Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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vendredi 20 octobre 2023

Le destin de l'assassin, chapitre 29, Mensonges et vérités

  • Abeille a toujours du mal avec ses devoirs, son statut de Loinvoyant. Elle ne comprend pas qu’un Loinvoyant a le droit à très peu d’intimité publique.
  • Fitz offre un spectacle pathétique, encore plus que Vérité dans la même situation, il n’est plus vraiment humain. Fitz n’a plus d’intimité, de secret alors que toute sa vie a tourné autour de ça.
  • Ortie a fait du chemin, beaucoup de chemin. Elle fait preuve d’assurance.
  • L’ombre des manigances de Royal pèse encore. Ce n’est qu’une petite référence, mais même des décennies après, on voit les dégâts qu’il a causés.
  • Persévérance, quel jeune homme ! Mais, il est toujours marqué par le traumatisme de sa mère qui ne l’a pas reconnu après les événements de Flétribois.
  • Kettricken et Fitz ont réellement un lien spécial. Oeil-de-Nuit aurait été content.
  • Abeille est prête à se sacrifier.
  • Abeille est jalouse du Fou.
  • Le Fou n’a pas compris les motivations de Fitz, il est persuadé qu’il lui en veut à cause d’un mensonge d’Abeille. Abeille se sent coupable.
  • Une des phrases fétiches de Subtil (« Ne fais jamais ce que tu ne peux défaire avant d'avoir réfléchi à ce que tu ne pourras plus faire une fois que tu l'auras fait ») de Subtil est évoquée, cela remonte le lecteur des années en arrière.
  • Abeille explique pourquoi elle a menti, elle voulait blesser le Fou, elle voulait qu’il se sente coupable de la mort de Fitz.
  • Fitz tend la main au Fou. C’est le dernier avec qui il pouvait tout partager, et même le seul avec Oeil-de-Nuit. Depuis la mort du loup, Fitz n’a plus été le même. 
  • Enfin, Fitz, le Fou et Oeil-de-Nuit sont réunis. Comme aurait dit le loup, ils ne forment qu’un
  • Le Loup de Pierre et d’Art semble majestueux.
  • Cela fait plaisir de voir l’enthousiasme de Devoir. C’est le meilleur roi Loinvoyant qu’on a vu de la série.
  • Cela fait plaisir de voir que c’est Heur qui nomme le Loup en Loup du Ponant.

dimanche 5 février 2023

Les vers de Fitz

Fitz a souvent frôlé la mort. Il a été torturé et battu, il a voulu se suicider, il a été empoisonné. Chacun de ses moments l'a grandement marqué et à chaque fois il s'en est sorti avec de grands traumatismes. Ceux qui étaient avec lui par la suite ont pu voir à combien il a été changé par chaque événement. Mais quand il est infecté par des vers, Fitz effectue seul son dernier voyage vers la carrière. Le voyage est pénible et lui demande beaucoup d'énergie. Sans la détermination du fantôme d'Oeil-de-Nuit et les créatures du Courant d'Art, il est fort probable qu'il ne soit pas parvenu à destination. Car, les vers le rongent, l'affaiblissent. D'ailleurs, il n'a même pas conscience d'en avoir jusqu'à ce que Cœur de Loup l'en informe (« Mon frère, tu as des vers »). Fitz ne comprend pas tout de suite ce qui lui arrive. Il se méprend : il pense que ce sont juste des vers comme on peut en avoir après avoir mangé de la mauvaise viande. Il n'a aucune idée de la réelle nature de ces vers (ce sont ces créatures qui ont offert à la messagère sa pathétique mort dans le roman La fille de l'assassin). Cœur de Loup le met pourtant en garde (« ils te dévorent plus vite que ton organisme ne peut se guérir »). On sent l’urgence dans les propos du loup : il sait que c'est une course contre la morte, il faut que Fitz parvienne à sculpter son loup d'Art et de pierre avant de mourir.

Lorsque Cœur de Loup contacte Abeille, la jeune fille apprend non seulement que son père est encore vivant mais qu'il est en plus dans un triste état. Elle qui le croyait mort se rend compte que la situation est bien pire. Fitz s'est sacrifié pour les sauver (Abeille, Persévérance, le Fou et Lant) et il est en train d'agoniser lentement, abandonné de tous. Symboliquement, ce qui arrive à Fitz est dégradant ; Fitz est un homme de devoir, un individu qui a bien trop souvent fait passer le bien du royaume et son serment de servir le trône avant sa propre vie. Or, il est touché par une attaque appelée la Mort des Traîtres. Le phénomène est lent et inarrêtable. Abeille informe les autres que « rien ne peut empêcher la mort ; c'est ce qu'a dit la messagère. C'est le sort réservé aux traîtres : une mort lente, pénible et inéluctable ». Quand le Fou apprend que Fitz est encore en vie, il est dans le déni. Il refuse de croire que Fitz a, une nouvelle fois, tout donné pour protéger d'autres. Abeille est employé des mots durs pour le convaincre. Elle lui précise que « Oeil-de-Nuit dit qu'il est à la carrière et qu'il est à l'agonie, rongé de parasites, comme la messagère pâle. C'est une façon atroce de mourir ».

Après avoir été rejoint à la carrière par un bon nombre de ses proches, Fitz continue à sculpter son loup de pierre et d'Art. L'exercice est pénible pour lui et proches qui le voient dépérir à vue d’œil : il est de plus en plus froid et il décline physiquement. Il faut dire qu'il est dévoré de l'intérieur : « je penchai et crachai par terre : sang et salive. Et plusieurs créatures blanchâtres qui se tortillaient, pas plus épaisses qu'une corde d'arc, pas plus longs qu'une phalange ». Il devient méconnaissable et anticipe le pire car « la messagère pleurait du sang ; elle avait dit que les vers avec lesquels les Serviteurs l'avaient infectée dévoraient ses yeux et qu'elle n'y voyait quasiment plus ». Fitz a clairement peur de ne pas pouvoir finir son loup à temps. A la peur de ne pas avoir assez en lui pour remplir son dragon, il a donc aussi peur de mourir avant. Ce qui lui arrive est donc visible par tous. De toute façon, dans son état, Fitz n'est pas capable de faire preuve de subtilité, il dit clairement ce qui lui arrive (« ces saletés sont en train de me ronger tout cru ; elles me dévorent, mon organisme se reconstruit, et elles recommencent à me dévorer »).

Les autres font ce qu'ils peuvent pour aider Fitz. Kettricken, la plus vieille amie encore vivante de Fitz et la personne qu'Oeil-de-Nuit aime le plus après Fitz, tente de soulager sa douleur ; on lit qu'elle « insista pour y verser l'eau se servir d'une poignée de mousse pour nettoyer les minuscules insectes qui s'y tordaient ». Mais, la situation est tragique et la famille de Fitz et ses amis sont confrontés à leur impuissance : il n'y a rien à faire. Fitz est condamné. Lui qui a tant aidé les autres ne peut recevoir aucun secours. Un guérisseur prévient que « les dégâts sont énormes » et que « dans la faiblesse où il se trouve, si nous lui donnions un traitement pour éliminer ses parasites, nous le tuerions ». Fitz est un hôte de sa propre mort (« Sire Hasard nous a rapporté avoir observé des œufs et des asticots dans les plaies de votre père ; ces créatures vivent en lui comme des fourmis un arbre abattu »). Aucun antidote, aucune potion, aucune plante ne peut le sauver. Tout ce qu'il a appris au fur et à mesure des années ne peut le sauver. C'est un réel déchirement pour tous. Fitz, lui, a accepté son sort : il va de toute façon disparaître, soit dans son loup, soit tué par les vers. Privé d'une bonne partie de ses émotions, il tente de faire comprendre sa situation au Fou. Il explique froidement ce qui lui arrive : « Pardon, Fou ; mais les vers me rongent de toutes parts, de l'intérieur et de l'extérieur. J'ai des démangeaisons là où je ne peux pas me gratter ; je les sens traîner dans mes poumons quand je respire ; j'ai la gorge à vif et j’ai un goût de sang dans la bouche ». Abeille résume parfaitement ce qui arrive : « il faisait peur à voir, mosaïque d'Argent lisse et de chair rongé par les vers ».

dimanche 23 octobre 2022

Le Destructeur est là

En finissant le roman le Destin de l'assassin, on sait ce qui arrive à Clerres, la ville, la bibliothèque, l'île ; Tout cela est détruit par les Dragons. Tintaglia, Glasfeu et les autres ont enfin eu leur revanche contre ceux et celles qui ont participé à la chute des Anciens et des Dragons. Cela leur a été permis par l'enlèvement d'Abeille qui a mis en marche un bon nombre d'événements : il a motivé la vendetta du Fou, il a poussé Fitz à traverser le monde et se faire des nouveaux alliés. Autrement dit, en envoyant Dwalia à l'autre bout du monde, dans les Six-Duchés, les Quatre ont creusé eux-mêmes leurs tombes. Ils ont changé le cours du destin, un destin qui ne leur était plus favorable depuis le retour des Dragons dans les Aventuriers de la Mer et les Cités des Anciens. En s'en prenant à Abeille, une Loinvoyant qui a le Vif et l'Art, et qui a du sang de Blanc à cause d'un lien entre le Fou et son père, ils ont attiré la destruction.

Quand Dwalia revient à Clerres, accompagnée d'Abeille, on sent que c'est la panique qui domine les autorités de la ville. Les Quatre sont inquiets : eux ont basé tout leur pouvoir et leur richesse sur la manipulation des rêves. Or, les rêves annoncent de terribles choses, les signes sont clairs. Capra perd son contrôle et ses nerfs, elle est craintive: « des visions terrifiantes de la vengeance du Prophète qui vécut deux fois réveillent les jeunes dans des hurlements de peur. Des rêves d'un Destructeur ». Ce prophète est le Fou, lui qui a été tué par la Femme Pâle et qui a ressuscité grâce à Fitz et à la magie de la Couronne des Anciens. En revenant à la vie, le Fou a modifié le cours des choses. C'est un monde qui est inconnu pour tout le monde, que personne n'a jamais vu dans les rêves. Les Quatre ont cru que la chance leur souriait quand le Fou et Prilkop ont décidé de revenir à Clerres. Là, ils pouvaient les garder dans une prison dorée, ils pouvaient les torturer à loisir pour tirer tous leurs secrets. Mais, les Quatre font un mauvais choix : ils permettent au Fou de s'évader et le Fou retrouve Fitz. Ils sombrent encore plus dans l'inconnu (« au cours de la dernière année, le nombre de rêves au sujet d'un Destructeur a considérablement augmenté. Cela nous dit qu'il s'est passé quelque chose, un événement auquel nous ne nous attendions pas »). Les Quatre, en particulier Capra, savent qu'ils ont provoqué leur propre perte. Ils avaient les atouts en main pour reprendre les choses en main et contrecarrer le retour des Dragons. Ils ont pêché par ambition, ils ont réveillé d'anciens ennemis qui ne pensaient qu'à se reposer. C'est ainsi qu'en enlevant Abeille, ils ont forcé Fitz à sortir de sa retraite, à demander l'aide des Anciens, de la famille Vestrit et des vivenefs, des Dragons et des Pirates. Capra résume la situation en disant que « les rêves du Destructeur ont commencé à tomber comme une neige tardive juste après que le lingstra Dwalia a donné un coup de pied dans la fourmilière en provoquant un Catalyseur usé ».

En étant à Clerres, en étant présentée comme le Fils inattendu par Dwalia, Abeille suscite l'interrogation. Peut-elle être le fils inattendu alors qu'elle est une fille ? Les Quatre pensent-ils que c'est un garçon à cause de son apparence physique ? Très vite, ils ont d'autres soupçons : ils pensent qu'Abeille pourrait être le Destructeur. Surtout qu'elle a avec une chandelle héritée de Molly, une chandelle qui apparaît de façon récurrente dans les rêves. Fellodi s'interroge : « une chandelle en deux morceaux. Pas trois ni quatre ? »

Dwalia, elle, est convaincue qu'Abeille est le Destructeur (« Tu es le Destructeur. Et c'est nous qui t'avons conduite ici »). Si elle pense que la jeune Loinvoyant n'est pas le Fils inattendu mais le Destructeur, c'est qu'elle est témoin de ce qu'Abeille fait et qu'elle apporte la mort. Abeille prend le dessus sur Vindeliar, tue Symphe et instille la détresse dans le cœur de Dwalia. D'ailleurs, Abeille ordonne à Dwalia de mourir et elle meurt. Elle sème le chaos comme rarement à Clerres. Abeille trace une nouvelle Voie, une Voie jamais vue ou envisagée par le Fou, et une Voie forcément crainte par les Quatre.

Pour autant, Fellodi, un des Quatre reste dans le déni. Il refuse de croire qu'une petite gamine puisse être le Destructeur, surtout qu'elle est enfermée dans une cage. Fellodi, aveuglé par ses plaisirs, pense que rien ne change : Vindeliar « nous a dit qu'il y avait deux dragons dans le port, et qu'un Destructeur parlait dans son esprit, menaçant de raser complètement Clerres. As-tu vu des dragons aujourd'hui ? Ou les signes d'une armée ennemie ? » Pour des gens qui utilisent les rêves pour manipuler le futur, les Quatre sont bien aveugles. L'armée ennemie est là ; ce ne sont pas des dizaines de soldats mais un groupe d'individus. Quant aux deux dragons, ils se révéleront les dragons issus de la vivenef Parangon.

Abeille est donc le Destructeur. Fitz est horrifié de voir sa petite fille ainsi, Prilkop demande la pitié pour les innocents de Clerres. Abeille, elle, s'en moque. Elle revêt pleinement son nouveau costume. Elle n'a pas oublié les massacres de Flétribois, toutes les peines vécues lors de son voyage. Abeille se rend compte que tout ce qu'elle a vécu l'a rendue plus forte. Elle affirme donc que « mon Catalyseur, c'était Dwalia ! Elle m'a permis de me transformer pour devenir le Destructeur (…) elle m'a conduit de Flétribois à Clerres où j'ai accompli les changements que touts redoutaient, et enfin je l'ai tuée. Je suis le Destructeur, et j'ai détruit les Serviteurs ». D'une certaine façon, un Destructeur semble être la combinaison d'un réel Prophète Blanc et d'un Catalyseur : il rêve les changements, d'une nouvelle Voie pour le monde et les met en place.

dimanche 21 novembre 2021

Parangon et Fitz

Défiguré volontairement par un jeune Kennit, Parangon finit par accepter qu’on lui sculpte un nouveau visage. C’est une attitude qui sort du commun car tout le monde, vivenefs comprise, pense que c’est impossible. Mais, Ambre est une artiste et une artisane hors pair. Au fur et à mesures des aventures, elle lui créera son nouveau visage et on comprendra par des allusions que c’est ce lui de Fitz. Par exemple, dans les Marches du Trône, Althéa lui demande ce qu’elle sculpte. Ambre répond que ce sont « des cerfs qui chargent ».

Cela se confirme dans les secrets de Castelcerf quand Jek traverse le monde et rend visite à sa vieille amie Ambre. Elle finit par comprendre pourquoi Ambre a donné à Parangon ce visage : « ce… Tom Blaireau, quand il est entré et que j’ai reconnu son visage, je me suis sentie follement heureuse pour toi. Je t’ai vue sculpter la figure de proue : tu es amoureuse de lui ». Jek est la première personne d’une liste de gens qui seront marqués par la ressemblance entre Fitz et le navire. Sur les Rives de l’Art voit Fitz et son groupe (le Fou, Lant, Braise, Persévérance) avoir besoin de navires pour se rendre jusqu’à Clerres. Ils obtiennent l’aide des gens de Kelsingra (Malta), puis d’Alise et Leftrin, et enfin Brashen et Althéa. Or, Parangon est la vivenef des deux derniers : la rencontre se fait. La réaction de Lant est claire, il est choqué, surpris : « Douce Eda, Fitz, il a votre visage ! Jusqu’à votre nez cassé ». Althéa a le même genre de réactions («  c’est un curieux plaisir de rencontrer l’homme qui porte les traits de mon bateau – mais je doute que vous voyez la situation à l’inverse »). Althéa se met à la place de Fitz, elle peut comprendre qu’il se sente mal à l’aise. C’est presque comme si une part de son identité lui avait été volée. D’autant plus que Fitz, de par son éducation et son caractère, a toujours préféré ne pas être dans la lumière.

Fitz a déjà navigué sur des vivenefs, il a fini par comprendre que ce sont des créatures totalement différentes de tout ce qu’il a connu. Celles qui auraient pu être des dragons ont des caractères forts et Parangon n’échappe pas à la règle. Parangon est une vivenef capricieuse et rêvant de devenir un dragon. C’était clair à la fin des Aventuriers de la Mer, ça l’est toujours. Par conséquent, le navire interpelle Fitz (« toi, avec mes traits, ne t’en va pas. Je veux te parler, Cervien. Approche »). Parangon se place clairement au-dessus de Fitz et cela se confirme par ce qu’elle dit ensuite : « j’ai demandé à Ambre de me donner des traits qu’elle pouvait aimer, et c’est le tien qu’elle a sculpté. Mais, j’ai bien précisé qu’elle pouvait aimer, non qu’elle aimait, ne l’oublie ; Elle m’aime et m’aimera toujours beaucoup plus que toi. » On retrouve bien dans ces propos des traits saillants de la personnalité de Parangon : il a besoin d’être aimé, il est jaloux, il se sent et se sait supérieur aux humains. Mais surtout, il confirme que Ambre/le Fou aime Fitz, elle l’aime à un point où elle avait besoin de montrer son amour au monde.

Ambre donne de l’Argent à Parangon. Cela transforme la figure de proue en deux dragons (même si elle prendra parfois l’apparence de Fitz) et l’éveille encore plus. Parangon partage alors la volonté de vengeance de Fitz. Il comprend la douleur et la peine de Fitz et du Fou qui ont perdu leur enfant (Abeille) et veulent faire payer les ravisseurs : « je te connais maintenant, tu ne peux plus m’éviter si j’ai envie de te parler (…) nous irons à Clerres et nous éliminerons ceux qui l’ont torturée et ont volé son enfant ». Elle rappelle au passage à Fitz, si il l’avait oublié, que le Fou a souffert à Clerres. Cela montre bien que Parangon a compris l’importance du Fou dans la vie de Fitz. Il sait que les deux se sont sauvé la vie plus d’une fois et se sont tiré des griffes de la mort. Il sait également qu’il y a malheureusement des non-dits entre eux : « elle t’imagine en train de mourir et elle ne veut pas que tu meures en vain. Tu dois le savoir : si elle doit choisir qui va mourir, elle choisira que ce soit toi, parce qu’elle croit que c’est ce que tu souhaiterais ».

Fitz n’a plus beaucoup d’intimité car une vivenef sait tout ce qui se passe sur son pont, dans ses cales. Parangon est aussi indiscret, il écoute les conversations d’Art de Fitz avec Ortie (« je me trouve sur une vivenef et sa présence est envahissante »).

Fitz est étonné et surpris par le comportement de la vivenef sur l’eau. Elle est capable de repérer les meilleurs courants, et elle semble demander bien peu d’efforts inutiles aux marins (« je n’étais pas le seul à m’émerveiller des capacités de la vivenef. Les membres d’équipage que nous avions engagé à Partage étaient visiblement ravis de la façon dont Parangon participait au déroulement de sa propre navigation »).

Mais, un événement banal va créer un moment important entre Fitz et Parangon. Persévérance exprime son inquiétude à Fitz à propos de Cendre et Akennit. Le jeune homme sait que le père d’Akennit est un violeur et il craint pour la sécurité de son amie. Il s’en ouvre à Fitz qui se met à la surveiller discrètement. Si Fitz agit ainsi, c’est qu’il a bien vu à quel point la simple apparition du jeune homme a troublé Althéa ; Akennit lui a même fait penser à Royal ! Parangon fait alors remarquer à Fitz qu’il est au courant de tout ce qui se passe à bord : croit-il réellement qu’il laisserait faire ça ? Fitz tente d’argumenter mais ses propos sont étouffés par Parangon qui s’empare de son esprit et lui fait revivre un viol subi par Kennit (« je voulus crier mais il me coupait la respiration. Je pris appui sur le pont pour repousser mon assaillant (…) c’est alors que je sentis avec horreur ce qu’il me réservait (…) des heures entières de Kennit qui se traîne à terre, déchiré et en sang, à la recherche d’un endroit où Igrot ne pourra pas l’attraper »). Kennit et Parangon étaient étroitement liés, cela durablement traumatisé Parangon. Il vit avec cette douleur, cette horreur depuis des années. Il a même absorbé celle d’Althéa, violée par Kennit. Parangon dit en plus à Fitz que la mère d’Akennit est Etta et que la Reine des Pirates a bien fait son éducation. Etta était quasiment la seule à défendre Althéa, à croire à la réalité de son viol : elle a été violée aussi, dès son enfance puis lors de ses années en tant que prostituée. Elle a trop bien influencé son fils pour qu’il se comporte comme ça : « crois-moi, Akennit en sait plus contre le viol qu’il voudrait bien l’admettre, et je doute qu’il reproduise sur les autres ce que sa mère regarde avec horreur (…) c’est peut-être pour ça que sa mère a si bien fixé le talisman à sa gorge avant de le laisser monter à bord ».



mardi 6 avril 2021

Kennit, maître de son destin ?

Kennit est un des personnages majeurs des Aventuriers de la Mer. Comme un bon nombre d’autres, on le voit se transformer au fur et à mesure que les pages défilent. Il est un simple pirate qui veut se forger son destin. Il réalise des exploits de légende en devenant le Roi des Pirates et en capturant une vivenef. Mais, Kennit n’est pas un homme isolé, ses actons ont des conséquences. Capturer la Vivacia met en marche des événements qui feront revenir sur le devant de la scène la vivenef Parangon. Or, Parangon a une résonance particulière pour Kennit et celui qui fut avant son capitaine : Igrot. Toutefois, il ne faut pas oublier que Kennit est un pirate et qu’il commet donc des actes répréhensibles. On pouvait ressentir de l’attachement pour Kennit, il était charismatique, il libérait (grâce à Sorcor) les esclaves. Mais surgit le moment où il décida d’abuser et de violer Althéa Vestrit.
Kennit apparaît comme un personnage complexe. On ne peut essayer de le comprendre sans se pencher sur son passé, notamment Igrot et la tragédie du Parangon.

Dans ce monde, Igrot est le pirate de référence. Il est le pirate de tous les fantasmes, le plus connu et le plus craint. Même mort, on continue de parler de lui avec respect ou crainte. Ce sont par exemple les mots du Capitaine Finney : « la légende dit qu’Igrot le Téméraire a pris une vivenef et a navigué dessus pendant des années (…) il a réussi à s’emparer du vaisseau-trésor du Gouverneur (…) Igrot a vécu comme un seigneur (…) des femmes, du vin, des serviteurs, de beaux habits (…) on dit que quand il s’est vu mourant, Igrot a caché son trésor et sabordé sa vivenef ». C’est un exploit remarquable car les vivenefs, des bateaux magiques, sont réputés imprenables. On apprendra au cours du récit que Parangon est la vivenef capturée et il confirme ce témoignage (« La plus grosse pêche d’Igrot, c’était quand il a pris un chargement du trésor destiné au Gouverneur de Jamaillia »). Parangon nous apprend également qu’ Igrot a vogué jusqu’à Clerres et qu’il était « obsédé par les croyants et les présages ». Un marin nous apprend qu’Igrot, en comparaison de Kennit, était une « bête beaucoup plus brutale. Lui prenait la cargaison, violait et massacrait l’équipage, et laissait le bateau à l’abandon »).

Kennit semble suivre une trajectoire identique à celle de Igrot et inévitablement cela pousse à des comparaisons. Sorcor, son second, lui en rapporte une : « j’en ai entendu un dire à son copain que, comme pirate, vous étiez encore meilleur qu’Igrot le terrible »).
Kennit veut réellement effacer Igrot des souvenirs et de la mémoire collective. Il parle des actes d’Igrot avec mépris, en tout cas pas avec l’enthousiasme dont tout le monde semble faire preuve. Il affirme que « c’est à la portée du premier imbécile  venu de brûler une ville (…) on dit qu’Igrot le Téméraire en a incendié une vingtaine. Moi, j’en fonderai une centaine. Mon souvenir ne sera pas lié à des cendres ».
Il insiste. On peut lire que « ses exploits effaceraient à jamais tout souvenir d’Igrot dans le monde. Un jour, Kennit l’avait décidé, il rétablirait ce qu’Igrot avait brisé et détruit ».

On sait qu’Igrot fut un pirate d’exception. La question qui se pose est de savoir pourquoi il obsède autant Kennit et pourquoi il prend autant les choses personnellement.

Kennit et Parangon ont navigué avec Igrot et il font tout pour le cacher, le nier et parfois à eux-mêmes. Parangon hurle de colère quand on ne fait qu’émettre l’hypothèse (« je n’ai jamais été le navire d’Igrot ! Jamais ! Jamais ! Jamais ! »). Kennit persiste à dire qu’on en fait trop autour de lui (« sa réputation est exagérée ») et qu’il n « y'a pas de survivants de l’équipage d’Igrot ».
Ce qui est intéressant dans cette déclaration est comportement. Il  écrit ceci : «  le souffle court, il regarda autour de lui, cligna des yeux, comme s’il s’éveillait d’un rêve » ; on peut penser qu’il a revécu des souvenirs particulièrement troublants et que la nature de ces souvenirs explique son mépris pour Igrot.

Kennit fut donc un membre de l’équipage d’Igrot. Il y a subi de terribles traitements (insultes, coups et viols).
Quand Fitz se rend à Clerres, il voyage sur le Parangon et la vivenef se confie à lui. Les vivenefs sont particulières, elle conserve le souvenir des gens morts sur le pont. Dans le cas de Kennit, elle a pris ses peines, ses douleurs («  des heures de Kennit qui se traîne à terre, déchiré et en sang, à la recherche d’un endroit où Igrot ne pourra pas l’attraper »). La situation était devenue invivable que la vivenef et Igrot négocièrent un marché.
Il faut préciser que Kennit est un ancien fils de Marchands, c’est un Ludchance enlevé.  Et Parangon ne veut pas qu’il lui soit fait du mal. Igrot a deux objectifs en tête : garder la fidélité du navire en ne tuant pas le jeune Kennit et protéger son trésor. Il  leur propose alors que « Kennit me rendrait aveugle, et en échange, Igrot ne le violerait plus ».
C’est donc Kennit qui a rendu Parangon aveugle, les deux pris dans une sorte de pacte de protection : « Kennit avait manié la hachette, debout sur les grandes mains pour atteindre la figure de son navire ». Et bien entendu, Igrot a joué sa plus belle partition de manipulateur puisqu’il ne se sentait pas engagé par sa promesse. Il avait continué à violer et à battre Kennit (« Igrot, la brutalité incarnée, passait brusquement après des jours de dureté et de cruauté, à une distinction affectée. »)

Kennit viole Althéa dans les derniers moments des romans des Aventuriers de la Mer. C’est l’amulette en bois-sorcier qu’il porte qui nous apporte un éclairage important sur cet acte. Quand Kennit voit Althéa, elle lui fait terriblement penser à Hiémain Vestrit (un adolescent capturé sur la Vivacia). Pour l’amulette, il viole Althéa pour exorciser sa peine. C’est ce qu’on penser quand elle dit que « tu désires le gamin seulement parce qu’il te rappelle trop celui que tu étais beaucoup plus jeune, quand Igrot t’a traîné dans son lit. »
L’amulette n’est pas tendre avec Kennit. Selon elle, Kennit et Igrot sont les mêmes, ils partagent tout en commun (« tu es devenu Igrot (…) Pour vaincre le monstre, tu es devenu le monstre »). Et d’une certaine façon, elle a raison car tout comme Igrot il a pris une vivenef (la Vivacia dans son cas), il est devenu légendaire et a commis des actes cruels gratuitement.
L’amulette lui promet le pire : «  ça tour en rond, idiot. Une fois que tu as mis en route la meule, tu crois pouvoir échapper à ton destin ? (…) Tu mourras de la mort d’Igrot »

Comment est mort Igrot ?
Encore une fois, c’est Parangon qui nous apprend comment cela s’est passé et cela montre une nouvelle fois à quel point le destin du navire et de Kennit sont liés. On apprend (et Ambre également) que « Kennit avait conservé un bout extrait de mon visage (…) Il l’a fait bouillir avec la soupe. Presque tout l’équipage est mort de ça » , quant à Igrot, « Kennit l’a battu à mort. Dans la cale. Tu as vu les marques en bas. Les empreintes d’un homme rampant (…) C’était juste Ambre ! Ce n’était que justice. »

Transpercé par des coups d’épées, Kennit meurt sur dans les mains de Parangon, dans les bras de quelqu’un qui l’aime. Avec Etta, qui deviendra la Reine des Pirates, il a eu un fils appelé Parangon Akennit Ludchance.

Enfin, il faut noter une conversation entre Fitz et Parangon alors qu’ils se rendent à Clerres. Fitz sait que Kennit a violé Althéa et il sait que Kennit a subi des viols quand il était jeune, il se demande pourquoi il a pu faire ça malgré tout. La réponse de la vivenef est cinglante : « intéressant qu’un autre humain ne comprenne pas plus ça que moi… c’était peut-être la seule façon pour lui de s’en décharger, de ne plus être la victime en devenant… le bourreau ? »
Dans un cycle de romans où tous les personnages semblent pris dans des luttes qui les dépassent, Kennit n’échappe pas à la règle.

dimanche 15 novembre 2020

Abeille, le Fou et Fitz dans les derniers chapitres du Destin de l'assassin

Fitz est mort. C’est en tout cas ce que pensent Abeille, le Fou et les autres. Ces derniers sont venus jusqu’à Clerres pour sauver Abeille. La plus jeune fille de Fitz et de la regrettée Molly a été enlevée par les Quatre Serviteurs. Elle est retenue prisonnière.
Fitz traverse le monde pour se porter à son secours. Il rencontre un tas de personnages connus des Aventuriers de la Mer et des Cités des Anciens : Dragons, Marchands, Anciens, matelot, Etta la Reine des Pirates, le commandant Brashen et sa femme. A la tête d’un petit groupe (le Fou, Cendre, Persévérance, Lant), il mène une opération de sauvetage et arrive à Clerres. Ils profitent alors des actes d’Abeille (grâce à l’Art, elle s’est libérée et a mis le feu) pour s’infiltrer. Ils finissent par tomber sur elle et donc la sauver, mais, Fitz doit rester en arrière pour protéger leur fuite. Un tunnel s’effondre et ils sont convaincus que la vie de Fitz s’est éteinte.
Abeille se trouve alors sans mère et sans père, et fait la connaissance du Fou. Elle sait qui il est puisqu’elle a lu un bon nombre de papiers que son père conservait dans sa pièce secrète à Flétribois. La relation entre le Fou et Abeille s’avère plus que compliquée.

Abeille et le Fou ont un point commun, ils ont du sang de Blanc en eux et ils sont les Prophètes de leurs époques respectives. Le Fou a conscience de ce qu’il est depuis qu’il est petit alors qu’en ce qui concerne Abeille, cela lui est venu au fur et à mesure des événements. A peine ont-ils quitté le tunnel de Clerres et retrouvé la liberté, qu’Abeille est déjà à remettre Le Fou en place. Ce n’est pas une attaque qui vise simplement à blesser le Fou mais aussi qui nous rappelle qu’ils partagent ensemble une particularité : “Quand tu me touches, tu me fais voir toutes les voies. Toutes à la fois !”

Mais, le principal point de discorde entre le Fou et Abeille se réfère à la mort de Fitz. Tout a commencé à Flétribois quand Fitz a poignardé le Fou. C’est le début d’une longue aventure et en même temps la reprise de tout ce qui s’est passé avant. Abeille ne l’a pas vécu mais a lu ce qui s’est passé. Elle sait que Fitz a eu son lot de souffrances à cause du Fou et que c’est l’ancien bouffon qui a mené à tout ça (“et c’était lui qui, à l’origine, avait enclenché tout cela en faisant de mon père son Catalyseur”).
Ayant lu la correspondance que Fitz envoyait au Fou, elle sait que son père aimait son plus vieil ami. Elle sait aussi à quel point son départ a créé un grand vite en Fitz, un grand vide que même Molly et Abeille n’ont pas su combler : “Pourquoi ne pas lui dire que tu l’aimais ? (...) Il t’écrivait de longues lettres mais n’avait nulle adresse où te les envoyer”. En réalité, le Fou a dit à Fitz qu’il l’aimait mais le bâtard n’a jamais voulu l’entendre, cela le mettait mal à l’aise, d’autant plus qu’il pensait que le Fou était un homme.
Plus tard, Fitz sera retrouvé par ses amis dans la carrière, le fameux endroit où Vérité a créé son Dragon. Là, Abeille fait connaissance avec son père, elle le découvre comme jamais. Et même si Fitz se vide petit à petit de ses émotions, elle n’aura jamais été aussi intime avec lui. Elle finit par le comprendre, comprendre ce qui a motivé sa vie et ses choix. Elle a aussi un bel aperçu de ses peines et de ses regrets, notamment quant à sa relation avec le Fou. Le Fou a beaucoup demandé à Fitz, il l’a mené à l’article de la mort à de nombreuses reprises et quand il a atteint ses objectifs, il a disparu de sa vie ; la première fois quand Vérité a libéré les Six-Duchés des Pirates Rouges et la seconde fois quand Fitz a participé à libérer Glasfeu des glaces. C’est pourquoi Abeille s’interroge : “je vois un Catalyseur qui a été utilisé sans pitié par son Prophète ; agit-on ainsi avec quelqu’un qu’on aime ? Je pense que c’est la question que se pose mon père à présent.”

Le Fou annonce à Abeille que son père est mort, il n’a pas pu survivre à ce qui lui est tombé dessus, c’est impossible. Abeille et les autres apprendront la façon dont il est mort et cela alimentera la colère de la fille Loinvoyant (‘ça s’appelle la mort des traîtres, et c’est une fléchette qui la donne ; et tu l’as laissé l’affronter seul”). Ce dernier détail est important : Abeille ne peut comprendre que le Foi soit parti en laissant Fitz derrière, même si il est convaincu de sa mort. Peut-on lui en vouloir ? Le lecteur sait que Fitz aurait remué ciel et terre pour retrouver le corps de son ami, il l’a d’ailleurs fait dans le tome Adieux et retrouvailles, il était prêt à sacrifier tout ce qu’il avait.

Le Fou n’apparaît pas seulement dans l’Assassin royal et la trilogie du Fou et de l’assassin, il est également un protagoniste important des Aventuriers de la mer. Il a donc plusieurs identités et Braise résume bien la situation : “Ambre, c’est le Fou. Mais seul votre père l’appelait comme ça. Et Bien-Aimé.” 
Le Fou endosse plusieurs costumes et cela ne semble déranger personne. Fitz s’est fait à Sire Doré, les autres se sont habitués à Ambre, à Sire Gris, à Sire Chance. Abeille est perplexe, elle l’est aussi face aux fréquents changements de sexe du Fou (“Pourquoi il avait tant de noms et pourquoi c’était à présent une femme, je n’en avais aucune idée. Tout le monde paraissait trouver cela normal”).
Abeille n’est pas simplement dubitative quant à ses changements de noms, elle les trouve ridicules. Elle le pense clairement quand elle est en train de lire ses histoires passées : “il s’est surtout étendu sur ses aventures avec celui qu’il nomme le Fou. C’est un nom ridicule, mais, si je m’appelais Bien-Aimé, je verrais peut-être Fou comme un mieux”.
Fitz absent, le Fou pense être investi d’une nouvelle mission, devenir le chaperon d’Abeille. Il agit aussi comme ça parce qu’il estime qu’il doit guider la Prophète de son époque. Lors de leur retour vers Castelcerf, il plonge dans son intimité en lisant ce qu’elle écrit. Abeille le sait et en profite pour faire passer un message au Fou : elle ne tient pas à sa compagnie. On peut ainsi lire que “j’avais envie que Bien-Aimé, Ambre et le Fou cessent tous de me tourmenter, et, chaque fois que j’écrivais dans mon livre de rêves ou dans mon journal, je lui rappelais.”

Mais, Fitz parti, placée dans un monde qu’elle ne connait pas du tout, Abeille n’a pas d’autre choix que se rapprocher du Fou : “je commençais à m’attacher à lui alors même que je cultivais ma colère contre lui quand mon père me manquait la nuit”. 
Elle honore aussi la mémoire de son père en se dressant face à Prilkop (un ancien Prophète, auparavant rencontré à Aslevjal et également captif à Clerres). Le vieil homme noir vient quêter la clémence et du répit pour les gens de Clerres innocents, ils ne sont pas responsables selon lui des actes des Quatre. Le Fou s’y oppose et Abeille lui apporte son soutien (“sans réfléchir davantage (...) je pris sa main gantée dans la la mienne et, debout côte à côte, nous regardâmes Prilkop”). 

Le Fou a bien entendu conscience de l’inimitié d’Abeille. Elle le lui dit clairement. Quand le Fou tente d’amadouer Abeille en servant de la mémoire de Fitz et lui affirme que “tu es tout ce qu’il me reste de lui maintenant”, elle lui répond sans pitié que “alors tu n’as rien du tout.”
Fitz retrouvé dans la carrière, c’est l’occasion pour le mourant de faire ses dernières volontés. Contre toute attente et toute logique, il demande au Fou de s’occuper d’Abeille. C’est surprenant car on sait qu’Ortie ne demande qu’à s’occuper de sa soeur et que Fitz le sait. Et même si Ortie n’est pas disponible car elle a un bébé, il doit bien avoir conscience qu’Abeille est une princesse Loinvoyant et donc que le trône gardera toujours un oeil sur elle. Fitz a bien trop souffert de ça pour ne pas le savoir. Il sollicite donc devant toute l’assemblée réunie (Abeille, Kettricke, Ortie, Devoir, etc.) que le Fou se charge d’Abeille. Le Fou a des doutes, il sait que non seulement Abeille ne l’aime pas plus que ça mais qu’en plus ce n’est pas son futur (il rêve d’être dans le Loup de pierre que Fitz bâtit, il n’attend qu’une demande de sa part pour s’y plonger). C’est pour cela qu’il tente de raisonner Fitz. Il lui dit que “je ne crois pas être la personne idéale pour remplir le rôle de père auprès d’Abeille” et “ça me gênerait moins si elle me détestait carrément, mais, j’ai l’impression qu’elle n’éprouve pas grand-chose à mon endroit”.

Abeille est une spectatrice privilégiée de la déchéance du Fou. Elle le voit errer dans la carrière alors qu’il attend un signe de Fitz. Fitz n’ose pas, le Fou espère. Abeille le dit si bien, le Fou “n’était plus le Bien-Aimé de personne, mais un petit homme triste, un bouffon abîmé.” 
On peut s’interroger pour savoir si Abeille pense réellement ça, si sa vision n’est pas pervertie par autre chose. Après tout, elle a conscience qu’elle ne peut pas aider son père. Il repousse son aide quand elle tente de le guérir par l’Art, il refuse de rentrer avec elle à Castelcerf et on l’empêche de mettre des choses d’elle dans le Loup de pierre. Ses paroles sont alors crues et sans équivoque, on ressent toute sa peine : “mon père ne voudrait pas que je le rejoigne dans la pierre, c’est son Fou qu’il voudrait.”
Mais, Abeille aime plus son père qu’elle méprise le Fou et elle veut voir son entreprise couronnée de succès. Elle ment alors en disant au Fou que Fitz “t’aimait plus qu’il n’a jamais aimé aucun d’entre nous”. Fitz a aimé le Fou et il aura fallu des années pour qu’il accepte de le montrer publiquement. Mais, Fitz n’a pas toujours suivi aveuglément le Fou, il refuse par exemple de le suivre quand ce dernier revient dans sa vie après ses aventures à Terrilville ; il doit s’occuper de Heur. 
Surtout, la dernière trilogie nous montre à quel point Fitz a des griefs envers le Fou. Grâce à Abeille, on sait qu’il lui reproche d’aller et venir dans sa vie sans forcément lui donner de nouvelles et en lui demandant toujours beaucoup. Cela rejoint d’ailleurs ce que disait la Femme Pâle dans le roman L’homme noir (“il danse aux frontières de votre compréhension et vous jette parfois d’infimes indices sur sa véritable nature, comme on jette de petits morceaux de sucre à un chien”). Les derniers romans nous montrent surtout à quel point il a aimé Abeille, son enfant née si différemment et qu’il n’espérait plus. Il l’a protégée puis élevée à Flétribois alors que tout et tous étaient contre lui, il était prêt à tuer pour elle, ou en tout cas à virer du château ceux qui la tourmentaient. Il était sans pitié contre ceux qui se moquaient d’elle, même si ils étaient de sa famille (Pépite et Lant peuvent en témoigner). C’est pour Abeille qu’il a traversé le monde et a réuni une bande hétéroclite.

Les romans nous montrent qu’il existe différentes fortes d’amour et qu’il est très difficile de les comparer. Fitz a aimé Oeil-de-Nuit (un loup), Fouinot et Martel (des chiens), Molly (une femme), le Fou (un Blanc), Abeille et Ortie (ses filles) et d’autres encore. Par exemple, il a aimé Heur ou Kettricken. Mais comment classer ses amours ? Comment les comparer entre eux ? A-t-il aimé plus le Fou que Molly parce qu’il était prêt à tout quitter pour le bouffon dans Adieux et retrouvailles ? A-t-il aimé plus Oeil-de-Nuit que n’importe qui d’autre parce que le loup partageait un lien de Vif avec lui ? Mais alors, où se place l’amour physique ? Fitz a-t-il plus aimé les parties de chasse avec Oeil-de-Nuit que ses moments torrides avec Molly ?

lundi 1 juin 2020

Abeille et Ortie

Fitz est mort. C'est en tout cas ce que croient Abeille, Ortie (« Notre père est mort, Abeille »), le Fou et les autres. Il a donné sa vie pour sauver son plus vieil ami à Clerres. Sa mission de sauvetage n'a pas été totalement un échec puisque Abeille est revenue vivante à Castelcerf. Mais à quel prix ?

Abeille et Ortie ont donc perdu leur père. Fitz les avait habituées à une éducation particulière. En ce qui concerne Ortie, c'est surtout Burrich et Molly qui ont fait le travail, Fitz se contentant de lui donner des cours particuliers tard la nuit alors qu'elle était adolescente. Abeille, elle, a passé plus de temps avec Fitz mais il la traitait plus comme une assistante que comme sa fille.
Ortie sait que sa relation est compliquée avec sa sœur. Les deux n'ont jamais vécu ensemble et se connaissent très peu. Elle n'oublie pas non plus que Abeille a préféré rester avec Fitz plutôt que de la suivre (« je ne souhaite pas aller au château de Castelcerf (…) je vais rester chez moi à Flétrybois. »)

Ortie a longtemps considéré Abeille comme une jeune fille retardée et Abeille de son côté n'a pas fait grand effort pour la contredire. Mais tout change quand les deux croient que Fitz est mort et Ortie fait des efforts pour organiser un bon accueil à Abeille au château royal. Elle sait que la petite Abeille a traversé des épreuves compliquées. Elle s'est visiblement renseignée sur la vie de sa sœur car celle-ci fait face à une agréable surprise. Non seulement elle y retrouve Prudence, son ancienne servante, mais en plus celle-ci lui affirme qu'Ortie a retenu les leçons de son propre passé (« elle m'apprit qu'elle devait être ma bonne, car ma sœur ne souhaitait pas m'imposer la vie de château de Castelcerf, trop différente de celle que j'avais connue ») ; quand Ortie est arrivée à Castelcerf, elle a dû quitter son coin reculé, sa vie simple pour devenir la Maîtresse d'Art du Royaume alors qu'elle n'y était pas du tout préparée. C'est l'une des choses reprochées à Fitz.
Ortie confirme verbalement ses intentions à Ortie (« en tant que grande sœur, était décidée à me donner l'instruction dont elle avait été hélas privée »). Ortie a longtemps dû se cacher derrière un ton piquant pour se protéger dans une cour impitoyable où règnent des luttes de pouvoir et d'influence. Et cela lui a nui, son prénom devenant un surnom utilisé pour se moquer d'elle.
L'attitude volontaire d'Ortie peut s'expliquer par ce qu'elle apprend de la bouche de Fitz ou d'Abeille. Par exemple, comment rester insensible quand elle entend dire que Fitz a brûlé un corps les pieds dans la neige devant Abeille en pleine nuit alors qu'elle n'était qu'une gamine (« oh, papa, comment as-tu pu faire ça ? »)
Mais, Ortie lui parle encore parfois comme si elle était une gamine, une jeune femme irresponsable. Elle a un ton à la limite de la condescendance : « parfois, il faut qu'un adulte décide ce qui est le mieux pour un enfant ». Il faudra toute la diplomatie de Crible pour atténuer un peu la dureté du message. Tout n'est pas de la faute d'Ortie. Ce n'est pas sa faute si Abeille hante les couloirs du château en pleine nuit (une tradition familiale) pour aller voir Lourd, ce n'est pas sa faute si Abeille fait peu de progrès en Art ou si elle en veut tellement au Fou. En ce qui concerne l'Art, il ne faut pas oublier qu'Ortie est la référente dans le château et que tout doit passer par elle, est est donc légitime quand elle lui demande de ne pas aller voir Lourd, un Solitaire (un individu très puissant, hors de tout clan).

Grâce à Père Loup (Oeil-de-Nuit), Abeille informe Ortie, Crible et Kettricken que Fitz est vivant puis qu'il est en train de sculpter son dragon de pierre dans les Montagnes. Ortie et Abeille sont en désaccord à de nombreuses reprises. Assez bizarrement, Ortie refuse qu'Abeille aille porter secours à son père. La considère-t-elle comme trop faible pour aider ? Abeille vient pourtant de traverser le monde et de voir des choses totalement incroyables.
Abeille lui en veut terriblement ses mots sont accusateurs (« tu ne m'emmèneras pas par les piliers d'Art dans la carrière auprès de papa. Alors qu'il est sans doute en train de mourir »). Ce sont des propos durs et blessants à entendre pour Ortie qui croit qu'elle fait ce qui est nécessaire.
Abeille décide de partir malgré tout et monte une expédition avec le Fou, Kettricken, Persévérance, Cendre et Lant. Là, ils trouvent un Fitz affaibli, rongé par des vers et aux portes de la mort. Ortie et Devoir finissent par arriver et Ortie sermonne sa sœur à plusieurs reprises. Abeille ne comprend pas tous ces gens qui sont venus voir la mort de Fitz, est-ce un spectacle, un divertissement ? Ortie lui rappelle que la royauté n'a pas de vie privée (Umbre dirait la même chose) : « c'est un Loinvoyant, il fait partie de la famille royale. L'intimité n'existe pas pour lui (…) Prends l'air doux et anodin, et tu auras peut-être un petit bout d'existence rien qu'à toi ».
C'est quelque chose que Fitz n'a jamais assimilé durant sa jeunesse, c'est sans doute pour cela que Royal a mis tant d'acharnement pour le tuer. Abeille apprend vite, elle retient les enseignements. Elle se doute que la vie n'a pas été simple pour Ortie avec un père comme Fitz puis seule à Castelcerf. Quand vient le moment des adieux, on se rend compte qu'Abeille va faire des efforts pour se rapprocher de sa sœur (« Ortie me serra dans ses bras, et je ne cherchai pas à résister ; puis je pris davantage sur moi et l'étreignis à mon tour »).

Enfin, les deux partagent un point commun : elles passent après le Fou.
A la fin d'Adieux et retrouvailles, Fitz préfère rester (dans un premier temps) à Aslevjal et retrouver le Fou plutôt que rentrer à Castelcerf et enfin faire connaissance avec sa fille. Il faudra que le Fou coupe tout lien avec Fitz pour que le bâtard se tourne vers sa famille.
Quant à Abeille, elle est abandonnée à Chênes-lès-eau. Certes, Fitz vient de poignarder le Fou mais il aurait pu faire plus que laisser sa fille seule avec Lant dans une carriole.
Ce n'est donc pas étonnant de l'entendre gueuler à un Fou hésitant que «  il t'aimait plus qu'il n'a jamais aimé aucun d'entre nous ! (…) tu fais encore l'idiot, à poser des questions stupides ! » Est-ce la vérité ? Est-ce que Fitz aimait plus le Fou que ses filles ou même Oeil-de-Nuit et Molly ?