Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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lundi 6 janvier 2025

Qui est Ambre ?

Le Fou est devenu Ambre. Oui, l’ancien bouffon du roi Subtil a vogué vers le sud, s’est retrouvé à Terrilville et est devenu Ambre, une femme, une fabricante de bijoux. Etrangère dans cette ville, Ambre assiste à sa transformation. Elle cherche des gens qui pourraient l’aider à mettre les changements auxquels elle croit ; elle cherche un individu à neuf doigts. Si elle ne retrouve que vers la fin de l’aventure ce garçon (Hiémain), elle ne reste pas inactive et entre en contact avec bon nombre de personnes.


Comme dans l’assassin royal, Ambre cherche à changer la route empruntée par le monde. Elle sait que c’est une décision compliquée, qu’elle fait face à un énorme défi. Elle sait qu’il est très compliqué de contrarier la marche des choses. Pour autant, forte de son expérience, Ambre ne baisse pas les bras (« il ne faut pas confondre coïncidence et destin, je suis toute prête à me dresser contre le hasard, mais les rares fois où j’ai voulu résister au destin, j’ai perdu, et rudement »). Ambre a tenté d’influencer les choses, elle n’a pas pu. Par exemple, elle a voulu garder un Loinvoyant crédible sur le trône, le destin a tout fait pour ce que ce soit un Loinvoyant drogué et colérique :  Royal. Chevalerie est mort, Vérité a disparu, Auguste est devenu débile et Subtil est mort ; les uns après les autres, tous les héritiers potentiels ont été rayés de la liste.

Il en a aussi payé les conséquences en étant battu, maltraité. Beaucoup baisseraient la tête et renonceraient ; ce n’est pas le cas de Ambre (le Fou), même si elle a baissé les bras en étant à Jhaampe avant le retour de Fitz. Ambre affirme à Althéa que « beaucoup, naturellement, pestent en rageant contre l’habit que le destin leur a tissé, mais cela ne les empêche pas de le ramasser et de l’endosser, et la plupart le portent jusqu’à la fin de leurs jours ». Mais, Ambre n’est pas de ce bois-là, elle n’est pas ce genre d’individu à renoncer.


Ambre est déterminée. Elle est prête à beaucoup de choses pour atteindre ses objectifs. En outre, quand elle s’attache à quelqu’un, elle est encline à beaucoup de sacrifices pour aider cette personne. On en a la démonstration avec la vivenef Parangon. Malgré tout ce que hurle la société de Terrilville qui ne voit en Ambre qu’une étrangère ne comprenant pas les coutumes de la ville, Ambre se rapproche de la folle Parangon et veut la tirer de sa tragique situation. Alors que tout le monde veut abandonner Parangon, Ambre se lie d’amitié avec le bateau magique. Ambre est la seule à vouloir lui offrir un futur : « c’est pourquoi, pour l’amour de l’enfant qui tempête et profère des menaces, enfermé dans la carcasse de bois d’un navire, je vais t’acheter et te protéger, du moins autant que le destin me le permettra ». On peut penser qu’Ambre a pris en pitié Parangon. Elle sait aussi que c’est un choix potentiellement compliqué tant l’histoire de Parangon est sanglante.


Ce qui se passe à Terrilville permet aussi à Ambre de réfléchir sur la vie et l’humanité. Elle voit tant de choses inédites !

Ambre semble fascinée par les dragons. Si elle en a vu lorsque Vérité a réveillé les dragons d’Art et de pierre, elle est toujours à la recherche d’informations qui les mentionnent, de témoignages. Certains sont sceptiques, Ambre, elle, y croit clairement. Elle dit clairement que « je crois qu’il y a dans le coeur des hommes une place créée pour l’émerveillement, une place endormie qui attend de s’épanouir ». Cela évoque presque une sorte de beauté.

Mais, à cette grâce des vivenefs et des dragons s’oppose une laideur répandue : l’esclavage. Bien qu’interdite, cette pratique est commune à Terrilville. Des gens sont achetés, vendus et marqués, leurs vies ne leur appartiennent plus. Certains ferment les yeux sur ce qui se passe, en se disant que comme cela est interdit cela ne peut exister.

Ambre passe du temps avec les esclaves qui, comme elle, sont exclus de la société, mis de côté. Ambre déplore le fatalisme quant à l’esclavage. Elle regrette aussi que certains mesurent la valeur d’une vie à la valeur de ce qu’elle rapporte ou coûte : « si une vie peut être évaluée en argent, alors sa valeur peut baisser, sou par sou, jusqu’à ce qu’elle soit nulle. Quand une vieille femme vaut moins que la nourriture qu’elle mange…eh bien ».

On retrouve cette idée lorsqu’elle parle à Brashen de la nécessité de se dresser face au mal, aux mauvaises choses. Tenter d’agir bien ne suffit pas, se rendre compte que les choses vont mal n’est pas suffisant. Pour Ambre, si on veut améliorer les choses, il faut agir. On sent sa passion quand elle fait une sorte de leçon à Brashen (« la moitié du mal en ce monde s’accomplit sans que les honnêtes gens interviennent ; ils ne font rien de mal. Il ne suffit pas de s’abstenir de faire le mal, Trell. On doit s’efforcer de faire le bien, même quand on ne croit pas au succès »). Si Ambre en parle avec tant d’emphase, c’est qu’elle l’a fait par le passé : elle s’est dressée contre la méchanceté de Royal vis-à-vis de son père.


On se rend compte que Ambre se réfère beaucoup à son passé. Il faut dire qu’elle a vécu des moments assez marquants, notamment avec Fitz dont elle est tombée amoureuse. Pourtant, Ambre a dû renoncer plusieurs fois à Fitz : elle l’a vu tomber amoureux de Molly, elle l’a abandonné lors de la prise de pouvoir de Royal, elle a vu Astérie tourner autour de Fitz et coucher avec lui, elle a vu Fitz ne pas vouloir s’impliquer sentimentalement avec elle car il est convaincu que Ambre est un homme… Dans tous les cas, Ambre a dû se mettre de côté tout en continuant à aimer Fitz : « plus dur encore, il faut admettre que l’autre a des besoins que tu ne peux pas satisfaire, et que tu as des tâches qui retiendront loin de lui. Le prix, c’est la solitude, et la nostalgie, et le doute ». On sent bien là de la douleur, de la jalousie. Ambre n’a pas quitté Fitz par gaieté de coeur. Elle l’a fait en sachant qu’elle avait une mission à mener et que cela devait être sa priorité. Quitte à laisser derrière elle l’amour de sa vie…


Dans les Aventuriers de la mer, Ambre continue d’être mystérieuse. Si elle se livre un peu plus, elle reste néanmoins dans l’ombre en ce qui concerne son histoire, son passé. Elle est convaincue que c’est la seule façon pour elle d’être en sécurité (« mes secrets sont ma cuirasse. Sans eux, je suis très vulnérable à toutes sortes de blessures. Même aux blessures infligées involontairement »). Car, Ambre pense qu’elle doit changer le monde et elle sait que ce n’est pas un but qui plait à tout le monde. Ses propres professeurs ne croient pas en elle et tentent de la détruire alors que beaucoup voient Ambre (ou le Fou) comme une empêcheuse de tourner en rond. Ambre se doute aussi de l’image qu’elle renvoie, qu’on met en doute sa santé mentale. Elle sait qu’ « on m’a traitée de folle aussi souvent que de prophète. J’ai toujours su que j’avais des choses à accomplir pour le monde, des choses que personne d’autre ne pourrait accomplir ».

dimanche 23 juillet 2023

Parangon : le changement, c'est maintenant ?

La saga de l’assassin royal regorge de destins tragiques, de personnages qui parviennent à s’émanciper ou qui chutent. Hommes, femmes, animaux évoluent dans un monde en plein changement et ont l’illusion d’avoir leur futur en main. Ce n’est pas le cas des vivenefs qui ne servent qu’à transporter des humains et des marchandises. Or, les vivenefs ne sont pas que des navires : on sait qu’il y a une pire de magie en elles. On apprend plus tard que les vivenefs sont en réalité des dragons qui n’ont pas pu aller au bout du processus. Les vivenefs sont donc des créatures vivantes prisonnières. 

Les romans du Fou et de l’assassin ne concluent pas que l’aventure, elles permettent aussi aux vivenefs de devenir ce qu’elles sont réellement (des dragons) grâce à l’Argent. Le cas le plus emblématique est celui de Parangon.


Pour les gens des Six-Duchés, la vision de Parangon est un étonnement. C’est un bateau vivant, qui parle et qui semble avoir une forme d’intelligence. Il a aussi le visage de FitzChevalerie Loinvoyant. Fitz et ses compagnons de voyage (Persévérance, Cendre/Braise, Lant) apprennent une partie de l’histoire du bateau magique grâce au Fou. Ce dernier les prévient que Parangon est une vivenef atypique, qui sort du lot : « Parangon a été victime de mauvais traitements difficiles à comprendre pour quelqu’un qui n’est pas de Terrilville ».

Globalement, une vivenef sert fidèlement ses propriétaires ou sa Famille ; Parangon n’en fait qu’à sa tête et ne suit que ses envies. Quand il est dans un bon état d’esprit, il est plus que plaisant de naviguer à son bord. Dans le cas contraire, c’est bien plus périlleux comme le remarque Brashen (« cette fois, il nous a défiés et a franchi le passage plus vite que jamais »).

Pour ne rien arranger, la présence d’Ambre (le Fou) à bord ajoute à l’instabilité de Parangon. Ambre a toujours exprimé clairement ses idées et milité pour le retour des dragons. Ambre est celle qui nourrit les rêves de grandeur et d’affirmation de Parangon. Ce faisant, Ambre a un impact négatif sur le bateau selon Brashen. Il déplore que Parangon « ressemble à un adolescent, parfois rationnel, parfois impulsif, et, si nous tentons de nous interposer entre Ambre et lui, le résultat risque d’être… »


Parangon finit par exprimer clairement es envies. Il hurle que « je n’ai jamais été un bateau ! Nous sommes des dragons réduits en captivité ! En esclavage ! » On ressent bien là toute sa détresse, toute sa douleur. Il aspire à autre chose que transporter des choses, d’autant plus qu’il a vu et fréquenté Tintaglia et d’autres dragons. En disant que « celle qui est ma véritable amie m’a montré que je peux être libre », il réaffirme l’importance d’Ambre. Car, Ambre lui a donné un peu d’Argent. Ce liquide magique a des effets immédiats sur Parangon qui semble à la fois plus clairvoyant sur sa réelle identité mais aussi capable de mieux naviguer. Il en veut plus : « vous voyez l’effet qu’a sur moi une petite quantité d’Argent ? Si on m’en donne assez, je pense pouvoir me débarrasser de ces planches en bois que vous avez fixées sur moi et remplacer ces voiles en toile par des ailes ».

Il défie alors Althéa. Il n’a pas oublié que si elle a obtenu sa liberté, c’est en grande partie grâce à lui. Il lui demande si elle ne se sent pas redevable. C’est une interrogation légitime de sa part, surtout qu’Althéa connait la véritable nature des vivenefs. Elle ne pourrait donc pas tolérer son emprisonnement (« voudrais-tu que je reste ainsi, toujours soumis aux caprices d’autrui, en allant là où on me conduit, transportant des colis d’un port humain à l’autre, dépourvu de sexe, prisonnier d’une forme qui n’est pas la mienne ? ») Les mots choisis sont importants et ne peuvent qu’interpeller Althéa. Ils font écho au destin que réservait Kyle Havre à la femme Vestrit : une vie de femme mariée dans une maison quelconque, loin des mers et de sa passion pour la navigation. En réalité, comme Keffria, Malta ou Althéa, Parangon cherche à s’affranchir de la destinée qui lui est promis.


Ambre est bien la seule qui semble ravie des changements opérés par l’Argent sur Parangon. Elle n’a pas hésité à lui donner de cette « magie liquide qui abat les murailles entre humains et dragons », qui « peut guérir un dragon blessé » (comme on l’a vu avec Glasfeu dans les Cités des Anciens) et qui peut « allonger l’espérance de vie des Anciens et imprégner des objets de divers pouvoirs ». Althéa et Brashen sont bien moins convaincus par cette description, bien moins enthousiastes. Il faut dire que cela augure des changements importants dans leur vie. Que sont-ils sans vivenef ?

D’ailleurs, les effets sont immédiats. Parangon n’en fait qu’à sa tête et décide du cap sans demander l’avis de Brashen ou Althéa. Ce sont des cargaisons qui ne sont pas livrés, des engagements non tenus. Pour les deux personnes, c’est presque honteux de manquer à sa promesse, de ne pas Honor un contrat : « la mienne et celle d’Althéa ne vaudront plus rien, personne ne nous fera plus confiance, personne ne traitera plus jamais avec nous ». Si Parangon se transforme en dragon, ils perdent tout. Pas seulement leur navire mais aussi leur maison (« nous n’avons pas de toit à part ici, à bord de Parangon, pas vie ni d’emploi hormis le travail que nous effectuons sur le fleuve du désert des Pluies et à Terrilville »). On peut donc comprendre leur réticence, leur peur face à ces changements qui s’annoncent.


Si Parangon agit de cette façon, ce n’est pas sans raison. Il est méfiant, lui qui a passé tellement de temps échouer, lui qui a passé tellement de temps à attendre qu’on le remette à flots. Il est clair et menaçant en disant que « je refuse d’être attaché à un quai (…) je ne me laisserai pas endormir par vos belles paroles pour que vous puissiez me ligoter ».

Parangon est donc vindicatif. Il tente même de convaincre les vivenefs qu’il croise à l’image de sa rencontre avec Vivacia. Il veut « que tu te rappelles que tu es un dragon ; non un bateau, non la servante des humains qui voyagent à ton bord ». Vivacia est réceptive à ce message et blâme ceux veulent la réduire à son côté pratique : « croyais-tu que je n’entendrais pas la vérité de ce que Parangon a dit ? (…) nous savions tous que nous avions une autre nature (…) je veux redevenir un dragon, Hiémain ». Le ressentiment est palpable car les vivenefs veulent retrouver leur liberté et que les humains semblent les freiner et font preuve d’égoïsme. C’est comme si ils étaient prêts à les sacrifier pour conserver un outil bien pratique.


Quel genre de dragons sera Parangon ?

Le Fou a son hypothèse. Il pense qu’il « est composé de deux dragons » et que cela peut expliquer ses humeurs fluctuantes. Pour le Fou, sa folie est presque inévitable en voulant faire cohabiter deux personnalités si différentes, si opposées. En se transformant, il se peut qu’il donne naissance à deux dragons aux humeurs plus stables, en tout cas plus cohérentes.

A une vivenef perplexe, Parangon précise qu’il n’oubliera jamais ses années en tant que vivenef. Il est un dragon après tout et les dragons n’oublient rien. Il conservera donc toutes les expériences auprès des hommes (« je vais m’affranchir du corps de ce vaisseau et de cette enveloppe à ta ressemblance, mais je porterai toujours en moi de ce que les horreurs peuvent s’infliger les uns aux autres par amusement »). Les références à Igrot et Kennit sont claires.


Alors que Clerres est en train de sombrer, que le port est ravagé, Parangon devient un dragon. Abeille est témoin de la transformation de Parangon en deux créatures : « je regardais la verre si intensément que je n’avais pas remarqué le bleu qui sortait de l’épave ». Son premier fait marquant, mis à part sa participation au sac de Clerres, est de rendre un dernier hommage à Akennit (le fils d’Etta et de Kennit). Celui-ci vient de mourir et a l’honneur d’être dévoré par les dragons.

dimanche 19 février 2023

Qui est Ephron Vestrit ?

Pour le lecteur, les premiers chapitres des Aventuriers de la Mer laissent un goût amer quant à Ephron Vestrit. On se rend compte que c'est un marin respecté, un capitaine de premier plan (il dirige la vivenef Vivacia) : on est plus dubitatif sur le choix fait (avec sa femme Ronica) de confier la vivenef de la famille à Kyle Havre.

Et puisqu'on suit l'aventure du point de vue de différents narrateurs, on est fortement influencé par ce qu'ils pensent et vivent. Toujours est-il que le fait que Ephron soit un bon marin et capitaine est clair. Ce n'est pas seulement grâce à ce que voit Althéa (« Ephron Vestrit n'aurait jamais laissé traîner de cartes, et n'aurait jamais toléré la présence d'une chemise sale négligemment jetée sur le dossier du fauteuil »). La pensée d'Althéa peut être mise en doute tant sa relation avec son père est forte : il lui passe tous ses caprices et lui laisse une grande latitude dans la conduite de sa vie. Mais, alors qu'Ephron est en train de mourir et que Kyle Havre a pris possession du navire, sa famille décide, conformément aux traditions, de l'emmener sur le pont du navire afin d'éveiller la Vivacia. Alors que certains marins rechignent à la tâche, il suffit à Althéa d'invoquer le souvenir d'Ephron pour qu'ils décident de s'activer : « et, quand le Capitaine Vestrit est à bord, il n'y a qu'un seul commandant. Il m'étonnerait que vous trouviez grand monde sur ce navire pour remettre cette évidence en question ».

Bon marin, Ephron est également un bon mari pour Ronica. Cette dernière parle toujours de lui avec tendresse et des mots valorisants. Ronica est triste de voir l'état de son mari, l'épave qu'il est en train de devenir alors que « quand ils s'étaient mariés, les deux mains de Ronica ne faisaient pas le tour du bras musclé de son jeune époux ; aujourd'hui, ce bras n'était plus qu'un bâton d'os recouvert de peau flasque ». La déchéance n'est pas qu'intellectuelle (il cède à sa femme le choix de savoir qui gouvernera la Vivacia), elle est aussi physique. En réalité, les deux se mêlent et sont d'autant plus durs à vivre pour ses proches qu'Ephron a été un précurseur. Il semble être celui qui a permis aux femmes de reconquérir du pouvoir (« quand Ephron Vestrit avait remis ouvertement la direction de toutes ses priorités à sa jeune épouse, Terrilville s'en était montrée presque scandalisée. Il n'était plus à la mode que les femmes prennent part à l'aspect financier des affaires, et revenir à de telles coutumes rappelait trop l'ancienne existence des pionniers »). Ronica doit donc beaucoup de son autorité et de son statut à son mari. Et elle lui a prouvé sa confiance et sa valeur en gérant les domaines, propriétés. Cependant, à la mort d'Ephron, les choses se précipitent : Kyle Have fait des choix douteux pour la Vivacia, Chalcède menace Terrilville, les intrigues politiques se développent. Face à ça, Ronica est parfois dépassé, se laisse parfois aller. Elle se sent seule d'autant plus que ses filles (Keffria et Althéa) et sa petite-fille (Malta) ne sont pas d'un grand soutien. Elle n'a personne sur qui se reposer. Elle se réfugie alors dans le souvenir de son mari pour tenter de regagner de la force (« elle inspira profondément. Ephron. Ce fut tout. Elle avait simplement prononcé son nom à voix haute. A la fois appel, excuse et adieu »).

Ephron et Ronica semblent avoir un avis différent quant à Althéa. Ronica pense qu'il faut la prendre en main et lui confier des responsabilités alors que Ephron opte pour lui laisser encore un peu de liberté (« elle devra bien assez tôt s'installer, devenir une dame, une épouse et une mère, et il m'étonnerait qu'elle trouve à son goût ce genre d'exercice monotone »). Cela n'a pas rendu service à Althéa. On pourrait presque penser que cela a convaincu Ronica que sa fille n'était pas assez sérieuse pour recevoir en héritage la vivenef de la famille. La déception est alors immense pour Althéa qui pensait avoir un lien spécial avec son père ; Ronica précise que c'est elle qui a décidé de donner la Vivacia à Keffria et qu'Ephron a fini par accepter l'idée (« j'ai persuadé ton père de signer le document. Je l'ai persuadé, Althéa, je ne l'ai pas trompé. Même ton père a fini par se convaincre de la sagesse de ce que nous avions décidé »). On peut penser que Ronica a profité de la faiblesse d'Ephron pour le convaincre et que ce dernier n'était pas en assez bon état pour résister.

Mais, avant sa déchéance mentale et physique, Ephron était un homme de convictions. Il avait des valeurs qu'il défendait auprès de ses proches et auprès de la société de Terrilville. Il avait osé confier les affaires de la famille à une femme, il ose se positionner contre l'esclavage alors que la pratique gangrène Terrilville et que les Marchands usent d'artifices pour la développer. C'est un choix d'autant plus courageux que cela leur permettrait d'accroître leur richesse. Mais, il ne cède pas alors que la pression est forte : « Ephron avait toujours désapprouvé l’esclavage ; Ronica, elle, pensait que la plupart des esclaves ne devaient leur sort qu'à eux-mêmes ». C'est une décision courageuse mais qui explique aussi le déclin de sa famille. Au début de l'intrigue, le déclin des Vestrit est manifeste : ils ont de moins en moins de fonds, de plus en plus de mal à accumuler de la richesse. Cela peut aussi s'expliquer par le côté têtu d'Ephron, un homme campé sur ses positions qui refuse de les remettre en question. On en a la preuve avec sa volonté de ne pas commercer avec les gens du désert des Pluies (« on ne touche pas à la magie sans en être souillé. Nos ancêtres ont jugé que le prix était trop élevé et ils ont quitté le désert des Pluies pour fonder Terrilville »). Cette décision les empêche donc de commercer des produits qui sont fortement demandés et pour lesquels des gens sont prêts à payer beaucoup. C'est aussi sans doute un peu hypocrite pour un homme qui navigue sur un bateau magique...

Ronica offre un autre point de vue : elle explique que la magie nécessite un prix à pater, un prix immense : l'asservissement de la famille, et en particulier des enfants. C'est ce qu'elle tente d'expliquer à Malta : « il y a bien longtemps, Ephron et moi avons décidé de ne pas en conclure de nouveaux, de ne plus nous engager auprès d'eux, parce que nous voulions que nos enfants et nos petits-enfants – oui, même toi – restent libres de leurs décisions. A cause de cela, nous avons vécu plus difficilement que nous y étions obligés ». D'une certaine façon, Ephron a donc sacrifié son présent pour l'avenir de ses enfants. Il ne pouvait pas savoir que ce choix allait être mis en doute par de profonds changements en cours.

Kyle Havre a un avis bien nuancé sur Ephron. Si il respecte l'homme et le capitaine, il remet grandement en doute certaines de ses décisions. Chalcédien d'origine, il est forcément marqué par sa culture natale où les femmes ne valent pas beaucoup. Il ose donc dire à Ronica que « les temps changent, et Ephron n'aurait jamais dû vous laisser vous débrouiller toute seule ». La question de la femme est une pierre d’achoppement importante : selon Kyle, elles ne peuvent pas faire ce que les hommes font et elles doivent être réduites à des rôles subalternes. Ephron valorisait Althéa ; Kyle n'a jamais accepté ça (« pendant des années, j'ai dû supporter de voir Ephron Vestrit traîner sa fille partout derrière lui et la traiter comme un garçon »).

Surtout, il ne comprend pas qu'Ephron refuse de commercer avec le désert des Pluies, il refuse de croire qu'Ephron a pu détruire les cartes légendaires. Ce serait un choix ridicule, pas digne de l'homme qu'il est (« Ephron n'était pas stupide, et seul un imbécile aurait détruit des cartes de cette valeur ! »)

De son côté, Kyle Havre est jugé en comparaison de ce qu'était Ephron ; Brashen affirme que si « Kyle Havre était un capitaine compétent », il n'est pas « Ephron Vestrit ». La décision de confier la vivenef à Vivacia à Kyle revient donc au premier plan, sachant les limites connues de Kyle. Pour certains, elle jette un voile sombre sur Ephron, sur sa capacité à prendre de bonnes résolutions. Un Marchand dit qu' « Ephron Vestrit a laissa son navire entre les mains de cet étranger. Il l'a perdu. C'est un problème qui concerne les Vestrit, pas Terrilville ». Autrement dit, personne ne doit aider les Vestrit et ils doivent s'en prendre au réel responsable quant à la déchéance de leur famille. En confiant le navire à un homme venu d'ailleurs, Ephron a bafoué une tradition et doit en payer le prix.

Enfin, il faut aborder la relation entre Ephron et Brashen. En lui confiant un poste important sur la Vivacia, Ephron a donné à Brashen un but et une nouvelle chance, lui qui avait été disgracié et rejeté par sa famille (les Trell). Brashen en est reconnaissant (« Ephron Vestrit lui avait donné un bon coup de mail, il lui avait offert l'occasion de prouver sa valeur alors que personne d'autre ne voulait rien entendre »). Ephron lui a même donné des responsabilités importantes et un code de conduite (« si le second a la situation en main, le capitaine ne doit pas s'en occuper »). On peut penser qu'Ephron a aidé Brashen comme une forme de compensation, de substitut : Brashen aurait remplacé le fils perdu lors de l'épidémie de Peste sanguine. C'est sans doute aussi pour ça qu'il a traité Althéa de cette façon. Mais, encore une fois, en faisant cela, il a pu se mettre à dos certaines personnes de Terrilville, notamment la famille Trell. Cerwin Trell justifie cette position auprès de Ronica : « Père a été mécontent qu'Ephron prenne Brashen sous son aile après que notre famille l'a déshérité (…) Père a cru que vous vouliez nous en remontrer, nous prouver que vous pouviez remettre dans le droit chemin le fils qu'il avait chassé ».