Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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jeudi 15 janvier 2026

Verité veut-il un enfant ?

Pour un futur roi, il est bien normal d’avoir un enfant, un héritier. Mais, Vérité n’a pas cette préoccupation en tête car il ne pense qu’à mener la guerre contre les Pirates Rouges. Il n’est même pas ravi quand son père lui annonce qu’il lui a trouvé une femme à épouser. Vérité veut consacrer tout son temps et toute son énergie à la défense du royaume. 


Être prince ou roi-servant, c’est renoncer à une vie privée. Tout ce qui est fait prête à des rumeurs et les attentes sont importantes. Vérité n’a pas le luxe de choisir sa vie : il doit faire avec les ordres de son père, le roi Subtil, et avec la volonté populaire. Le peuple craint pour son avenir et a besoin de signes d’optimisme. Voir Vérité et Kettricken accueillir un enfant leur montrerait que l’avenir n’est pas si sombre. Umbre résume bien la situation quand il dit que « dans les circonstances présentes, tous leurs efforts doivent porter sur l’apparence, et bientôt on exigera d’eux un héritier. Ils n’ont pas le temps d’apprendre à se connaître, encore moins d’apprendre à s’aimer ». Vérité doit donc mettre ses états d’âme ou ses doutes de côté. Lui qui n’avait pas envie de se marier a quand même épousé Kettricken et il doit lui faire un enfant pour le bien des Six-Duchés. 

Le problème est que Vérité ne se consacre pas ardemment à la chose. Kettricken signale à Fitz que « si je suis la seule à pouvoir lui donner un héritier, lui seul peut l’engendrer ». Vérité se consacre entièrement à la défense et délaisse ses autres devoirs, même intimes. Pire, l’Art le ronge et rogne ses passions, ses désirs. Il avait déjà perdu l’appétit et le sommeil, il rodait comme un fantôme dans le château, le voilà qui n’a pas plus envie que ça de doucher avec sa femme. Kettricken insiste et montre tout son désarroi : « je suis ici pour donner un héritier à Vérité. C’est un devoir auquel je ne cherche pas à me dérober, car j’y vois pas un devoir, mais un plaisir. Je voudrais seulement être sûre que mon seigneur partage mes sentiments ». Même sa femme ne parvient pas à lire en Vérité, à susciter en lui une étincelle de désir.


Heureusement, Kettricken est une femme remarquable. Elle montre qu’elle est du bois dont on fait les grands souverains, ceux qui marquent leur époque. Elle réveille la colère du peuple, elle les sort de la torpeur qui les maintenait la tête sous l’eau en organisant la chasse contre les forgisés. Cette initiative réveille quelque chose en Vérité. Il voit sa femme différemment et a a des relations sexuelles avec elle. Malheureusement, ses obligations le rappellent et il doit partir dans une quête lointaine à l’issue bien incertaine. Vérité apprendra que Kettricken est enceinte suite à un échange d’Art avec Fitz. Il a l’air ravi (« et si je dois devenir père - une chaleur nouvelle sa pensée à cette idée - , il est encore plus important que je réussisse »). Vérité trouve là une nouvelle source de motivation et il en a bien besoin tant la situation semble périlleuse : il est seul dans les Montagnes, Royal est en passe de réussir son coup d’Etat et sa femme est à la merci du premier accident venu.


Puis, Kettricken rejoint Vérité alors qu’il est en train de construire son dragon d’Art et de pierre. Cela aurait pu être des retrouvailles chaleureuses si Vérité n’était pas dans un état bien pathétique. Il n’est plus que l’ombre de lui-même tant il est absorbé par son dragon, il a du mal à ressentir et exprimer ses émotions. Le problème est que Kettricken porte un immense fardeau ; elle a perdu l’hériter de Vérité, un enfant nommé Oblat. Elle aurait besoin que Vérité compatisse à sa douleur. Or, ce n’est pas le cas : « nous avions un fils ? Je ne m’en souviens pas ». On pourrait croire que Vérité se fiche de son fils. La réalité est bien plus triste car il a mis tant de souvenirs dans le dragon qu’une bonne partie de sa vie lui échappe et ne représente plus rien. Autrement dit, il ne se souvient même pas avoir eu un enfant, et si il s’en souvenait, il ne pourrait pas réagir à sa perte.


Vérité conclut ensuite un accord avec Fitz. Fitz doit lui prêter son corps pour que Vérité puisse connaître une dernière nuit de sexe avec Kettricken. Vérité est quelque peu honteux de demander ça à Fitz mais la nécessité est trop forte. Il voit là l’occasion d’avoir de quoi terminer son dragon et d’avoir un héritier. Une fois cela fait, c’est un Vérité calme et certain de son fait que nous rencontrons. Il dit à Fitz que « mon dragon va prendre son essor, ma reine porter un enfant et moi chasser les Pirates rouges de nos côtes (…) Non. Je ne regrette pas notre marché ». Vérité est donc prêt à tout pour arriver à ses fins.

mardi 4 novembre 2025

(Kettricken)


Elle tourna vers moi un visage effrayant ; le chagrin avait ragagé ses traits, creusé des rides profondes de part et d'autre de sa bouche et fait fondre la chair de ses joues (extrait de la Voie magique)

jeudi 10 juillet 2025

La relation entre Kettricken et Fitz

La première rencontre entre Fitz et Kettricken est tout sauf paisible. Mal renseigné par Royal, Fitz ne se doute pas qu’il parle à la future reine des Six-Duchés, il la prend pour une simple servante. Quant à Kettricken, elle a été trompée par les belles paroles de Royal et elle a tenté de tuer Fitz en l’empoisonnant. C’est donc un bien mauvais départ dans leur relation… ce qui ne va pas empêcher qu’un fort lien se crée entre les deux.

En arrivant à Castelcerf, Kettricken sort du lot. Elle a une vision différente de concevoir le pouvoir, de voir la responsabilité du souverain sur son peuple. Mais, son physique aussi la met à part. Sa blondeur et sa musculature font d’elle une femme remarquée. Fitz est sensible à la grâce qui se dégage de Kettricken : « à côté des autres femmes engoncées dans leurs robes et leurs énormes manteaux, Kettricken paraissait agile comme un félin ». Fitz remarque donc la beauté de Kettricken. 

Un aspect compliqué du lien entre Fitz et Kettricken est le lien d’Art entre Vérité et Fitz. Liés comme ils le sont, les deux partagent beaucoup de choses, d’autant plus qu’ils ont parfois tous les deux du mal à garder leurs murailles mentales. Des émotions, des sentiments leur échappent et contaminent, d’une certaine façon, l’un ou l’autre. Ainsi, après une purge contre les forgisés, Fitz est témoin bien malgré lui d’une nuit de passion entre Vérité et Kettricken (« tant que je parvenais à chasser de mon souvenir la fraîcheur des lèvres de Kettricken et la douceur de sa peau blanche, si blanche… »).


Fitz éprouve donc du désir pour Kettricken, peu importe la raison. Les deux se rapprochent encore plus dans un contexte qui les force à se dresser contre Royal et ses manigances. Ils sont les seuls à avoir à coeur le sort des habitants des Six-Duchés et ils doivent protéger Vérité comme ils le peuvent. 

Vérité parti, ce dernier confie à Fitz sa femme. Il lui demande de veiller sur elle. Ils passent donc du temps ensemble. C’est Oeil-de-Nuit qui donnera un avertissement à Fitz, qui le poussera à faire attention à ce qu’il ressent et son comportement. Fin observateur de ce qui se passe, le loup prévient Fitz qu’il y a du « danger » car « ce n’est pas ta femelle. C’est celle de ton chef de meute ».  Si le loup lui dit ça, c’est donc qu’il a perçu ce qui se dégageait de Fitz. Là encore, Fitz est influencé par Vérité : l’Art lui joue des tours. D’ailleurs, Fitz s’en rend compte et il doit se le rappeler (« Kettricken était ma reine, mais je n’étais pas Vérité et elle n’était pas celle que j’aimais, si fou que devint mon coeur quand je la regardais »).


La même situation se répète alors que Fitz et Kettricken s’enfoncent dans les Montagnes pour retrouver Vérité. 

Alors que Fitz s’apitoie sur son sort, se dévalorise, Kettricken tente de lui montrer qu’il est bien trop pessimiste. Surtout, on comprend que Kettricken a regardé au-delà de l’apparence de Fitz ; elle a vu sa fidélité et son courage, son abnégation et son dévouement. Ses mots sont assez clairs et laissent peu de place au doute : « en tant que femme, je vous affirme que, malgré vos cicatrices, vous êtes loin du monstre que vous vous croyez. Vous êtes encore un jeune homme avenant, par des aspects qui n’ont rien à voir avec vos traits physiques, et, si mon seigneur Vérité n’emplissait pas mon coeur, je ne vous dédaignerais pas ». Il faut aussi noter, une nouvelle fois, que Vérité se dresse entre Kettricken et Fitz. Mais, on est loin d’être dans un triangle amoureux où Kettricken ne sait pas lequel choisir : Kettricken aime Vérité et elle n’a aucune intention de le tromper ou de coucher avec un autre.

Toutefois, Fitz et elle partagent une forte connexion qui sera encore plus renforcée grâce à Oeil-de-Nuit. Kettricken trouve dans le loup un ami, un compagnon de chasse (« quand le loup et moi chassions la nuit, Kettricken venait avec nous »). Le loup est admiratif de sa force et de son agilité, et Kettricken gagne son respect. Oeil-de-Nuit a tendance à dédaigner les humains, à ne pas comprendre leur façon d’être et d’agir ; les choses sont différentes avec Kettricken. Il lui donne un nom et il est attentif à ses demandes (« la grande louve m’a demandé de veiller sur toi. Alors je veille »). 

Moqueur, Oeil-de-Nuit prononce une phrase ironique qui montre malgré tout l’estime qu’il a pour la montagnarde : « si ta femelle t’ordonne de me chasser, je me lierai peut-être avec celle-ci ».


Des années ont passé. Fitz s’est coupé du monde, s’est plongé dans un exil volontaire. Le monde, lu, a continué d’avancer. Fitz est forcé de revenir à Castelcerf sous une fausse identité pour retrouver le prince Devoir, le fils de Kettricken, qui a disparu. Sous l’apparence d’un domestique, il arpente les couloirs du château royal et finit par apercevoir Kettricken. Sa réaction montre qu’il conserve encore un fort respect pour Kettricken : « à sa vue, mon coeur cessa de battre, et je songeai à la fierté que Vérité aurait éprouvée (…) « Oh, ma Reine » fis-je tout bas. Elle s’arrêta net il me sembla presque l’entendre prendre une brusque inspiration ». On croirait presque que les années de séparation ont renforcé la puissance des sentiments de Fitz ; Kettricken lui a tellement manqué que la revoir suffit à le bouleverser. 

Kettricken est également contente de revoir Fitz. Son absence l’a peinée mais elle a respecté sa décision (« vous aviez tout sacrifié à votre devoir, et, si la solitude était la seule récompense que vous désiriez, j’étais heureuse de vous l’accorder. Pourtant, j’avoue être heureuse de votre retour »). On perçoit là quand même un sacré regret : Kettricken sous-entend que Fitz aurait pu mériter mieux, aurait pu réclamer plus que l’anonymat. Mais, elle a su respecter la décision de son ami sans pour autant la partager pleinement. 


Une scène va illustrer l’intimité de Fitz et Kettricken. Alors que son loup est mort, Fitz est triste et incapable d’entamer son deuil. Il n’a personne avec qui partager sa douleur, pas même son vieil ami le Fou. C’est Kettricken qui va lui permettre d’entamer le processus en partageant avec lui un moment physique intente : « elle resta debout près de moi, tenant ma tête contre son sein, me caressa les cheveux et me laissa pleurer tout en parlant d’une voix brisée de mon loup et de ce qu’il avait représenté pour elle ». Pour que Fitz se laisse aller comme ça, il faut qu’il ait été dans une situation de confiance. Kettricken, elle, a presque une attitude maternelle.

Kettricken dresse ensuite un parallèle avec Vérité. Les deux savent ce que c’est de perdre quelqu’un et de pleurer intérieurement sa mort. La disparition d’Oeil-de-Nuit réveille ça, même si Fitz pelure plus intensément la mort de son loup, comme Kettricken pleurait plus intensément la mort de son mari. Kettricken souligne que « ce n’est pas la première tragédie que nous partageons ». Ce fardeau crée alors un point commun entre les deux (« vous et moi avons traversé seuls une grande part de notre existence »).

Le Fou, lui, est envieux de ce qui existe entre Fitz et Kettricken. Il aurait tant aimé être celui qui console Fitz. Il s’en veut de ne pas pouvoir être à la place de la reine (« ma foi, je suis heureux que quelqu’un ait pu t’aider. Même si je suis jaloux de Kettricken »).


Plus tard, Fitz frôle la mort en éliminant la menace Laudevin. Il git dans son sang, dans un état inconscient. Kettricken est affligée de le voir dans cet état. Elle aimerait utiliser tous ses pouvoirs de reine pour le sortir de prison et l’aider, mais elle ne le peut pas car cela soulèverait des questions que la reine aide un simple domestique. On pourrait, par exemple, se demander s’il est son amant.

Devoir nous fournit une réponse. Kettricken ne voit pas qu’en Fitz un ami, un compagnon de longue date. Elle le voit aussi comme le protecteur de la mémoire, de la lignée des Loinvoyant, elle a conscience de son impact et de son importance. Devoir dit : « savez-vous ce que ma mère voit en vous ? (…à Si elle vous baptise oblat, c’est qu’elle vous regarde comme le roi légitime des Six-Duchés, et cela sans doute depuis que mon père est mort ». 

Pour autant, une nouvelle fois, Kettricken va materner Fitz, prendre soin de lui (« une femme passa son bras autour de mes épaules, me redressa et porta de lait tiède à mes lèvres »).

Et, leur relation va prendre une nouvelle fois un aspect physique quand ils vont s’embrasser sans aucune intention sexuelle (« quand elle posa ses lèvres sur les miennes, j’eux l’impression de me désaltérer longuement à une source fraiche et je sus que ce baiser n’était pas pour moi mais pour l’homme qui nous manquait à tous les deux »). Il n’y a pas de désir sexuel ici ; le baiser est juste un moyen de se rapprocher dans le rappel de souvenirs, de se remémorer Vérité. D’ailleurs, Kettricken le dit clairement : « tout le mal dont vous avez été victime a eu un résultat bénéfique : il m’a rappelé brutalement tout ce que je vous dois et combien je vous estime ».


Dans la trilogie du Fou et de l’assassin, la distance et Molly séparent Fitz et Kettricken.

Les deux se revoient malgré tout quelques fois : la maladie d’Umbre ou la mort d’Eyod. En se rendant dans les Montagnes, Fitz peut chevaucher à côté de Kettricken et échanger avec elle (« je faisais partie des gardes de Kettricken, je portais ses couleurs, le blanc et le violet, et je déplaçais avec la suite royale ». Tout cela montre que Fitz est un homme de Kettricken. Lui a accordé sa fidélité à Subtil puis à Vérité l’a ensuite confié pendant des décennies à la montagnarde. 

Kettricken continue d’aussi bien cerner Fitz. Elle se doute qu’une forme de mélancolie et de tristesse peut très bien accompagner Fitz alors qu’il se rend vers les Montagnes, là où il a perdu à la fois Fouinot (son premier compagnon de Vif) et Vérité. Kettricken en parle à Ortie et affirme que «  le voyage a peut-être réveillé chez toi de vieux souvenirs, des souvenirs tristes ».

Quant à Molly, son dédain est clair. Elle reproche à Kettricken son silence : « Molly n’avait jamais pardonné à la reine de lui avoir laissé croire que j’étais mort ».

C’est dans cette trilogie que Kettricken va réaliser un de ses plus grands rêves : réhabiliter Fitz, faire en sorte que le peuple sache tout ce qu’il a fait. Elle est assez claire car on peut lire son regret que « si peu soient au courant «  et que cela a été « une épine cruelle dans mon coeur ». Kettricken va se servir d’une initiative d’Elliania pour mettre Fitz face à son destin, et présenter le prince FitzChevalerie Loinvoyant à tous. 


Les deux partagent un autre moments forts quand ils croient Abeille disparue pour de bon. Elle anticipe que cela est moment éreintant et éprouvant, et elle passe la nuit avec lui. A nouveau, il n’y a rien de sexuel, juste deux amis qui prennent soin l’un de l’autre. Notons malgré tout que si la chose semble claire pour Kettricken, Fitz est un peu plus dans le doute : « le parfum de Kettricken était omniprésent, et je sentais une pression chaude en bas de mon dos : elle dormait derrière moi, et ses bras m’enlaçaient. C’était mal ; c’était bien ». Kettricken tente d’aider Fitz comme elle le peut, même si elle sent et sait que ses efforts sont vains (« je pense que vous êtes parti quand vous avez perdu Abeille, et que vous n’êtes plus là depuis »).

Le moment est alors venu pour elle de faire ses adieux et d’avouer qu’elle est au courant d’un des plus grands secrets de la saga, à savoir ce qui s’est passé la nuit de la conception de Devoir. Vérité avait emprunté le corps de Fitz pour coucher avec sa femme, Fitz n’avait jamais osé dire ce qui s’était passé. Or, Kettricken savait : « merci pour mon fils (…) je sais depuis des années comment ça s’est passé (…) Votre corps, la volonté de Vérité ». Cela n’a pas l’air de la déranger plus que ça.


Après les événements de Clerres, tout le monde croit Fitz mort. Kettricken est durement touchée par la nouvelle. Abeille remarque qu’elle était « alitée depuis qu’elle avait appris la disparition de mon père (…) elle était pâle et paraissait âgée ». Puisqu’elle pense Fitz parti pour bon, Kettricken a perdu son plus vieil ami, celui avec qui elle a partagé tant de choses. Il n’est pas étonnant de la voir dans cet état.

En réalité, Fitz est vivant mais très faible, rongé par des vers. Il tente de forger son loup de pierre et d’Art. Oeil-de-Nuit contacte Abeille pour la prévenir. Abeille prévient les autres que son père est encore en vie. 

Abeille apprend aussi un fait qui remet un bon nombre de choses en question ; le loup pense que Molly a su apporter et donner à Fitz de l’amour, mais que « c’est Kettricken que j’aurais choisi pour nous ». C’est une énorme déclaration qui montre toute la valeur de Kettricken du point de vue du loup.

Est-ce une relation gâchée ? Kettricken sème quelque peu le trouble en murmurant à Fitz que « vous ne m’avez jamais vue » lors de leurs dernières retrouvailles. Peut-on décerner là des regrets ? Il semble difficile de répondre clairement à cette question.


mardi 5 novembre 2024

Les rois Loinvoyant ont dit à Fitz

  • Le roi Subtil a dit : Mon jeune assassin, qu'ai-je fait de toi ? Comment ai-je pu ainsi pervertir ma propre chair ? Tu ignores à quel point tu es jeune encore ; fils de Chevalerie, il n'est pas trop tard pour te redresser. Relève la tête, vois au-delà de tout cela.
  • Le roi Vérité a dit : Et prends mieux soin de toi que je ne l'ai fait de moi-même. Je t'aimais, tu sais, ajouta-t-il tout d'un coup ; malgré tout ce que je t'ai fait subir, je t'aimais.
  • La reine Kettricken a dit : Tout le mal dont vous avez été victime a un résultat bénéfique : il m'a rappelé brutalement tout ce que je vous doit et combien je vous estime. Si je vous perdais, reprit-elle comme à son corps défendant, je perdrais le seul qui connaisse toute mon histoire, le seul qui, quand il me voit, sait ce que j'ai vécu avec mon roi.
  • Le roi Devoir a dit : Relevez-vous ; tournez-vous et faites face au peuple des Six-Duchés, votre peuple, et soyez le bienvenu enfin chez vous.

mardi 10 septembre 2024

Voyeurisme ?

L’amour physique est présent dans la saga de l’Assassin royal. Fitz étant le narrateur pendant une bonne partie des romans, c’est à travers ses yeux que nous vivons les choses. Mais, au-delà d’assister aux ébats de Fitz avec des femmes, dont Molly, le lecteur a aussi à certaines scènes cocasses, des moments plus légers, presque drôles, parfois déplaisants. Ce n’est pas la sexualité en elle-même qui produit ce genre de réactions mais le côté voyeur de la chose.


Molly est la femme que Fitz a désirée. Son statut de sang royal l’empêchait de la convoiter, de l’aborder. Si il a passé quelques temps à l’espionner, cela a fini ne par lui suffire. Fitz avait besoin de plus ; il a fini par rêver de Molly de façon intense. Or, Fitz a une particularité : il maîtrise plus ou moins bien la magie de l’Art, c’est-à-dire que certaines de ses pensées peuvent lui échapper. Cela lui arrive une fois alors qu’il est tranquillement perdu dans son songe nocturne. Un Vérité amusé et grognon de ne pas assez dormir le convoque. Il lui explique que Fitz lui impose ses pensées assez coquines (« et moi, j’ai besoin de dormir, pas de me réveiller en sursaut enfiévré par ton… admiration pour cette jeune fille »). Bien entendu, la situation dérange Fitz. Il a honte d’être surpris comme ça. Et pour ne rien arranger, Vérité le titille, le fait tourner en bourrique quand il lui laisse croire que Molly a pu surprendre ses fantasmes (« et prie pour que ta dame Jupe-Rouges n’ait pas le don de l’Art, car sinon elle n’a pas dû manquer de t’entendre pendant toutes ces nuits »). Pour Fitz, l’humiliation est totale et sa réaction ne laisse pas de place au doute : « je ne me serais pas senti plus gêné si je m’étais présenté tout nu devant la cour »).


La situation inverse produit. Quand Kettricken lance une chasse aux forgisés et réveille la fierté de son peuple, elle enflamme également le désir de Vérité. Ce dernier ne voit plus en elle une jeune femme fragile qu’il faut protéger, mais une reine, sa femme, la femme qu’il désire et celle qui doit porter son héritier. S’ensuit alors une nuit de passion à laquelle Fitz assiste bien involontairement. Tout enfiévré par son désir, Vérité abaisse sans le vouloir ses murailles. Témoin, Fitz se sent pris par du désir pour Kettricken : « j’espérais être le seul à avoir ainsi tout perçu ; alors, nul mal n’en sortirait tant que je n’en parlerais pas. Tant que je parviendrais à effacer de mon souvenir la fraîcheur des lèvres de Kettricken et la douceur de sa peau blanche ». La chose est claire : Fitz sait que son voyeurisme, bien involontaire, est mal. Il en a honte. Mais, on sent pointer aussi une autre chose : une passion de Fitz pour Kettricken. C’est quelque chose qui se répètera plusieurs fois dans le récit et qui sera accentué par Oeil-de-Nuit qui estime énormément la Montagnarde.


Bien plus tard, Fitz finira par céder aux avances d’Astérie. La ménestrelle n’a cessé de le draguer, de mettre en avant son intérêt. Alors que Vérité est prêt à éveiller son dragon pour combattre les Pirates Rouges, Astérie et Fitz s’isolent pour partager un moment intime. Mais, Fitz n’est jamais seul car Oeil-de-Nuit est avec lui, liés qu’ils sont par le Vif. Ainsi, même si la distance les sépare, une connexion émotionnelle, sensorielle les lie. On a donc un moment assez amusant quand Astérie voit le loup agir comme si il avait participé aux ébats (« le loup, en s’étirant, s’inclina profondément devant elle. La ménestrelle se retourna vers moi, les yeux écarquillés »). Astérie est donc surprise. Toutefois, sa réaction laisse songeur car la ménestrelle savait le lien entre les deux (« voilà qui éclaire d’une façon tout à lait nouveau le fait de lui gratter les oreilles »)…


La passion entre Fitz et Molly a traversé les âges. Après avoir sauvé les Six-Duchés des Pirates Rouges, après avoir sauvé Devoir des Pie puis de la Femme Pâle, Fitz a enfin pu vivre une vie de couple avec Molly, son amour d’enfance. Et ils en ont profité pour rattraper le temps perdu, passant beaucoup de temps l’un avec l’autre, de façon intime et peu importe l’endroit. Persévérance rapporte qu’il fallait « toujours frapper deux fois à leur porte (…) puis attendre un peu et frapper à nouveau ». Car leur appétit sexuel était bien connu : « on n’entre jamais sans y avoir été invités : on ne sait jamais quand ils vont se sauter dessus ». On peut supposer que quelques serviteurs sont tombés sur le couple en train de faire l’amour.


Enfin, il faut finir sur une note plus négative, plus déplaisante et qui concerne Dwalia. Même si elle est celle qui a enlevé Abeille, il est triste de la voir subir les assauts d’un capitaine d’un navire qui la prend pour un autre. Dwalia n’a pas d’autre choix que coucher avec lui si elle veut maintenir l’illusion. Abeille entend ce qui se passe sans comprendre ce qui se passe (« j’entendais des coups rythmés en provenance de la cabine, et je caressais l’espoir que c’était sa tête qui cognait contre la cloison (…) Elle poussait à présent de petits cris aigus, à peine audibles à travers le solide panneau de bois »). La description laisse peu de place au doute : Dwalia est en train de coucher avec le capitaine.

vendredi 30 août 2024

La perte d'un enfant

Kettricken aurait pu être une reine classique : elle a fait un mariage arrangé avec un prince d’un autre pays, et elle a fini par avoir des sentiments pour lui. Elle aurait pu être une reine forte qui mène son pays dans une période trouble. Elle aurait pu être tout cela et elle ne l’est pas. Elle devient une reine en fuite, une femme enceinte qui se cache au plus profond de la nuit et retourne chez elle, défaite. Son calvaire ne s’arrête pas là car Kettricken perd ce que le royaume a de plus cher : un héritier.


Perdre un enfant est un réel traumatisme pour une mère. C’est quelque chose qui vous marque et qui vous change. Kettricken, elle, n’a pas seulement perdu un enfant, elle a aussi le sentiment de ne pas avoir donné vie au fils de Vérité et donc à un futur prince. Elle a échoué dans ses devoirs. L’impact sur elle est clair et se voit sur son apparence physique. Fitz, qui ne l’a plus vue depuis de longs mois, la retrouve à Jhaampe ; elle est changée : « elle tourna vers moi un visage effrayant ; le chagrin avait ravagé ses traits, creusé des rides profondes de part et d’autre de sa bouche et fait fondre la chair de ses joues ».  Kettricken est donc devenue une femme à l’allure cadavérique, mortifiée. Ce n’est plus la Kettricken flamboyante qui dominait les autres par son charisme.


Un bon observateur de la chute de la montagnarde est le fou. Ce dernier l’a accompagnée dans son périple et était aux premières loges quand la tragédie a frappé. Le fou confirme que Kettricken vit très mal la perte de son enfant baptisé Oblat. Il remarque que Kettricken avait pu traverser toutes ces épreuves (la disparition de Vérité, la trahison de Royal) grâce à l’idée de porter l’héritier des Six-Duchés. Le perdre a tout fait basculer. Kettricken n’est plus que l’ombre d’elle-même : « depuis, le fou l’avait à peine vue, sinon brièvement, lorsqu’elle se promenait dans les jardins gelés, le visage aussi figé que la glace qui couvrait les parterres ». Kettricken est recluse, honteuse. Elle voit tout cela comme un échec, un fardeau qu’elle ne peut porter que seule.

Bien entendu, d’autres sont tristes pour ce qui est arrivé à Kettricken et pleurent avec elle. Le fou, lui, est doublement concerné car il voyait en un futur héritier Loinvoyant une possibilité de modifier le cours de l’histoire. Il se sent coupable de ne pas avoir pu plus aider Kettricken. D’une étrange façon, il se culpabilise à outrance (« et quand l’enfant de Kettricken, mon dernier espoir, est né inerte et bleu, ce ne pouvait être encore une fois que de mon fait »).


Kettricken est affirmative : c’est son échec, c’est sa responsabilité. 


Son attitude et son apparence questionnent Fitz. Quand Kettricken dit à haute voix que son bébé est mort, il se demande si la femme « avait encore toute sa tête, tant cette seule phrase exprimait de chagrin et de désespoir ».


Si le bébé est mort, c’est de sa faute ; elle en est convaincue. Elle s’en veut d’avoir trahi tous les espoirs placés en elle et tous les espoirs confiés par son mari, Vérité. Elle s’en ouvre à Fitz : « son enfant, sa couronne, son royaume ; son père aussi. Que ne m’a-t-il confié que ne j’ai pas perdu FitzChevalerie ? Tout en me précipitant de tout mon coeur à sa recherche, je me demande comment je pourrai le regarder dans les yeux ». Kettricken porte un autre poids sur ses épaules : la peur de décevoir Vérité.

Mais, Kettricken se retrouve à un Vérité quasiment forgisé. En train de construire son dragon d’Art et de pierre, Vérité y est mis toutes ses émotions, ses sentiments, ses souvenirs. Il est plus que froid avec Kettricken qui ne parvient pas à comprendre, à ce moment du récit, ce qui se passe. Le dédain de Vérité détruit Kettricken. Elle qui était si forte est cassée quand Vérité ne se rappelle même pas qu’il a eu un fils. Fitz témoigne : « voilà, je pense, ce qui la brisa : s’apercevoir que cette catastrophe ne le mettait pas en colère ni ne l’affligeait, mais l'égarait simplement ». Personne ne peut aider la reine, personne ne sait quels mots employer, quels gestes avoir. Sauf un de ses meilleurs amis : Oeil-de-Nuit. Le loup lui apporte son soutien et son réconfort : « elle se laissa brusquement tomber sur un genou et serra le loup contre elle, le visage dans sa fourrure, ses larmes coulaient dans ses poils rêches ».


De la mort d’Oblat à l’annonce de la nouvelle à Vérité, Kettricken ne connait aucun répit. Elle ne peut pas faire son deuil, elle ne peut pas trouver de repos car Royal la traque. Elle s’en veut d’avoir échoué dans sa mission en tant qu’épouse du roi : lui donner un héritier.

mardi 20 août 2024

La chute de Vérité

L’idée que Vérité soit un individu affaibli et en plein doute peut paraître ridicule. Après tout, l’homme a sauvé les Six-Duchés en donnant sa vie. Il a sacrifié sa jeunesse, son amour et a fait preuve d’une immense volonté, d’un immense courage. Il a bravé des dangers, naturels ou non, pour arriver à ses fins. Mais, avant de se lancer dans la quête des Anciens, Vérité est un homme comme tant d’autres, traversé par des moments de doute. Surtout, il doit sans cesse réajuster sa position dans la famille Loinvoyant ; la mort de Chevalerie, le déclin de Subtil, l’arrivée de Kettricken, la perfidie de Royal, les Pirates Rouges le forcent à tenter de s’adapter et endosser le costume royal. 

Et ce n’est pas facile pour un homme qui n’a pas été éduqué pour gouverner mais pour suivre.


C’est son père, Subtil, qui décrit parfaitement ce qu’est Vérité quand on creuse sous la surface. Vérité n’est pas cet Homme d’Etat : il s’est construit et est parti de loin pour atteindre ce statut. Au départ, Vérité n’est qu’ « un garçonnet boulot de huit ou neuf ans, plus gentil que brillant, pas aussi grand que son frère aîné Chevalerie, mais un bon petit prince, aimable, excellent second fils, sans trop d ‘ambition et qui ne posait pas trop de question ». Autrement dit, en temps de paix, Vérité aurait servi de prince diplomate, il aurait été envoyé pour nouer des accords et aurait fini par épouser une princesse d’un royaume quelconque sans que cela ait trop d’impact sur le sort des Six-Duchés.

Vérité n’est pas Chevalerie. Il n’a pas été élevé pour régner. Mais, les événements ont changé son destin et il a dû endosser ce rôle de gouvernant. Pendant un long moment, on peut même croire que Vérité se sent comme un usurpateur. Il n’est pas à sa place, il ne mérite pas d’être là, il a volé le rôle d’un autre. Dans un moment assez intense de confession, il avoue à Fitz que « je voudrais que ton père soit encore vivant et que ce soit lui le roi-servant ». Alors qu’il continue sa déclaration, on comprend que sa nature est toujours là et que Vérité aurait aimé pouvoir rester en second plan (« et que moi je sois toujours son bras droit (…) Sais-tu comme il est facile de suivre les ordres d’un homme en qui on a confiance, Fitz ? »). 

Chevalerie parti, le royaume a perdu son roi-servant. Vérité, lui, a perdu un frère, un ami. Ils étaient quasiment les deux derniers de leur catégorie : deux Loinvoyant artiseurs ayant passé beaucoup de temps ensemble. Dès lors, il n’est pas étonnant de voir que Vérité se sent isolé (« parfois, c’est en pensant à lui que je me sens le plus seul ; c’est comme si j’était l’unique créature de mon espèce dans le monde. Comme si j’étais le dernier des loups, obligé de chasser seul »).

Malheureusement, Vérité se sert aussi du souvenir de Chevalerie pour se comparer à lui. Il ne se considère pas aussi bon que son frère, aussi doué que lui. Il sait qu’il n’a pas la même capacité de réflexion que Chevalerie, pas la même capacité à mener des raisonnements. Cela le pousse à avoir peur de faire des erreurs. Ainsi, quand Kettricken est agressée par des forgisés, il ne pense qu’à tenter d’étouffer l’événement sans voir que cela peut ressouder les gens de Castelcerf (« Chevalerie aussi y aurait pensé (…) Moi, je n’ai songé qu’à la ramener en vitesse au château en espérant que l’affaire ne s’ébruite pas trop. Comme si c’était possible ! Et aujourd’hui, je me dis que, si un jour la couronne vient à se poser sur ma tête, elle se trouvera bien indignement portée »). La détresse de Vérité est bien perceptible.


Pour ne rien arranger, Vérité doit faire avec Kettricken et Royal. Kettricken n’est pas une femme qui obéit aux ordres de son mari ou aux attentes d’une princesse : elle est là pour agir, pour faire avancer les choses ; c’est son éducation de montagnarde qui parle. Royal, lui, veut prendre la place de Vérité et de Subtil et est donc prêt à trahir sa famille.


Vérité aurait eu besoin d’une femme qui le réconforte, qui pleure quand quelque chose de mal lui arrive. Ce n’est pas le cas de Kettricken : « elle ne venait pas pleurer sur mon épaule, comme on aurait pu le croire, ni se faire consoler, ni se faire rassurer contre des peurs nocturnes ni même chercher à se tranquilliser quant à ma considération ». Ce mariage arrangé semble donc mal venu car les deux n’apportent pas, à ce stade du récit, ce dont l’autre a besoin. Fitz partage ce constat : « je compris alors combien Kettricken lui était mal assorti ; ce n’était pas sa faute : elle était forte et avait été éduquée pour régner. Vérité, lui, disait souvent qu’il avait été élevé comme second ».


Quant à Royal, le dédain éprouvé est bien clair d’autant qu’il ne peut rien faire contre son frère. Vérité sait que son petit frère a tenté de faire un coup d’Etat, a été à deux doigts de le réussir et ne peut rien faire contre lui. Il ne peut pas le punir, il ne peut pas le pousser à l’exil car il ne faut pas créer plus de tensions internes. Vérité assiste alors, presque impuissant, aux manigances de Royal. Il le voit se rapprocher de Kettricken, il les voit passer du temps ensemble alors que lui doit consacrer toute son énergie et tout son temps à la défense du royaume. Quand Royal et Kettricken font une sortie ensemble à cheval, on perçoit toute la jalousie de Vérité (« Vérité ne parvenait pas à effacer toute trace d’amertume dans sa voix »). 

Les choses auraient pu être supportables si elles se limitaient à une petite rivalité fraternelle. Mais, c’est le sort des Six-Duchés qui est en jeu, pas celui de deux petites personnes. Comment est-ce que les choses pourraient s’arranger si les gens à la tête de l’Etat se détestent ? Car, la haine est bel et bien là : « Vérité ne cherchait pas à dissimuler son aversion et je compris lors à quel point le poison des perfidies de Royal l’avait affecté. Rongé le lien qu’ils avaient pu partager en tant que frère ». En réalité, ce qui détruit le plus Vérité est le non soutien de son père, Subtil ; le vieux Roi n’a rien fait pour punir Royal après les Montagnes et il semble fermer les yeux sur toutes ses vilenies. Vérité en veut à son père. Il pense même que Subtil le sacrifie, le pousse à faire le sale boulot, à débarrasser les Six-Duchés des Pirates Rouges pour qu’un autre, Royal, coiffe la couronne. La peine se sent quand il dit que « il vous reste un autre fils pour porter votre couronne, un fils qui n’est pas défiguré par les cicatrices de l’Art ; un fils libre de se marier comme il lui plait ».


L’Art est un autre mal nécessaire qui ronge Vérité. Sans l’Art, Vérité ne pourrait pas protéger les frontières du royaume et son pays. Mais, l’Art le détruit petit à petit, lui fait perdre sa vigueur physique et sa clarté de l’esprit. Il confesse à Fitz que « ça m’appelle dès que je ne fais rien. C’est pourquoi je dois m’occuper, Fitz. Et à l’excès ».

Fitz assiste à sa décrépitude. Il reconnaît de moins en moins l’homme : « il paraissait à la fois attentif et troublé, épuisé, en réalité, comme un homme qui essaye de toutes ses forces de rester éveillé alors qu’il n’ a qu’une envie : poser la tête sur l’oreiller et fermer les yeux ». Vérité semble avoir perdu une bonne partie de sa force physique, de sa vitalité. Il est comme un fantôme dans les murs de Castelcerf, un homme qui s’épuise dans une tâche qui semble vaine. Vérité n’est plus que l’ombre de l’homme qu’il était, lui qui était avant un homme bien bâti physiquement, robuste et vaillant. Fitz le décrit et en dit que « la belle chemise pendait à ses épaules et ses cheveux fraichement coiffés recelaient autant de gris que de noir. Il y avait aussi des rides autour de ses yeux et de sa bouche que je n’avais jamais remarqués ».


mercredi 10 juillet 2024

Un artefact : L'épingle au renard

Le nom a une importance. Quand Burrich a appelé sa chienne Renarde, il a donné une indication au lecteur sur ce que symbolisait cet animal : la ténacité, la fidélité, le courage. Il faut dire qu’on rencontre Renarde très tôt dans le récit et qu’on est marqué par sa force de caractère. C’est elle la première à protéger Fitz alors qu’il vient d’être abandonné par sa mère et sa grand-mère. Elle lui offre réconfort et chaleur. Burrich, le maître d’écuries doué du Vif, a bien cerné sa chienne et l’encourage à prendre soin de Fitz (« c’est ça petit, mets-toi contre Renarde, là. Elle va te prendre sous son aile et gare à celui qui voudra te déranger »). On retrouve bien là l’idée de protection et de défense.

D’ailleurs, quand Royal vient voir Fitz, il est bien reçu par Renarde. La chienne perçoit immédiatement que Royal est un individu désagréable car sa réaction ne laisse pas de place au doute : « à côté de moi, Renarde se mit à gronder doucement du fond de la gorge. Je crois que Royal fit un pas en arrière ». L’animal renard, dans cet univers, semble donc symboliser la protection, le courage. Tout au long de la saga, un personnage va s’approprier le symbole du renard : Kettricken.


C’est Kettricken qui s’approprie elle-même le renard comme animal symbolique. Là où Fitz partage son temps avec des chiens (Fouinot puis Martel) ou un loup (Oeil-de-Nuit), Vérité avec un chien (Léon),  Kettricken choisit le renard. Elle forge elle-même une épingle, preuve de l’importance qu’elle attache à cet objet. Et comme Subtil quelques temps avant, elle prend soin d’acquérir ainsi la fidélité de Fitz (« elle vous désignait comme son homme lige et disait que sa porte vous resterait ouverte. J’aimerais que vous arboriez aujourd’hui ceci dans le même esprit »).

Si Fitz est choisi par Kettricken, d’autres considèrent que Kettricken est une reine qui mérite qu’on la suive. En cette époque trouble, Kettricken offre un cap aux duchéens contre les forgisés. Les gardes royaux constatent aussi que sa position est fragile puisqu’elle vient d’échapper aux griffes des forgisés. Les gardes (dont Gantelée) décident seuls de lui créer une garde (« l’insigne de la Renarde. Tu vois ? »). Et quand Fitz observe la tenue choisie (« une bonne laine faite maison, bien solide, sur laquelle je vis brodée une renarde blanche, les crocs découverts, sur fond pourpre »), on retrouve bien l’idée de force, de courage et d’agressivité si nécessaire.


En ce qui concerne Fitz, l’épingle de Renarde marque sa fidélité. Il la porte avec fierté durant toute sa vie et malgré toutes les épreuves traversées. Il est fier de soutenir Kettricken, c’est peut-être même la Loinvoyant qu’il aime le plus (il y a débat avec Vérité).

On en a un premier exemple quand il s’agit de former Devoir à l’Art. Il hésite longuement jusqu’à ce qu’il se rappelle grâce à l’épingle de son serment (« ma parole me contraignait-elle vraiment à obéir à Kettricken ? Je m’aperçus que ma main s’était porte vers la petite épingle à l’effigie de renard piquée dans ma chemise »). D’une certaine façon, Kettricken est toujours avec lui : l’épingle montre bien la fidélité de Fitz envers sa reine.

C’est exactement la même chose quand Fitz s’en va vers Aslevjal et qu’il se dirige vers l’inconnu. Cela pourrait être très bien un voyage sans retour et il se lance dans cette aventure avec bien peu de possessions. Une qui ne le quitte pas est l’épingle : « la petite épingle en forme de renard que Kettricken m’avait offerte ne me quittait pas, toujours piquée à l’intérieur de ma chemise, son mon coeur ; je n’avais pas l’intention de me séparer ». Les derniers mots illustrent bien la profondeur des sentiments de Fitz. Sur Aslevjal, Fitz frôle la mort ; quand il croise la Femme Pâle, l’objet est une des choses qui lui permet de tenir le coup (« je réussis à cacher mon épingle à tête de renard dans le creux de ma paume »).


Kettricken a su gagner la confiance des gens des Six-Duchés. Elle a montré qu’elle est une reine capable, prête à donner de sa personne pour son peuple. Elle a grandement participé à la lutte contre les Pirates Rouges et a permis la stabilité du royaume. Le peuple et les gardes l’ont en grande estime. En quittant son exil près de Forge, en revenant des années après à Castelcerf, Fitz se rend compte que les soldats estiment toujours Kettricken. Les soldats de la garde royale défilent « en blanc et en violet, avec l’emblème du renard » et « le tout ne manquait pas d’éclat ». D’une certaine façon, c’est comme cela que Fitz se sent à nouveau chez lui à Castelcerf. Voir que d’autres ont offert leur fidélité à Kettricken les rapproche d’eux et même si il ne peut pas l’afficher publiquement, il est fier d’en faire partie (« je conservai mon identité de Tom Blaireau mais ne portais plus que rarement l’uniforme, et j’arborais désormais toujours sur ma poitrine l’épingle au renard »). L’épingle n’est plus cachée.


Dans la trilogie du fou et de l’assassin, bien des années ont passé. Fitz et Kettricken sont séparés par une bonne distance. Cela n’empêche pas le bâtard de toujours conserver une certaine tendresse pour sa reine. 

Quand Molly finit par donner naissance à Abeille, il vient le moment de présenter la nouvelle-née. Si Molly semble appréhender la chose, ce n’est pas le cas de Fitz. Il se prépare minutieusement : « je portais pour ma part un simple pourpoint brun sur ma chemise bleu de Cerf, un pantalon marron et des bottes noires qui montaient au genou. L’épingle à motif de renard que Kettricken m’avait donnée scintillait à mon col ». Fitz n’est pas le seul à être resté si attaché à Kettricken. C’est aussi le cas de Gantelée que Fitz revoit à Castelcerf des décennies plus tard (« je ne me rappelle pas que vous ayez demandé la permission avant que l’insigne au renard blanc marque une troupe de gardes »). Gantelée a servi et protégé Kettricken, et elle continue à le faire.


Enfin, il y a le moment final de toute la saga : Fitz forge son loup d’Art et de Pierre, le Loup du Ponant. Il ne se débarrasse pas uniquement de tous ses souvenirs, de ses émotions, de ses expériences, il se débarrasse aussi de ses possessions. Revenu de Clerres comme il a pu, Fitz n’a pas grand-chose avec lui. Il ne lui reste que ses habits et l’épingle au renard. Kettricken est choquée de voir qu’il l’a toujours (alors que, par exemple, il a perdu celle donnée par Subtil il y a bien des années). La réaction de Kettricken montre bien que la montagnarde est touchée : « après tant d’années, vous avez encore.. » et « elle se tut, la gorge nouée ». La tension émotive est palpable.

Il n’est pas étonnant de voir que Fitz donne son épingle à Persévérance, un jeune homme qui personnifie le dévouement, le don de soi. Ce garçon destiné à s’occuper des chevaux a traversé le monde pour aider Abeille, son amie. Il a risqué sa vie pour elle, il a failli mourrir pour elle. Ainsi, c’est désormais lui qui porte qui l’épingle (« je montais de front avec Persévérance (…) L’épingle au renard scintillait sur sa poitrine »). Mais, dorénavant, elle ne signifie plus le service envers Kettricken, mais Abeille.

dimanche 7 juillet 2024

Pour le peuple

Les Six-Duchés sont en guerre contre les Pirates Rouges. Les rivages sont attaqués, des villages détruits et des habitants tués, ou pire, forgisés. Pour ne rien arranger, les fils du Roi Subtil, les Princes Vérité et Royal se lancent dans une guerre mesquine de pouvoir. Les deux s'affrontent, se livrent sans merci et s'assènent des coups. Et les conséquences se font directement sur le peuple : la sécurité est moins assurée, les ventres moins bien remplis...

Puisque la narration se fait à travers Fitz, on sent et ressent ses émotions, ses sentiments. Mais, il y a d'autres personnages, plus au second plan, qui comptent et qui forment le peuple. Eux aussi souffrent, eux aussi sont parfois des jouets dans les mains du destin.

Fitz est un membre de la famille royale, il fréquente régulièrement le roi. Avec lui, il apprend la responsabilité. Au fur et à mesure des événements, il comprend que le peuple se repose entièrement sur les dirigeants quand les choses vont mal. Il faut un coupable, ou au moins un responsable, et c'est le rôle de la royauté : « quelqu'un – Umbre, peut-être – m'avait dit que les gens tenaient le roi responsable de tout, même des sécheresses et des incendies ». Cela, Fitz l'a appris durement. Il a vu des gens être forgisés, il a vu des villages être détruits. Il a vu un peuple longtemps sans leader lors de la guerre contre les Pirates Rouges. Il a également bénéficié des enseignements de Subtil. Le vieil homme fatigué a fait tout ce qu'il a pu pour que les gens de sa famille aient conscience de leur devoir. Fitz a retenu la leçon car il dit que « les gens des Six-Duchés étaient mon peuple, que c'était dans mon sang de les protéger, de ressentir leurs blessures comme les miennes ». Ces propos font écho à ceux de Subtil lors du massacre de Vasebaie. A ce moment-là, Subtil montre qu'il est un roi qui tient réellement à son peuple, un homme qui partage la douleur des siens. Le roi ne va pas bien, il est épuisé, il dort mal et le Fou le prie de se reposer. Le Fou sous-entend qu'il serait si facile de détourner les yeux en ayant passé le fardeau à un autre ; Subtil s'y oppose (« je souffre, mon fou, parce qu'ils ont souffert. Parce que je suis roi (…) Fou, par le sang qui est en moi, ce sont mes sujets »).

Kettricken vient des Montagnes. Là-bas, les dirigeants se voient comme des Oblats, des gens prêts à tout pour leur peuple, du geste le plus anodin (réparer un toit) au geste le plus fort (mourir pour le peuple). Kettricken redonne de la vitalité à la famille royale et elle leur remet à l'esprit que tous leurs actes devraient être tournés vers la satisfaction des duchéens. Kettricken a également conscience de la situation, elle sait que le royaume est au bord du gouffre, rongé par l'infection des forgisés. Il y a beaucoup de détresse et de colère, deux forces qui peuvent être mal dirigées. Kettricken prend un ton grave, elle met en avant l'importance de la situation et la solennité à avoir quand il est décidé de chasser les forgisés dans les alentours de Castelcerf (« Nous ne partons pas à la chasse. Nous allons récupérer nos morts et nos blessés. Nous allons donner le repos à ceux que les Pirates Rouges nous ont volés »). Si Kettricken est comme ça, c'est grâce à son éducation. On n'a a eu de cesse de lui répéter qu'elle était au service de son peuple, elle met cela en application : « je serais l'Oblat incarné, prête à tous les sacrifices pour le bien de mon pays et de mon peuple ». On peut presque trouver cela naïf. En tout cas, cela réveille quelque chose en Vérité. Le prince était passif, presque perdu dans son usage de l'Art. Il se ruinait la santé pour bien peu de résultats. Kettricken modifie ses habitudes, lui rappelle sa réelle fonction. Vérité prend conscience de ses manquements : « je n'ai manifesté nulle patience pour vos propos sur le rôle de l'Oblat, je n'y voyais que les élucubrations idéalistes d'une enfant. Mais je me trompais. Le terme n'existe pas chez nous, pourtant nous vivions la réalité qu'il recouvre et j'ai appris de mes parents à faire passer les Six-Duchés avant moi ».

Vérité a donc eu besoin d'un rappel, ce n'est pas le seul noble. Dame Grâce aussi est passée par là, même si elle a l'excuse de son inexpérience. La jeune femme ne voyait que les avantages d'être duchesse et avait oublié que le peuple comptait sur elle, encore plus en ces temps troubles. Fitz lui assène un discours plein de passion qui la réveille : « je sentis en elle le désir brûlant de se distinguer, de susciter l'admiration du peuple dont elle était issue (…) Qu'il la considère dorénavant comme quelqu'un qui se préoccupait de sa terre et de son peuple et plus comme un joli petit animal ».

Mais, les bonnes volontés ne suffisent pas. Les Six-Duchés sont en train de perdre la guerre. Subtil est mort, Vérité lancé dans une folle quête, Kettricken a pris la fuite. Royal est au pouvoir et l'homme ne pense qu'à lui. Le peuple est seul(« ce fut une triste époque pour le petit peuple de Cerf abandonné par leur roi, défendu seulement par une troupe réduite et mal ravitaillée, les gens du commun se trouvaient privés de gouvernail sur une mer démontée »). Une femme se dresse alors : Patience. La femme aurait pu être reine si les choses avaient tourné différemment. Elle aurait pu aussi tourné le dos à ses devoirs, elle n'a plus d'obligation. Pourtant, quand tous sont absents, quand la situation est plus que périlleuse, c'est Patience qui prend les choses en main et devient la leader officieuse en Cerf. Elle sacrifie tout ce qu'elle a pour aider les gens, « elle ne porte plus aucun bijou ; ils ont tous été vendus pour payer des navires de patrouille, elle a bradé ses terres familiales pour engager des mercenaires afin de garnir les tours ». Autrement dit, Patience a une attitude d'Oblat.

Cette idée de sacrifice anime également Vérité. On peut penser que sa quête des Anciens est déplacée. On peut penser qu'il aurait mieux fait de rester à Castelcerf pour lutter épée à la main contre les Pirates Rouges (avec le risque de se faire tuer). Quand Fitz et son groupe le retrouvent au fin fond des Montagnes en train de sculpter son dragon d'Art et de pierre, on comprend l'étendue de son sacrifice (« Mais... trop tard pour sauver le peuple des Six-Duchés. Sinon, que ferais-je ici ? Pourquoi aurais-je abandonné mon pays et ma reine pour venir ici ? »). Les propos sont clairs. Vérité a laissé un bon nombre de choses derrière lui. Pire, il nourrit son dragon en se vidant de ses souvenirs et émotions. D'une certaine façon, il se forgise volontairement ; c'est bien la preuve qu'il est prêt à tout pour son peuple.

D'autres ne sont pas enclins à tout cela. Ils n'ont que mépris pour le peuple. Galen et Royal en sont de bons exemples.

Lorsqu'il forme les artiseurs, Galen leur fait comprendre qu'ils sont des gens à part, presque des élus. Ils sont au-dessus, ils valent plus que les autres. Cet état d'esprit contamine les élèves, Fitz compris (« ces simples soldats discutaient chaque possibilité avec un bon sens et une finesse dont Galen ne les aurait jamais crus capables (…) Galen m'avait entraîné à les considérer comme des ferrailleurs ignorants, des tas de muscles sans cervelle »).

Le dégoût de Royal est encore plus flagrant. Il est même difficilement compréhensible pour les autres. Pour Royal, les gens du peuple ne comptent pas car ils n'ont aucun pouvoir. Quand il tente un coup d’État lors du mariage de Kettricken et Vérité, il est prêt à tuer des gens innocents en sachant que leurs morts n'auront aucune conséquence (« à ton avis, qui va se mettre en émoi pour la mort d'un maître d'écurie ? Tu es tellement plein de ton importance de plébéien que tu l'étends à tes serviteurs »). L'insulte est encore plus flagrante lorsqu'il resserre son emprise à Castelcerf en profitant de l'absence de Vérité. Il rappelle à Fitz que ce dernier est un bâtard, que son père s'est souillé en couchant avec une femme banale : « toi qui te donnes le nom de FitzChevalerie Loinvoyant, il te suffit de te gratter un peu pour trouver Personne, le garçon de chenil. Sois heureux que je souffre ta présence au Château au lieu de te renvoyer habiter aux écuries ». Pour Royal, le peuple est une quantité négligeable.