Les articles spoilent tous les livres parus en France.
Article épinglé
Fitz se voit-il en héros ?
Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...
mercredi 20 mai 2026
jeudi 7 septembre 2023
La relation entre Thymara et Tatou
Pendant longtemps, Terrilville et les autres villes de la région des Pluies répondaient à une certaine organisation sociale avec les Marchands tout en haut. Le commerce de biens et de services, l’exploitation des trésors ensevelis du désert des Pluies ou du fleuve des Pluies leur permettent de prospérer. Mais, un retournement de position du Gouverneur et les velléités de Chalcède ont tout bas culé et apporté la guerre. Pour ne rien arranger, les dragons ont fait leur retour. Les esclaves ont gagné en indépendance. Bref, la hiérarchie sociale a été bousculée et les villes et leurs habitants doivent s’adapter, tout en luttant avec des traditions et des coutumes bien ancrées.
Le changement ne se fait pas naturellement. Il est donc imposé par les événements. La société n’a pas le choix d’intégrer les anciens esclaves si elle veut se maintenir. Il n’y aurait pas assez de ressources ou de main d’oeuvre autrement ; ce ne sont pas que les villes du désert des Pluies qui sont touchées. Le changement est global et touche même Terrilville : « les Tatoués, esclaves affranchis, avaient commencé à se mélanger aux gens des Trois-Navires et aux Marchands, unis pour reconstruire l’économie et les bâtiments de la ville ». Bien entendu, ce n’est pas une opération nécessairement altruiste, il ne s’agit pas forcément de permettre aux esclaves d’échapper à leur triste sort pour des questions morales. Il s’agit plus de répondre à des buts précis : rénover une ville ou permettre aux serpents de se transformer en dragon. On avait besoin des bras des esclaves pour aménager les terres et les eaux pour les dragons ; ainsi, « six ans plus tôt, au retour des serpents, le désert des Pluies avait invité les Tatoués de Terrilville à immigrer sur son territoire (…) les Tatoués fournissaient leurs bras pour curer les hauts-fonds du fleuve ». Mais, cela se heurte à des résistances et aux préjugés. Voir des anciens esclaves, des gens marqués par des tatouages errer librement dans les rues peut déranger. Cela va contre les habitudes : dans une lettre, un Marchand récalcitrant dit que « le Conseil a préféré embaucher deux Tatoués. Le désert des Pluies n’est plus ce qu’il était ».
Tatou est un jeune homme, proche de Thymara, une habitante du désert des Pluies marquée par la malédiction (elle a des malformations physiques). Le cas Thymara est intéressant car, à cause de sa difformité, elle n’a pas le droit de se marier ou d’avoir des enfants.
Or, Tatou s’attache à elle et lui pose des questions qui sont normalement taboues. Pour Thymara, c’est la preuve que Tatou ne fait pas encore partie de la communauté, qu’il n’a pas encore intégré les codes qui la régissent. Sa pensée est claire : « Tatou était un immigré, et, dans le désert des Pluies, on ne discutait pas volontiers des créatures comme elle avec les étrangers (…) si Tatou n’en avait jamais entendu parler, c’était que la plupart des gens le regardaient encore comme extérieur à la communauté ». Ce point de vue est partagé par la mère de Thymara. Elle semble résumer ce qui se dit. Les mots sont durs, presque à la limite de l’insulte. Ils sont cinglants quand elle compara Tatou à un délinquant sans aucun avenir (« tatoué sur la figure comme un criminel, et chacun sait que sa mère était une voleuse et une homicide. Non seulement tu acceptes la visite d’un homme, mais il faut que tu choisisses au plus bas de l’échelle pour folâtrer ! »).
La relation entre Tatou et Thymara occupe une part importante de l’intrigue. Ou plutôt le choix que fera Thymara. Car, Tatou, Thymara et d’autres sont choisis pour devenir des gardiens, des gens qui vont s’occuper d’un dragon et les mener à Kelsingra. Pour ceux choisis, c’est une aventure palpitante mais aussi de nouvelles opportunités qui se dessinent. Ils ont l’occasion de redéfinir les règles, de créer de nouveaux liens.
Thymara est innocente, elle ne se rend pas compte que Tatou est attiré par elle, qu’il cherche à la séduire. Elle est convaincue que Tatou, ce jeune homme venu d’ailleurs, va respecter les traditions d’un pays qui l’a longtemps rejeté. C’est ce qu’elle dit à Graffe : « il connait la loi : les filles comme moi n’ont pas le droit d’être courtisés ni de se marier. Nous n’avons pas le droit d’avoir des enfants, donc ça ne sert à rien d’avoir des galants ». Thymara n’a pas encore compris que le voyage vers Kelsingra allait lui ouvrir de nouveaux horizons. L’éducation de ses parents, le poids social l’empêchent de réfléchir ; quelqu’un comme Tatou n’a rien à perdre. Mais, Thymara refuse de s’intéresser à Tatou et refuse de s’intéresser aux autres garçons du groupe. Cette décision soulève l’incompréhension. L’influent Graffe tente de la raisonner : il emploie des arguments qui visent à différencier Tatou des réels habitants du dsert des Pluies. Il avance que « tu as pour lui un sentiment de loyauté fondé sur un passé commun (…) c’est ton père qui avait choisi Tatou, Thymara ; c’est sûrement un très gentil garçon à sa façon, mais il n’est pas comme nous ».
Graffe a clairement une piètre opinion de Tatou. Selon Graffe, Tatou trotte comme un petit chiot aux pieds de Thymara. Graffe précise que « Tatou est peut-être le meilleur parti pour toi ; tu peux sans doute le faire mariner et le mener par le bout du nez ».
En réalité, Tatou goûte à sa liberté. Il a une attirance pour Thymara mais il est refroidi par son attitude. Thymara est prisonnière de son éducation et refuse toute avance. Pour Tatou, c’est difficile à supporter, d’autant plus que d’autres femmes ne sont pas insensibles à sa présence (« Tatou avait déroulé son lit à côté de Jerde sans même dire bonne nuit à Thymara. Et elle qui croyait qu’ils étaient amis, et bons amis »). Cela confirme également que Thymara a mal jugé Tatou. Il ne s’est pas forcément rapproché de Thymara pour coucher avc elle, leur amitié est réelle et solide ; toutefois, il a envie que leur route prenne une autre direction.
Sans aller à se mettre en couple avec Thymara, Tatou a peut-être simplement envie d’avoir sa première expérience sexuelle, d’autant plus que bon nombre de ses compagnons en ont. Lui a jeté son dévolu sur Thymara mais elle le garde à distance. La conséquence est qu’il s’éloigne d’elle et se rapproche de Jerde. Thymara est d’abord jalouse puis voit cela comme une blague. C’est presque comme si elle considérait que Tatou n’était qu’à elle, que si elle ne voulait pas de lui alors personne ne voudrait de lui. Sa tentative d’humour blesse Tatou : « Jared est prête à coucher avec n’importe qui ! Même avec toi ? (…) Elle se mit à rire de sa taquinerie, mais son rire s’éteignit quand elle vit Tatou voûter les épaules et de détourner légèrement ».
Thymara a alors une révélation : le monde ne s’arrête pas d’avancer parce qu’elle a décidé de rester vautrée dans le passé (« elle se savait condamnée par sa nature à mener une vie exempte de passion humaine ; croyait-elle qu’il se refuserait tout plaisir parce qu’il ne pouvait pas l’avoir, elle ? »). Cet extrait en dit plus sur Thymara que sur Tatou. Il illustre bien le fait que Thymara n’a pas saisi que l’expédition doit permettre à ses participants d’échapper à leur destin : Alise veut fuir un mariage qui l’étouffe et la brime, les gardiens ne veulent plus d’une vie en bas de l’échelle sociale alors que les dragons espèrent devenir des créatures majestueuses, et non les êtres pathétiques qu’ils sont. Tous veulent évoluer, passer à autre chose, sauf Thymara.
Enfin, il faut préciser que le comportement de Thymara n’est pas entièrement de sa faute. Comment aurait-elle pu être différente alors qu’elle a eu une mère toxique ? Sa mère passait son temps à la rabaisser, à critiquer négativement ses actes. Quand elle a vu que Thymara passait du temps avec Tatou, elle l’a insultée : « Dévergondée ! Je t’ai vue, Thymara ! Tout le monde t’a vue, assise-là haut, à faire ta chatte avec cet homme ! »
dimanche 19 décembre 2021
Thymara et les gardiens en route vers Kelsingra
Les Marchands ne sont pas contents. Les dragons nouvellement nés sont là et ne font rien, ils ne font que consommer des ressources déjà rares. Même Tintaglia s’est désintéressée d’eux, ces créatures mal formées et pathétiques en apparences. Car les dragons ne sont pas aussi majestueux que Tintaglia, ils se traînent au sol, il faut qu’ils soient nourris. Les Marchands profitent donc d’une opportunité et organisent une expédition vers la mythique Kelsingra. Il faut alors trouver des personnes (gardiens) pour accompagner les dragons, ils les recrutent parmi les catégories les plus rejetées de la société : des esclaves et les marqués par la malédiction du du désert des Pluies. Ils sont accompagnés de quelques chasseurs, de l’équipage d’une vivenef et de deux nobles de Terrilville (Sédric et Alise). Les différents groupes ne se connaissent pas, Thymara (une jeune femme avec des écailles et des griffes) voit là une possibilité de quitter un monde qui ne peut rien lui apporter de bon. Mais, Thymara a eu très peu de contact avec les gens de son âge, et en particulier les jeunes hommes. Elle n’a jamais envisagé la possibilité d’en marier un et donc n’a jamais cherché à les fréquenter. Elle n’a donc pas tous les codes pour cerner la dynamique d’un groupe et des comportements des gens de son âge. Dès lors, il n’est pas étonnant de la voir sans voix devant les pratiques, gamines, de certains des gardiens (« Thymara découvrit peu à peu une facette des garçons de cet âge qu’elle ne connaissait pas : ils avaient toujours une espièglerie ou une farce stupide en cours. A l’instant même, Alum aux yeux argent et Nortel le basané se roulaient par terre de rire parce que Houarkenn avait lâché un pet sonore »).
Enthousiaste, Thymara fait preuve de naïveté. C’est Graffe, un des plus âgés du groupe (vingt-cinq ans) qui la prévient et lui rappelle la réalité. Elle est sous l’effet de la découverte, de la première aventure, elle ne voit que le bon côté des choses sans anticiper les difficultés de la vie en groupe de gens qui ne savent pas qui sont les uns les autres : « c’est la lune de miel (…) tu pars avec un groupe de collègues, et au bout de trois jours, ce sont tous tes copains. Après trois jours, ça commence à devenir tendu, et, la semaine passée le groupe se décompose lentement ».
Leftrin, le capitaine de la vivenef Mataf est un bon observateur de ce qui se passe. Il accompagne le groupe donc il est avec eux tout en gardant une distance. Il repère très vite que ce ne sont que des adolescents et qu’ils vont être empêtrés dans des luttes de séduction et de domination. L’activité physique sculpte le corps des garçons et des filles et s’ajoute aux changements naturels de leurs corps ; Leftrin remarque que « le voyage n’avait pas commencé depuis longtemps mais le maniement quotidien de la pagaie augmentait leur musculature. Les filles faisaient moins de bruit et de tapage autour des changements qu’elles subissaient, mais les signes étaient néanmoins visibles chez elles aussi. Les garçons se disputaient leur attention et parfois les rivalités prenaient des formes brutales ». Il n’y a pas que la séduction qui est à l’œuvre. Les gardiens forment un groupe et il faut un leader. Graffe se sent légitime à occuper cette place, il le montre et agit pour y arriver (« Il voulait établir ses propres règles, et il avait déjà commencé. Thymara était un peu étonnée de la facilité avec laquelle il avait pris la tête de leur groupe : il lui avait suffi de se comporter comme s’il était le chef »). Un bon chef a besoin d’une compagne, Graffe s’emploie à la trouver. Il observe les filles du groupe (« c’est à cause de sa façon de nous observer, comme s’il nous jaugeait. Elle avait même constaté ce phénomène la première fois qu’il avait posé ses yeux sur Sylve ; il l’avait manifestement rejetée comme trop jeune »). Graffe se tourne alors vers Thymara et déploie tout son charme pour l’attirer. Il se dit qu’il parviendra à la séduire en lui parlant franchement de ses objectifs, de ses rêves et de ce qu’il voudrait accomplir à Kelsingra. Malheureusement pour lui, Thymara n’est pas réceptive : « en moins de deux jours, le léger béguin qu’elle éprouvait pour lui, alimenté par ses attentions envers elle, s’était mué en aversion profonde. Elle savait qu’il manipulait la situation, mais elle n’arrivait pas à se dépêtrer de ses ficelles ». Car, Graffe est sans cesse présent auprès d’elle. Il la presse, il l’harcèle presque avec sa conception des choses ; Graffe remet également en cause la relation entre Thymara et Tatou, montrant du doigt que Tatou n’est qu’un fils d’esclave et est donc tout en bas de la société. Cela permet d’ailleurs de voir que même dans monde si hostile, même dans ce petit groupe, les préjugés perdurent. Tout cela est d’autant plus clair lorsqu’on lit les propos de Graffe (« Tu ne pourras pas toujours perdre ton temps avec des demeurés et des étrangers ; tu ne peux pas te permettre de traîner des poids morts si tu veux accéder à ton avenir. Ce que je te dis t’agace, je le sais »). Fortement marqué par la malédiction du désert des Pluies, Graffe vit enfin sa vie au grand jour. Il a des gestes entreprenants envers Thymara, lui effleure la cuisse. Pour Thymara, c’est une expérience inconnue qui procure, en elle et sur elle, des sensations inédites (« Thymara fut dégoûtée par sa propre réaction, par la façon dont son ventre se serra et dont un frisson lui parcourut le dos. Un homme plus âgé qu’elle et séduisant venait de lui dire qu’il avait envie d’elle. Un homme, pas un garçon, un homme énergique qui tenait le rôle de chef parmi les gardiens »). Trompée par ses sens et ses envies, Thymara est ramenée à la réalité par Sylve. Cette dernière la prévient que Graffe « peut avoir l’air adorable, mais il y a de la méchanceté en lui. A l’entendre, on a l’impression qu’il veut le bien de tous par le changement, mais à d’autres moments, on voit bien sa part de malveillance . La jeune Sylve (douze ans) aura bien jugé Graffe car ce dernier tentera plus tard de voler le sang d’un dragon pour tenter de se guérir.
Le voyage vers Kelsingra est l’occasion pour Thymara de connaître ses premiers émois sexuels. Dans un premier temps, elle se contente d’observer, parfois sans comprendre ce qui se passe. Quand elle voit Graffe et Jerd coucher ensemble, elle ne saisit pas tout de suite ce qui se passe : « ils n’étaient pas en train de chasser ; ils n’avaient même pas dû chasser du tout. Il lui fallut un long moment pour comprendre ce que ses yeux lui montraient. Ils étaient nus et allongés l’un à côté de l’autre sur une couverture ». Elle continue de regarder ce qui se passe et cela l’excite quelque peu (« quand Jerd se redressa le dos arqué, et que Graffe déposa de longs baisers sur ses seins, le corps de Thymara réagit d’une façon qui la sidéra et l’embarrassa (…) Soudain, ses yeux s’agrandirent, et son regard se fixa sur Thymara derrière Gaffe. Elle poussa un cri perçant et saisit d’un geste futile ses vêtements jetés à terre »). Les deux amants voient donc Thymara les observer et la rumeur va vite se répandre dans le groupe, laissant croire à tous les hommes qu’elle est disponible.
Rejetés dans leur société, les gardiens ont parfois des objectifs différents mais se rejoignent sur l’un d’entre eux : se créer un destin, une vie. Sylve dit que « nous nous établirons là où les dragons décideront de s’installer ; ainsi, nous aurons un nouveau foyer, et de nouvelles règles ». Graffe affirme exactement la même chose (même s’il a des intentions cachées) : « pour moi, cette expédition m’offre la chance de me débarrasser de ces anciennes règles et de m’installer là où je pourrai inventer les miennes ». Certains sont plus sceptiques, pas sur la possibilité de s’affranchir de règles pesantes, mais du comportement pour y arriver. Jerd, une gardienne, pense que Graffe fait presque preuve d’un excès de candeur, qu’il rêve de son rêve au lieu de le mettre réellement en place : « j’aime bien ta façon de penser, en général, tes discours sur de nouvelles règles pour une nouvelle existence, mais parfois j’ai l’impression d’entendre un petit garçon qui joue avec ses jouets en bois et s’invente un royaume ».
Il faut préciser un fait important. Le groupe a une certaine liberté sexuelle, c’est-à-dire que les gardiens ont des aventures les uns avec les autres. Des couples se forment, d’autres se séduisent, d’autres ne font que coucher ensemble. Ils peuvent enfin ce qui leur était interdit auparavant. Mais, pour les femmes, il y a la peur de tomber enceinte et de mettre au monde, comme bien souvent dans ce monde sans pitié, un bébé mort. C’est ainsi ce que dit Thymara (« Graffe ne court aucun risque à changer les règles ; ce n’est pas lui qui va supporter les contractions en pleine jungle, sans sage-femme ; ce n’est pas lui qui devra se débrouiller avec un nourrisson incapable de survivre »). Et ce qui devait arriver arriva lorsque Jerd met au monde un enfant mort (« Sylve tendit à nouveau les bras, et aussi délicatement qu’elle le put, fit glisser l’enfant dans la gueule de la dragonne »).
Un triangle amoureux et de jalousie est constitué de Thymara, Tatou et Graffe. Graffe et Tatou ont des vues sur Thymara, mais elle n’est pas attirée par l’un et voit en l’autre uniquement un ami. Dans tous les cas, elle veut prendre son temps et être celle qui choisit. Les deux jeunes la pressent ; c’est par exemple Graffe qui vient la voir afin de la mettre au pied du mur. Il l’enjoint de s’exprimer, de divulguer à tous qui sera son compagnon : « Si tu as choisi Tatou, très bien, tu l’as choisi ; annonce ton choix à tout le monde et il n’y aura pas de problème, j’y veillerai. Ce n’est pas Tatou que j’aurais désigné pour toi, mais, même ici et maintenant où règnent de nouvelles règles, je respecte certaines de nos plus anciennes traditions ». Or, Thymara ne sait pas, elle n’a pas réellement choisi Tatou, c’est simplement leur amitié qui a évolué dans ce sens. Tout n’a pas été si simple d’ailleurs puisque Thymara se sent trahie quand Tatou a une aventure avec Jerd (« La révélation la réduisit soudain au silence : Tatou étendait ses couvertures près de celles de Jerd, s’asseyant à côté d’elle pendant les repas du soir… comment avait-elle pu rester à ce point aveugle ? La jalousie l’envahit, mais avant que sa brûlure put attendre son cœur, un sentiment glacial l’éteignit. Mais quelle idiote ! ») Malgré cela, elle se rapproche de Tatou. Les deux se séduisent, s’embrassent et Tatou voudrait bien aller plus loin (« C’est tout ? Ou bien tu m’allumais ?) Les paroles sont dures et régulièrement entendues par Thymara. Elle lui répète une nouvelle fois qu’elle n’est pas prête (« Non, Tatou ; c’est toujours non).
Enfin, il faut parler du lien entre Thymara et Kanaï. Ce dernier est un jeune homme optimiste qui partage avec Thymara le rêve de voler à dos de dragon. Ils s’entendent bien et ont donc une certaine complicité, en tout cas selon Kanaï (« à mon avis, ce serait plus amusant avec quelqu’un comme toi, Thymara ; toi au moins tu comprends la plaisanterie. Regarde-nous, on s’entend bien, et tu ne prends pas la mouche parce que j’ai le sens de l’humour »). Après différents incidents, tout le monde croit Kanaï mort, ce qui n’empêche pas Tatou d’être jaloux. Thymara est obligée de mettre les points sur les i, de lui rappeler que deux gens peuvent se fréquenter sans avoir de visées amoureuses ou sexuelles (bien que Kanaï ait des envies) : « je l’aimais beaucoup ; mais je ne me suis jamais vue amoureuse de lui, et je ne pense pas qu’il m’ait jamais considérée de cette façon non plus (…) C’était seulement un ami étrange qui voyait toujours le bon côté des choses et qui était toujours de bonne humeur ».
lundi 9 août 2021
Thymara, la jeune femme qui voulait échapper à son destin
Se déroulant après les Aventuriers de la Mer, les Cités des Anciens portent le vent du changement social en cours dans les rivages Maudits. Terrilville, secouée par la guerre et le retour de Tintaglia la dragonne, a en effet dû se redéfinir sous la pression des Nouveaux Marchands, et surtout des esclaves. A Trehaug et Cassaric, deux villes du désert des Pluies, on se rend compte que la tradition et les coutumes sont bien ancrées, et marquent considérablement la vie de ses habitants. Mais, la transformation des serpents en dragons chétifs et faibles crée des opportunités.
Thymara a des griffes et des écailles. Ces particularités physiques vont plus loin que ce que la communauté qui vit dans le désert des pluies peut accepter. Cela la met de côté. Qu’elle soit vivant est un réel miracle. C’est à Tatou, un ancien esclave arrivé à Trehaug et qui est son ami d’enfance, qu’elle dévoile la triste réalité : « quand un enfant naît avec ce genre d’appendices, les parents et la sage-femme savent ce qui leur reste à faire (…) ils s’en débarrassent ; ils le déposent quelque part, loin des lieux de passage, et ils l’abandonnent ». Thymara a donc survécu et sa présence dérange, même ceux qui la fréquentent régulièrement ou qui sont des proches de sa famille (« il ne la traitait pas aussi mal que certains, mais il ne la regardait jamais en face et ne lui répondait jamais »). Thymara est donc là, sans être là, elle évolue en marge de la société. Sa seule consolation semble être le fait que son père et sa mère n’ont jamais regretté l’avoir sauvée. Son père, Jerup, s’emporte donc quand on n’accorde pas à sa fille un minimum de respect. Il pointe du doigt les ridicules coutumes : « qu’est ce qui te dérange quand tu la regardes ? Le fait que j’aie enfreint des règles stupides et refusé de laisser mon enfant se faire dévorer par les bêtes sauvages. »
La vie est loin d’être simple pour l’adolescente. Elle n’a aucun réel futur amoureux ou professionnel, elle se contente de vivoter avec ses parents. Même sa passion des dragons ne débouche sur rien dans un premier temps. Marquée par la malédiction du désert des Pluies, elle n’attire le regard d’aucun homme et se prépare à vie de célibataire. Ainsi, on lit qu’« elle avait passé depuis longtemps l’âge où les filles du désert des Pluies se fiançaient en général (…) Même d’aspect banal, la fille d’une famille pauvre était réservée avant ses dix ans, et les laiderons avaient des perspectives à douze ». Avoir des griffes ou des écailles condamne donc Thymara. Elle est trop différente, et est par conséquent mise de côté. Rien de bon ne semble se dégager pour elle. Seul son père semble avoir une idée de ce qui l’attend mais la perspective est loin d’être réjouissante. Ses paroles sonnent comme une condamnation avant l’heure quand il dit que « nous ne rajeunissons pas, et c’est justement au déclin de nos vies, pour reprendre ta formule, que j’aimerais l’avoir près de moi. Qui d’autre s’occupera de nous alors, à ton avis ? » S’il dit ça à sa femme, c’est à cause de leur pauvreté. Lui le troisième fils n’a hérité de rien et n’a pas pu donner à sa femme et à sa fille des vies plus simples (« à un détail près, tout aurait pu être différent ; si mon père avait été l’aîné, il aurait hérité de mon grand-père, et j’aurais déjà été demandée en mariage »).
La rencontre de Thymara avec les dragons va tout changer. Elle assiste à leur éclosion, elle est fascinée par eux. Elle espère que quelque chose de particulier peut lui arriver d’autant plus qu’elle a une spécificité qui la différencie des autres : « depuis l’apparition de Tintaglia, on avait découvert que certaines personnes comprenaient ce que disait la dragonne tandis que les autres ne percevaient que des rugissements (…) Thymara se sentait indiciblement ravie de savoir que, si jamais un dragon daignait lui parler, elle l’entendrait. » Les dragons, mal formés, sont plus ou moins abandonnés par Tintaglia. Elle ne les nourrit pas et ils deviennent donc un fardeau et un coût pour les gens du désert des Pluies. Arrive alors une demande du groupe des dragons : ils désirent qu’on les emmène à Kelsingra, une cité mythique des Anciens. Le Conseil des Marchands, trop heureux de se débarrasser d’eux, accepte et recrute alors des gardiens pour s’occuper des créatures lors du voyage. C’est sa mère qui lui apprend la nouvelle, même si elle doit affronter son mari pour cela (« j’ai été stupide d’écouter cet homme, je m’en rends compte, ou de croire que Thymara souhaitait mettre un peu d’imprévu dans sa vie »). Sa mère se rend sans doute compte que s’occuper de ses parents n’est pas une perspective réjouissante pour une jeune femme. Elle est d’autant plus surprise qu’elle sait que Thymara est plus qu’intéressée par les dragons (« je ne connais sans doute pas ma fille. Comme elle passionnait pour eux, plus jeune, je pensais que travailler avec les dragons l’intéressait »). La mère lui offre donc la chance de s’échapper de la routine et Thymara la saisit.
Avec Tatou, elle se fait recruter comme gardien. L’entretien est une facilité. Elle rencontre ceux et celles qui seront ses compagnons de voyage. Parmi eux se trouve Kanaï qui tient un discours qu’elle pensait la seule à avoir. Thymara est grisée de voir qu’un jeune homme aussi exprime ouvertement ses rêves : « Thymara gardait le silence, horrifiée non par les rêves du garçon mais leur étroite ressemblance avec les siens : voler avec un dragon comme les Anciens ! Que ces songes paraissaient ridicules quand elle les exprimait tout haut. »
Commence alors un périple qui va changer la vie de la jeune femme. Elle fera la connaissance de la dragonne Sintara. Leur relation sera plus que compliquée et la dragonne induira de forts changements, notamment physiques, chez la jeune femme. Pour Thymara, ce sera également la première expérience de vie au sein d’un groupe et elle se rendra compte que sa féminité sera remarquée par plusieurs hommes.
