Le lecteur suit Fitz dans ses
aventures et péripéties sans se douter qu’il y a une logique
prophétique derrière. Bien entendu, on comprend que les manœuvres
de Fitz servent à ce que les Loinvoyant conservent leur autorité
sur le royaume, que Fitz est là pour répandre la justice du roi
(des mises à l’écart, de discrets avertissements). Les premières
mentions à des prophéties se font par l’intermédiaire du Fou, un
être étrange venu d’un pays lointain. Fitz n’y croit pas,
refuse de les écouter. Quand le Fou lui en parle, il est mal à
l’aise. Lorsque Fitz évoque la question avec Umbre, celui-ci se
montre un peu curieux mais rien de plus. Il faudra attendre que Fitz
rencontre Caudron pour qu’il s’ouvre enfin aux prophéties. Ce
n’est pas tant qu’il croit, c’est qu’elle lui permettrait de
réparer des erreurs passées ; Caudron lui met l’eau à la
bouche en lui disant que les Prophètes Blancs œuvrent à la fin du
temps, c’est-à-dire que l’humanité ne sera plus soumise à des
contraintes temporelles. Fitz s’engouffre bien entendu dans ce
fantasme et se met à la possibilité de réparer les choses avec
Molly. Mais, la réalité est bien différente : pour le moment,
Caudron n’est qu’à la recherche du prophète de son époque.
Elle se base sur de maigres indices récoltés ici ou là. Elle ne
sait pas grand-chose si ce n’est que « loin dans le Sud, il
est un pays où l’on est convaincu qu’à chaque génération naît
un Prophète blanc quelque part dans le monde. Il ou elle paraît, et
si l’on tient compte de son enseignement, le cycle du temps prend
une meilleure voie ; si on le néglige, le temps s’engage sur
un chemin plus ténébreux ».
Visiblement,
le Fou est le Prophète de son époque. Et il a choisi son héros,
son catalyseur : Fitz. A première vue, ce qu’il demande à
Fitz n’a rien d’héroïque : il doit seulement rester en vie
et faire en sorte qu’un Loinvoyant reste sur le trône. Mais, les
choses s’annoncent compliquées car le cours des choses n’est pas
celui que le Fou prône. Les Six-Duchés sont plongés dans la
violence, Royal s’est emparé du pouvoir et si il le conserve alors
la lignée des Loinvoyant s’éteindra. C’est pour cela qu’il
insiste pour savoir si Fitz a eu un enfant avec Molly, c’est pour
cela qu’il a traversé le royaume du nord au sud avec une
Kettricken enceinte et c’est pour cela, qu’en dernier recours, il
se lance à la recherche de Vérité.
En
tant que prophète, le Fou n’a qu’une certitude : Fitz est
son Catalyseur. Il le lui dit clairement lors de leurs retrouvailles
dans le Prophète blanc (« ton être est le levier dont je me
sers pour obliger l’avenir à sortir de son ornière »). S’il
n’est certain que de ça, c’est que le reste est flou. Les
prophéties (du Fou ou d’autres) ne sont pas claires, elles sont
sujettes à interprétation et à validation. D’une certaine façon,
le Fou est aussi aveugle que les autres, si ce n’est sa conviction
de suivre le bon chemin. Déjà, dans la Reine solitaire, il tentait
d’expliquer à Fitz comment une prophétie fonctionne : « je
sais qu’il se passe quelque chose avec un héritier Loinvoyant ;
s’il s’agit de ta fille, alors dans des années d’ici, je lirai
sans doute quelque ancienne prophétie et je m’écrierai :
Ah ! oui, c’est là, tout était prédit. Nul ne comprend
vraiment une prophétie tant qu’elle ne s’est pas réalisée ».
On saisit bien que la prophétie ne peut être comprise que si elle
se réalise. Si c’est vague, c’est aussi parce que les prophéties
ont été écrites des années avant, bien longtemps dans le passé.
C’est peut-être aussi la conséquence du fait que le prophète va
chercher son catalyseur et naturellement l’influencer. Là, rien
n’est garanti : Fitz est un catalyseur têtu, borné et
parfois stupide ; le Fou est un prophète n’hésitant pas à
cacher sa confusion (« j’ai eu le sentiment d’être
transporté au sommet d’une montagne qui surplombait une vallée
noyée dans le brouillard ; je ne prétends pas être capable de
voir à travers ce brouillard, mais je le domine et je distingue dans
le lointain les cimes d’un nouvel avenir possible. Un avenir qui
repose sur toi »). D’ailleurs, il semble presque que le Fou
ne cherche pas tant à savoir si ses prophéties se réalisent (« mon
rêve a été dûment archivé, et un jour dans les années à venir,
des sages se mettront d’accord sur son sens. Sans doute longtemps
après notre mort à tous les deux »). S’il paraît aussi
détaché, c’est possiblement parce que les prophéties (les rêves)
s’imposent à lui et qu’il ne les contrôle pas.
La
vie de Prophète n’est pas de tout repos. Il ne se contente pas
d’avoir des prophéties, souvent sous forme de rêves. Il
s’implique, il s’attache aux gens, il traverse le monde pour
trouver son catalyseur, sa survie n’est en rien garantie. Lorsque
le Fou a accompagné Kettricken, de Castelcerf à Jhaampe, il a dû
le faire en échappant aux troupes de Royal, il a donné de sa
personne car il pensait que le bébé que Kettricken (Oblat) portait
aiderait à accomplir sa prophétie. Malheureusement, ce n’a pas
été le cas puisque « l’enfant de Kettricken, mon
dernier espoir, est né inerte et bleu, ce ne pouvait être encore
une fois que de mon fait ». Le Fou se sent coupable de la mort
d’Oblat et de son échec. Pire, il est à deux doigts, quelques
mois plus tôt, de faillir à sa mission en s’attachant trop à
Subtil et en oubliant pourquoi il est là. Il reproche à Fitz de
tuer Subtil, privilégiant son lien affectif au vieux roi plutôt que
les motivations du catalyseur (« alors tu causeras la mort des
rois »). Notons au passage que cette accusation s’est
réalisée puisque Fitz a, involontairement, contribué à la mort de
Royal et à la transformation de Vérité.
Le
Fou se dit être le prophète de son époque, il en est convaincu.
D’autres ont un avis différent, notamment ses instructeurs. Eux
ont relâché celle qu’ils pensent être la prophète. Le Fou sait
qu’elle existe et qu’elle s’oppose à lui : « il
existe quelqu’un, une femme, qui rêve d’approprier le manteau du
Prophète Blanc et de lancer le monde sur la route de ses visions.
Depuis toujours, je lutte contre son influence, mais dans le
changement de direction que nous connaissons aujourd’hui, sa
puissance croit ». Elle, c’est la Femme Pâle, et elle veut
la mort de Fitz. Bien trop attaché à Fitz, le Fou en fait une
affaire personnelle, il est trop impliqué, trop amoureux. Il a plus
à perdre que son simple catalyseur, cela le perturbe à un point
qu’il doute de sa mission (« elle lance la mort sur toi et je
m’efforce de t’écarter de son chemin (…) je ne veux plus être
le Prophète blanc ; je ne veux plus que tu sois mon Catalyseur
(…) mais, il n’est pas possible d’arrêter. Seule ta mort peut
mettre un terme à cette partie »).
A
Aslevjal, la Femme Pâle finit par rencontrer Fitz. Loin de chercher
à le tuer comme le pensait le Fou, la Femme Pâle tente de charmer
Fitz par ses mots et par son physique. Elle admet que les Blancs
peuvent tenter de changer le cours du temps mais que rien n’est
figé, rien n’est écrit. Elle cherche à ébranler ce que le Fou a
appris à Fitz : « le premier imbécile venu comprendra
que l’avenir n’est pas écrit à l’avance, il en bourgeonne un
nombre infini à l’extrémité de chaque instant (…) nous les
Blancs (…) nous pouvions néanmoins nous servir de notre savoir
pour orienter d’autres peuples, inférieurs à nous, vers des voies
qui dirigeraient progressivement le courant du temps vers des eaux
plus calmes et plus sûres ». Elle va encore plus loin dans la
critique négative en se moquant de son objectif (« il se croit
investi de la mission de réintroduire les dragons sur cette terre ;
selon lui, il faut opposer une concurrence à la domination de
l’homme »). Si cet argument fonctionne, c’est parce que le
Fou n’a jamais réussi ou voulu clairement expliquer en quoi le
retour des dragons serait bénéfique pour l’humanité, alors que
la Femme Pâle est claire sur tous les désagréments que cela
apporterait. Elle persiste dans son développement : « si
vous étiez mort au bon moment, le trône serait revenu sans heurt à
Royal (…) Certes, la lignée aurait disparu avec lui, mais
splendidement, dans la paix et l’abondance pour les Six-Duchés
comme pour les îles d’Outre-Mer ». Cet argument montre
qu’elle a bien cerné Fitz lui a qui si souvent voulu mourir ou se
sacrifier (pour Molly, pour Vérité). Elle sous-entend également
que Royal aurait pu être un bon Roi dans un contexte de paix,
bénéficiant de la sagesse de Subtil et sans doute des conseils de
la Femme Pâle. Mais, la Femme Pâle n’a pas que la mort et la
peine à offrir à Fitz et c’est une forte différence avec le Fou.
Elle est une femme, elle est encline à lui offrir son corps, à
coucher avec lui (chose que Fitz a toujours refusé de faire avec le
Fou) et à lui donner un enfant. Ce serait en quelque sorte la
combinaison ultime comme elle l’affirme à Fitz : «
nous représentons enfin le couple parfaitement complémentaire :
non seulement Prophète et Catalyseur, mais aussi mâle et femelle,
nous formerons l’harmonie qui change le monde (…) Notre enfant
sera magnifique (…) Notre fils fera ton bonheur, je te le
promets ». C’est une prophétie bien tentante pour Fitz ;
et là aussi bien plus enthousiasmante que celle que le Fou (via
Caudron) lui avait fait des années auparavant (« il aura soif
du sang de son propre sans et sa soif jamais ne sera étanchée. Le
Catalyseur désirera en vain foyer et enfants, car ses enfants seront
ceux d’un autre et celui d’un autre le sien »). Précisons
que cette prophétie s’accomplit car Devoir et Ortie grandiront
sans savoir qui est leur père et qu’il adoptera Heur.
Le
Prophète est amené à souffrir, et parfois à devoir donner sa vie.
Le Fou en a conscience et c’est ce qui le différencie de la Femme
Pâle. En se rendant sur Aslevjal, le Fou savait qu’il devait
mourir (« Elle m’est venue en rêve, lors d’un cauchemar
échevelé de mon enfante. Cette fois-ci, sur Aslevjal… Ce sera mon
tour de mourir ») et il l’a fait vaillamment : il a
affronté la torture, les coups sans dévier de son objectif (libérer
le dragon). La Femme Pâle, défaite, s’accroche à la vie. Elle
devient une créature pathétique incapable de se débrouiller seule
et qui demande tout et n’importe quoi à Fitz (qu’il la sauve,
qu’il la tue). Dans les deux cas, elle affronte la situation sans
aucune grâce comme le lui dit Fitz : « vous n’avez pas
eu son courage ; lui a accepté le prix que lui imposait le
destin ; il a subi son supplice et sa mort de son plein gré, et
il a gagné ».
Il
arrive que les prophéties soient dépassés par les événements.
C’est arrivé deux fois au Fou. La première fois est lorsque Fitz
et Oeil-de-Nuit ont ranimé les dragons de pierre dans la Reine
Solitaire ; il fallait quelqu’un pour les conduire et ils ont
choisi le Fou. Ce dernier ne sait que répondre, il n’est pas un
guerrier, il est aveugle quant aux événements en cours (« je
ne l’ai jamais vu dans mes rêves, je n’en ai jamais entendu
parler dans un manuscrit. J’ai peur de conduire le temps dans une
mauvaise direction »). La deuxième fois a lieu lorsque Fitz
ramène le Fou à la vie (dans le tome Adieux et retrouvailles). Le
Fou avait accepté sa mort ; de retour à la vie, il ne sait
quoi en faire. Tout ce qu’il voulait faire s’est réalisé.
Continuer à vivre, c’est influencer le cours des événements et
donc prendre le risque de modifier ce qu’il a créé (« j’en
ai beaucoup discuté avec Prilkop ; nous sommes très ignorants
de la situation que nous vivons, de cette existence par-delà le
temps où nous jouions notre rôle de Prophète blanc »). Et en
effet, le simple fait de revenir à la vie a suffi et amènera ce qui
se passera dans la troisième partie de l’assassin royal :
l’affrontement final entre les gens du Fou et les gens de la Femme
Pâle.