nous sommes ici, et nous y resterons. Terrilville doit le reconnaître. Nous ne pouvons pas continuer à vivre en marge comme des réprouvés ». La prise en compte des esclaves sera un des changements les plus importants que connaîtra Terrilville.


vendredi 24 mai 2024

Ronica Vestrit, une simple figure d'opposition ?

La famille Vestrit est en train de chuter. Les revenus se font plus rares, le commerce grâce à la vivenef se fait de plus en plus périlleux. A la mort du patriarche, Ephron Vestrit, les filles, Keffria et Althéa se déchirent et se séparent. Ronica assiste impuissante à tout cela. Elle qui a passé une bonne part de sa vie à tenter de contrôler les choses ne peut rien. Quand on lit les Aventuriers de la Mer, on peut penser que Ronica est une figure d’autorité ; les choses sont plus complexes : Ronica subit les choses et supporte la pression comme elle peut.


Les premiers tomes de la saga nous montrent donc une famille, les Vestrit, qui perd tout. Leur richesse s’envole, Kyle Havre prend le contrôle du navire familial, la Vivacia. On pourrait trouver des causes dans la situation politique de Terrilville, la réalité est que Ephron et Ronica ont pris une mauvaise décision. Ils ont confié le commandement de la Vivacia à Keffria, et donc à son époux Kyle Havre, plutôt qu’à Althéa. Pourtant, Althéa adorait le bateau, elle avait les compétences pour naviguer et le commander. Le choix a donc été différent et Ronica a perdu le respect de sa fille. Ronica tente de se justifier en disant que « j’ai persuadé ton père de signer le document. Je l’ai persuadé, Althéa, je ne l’ai pas trompé (…) Keffria était l’aînée qui doit pouvoir aux besoins de ses enfants, j’ai suivi la tradition et j’ai fait d’elle l’unique héritière ». Elle se réfugie donc derrière des prétextes fallacieux mais qui résument bien ce qu’est Terrilville à cette époque : une ville ouverte sur le commerce mais repliée sur elle-même, qui se ment à elle-même (on le voit, par exemple) avec sa position sur l’esclavage, interdit en apparence et grandement pratiqué). 

Ronica prend donc une mauvaise décision. Pour quelqu’un habituée à gérer les affaires familiales, habituée à prendre des décisions d’affaires, c’est un bien mauvais choix. Comment expliquer cela ? Il faut avoir conscience que Ronica est soumise à une forte pression. Son mari meurt, Terrilville est sous la menace du Gouverneur, de Chalcède et des Nouveaux Marchands… Et les Vestrit sont soumis à des accords du passé qui l’effraient avec les gens du désert des Pluies. L’obtention d’une vivenef et des cartes de navigation n’a pas été gratuite ; il faut la rembourser, en argent ou en donnant un enfant. Caoloun, une envoyée du désert des Pluies, le lui rappelle : « et si le montant n’y est pas, nous nous tiendrons au serment original qui nous lie : en or ou en sang, la dette doit être payée. Vous remettrez une de vos filles ou un de vos petits-enfants à ma famille ». Dès lors, l’unité de la famille Vestrit repose sur une personne que Ronica méprise, un étranger : le chalcèdien Kyle Havre. En décidant de donner la Vivacia à Keffria, Ronica a remis son destin entre les mains d’un homme qu’elle n’estime pas.


Althéa prend la fuite. Keffria, elle, reste à la maison et doit vivre avec sa mère, Ronica et Kyle (avant son départ à bord de la Vivacia). Les deux se disputent sa loyauté et ne laissent aucune place à Keffria pour s’exprimer. De toute façon, Keffria ne sait pas quoi faire, elle n’a pas assez de volonté pour s’imposer (« les yeux de Keffria quittèrent le visage de sa mère pour le regard granit de son époux. Elle avait le souffle court comme un animal acculé »). Keffria ne peut pas s’opposer à sa mère, elle en est physiquement et mentalement incapable. C’est en tout cas ce que pense Kyle. L’homme dresse un portrait bien peu flatteur de sa femme et de son lien avec sa mère : « je n’ai pas oublié ce que tu étais avant notre mariage, ni le fait que ta mère te retenait dans ses jupes ». Pour Keffria, entendre ça dans la bouche de son époux est comme un coup de poing dans le ventre : elle est saisie, sans voix. Mais, c’est aussi le début d’une prise de conscience. Keffria réalise qu’elle était comme une prisonnière dans sa propre famille, incapable de tracer son propre chemin.

Keffria réfléchit à son passé, elle réalise son auto-critique. C’est un signe de maturité, la preuve qu’elle commence à se construire sa personnalité. Keffria éprouve une forme de rancoeur envers sa mère. Elle lui reproche d’avoir toujours préféré, volontairement ou non, Althéa (« quand elle était petite, elle était la préférée de papa à cause de son entêtement et de son indiscipline ; aujourd’hui, il est mort, elle est partie et, par sa nouvelle absence, elle t’a détournée de moi »). Keffria en veut donc à ses parents, mais aussi à Althéa. Si elle avait poussé la réflexion un peu plus loin, elle en aurait peut-être conclu que son salut était de quitter le domicile familial comme sa soeur. Mais, cela n’a pas été le cas et elle est restée chez elle, tenant de gagner sa place auprès d’une mère étouffante (« te rends-tu compte à quel point j’ai toujours eu l’impression d’être stupide et bonne à rien ? »). Ronica décide de tout.


Contrairement à Keffria, Malta ne se laisse pas faire. La jeune femme Vestrit n’est pas timide quand il s’agit d’exprimer ses sentiments et son désaccord. Elle a vite cerné Ronica, une femme qui rêve d’un statu quo et qui est forcée de changer. La détresse de Malta éclate alors qu’elle désire se rendre à un ban pour montrer à tous qu’elle est enfin une femme : Ronica et Keffria la voient encore comme une gosse, se moquent de sa tenue. Pour Malta, c’en est trop : « tout plutôt que d’être obligée de m’habiller et de me conduire comme une petite fille alors que je suis une femme presque faite, obligée de toujours me taire, me montrer polie, rester…. Rester invisible ! Je ne veux pas de cet avenir, je ne veux pas devenir comme toi et maman ! ». Cette diatribe est adressée à Ronica puisque Malta a compris que c’est elle qui a le pouvoir. Malta ne veut pas être contrôlée ou vivre dans une prison dorée. Elle veut vivre. Même si elle ne le dit pas, on peut penser qu’elle comprend la volonté d’Althéa de quitter la maison de famille. Y rester, c’est être condamnée à un triste destin : « tu veux que je devienne une rombière mal fagotée comme maman et toi ! Tu veux que je sois vieille sans même avoir eu le temps d’être jeune ! ».

Un autre point de discorde est le cas Kyle. Malta adore son père, elle le vénère. Elle ne tolère pas qu’on dise du mal que lui, elle ne tolère pas le mépris de Ronica. Malta est convaincue que Ronica voit en Kyle seulement, un géniteur, un reproducteur (« pour te donner des petits-enfants et satisfaire maman, il est parfait, mais tu ne veux rien de lui à part ça, parce qu’alors il risquerait de mettre en péril tes propres projets : harder tout le pouvoir pour toute seul, quitte à ruiner la famille ! »). La critique est dure mais reflète ce que pensent d’autres personnages : Ronica veut les contrôler. Elle se servirait d’eux tant que cela sert ses desseins et ferait tout pout étouffer leurs volontés d’émancipation.


Cela a bien fonctionné avec Keffria, biens moins avec Althéa et Malta. Cela ne fonctionne pas du tout avec Kyle Havre. L’homme étant chalcèdien, il est fortement influencé par sa culture qui veut que l’avis d’une femme compte bien peu. Tant qu’Ephron était vivant, Kyle donnait le change et faisait semblant de considérer Ronica. Mais, le vieil homme est mort et il n’a plus besoin de faire semblant : « vous vous en êtes bien tirée, pour une femme, tout ces années : mais les temps changent et Ephron n’aurait pas dû vous laisser débrouiller toute seule ». Les mots font mal. Kyle insulte presque Ronica d’être incompétente.


dimanche 19 février 2023

Qui est Ephron Vestrit ?

Pour le lecteur, les premiers chapitres des Aventuriers de la Mer laissent un goût amer quant à Ephron Vestrit. On se rend compte que c'est un marin respecté, un capitaine de premier plan (il dirige la vivenef Vivacia) : on est plus dubitatif sur le choix fait (avec sa femme Ronica) de confier la vivenef de la famille à Kyle Havre.

Et puisqu'on suit l'aventure du point de vue de différents narrateurs, on est fortement influencé par ce qu'ils pensent et vivent. Toujours est-il que le fait que Ephron soit un bon marin et capitaine est clair. Ce n'est pas seulement grâce à ce que voit Althéa (« Ephron Vestrit n'aurait jamais laissé traîner de cartes, et n'aurait jamais toléré la présence d'une chemise sale négligemment jetée sur le dossier du fauteuil »). La pensée d'Althéa peut être mise en doute tant sa relation avec son père est forte : il lui passe tous ses caprices et lui laisse une grande latitude dans la conduite de sa vie. Mais, alors qu'Ephron est en train de mourir et que Kyle Havre a pris possession du navire, sa famille décide, conformément aux traditions, de l'emmener sur le pont du navire afin d'éveiller la Vivacia. Alors que certains marins rechignent à la tâche, il suffit à Althéa d'invoquer le souvenir d'Ephron pour qu'ils décident de s'activer : « et, quand le Capitaine Vestrit est à bord, il n'y a qu'un seul commandant. Il m'étonnerait que vous trouviez grand monde sur ce navire pour remettre cette évidence en question ».

Bon marin, Ephron est également un bon mari pour Ronica. Cette dernière parle toujours de lui avec tendresse et des mots valorisants. Ronica est triste de voir l'état de son mari, l'épave qu'il est en train de devenir alors que « quand ils s'étaient mariés, les deux mains de Ronica ne faisaient pas le tour du bras musclé de son jeune époux ; aujourd'hui, ce bras n'était plus qu'un bâton d'os recouvert de peau flasque ». La déchéance n'est pas qu'intellectuelle (il cède à sa femme le choix de savoir qui gouvernera la Vivacia), elle est aussi physique. En réalité, les deux se mêlent et sont d'autant plus durs à vivre pour ses proches qu'Ephron a été un précurseur. Il semble être celui qui a permis aux femmes de reconquérir du pouvoir (« quand Ephron Vestrit avait remis ouvertement la direction de toutes ses priorités à sa jeune épouse, Terrilville s'en était montrée presque scandalisée. Il n'était plus à la mode que les femmes prennent part à l'aspect financier des affaires, et revenir à de telles coutumes rappelait trop l'ancienne existence des pionniers »). Ronica doit donc beaucoup de son autorité et de son statut à son mari. Et elle lui a prouvé sa confiance et sa valeur en gérant les domaines, propriétés. Cependant, à la mort d'Ephron, les choses se précipitent : Kyle Have fait des choix douteux pour la Vivacia, Chalcède menace Terrilville, les intrigues politiques se développent. Face à ça, Ronica est parfois dépassé, se laisse parfois aller. Elle se sent seule d'autant plus que ses filles (Keffria et Althéa) et sa petite-fille (Malta) ne sont pas d'un grand soutien. Elle n'a personne sur qui se reposer. Elle se réfugie alors dans le souvenir de son mari pour tenter de regagner de la force (« elle inspira profondément. Ephron. Ce fut tout. Elle avait simplement prononcé son nom à voix haute. A la fois appel, excuse et adieu »).

Ephron et Ronica semblent avoir un avis différent quant à Althéa. Ronica pense qu'il faut la prendre en main et lui confier des responsabilités alors que Ephron opte pour lui laisser encore un peu de liberté (« elle devra bien assez tôt s'installer, devenir une dame, une épouse et une mère, et il m'étonnerait qu'elle trouve à son goût ce genre d'exercice monotone »). Cela n'a pas rendu service à Althéa. On pourrait presque penser que cela a convaincu Ronica que sa fille n'était pas assez sérieuse pour recevoir en héritage la vivenef de la famille. La déception est alors immense pour Althéa qui pensait avoir un lien spécial avec son père ; Ronica précise que c'est elle qui a décidé de donner la Vivacia à Keffria et qu'Ephron a fini par accepter l'idée (« j'ai persuadé ton père de signer le document. Je l'ai persuadé, Althéa, je ne l'ai pas trompé. Même ton père a fini par se convaincre de la sagesse de ce que nous avions décidé »). On peut penser que Ronica a profité de la faiblesse d'Ephron pour le convaincre et que ce dernier n'était pas en assez bon état pour résister.

Mais, avant sa déchéance mentale et physique, Ephron était un homme de convictions. Il avait des valeurs qu'il défendait auprès de ses proches et auprès de la société de Terrilville. Il avait osé confier les affaires de la famille à une femme, il ose se positionner contre l'esclavage alors que la pratique gangrène Terrilville et que les Marchands usent d'artifices pour la développer. C'est un choix d'autant plus courageux que cela leur permettrait d'accroître leur richesse. Mais, il ne cède pas alors que la pression est forte : « Ephron avait toujours désapprouvé l’esclavage ; Ronica, elle, pensait que la plupart des esclaves ne devaient leur sort qu'à eux-mêmes ». C'est une décision courageuse mais qui explique aussi le déclin de sa famille. Au début de l'intrigue, le déclin des Vestrit est manifeste : ils ont de moins en moins de fonds, de plus en plus de mal à accumuler de la richesse. Cela peut aussi s'expliquer par le côté têtu d'Ephron, un homme campé sur ses positions qui refuse de les remettre en question. On en a la preuve avec sa volonté de ne pas commercer avec les gens du désert des Pluies (« on ne touche pas à la magie sans en être souillé. Nos ancêtres ont jugé que le prix était trop élevé et ils ont quitté le désert des Pluies pour fonder Terrilville »). Cette décision les empêche donc de commercer des produits qui sont fortement demandés et pour lesquels des gens sont prêts à payer beaucoup. C'est aussi sans doute un peu hypocrite pour un homme qui navigue sur un bateau magique...

Ronica offre un autre point de vue : elle explique que la magie nécessite un prix à pater, un prix immense : l'asservissement de la famille, et en particulier des enfants. C'est ce qu'elle tente d'expliquer à Malta : « il y a bien longtemps, Ephron et moi avons décidé de ne pas en conclure de nouveaux, de ne plus nous engager auprès d'eux, parce que nous voulions que nos enfants et nos petits-enfants – oui, même toi – restent libres de leurs décisions. A cause de cela, nous avons vécu plus difficilement que nous y étions obligés ». D'une certaine façon, Ephron a donc sacrifié son présent pour l'avenir de ses enfants. Il ne pouvait pas savoir que ce choix allait être mis en doute par de profonds changements en cours.

Kyle Havre a un avis bien nuancé sur Ephron. Si il respecte l'homme et le capitaine, il remet grandement en doute certaines de ses décisions. Chalcédien d'origine, il est forcément marqué par sa culture natale où les femmes ne valent pas beaucoup. Il ose donc dire à Ronica que « les temps changent, et Ephron n'aurait jamais dû vous laisser vous débrouiller toute seule ». La question de la femme est une pierre d’achoppement importante : selon Kyle, elles ne peuvent pas faire ce que les hommes font et elles doivent être réduites à des rôles subalternes. Ephron valorisait Althéa ; Kyle n'a jamais accepté ça (« pendant des années, j'ai dû supporter de voir Ephron Vestrit traîner sa fille partout derrière lui et la traiter comme un garçon »).

Surtout, il ne comprend pas qu'Ephron refuse de commercer avec le désert des Pluies, il refuse de croire qu'Ephron a pu détruire les cartes légendaires. Ce serait un choix ridicule, pas digne de l'homme qu'il est (« Ephron n'était pas stupide, et seul un imbécile aurait détruit des cartes de cette valeur ! »)

De son côté, Kyle Havre est jugé en comparaison de ce qu'était Ephron ; Brashen affirme que si « Kyle Havre était un capitaine compétent », il n'est pas « Ephron Vestrit ». La décision de confier la vivenef à Vivacia à Kyle revient donc au premier plan, sachant les limites connues de Kyle. Pour certains, elle jette un voile sombre sur Ephron, sur sa capacité à prendre de bonnes résolutions. Un Marchand dit qu' « Ephron Vestrit a laissa son navire entre les mains de cet étranger. Il l'a perdu. C'est un problème qui concerne les Vestrit, pas Terrilville ». Autrement dit, personne ne doit aider les Vestrit et ils doivent s'en prendre au réel responsable quant à la déchéance de leur famille. En confiant le navire à un homme venu d'ailleurs, Ephron a bafoué une tradition et doit en payer le prix.

Enfin, il faut aborder la relation entre Ephron et Brashen. En lui confiant un poste important sur la Vivacia, Ephron a donné à Brashen un but et une nouvelle chance, lui qui avait été disgracié et rejeté par sa famille (les Trell). Brashen en est reconnaissant (« Ephron Vestrit lui avait donné un bon coup de mail, il lui avait offert l'occasion de prouver sa valeur alors que personne d'autre ne voulait rien entendre »). Ephron lui a même donné des responsabilités importantes et un code de conduite (« si le second a la situation en main, le capitaine ne doit pas s'en occuper »). On peut penser qu'Ephron a aidé Brashen comme une forme de compensation, de substitut : Brashen aurait remplacé le fils perdu lors de l'épidémie de Peste sanguine. C'est sans doute aussi pour ça qu'il a traité Althéa de cette façon. Mais, encore une fois, en faisant cela, il a pu se mettre à dos certaines personnes de Terrilville, notamment la famille Trell. Cerwin Trell justifie cette position auprès de Ronica : « Père a été mécontent qu'Ephron prenne Brashen sous son aile après que notre famille l'a déshérité (…) Père a cru que vous vouliez nous en remontrer, nous prouver que vous pouviez remettre dans le droit chemin le fils qu'il avait chassé ».

lundi 5 septembre 2022

Davad Restart : ambition, rejet et chute

Des pirates, des Marchands, des esclaves...des hommes et des femmes cherchent à prendre en main leur destin et renverser le cours des choses. Certains n'y arrivent pas, certains stagnent, quelques uns chutent. Les motivations sont diverses ; Davad Restart, lui, a clairement les siennes : il veut retrouver son prestige, sa place dans le rang des familles des Marchands et pour cela il est prêt à tout. Quand commence la saga, on sent tout de suite que c'est une période de changement pour la ville de Terrilville. Ville qui ne repose que sur le commerce, la ville est prise en étau avec les guerres et les pirates qui se développent de plus en plus. Il faut trouver de nouvelles sources de revenus, de nouveaux produits à échanger. Les animaux, les produits tirés des légendaires terres des Anciens, très rares, et autres choses ne suffisent plus. Dès lors, une sorte de commerce émerge : celui des hommes. Autrement dit, certains Marchands sont prêts à se lancer dans la traite des êtres humains pour quelques profits (« quelques unes des anciennes familles s'étaient mises elles-mêmes à contourner la loi sur l'esclavage – des Marchands comme Davad Restart »). Il serait injuste de dire que Davad se lance dans l'esclavage juste pour le plaisir d’avilir les personnes : pour lui, c'est une façon d'accumuler des richesses. Et surtout, c'est un pari sur l'avenir, il sent que les choses changent et il est prêt à tout pour se faire une bonne place, quitte à se lancer dans un commerce immoral. Il va même plus loin lorsqu'il se justifie devant Ronica Vestrit : les Marchands n'ont pas le choix ; le monde a changé et il les laissera sur place si ils n'évoluent pas. Il affirme ainsi que « les jours des Premiers Marchands touchent à leur fin ; les guerres et les pirates nous ont fait trop de mal. Et, maintenant que ces guerres sont pour la plupart achevées, ces Marchands arrivent et se mettent à grouiller sur nous comme des puces sur un lapin à l'agonie. Ils vont nous saigner à blanc ». Autrement dit, Davad est lancée dans une lutte à mort et il ne sera pas étonnant de le voir faire des choix désespérés. Il a également conscience que des nouveaux acteurs (les Nouveaux Marchands) émergent.

Lors d'une assemblée de Marchands, alors que les rumeurs grouillent sur son compte, Davad a le courage d'affirmer clairement sa position. C'est une attitude risquée dans cette société assez conservatrice (ils tiennent à leurs traditions, à leur Charte, etc). Il se met clairement en porte-à-faux : « nous devons travailler main dans la main avec les les Nouveaux Marchands, leur donner, non pas tout mais assez pour les satisfaire, les intégrer à notre communauté ». Davad ne fait rien pour avoir une bonne réputation auprès des Premiers Marchands, son propre groupe social. Il est tellement focalisé sur sa propre réussite qu'il brise tous les codes et tous les tabous. Il est même à prendre une vivenef comme le rapporte Ambre à Parangon : « il circule depuis des mois chez les Nouveaux Marchands une rumeur selon laquelle tu serais à vendre, et Davad joue les intermédiaires dans l'affaire ». Davad Restart est prêt à tout, même à profiter de la gentillesse et des bonnes manières des derniers qui lui tendent la main : la famille Vestrit. Il essaie d'apitoyer Ronica pour qu'elle lui ouvre son réseau. En effet, la famille Vestrit a des liens forts avec les familles des Marchands du Désert des Pluies, notamment les Khuprus. Davad voit là une opportunité à saisir. Il supplie, il met en place une stratégie pathétique. Il implore qu' « étant donné qu'Ephron est mort et que le père d'Althéa est en mer, je pensais que vous pourriez me présenter comme un vieil ami qui tient lieu de... enfin qui serait une sorte de protecteur en l'absence des hommes de la famille ». Ce sont des propos presque insultants de la part de cet homme puisque, proche des Vestrit, il devrait savoir de quoi les femmes sont capables. Tout le monde a conscience que Davad joue un jeu trouble, que son nom ne vaut plus grand-chose. Il est presque un paria, rejeté par les autres Marchands. Jani Khuprus résume la situation : « je m'étonne que vous tolériez sa présence. L'autre jour, j'ai entendu qu'on le surnommait le Marchand Félon. Il a beau nier, tout le monde sait qu'il a été l'intermédiaire des Nouveaux Marchands dans nombre de leurs affaires sordides ».

Davad Restart est un homme marqué, traumatisé par son passé. Comme tant d'autres hommes et femmes de Terrilville, il a vu sa femme être brisée par la dureté de la vie dans ces régions. Quand Ronica dit que « si j'ai bonne mémoire, votre Drill a été enceinte trois fois, et pourtant vous n'avez eu que deux enfants », la remarque peut paraître dure. Elle l'est sans aucun doute mais elle montre aussi une empathie, une douleur partagée avec lui. Pire, plus tard, la Pesta sanguine frappera et ravagera les familles. Davad perdra tout : sa femme et ses enfants. Là encore, les morts seront partagés dans les familles, la douleur sera l'apanage de tous. Si on en croit Keffria (« j'ai entendu Davad Restart maudire les Marchands du Désert des Pluies, en disant qu'ils avaient réveillé la maladie en creusant dans leurs villes »), on peut comprendre que Davad est un homme acculé, qui n'a plus rien à perdre et presque en quête d'une revanche.

Davad passe beaucoup de temps avec les Vestrit, ce sont presque les seuls Premiers Marchands qui tolèrent sa présence. Ils savent que c'est un homme qui a souffert, un homme souvent maladroit dans ses propos et sa manière d'être. Ronica est choquée d'apprendre que Davad a acheté des esclaves mais elle n'arrive pas à lui en vouloir, à le condamner pleinement. Elle lui trouve des excuses (à propos de Rache, une servante, Ronica dit qu' « elle m'a raconté son voyage jusque chez nous. Son enfant n'y a pas survécu. Pourtant, je ne pense pas que Davad Restart soit un monstre de cruauté, du moins de propos délibéré »). Si elle ferme plus ou moins les yeux sur l'esclavage (elle en fera de même avec Kyle Havre), Ronica est bien plus attachée au respect de l'histoire des Marchands. Elle est scandalisée lors que Davad propose d'aller voir le Gouverneur (le dirigeant légitime de Terrilville et d'autres villes à ce stade du récit) pour négocier la Charte. Selon Ronica, Davad est à deux doigts de bafouer tout ce qu'il est et ce qu'il fait le prive presque de toute dignité. En tout cas, ses mots sont durs et clairs : « on ne rachète pas une promesse ! Parfois, je crois que Davad n'ait oublié son propre statut. Il passe beaucoup trop de temps en compagnie des Nouveaux Marchands et prend trop souvent leur défense ».

Si Ronica est mesurée, Malta et Althéa Vestrit le sont beaucoup moins. Les deux femmes ont un caractère emporté et voir ce que fait Davad ne va pas les changer.

Malta n'a que du mépris pour Davad (« elle connaissait Davad Restart depuis des années, et savait qu'il s’aplatissait facilement quand sa grand-mère s'adressait à lui d'un ton cassant »). Rien ne va s'arranger quand Davad va bouleverser, bien maladroitement, sa volonté de s'intégrer dans la société de Terrilville. Davad se comporte comme un oncle protecteur, il parle à Malta comme une gamine, une petite chose apeurée.

Althéa partage le même constat de dégoût envers Davad. Pour la jeune femme, il est un traître, un homme méprisable prêt à tout. Dans son classement, Davad est bien bas, « il était même pire qu'eux puisque qu'il les soutenait au détriment de sa propre classe. Faisant fi du jugement des autres Marchands, il parlait en faveur des nouveaux venus aux réunions (…) elle était bien forcée de constater que non seulement il employait des esclaves sur ses propriétés mais qu'il en faisait trafic ». Mais, encore une fois, c'est le fait de renier les traditions et les coutumes qui va dégoûter pour de bon Althéa. Quand elle apprend que Davad est bel et bien impliquée dans le rachat de Parangon, elle n'en peut plus. Son comportement est inacceptable, d'autant plus que la jeune femme sait ce que cela fait d'être privé d'une vivenef. Elle est trahie, elle a mal, surtout que Davad était un proche, presque un oncle : « Althéa avait quitté la pièce, écœurée (…) il avait trahi son peuple. Sous le dégoût, la blessure était cuisante (…) Davad qui l'avait vue grandir, qui lui avait fait porter des fleurs le jour de son seizième anniversaire. Davad le traître ». Voilà le qualificatif qu'on garde de Davad. Un traître. Un homme prêt à tout pour se remettre en course, quitte à pratiquer les pires choses.

Car, Davad pue l'ambition. Il est prêt à marchander la vie d'une jeune fille (Malta) pour regagner sa place. Quand le gouverneur s'annonce à Terrilville, il est prêt à vendre Malta aux désirs charnels et amoureux du Gouverneur. Elle n'est qu'un objet dans sa quête de rédemption. Davad est aveuglé par ses rêves de revanche et de grandeur, il a perdu toute lucidité d'esprit. Ce qu'on lit dans le carrosse qui le mène au bal de bienvenue est clair : « le voilà lui, qui se rendait au bal d'été comme tous les ans depuis si longtemps, mais cette fois il n'était pas seul (…) en face de lui dans la voiture était assis le Gouverneur de Jamaillia (…) il leur présenterait toute la société de Terrilville. Oui. Il allait leur en montrer à tous. Comme il aurait aimé que son épouse bien aimée assistât à son triomphe ». La dernière phrase est importante : encore une fois, Davad est hanté par son passé . C'est un homme que la mort de sa femme a brisé. Malta n'est alors qu’un pion. Elle est là, avec sa beauté et son charme provincial, pour séduire le Gouverneur (« Davad avait l'intention de présenter au Gouverneur sa future épouse. Il était réellement persuadé que le jeune homme s'éprendrait de Malta »). Malheureusement, pris dans ses manigances, Davad n'a pas senti le vent tourner. A Terrilville, la révolte éclate et Davad se fait assassiner.

dimanche 21 août 2022

Kyle et les femmes Vestrit

Kyle Havre n'a pas épousé seulement Keffria Vestrit que par amour, il y a vu son intérêt. Rien de bien étonnant dans cette partie du monde où les mariages font l'objet de longues discussions, tractations commerciales. Bien lui en a pris car, à la mort du patriarche Ephron Vestrit, il a pu hériter de la vivenef Vivacia et il peut dorénavant décider de l'orientation qu'il souhaite donner à la famille. Mais, rien n'est simple car il doit faire face aux doutes de sa femme Keffria, à l'opposition d'Althéa et à la forte tête de Ronica (l'épouse d'Ephron).

La principale opposante est Althéa, il faut dire que les deux ont les mêmes vues sur le poste de capitaine. Et, ils estiment que l'autre n'a pas les compétences nécessaires. Ce n'est pas une lutte à armes égales car Keffria est l'héritière légale et qu'elle décide de confier le commandement à son mari. Althéa n'a pas d'autre choix que se rebeller. Cela lui donne une attitude, selon Kyle, aigrie et d'enfant gâtée. Kyle pense qu'il faut la remettre dans le droit chemin car elle jette la honte sur la famille et qu'elle dessert la bonne réputation et donc l'avenir financier de l'affaire. Il convient également de préciser que Kyle est d'origine chalcédienne et que dans ce pays l'habitue est que les femmes obéissent aux hommes. Il n'est pas normal qu'Althéa lui tienne tête. Il s'emploie, pas nécessairement à la rabaisser, et à la remettre à sa place (« et puis j'ai compris ; c'était ce qu'elle espérait depuis toujours : quelqu'un qui pose les limites, qui la prenne en main et l'oblige à se conduire comme il faut »). On sent bien qu'en exerçant sa domination il tire une certaine satisfaction. Kyle est également convaincu qu'il est le seul à pouvoir mettre Althéa sur le droit chemin : « c'est une tête de mule qui s'intéresse si peu au sort des autres qu'elle en est inutile – non, pis, qu'elle est sur le point de ruiner le nom et la réputation de la famille. Je vous le dis carrément, j'ignore si vous êtes capable, l'une ou l'autre, de lui fixer les limites dont elle a besoin ». Clairement, Kyle pense que lui va réussir alors que les autres non. Il se considère comme l'homme providentiel de cette famille, l'homme qui va les sortir de la torpeur dans laquelle les membres se sont enfermés.

D'ailleurs, la façon dont il se comporte avec Ronica, pourtant la femme d'Ephron et son aînée, est révélatrice. Quand il lui parle, il lui arrive d'adopter un ton condescendant, presque comme si un adulte parlait à un enfant. Il lui fait remarquer que « je n'y parviendrai pas les mains liées, vous devez vous en rendre compte. Vous vous en êtes bien tirée, pour une femme, toutes ces années ; mais les temps changent, et Ephron n'aurait pas dû vous laisser vous débrouiller toute seule ». Derrière cette remarque se cache également la question du leadership tant Ronica et Kyle ont deux forts caractères. Les deux écrasent littéralement Keffria, la réduisent au rôle de figurante. Ils ont une vision différente des choses : Ronica désire maintenir l'équilibre et l'unité de la famille alors que Kyle pense avant tout à réussir pour assurer l'avenir de ses enfants quitte à sacrifier le sort de quelques uns. Pour être plus précis, Kyle pense qu'il a un avantage : il est un homme. Ses propos sont clairs : « Ephron ne vous a pas donné de garçon pour vous protéger, Ronica, d'homme pour prendre en charge la gérance des propriétés. Je me présente donc, comme un beau-fils digne de ce nom, pour accomplir ce qui doit l'être ». Les paroles sont dures et insultantes pour Ronica qui a dû gérer les choses alors que son mari agonisait, que la mort frappait sa famille (elle a perdu des enfants avec la Peste sanguine).

Kyle se sent investi d'une mission. Ce n'est pas seulement son devoir de redresser l'affaire de la famille Vestrit, c'est sa responsabilité d'offrir une meilleure vie aux femmes. Il l'explique à Hiémain (« Mais regarde ta mère et grand-mère ! Te paraissent-elles heureuses, satisfaites de leur sort ? Écrasées par le fardeau de décisions et de devoirs qui les plongent dans la dure réalité de la vie (…) Je refuse de voir ta mère vieillir comme ta grand-mère Vestrit, ployée sous le poids des responsabilités »). Cache-t-il son ambition derrière des motifs altruistes ? Sans doute, car la suite des événements montrera un Kyle inflexible, égoïste, ne pensant qu'à lui et à l'image qu'il renvoie.

Mais, c'est avec sa femme qu'il sera le plus dur. Il ne se contente pas de vouloir la dominer, il la rabaisse, il la fait passer pour une moins que rien. En la comparant à Malta (« aucune mère n'a envie de se faire éclipser par sa fille ; une adolescente est pour une femme mûre un constant rappel qu'elle n'est plus dans sa prime jeunesse »), il lui fait comprendre qu'elle n'est plus sa priorité. Il le rappelle d'ailleurs souvent : il est là pour assurer le futur de Selden et Malta. En outre, ses actes montrent autre chose : il est là pour lui. Même Keffria est là pour satisfaire ses besoins et ses envies sexuelles : « je n'ai pas oublié ce que tu étais avant notre mariage, ni le fait que ta mère te retenait dans ses jupes, exactement comme tu cherches à restreindre Malta ». Il fanfaronne : il a façonné Keffria, il a fait d'elle la femme à sa disposition, celle dont il avait besoin et pas celle que Keffria aurait pu ou voulu être.

dimanche 10 juillet 2022

Althéa et la pression sociale et familiale

Si une femme peut être Marchande de sa famille,  avoir une activité commerciale,  personne n'attend réellement d'elle qu'elle soit la capitaine d'un bateau, et encore moins d'une vivenef. C’est pourtant le rêve d’Althéa. On attend d’une femme qu'elle suive les codes de la société  : présentation,  bal, puis qu'elle se marie et essaie tant bien que mal de faire des enfants tout en restant élégante et en gérant sa maison. Ce n'est pas nécessairement une prison dorée comme on peut le voir avec  Ronica qui arrive à trouver sa place aux côtés de son mari Ephron et être influente. Mais, cela ne convient pas à  Althéa : être un bon mari et diriger la Vivacia, la vivenef de la famille.

Mais, dès le début des romans, tout commence mal pour Althéa. Alors qu’elle est présentée comme ayant des aspirations à reprendre la vivenef de la famille, ses propres parents préfèrent la léguer à Keffria (sa sœur) qui n’a jamais navigué à bord et donc à son mari Kyle Havre. Pour Althéa, c’est une première remise en cause de ses aptitudes, de ses talents. Elle avait toujours pensé que son père la jugeait apte, elle se trompe. La suite des événements ne va cesser de la dévaloriser, de remettre en cause tout ce qu’elle a cru. Kyle Havre, un homme qu’elle méprise, a donc repris la Vivacia et il rit de sa volonté de mener un équipage. Il la considère comme une gamine, une fille gâtée qui a toujours visé trop haut : « vous vous faites des illusions sur vos compétences, vous vous prenez pour un marin, mais c’est faux ! Votre père vous emmenait avec lui pour éviter d’avoir des ennuis à terre, voilà ce que je comprends. Vous n’êtes même pas bon marin ! » Kyle ne la critique pas seulement en tant que marin mais en tant que femme de la société de Terrilville. Il la considère presque comme trop sauvage pour bien s’y intégrer. Révoltée et furieuse, Althéa coupe les ponts avec sa famille et jure de reconquérir la Vivacia. Pour cela, il lui faut une étiquette, c’est-à-dire une preuve administrative qu’un capitaine de bateau la considère comme un bon marin. Elle se rend compte que loin du confort de la Vivacia et des belles routes maritimes, la vie est bien plus compliquée. Elle n’a plus les ressources de sa famille, elle n’a plus le soutien de son père : elle ne peut compter que sur elle-même. Althéa se fait alors embaucher sur un navire qui chasse les baleines et se rend compte que le métier de marin a différentes réalités (« c’était le pire aspect de son existence : n’être qu’un marin passable. Elle avait beau s’endurcir, elle n’était pas aussi forte que les gaillards du navire. Elle s’était fait passer pour un garçon de quatorze ans pour obtenir son poste à bord du Moissonneur »). Cet extrait montre bien qu’Althéa n’est pas naïve, elle sait que les hommes et les femmes n’ont pas la même force physique et qu’elle ne peut se présenter en tant que femme à bord d’un navire de ce genre sans finir violée. Elle devient donc un homme, plus précisément un adolescent : cela doit permettre de camoufler sa faiblesse physique. Ce qu’elle ne peut anticiper est la réaction du commandant du Moissonneur : lorsqu’elle va lui demander son étiquette, il est outré d’apprendre qu’une femme a servi à son bord sans qu’il s’en rende compte. Si cela se sait, il va passer pour un idiot. C’est sa réputation qui est en jeu : « si tu t’imagines que je vais te donner une étiquette avec le poinçon de mon bateau dessus, tu te fais des illusions ! Tu crois que j’ai envie de devenir la risée de tous les navires-abattoirs ? Qu’on sache que j’ai embarqué une femme pendant toute une saison sans même m’en rendre compte ? »

A bord du Moissonneur, Althéa rencontre Brashen, un ancien marin de la Vivacia. Lui aussi est à la recherche d’autre chose, d’un but dans sa vie et d’une légitimité. Les deux se connaissant bien, ils sont francs l’un envers l’autre. Il dit clairement à Althéa que être une femme ne peut que la desservir ; elle deviendrait une proie sexuelle (« si ces animaux dressés sur les pattes de derrière que vous côtoyez toute la journée soupçonnaient le moins du monde que vous êtes une femme, ils vous sauteraient tous dessus jusqu’au dernier »). Loin de tout, les deux jeunes gens se rapprochent. Althéa ose lui raconter sa première fois (« il n’a pas été brutal mais il m’a tout fait. Tout. Et moi, comme j’ignorais à quoi m’attendre, je ne crois pas avoir été déçue »). Brashen est choqué d’entendre ça, il est convaincu qu’althéa a été abusée, que Devon a profité d’elle. Althéa concède que cela a été bizarre mais qu’elle y a trouvé son compte. Althéa et Brashen deviennent ensuite intimes, ils couchent ensemble. On comprend qu’Althéa a eu d’autres partenaires et qu’elle a cherché à avoir du plaisir. C’est important à noter car les seules autres références sont Keffria qui est décrite comme une femme coincée par son mari et qu’il fallu éduquer sexuellement puis Etta, la prostituée qui couchait donc pour le travail. Althéa cherche à profiter du sexe pour ce qu’il est, sans chercher à s’engager : « en dehors de la première fois, elle avait toujours eu le bon sens de maintenir ce genre d’affaires à un niveau impersonnel ; or voici que (…) elle y cédait avec un homme qu’elle connaissait depuis des années ». Si Althéa ne se voit pas lier une liaison avec Brashen, c’est parce qu’elle est toute concentrée sur un but : conquérir la Vivacia. Elle est donc prise entre son but et son désir, elle a peur d’envoyer de mauvais signes à Brashen (« mais si elle allait le retrouver ce soir, et que cela se reproduise, il risquait d’y attacher une importance qui n’existerait que dans son imagination »).

Très vite, Althéa se trouve face à un dilemme. Elle effectue son voyage de retour vers Terrilville à bord de la vivenef Ophélie. Elle fréquente le séduisant Grag Tenira qui a des sentiments pour elle mais qui en plus peut lui permettre de vivre à bord d’une vivenef. Ophélie, le bateau magique, a la capacité de savoir tout ce qui se passe à son bord, elle perçoit plus ou moins les sentiments et les doutes d’Althéa. A sa façon, elle s’interroge : pourquoi Althéa ne suit pas les convenances de Terrilville en signant un mariage plus ou moins arrangé qui convienne aux deux parties ? Ophélie est perplexe : «  je n’arrive pas à comprendre pourquoi tu les éprouves pas ces sentiments, voilà tout. Es-tu sûre que tu ne te racontes pas d’histoires ? Regarde un peu mon Grag. Il est beau, charmant, plein d’esprit, gentil et c’est un monsieur. Sans parler de son origine Marchande et de la jolie fortune dont il doit hériter ». Althéa s’explique à Grag. Elle a toujours son objectif en tête, retrouver la Vivacia, et rien ne l’en détournera. Elle n’a rien contre prendre du bon temps (chose que Grag est trop honorable pour faire) mais ne veut et ne peut pas s’engager si elle doit abandonner la Vivacia (« pour vous épouser, je devrais non seulement renoncer à mon navire mais aussi accepter de le voir aux mains d’un homme que je méprise »).

Althéa dit la même chose à Ambre, une femme venue d’on ne sait où et qui est devenue son amie. Elle est claire : « si je décide d’aimer Grag, de l’épouser, cela me coûterai tout ce que j’ai toujours voulu faire de ma vie. Je devrais tout abandonner par amour pour lui ». Pour consoler Grag, Althéa semble prête à coucher avec lui. Ambre pense que cela lui fera plus de mal qu’autre chose (« n’essaie pas de te convaincre, je t’en prie, que tu peux coucher avec Grag Tenira puis t’en aller sans dommages pour l’un comme pour l’autre »).

De retour à Terrilville, Althéa retrouve une ville changée. La crise économique a durement frappé, les Chalcédiens bloquent les routes menant à la ville. Et, pour ne rien arranger, même ceux qui la considèrent et la respectent (les Tenira) lui rappellent qu’il ne faut pas bousculer les coutumes. Son entreprise de reprendre la Vivacia pourrait causer trop de troubles comme le lui dit le capitaine Tenira : « les affaires de la famille Vestrit doivent se régler sous le toit des Vestrit (…) Tu es partie de Terrilville depuis longtemps et la situation devient tumultueuse là-bas ; ce n’est pas le moment de dresser les Marchands les uns contre les autres ». Autrement dit, Althéa ne peut compter sur aucun soutien de la part des Marchands. Quant à sa famille, elle sait déjà à quoi s’en tenir puisqu’elle a dû fuir quand Kyle Havre est devenu le capitaine de la Vivacia. Lorsque Althéa regagne le domicile familial, elle est traitée avec dédain par les domestiques qui voient en elle un garçon de courses. Si elle conserve cette tenue de garçon, c’est pour ne pas attirer les regards. C’est un accoutrement pratique qui déplaît à Ronica, sa mère (« il faut que tu gagnes ta chambre discrètement pour t’habiller correctement. Tu es maigre comme un clou »). Dès lors, les vannes de la reproche et de la jalousie sont ouvertes, ce sont les propres membres de sa famille qui critiquent Althéa. Keffria critique le comportement, la façon d’être de sa sœur (elle avait déjà eu des mots durs lorsque Althéa lui avait raconté sa première fois) : « tu ne trouves pas bizarre qu’une jeune fille de bonne famille sorte toute seule la nuit, et la première nuit de son retour, de surcroît alors qu’elle a disparu pendant presque un an ? » On sent bien là toute une frustration de la part de Keffria. A sa décharge, Keffria tente de maintenir la famille Vestrit à flot, elle voit bien que la situation est désespérée. Elle en joue sans doute pour blâmer sa sœur (« comment peux-tu nous faire ça ? Comment peux-tu te faire ça à toi-même ? N’as tu donc aucune fierté, aucun égard pour notre nom ? »)

Des femmes Vestrit, c’est Malta qui a les mots les plus blessants et les provocateurs. On savait déjà que la jeune femme avait la langue agile, elle le confirme : « tu es partie pendant presque un an, et tu es revenue habillée en homme. Tu as largement passé l’âge de te marier, mais tu ne montres aucun intérêt pour les hommes. En revanche, tu te pavanes en ville comme si tu en étais un toi-même. Les gens sont en droit de se demander si tu n’es pas bizarre ». Malta est, à ce stade du récit, une jeune femme qui a l’esprit embrumé par les rêves et les fantasmes de la cité de Terrilville. Pour elle, une fille de Marchand doit avant tout être présentable et chercher un époux. Or, rien en Althéa ne montre que c’est ce qu’elle veut faire. Pire, elle ne fait aucun effort vestimentaire ou sur son apparence, elle ne fait rien pour être une belle femme. Malta pointe également les fréquentations de sa tante : Jek et Ambre. Elle est suspicieuse : « on dit que tu vas la voir pour la même raison. Pour coucher avec elle ». Malta n’a que mépris et dégoût pour sa tante. Elle remarque qu’elle est une « femme sans mari, sans enfant, une branche morte de l’arbre familial. Elle ne s’intéressait à la fortune des siens que pour les richesses qu’elle pouvait en retirer ».

Après bon nombre de péripéties, les Vestrit récupèrent la Vivacia. La situation finit par se calmer à Terrilville et un nouvel ordre social se met en place. Les Marchands doivent s’adapter pour survivre. Mais, certaines choses perdurent, notamment le regard négatif sur les relations hors mariage des Marchands. Althéa qui fréquente Brashen en est victime. Dans le tome « Les secrets de Castelcerf », Jek rend visite à Ambre (le Fou) et lui fait un point sur la situation de la ville commerciale. Althéa n’a pas changé, elle est toujours aussi indépendante et fidèle à ce qu’elle est. Mais aussi téméraire soit-elle, elle est bien peu de choses face à la langue acérée de Malta ; Althéa n’a pas d’autre choix que d’officialiser sa relation avec Brashen et l’épouser (« à mon avis, ils souhaitaient davantage faire un geste d’apaisement envers Malta, qui paraissait humiliée de l’attitude désinvolte de sa tante face à sa liaison avec Brashen, qu’Althéa ne désirait ce mariage »). On se rend compte que rien ne peut empêcher Althéa de naviguer à bord d’un bateau, pas même d’être enceinte. Brashen dit que « comment voulez-vous que je fasse, alors que je vois son ventre frotter sur les cordages quand elle essaye de courir dans le gréement ? » Au-delà de la question de sa grossesse, Althéa a enfin gagné sa légitimité en tant que marin et elle semble vouloir le montrer à tous. Certaines se sentent diminuées (sans pour autant en vouloir à Althéa), c’est par exemple le cas d’Alise dans les « Cités des Anciens ». Alise est une autre fille des Marchands qui a bousculé l’ordre social en se lançant à l’exploration et l’étude des dragons. Elle vit durement sur le bateau, elle fait face à de nombreux défis ; et pourtant, elle est impressionnée lorsqu’elle voit Althéa (« elle l’avait vue aller et venir d’un pas assuré sur le pont, pieds nus, vêtue d’un pantalon ample comme un homme »). On note que Althéa privilégie toujours une tenue pratique. Alise note que Althéa est à l’aise comme marin ou comme fille de Marchand : elle sait passer d’un monde à l’autre, elle a donc progressé à ce niveau (« Alise l’observa avec surprise qui passait de l’attitude masculine qu’elle avait sur le pont aux gestes délicats de la maîtresse de maison »).

Enfin, Fitz rencontre Althéa. Son avis sur la femme est claire et transpire le respect. Il sent que c’est une personne de confiance, dangereuse à sa façon capable. Lorsqu’il la rencontre, il se rend compte qu’« elle avait la poigne d’un homme, et je sentis qu’elle prenait ma mesure autant que je la jaugeais moi-même ». Fitz pensera plus tard que « Althéa n’était pas une poupée de salon élevée dans la dentelle » et c’est sans doute la description la plus sincère qu’on puisse faire de cette femme.


dimanche 19 septembre 2021

Keffria, une femme rabaissée ?

Les romans des Aventuriers de la Mer ont leur lot de personnages qui décident de prendre leur destin en main : Kennit, Althéa, Malta. D’autres subissent les événements mais luttent quand même pour ne pas se faire emporter par la vague : Ronica. Et puis, d’autres encore, apparaissent presque résignés : Parangon la vivenef maudite et Keffria en sont de bons exemples. Keffria est entourée de gens charismatiques, énergiques et volontaires : Ronica gère fermement sa famille, Althéa contrarie son destin de seconde fille en voguant sur la Vivacia, Malta commence à s’épanouir en tant que femme. Quelle place peut elle alors avoir ?

Quand démarre l’histoire, son père Ephron est en train de mourir. Ce décès annoncé va créer de grands changements dans la famille et va bousculer toutes les cartes. Contre toute attente, Ronica force la main d’Ephron et le pousse à choisir Keffria comme principale héritière, au détriment d’Althéa. Sans doute la considère-t-elle comme plus malléable et plus encline à respecter les conditions de l’héritage. Même dans cette situation, là où on pourrait croire que des liens familiaux suffiraient pour que Ronica prenne soin de sa sœur, on lui impose des conditions (« Keffria était au courant de son héritage (…) le document établi clairement qu’elle doit continuer à pourvoir aux besoins de sa sœur jusqu’à son mariage (…) Keffria est donc tenue, non seulement par le sang, mais aussi par écrit de bien te traiter »). Si Keffria a choisi son mari (Kyle, un chalcédien !), cela n’empêche pas sa mère d’avoir des regrets, vains puisque trop tard. Mais, elle les exprime quand même et ça pèse sur le moral de sa fille. Même si la mère aime sa fille, cela ne fait que renforcer l’idée de la vision utilitariste des enfants et du poids des traditions (« tu aurais peut-être dû épouser le fils d’une famille de Marchands ; nous n’en serions peut-être pas là si tu t’étais mariée avec quelqu’un davantage habitué à nos coutumes »). Ronica accuse clairement Keffria d’être responsable des maux de la famille Vestrit. Keffria a un avis différent. Selon elle, tout a commencé à décliner des années auparavant. Elle pointe du doigt « la Peste Sanguine » qui « avait mis fin ces jours heureux ». Elle insiste en pensant qu’elle « avait l’impression que toute joie, tout enjouement, tout bonheur simple avait péri dans la maison en même temps que ses frères ».

Keffria a épousé Kyle parce qu’il lui plaisait. Ensemble, ils ont eu trois enfants : Malta, Hiémain et Selden. Kyle, commerçant sur les navires, a laissé l’éducation des enfants aux mains de Keffria. Keffria héritant des affaires Vestrit, c’est Kyle qui dirigera la Vivacia, la vivenef. Or, il faut obligatoirement un Vestrit à bord. Ce ne peut être Malta (c’est une fille) ou Selden (il est trop jeune). Le rôle est donc dévolu à Hiémain. Kyle doute des capacités de son fils, il passe son temps à l’humilier, à mettre en avant son manque de virilité. Il reproche même à Keffria d’avoir suivi les traditions de Terrilville en le confiant à la prêtrise de Sâ (« tu as pourri ce gosse en l’envoyant chez les prêtres »).

Kyle va bien plus loin. Il attaque sa femme sur son physique, sur son apparence. Il a bien vu à quel point Keffria a du mal à gérer l’impétueuse Malta et il met ça sur le compte de la jalousie. Il pense que Keffria ne supporte pas de voir une Malta pleine de vigueur et de rêves, une Malta qui lui tient tête (« tu es furieuse par que ta fille est passée par-dessus toi ! ») Il en profite pour lui faire des reproches sur leurs premières années de mariage, son manque d’ardeur pour le sexe, sa passivité (« je n’ai pas oublié ce que tu étais avant notre mariage, ni le fait que ta mère te retenait dans ses jupes (…) Rappelle-toi tout le temps qu’il m’a fallu pour t’éveiller à ta sensualité de femme (…) je ne tiens pas à voir Malta, une fois adulte, aussi timide et complexée que toi »).

Les liens ne sont pas meilleurs avec sa sœur Althéa. Elles semblent avoir une nature différente puisque Althéa adore les bateaux et la mer alors que Keffria est bien plus casanière. On peut aussi penser que l’incident entre Devon et Althéa (un jeune marin a profité de la naïveté d’Althéa pour coucher avec elle) les a séparées. Althéa s’est confiée à sa sœur et n’a récolté aucun soutien, que des reproches : « elle s’est montrée terrifiée. Elle s’est mise à pleurer, et elle m’a déclaré que je n’avais plus d’avenir, que j’étais une prostituée, une traînée, que j’avais jeté l’opprobre sur la famille. Puis elle a refusé de me parler ».

Sa fille, Malta, ne supporte plus l’ambiance lourde et oppressante depuis la mort d’Ephron Vestrit. Elle rêve de belles robes, d’être courtisée. Et pour cela, quoi de mieux que le bal des Moissons ? Malheureusement pour Malta, Keffria refuse qu’elle y aille. La jeune femme finira par y aller discrètement mais sera surprise par un ami de la famille qui la ramènera chez elle. S’ensuit une violente dispute où Malta balance à sa mère ses quatre vérités. Les mots sont durs, crus, violents. Elle lui hurle que « tu veux que je devienne une rombière mal fagotée comme maman et toi ! » Keffria prend alors conscience que sa fille est gâtée et pleine de caprices, qu’elle doit se pencher sérieusement sur son éducation et pas la déléguer à des servantes (« c’est moi qui m’occuperai de Malta désormais (…) Tu doutes peut-être que j’y parvienne ; moi-même, j’en doute. Mais je vais essayer ; voilà ce que je sais »). Keffria va donc s’atteler à cette tâche immense en sachant que sa propre mère est sceptique quant à ses chances de réussite. Keffria apparaît comme une femme fragile ; des années d’étroite surveillance de la part de ses parents l’ont convaincue qu’elle n’était pas capable de grand-chose. Malgré tout, on note très vite de petits changements, comme cette pointe d’humour qui fait peur à Malta (« un jeune homme qui roule sur l’or, voilà ce qui ne ferait pas de mal à notre famille en ce moment »). En laissant croire à sa fille qu’elle pourrait la marier pour le bien de tous, elle la remet à sa place. Cela rappelle aussi au lecteur que Keffria est dorénavant la Marchande de la Famille dans un contexte compliqué : les Pirates, moins de commerce suite à la guerre des Six-Duchés contre les Outriliens, la menace de Chalcède.

Keffria a bien conscience de ne pas avoir l’impétuosité de Malta ou l’audace d’Althéa. Elle a été la bonne fille, le gentille fille bien sage : « je ne crois pas vous avoir jamais fait passer une nuit blanche, à papa et toi. J’étais une enfant modèle, je ne me rebellais jamais contre vos décisions, j’obéissais à toutes les règles et je devais récolter plus tard les fruits de ma vertu. Du moins je le pensais ». On sent là pointer des regrets. En veut-elle à ses parents ou à l’époque troublée ? Elle fait des premiers reproches à sa mère qui ne lui a jamais réellement montré comment faire, qui a passé son temps à faire à sa place (« te rends-tu compte à quel point j’ai toujours eu l’impression d’être stupide et bonne à rien ? »)

C’est sans doute pour ça que les moments où elle redresse la tête sont suivis de moment d’abattement. Par exemple, après une maladresse de Malta, la famille Trell vient demander des comptes. Là, Keffria se dresse pour protéger sa fille et l’honneur familial (« on n’offense pas non plus les Vestrit (…) son inflexion était si semblable à celle qu’aurait pu avoir son père que Ronica en resta pétrifiée »). Mais, cela ne dure pas et Keffria tombe dans l’apitoiement. Elle retrouve sa position de femme soumise et obéissante (« un jour, tu vas mourir et je cesserai de me trouver prise entre le marteau et l’enclume ; peut-être laisserai-je alors toutes les responsabilités à Kyle pour ne m’occuper que de mes jardins »). La situation de Keffria est clairement fragile. La volonté de femmes comme Ronica et Malta lui renvoie sa passivité, sa langueur en plein visage.


mardi 30 mars 2021

L'histoire de Malta (partie 1)

Les Aventuriers de la Mer nous parlent de pirates, de dragons, de libération d’esclaves. Les romans font aussi la part belle aux personnages et à leurs évolutions : c’est un Hiémain enlevé de son monastère pour servir sur une vivenef et qui devient un ami de la Reine des Pirates, c’est Etta qui passe de putain à Reine des pirates, c’est Kennit qui transforme son rêve de devenir Roi des Pirates en réalité, c’est Keffria qui passe de simple femme soumise à son mari à femme maîtresse de son destin, c’est Malta qui passe de gamine insupportable à Ancienne.

La première intégrale des Aventuriers de la Mer regroupe les tomes Le vaisseau magique, Le navire aux esclaves et La conquête de la liberté. Elle jette les bases d’un monde en plein changement. Elle montre également la relation tumultueuse entre Malta, sa mère Keffria et sa grand-mère Ronica. Les trois femmes Vestrit se font face.

Dès le début de l’histoire, on a un premier aperçu de la contradiction qui habite son personnage. Elle est présentée comme une jeune fille en terme d’âge mais qui est déjà dans une entreprise de séduction. Elle a certes 14 ans mais elle doit faire face avec la tradition de Terrilville. Or, elle voit cela plus comme un fardeau que comme un héritage.
Quand la Vivacia doit être éveillée, les Vestrit se rendent sur le pont du navire. Ce petit périple est l’occasion pour Malta de montrer des premiers signes de son comportement. Hiémain, son frère, est ainsi témoin que « sa mère était occupée (…) à empêcher Malta d’échanger fut-ce de simples regards avec les matelots les plus jeunes. »
Ce n’est donc pas étonnant de voir, par la suite, Keffria s’opposer à Kyle à ce sujet. Ils viennent de deux pays différents : Kyle est originaire de Chalcède, un pays où la femme est très vite réduite à son corps et à sa sexualité. Kyle se plaindra d’ailleurs du côté coincé de sa femme. Keffria voit donc sa fille encore comme une enfant quia  beaucoup à apprendre alors que Kyle ne voit que la femme qui est déjà en elle. Et ce ne sont pas les timides arguments de Keffria qui vont le convaincre (« c’est une danseuse médiocre, mais elle n’a pas appris l’art de converser avec les hommes, ni celui de repousser les attentions… indésirables »).

De son côté, Malta apparaît comme certaine de ce qu’elle veut. C’est en opposition avec ce que pense sa mère. Elle n’est pas une petite chose qu’il faut protéger, elle n’est pas là pour sauvegarder la bonne image de la famille, ou l’héritage familial. Elle veut s’amuser, goûter à la vie, elle veut de belles choses, de beaux habits, sentir le regard des hommes sur elle. On lit alors que « Malta n’avait pas l’intention de devenir rassise comme sa mère vieillie avant l’âge, ni hommasse comme ce cheval échappé de tante Althéa. »
Le premier scandale, le premier réel clash a lieu lors du bal des Moissons. C’est pour Malta la première occasion d’être présentée en société. Malheureusement pour elle, Ronica et Keffria portent encore le deuil d’Ephron Vestrit et sont plus que réticentes à y aller. Malta décide alors d’acheter discrètement une tenue et de s’y rendre. Elle porte une robe bien peu convenable pour son âge et un ami de la famille Vestrit, Davad Restarst, la ramène chez elle. S’ensuit alors la première joute verbale entre Ronica et sa petite-fille. Ronica tente de raisonner une personne en colère, ce qui bien entendu ne fonctionne pas. Elle lui rappelle que « tu es la fille d’une respectable famille de Marchands, où l’on ne s’affiche pas en public à demi-nue et le visage peinturluré » ; bien entendu, l’argument ne porte pas et Malta explose (« alors je voudrais être une putain de Jamaillia (…) tout plutôt que de continuer à étouffer  ici ! »)

Keffria n’a pas une position simple. Elle est humiliée verbalement par son mari et elle se rend compte que Ronica l’a trop peu considérée quand elle était jeune et que ça a impacté son développement et son indépendance (« je ne veux pas que Malta reste aussi ignorante que moi une fois adulte »). Si elle se rend compte que Malta ne peut pas être traitée indéfiniment comme une gamine, cela ne l’empêche pas de le faire. Elle rabaisse sa fille quand elle parle d’elle devant ses amis Cerwin et Delo Trell : « elle a l’esprit faite de chimères ridicules, où le bon sens et la courtoisie n’ont pas la place. » Cela blesse bien entendu Malta. Elle montre à sa façon sa désapprobation (« Malta pinça les lèvres en poussant un soupir exaspéré. Elle le fit sciemment : sa mère adorait s’adresser à elle en public comme si elle était encore un enfant »).

Mais, petit à petit, les choses changent. Keffria a conscience qu’elle ne pourra pas toujours canaliser  Malta et elle décide donc de la préparer. Malta, de son côté, a compris qu’elle n’a rien à gagner à défier ouvertement sa mère et sa grand-mère. Elle met de l’eau dans son vin, agit de façon cachée.

La Famille Khuprus, du désert des Pluies, est liée à la famille Vestrit via la vivenef Vivacia. La vie est compliquée à Terrilville, la situation avec Chalcède n’arrange pas le commerce et les pays du Nord sont occupés par les Pirates Rouges. L’argent circule donc moins et les Vestrit sont touchés. Pourtant, il faut rembourser la dette. Très vite, Ronica Vestrit et Jani Khuprus comprennent que les Vestrit ne pourront rembourser en espèces et dans ce cas, les Vestrit doivent donner un enfant aux Khuprus.

Malta, à ce moment du récit, est loin de penser à ça. Elle a l’esprit pleine d’idées romantiques, d’idéaux imaginaires. Pour elle, la séduction est un jeu, presque un passe-temps (« je suis encore trop jeune pour être promise à un homme, mais pourquoi est-ce que je ne pourrais pas le laisser me faire la cour ? « ). Elle se rendra vite compte que la vie est différente, bien plus cruelle. Quand elle se rend compte que sa cour l’engage, elle accuse les femmes Vestrit (« vous m’avez vendue à un monstre pour rembourser un bateau, pour qu’on m’emmène dans un bivouac au milieu de marécages où il me poussera des verrues partout »). Cette tirade illustre bien la superficialité de Malta : elle ne voit que le physique de Reyn sans s’intéresser à sa personnalité. Ses malformations éclipsent tout le reste. Ses paroles montrent également qu’elle a bien peu de foi dans les traditions de Terrilville. Elle parte du bateau familial avec mépris alors que pour les autres c’est une grande fierté et une grande responsabilité. Le marécage fait référence à Trois-Noues, là où habitent les Khuprus.

Par la suite, Malta continuera d’être parfois une gamine gâtée. Elle soufflera le chaud et le froid à ses deux prétendants (Cerwin Trell et Reyn Khuprus). Toute sa vie changera lors du bal en l’honneur de Gouverneur Cosgo à Terrilville. Après quelques manipulations politiques et une nuit agitée, elle se retrouvera à Trois-Noues. Là, avec son frère Selden, elle s’enfoncera dans les profondeurs de la Cité, aura son esprit touché par celui de Tintaglia. Elle participera à libérer le Dragon, ce qui créera un tremblement de terre et la mènera à nouveau sur le chemin de la fuite.

lundi 1 février 2021

Des femmes dans les Aventuriers de la Mer

Les Aventuriers de la Mer constituent des romans intéressants à plus d’un titre. Ils racontent l’histoire de pirates et de Marchands, de la famille Vestrit alors que les temps changent. Ils permettent le retour des Dragons et de revoir le Fou sous le costume d’Ambre. Ils explorent différentes cultures en ayant des personnages venant de Terrilville, de Jamaillia, des Six-Duchés, de Chalcède ou encore de Partage.

Contrairement à l’Assassin royal où on ne suivait les aventures que par les yeux de Fitz, la narration se fait ici à travers plusieurs personnages, de tous les âges et de toutes les origines sociales. C’est une des richesses du récit et c’est ce qui permet d’appréhender le sort des femmes.

Les premiers chapitres nous montrent toute la complexité de la situation à Terrilville. Les femmes (non esclaves) peuvent être indépendantes, mener une vie comme elles le veulent (Althéa en est un bon exemple), il y a pourtant le poids des traditions et des conventions à respecter. Ephon et Ronica Vestrit, les parents de Keffria et Althéa, ne font pas que des mauvais choix dans la gestion de la Vivacia, ils sont aussi peu sensibles à ce qui se passe dans leur ville et, plus important, dans leur famille. 

Ephron a bien conscience qu’Althéa “devra bien assez tôt s’installer, devenir une dame, une épouse et une mère”. Il lui refuse la possession de la vivenef familiale tout en sachant qu’il la condamne à un futur qui lui déplaira (“il m’étonnerait qu’elle trouve à son goût ce genre d’existence monotone”). Quant à Ronica, elle finit par comprendre que sa personnalité a écrasé celle de sa fille et elle le regrette. L’histoire est mouvementée à Terrilville et les habitants doivent savoir se prendre en main. Keffria semble mal engagée quand on lit que “comment avait-elle pu ne pas se rendre compte que Keffria devenait peu à peu une simple maîtresse de maison qui suivait les instructions de sa mère, obéissant à son époux, mais prenant rarement position ?”

Dès le début du récit, Althéa est présentée comme une femme volontaire alors que Keffria est plus effacée. On suivra l’évolution de Keffria tout le long des romans, non seulement vis-à-vis de son mari ou de sa mère, mais aussi de sa fille Malta.

Kyle Havre a du sang chalcédien et cela joue grandement dans sa vision de la femme. Hiémain nous offre une affirmation claire sur la culture de ce pays : “chez eux, une femme ne vaut guère mieux qu’un esclave”. Il n’est donc pas étonnant de voir Kyle dominer sa femme et la rabaisser verbalement. Il se moque d’elle, de son caractère et de sa pudeur ; Keffria ne réagit même pas. Elle l’écoute asséner des paroles dures (“rappelle toi le temps qu’il m’a fallu pour t’éveiller à ta sensualité de femme (...) je ne tiens pas à voir Malta, une fois adulte, aussi timide et complexée que toi”). Non seulement Kyle pense que Ronica a pris le dessus sur Keffria mais il ne lui accorde pas non plus d’ascendant sur Malta, leur fille. Quand Keffria le met au courant des manigances de Malta (la jeune fille veut être vue comme une femme malgré ses douze ans), il lui rit au nez. Ce sont alors des propos blessants auxquels elle a droit, des propos qui lui rappellent que son corps vieillit et que les années ont filé : “aucune mère n’a envie de se faire éclipser par sa fille ; une adolescente est pour une femme mûre un constant rappel qu’elle n’est plus dans sa prime jeunesse.” La position de Keffria est d'autant plus surprenante que c'est elle qui est désormais la représentante officielle de sa famille.

Malta a beaucoup de son père et dans une très grande partie de la saga, elle ne se définit que par rapport à lui. Et si elle paraît insupportable pour le lecteur, c’est qu’elle prend volontiers position pour son père malgré toutes les horreurs qu’il commet (le commerce d’esclaves par exemple). Elle sait également appuyer là où ça fait mal. Malta et Althéa ont plus en commun que ce qu’on peut penser. Les deux font face au destin qui les attend, c’est-à-dire épouser un homme dans le cadre d’un accord de famille de Marchands. Elles en parlent avec des termes crus. 

Althéa défie sa famille en général et Kyle en particulier en se laissant submerger par sa colère (“je dois donc faire la pute auprès du plus offrant, du moment qu’il m’appelle son épouse et propose un bon prix de mariage ?”). Malta et Althéa sont étouffées par le poids des traditions et veulent s’en défaire. Althéa va s’échapper à bord d’un bateau alors que la marge de manœuvre de Malta est plus réduite. Elle est trop jeune pour envisager une mesure aussi extrême, aussi fait elle ce qu’elle peut : elle porte une robe non adaptée à son physique lors du bal des Moissons. Surprise et ramenée chez elle, sa mère et sa grand-mère la traitent comme une gamine. Malta enrage puis explose : “tout plutôt que d’être obligée de m’habiller et de me conduire comme une petite fille alors que je suis une femme presque faite; oblifée de toujours me taire, me montrer polie, rester… rester invisible”.

Terriville a ses codes et ses coutumes. Althéa a voulu y échapper, elle replongera dedans lorsqu’elle reviendra dans la cité. On sait que la relation entre les deux soeurs est conflictuelle, Keffria ne rate pas une occasion pour dénigrer Althéa (“tu ne trouves pas bizarre qu’une jeune fille de bonne famille sorte toute seule la nuit ?”)

Les femmes à Terrilville ne sont pas condamnées à la douceur de leur foyer. Elles peuvent tenir des boutiques, être le Marchand de leur famille (et donc voter au Conseil, porter les réclamations et autres) ou naviguer à bord d’un bateau comme Althéa. Mais, il y a une différence entre naviguer sur une vivenef dont le capitaine est votre père et naviguer sur un autre bateau. Brashen le souligne explicitement à Althéa quand cette dernière cherche un bateau pour l’accueillir. Il lui dit qu’ ”il existe des femmes mariées mais la plupart de celles que vous voyez sur les quais travaillent  sur leurs navires familiaux, avec leur père et des frères pour les protéger”. Le sous-entendu est clair. Althéa n’a alors pas d’autre choix que de se déguiser en homme pour pouvoir trouver un travail. Elle en trouve un loin de ses qualifications et de ses compétences d’ailleurs. 

Si la question du viol revient souvent dans les romans, ici, il s’agira plus de la difficulté d’Althéa à faire valoir ses droits. Quand elle demande un certificat, il faut bien qu’il soit à son réel nom, elle ôte donc son déguisement. La réaction du capitaine de la Moissonneuse, Sichel, est claire, il a honte d’avoir été roulé dans la farine et il comprend maintenant pourquoi le voyage a été si périlleux (“pas étonnant que nous ayons eu tant d’ennuis avec les serpents (...) chacun sait qu’une femme à bord les attire”).

On en a eu un premier aperçu avec Kyle, la situation des femmes est bien pire à Chalcède. On en a a confirmation quand le Gouveneur Cosgo fait route vers Terrilville, accompagné par des mercenaires chalcédiens pour le protéger des pirates.  

Il est avec la Compagne Sérille et la façon dont il lui parle montre à quel point il a dévoyé le rôle de ces femmes mais aussi le rôle du Gouverneur. On est passé de la Gouverneure Malowda (“l’auteur de l'établissement des Droits de la personne et de la propriété”) à un homme qui ne pense qu’à ses plaisirs et en particulier sexuels. Sérille essaie d’être le plus honnête possible pour repousser ses incessantes avances, elle tente de faire naître en lui un sens du devoir et des responsabilités. Elle lui assène que “vous n’êtes pas un soi-disant noble chalcédien avec un harem de putains qui se mettent à quatre pattes pour vous caresser et vous flatter quand l’envie vous en prend”. Elle insiste, les Compagnes ne sont pas de banales femmes, elles occupent un rôle important dans la paysage politique de Jamaillia, elle n’est pas une “quelconque créature-objet huilée et parfumée.” Cosgo sait qu’il peut faire chanter Sérille, et il la menace. Il sait que le sort de la femme serait peu enviable dans les mains des chalcédiens et il lui rappelle (“je pourrais te livrer aux matelots. Y as-tu jamais songé ? Le capitaine est chalcédien. Il trouverait tout naturel que je rejette une femme qui m’a déplu. Peut-être te prendra-t-il en premier. Avant de te refiler aux autres”). Les phrases sont glaçantes, Sérille n’est protégée que par la volonté du Gouverneur, il n’y a que ça entre elle et le viol. Et, Cosgo met ses menaces à exécution. Véxé que Sérille se refuse à lui, il la donne. Le capitaine chalcédien ne fait pas que la violer, il lui retire toute humanité (“tantôt il abusait d’elle. Tantôt il faisait comme si elle n’existait pas”). La chute de Sérille se poursuit quand Cosgo minimise ce qui lui arrive (“vous, les femmes, vous en faîtes des histoires ! Après tout, c’est la nature.”)

Malheureusement, Sérille n’est pas la seule femme violée lors du récit. Et comme d’autres, elle partage un autre fardeau : des proches qui tentent de diminuer l’impact de ce qu’elle a subi.

Quand Devon profite de la candeur et du jeune âge d’Althéa pour coucher avec elle, cette dernière va se confier à sa soeur. Keffria montre alors que la solidarité féminine familiale est un bien grand concept et qu’elle est avant tout le produit de son milieu social et culturel (“elle m’a déclaré que je n’avais plus d’avenir, que j’étais une prostituée, une traînée, que j’avais jeté l'opprobre sur la famille”).

Quand Althéa est violée par Kennit, son propre neveu refuse de la croire. Il la considère comme folle, il ne voit que la femme enragée sans chercher à comprendre ce qui déclenche cette colère. C’est Etta qui lui ouvrira les yeux : “cette révolte, chez une femme, rien d’autre ne peut la provoquer. Je l'ai reconnue chez Althéa Vestrit. Je l’ai vue trop souvent. Je l’ai ressentie moi-même.”

Ailleurs, à la suite de différents événements, Malta se retrouve prisonnière à bord d’un navire chalcédien avec le Gouverneur et une Compagne (Keki) en fin de vie. Elle doit aller et venir sur le bateau, et les matelots en profitent pour la toucher de façon inconvenante. La jeune fille se voit toucher les seins, on tente de la déshabiller de force. Elle est tétanisée et sans l’aide de Keki qui lui apprend à dire en chalcédien qu’elle a ses règles, il y a fort à parier qu’elle aurait été violée.

Les romans offrent donc une variété de personnages différents. Les femmes ne font pas que subir. Certaines sont actrices de leur propre vie ou le deviennent. 

Etta a commencé en tant que putain puis est devenue la compagne attitrée de Kennit. Mais, elle est plus que ça, surtout si on la regarde à travers les yeux de Hiémain. Etta n’a pas la poitrine pleine ou la voix gracieuse, elle ne cherche pas non plus à le séduire. Non, Etta ne “présentait ni rondeur ni douceur, rien qui dénotât la moindre féminité (...) Jamais il n’avait senti une telle puissance chez une femme”. Etta est simplement à sa place sur le bateau des pirates et tout ce qu’elle accomplira par la suite le montrera. Elle impose son autorité aux autres hommes. Ils la craignent et la respectent et pas seulement parce qu’elle est la femme du capitaine mais surtout parce qu’elle est une femme impitoyable, sûre de sa force. Elle empêche Kennit d’être assassiné, elle défie et met au pas Sa’Adar.

Dans un autre registre, Grag Tenira est lui aussi ébloui par une femme, Althéa. Sa vivenef, Ophélie, accueille la fille Vestrit à bord pour la ramener à Terriville. Les deux jeunes gens se rapprochent, Grag ne cache pas son intérêt. Il est sous le charme d’Althéa, c’est une belle femme mais c’est aussi une femme capable (“comment faites-vous pour être aussi à l’aise dans un monde que dans l’autre ?”)

La réalité est plus complexe du point de vue d’Althéa. Elle est perdue. Elle l’admet volontiers à Ambre. Elle n’est pas intéressée par le mode de vie que les traditions réservent aux femmes, elle ne veut pas “ce que veut une vraie femme (...) je ne rêve ni de bébés ni d’une jolie maison. Je ne veux pas m’installer ni fonder de famille”. Elle ne sait pas qui elle est et ce qu’elle veut. Cela la frappe d’autant plus après avoir croisé Jek. Jek est une femme des Six-Duchés et dans ce pays (barbare pour les gens de Terrilville), les femmes se comportent comme elles le désirent. Rien ne les force à se marier. Althéa est jalouse de Jek et de sa liberté, notamment en ce qui concerne les moeurs sexuelles. Ses propos sont sans équivoque car on peut lire que “elle est (...) ce que je fais semblant d’être : une femme que son sexe n’empêche pas de vivre comme elle l’entend”. Il faut dire que Althéa, Jek et Ambre partagent une cabine sur le Parangon, le bateau magique fou : ils sont à la recherche de la Vivacia. Et Jek ne se prive pas pour faire des commentaires salaces (“si elle ne pouvait satisfaire son corps, elle tenait souvent à partager ses fantasmes”).

On l’a vu un peu plus tôt, Kyle Havre s’est plaint de la pudeur sexuelle de sa femme. Il espérait que sa fille ne soit pas aussi coincée. Les choses semblent mal embarquées quand on observe la réaction de Malta lorsqu’elle voit le Gouverneur nu (elle doit s’occuper d’elle). On y lit que “son regard fut attiré par les parties génitales du Gouverneur. Le membre pendillant ressemblait à un ver malsain (...) Comment une femme pouvait-elle supporter le contacy d’une chose aussi répugnante ?”. A sa décharge, Malta est encore très jeune. Nul doute que les transformations induites par le Dragon Tintaglia (la fameuse crête) la changeront.

Enfin, il ne faut pas oublier Tintaglia et les vivenets qui sont des figures féminines importantes dans les récits. La dragonne est certaine de sa force et de son autorité sur les humains, elle est après tout la “Seigneur des Trois Règnes” (le ciel, la terre et la mer). Les vivenefs ont des caractères différents. Certaines sont curieuses (Ophélie), d’autres veulent clairement changer la vie de ceux qu’elles accueillent et tiennent en estime. C’est le cas de Foudre (Vivacia) qui dit à Etta que “la femelle ne devrait jamais attendre l’ordre d’un mâle pour ce qui concerne ses affaires”.