Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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samedi 9 décembre 2023

Les Marches du Trône : le Gouverneur Cosgo

Il est difficile de définir le principal antagoniste des Aventuriers de la Mer. On pourrait logiquement mettre en avant Kyle Havre qui tourmente les membres de la famille Vestrit dont ses enfants, ou encore Kennit le pirate aux motifs apparemment nobles (mettre fin à l’esclavage) mais qui est en réalité manipulateur, cruel et égoïste. On pourrait également accuser les gens de Chalcède, les serpents. Mais, un autre personnage brille par sa méchanceté gratuite, son comportement arrogant : le Gouverneur. Lorsqu’on le découvre, lors du bal à Terrilville, puis lors de son périple avec Malta et Keki, on rencontre un homme qui ne pense qu’à ses désirs et à son plaisir, bien peu tourné vers une gouvernance juste de l’empire de Jamaillia. Pire, pour renforcer son emprise sur Terrilville, il est prêt à conclure une alliance avec Chalcède. Sa faiblesse physique et de caractère est assez claire : il est incapable de ramer, il dépend de Malta pour survivre sur les différents navires qui l’accueillent.


Quand tout se met en place pour la conclusion finale (le retour du dragon Tintaglia, les ambitions de Kennit de construire son propre empire, les envies d’indépendance de Terrilville), la simple question de la propre survie du Gouverneur se pose. Malgré son titre, il semble être un pion dont d’autres se servent.

On peut, bien entendu, trouver des excuses à l’attitude de Cosgo. On peut le dire manipulé, on peut le dire trop jeune pour gouverner. Son éducation semble avoir été douteuse. Si son père semblait réellement l’aimer, il ne l’a pas préparé aux défis qui l’attendaient, il l’a trop couvert. Cosgo donne un exemple éclairant en se penchant sur son passé : « à l’âge de huit ans, j’ai fait sensation en participant aux Courses d’Eté. J’ai couru avec d’autres garçons et de jeunes gens de Jamaillia. Je n’ai pas gagné. Mais mon père m’a tout de même complimenté. Moi, j’étais anéanti. Vous comprenez, j’ignorais que je pouvais perdre ». Cosgo semble avoir eu tout ce qu’il voulait quand il le voulait. Il n’a jamais goûté à la frustration ou à la défaite. C’est normal puisqu’il est la personne la plus puissante, politiquement parlant ; tout le monde veut le contenter pour profiter de son influence. Dès lors, il n’est pas étonnant de le voir emprunter une voie de plaisir et de débauche. Son adolescence a été une découverte des « plaisirs des hommes ». Il en a profité (« vins fins, herbes à fumer sournoisement mélangées, femmes expertes. Voilà ce que m’offraient mes nobles et les dignitaires étrangers, et j’ai tout essayé »).


Malta accompagne le Gouverneur depuis que Tintaglia a refait surface. Avec elle, le Gouverneur a arpenté le fleuve du désert des Pluies puis rejoint un équipage de Chalcède. Il n’a pas changé d’attitude, considérant que tout lui est dû. Il a laissé Keki mourir et offert Sérille aux viols des Chalcèdiens. Il a été un personnage infect. Dans les Marches du Trône, il ne lui reste que Malta. C’est la seule femme qui lui reste, la seule avec qui il peut espérer avoir des relations intimes, même si elle se refuse à lui. Cosgo ne peut même pas s’occuper de lui-même, de sa toilette. Il compte sur Malta pour ça et en profite pour avoir une attitude inconvenante. Il lui touche la poitrine et les fesses ; « pour le Gouverneur, elle représentait une consolation physique dans sa captivité, comme un petit enfant se console avec une sucrerie (…) elle se sentait salie et harassée par (…) le pelotage sournois ». Si Cosgo se comporte comme ça, c’est parce que, hormis Sérille, aucune femme ne s’est refusée à lui. La Compagne Keki, elle aussi touchée par les plaisirs de la drogue et de la boisson,  a participé au dévoiement du statut de compagne. Elle s’offrait au Gouverneur au lieu de lui donner des conseils sur la gestion de Jamaillia. Cosgo regrette Keki qui « savait me réchauffer » et « savait m’émouvoir comme aucune autre ». Mais, quand Keki est tombée malade, il n’a rien fait pour l’aider. La Compagne est morte après avoir donné des conseils qui ont transformé Malta.


Le Gouverneur s’attache donc à Malta. Vu de de l’extérieur, ils forment un couple particulier : le Gouverneur est comme un petit enfant incapable dont Malta aurait la charge. Malta n’éprouve aucune attirance pour lui.

Mais, cela n’empêche pas Reyn de croire le contraire. L’homme au visage marqué est amoureux de Malta et voit dans le Gouverneur un concurrent. Il doute même puisque Cosgo est d’un rang bien supérieur au sien. Il a peur d’être relégué au second plan : « il y avait de la tendresse dans tous ses gestes. Il ne pouvait le lui reprocher. Le Gouverneur avec son teint pâle, aristocratique, son maintien altier était un parti bien plus convenable pour Malta Vestrit qu’un pauvre diable couvert d’écailles du désert des Pluies ».

Avec les jours qui passent, Reyn finit par se rendre compte que sa jalousie est infondée. Il finit par voir que le Gouverneur est un être pathétique, sans réel pouvoir et qui se laisse porter par les autres et les événements. Ce jugement peut paraître dur mais il semble juste. Or, Cosgo n’a pas conscience de l’image qu’il dégage (« le Gouverneur s’accrochait à elle comme si elle était son point d’ancrage, tout en niant qu’il dépendait d’elle. L’étonnant, pour Reyn, c’était que cet homme homme ne perçoive pas l’accent de fausseté dans la douceur de Malta à son égard. »).


Lorsque Malta refuse ses avances, lorsqu’il se rend compte que Malta cherche à le manipuler pour atteindre ses propres buts, le Gouverneur se comporte comme un enfant capricieux. Il accuse gratuitement, il emploie des paroles blessantes contre elle : « qu’attendre d’autre de la part d’une fille de Marchand ? Votre vie, c’est acheter et vendre. Sans doute que votre grand-mère et votre mère ont vu votre brève beauté comme un objet de troc ». Il se contente pas de remettre en cause Malta, il la dénigre également. Il la réduit à un objet quelconque qu’on échange contre une faveur.

Un autre tort de Cosgo est d’avoir laissé se développer l’esclavage. A ce sujet, il n’est pas le seul en tort puisque la pratique de vendre des humains a bien arrangé les gens de Terrilville. Elle leur a permis d’avoir une main d’oeuvre peu-chère. Il ne faut pas non plus oublier que les gens de Terrilville avaient une attitude hypocrite sur l’esclavage, en le condamnant en public, mais en laissant les travailleurs sous contrat (des esclaves) proliférer dans leurs industries. Bon nombre ont été atteints, comme Sorcor le second de Kennit (« Sorcor et sa famille avaient grandement souffert aux mains des percepteurs d’impôts du Gouverneur et de leurs maîtres durant leur esclavage »).


Dans les Marches du Trône, Cosgo finit par reconquérir le pouvoir et chassé les nobles qui avaient intrigué contre lui. D’une certaine façon, il ne paie pas pour tous les méfaits qu’il a commis ; bien au contraire. Ses opposants sont défaits puis tués.

Juste avant de mourir, le conseiller Criath tente de justifier ses actes. Il accuse Cosgo d’avoir été incompétent, d’avoir été un piètre dirigeant. Les mots sont accusateurs : « vous avez pillé le trône, vous avez laissé la ville tomber en ruines. Que pouvions-nous faire sinon vous tuer ? Vous n’avez jamais été un véritable Gouverneur »).

Malheureusement, Cosgo n’est plus le gamin faible, il est devenu un jeune homme méchant et revanchard. Il le leur dit clairement : « le temps passé dans le vaste monde, parmi de vrais hommes, m’a beaucoup éclairé. Je ne suis plus le gamin que vous avez manipulé, mes seigneurs ». Il en profite donc pour glisser une petite pique contre des nobles qui sont moins que des hommes et qui ont cru pouvoir se jouer de lui. Il ne rêve pas seulement de vengeance, il la met en oeuvre. Cela effraie presque ceux qui le fréquentent (« il marmonnait des noms, manifestement pour les imprimer dans sa mémoire à fin de représailles sur les familles. Reyn échangea un regard incrédule avec Malta. Ce gamin féroce, sans pitié, était-il vraiment le Grand Seigneur Magnadon, Gouverneur de Jamaillia ? »).


Les choses tournent bien pour le Gouverneur : les nobles ennemis sont donnés au serpent et Kennit meurt. Kennit représentait un adversaire redoutable tant il était charismatique et légitime. Il était un adversaire potentiel important pour l’empire de Jamaillia. Cosgo parvient à s’approprier la mort de Kennit (« le bon Kennit s’est fait tuer pour moi. Désormais, c’est un nom dont on honore le souvenir. Le roi Kennit des Iles des Pirates »). Il est donc suffisamment intelligent pour valoriser Kennit. Dégrader sa mort aurait été un geste inconsidéré, une bêtise sans nom.

Kennit mort, les Iles des Pirates ont quand même un roi, en particulier une reine : Etta. Cette dernière gouverne les îles. Elle est donc, sur le papier, un souverain comme Cosgo. Mais, quand Cosgo donne un ban en son honneur, en honneur de Malta et de Reyn, il fait un caprice en refusant de reconnaître pleinement son statut : « le Gouverneur Cosgo avait admis de mauvaise grâce que la reine Etta, en sa qualité de souveraine d’un royaume indépendant, était à la rigueur d’une stature égale à la sienne ».

Sa dernière vengeance est adressée contre Sérille, son ancienne Compagne, celle qui l’a défié en refusant de coucher avec lui. Malgré tout ce qui s’est passé, il ne l’a pas oubliée. Il retire à Sérille tous ses privilèges et lui interdit de revenir à Jamaillia. Sérille témoigne auprès de Ronica Vestrit que Cosgo « m’a exilée ici » et « il soutient que j’ai manqué à mes voeux, et que je suis peut-être impliquée dans la conspiration ». Sérille confirme alors que Cosgo n’est pas du genre assumer ses erreurs : « je connais Cosgo. Il doit y avoir un coupable ».


dimanche 4 décembre 2022

Jamaillia, la cité parfaite ?

 

Jamaillia n'est pas qu'une ville, c'est un empire, c'est un mode de vie, c'est la lumière qui éclaire des barbares. C'est en tout cas ce que pensent beaucoup, et en particulier le Gouverneur. Cet homme se voit comme une figure divine. Tout lui est dû, le respect, l'obéissance et les plaisirs. Situé au sud des Sic-Duchés, Jamaillia étend son influence et son commandement sur Terrilville, les Rivages Maudits, un bon nombre de mers et d'îles. Mais, sa poigne se fait plus lâche avec les pirates qui gagnent en importance et la situation politique à Terrilville.

Jamaillia et Terrilville ont des liens forts depuis des décennies. La dernière est une ville sous l'autorité, théoriquement, du Gouverneur. Elle ne peut exister sans Jamaillia tant elle est dépendante du commerce et de la sécurité apportée. Les habitants de Terrilville ont un fort attachement à leur ville, ils la considèrent comme un joyau unique. Au fur et à mesure des événements des Aventuriers de la Mer, on se rend compte que les velléités pour plus indépendance progressent. Pour autant, les habitants sont conscients de ce qu'est Jamaillia. On a un bon exemple avec les pensées de Keffria Vestrit. Elle remarque que « elle avait beau être née à Terrilville, Jamaillia restait la mère patrie, la source, l'orgueil des habitants de Terrilville, le siège de toute civilisation, de toute science, Jamaillia la blanche qui scintillait ». C'est un portrait très flatteur de la ville. Keffria n'oublie pas que les gens des Rivages Maudits sont des exilés de Jamaillia, des gens à qui on a donné une seconde chance pour racheter leur vie. Plus tard, quand les tensions monteront à Terrilville et que la guerre civile menacera, il y aura toujours des voix de Marchands pour rappeler le côté vital de Jamaillia, l'absurdité de rompre les liens avec : « Nous avons besoin de Jamaillia ! Que sommes-nous sans elle ? Jamaillia, c'est la poésie, l'art, la musique, c'est notre culture mère ». Jamaillia brille. Tous les gens de l'univers en ont entendu parler, même un petit garçon au fin fond de sa campagne. Dans le roman Sur les rives de l'Art, Persévérance est à Kelsingra alors que son groupe (Fitz, le Fou, Cendre, Lant) sont à la recherche d'Abeille. ; là, ils sont accueillis par les Anciens qui leur font de précieux cadeaux (« la tisane vient tout droit de Jamaillia ; c'est un présent du Gouverneur lui-même au roi et à la reine ! C'est comme boire de l'or, a dit la servante »).

Mais, chaque ville, chaque empire a sa laideur et Jamaillia n'échappe pas à la règle. Très vite, on comprend que les choses ne sont pas si belles que ça. L'esclavage est répandu et le Gouverneur corrompt la morale en se prêtant à des plaisirs dangereux ou néfastes (drogue) ou en encourageant la prostitution. Lorsque Malta s'habille à la façon de Jamaillia, elle porte une tenue qui ne lui va pas du tout et met en avant les pires travers de la ville. C'est une Ronica bien énervée qui lui fera une remarque déplaisante (« Nous ne sommes pas à Jamaillia, et tu n'es pas une putain »).

Hiémain Vestrit navigue, contraint et forcé, à bord de la Vivacia, la vivenef commandée par son père Kyle Havre. Ils font escale à Jamaillia : à cette occasion, Hiémain compare la ville à une autre visitée (« Cresson aussi lui avait paru belle et scintillante, alors que c'était une ville aux habitants pleins de convoitise et d'avidité »). Il comprend assez rapidement que la ville est partagée en zones, qu'il vaut mieux être proche des lieux du pouvoir : « la plus prestigieuse cité du monde, cœur et lumière de toute civilisation se décomposait par ses franges (…) Si l'eau restait croupissante dans la basse ville, la situation pouvait-elle être meilleure en haut ? »

Pour Hiémain, c'est la fin de l'innocence (déjà bien mise à mal). Il comprend que le monde n'est pas comme dans les bouquins lus lors de ses études au monastère. Jamaillia a beau avoir une excellente réputation, cela n'empêche pas les inégalités, la pauvreté, la saleté et autres. La réalité le frappe en pleine face : « il n'aurait jamais pensé que Jamaillia pût renfermer des taudis, encore moins qu'ils formassent une si grande partie de la capitale ». Le capitaine Banrop remarque la même chose à propos de la ville, il écrit que c'est « Jamaillia la corrompue aux nombreux ports bruyants ».

Si au moment où se déroule l'histoire les choses vont mal, c'est en grande partie à cause du Gouverneur. Ronica remarque que c'est un homme égoïste, uniquement tourné vers sa propre personne et qui n'a aucune volonté de gérer, « il a dilapidé le Trésor de Jamaillia en plaisirs dispendieux et il cherche à se procurer de l'argent pour ses distractions en concédant des terrains ». Le Gouverneur Cosgo a une haute estime de lui-même. Il ne pense qu'à lui et tout le monde doit le servir. Quand Sérille lui résiste, il l'envoie être violée par des Chalcédiens. C'est un homme cruel qui règne parce que son père régnait avant lui. Il est convaincu que rien ne peut tenir sans lui (« si je meurs, Jamaillia va sombrer dans le chaos. Le Trône de Perle n'a jamais été vacant durant dix-sept générations »). Il est persuadé que Jamaillia est vital pour le monde, que sans elle Terrilville est voué à la disparition. Entouré de gens qui ne font que le conforter dans ses idées, il sous-estime la volonté de Terrilville : « Rompre avec Jamaillia ? Sans Jamaillia, ils ne sont rien. Terrilville est une ville marchande arriérée, une colonie frontière sans avenir, à part le commerce avec ma cité ». Mais, le monde change : au nord, les Six-Duchés et les Montagnes se rapprochent ; sur les mers tenues par Jamaillia, la menace pirate s'organise et un Roi (Kennit) est choisi.

mercredi 7 juillet 2021

Les Aventuriers de la Mer : l'esclavage

On pourra retenir des Aventuriers de la Mer les aventures de la famille Vestrit ou le retour des Dragons, on pourra aussi mettre en avant les destinées individuelles (Hiémain, Malta, Kennit). Et puis, il y a des thématiques qui ont l’air d’être secondaires et qui finalement prennent une place importante. L’une d’entre elles est la question de l’esclavage. Simple pratique commerciale au début du texte, plus ou moins tolérée, elle gagne en importance quand la famille Vestrit décide de s’y intéresser. On assiste alors à des gens qui cherchent des prétextes pour le justifier mais aussi à des pratiques plus que douteuses : les esclaves sont marquées et abusées. Mais Terrilville et Jamaillia sont en proie au changement, et les esclaves aussi.

Dès le début du récit, on comprend très vite que l’hypocrisie règne sur la question de l’esclavage. Les romans de l’assassin royal nous avaient déjà appris que tout pouvait s’acheter à Terrilville, on se rend compte que c’est aussi le cas pour les hommes et les femmes. Seulement, le terme « esclave » est mal et il faut le camoufler : « mais les esclaves faisaient plus que passer désormais : de plus en plus de champs et de vergers en employaient. Naturellement, les propriétaires terriens les appelaient serviteurs sous contrat (…) en façade, il était illégal à Terrilville de posséder des esclaves, sinon comme marchandise de passage ». L’esclavage n’est donc pas combattu ou banni, il est toléré. Surtout qu’il représente une manne financière importante dans une époque compliquée.

A ce titre, il est intéressant de voir la façon dont les habitants de la ville considèrent les esclaves. Deux exemples sont assez éclairants et montrent à quel point la culture locale favorise l’esclavage. C’est Ronica qui cherche des excuses pour ne pas aider un jeune esclave maltraité en pleine rue (« la première fois que Ronica avait vu un Nouveau Marchand frapper un de ses serviteurs au visage en plein marché, elle était restée choquée, non pas à cause du geste de l’homme (…) en ne se défendant pas, il rendait impossible toute intervention de spectateurs ; chacun hésitait en se demandant s’il n’avait pas mérité ce châtiment en fin de compte »). Il faut préciser que Terrilville s’est construite et développée sous l’impulsion de gens qui ont pris leur destin en main et refusé la fatalité. Ne pas se rebeller, c’est accepter son sort.

Et c’est aussi Davad Restart qui analyse la situation du point de vue de l’efficacité (« c’est à vous faire regretter que l’esclavage soit interdit à Terrilville ; un esclave sait que son confort et son bien-être dépendent uniquement de la bonne volonté de son maître, et ça l’oblige à faire attention à ce qu’on lui dit »). Ses propos paraissent d’autant plus froids et cinglants que lui-même est un personnage maladroit. Mais lui est un Marchand alors que l’homme n’est qu’un domestique.

Les différents membres de la famille Vestrit occupent une part importante du récit et tous ne sont pas opposés ou touchés de la même façon par l’esclavage. On peut ainsi différencier ceux qui doivent gérer les affaires financières (Ronica puis Keffria) des autres. Ephron, de son vivant, a toujours combattu l’esclavage, rien ne peut justifier le recours à cette pratique, pas même des soucis d’argent (« nous pouvons apprendre à tant apprécier l’esclavage qu’il nous devienne égal que nos petits-enfants y soient réduits à cause de dettes excessives d’une année »). Sa femme, Ronica, a un avis différent (« elle pensait que la plupart des esclaves ne devaient leur sort qu’à eux-mêmes »). Bizarrement, Ronica vit avec une servante anciennement esclave, Rache, et cela ne modifie en rien son comportement. Rache a beau lui dire que « si j’allais en Chalcède, avec cette marque sur ma figure, on aurait tôt fait de me reprendre comme esclave fugitive. Je redeviendrais une chose », elle ne change pas de position. Elle est sans doute trop préoccupée par la situation de sa famille, aveuglée, incapable de voir les maux de l’esclavage. Ainsi, elle persiste à dire que « si le transport d’esclaves réussit, la vivenef peut encore tous nous sauver. Les esclaves, apparemment, restent le seul moyen de s’enrichir ». Il y a certes beaucoup de résignation dans ses propos, on peut penser qu’elle se doute de la cruauté de l’esclavage mais qu’au pied du mur ils n’ont pas d’autre possibilité.

Leur fille Keffria, dans la première partie du récit, suit quasiment aveuglément les décisions de son mari. Commercer des esclaves semble être la seule solution pour renflouer les Vestrit ; elle trouve alors des excuses en se disant que acheter et vendre des esclaves n’est pas si grave, ils sont des produits à transporter et traiter convenablement : « comme il me l’a fait remarquer, les faire souffrir inutilement ne ferait qu’abîmer une cargaison de valeur ».

Le cas de Hiémain est à noter : il passe du confort et de la sécurité de son monastère à la vie sur un bateau d’esclaves sans transition. Tout est nouveau pour lui : la vie de matelot mais aussi les gens qu’il rencontre. Ses frères et sœurs, parents sont presque des étrangers par exemple. Il est celui choisi par son père, Kyle Havre, pour être le Vestrit à bord de la Vivacia. Il partage alors un lien particulier avec la vivenef. Il est d’autant plus désolé que le bateau ne parvient pas à pleinement saisir ce qu’est l’esclavage. Pour être honnête, il lui a également fallu du temps pour savoir ce que c’était ; ce ne sont pas uniquement les mauvais traitements ou la perte de la liberté, c’est une renonciation totale. A Jamaillia, il parvient à cette conclusion en délivrant et regardant mourir une esclave (« il savait que c’était un mal (…) mais à présent, il le touchait ud doigt, il entendait la résignation et le désespoir dans la voix de cette jeune femme. Elle n’adressait pas de reproche au maître qui avait volé la vie de son enfant ; elle parlait de son acte comme s’il s’agissait de l’œuvre d’une force naturelle, une tempête ou une inondation »).

L’esclavage a ses codes, ses règles. On apprend qu’« à Jamaillia, un propriétaire avait le droit d’imprimer sa marque sur le visage d’un esclave, et, même si l’esclave rachetait sa liberté, il lui était interdit d’ôter les marques de sa servitude ». On voit bien l’idée là : en interdisant toute possibilité d'effacer son passé, on veut rappeler à la personne que son état est permanent. Les esclaves ne sont pas utilisés seulement pour le travail manuel ou la domesticité, ils sont également là pour assouvir des plaisirs plus charnels (« s’il restait illégal d’acheter des esclaves dans le but de les prostituer, les tatouages exotiques, qui marquaient certains ne laissaient aucun doute dans l’esprit de Hiémain quant au métier auquel on les avait formés »). Privés de leur liberté et du confort matériel, les esclaves sont également exclus du réconfort spirituel : « les esclaves n’ont pas le droit au réconfort de Sa. C’est le Gouverneur qui l’a décrété ». Cela est clairement fait pour leur retirer toute humanité, les mettre à part de la société et leur retirer tout espoir : ils ne sont que des possessions.

Hiémain finit marqué comme esclave et Kyle le donne au bateau. Cela constitue bien une preuve que n’importe qui peut finir par le devenir. Si un fils de Marchand peut finir par être une chose, comment d’autres pourraient ils se sentir à l’abri ? Hiémain fait d’ailleurs une rencontre marquante : il croise un jeune homme devenu esclave, un jeune homme qui quelques mois auparavant avait une vie insouciante. Et puis, l’esclavage et sa cruauté lui sont tombés dessus, le poussant à réajuster sa conception des choses. Ce jeune homme nous informe qu’une « règle de miséricorde » existe et qu’elle permet à « la famille ou les amis » de racheter quelqu’un ou lui rendre sa liberté. Les paroles qu’il prononcera ensuite montreront bien à quel point Jamaillia a sombré moralement éthiquement : « avant, je trouvais ça drôle, j’allais aux enchères avec des copains et on faisait des offres sur les nouveaux esclaves, rien que pour faire monter leur prix et voir leurs frères ou leurs pères commencer à transpirer (…) je n’aurais jamais cru me retrouver d’autre côté de la barrière ».

A bord de la Vivacia, la vie est dure. Les matelots sont mal à l’aise : « l’humeur blagueuse de Confret avait disparu dès le premier jour » et « Gantri (…) savait qu’une fois le voyage achevé, jamais il ne remettrait les pieds sur un transport d’esclaves ». Torg, le lieutenant de Kyle, savoure la situation. Elle doit lui permettre de mettre en avant ses compétences (« j’ai l'oeil pour la bonne chair à esclaves, et je prendrai que le premier choix. Peut-être même que j’achèterai quelques gamines maigrichonnes pour te faire un peu rêver »). La dernière remarque est clairement une allusion sexuelle et la porte ouverte à des abus. Le pire se confirme quand un survivant de la Vivacia confronte Althéa. Il lui envoie toute sa frustration, la place face à la situation perfide des Vestrit. C’est leur navire familial qui a transporté des hommes et des femmes vers le pire. La souffrance et la peine transpirent clairement dans ses propos : « j’étais esclave sur votre navire (…) Me dites pas que vous reconnaissez pas le tatouage de votre famille (…) Vous vous défilez, hein ? Comme votre petit prêtre. Il devait bien savoir ce qu’on nous faisait. Ce salaud de Torg. Il venait la nuit pour violer les femmes, sous nos yeux. Il en a tué une (…) Elle est morte pendant qu’il la baisait (…) Ç’aurait dû être vous, jambes écartées, étouffée ». Avec ce genre d’exemple, on peut légitimement remettre en cause le soutien apporté au commerce d’esclaves par Keffria ou Ronica. Elles ont beau se cacher derrière des prétextes, des justifications, elles ne peuvent pas ignorer que la vie d’esclave est tout sauf une partie de plaisir. Et si elles le croient malgré tout, alors cela amènerait à douter de leur intelligence.

On trouve également des personnes qui condamnent sans équivoque l’esclavage. Sorcor, le second de Kennit, est une de ces personnes (« des hommes, des femmes et des enfants, ne sont pas des marchandises. Si vous aviez été à bord d’un de ces navire – et je ne veux pas dire sur le pont mais dedans, enchaîné dans la cale –, vous ne parleriez pas de marchandise »). Notons que c’est cette obstination de Sorcor qui poussera Kennit à chasser les bateaux esclavagistes et donc entrer dans la légende.

Ambre, elle, condamne cette pratique. Dans l’Assassin Royal, alors nommée le Fou, elle avait déjà dit à Fitz que l’esclavage avilissait les hommes. Cette fois-ci, c’est à Althéa qu’elle fait la leçon : « Les esclaves ne sont pas des femmes (..) Elles sont de la marchandise, des objets, des biens. Des choses. Pourquoi un propriétaire se soucierait-il qu’une de ses esclaves soit violée ? Si elle est enceinte, il en prendra une autre. Si elle ne l’est pas, eh bien, où est le mal ? (…) Si une vie peut être évaluée en argent, alors sa valeur peut baisser, sou par sou, jusqu’à ce qu’elle soit nulle ». Althéa et d’autres Vestrit se demandent pourquoi elle est tant concernée par la question des esclaves. Après tout, elle n’est qu’une étrangère dans cette ville. Certains pensent qu’elle était elle-même esclave (« elle porte un anneau de liberté à l’oreille, vous savez, l’anneau que les esclaves affranchis de Chalcède doivent acheter et arborer pour prouver qu’on leur a accordé la liberté »). Le lecteur sait que la vérité est toute autre : l’anneau appartenait à Burrich qui l’a donné à Fitz qui l’a donné au Fou, en signe et témoignage de leurs liens.

Les esclaves sont nombreux à Terrilville. Les troubles qui éclatent leur permettent d’acquérir un nouveau poids. Ils sont une force à dorénavant prendre en compte. Ils sont devenus les Tatoués et réclament des droits et du respect. Sérille, la Compagne de Coeur du Gouverneur, prend cela en compte. Elle déclare que «  en qualité de représentant du Gouvernorat, je décrète que, dorénavant,il n’y aura plus d’esclaves à Terrilville ». Mais, faire changer les mentalités et des pratiques n’est pas si facile. Terrilville ne peut décider que pour Terrilville. Dans les évènements qui suivront de l’Assassin royal, on comprend que la ville a décidé d'agir(« Terrilville n’acceptait plus que les navires esclavagistes remâchent dans son port, qu’ils se rendent au nord en Chalcède ou au Sud à Jamaillia »).