Que raconte la saga des Aventuriers
de la Mer ? C’est le retour des Dragons avec Tintaglia, c’est la
découverte de
nouvelles
cultures et sociétés
avec Terrilville, Jamailia et les Îles Pirates. On plonge dans une
époque de bouleversement : un pirate (Kennit) ose s’attaquer aux
transports d’esclaves, une famille Marchande (les Vestrit via Kyle
Havre) se lance dans le commerce d’esclaves.
Mais,
ce sont surtout des destins, des personnages qui grandissent et
s’affirment au fur et à mesure des pages. L’agaçante Malta doit
cesser de se comporter comme une gamine si elle ne veut pas mourir,
ou pire, pourrir
sur place. Althéa se lance dans une reconquête de la vivenef
familiale (la Vivacia) injustement laissée à Keffria et Kyle Havre.
Kennit veut devenir le Roi des Pirates, Davad Restart, perdu dans le
chagrin suite au décès de sa famille, ne pense qu’au profit et à
sa position sociale. Parangon, le navire fou, se lance dans un
dernier voyage.
La
force de ces romans est qu’ils nous font également suivre des
personnages en bas de l’échelle sociale. Ici, il s’agit d’une
prostituée, Etta. D’un bordel au palais du Gouverneur, du pont
d’un bateau de pirate à celui d’une vivenef, Etta se révèle
intéressante à découvrir. Si elle a beaucoup de mal à dépasser
le statut de Kennit, on se rend vite compte qu’elle a beaucoup de
possibilités.
Nous
faisons connaissance avec Etta lorsque le pirate Kennit se rend dans
son bordel habituel. Alors que la patronne lui propose de nouvelles
femmes, il demande expressément Etta. Etta, la tenancière, les
autres prostituées, toutes savent que le pirate veut cette femme («
sais-tu comment les autres m’appelaient ici ? La putain de
Kennit. ») Pour Etta, c’est sans doute réconfortant et
rassurant de savoir qu’un homme la veut malgré ce qu’elle est et
son passé. Elle a l’impression d’être choisie, de compter. La
vie de prostituée n’est pas facile et encore moins dans une ville
comme Partage. Les pirates sont violents, sans foi ni loi, ils sont
sales et souvent rustres. Et le métier en lui-même est compliqué :
« les putains se font souvent battre par les clients ».
Inévitablement, elle se raccroche à celui qui lui offre un tant soi
peu de respect.
Pour
autant, il serait naïf de croire que la relation entre Kennit et
Etta est d’égal à égal. Kennit est un homme égoïste, imbu et
au passé compliqué, lourd. Il a énormément de mal à accorder sa
confiance et à se défaire de son costume d’autorité.
Kennit
se place au-dessus d’Etta. Et même si ses conseils peuvent parfois
être bons, il ne faut surtout pas lui montrer qu’il les écoute.
On en a la preuve quand elle veut l’aider à capturer une vivenef
(Kennit pense qu’avoir un bateau magique l’aidera à devenir le
Roi des Pirates). Une fois qu’elle ait fini de lui parler, il lui
répond que « ne te crois plus jamais le droit de me dire ce
que je dois faire. Je n’ai pas besoin des conseils d’une femme.
Je sais parfaitement comment obtenir ce qui me plaît ».
Etta
accepte cette réponse. Elle est sincèrement éprise de lui et en
plus son passé l’a conditionnée. Elle a été battue, méprisée,
insultée ; elle se contente donc de la maigre affection qu’il lui
offre (« elle avait vécu si longtemps en se contentant de si
peu que les mots qu’il venait de lui adresser lui suffiraient pour
toute une existence »). Le moindre signe public d’affection
devient un réel événement. Elle les chérit et cela se voit dans
le vocabulaire employé. On a ainsi le droit à un « il
l’honorait ainsi, il manifestait ses sentiments aux yeux de tous en
l’embrassant. Elle s’en sentit magnifiée. »
Ce
n’est pas réellement un amour à sens unique, mais presque. Etta
en a conscience et elle l’accepte, elle a fait son deuil de quelque
chose de plus poussé : « elle savait qu’il l’aimait.
Cela lui avait suffi ; elle n’avait pas besoin d’être aimée
en retour. C’était Kennit, elle n’en demandait pas davantage ».
Putain
à Partage, Etta a du apprendre à s’endurcir, à se battre si elle
voulait rester en vie. Cela lui sera profitable à de nombreuses
reprises tant la vie sur un bateau de pirates réserve des surprises.
Bien entendu, ceux qui sont sous les ordres de Kennit n’ont jamais
levé la main sur elle mais il y a d’autres dangers.
Kennit
veut devenir Roi des Pirates et cela suscite de la méfiance, de la
jalousie et des réactions d’animosité. Quand il rentre à Partage
après avoir commencé à libérer des esclaves, il tombe dans une
embuscade. Il est sauvé, entre autres, par Etta dans un passage qui
met à la fois en avant sa beauté et sa férocité (« Etta,
nue, comme la main, accroupie au-dessus de sa victime, avait l’air
d’un chat sauvage avec ses dents inconsciemment dénudées »).
On
en a la confirmation un peu plus tard quand elle fait face à
Sa’Adar. Ce dernier était un esclave à bord de la Vivacia, la
vivenef que Kennit est parvenue à capturer. Resté à bord du bateau
magique, il mène depuis quelques temps une sorte de coup d’État
silencieux, profitant de la blessure de Kennit. Quand Hiémain tente
de soigner Kennit, il a besoin du coffre à pharmacie mais Sa’Adar
l’a dissimulé. Etta confronte donc le pirate, elle le taillade
nonchalamment et montre une certaine maîtrise du couteau. Il n’y a
pas que la lame qui blesse mais aussi ses mots : « on a
bien compris, je crois : c’est moi qui te commande. »
Il
serait injuste de limiter Etta à une femme prompte à la violence et
partenaire de sexe de Kennit. Elle est avide d’apprendre. Hiémain
sera son professeur. Si les leçons seront compliquées pour le jeune
homme, elle parviendra à la maîtrise des lettres. Etta est une
femme souvent impulsive, qui montre ce qu’elle ressent. Ne pas
aller si vite dans ses cours la frustre, l’énerve (« la
hargne d’Etta n’était pas dirigée contre lui, mais contre sa
propre ignorance crasse. Elle avait honte de ne pas savoir. Elle se
sentait humiliée d’avoir à lui demander son aide ».
D’ailleurs,
la relation avec Hiémain est intéressante. Hiémain est le fils de
Keffria Vestrit et de Kyle Havre. Frère de Malta et Selden, il est
retiré de son enseignement à la prêtrise pour embarquer à bord de
la vivenef (un membre des Vestrit doit absolument être à bord). Il
subira la méchanceté de son père et, quand la Vivacia sera prise
par les pirates de Kennit, il restera sur la vivenef, nouant des
liens avec Kennit et Etta.
Dès
qu’il la voit, le jeune homme sent tout de suite qu’Etta est une
femme dangereuse (« le regard noir et froid de la femme qu’il
sentait dans son dos lui glaçait les entrailles »). Kennit lui
confirme qu’il doit se méfier de la putain devenue pirate, il lui
dit que « tu as peur de cette femme, n’est-ce pas ? Tu
as raison. »
Très
vite, Hiémain développe des sentiments pour elle. Est-ce de la
fascination ou de l’amour ? Dans tous les cas, il parle d’elle
avec en train et avec des mots qui la valorisent. N’ayant connu que
ses sœurs ou sa mère comme femmes, il est forcément envoûté par
Etta. Le pauvre ne peut pas tenir le coup (« elle ne ressemble
à aucune femme que j’ai connue et je ne peux résister à l’envie
de percer son mystère »). On peut penser qu’il est jaloux
de Kennit, après tout le pirate partage son intimité avec Etta et
profite de ses charmes. Lui doit se contenter d’en rêver :
« elle le fascinait (…) elle s’emparait de tous ses sens
(…) il avait conscience d’elle et, parfois, elle troublait son
sommeil. »
Mais,
ce n’est pas réciproque. Pour Etta, Hiémain est un professeur, un
compagnon de voyage et rien de plus. Ce n’est pas un homme, encore
un enfant (« c’est un gamin déchiré entre sa nature douce
et son besoin de te suivre ») ; il faut dire qu’Etta a
très peu, pour ne pas dire jamais, rencontré ce genre de personne.
Sorcor
est le second de Kennit. C’est lui convaincra Kennit dans un
flamboyant plaidoyer de s’en prendre aux esclavagistes. Il est
intéressant de noter qu’il considère au début des aventures Etta
comme une faible femme sans défense et facilement impressionnable
(« il vaudrait peut-être mieux que la dame se retire dans sa
cabine en attendant que tout soit fini »). Le temps passe, il
verra ce dont Etta est capable. Il sait maintenant que c’est une
femme capable. Dans le roman Sur les rives de l’Art, il prévient
Fitz et les autres (qui font escale sur les Îles Pirates avant de se
rendre sur Clerres) que « la Reine Etta ne rechigne pas à
prendre les choses en main en cas de problème. » Il parle
d’elle comme une Reine car elle est la compagne de Kennit (le Roi
des Pirates) mais aussi parce qu’elle porte, dans les Aventuriers
de la Mer, l’héritier. Etta tombe enceinte et la nouvelle ravit
Sorcor (« Sorcor se leva d’un bond puis se jeta sur Etta pour
l’embrasser à l’étouffer »).
Etta
se contente de ce que lui donne Kennit. La dame n’est pas au bout
de ses peines quand le pirate parvient à s’emparer de la Vivacia.
Il tombe amoureux du bateau magique, il la charme, il lui murmure des
mots doux, il est bienveillant, il est tout ce qu’il n’est pas
avec Etta. Etta en souffre, elle l’avoue à Hiémain. Elle lui dit
que « il veut être seul avec elle », elle se sent donc
exclue. Quelques lignes après, on peut lire que « Etta énonça
le fait avec une franchise brutale. La jalousie flamboyait dans ses
yeux. » Vivacia (devenue Foudre) et Etta se confrontent. Etta
lui dit affirme que « je ne désire pas t’écarter ni te
prendre Kennit ».
Les
deux concluent en quelque sorte un arrangement d’autant plus que la
vivenef lui ouvre une nouvelle voie, à savoir devenir mère et cela
même sans en avertir Kennit. Selon elle, les hommes sont faibles
alors que les femmes se doivent d’être fortes (« nous
savons, nous, dans nos entrailles que le but de tous nos mouvements,
c’est la perpétuation de l’espèce »).
En
outre, il faut noter qu’Etta n’est pas dans une admiration béate
de Kennit. Elle sait que le pirate a de mauvais côtés. On savait
déjà ce qu’elle reprochait à Hiémain (son côté suiveur), on
remarque que c’est une femme observatrice : « Kennit
et toi, vous couvez parfois toute l’étendue de la bêtise
masculine. Lui avec sa raideur, sa froideur et sa répugnance à
reconnaître le moindre besoin, et toi avec tes grands yeux de chiot
mendiant un instant d’attention ».
Le
viol d’Althéa par Kennit est un des moments les plus durs des
livres. Kennit nie, Hiémain refuse de croire sa tante. Etta
s’emporte et on finit par comprendre qu’elle est en colère
contre elle-même. Son passé de putain l’a habituée aux abus et
souillures. Elle sait ce que ça fait. Elle prend donc Hiémain à
part pour remettre les choses en place : « ta tante n’est
pas folle, Hiémain. Du moins pas plus folle que n’importe quelle
femme après un viol (…) Cette révolte, chez une femme, rien
d’autre ne peut la provoquer (…) Je l’ai ressentie moi-même. »
Kennit
emmène Etta sur l’Île des Autres, un endroit qui attire des
marins superstitieux et cherchant des signes du destin. Etta y
rapporte un objet qui la conforte dans son désir d’enfant (« au
creux de ses paumes, pas plus gros qu’un œuf de caille, se nichait
un bébé »). C’est à Hiémain à qui elle annonce le
premier la nouvelle de sa grossesse (« je suis enceinte, je
porte l’enfant de Kennit »), les deux ont fini par avoir un
lien fort. Toute à son bonheur, elle ne se rend pas compte à quel
point cela affecte le jeune homme (« les paroles fermèrent la
porte au nez de Hiémain, l’exclurent de la vie d’Etta et de la
lumière »). Hiémain fait preuve ici d’une attitude très
mélodramatique, sa réaction est tout de suite exagérée. De toute
façon, à la mort de Kennit, Etta se tourne vers Hiémain et lui
supplie de l’aider (« je ne veux pas élever cette enfant
toute seule »). Il n’est pas question de relation
sentimentale ou amoureuse, Etta honore trop la mémoire de Kennit
pour ça. Il est donc là quand elle a besoin de lui, que ce soit
pour administrer les affaires ou lui tenir compagnie au bal du
Gouverneur.
Avant
de mourir, Kennit a une dernière demande, celle de nommer le futur
bébé. Il demande qu’il ait un prénom étroitement lié à son
histoire, Parangon (« Mon amour. Prends l’amulette en
bois-sorcier à mon poignet. Porte-la toujours jusqu’au jour où tu
la transmettras à notre fils. A Parangon. Tu l’appelleras
Parangon ? »)
Kennit
est mort sans vraiment l’être. Parangon a en lui les souvenirs du
pirate, c’est la tradition. Etta lui pose une dernière question
et il lui répond que Kennit « t’aimait aussi profondément
qu’il en était capable. » C’est une réponse évasive mais
Etta s’en satisfait. Elle connaît l’homme et ses complexités.
Ce n’est pas réellement un mensonge ou une réponse franche, juste
ce qu’elle a besoin d’entendre.
« Sur
les rives de l’Art » permet à Fitz de rencontrer les héros
des Aventuriers de la Mer et des Cités des Anciens (il a déjà vu
Selden ou Jek). Il verra Malta et Reyn, Alise et Leftrin, Kanaï et
Gringalette, Brashen et Althéa. Il rencontrera également Etta et
elle lui fera forte impression : « une femme
extraordinaire s’encadra dans la porte ».
Les
deux auront quelques interactions et comme d’autres avant elle
(Astérie, le Fou, Umbre, la Femme Pâle), la Reine des Pirates sent
que Fitz apporte le changement : « FitzChevalerie
Loinvoyant, grâce à vous, Partage connaît une effervescence, des
destructions et des interrogations qu’elle n’a pas connues depuis
bien des années ». C’est une affirmation compréhensible
quand au même endroit sont réunis des Loinvoyant, des Vestrit, des
Anciens, des vivenefs et des Dragons.