Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

Article épinglé

Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

Affichage des articles dont le libellé est sédric. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est sédric. Afficher tous les articles

dimanche 15 juin 2025

Sédric, un bon ami ?

De grands bouleversements sociaux sont en cours le long du désert des Pluies, les dragons sont de retour, les Marchands tentent de conserver leur pouvoir. Mais, au-delà de ces phénomènes, la vie des gens continuent. Ils s’aiment et se détestent, tentent de construire leur vie. C’est le cas d’Alise, une jeune femme que sa famille presse de trouver un mari. Elle ne peut décemment pas se contenter d’étudier les dragons. Elle croit trouver un bon parti lorsque Hest la demande en mariage ; elle accepte surtout que Hest est un bon ami de Sédric… Mais, elle ne sait pas que Hest aime les hommes et que Sédric est un de ses amants. Alise est donc trompée à bien des sens.


Alise et Sédric se connaissent depuis longtemps. L’un et l’autre sont de bons amis. A une époque où ils étaient plus ou moins tenus à l’écart par leurs pairs, ils ont trouvé du réconfort ensemble. Alise parle de lui en termes positifs en affirmant que « Sédric a toujours été gentil avec ». Elle pense même qu’il a une injuste mauvaise réputation (les parents de Sédric lui reprochent de passer trop de temps de façon indolente) ; elle ose dire que « c’est un charmant jeune homme qui ne manque pas de perspectives d’avenir ».

Etant donné la façon dont Alise parle de Sédric, on peut se demander si elle souhaitait que leur relation aille plus loin et dépasse le cadre de l’amitié. La réponse est négative. Certes, « elle avait toujours eu de la sympathie pour lui, et même un petit sentiment dans son adolescence », mais cela s’arrête là. Il n’y a pas d’amour caché ou de sentiments refoulés. De toute façon, si Alise n’avait pas été pressée par sa mère, elle n’aurait sans doute jamais cherché un mari. Alise est alors reconnaissante pour Sédric, il lui alors retiré une épine du pied en la présentant à Hest (« elle restait ahurie qu’il eût pu inciter son ami à la considérer comme une possible épouse »). Bien entendu, Alise ne sait pas que Sédric et Hest ont des intentions cachées.

Même si il participe à une tromperie, Sédric est quand même reconnaissant. Il sait qu’Alise a été une super amie, qu’elle lui a évité les affres de la solitude lorsqu’il était plus jeune (« elle venait voir mes soeurs quand nous étions plus jeunes, et elle me traitait avec gentillesse à une époque où les autres filles me regardaient comme un pestiféré »).

 

La relation entre Sédric et Hest n’est pas cachée. Tout le monde sait qu’ils sont amis même si personne ne sait qu’ils sont amants. La mère de Alise précise que « Hest et lui sont les meilleurs amis du monde depuis des années. J’ai entendu dire que le Marchand Meldar s’était vexé quand Hest a proposé à Sédric une place chez lui ». Sédric vit avec et chez Hest.

Hest a lui aussi ses devoirs. On le presse de prendre épouse et d’avoir des enfants. Lui qui n’est pas attiré par les femmes traîne des pieds. Il se sent coincé jusqu’à ce que Sédric lui propose une solution : épouser Alise.

Sédric commence à avoir quelques remords quand il se rend compte qu’Alise n’est pas si heureuse. Hest lui rappelle alors que c’est son idée, que c’est Sédric l’instigateur de toute cette mascarade : « pourquoi m’avoir donné cette idée si tu ne voulais pas que je la mette en pratique ? ». Sédric est donc le créateur et le complice de cette arnaque sentimentale. Et même si il est triste pour son ami, il ne faut pas négliger le fait qu’il profite de tout ça au quotidien. Il continue à prendre du bon temps avec Hest, il continue à voyager. D’ailleurs, Hest le lui fait remarquer : « la vie continue pour nous ; nous sommes libres de voyager, de nous amuser, de sortir avec nos amis - nous n’avons pas à changer de mode d’existence ».

Sans le savoir, Alise sert donc de couverture à Hest et Sédric. Elle est une épouse qui sert d’excuse ; pire elle est maltraitée par son mari qui l’humilie verbalement, la rabaisse et ne lui montre aucune tendresse quand ils font l’amour. 


Lorsqu’Alise a des soupçons sur une possible aventure de Hest, elle soupçonne qu’il est avec une autre femme. Elle est loin de savoir que Hest aime les hommes, et encore moins son meilleur ami. Elle confronte même en lui demandant si il la trompe. Or, Hest est suffisamment intelligent et suffisamment doué avec les mots pour se sortir de ce mauvais pas. Il implique Sédric et les deux trompent la pauvre Alise. Il joue adroitement avec les mots en questionnant Sédric (« Regarde Alise dans les yeux et dis-lui franchement : ai-je une autre femme dans ma vie ? »). Une autre femme ; Sédric ne peut que répondre non et l’énorme mensonge continue.

Bien entendu, on pourrait reprocher à Alise sa naïveté ou son aveuglement. Son cerveau refuse de voir que Sédric et Hest sont plus que des amis. Elle affirme que « c’est un ami d’enfance, et je me réjouis que Hest et lui s’entendent si bien ». Peut-être que, dans sa vie conjugale si morne et si triste, la présence de Sédric lui offre un peu de chaleur et d’amitié…


Quand Hest se moque d’Alise et de sa passion pour les dragons, Sédric esquisse un signe de révolte et d’insoumission. Il ose tenir tête à Hest en lui rappelant ses obligations : « tu n’as pas le droit de le lui interdire ; ce n’est pas juste, et c’est déshonorant pour toi de feindre de ne pas te rappeler ta promesse - déshonorant et indigne de toi ». Pour un homme qui a toujours vécu dans l’ombre et sous l’emprise, ce n’est pas un geste anodin. Mais, Hest n’est pas un individu que l’on peut convaincre. Vexé, il remet même en cause la nature de l’amitié entre Sédric et Alise. Il pense qu’Alise s’est servie de Sédric, qu’elle a un aspect pervers et manipulateur que Sédric refuse de voir. Il affirme à Sédric que « tu persistes à la voir comme la petite fille innocente à qui tu as offert ton amitié alors personne ne voulait te fréquenter , et elle l’a peut-être été à une époque, encore que j’en doute ; elle cherchait seulement à se montrer gentille avec un garçon aussi maladroit et aussi seul qu’elle ».


Fâché, Hest force Sédric à accompagner Alise dans sa folle étude des dragons. Sédric est tout sauf enthousiaste de quitter son confort. Sur le bateau, il se comporte comme un goujat, comme un individu sans éducation. Alise remarque son impolitesse (« une fois qu’ils eurent embarqué sur le Parangon, loin de retrouver sa gaieté, il avait passé les premiers jours du voyage enfermé dans sa cabine sous prétexte du mal de mer »).

Pire, Alise fait la connaissance de Leftrin et on comprend très vite que le capitaine du Mataf est attiré par Alise. Sédric se moque de cet homme : il le trouve grossier, vulgaire. Il rigole de sa façon d’être, de son comportement, de son aspect rustique. Il ne le fait même pas discrètement puisque Alise le remarque (« il avait dû réprimer un éclat de rire devant les efforts de l’homme pour étaler son charme ; à sa propre surprise, Alise s’offensait de ce que Sédric s’amusât du capitaine. Elle jugeait son attitude cruelle et mesquine »). Sédric a beau avoir été forcé, rien ne justifie qu’il reporte sa colère sur Alise.

mardi 11 juin 2024

La relation entre Sédric et Carson

On peut retenir de Sédric sa trahison envers Alise, son amie d’enfance : il s’est joué d’elle et a permis à l’infâme Hest de tromper sa femme. On peut aussi retenir son attitude avec les dragons, lui qui les a longtemps vus comme des créatures ridicules et a même voulu commercer leurs organes et leur sang. On peut être plus positif et observer la façon dont il s’est racheté, en partie, vis-à-vis d’Alise en tenant tête à un Hest débarquant à Kelsingra. Mais, ce qui définit le mieux Sédric est sa relation avec Carson ; elle illustre la façon dont il change et comment il finit par accepter ce qu’il est.


Quand Carson est introduit dans le récit, c’est de façon assez négative en apparence. C’est Leftrin qui présente son vieil ami à Alise. Même si ses mots peuvent paraître dépréciateurs, on sent derrière l’affection qu’il a pour un de ses plus vieux compagnons. Il dit Carson Lupskip qu’il est un « chasseur, fanfaron et ivrogne, pas nécessairement dans cet ordre ». D’ailleurs, on sent que Leftrin ou Carson sont des hommes bourrus, ce qui n’est pas nécessairement négatif. Ce sont des hommes qui ont passé leur vie à naviguer sur des eaux, notamment l’hostile fleuve du désert des Pluies. Ils n’ont pas pu acquérir la subtilité, les manières d’un Marchand. Sans doute ne le désirent-ils même pas.

Cet aspect direct se remarque quand Carson aperçoit Sédric pour la première fois. Là encore, on peut penser qu’il manque de finesse : « qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Carson à mi-voix, un sourire s’élargissant lentement sur ses lèvres ». Ce sourire peut être considéré comme moqueur puisque Sédric s’intègre très mal dans ce nouvel environnement. On peut aussi penser, avec le recul de la lecture, que c’est le premier signe que Sédric plait à Carson.

Sédric perçoit également un aspect ambivalent chez Carson, il ne sait pas comment le juger. Ce n’est pas que Carson le met mal à l’aise, c’est plus qu’il éveille en lui des choses inattendues (« le chasseur lui avait fait traverser le pont et l’avait assis à la table de la coquerie (…) il avait une voie basse et grondante, presque apaisante si on ne tenait pas compte de sa façon grossière de s’exprimer »). Visiblement, Sédric ne s’attendait pas à trouver ce genre de personnes lors de son exil forcé.

Sédric est d’autant plus désarçonné que Carson est franc avec lui et semble avoir très vite cerné son orientation sexuelle, le fait qu’il aime des hommes. Bien entendu, Carson ne le hurle pas, il ne le dit pas devant tout le monde. Il fait preuve d’une certaine discrétion car il a compris qu’il ne faut pas affoler Sédric (« il faudra qu’on discute un jour, murmura-t-il. Je crois que nous avons plus de points communs que vous ne l’imaginez ; nous devrions peut-être nous faire confiance »).

En attendant que Sédric fasse un geste, Carson décide d’occuper le terrain : il fait en sorte que Sédric le voit tous les jours. Cela laisse Sédric assez perplexe qui en vient à penser que Carson ne « pouvait pas le laisser tranquille ». Il a très bien compris la stratégie de Carson qui consiste à tout faire pour le croiser : « les chasseurs s’en allaient pendant la journée gagner leur salaire, mais si Sédric avait le malheur de se lever tôt ou de se risquer le soir dans la coquerie, l’homme apparaissait toujours sur son chemin ». 


Le manège, la tentative de séduction n’échappe pas à Leftrin. Si Alise est aveugle à ce qui se passe, si Sédric refuse pour le moment de se lancer, Leftrin a bien conscience que les deux sont attirés l’un par l’autre. Il a remarqué qu’ils avaient un point commun : leur attirance pour les hommes. Il remarque qu’ « ils sont du même genre tous les deux (…) ils se ressemblent assez dans les domaines qui les intéressent ». Quand il dit ça, le contexte est important : Sédric a été emporté par le fleuve et beaucoup le croient mort, sauf Carson. L’homme est prêt à tout pour retrouver celui qui lui plait.

Evidemment, Carson finit par retrouver Sédric. Cela est un moment propice à la confession, à la proclamation d’une vérité. Carson prend son courage à deux mains et admet, publiquement, ses sentiments : « je vous aime bien, Sédric, je vous aime beaucoup. Vous ne l’aviez pas encore compris ? (…) Je sais que vous avez quelqu’un qui vous attend à votre retour ; à mon avis, c’est un imbécile de vous avoir laissé partir ». Cette dernière remarque n’est pas anodine car, à ce stade du récit, Sédric n’a toujours pas réussi à se débarrasser de l’emprise de Hest. Même si ils sont séparés par une longue distance, Sédric ressent toujours une obligation de fidélité envers un homme qui le maltraitait.


Cette confession offre une nouvelle dynamique à leur relation. Avoir osé exprimer ses sentiments semble avoir libéré Carson. Il est plus tactile et Sédric est plus réceptif à ses avances. L’audace de Carson ne rebute pas Sédric : « il se rappela soudain la main de Carson effleurant son visage meurtri. Curieux comme la main calleuse du chasseur lui avait paru plus douce qu’aucune caresse du distingué Hest ». Pour la première fois de sa vie, Sédric trouve quelque chose dans laquelle Hest n’est pas la référence. Les vannes sont ouvertes et les deux partagent une nuit ensemble (« si tu as changé d’avis et que tu n’as plus envie de mourir, j’ai pensé à une autre activité pour ce soir »). Cela offre donc un nouveau souffle à Sédric, lui qui envisageait d’en finir avec la vie.


Mais, même si il aime ce qu’il fait avec Carson, sédric ne peut s’empêcher de le comparer avec Hest. 

Carson est bien différent : au lit, il n’est plus cet homme grossier et certain de lui. Il n’est pas celui qui cherche à prendre absolument les choses en main. Sédric est presque étonné de le voir si tendre, parfois en attente : « il avait imaginé ces mains vigoureuses sur son propre corps (…) pourtant, Carson se montrait tendre , voire hésitant ». Pour Sédric, c’est une révolution. Hest le dominait et savait mieux que lui ce qui était bon pour lui-même. Il le disait même avec un certain dédain, cette arrogance qui caractérisait si bien Hest (« inutile de me dire ce que tu veux, lui avait dit un jour son amant d’un ton méprisant, c’est moi qui décide ce que tu auras »).

Carson ne serait pas un si bon chasseur si il n’avait pas développé un instinct, la capacité à percevoir certaines choses. Il sent que quelque chose freine Sédric, l’empêche de se plonger véritablement dans leur couple. D’un ton conciliant, il dit qu’ « on ne peut rien commencer de nouveau tant qu’on n’a pas achevé l’ancien, Sédric ». Sédric est totalement perdu ; il ne sait pas qui il est ou qui il était. Il n’a pas réussi à dépasser la personne qu’il était avant. Sa relation avec Hest a grandement façonné ce qu’il est et il est compliqué pour lui de passer outre. D’une certaine façon, il est presque dans une situation de déni ou de louvoiement. Il refuse d’admettre qu’il est toujours influencé par Hest (« ce n’est pas vraiment à Hest que je pense, mais à ma vie à Terrilville, au personnage qu’il avait fait de moi… ou plutôt au personnage que j’ai accepté de devenir »). Il est intéressant de noter que Sédric semble finir par admettre qu’il est responsable de ses erreurs ; ce n’est pas parce que Hest a joué avec lui qu’il est exempt de toutes les fautes commises.


Il semble clair que Sédric ne pourra pas passer pour de bon à autre chose tant qu’il n’aura pas défié Hest. Pourtant, la chose semble compliquée tant la distance les sépare. 

Et, au-delà, la principale victime de Hest, Alise, n’a pas envie de brusquer Sédric. En effet, pour épouser Leftrin, Alise aurait besoin que Sédric témoigne des infidélités de Hest. Elle ne peut se résoudre à ça : « il est en train de se construire une nouvelle vie ici, et je ne veux pas l’arracher à Carson pour le ramener à Terrilville et faire de lui un objet de scandale et de plaisanteries cruelles ».

C’est donc un moment charnière qui s’annonce pour Sédric. Pour ne rien arranger, Carson doute. Carson doute de pouvoir offrir ce qu’il estime nécessaire à Sédric et il doute aussi que Sédric s’habitue à cette vie fruste, dure. Son ton, ses paroles transpirent toute son hésitation, toute sa peur car on lit que « tu as l’habitude de mieux, Sédric ; tu mérites mieux, mais je ne vois pas ce que je peux y faire ». Autrement dit, Carson ne voit pas de solution : il fait ce qu’il peut avec ce qu’il a. Sédric, lui, prend mal ce genre de remarque. Il se dit que Carson le voit comme un enfant qui a besoin de protection, qu’il est faible. Quand Carson sous-entend que la vie le long du désert et du fleuve des Pluies n’est pas faite pour lui, Sédric est vexé (« il s’en voulait de réagir si mal aux paroles de Carson, et encore plus de sentir ses yeux le piquer. Non, pas question de pleurer ; cela ne ferait que confirmer que son compagnon avait raison »). 

Mais, Sédric aurait-il pu survivre dans cette partie du monde en étant faible ? 


Carson et Sédric traversent donc une période compliquée en tant que couple. Ils apprennent à se connaître, à trouver la façon d’être l’un avec l’autre, d’accorder à l’autre son espace. D’un point de vue extérieure, leur couple est acceptée ; le fait qu’ils soient deux hommes ne dérange pas les autres. Quand il cherche des conseils sur la façon de conquérir le coeur de Thymara, c’est eux que Tatou vient voir (« vous, vous avez l’air heureux, comme si vous étiez partis du bon pied et j’avais l’impression que, de tout le camp, c’était à vous que j’avais intérêt à m’adresser »).


Toutefois, le pire est à venir : Hest arrive. Le manipulateur fait tout pour briser ceux qui ont réussi à défaire son étau. Hest est consterné de voir que Sédric et alise ont réussi à se construire une vie loin de lui. Il le prend mal et tente de leur faire du mal.

En ce qui concerne le couple Sédric/Carson, il tente de séduire le protégé de Carson, Davvie (« quelle meilleure manière de se venger de Sédric et de son fichu Carson qu’en séduisant ce garçon »). Pour Hest, c’est une entreprise aisée tant Davvie ne peut résister à son charme et à sa manière d’être.

En ce qui concerne Alise, Hest tente de la briser. Il ne peut admettre qu’elle soit heureuse avec un autre homme. Il lui rappelle qu’ils sont toujours mariés, il parle presque d’elle comme si elle était sa chose, sa propriété. Si Hest est aussi confiant, c’est parce qu’il est convaincu que personne ne se dressera face à lui, surtout pas Sédric. Il se trompe. Sédric ose répondre à Hest ; il lui rappelle que les deux ont été complices des saletés faites à Alise. Pour Sédric, c’est une libération alors que pour Carson, c’est la confirmation que Sédric est un être à part (« je suis fier de toi, petit Terrilvillen »). Pour Alise, c’est à la fois la fierté de voir Sédric enfin se débarrasser de l’emprise de Hest et la beauté de leur couple (« Alise se prit à sourire, autant de bonheur pour les deux hommes qu’à cause de l’expression abasourdie de Hest »).


jeudi 3 février 2022

Hest le manipulateur

Dans les romans des Cités des Anciens, le lecteur a la possibilité de plonger dans le vécu des familles de Marchands. Il apprend des choses sur leurs traditions, leurs coutumes. Et grâce à Hest et Alise, on se rend compte qu’un mariage n’est pas d’amour mais une longue tractation entre deux jeunes gens. Chacun doit y trouver son compte, répondre aux attentes des familles et protéger ses intérêts. Alise doit trouver un homme car sa famille s’inquiète de son caractère, Hest doit trouver une femme si il ne veut pas perdre la fortune familiale au profit de son frère. Conseillé par Sédric, un ami d’Alise, Hest décide donc de séduire Alise et les deux se marient.

Très vite, Alise se rend compte qu’elle a signé un contrat qui l’enferme dans une prison dorée, tant Hest est absent et méprisant. Et au lieu de blâmer son mari, elle décide d’endosser toutes les fautes, tous les torts. Elle rigole de sa propre naïveté, de ses propres mauvaises interprétations : «  Hest avait clairement établi les termes du marché, depuis le début ; c’était elle qui avait inventé un conte de fées ridicule et en avait habillé l’armature froide de leur contrat. Si elle devait en vouloir à quelqu’un c’était à elle, non à lui ».

Très vite, Alise se rend compte que Hest s’éloigne d’elle. Il est bien peu présent, vaque à ses affaires sans l’impliquer. Il n’est présent que pour accomplir son devoir conjugal. En effet, Hest a la nécessité d’avoir un héritier, il l’a clairement dit à Alise. Mais, après l’épisode calamiteux de leur nuit de noces, Alise est plus que réticente à partager son lit avec son époux. Ce dernier n’a pas d’autre choix que lui rappeler ses obligations, et même à la forcer (« si vous ne vous débattez pas, je ne vous ferai pas mal »). Bien entendu, Alise est marquée par ce qui lui arrive. Elle a mal, elle se sent usée et salie (« la douleur et l’humiliation avait donné à la jeune femme l’impression qu’il lui fallait une éternité pour en finir. Elle n’avait pas pleuré, quand il s’était enfin écarté d’elle pour s’asseoir au bord du lit, elle avait les yeux secs et la bouche close »).

Ce qu’Alise ne sait pas est que Hest a une relation intime avec Sédric. Hest aime les hommes, Hest aime sa façon de vivre. Il sait que tout ne tient qu’à un fil et qu’un rien peut tout gâcher. C’est pour ça qu’il est véhément quand Alise l’accuse d’avoir une liaison avec une autre femme. Il implique même Sédric sachant que sa femme croira ce qui sort de la bouche de son ami : «  Regarde Alise dans les yeux et dis-lui franchement : ai-je une autre femme dans ma vie ? » La réponse ne peut être que négative. C’est une tromperie de Hest, une utilisation déformée de la réalité. Il en profite pour jouer le déçu et le choqué, il se dit déçu du comportement et des suspicions de sa femme. Il enferme également Sédric dans une spirale de mensonge : le jeune homme ne peut être que dégoûté en silence de ce qu’il fait à sa meilleure amie. Sédric est clairement et indubitablement dominé par Hest. Hest fait ce qu’il veut du jeune homme : quand il l’envoie avec Alise étudier les dragons, il n’a pas son mot à dire. Là, malgré tout ce que lui a fait Hest, Sédric se sent obligé de surveiller Alise et de rabaisser ce qu’elle fait. Il pointe du doigt un comportement inconvenant, il lui rappelle sans cesse de se méfier de Leftrin (le capitaine de la vivenef sur laquelle ils naviguent et qui a des vues sur Alise). Loin de Hest, Sédric est tiraillé entre une forme de loyauté et une quête de début de sa propre indépendance. Il se rend compte que tout n’est pas sombre, qu’il aurait peut-être quelque chose à gagner de tout ça (« depuis trop longtemps, il dépendait entièrement de son ami sur le plan financier, et cette inégalité pesait de plus en plus cruellement sur leur relation. Hest n’était plus seulement autoritaire : il devenait durement dominateur ; si Sédric disposait d’une fortune personnelle, il lui manifesterait peut-être plus de respect »). Quand Sédric se penche sur son passé, sur ses liens avec Hest, il arrive à la conclusion qu’il a été abusée. Il a supporté et toléré beaucoup de choses et il s’en veut (« Hest avait pris plaisir à le dominer. C’était toujours lui qui envoyait chercher Sédric, et celui-ci accourait ; il n’était jamais tendre, jamais doux ni bienveillant, il riait des bleus qu’il laissait à son amant et ce dernier courbait la tête avec un sourire triste et acceptait ces traitements comme allant de soi. Hest n’était jamais vraiment allé trop loin, naturellement »).

A la recherche de Kelsingra avec les gardiens, Alise et Sédric créent de nouveaux liens. Les dégâts causés par Hest sur leurs personnalités les rapprochent. Mais, arriver à surmonter des années de rabaissement n’est pas aisé. Alise subit aussi la tradition de Terrilville qui implique qu’une femme doit soutenir son mari (on en avait déjà eu un bel aperçu avec la relation entre Kyle et Keffria). Alise remarque qu’elle « avait failli lui révéler qu’elle parlait quasiment jamais avec Hest et ne le voyait guère davantage, mais elle se tut par loyauté, ou peut-être par honte, et elle mesura soudait avec déplaisir à quel point Hest l’avait réduite au silence : même absent, il bridait sa parole ». Alise finit par se confier, en partie, à Sédric. Son ami insiste pour savoir si Hest a abusé sexuellement d’elle ou l’a frappée. Alise répond que non. Cela n’empêche pas qu’elle ait vécu des choses difficiles : « Non, il ne m’a jamais frappée ; mais il y a de nombreuses manières de se montrer violent avec une femme sans la frapper (…) il ne me frappe pas : ce n’est pas nécessaire. Il est cinglant et cruel quand on le contrarie, il peut m’humilier d’un seul regard, il peut me lapider à coup de mots sans cesser de sourire ». Hest a clairement l’emprise d’Hest, il a fait d’elle sa victime, sa chose. Il ne lui a laissé aucune échappatoire et il n’est donc pas étonnant qu’Alise se soit lancé dans l’étude des dragons avec passion : elle n’avait que ça.

Sédric et Alise partagent une même idée à propos de Hest : il est doué avec sa langué. Alise dit qu’« il a un talent absolu pour tordre les mots, pour me faire des compliments à la fin desquels tout le monde me regarde avec attendrissement tandis que je sens les piques qu’il m’a envoyées ». Sédric a donc le même avis (« quand il le souhaite, il peut t’accorder toute son attention et te faire croire qu’il n’y a personne de plus important que toi au monde (…) je n’arrivais pas à me convaincre qu’il m’avait choisi (…) il me donnait tout cela pour que j’aie l’apparence qu’il désirait, pour que je ne lui fasse pas honte avec mes habits usés ni mon goût déplorable en manière de chevaux ») : Hest a donc bien choisi ses victimes, Alise la jeune femme qui ne pouvait refuser une si bonne offre de mariage et Sédric le jeune homme ébloui qu’un homme si sophistiqué s’intéresse à lui. Et il les a façonnés pour qu’ils répondent à ses attentes, à ses besoins : lui faire un enfant, l’amuser, le distraire.

L’horreur d’ Alise montre d’un cran quand elle se rend compte que un bon nombre de gens étaient au courant de la duplicité de son mari. Elle interroge Sédric : « Riiez-vous de ma candeur, de mon absence de soupçon ? Les autres amis de Hest étaient-ils au courant ? Y avait-il des gens de ma connaissance, que je prenais pour mes amis, qui savaient combien j’étais stupide ? Jusqu’où allait cette tromperie dont j’étais la victime ? » Sédric n’a pas d’autre choix que d’être honnête. Oui, des amis d’Alise savaient et ne lui ont rien dit. Cela réduit encore un peu plus l’estime qu’a Alise d’elle-même. Alise et Sédric se réconcilient malgré tout le mal que Sédric a causé à Alise : le jeune homme s’en veut d’avoir été l’amant de Hest, il s’en veut d’avoir trompé son amie. Il questionne Alise tout en prenant bien soin de s’inclure dans l’aveuglement : « comment as-tu pu tomber amoureuse d’un homme pareil ? Tu as gaspillé ton amour pour rien ; vois comme nos vies en sont anéanties ! Avec Hest, nous ne pouvons espérer ni l’un ni l’autre connaître le bonheur – ce qui ne lui ferait ni chaud ni froid, je pense. » Les deux ont plus ou moins tourné la page Hest, il leur reste à se reconstruire et, pourquoi pas, trouver l’amour.


dimanche 17 octobre 2021

Sédric, l'homme qui s'affirme

Le Puits d’Argent conclut la saga de la Cité des Anciens. Les gardiens devenus Anciens ont trouvé Kelsingra et commencent à prendre soin des dragons. Mais, c’est avant tout un tome de vengeance : Tintaglia et Glasfeu, lâchement attaqués par les gens de Chalcède, viennent chercher de l’aide. Après un plaidoyer de Glasfeu, ils l’obtiennent ; dragons et gardiens s’envolent et détruisent la capitale de Chalcède. Mais, dans cette grande histoire, il y en a d’autres plus petites et toutes aussi importantes : l’une d’elle est l’achèvement de la transformation de Sédric. Meilleur ami d’Alise, il a trompé sa confiance en couchant avec son mari, Hest. Sa participation à la mission des dragons était intéressée : il était chargé de surveiller Alise, et pourquoi pas trouver de quoi faire fortune. Cependant, le voyage change Sédric, il gagne en maturité et parvient à s’affirmer : il tient tête à Hest, présente ses excuses à Alise et vit au grand jour sa relation amoureuse avec Carson.

Dans ce roman, Hest devient un personnage important. Lancé à la recherche de Sédric et de sa femme Alise, il replonge dans son passé et apprend énormément de choses au lecteur sur la personnalité de Sédric. On se rend compte que les mœurs de Terrilville et sa situation familiale ont beaucoup pesé sur Sédric, l’ont presque étouffé. Sédric a faim d’autre chose, il « rêvait de gagner une fortune et de s’en aller loin de Terrilville pour vivre avec Hest dans le luxe là où ils n’auraient pas à cacher leur relation à l’épouse de Hest ni à la bonne société de la cité ». En pataugeant dans l’univers hostile du fleuve du désert des Pluies, Sédric est loin du luxe et montre ses capacités d’adaptation. Ce n’était pas gagné en plongeant dans les souvenirs de Hest qui nous présentent un Sédric faible, tout le temps dépassé par ce qui l’entoure (« Brut et naïf, il ouvrait de grands yeux émerveillés devant tout ce qui faisait le monde de Hest ; ce dernier lui avait enseigné la façon de vivre d’un jeune fils de Marchand »).

Avec Alise, Hest est celui qui a sans doute le plus connu et vu Sédric. Il l’a vu grandir au fur et à mesure des ans. Il est donc un observateur fiable pour juger de l’évolution physique de Sédric : « Sédric avait toujours été gracile et svelte, avec une stature de jeune adolescent, alors que ce gaillard était manifestement un homme fait, avec des épaules carrées et une large poitrine (…) un Sédric transformé en une créature exotique et superbe ». Il faut préciser que Hest est attiré par les deux apparences physiques de Sédric : c’est l’adolescent qui est devenu son amant, son partenaire sexuel et c’est l’homme devenu adulte qui l’attire, l’intrigue grandement. Ce n’est pas étonnant d’avoir un Sédric ayant bien changé physiquement tant son trajet jusqu’à Kelsingra fut éprouvant. Sédric n’a pas uniquement changé physiquement, il ose vivre sa relation homosexuelle au grand jour, il ne se cache plus. Il semble également avoir trouvé quelque chose que Hest ne lui offrait pas : de la tendresse et de l’amour sincère. Car, à la lecture, on se rendait bien compte que Hest manipulait Sédric, jouait avec lui. Là, les choses sont bien différentes (« avec une tendresse qui ne se cachait pas, l’homme garda Sédric serré contre lui tandis qu’ils allaient rejoindre les autres. On ne pouvait se tromper sur les liens qui les unissait. Une sensation d’engourdissement naquit dans le ventre des Hest »). La relation est alors inversée : Sédric a pris l’ascendant sur Hest ; la jalousie de Hest est révélatrice, il n’a plus la main sur les événements. Pire pour Hest, Sédric a suffisamment confiance en lui-même et en Carson pour montre son amour à tous : « Leur baiser dura longtemps, et Sédric leva les mains pour y nicher le visage barbu de Carson. Plusieurs gardes poussèrent des acclamations appréciatives. »

Perdu dans sa haine et sa jalousie, Hest tente de mettre Sédric mal à l’aise. Quand il finit par le retrouver à Kelsingra, il est clair oralement sur ses intentions : il est là pour retrouver sa femme. C’est ce qu’il dit publiquement et le lecteur sait qu’il y a un peu plus (il veut Sédric). Il joue avec les mots, tente de montrer sa bonne foi en disant qu’il n’est qu’un époux tentant de retrouver son épouse. Mais, il n’a pas compris que Sédric n’a pas que changé physiquement, il a également gagné en courage. Sédric se dresse face à Hest et ose dire à haute voix la vérité et de devant un bon grand nombre de personnes : «  tu as passé ta nuit de noces avec moi (…) j’étais ton amant, Hest ; je participais à ton entreprise de duplicité et je ne m’interposais pas quand tu te moquais d’elle (…) tu étais un mari infidèle et moi un ami félon ». Sédric ne s’oppose pas seulement à Hest, il tente de racheter face à sa meilleure amie, Alise. Il espère qu’elle le pardonnera, il veut se racheter pour e mal commis. Alise a beau lui répéter qu’elle lui a déjà pardonné, il n’y croit pas (« je t’ai pardonné Sédric ; je te l’ai dit il y a longtemps »). En refusant de croire ce qu’Alise dit, on comprend à quel point Sédric a des remords et des regrets, il a fini par comprendre que ce qu’il a fait est mal et cruel.

Malheureusement pour Hest, il ne parvient toujours pas assimiler le changement de Sédric. Il tente de le séduire : « un serpent qui chasse une souris. Mais voilà, il n’était plus une souris. Comme Hest tendait la main vers lui, le poing de Sédric jaillit, appuyé de ton son poids ». Cette scène montre à quel point la relation a changé. Bien des années avant, c’est Hest qui faisait du mal physiquement à Sédric et Sédric qui revenait sans cesse. Mais, Sédric n’est plus un jeune adolescent en quête d’affection qui revient sans cesse vers celui qui le tourmente. Il est dorénavant un homme et il sait se défendre. La suite est encore plus pathétique pour Hest, il se morfond dans son illusion, il est persuadé que Sédric va revenir vers lui malgré le coup de poing (« Sédric devait l’attendre au bas des marches, déjà repentant, déjà effrayé de sa propre audace, pleurant peut-être et n’aspirant qu’au pardon et au réconfort »).

Il n’est donc pas étonnant de voir Sédric et le dragon Relpda participer à l’entreprise de vengeance de Glasfeu. L’immense dragon noir veut détruire la ville de Chalcède : les dragons ont décidé de participer et les gardiens n’ont pas autre choix que les suivre. Si au final, ce sont essentiellement les dragons qui vont semer la mort et la destruction, il faut bien accomplir le voyage jusque-là. C’est un voyage à nouveau compliqué pour les gardiens (moins que celui entre Cassaric et Kelsingra, certes). Sédric montre qu’il est plus qu’un bel homme, il est capable : il « surprit ses compagnons en lui montrant comment récolter des pousses de pissenlit et, dans un point d’eau, du cresson. La ville chalcédienne détruite ne ravit pas plus que ça Sédric, il le vit mal, très mal (« Sédric était malade d’horreur d’en être partie responsable »). Apte à se défendre, Sédric n’a pas pour autant acquis un penchant pour la violence.

A noter que dans le roman Sur les rives de l’Art, on apprend que Sédric et Carson ont adopté la fille de la gardienne Jerd.


jeudi 18 mars 2021

Le cocufiage dans le Royaume des Anciens

La monogamie semble être la norme dans le Royaume des Anciens. Des couples se forment et se défont, certains vont jusqu’au mariage. Même les gens du Vif ne peuvent avoir qu’un compagnon à la fois.

On retiendra les paroles du Fou dans Adieux et retrouvailles (« tu m’as expliqué que Molly n’accepterait jamais ton lien avec le loup, qu’elle t’obligerait à choisir entre elle et lui »). C’est cette idée qui est sous-jacente dans un grand nombre de livres, on ne peut avoir qu’un seul compagnon. Dans la durée en tout cas. Car les personnages ne sont que des hommes et des femmes, ils sont donc faillibles. Certains ont des amants, certaines trompent leur conjoint.

Fitz pense qu’il est officiellement en couple avec Molly, peu importe la volonté du Roi Subtil. Le destin a beau lui mettre des obstacles dans la route, c’est la chandelière qui est sa femme. Il se détourne, sans trop la vexer, de Célérité. Fitz commet une faute, il se laisse séduire par une jeune femme lors d’une fête au château de Castelcerf (« elle me tapota la jambe amicalement. Un peu plus haut qu’elle n’avait posé la main »). A sa décharge, il est drogué, intoxiqué par des poisons qu’il vient de débarrasser dans les appartements de Subtil. La réaction de Patience nous montre à quel point la simple tentation de l’adultère est mal vue dans cette société et aussi par elle, à cause de sa propre histoire. Patience a toujours en travers de la gorge le fait que Chevalerie ait eu un bâtard avant de l’épouser. Patience dit donc crûment à Fitz que ce qu’il fait est honteux : « C’était un prétexte pour te faire sortir avant que tu ne te déshonores complètement (…) comment peux-tu te comporter de cette façon ? Es-tu ivre ? »

Ceci étant dit, Fitz a quand même quelques valeurs. Il repoussera longtemps les avances d’Astérie, tenu par sa fidélité envers Molly.

Un autre cas intéressant est celui de Vérité et Kettricken. A ce stade du récit, il faut noter deux choses importantes : Vérité et Fitz sont liés par l’Art et Vérité est parti en quête des Anciens. Kettricken est donc seule, seule dans un monde qu’elle connaît peu et où elle a beaucoup de mal à s’intégrer. Elle est la pâle étrangère, trop grande, trop différente. Elle se rapproche donc de Fitz, son seul ami.

Mais, Fitz est donc sous l’influence de l’Art de Vérité, une magie que le Roi-servant maîtrise bien mieux et plus puissamment que lui. Est-ce à cause de ça que Fitz ressent une attirance physique pour la Montagnarde ? En tout cas, Oeil-de-Nuit le prévient qu’il y a « danger (…) ce n’est pas ta femme. C’est celle de ton chef de meute. »

Fitz est tenté, on sait déjà qu’il a une grande estime pour Kettricken : elle sait se battre, elle parle bien, elle est adroite à cheval. Quand il la regarde, il voit une femme forte. Rien ne s’arrange donc quand il a Vérité qui l’accompagne (« Kettricken était ma reine, mais je n’étais pas Vérité et elle n’était pas celle que j’aimais, si fou que devint mon cœur quand je la regardais »).

Astérie et Fitz ont une relation particulière. La ménestrelle a dès le début montré son attirance physique pour le bâtard. Elle veut coucher avec lui. Fitz se considère l’époux de Molly, il la repousse. Quand Fitz lui avoue que leur mariage n’est pas officielle et que Burrich veille sur Molly, Astérie insinue le doute en lui (des doutes qui seront confirmés bien plus tard quand, croyant Fitz mort, Burrich et Molly se mettront ensemble). Fitz se demande si Molly a bien pu ressentir des choses pour l’ancien maître des écuries, d’autant plus qu’il sait que Burrich plaît aux femmes. On peut ainsi lire les interrogations de Fitz : « avait-elle jamais eu des vues sur lui ? Non, c’est avec moi qu’elle avait fait l’amour ce jour-là, à moi qu’elle s’était accrochée bien que nous ne puissions nous marier ».

Notons qu’Astérie parviendra à faire l’amour avec Fitz, seulement quand Fitz aura tiré un trait sur Molly.

Plus tard, nous retrouverons Astérie et Fitz dans une situation identique, sauf que Fitz apprend qu’il est l’amant et qu’Astérie est mariée. C’est Heur qui le lui dit. Cela force Fitz à cesser ses aventures sexuelles avec la ménestrelle, il ne veut pas faire d’un autre homme un cocu. Astérie, toujours aussi agile avec les mots, proteste et ridiculise son ami. Elle ne comprend pas sa réaction, pourquoi il accorde tant d’importance à ce genre de choses, alors qu’il sait que les ménestrelles donnent leur corps à qui ils ou elles veulent. Astérie précise donc la situation (« il ignore tout, par conséquent ça lui est égal (…) Tu as transmis ta morale rigide à ce jeune homme ; j’espère que tu es fier de savoir que ton éducation a donné naissance à un autre père la Vertu comme toi, toujours prêt à juger les autres au nom de sa pudibonderie ! »)

A-t-elle tort ? Fitz a toujours eu du mal à déclarer ses sentiments : il lui a fallu un temps fou pour dire à Molly ou au Fou qu’il les aimait, il lui a fallu beaucoup d’événements pour se lier à Oeil-de-Nuit. Mais, il n’est pas si coincé que ça, il aura connu intimement trois femmes (Molly, Astérie et Jinna), si on met de côté l’épisode Kettricken. Et si il a repoussé des femmes (Miel, Fifre, Tassin), c’est parce qu’il se considérait comme lié, marié à Molly. Il avait en tout cas du désir pour elles.

Là où Astérie a raison est que son éducation, ainsi que le fait de vivre avec Burrich, l’ont mené à de la retenue. Il a conscience qu’il n’est pas bon d’être que le cocu et que dans ce cas-là, « ton mari en souffrira si jamais il apprend ce qu’il y a entre nous (…) les ragots peuvent blesser ce genre d’homme plus profondément qu’un poignard. »

Dans l’assassin royal, c’est donc la relation entre Molly et Fitz qui illustre bien la question de la fidélité. Doit-on en vouloir à Molly d’avoir aimé Burrich ? Peut-on reprocher à Fitz d’avoir reconquis Molly après la mort de Burrich ?

Fitz se retrouve une fois dans la peau de l’humilié, du cocu. Dans la trilogie du fou et de l’assassin, Molly meurt quelques temps après la naissance d’Abeille. Cette dernière est si menue, si différente qu’on s’interroge sur sa survie, et sur la réelle identité de son père. Évite (ou Pépite), bien à l’aise dans son costume de provocatrice, pose clairement la question : « Dites-moi, quel noble a-t-il engendré le petite, qu’elle doive se cacher auprès de vous ». Humilié par les allusions, Fitz se retient (« une tempête d’émotions s’était soudain levée en moi (…) je crois que, pour la première fois de ma vie, j’eusse frappé une femme sans défense »). Se penser trompé est donc un camouflet.

Témoin privilégié malgré son jeune âge, Persévérance éclaire parfaitement la relation entre les deux (Fitz et Molly) en racontant une anecdote croustillante à FitzVigilant : « il n’en existait qu’une pour lui : dame Molly ». S’il dit ça, c’est que des ragots ont circulé à Flétribois quand la jeune et belle Évite est arrivée au château. Certains murmuraient que c’était la nouvelle maîtresse de Fitz.

Enfin, on ne peut pas passer à côté du triangle constitué de Sédric, Hest et Alise. Dans les Cités des Anciens, Alise est une fille de Marchande qui vient d’épouser, contre toute attente, Hest. Ce qu’elle ne sait pas est que Hest se sert d’elle comme couverture. Car, non seulement, Hest la trompe mais en plus il préfère les hommes aux femmes. Sédric (un ami très proche d’Alise) est donc son amant. Les choses se compliqueront encore plus quand Alise aura une aventure sentimentale avec Leftrin.

Hest use de tous les moyens pour cacher sa relation avec Hest. Quand Alise lui demande si il a une autre femme dans sa vie, il répond que non. Il se sert même de Sédric pour appuyer ses propos et se jouer d’elle : « Il n’ y a pas d’autre femme dans la vie de Hest, Alise ». Il a donc l’avantage sur sa femme et n’hésite pas à le pousser à fond. Il prend la pose de la victime, du pauvre mari éploré : « Vous m’insultez, vous m’humiliez devant Sédric, et vous trouvez à dire que je regrette ? »

Précisons quand même que Sédric trouvera un peu de courage, à la fin du récit, pour tout avouer : « tu as passé ta nuit de noces avec moi, et tu as fait de ton épouse la risée de tes amis (…) j’étais ton amant, Hest ; je participais à ton entreprise de duplicité. »

dimanche 26 juillet 2020

Homosexualité, sentiments amoureux et relations dans le Royaume des Anciens

Les aventures des Royaumes des Anciens sont avant tout des histoires d’amour qui façonnent le monde. C’est parce que Kettricken aime Vérité qu’elle traverse les Montagnes pour le retrouver et qu’elle permet aux Dragons de Pierre de revenir. C’est parce qu’Oeil-de-Nuit aime Fitz qu’il va et vient avec lui dans toutes ses péripéties, alors qu’il pourrait vivre sa vie dans une meute de loups. C’est l’amour de Reyn pour Malta qui façonne un certain nombre de ses actes envers Tintaglia le Dragon. C’est l’amour paternel de Fitz qui le fait traverser le monde pour retrouver Abeille.
L’amour dans les Royaumes des Anciens n’est pas simplement entre homme et femme, il n’est pas toujours exprimé ou vécu. Des hommes et des femmes aiment leurs compagnons de Vif, Célérité se résigne.

Fitz est un parfait exemple de la complexité de l’amour. Il a aimé, il a été aimé, il a eu du mal à comprendre ce qu’est l’amour. Il a parfois restreint l’amour à la sexualité ou au désir. Il a eu son lot de femmes (Astérie, Jinna, Molly), et pourtant une histoire éclipse toutes les autres. C’est celle qui le lie au Fou, une histoire avec son lot d’embûches, d’incompréhensions et de préjugés puisque Fitz est persuadé que le Fou est un homme et ça le bloquera un long moment pour vivre ses sentiments. C’est seulement à la fin de son épopée qu’il admettra pleinement ce qu’il ressent pour le Fou, il lui tendra la main et les deux finiront, ensemble, dans le Loup du Ponant.

Althéa avait qualifié le Royaume des Six-Duchés de barbares. La Femme Pâle moquait leur tolérance au Vif, le fait qu’ils vivaient en promiscuité très rapprochée avec des bêtes entre les jambes. C’est un pays en guerre qui compte beaucoup sur ses soldats, les pratiques de loisirs sont très virils et il y a nécessairement des préjugés sur l’homosexualité. S’ils ne sont pas aussi dangereux que ceux liés au Vif (on peut finir découpé ou pendu pour usage de cette magie), ils sont néanmoins présents. Les insultes fusent et peuvent être blessantes, elles ne sont pas que l’apanage des couches basses de la société. C’est par exemple Galen, le Maître d’Art du Château, qui s’interroge sur la relation particulière entre Fitz et Burrich : “es-tu son giton pour qu’il te laisse ainsi puiser dans son énergie ? Est ce pour cela qu’il se montre si jaloux de toi ?”. Il faut préciser qu’un gition est un prostitué homosexuel.
Bien plus tard, c’est une autre relation qui perturbera Rastaud (un garde). A ce moment du récit, Fitz et le Fou sont Sire Doré et Tom Blaireau, le maître et son garde. Les origines de Sire Doré (Jamaillia) alimentent des rumeurs. On spécule sur sa richesse, on spécule aussi sur ses moeurs sexuelles. Et quand Tom Blaireau décide d’asseoir son personnage de garde, il soulève des mécontentements et attire des remarques moqueuses. Ainsi, on lui fait comprendre que les bains, “c’est réservé aux gardes ; on n’accepte ni les pages, ni les laquais, ni les serviteurs spéciaux”. L’intonation bien présente ne laisse aucun doute quant à  la réelle teneur des propos.

Astérie est une observatrice privilégiée de ce qui se passe entre le Fou et Fitz. Elle était là quand ils ont exploré leur lien lors de la recherche de Vérité, elle a suspecté le Fou d’être une femme et d’aimer Fitz. Elle en a même été jalouse, elle aimait peut-être Fitz, en tout cas elle le désirait. Elle a fini par arriver à ses fins mais malheureusement pour elle, Fitz apprendra plus tard qu’elle est mariée et mettra fin à leur histoire. Fitz a une éthique très stricte sur ses sujets, il faut dire que celui qui l’a élevé (Burrich) lui a énormément parlé d’honneur et de respect. Il peut être très obtu. Les deux sont alors en froid, se lançant à la face des propos plus méchants les uns que les autres. Astérie, pour le vexer, le rabaisser, en viendra à douter de ses préférences sexuelles (“peut-être que le fou était bel et bien un homme finalement, et que tu es simplement revenu à tes penchants véritables”).

La question du genre du Fou (homme ou femme) a soulevé beaucoup de questions. Tout le monde s’interroge, peu de gens l’acceptent avec ce qu’il consent à donner (Jofron et Garetha font partie de ces individus). Et comme il aime changer d’identités, brouiller les pistes, avoir des attitudes ambiguës, cela ne peut que développer de la suspicion. 
Un Civil vexé qu’il ait pu soudoyer Sydel en viendra aux mains avec lui lors du roman L’homme noir. Le contentieux est profond entre eux deux et il ne fait que se renforcer quand Civil surprend le jeune Leste avec Sire Doré. Il met le jeune homme en garde, prend les présents à témoin. Il faut faire attention à Sire Doré (“si on le laisse évoluer naturellement sans lui installer d’appétits dévoyés”). C’est une étroitesse d’esprit surprenante pour quelqu’un qui a partagé son âme et son coeur avec un animal de Vif, c’est surtout la preuve que les préjugés sexuels sont bien répandus dans le Royaume.
Quelques semaines avant, le bancal clan d’Art de Devoir (Fitz, Umbre, Lourd, Le Fou) a une session assez intense. Lourd se rend compte à quel point Fitz et le Fou s’aiment, à quel point ils sont liés. Il leur jette un “regard curieusement évaluateur” qui dérange Fitz. Le bâtard royal a réellement du mal à montrer à d’autres ce que le Fou est pour lui, il le cache, en a presque honte.

C’est un fait qui existe depuis longtemps et qui a été évoqué une première fois dans le roman la Reine solitaire. Quand Astérie pousse Fitz dans ses retranchements et le force à exprimer ce que le Fou est pour lui, ce dernier profite de l’occasion pour titiller son ami. Mais, Fitz prend les choses au premier degré. Il ne veut pas laisser de place au doute quant à sa sexualité et ses préférences amoureuses, le Fou est un ami et rien de plus (“tu sais bien que j’aime dis-je à contrecoeur (...) Mais je t’aime comme un homme en aime un autre”). Plusieurs fois, on comprendra que pour Fitz l’acte physique est un acte d’amour. Coucher avec quelqu’un, l’embrasser veut dire qu’on est amoureux et il ne peut aimer que des femmes. C’est pour ça que dans le même roman il est choqué de la façon dont le Fou lui fait ses adieux (“il m’étreignit presque convulsivement puis, à mon grand désarroi, me baisa la bouche”).
Et c’est ce qui créera l’énorme dispute entre Tom Blaireau et Sire Doré. C’est Jek (une amie de Sire Doré du temps où il était Ambre) qui déclenche tout ça lors de sa visite. Sa langue fourche et elle suppose, devant Fitz, que le Fou et lui sont amants. Fitz étant Fitz, il est catastrophé. Il est incapable de laisser couler et doit confronter son ami. Le Fou reste fidèle à ce qu’il lui a toujours dit (“tu cherches un faux réconfort en exigeant de moi que je me définisse par des mots. Les mots ne contiennent ni ne définissent personne. Un coeur en est capable, s’il le veut ; mais je crois que le tien n’y soit pas prêt”). Mais, Fiz est têtu, il reste sur sa position et ne varie pas, il ramène l’amour au sexe. Les propos qu’il tient sont alors durs, blessants pour le Fou. Ils sont comme une claque (“jamais je ne pourrais te désirer comme compagnon de lit. Jamais”).
Le sexe semble être la dernière frontière entre les deux. Ils sont fusionnels sur les autres points, partagent leurs histoires respectives, tiennent l’un à l’autre. Les autres sont témoins. C’est le cas de Civil qui voit que Fitz est prêt à prendre les coups qui sont destinés à Sire Doré : “vous prétendez qu’il n’est pas votre amant, mais il est prêt à se battre à votre place”. D’une façon ou d’une autre, tout le monde a conscience que Fitz et le Fou ont une relation hors normes. Sauf Fitz (à ce moment de l’histoire).

Leurs adieux sont conformes à tout ce qui s’est passé. Dans le roman Adieux et retrouvailles, Fitz ramène le Fou à la vie. Ils ont réussi faire revenir Glasfeu et le Fou a conscience qu’il a terminé son oeuvre. Il doit donc partir, et laisser Fitz avec son bonheur (et ses malheurs) : Molly, Ortie, les affaires royales. Leurs adieux sont gâchés, incomplets. Fitz ne fait pas que se perdre dans les Pierres d’Art (il s’en servait pour voyager entre Castelcerf et Alsevjal), il porte un dernier coup fatal au Fou. Il insiste, il persévère dans la mauvaise direction en demandant au Fou si “tu refuses de revenir à Castelcerf parce que je ne veux pas coucher avec toi ?” Le Fou lui répond que l’amour peut prendre différentes formes, qu’il ne lui demanderait jamais des choses qui le mettraient mal à l’aise.

Une relation homosexuelle est clairement développée dans les romans des Cités des Anciens. C’est celle entre Sédric et Hest. Amis, ils sont devenus amants et ont continué à l’être quand Hest a épousé Alise. Il a choisi d’épouser la fille Marchande pour devancer son frère dans la course à l’héritage familiale. Car, Hest veut être riche et c’est un des premiers points de divergence avec Sédric, en tout cas au début. Sédric est clairement amoureux. Certes, Hest le punit en l’envoyant en tant qu’homme à tout faire à Alise (elle accompagne les gardiens et les dragons à la recherche d’un nouveau nid douillet). Mais, c’est aussi pour lui une façon d’acquérir de la richesse, pas pour gagner de l’argent, mais pour acquérir son indépendance. Même si Alise est son amie, il veut toujours vivre avec Hest, quitte à s’en aller de chez eux (“il existait des havres où deux hommes pouvaient vivre comme ils l’entendaient, sans questions, sans condamnation ni scandale”).
Parmi les gardiens, l’homosexualité n’est pas un souci. Ceci dit, a-t-on réellement le temps de s’interroger sur les préférences sexuelles des compagnons quand on a la charge de dragons ? 
Alise lui affirme que tout le monde va connaître son secret, ici à Kelsingra et sa famille. Sédric s’en moque, il n’a pas honte de ce qu’il est (“qui je suis ce que je suis” (...) “ça, je ne m’en excuserai jamais”). C’est pour ça qu’il n’a pas peur de confronter Hest et d’exposer son secret à tous (“j’ai partagé ta couche des années avant que tu prennes Alise pour femme (...) Dans notre cercle, tous savaient que tu dédaignais la compagnie des femmes pour celle des hommes”).
Des années plus tard, l’homosexualité ne semble plus du tout être taboue à Kelsingra. Nous en sommes témoins dans le roman Sur les rives de l’Art. Fitz et quelques uns de ses amis y font étape lors de leur recherche d’Abeille. Ils y rencontrent des Anciens, dont Sédric en couple avec Carson, et leur fille (Jerd “avait donné le jour à une petite fille que j’avais guérie, mais, curieusement, c’était un Ancien du nom de Sédric qui élevait l’enfant avec Carson”).

Enfin, les moeurs sexuelles semblent être moins guindées à Terrilville ou chez les Anciens que dans les Six-Duchés. La sexualité parait être plus libérée (Jek en est un bon exemple). Brashen se fait aborder (“j’ai déjà dit clairement à plusieurs membres d’équipage que je n’avais aucune attirance pour les autres hommes”).