Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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jeudi 26 février 2026

Fitz désire-t-il le Fou ?

Fitz est clair. Il ne ressent aucun désir physique pour le Fou, il n’a pas envie de coucher avec lui. La simple idée le dégoûte et lui fait perdre tous ses moyens. Quand quelqu’un ose suggérer que les deux amis sont amants, il perd tous ses moyens toute logique.


Il prend bien soin de dire à tous que le Fou est un ami, simplement un ami. Et qu’il n’y a rien de plus entre eux. Le Fou est un homme et Fitz aime les femmes. Mais, Fitz ne peut pas contrôler ce que le Fou dit ou laisse entendre. D’autant plus que le Fou a l’habitude de parler de façon détournée, parfois peu claire. Il manie si bien les mots qu’on peut y trouver le sens qu’on veut. Ainsi, le Fou, sans doute avec un peu de méchanceté, taquine Astérie en disant que Fitz et lui ont une relation qui va au-delà de l’amitié. Jalouse, Astérie confronte Fitz : elle veut savoir ce qui se passe réellement entre les deux. 

La même chose se passe des années plus tard quand Jek, une amie du temps où le Fou était Ambre, se rend à Castelcerf. Jek se rend compte à quel point la vie d’ Ambre (ou Sire Doré ou le Fou) est un gâchis. La jeune femme n’ayant pas sa langue dans sa poche, elle s’en va trouver Fitz pour le mettre au pied du mur.

Et, bien entendu, le bâtard est offusqué. Il nie toute aventure avec le Fou et le confronte même : « tu as laissé Astérie et Jek imaginer que nous pouvions être amants (…) De ton point de vue, il n’est peut-être pas grave que Jek te prenne pour une femme amoureuse de moi, mais je suis incapable de traiter ce genre de suppositions pardessus la jambe ».

Fitz se sent presque insulté. Il a l’impression d’être trahi, d’être victime d’une bien mauvaise plaisanterie.


Ce qui est surprenant avec Fitz est son immense maladresse. L’Art ou le Vif ne lui ont pas permis d’acquérir du tact. Il lui arrive de dire des choses qui blessent, qui font réellement mal. On en avait vu un exemple quand il avait dit ses vérités à Burrich : il reprochait à son ancien mentor de vouloir diriger sa vie. Il fait la même chose avec le Fou (« Jamais je ne pourrais te désirer comme compagnon de lit. Jamais ! ») Fitz n’avait aucun besoin de prononcer ces mots-là puisque le Fou ne lui a jamais rien demandé. Mais, se sentant tellement menacé, il a voulu régler la question une fois pour toute.

Le Fou tente de le raisonner. Il lui dit que « je n’imposais aucune limite à mon amour pour toi, et c’est vrai, toutefois jamais je n’ai espéré que tu t’offres physiquement à moi ». Cette phrase mesurée et pesée n’a aucun impact sur Fitz tant il est pris par sa colère et sa rage.


Si Fitz est catégorique, d’autres doutent et pensent même que Fitz couche avec le Fou. L’enragée et passionnante Astérie crache son venin quand Fitz la rejette. Ses mots sont clairs : «  ton nouveau maître t’a-t-il inculqué ses moeurs jamailliennes ou bien avais-je tort, il y a tant d’années ? Peut-être que le fou était bel et bien un homme, finalement, et que tu es simplement revenu à tes penchants véritables ». Astérie est vindicative. Si elle est l’autant, c’est parce qu’elle est vexée que Fitz refuse de coucher avec elle. C’est d’autant plus incompréhensible qu’elle était la seule personne à avoir des relations sexuelles avec lui depuis le départ de Molly. Astérie pense donc avoir été remplacée par le Fou.


Devoir et Civil, eux, pensent que les deux ont des relations sexuelles. C’est surtout Civil qui a influencé l’avis de Devoir. En effet, Civil n’a jamais pardonné au Fou de l’avoir embrassé. Fitz doit donc préciser que « sire Doré et moi ne couchons pas ensemble, à dire vrai, je ne l’ai jamais vu coucher avec personne ». Cela laisse entendre que Fitz n’a jamais envisagé le Fou comme un partenaire potentiel.


Mais, à Aslevjal, la Femme Pâle apparait. Elle est le Fou au féminin. Tout dans son attitude, son comportement et sa façon d’être rappellent le Fou à Fitz. Et, Fitz ressent un fort désir pour la Femme Pâle. Quand celle-ci dit que « je vous charmerai mille fois plus que votre fou pitoyable, car nous représentons enfin le couple parfaitement complémentaire, non seulement Prophète et Catalyseur, mais aussi mâle et femelle (…) Je serai tout ce que secrètement il rêvait en vain d’être pour vous », Fitz est à deux doigts de succomber. La Femme Pâle offre à Fitz tout ce qu’il a toujours désiré : une relation totale et complète avec le Fou, un Fou femme. 

jeudi 18 décembre 2025

Lourd, différence et handicap

L'assassin royal est l'histoire de gens à part qui changent les choses : Fitz est un enfant illégitime, le Fou est un étranger inquiétant, Kettricken est une grande blonde qui détonne. Mais, tous autant qu'ils sont, ils finissent par être acceptés par leurs pairs et leurs différences leur permettent de grandir. Ce n'est pas le cas de Lourd, un serviteur différent physiquement et mentalement. Il est plutôt petit et réfléchit différemment des autres. Cela se remarque. Ce que très peu savent est que Lourd est extrêmement puissant dans l'Art, sans doute la personne la plus forte à ce moment des événements. Il n'est donc pas étonnant qu'il attire le regard d'Umbre ; le maître assassin est toujours à la recherche de talents particuliers. Umbre dit donc que Lourd n'a pas « le cerveau le plus brillant du château, mais il convient admirablement à mes desseins ». Umbre ne s'intéresse donc pas à la personnalité de Lourd mais à ce qu'il peut lui apporter.

Quand Fitz finit par rencontrer Lourd, il a un mouvement de recul, il a instinctivement un acte de défiance (« je ne sais pourquoi, ses différences le rendaient un peu effrayant : un frisson de répulsion me parcourut : il ne présentait pas de danger, j'en étais sûr, mais, je n'avais aucune envie qu'il m'approche »). Clairement, la différence de Lourd rebute Fitz. Dans un premier temps, il s'arrête aux apparences sans chercher à creuser. Puis, lorsqu'il passe de plus en plus de temps avec lui, Fitz développe ses arguments. Ce qui dérange Fitz est de ne pas pouvoir partager réellement avec Lourd. Quand ils discutent, il ne sait pas si le petit homme comprend ce qu'il dit : « la manière qu'avait son esprit d'emprunter d'autres directions que le mien, d'attacher de l'importance à des détails que je négligeais tout en désintéressant de pans entiers de ce que j'appelais la réalité ».

Alors qu'il a été séparé de sa mère, Lourd a de la chance d'être vivant. Dans d'autres contrées, il aurait connu la mort. Fitz nous apprend que « dans le royaume des Montagnes, un enfant comme Lourd aurait été abandonné dans la nature dès sa naissance ». Le constat est le même dans les îles d'Outre-Mer (« à l'évidence, les Outrîliens partageaient l'avis des Montagnards sur les enfants déficients. Si Lourd était né à Zylig, il n'aurait pas vécu un jour »).

Pour autant, il n'est pas nécessaire d'aller chercher dans d'autres pays le mépris ou le dédain. Ce sont des choses bien répandues dans les Six-Duchés. Devoir nous en donne une belle preuve en s'exclamant : « vous plaisantez, j'espère (…) cette créature doit faire partie de mon clan ». Il n'est pas seulement choqué de devoir lier des liens avec Lourd, il emploie également un terme qui retire à Lourd son statut d'humain. Mais, le talent de Lourd avec l'Art le rend indispensable au trône Loinvoyant et Devoir se rapproche de lui. Ce rapprochement est mal vu à la cour : Lourd n'est qu'un serviteur débile. Aux propos méchants sur ce qu'il est se développe en plus une jalousie qui l'ostracise encore plus. En espionnant, Fitz se rend compte que « nombre de nobles acceptaient avec difficulté l'amitié du prince pour le simple d'esprit, et pour des raisons que je ne comprenais pas, certains serviteurs s'offusquaient encore davantage ». Toutes les classes sociales se moquent donc de Lourd, de sa différence. On en a une autre preuve sur le bateau qui se rend chez les Outrîliens lors de la quête de Devoir. Lourd est malade en bateau et cela réjouit les soldats (« Lourd était différent, simple d'esprit empêtré dans un corps maladroit, et ils se réjouissaient de sa détresse qu'ils prenaient pour une preuve de son infériorité »).

Tout cela participe également à la façon dont voit Fitz lourd. Il est partagé entre pitié et admiration.

La pitié est due au destin qui attend Lourd, il n'a aucun espoir d'être normal selon les critères de l'époque. Il est condamné à rester le même homme fragile, à part et moqué. Cela attriste donc Fitz lorsqu'il le comprend (« il était simple d'esprit, gros, maladroit, contrefait, sans raffinement (…) aussi peu à sa place dans la château où régnaient luxe et plaisir (…) Lourd resterait toujours vulnérable »).

Cependant, grâce à l'Art, Fitz sait que Lourd est bien plus que ça, il sait qu'il a un talent unique et qu'il participe grandement à la stabilité du royaume. Il est même étonné que ce soit le cas : Lourd est un puissant artiseur qui n'a pas l'air de s'en apercevoir : « je me demandai comment un esprit aussi simple pouvait concevoir une musique aussi complexe et subtile – et une intuition m'illumina soudain : cette broderie musicale constituait le cadre de ses pensées et de son univers ».

Puisqu'il est retardé ou simple d'esprit, beaucoup pensent qu'il n'est pas capable de ressentir des choses et se permettent donc d'avoir une attitude déplorable ou des mots durs en sa présence. C'est le cas de Civil, sur les îles d'Outre-Mer, qui se sent contraint de s'occuper de Lourd et le fait crûment remarquer (« moi, je reste avec l'idiot »). Quand Fitz lui dit de ne pas parler comme ça, Civil est surpris et perplexe, on dirait presque qu'il croit que Lourd est comme un forgisé, vide (« il se tourna vers le petit homme endormi, comme étonné d'apprendre qu'il éprouvait des sentiments »).

Or, Lourd ressent les insultes et il est capable de dire que ça lui du mal. Il se plaint à Fitz que « tu dis mots gentils mais je sais que tu penses sur moi ; c'est comme des poignards, des cailloux et des gourdins ».

Alors que la quête de Devoir se conclut sur une terrible bataille avec des dragons et les forces de la Femme Pâle, le regard sur Lourd change. Il use de ses dons avec l'Art pour guérir des blessés. Il devient alors une personne importante, une personne appréciée ; on lit qu'il « devint l'incarnation des Mains d'Eda. J'entendis l'Ours implorer le pardon du prince Devoir pour l'irrespect dont ils avaient fait preuve ».

Bien entendu, tout ne devient pas rose du jour au lendemain. La vie de Lourd et son acceptation progressent doucement (« les occupants de la salle de garde avaient appris à tolérer la présence du compagnon du prince »). Certains continuent de lui faire du mal, de façon assez méchante, et pas même l'amitié que lui montre Devoir ne suffit à leur faire dépasser les préjugés. Devoir témoigne, par exemple, que « les domestiques s'en prennent à Lourd, ils le piquent avec leurs aiguilles par accident si je ne suis pas là pour le défendre ».

Dans la trilogie du Fou et de l'assassin, Lourd est bien moins présent ou important. Sa puissance dans l'Art n'a pas diminué mais il est très fatigué, son corps le freine. Or, Lourd peut très bien changer cela comme signale Ortie : « j'ai répondu qu'il était beaucoup plus fort que moi dans ce domaine et plus que capable d'employer son talent sur lui-même s'il le souhaitait. Il ne le fait pas, et je respecte son choix ». Ortie éprouve donc de la considération, elle comprend qu'à sa façon Lourd fait preuve de sagesse.

Malheureusement, dans d'autres aspects de sa vie, Lourd fait preuve d'une énorme naïveté. Alors qu'il est sur le chemin vers Castelcerf avec des soldats, il ne saisit par leur humour et leur méchanceté. Il est à la merci de leur cruauté et là où d'autres auraient vu le piège, ce n'est pas son cas. Il est donc victime d'une déplorable plaisanterie (« ils ont envoyé des filles m'embêter ; elles ont dit que je n'étais pas capable de leur toucher les seins, et elles m'ont giflé quand je l'ai fait »). Les moqueries n'ont pas cessé : Lourd continue d'être moqué et humilié publiquement à cause de sa différence. Cette anecdote illustre bien ce qu' a été sa vie ; il a été un homme à part, jamais reconnu ou accepté par la population pour ses apports ou pour ce qu'il est ; il a été une cible facile que certains ne se sont pas gênés d'attaquer ou de rabaisser.

lundi 10 février 2025

La relation entre Fitz et Devoir dans la saga du Fou et l'assassin

Qui est Devoir ? Est-il seulement le roi des Six-Duchés ? Est-il uniquement le fils de Kettricken et Vérité ? Il est en tout cas un roi qui tranche clairement avec ceux d’avant : il ne cultive pas la manie du secret. Surtout, Devoir exprime clairement sa reconnaissance à Fitz en le laissant enfin vivre une vie paisible avec celle qu’il aime. Devoir sait qu’il doit son trône à Fitz, que ce dernier a beaucoup sacrifié de choses. Devoir a également conscience que Fitz l’a vu au plus bas, quand il a rejeté ses devoirs de prince, et qu’il ne l’a pas jugé ou dénigré pour autant.


Devoir a donc grandi. Il n’est plus l’adolescent égoïste qui ne pense qu’à ses propres désirs. Il n’est plus ce gamin prêt à tourner le dos à ses obligations afin de vivre une histoire d’amour.  Il a conscience du monde qui l’entoure et des émotions des gens. On en a un exemple lorsque la cour se rend dans les Montagnes pour l’enterrement du roi Eyod. C’est Devoir qui remarque et signale aux autres que quelque chose ne va pas avec Fitz (« Devoir m’a parlé il y a déjà plusieurs jour pour me dire qu’il te trouvait très morose, même pour des funérailles, et qu’il vaudrait peut-être mieux ne pas te laisser seul »).


Fitz, lui, est bien placé pour évaluer Devoir. Il le connait depuis de nombreuses années et il a des points de référence. Fitz sait ce que c’est de gouverner : il l’a vu de près avec Subtil ou Vérité. Il sait combien la fonction peut être écrasante. Si il fait un compliment à Devoir, c’est alors nécessairement sincère. On se rend très vite compte que Devoir fait forte impression à Vérité : « quel roi vous êtes devenu, Devoir ! Vérité serait fier de vous. Il était comme vous capable de dire « je vous prie » au plus humble serviteur sans une ombre d’ironie ».

D’ailleurs, Devoir rappelle Subtil et Vérité, pas quand ils étaient en prise à leurs addictions à l’art ou aux drogues mais dans leurs meilleures années (« il me regarda et je vis devant moi le roi Subtil et le roi Vérité, mes rois, qui me contemplaient avec la compassion la plus sincère »). Pour Fitz, c’est important tant ces deux personnes ont compté pour lui.


Devoir veut également rendre à Fitz ce qu’il lui a apporté. Sans Fitz, Devoir n’aurait jamais régné. Sans Fitz, Devoir aurait été dominé par les Pie et leur vision pervertie du Vif. Sans Fitz, Devoir aurait dû faire avec un Umbre envahissant. Et, Fitz n’a quasiment jamais rien demandé en retour. Pire, tous les exploits du bâtard sont méconnus et son image publique ne vaut rien. Devoir et Kettricken considèrent cela comme un affront personnel et ils ont à coeur de réparer cette injustice. C’est pour cela qu’ils sautent sur l’occasion de présenter FitzChevalerie Loinvoyant à la cour. Bien entendu, Devoir n’est pas dupe : il mesure l’énormité de la révélation sur Fitz. Le bâtard était tant habitué à vivre dans le secret qu’une nouvelle comme ça ne pouvait que le perturber. Et c’est le cas. C’est un Devoir rassurant et protecteur qui présente Fitz à la foule : « vous tremblez comme une feuille, me souffla-t-il à l’oreille. Tiendrez vous debout ? »


La relation entre Devoir et Fitz n’est pas connue de tous au début de la trilogie. Quand commence  le Fou et l’assassin, Fitz est encore Tom Blaireau pour beaucoup de gens. Il n’est qu’un noble, en plus mineur, parmi tant d’autres. Or, Tom Blaireau est directif quand il débarque à Castelcerf pour aider un Umbre agonisant. Il ose demander au roi d’ouvrir les fenêtres et chasser les gens présents dans la salle. Pour les spectateurs, c’est presque un crime de lèse-majesté. Devoir, lui, semble plutôt content que quelqu’un le traite normalement : « j’entendis un hoquet du surprise dans la pièce (…) je vis un sourire las et désabusé tirer les coins de la bouche de Devoir quand il donna l’ordre de vider la pièce ».


L’enlèvement d’Abeille va compliquer leur relation. En tant que père, Fitz est terrifié, il ne veut que retrouver sa fille. En tant que roi, Devoir doit prendre plusieurs paramètres en compte : la sécurité du royaume, le sauvetage d’Abeille, etc.


Très vite, Devoir se rend compte que Fitz va être compliqué à gérer puisque le père tremble pour sa fille. Fitz se révèle impétueux et peu à l’écoute. En lui disant qu’ « en l’occurence, c’est moi qui donne » et « j’ai mis cette opération en route, et elle doit se dérouler comme je l’ai prévue », Devoir lui adresse une ferme mise en garde. Fitz doit respecter l’autorité royale. 

Or, Fitz n’y arrive pas. Il pense à sa petite Abeille malmenée. Il imagine le pire pour celle qu’il croit déjà fragile. Il désobéit donc à Devoir avec raison selon lui. Il se justifie en disant que « j’avais choisi mon devoir de père plutôt que mon devoir de prince. Et je recommencerais s’il le fallait ».


En réalité, ce qui déçoit le plus Devoir n’est pas ce que fait mais le fait qu’il lui ait caché. Il aurait pu comprendre ses raisons et ses motivations (« je savais que l’intérêt du royaume vous tenait à coeur et que vous ne me cacheriez pas la vérité même si elle devait me faire mal »). D’une certaine façon, Fitz a laissé croire à Devoir qu’il n’était plus fiable, qu’il était devenu un franc-tireur qui n’agissait que pour ses propres intérêts. Devoir prend cela presque comme une trahison. Sa question transpire la déception : « FitzChevalerie Loinvoyant, pourquoi avez-vous agi ainsi, sans m’en parler ? »


Fitz et Devoir ont deux conceptions différentes du pouvoir. Fitz est l’héritier d’Umbre et Subtil, même si il s’en défend. Il a été éduqué dans la culture du secret, des machinations et des complots. Pour lui, le pouvoir a obligatoirement besoin de gens qui font le sale boulot : « il faudrait toujours accomplir des actes déshonorants pour préserver l’honneur du pouvoir ». C’est une vision très réaliste et pragmatique. A l’opposé, on pourrait trouver Devoir plus naïf quand il affirme que « mon honneur ne doit pas être préservé par des personnes qui me servent en accomplissant des actes déshonorants ». Devoir ne se contente pas de dire ça, il l’applique en relevant Fitz de ses fonctions : « vous ne serez plus jamais un assassin ; vous ne serez plus celui qui exécute les besognes discrètes ou la justice du roi ».


La saga se conclut sur l’avènement du Loup du Ponant, le loup d’Art et de pierre créé par Fitz, le Fou et Oeil-de-Nuit. Cette créature mythique a aussi reçu quelques souvenirs de gens, dont ceux de Devoir (« j’ai quelque chose pour lui, un soir où nous nous sommes querellés et où je lui en ai voulu de toutes mes forces ; j’ai toujours regretté cet épisode ; il lui servira peut-être à présent »). Devoir fait référence à son enlèvement par les Pie, à un moment où il était sous l’emprise total de ce groupe. Cette phrase illustre le fait que Devoir a porté un fardeau pendant de nombreuses années, il s’en est voulu d’avoir causé du tort à son cousin Fitz.

Finalement, Devoir est plus que content quand Fitz mène son projet à bout : « Il a réussi ! »

mardi 5 novembre 2024

Les rois Loinvoyant ont dit à Fitz

  • Le roi Subtil a dit : Mon jeune assassin, qu'ai-je fait de toi ? Comment ai-je pu ainsi pervertir ma propre chair ? Tu ignores à quel point tu es jeune encore ; fils de Chevalerie, il n'est pas trop tard pour te redresser. Relève la tête, vois au-delà de tout cela.
  • Le roi Vérité a dit : Et prends mieux soin de toi que je ne l'ai fait de moi-même. Je t'aimais, tu sais, ajouta-t-il tout d'un coup ; malgré tout ce que je t'ai fait subir, je t'aimais.
  • La reine Kettricken a dit : Tout le mal dont vous avez été victime a un résultat bénéfique : il m'a rappelé brutalement tout ce que je vous doit et combien je vous estime. Si je vous perdais, reprit-elle comme à son corps défendant, je perdrais le seul qui connaisse toute mon histoire, le seul qui, quand il me voit, sait ce que j'ai vécu avec mon roi.
  • Le roi Devoir a dit : Relevez-vous ; tournez-vous et faites face au peuple des Six-Duchés, votre peuple, et soyez le bienvenu enfin chez vous.

samedi 11 novembre 2023

Vérité manque-t-il à Kettricken ?

Vérité se sacrifie pour sauver son royaume des Six-Duchés des terribles griffes des Pirates Rouges. Il laisse derrière lui sa femme et son enfant à naître. Il laisse derrière lui une femme qui a traversé deux pays pour le retrouver puis l’aider. Kettricken a pris d’énormes risques, s’attirant la méchanceté de Royal. Cela montre bien l’amour qu’elle a pour Vérité, même si leur mariage est une union arrangée et que Vérité a longtemps été froid avec elle. 

Une fois Vérité disparu, Kettricken ne reprend pas de mari. On ne lui connaît pas de liaison. Elle se contente de gérer le Royaume et préparer son fils, Devoir, à ses futures responsabilités de roi. Mais, le souvenir de Vérité la hante toujours.


On comprend très vite que la question est délicate et assez claire. Vérité manque à Kettricken et il est très compliqué de lui en parler. Pour Devoir, c’est même une tragédie car il ne peut pas avoir beaucoup d’informations sur son père. Mais, Devoir respecte le choix de sa mère. Il dit à Fitz que « ma mère parle de son roi, parfois de son époux, et, dans ces occasions, je sens qu’elle le pleure encore ; c’est pourquoi je répugne à l’accabler de questions ». Kettricken a donc toujours des sentiments forts et débordants pour Vérité. Elle n’a jamais réussi à faire son deuil ou l’oublier.


La tragédie de Kettricken est qu’elle n’a personne à qui parler de Vérité. Le Fou et Fitz ont disparu de Castelcerf, Astérie erre sur les routes des Six-Duchés et Umbre est prisonnier de son culte du secret. Pire, elle n’a jamais pu discuter avec quelqu’un de la fin de Vérité. Elle l’a sans doute raconté pour les archives historiques mais elle n’a pas pu en parler pour elle-même. On sentirait presque une pointe de roche, destiné à personne en particulier, lorsqu’elle en parle à Fitz : « vous êtes peut-être vous-même le seul qui ait compris ce que j’ai ressenti à la disparition de Vérité, à le voir transformé, à le savoir bientôt triomphant, sans pouvoir m’empêcher d’éprouver un chagrin égoïste à l’idée de ne plus jamais retrouver l’homme qu’il avait été ». C’est une des raisons qui explique l’attachement de Kettricken pour Fitz : il est le porteur de souvenirs de Vérité. Toutefois, il faut aussi préciser qu’elle apprécie Fitz pour ce qu’il est, qu’il a été son premier ami à la cour de Castelcerf sans oublier son attachement pour Oeil-de-Nuit.

Après la presque mort de Fitz lors du combat contre Laudevin et Pie, elle répète son attachement à Fitz : « si je vous perdais, je perdrais le seul qui connaisse toute mon histoire, le seul qui, quand il me voit, sait ce que j’ai vécu avec moi roi ». Kettricken a donc peur de perdre le seul témoin véritable de son histoire avec Vérité. Peut-être se dit elle que si Fitz meurt, tout cela s’évaporerait… Et quand Fitz lui parle des autres (Umbre, Astérie, le Fou), Kettricken est claire dans ses propos en disant que « ni l’un ni l’autre ne l’aimait comme nous l’aimions ».


Vérité manque à Kettricken. Elle aurait tant aimé avoir plus de temps avec lui. Malheureusement, grâce à la disparition de Vérité, elle sait ce que cela fait de perdre un être très important. C’est sans doute pour cela qu’elle est capable d’apporter un tant soi peu de consolation à Fitz après la mort d’Oeil-de-Nuit alors que personne d’autre n’en est capable. Sa confession touche Fitz ; elle lui affirme tendrement que « j’ai parfois l’impression de le sentir près de moi, en train de me souffler des conseils pendant les heures difficiles de ma vie. Puisse Oeil-de-Nuit demeurer avec vous comme Vérité reste avec moi ».

Le souvenir de Vérité est présent, vivace. Elle surveille attentivement sa mémoire. On en a la confirmation quand des représentants de Terrilville viennent au château de Castelcerf demander l’aide des Six-Duchés contre Chalcède. Ils proposent une alliance en mettant en avant qu’ils pourraient possiblement compter sur le réel dernier dragon. Pour un duchéen lambda, ce serait déjà presque une insulte tant les images des dragons libérant le royaume des Pirates Rouges font partie de la culture personnelle. Kettricken le prend comme une insulte personnelle, une remise en cause du statut de son mari, de ses accomplissements. Elle explose et Fitz en est témoin : « je crois qu’aucune insulte personnelle n’aurait provoqué une réaction aussi indignée de la part de notre souveraine. Les visiteurs ne pouvaient pas savoir que c’était l’histoire de son roi, Vérité, son unique amour, qu’elle défendait ».


Dans la trilogie du Fou et de l’assassin, Kettricken a vieilli. Devoir assume pleinement son rôle de Roi, accompagné d’Elliania. Elle se rend dans les Montagnes pour rendre un dernier hommage au roi mourant et assurer le passage de six à sept duchés. Elle permet également à Fitz de sortir de l’ombre en enclenchant le processus qui le permettra de réapparaître publiquement. Elle avoue à Fitz qu’elle a toujours su qu’il avait prêté son corps à Vérité pour la conception de Devoir ; cela peut, d’ailleurs, aussi expliquer son attachement à Fitz. Elle rend visite au dragon de Vérité quand Fitz forge son loup de pierre et d’Art. Ce besoin la rongeait, elle avait faim de pouvoir revoir son roi. Elle en a même fait la demande à Fitz, de la faire traverser par un pilier d’Art (« par ce pilier, si vous me teniez par la Amin, vous pourriez me conduire à lui ? Ne fût-ce qu’une fois ? Je sais, je sais que je ne le retrouverais pas vraiment ; mais rien que toucher la pierre qui l’emprisonne… » La peine de Kettricken est perceptible.

dimanche 11 juin 2023

Qui est au courant de l'identité du père de Devoir ?

Dans la seconde saga de l'assassin royal de Robin Hobb, la tawny man trilogy, nous faisons la connaissance du prince Devoir. Si le jeune homme fait un choix douteux en fuguant, il est également mis en avant dans une quête particulière : en savoir plus sur son père, le regretté Vérité. Ce dernier a disparu ou plutôt a donné sa vie pour sauver les Six-Duchés en permettant à son dragon d'Art et de pierre d'émerger. Devoir cherche donc en savoir plus sur son père, sans se douter que sa conception repose sur un énorme secret : Vérité a emprunté le corps de Fitz pour coucher avec Kettricken et s'assurer ainsi une descendance.

Six humains sont présents dans la carrière lors de la nuit où Devoir a été conçu. Une seule personne, en-dehors de Vérité et Fitz, sait ce qui se passe : Caudron. Il faut dire que la femme a l'Art et est à ce moment-là en lien très étroit avec Vérité en participant à la conception du dragon. La vieille femme a donc conscience de l'échange de corps et de la nécessité de la chose ; il ne s'agit pas uniquement de produire un héritier à la lignée des Loinvoyant mais aussi de donner à Vérité de quoi remplir son dragon. Elle remarque donc que « c'est bien, ce que vous faites cette nuit. C'est gentil. De donner à Vérité une dernière de jeunesse et de passion ».

Ce désir, cette passion, Kettricken en profite pleinement sans se douter de la réalité des choses. Pour la montagnarde, c'est un réel soulagement, une très bonne chose car depuis qu'elle a retrouvé Vérité, il lui a causé bien des souffrances. Jusque là, il lui a montré peu d'intérêt, il n'a pas pleuré en apprenant la mort d'Oblat. Ne possédant pas l'Art, Kettricken a énormément de mal à comprendre que Vérité se vide petit à petit de ses émotions pour nourrir son dragon. Elle profite donc pleinement de cet instant : « des petits bruits s'échappaient de la yourte de Kettricken. Dans la quasi-obscurité, elle voyait le visage de Vérité, ses yeux noirs plongés dans les siens. Elle croyait que son époux était enfin venu la rejoindre ».

D'autres membres du groupe savent. C'est le cas du Fou (ou Sire Doré). Des années plus tard, lorsque les deux amis finiront par se revoir, ce sera même l'un de leurs sujets de conversations. Les deux amis passent en revue leur vie, ce qu'ils ont vécu ensemble et ce qui s'est passé depuis leur séparation. Le Fou retrouve un Fitz qui s'est isolé du monde et de tous ceux qui lui étaient proches. Fitz a quitté la cour royale et n'a jamais revu Molly ni sa fille. Le Fou lui parle donc avec délicatesse en sachant que c'est un sujet sensible : « Devoir. Ne l'as-tu pas vu ? N'est-il pas ton fils, tout autant qu'Ortie est la tienne ». L'interrogation est légitime car Vérité n'a fait que mettre son esprit dans le corps de Fitz. Une bonne partie des traits de Devoir vient donc de Fitz. Et, dans sa solitude, Fitz aurait pu chercher à en savoir plus sur Devoir.

Mais, Fitz se montre prudent. Il ne veut pas que cette histoire s'ébruite tant elle pourrait avoir des conséquences désastreuses pour le Royaume. Les gens comprendraient-ils ce qui s'est passé ? Comment réagiraient-ils en apprenant que Fitz, le bâtard au Vif, est vivant ? Il demande donc au Fou de se taire : « Mon ami, toi et moi, sommes les seuls à savoir que Vérité s'est servi de moi... de mon corps ».

Vérité et Caudron morts, Kettricken dans l'ignorance, il reste Astérie. Fitz a beaucoup fréquenté la femme qui lui a rendu quelques visites au fil des années. D'après lui, rien ne laisse croire qu'elle soit au courant (« une ménestrelle n'aurait jamais laissé passer pareil événement sans en faire une ballade, même si la sagesse lui recommandait de le taire »).

Oeil-de-Nuit considère que Devoir est le fils de Fitz. Il faut noter que le loup adopte un angle de réflexion particulier. Sa logique n'est pas celle des humains. Pour lui, Devoir est un louveteau qui fait partie de la meute et dont il faut prendre soin. Alors qu'il est sur le point de mourir, il dit à son compagnon que « la meute ne meurt pas si le louveteau survit. Sois un loup, mon frère. Tout est plus limpide ainsi. Laisse-nous nous battre pendant que tu sauves le petit ».

Umbre ne sait pas ce qui s'est réellement passé. Il ne peut pas savoir que Vérité a emprunté le corps de Fitz même si il a interrogé Fitz. Tout ce qu'il voit est que Devoir a de fortes caractéristiques des Loinvoyant : « il ressemble à son père autant qu'il est possible (…) Les gens parlent de Devoir comme ils parlaient de ton père, Chevalerie ».

En apprenant que Tom Blaireau est en réalité FitzChevalerie Loinvoyant et donc son cousin, Devoir se pose des questions en le regardant. Il voit ou s'imagine des points communs sans se douter que Fitz pourrait être son père. Il s'interroge : « Atteindrai-je sa taille une fois adulte ? Mon père fronçait-il les sourcils ainsi avec cet air mauvais ? Je regrette que vos cicatrices soient revenues ; j'ai plus de mal à me reconnaître dans vos traits ».

Dans le Fou et l'assassin, dans le tome du Retour de l'assassin, on finit par se rendre compte que Kettricken est au courant. Elle a compris ce que Vérité a fait et pourquoi. Elle ne lui en veut pas, pas plus qu'elle a de la rancune envers Fitz. Les deux ont fait ce qu'il fallait faire. Au contraire, elle exprime des remerciements : « Merci pour mon fils. Je sais depuis des années comment ça s'est passé. Votre corps, la volonté de Vérité ». Kettricken montre là une nouvelle fois sa grande aptitude à lire les gens.

dimanche 29 janvier 2023

Devoir, à la recherche d'un père ?

Dès la fin de la Reine solitaire, le lecteur comprend que le prince Devoir (ou Dévoué si on se fie à la traduction de l'époque) va grandir sans père. Vérité est mort en se sacrifiant pour son royaume. On pourrait croire que l'histoire serait racontée à son fils et que ce dernier grandirait avec un exemple. Pas du tout. L'histoire de Vérité est taboue, et Devoir grandit sans rien savoir de son père. On ne peut pas savoir si sa fugue est consécutive à ça ou à la pression du mariage arrangé ; en tout cas, il fuit et c'est Fitz (Tom Blaireau) qui finit par le retrouver. Les relations entre Tom Blaireau et Devoir sont compliquées : Fitz ne peut pas dire à Devoir que Vérité s'est servi de son corps pour avoir une relation charnelle avec Kettricken. Et, Devoir ne sait pas qui est Tom Blaireau ; il n'a aucune idée de sa place dans l'histoire familiale, il ne sait pas du tout pourquoi cet homme l'a cherché à travers les Six-Duchés.

Sur le chemin du retour vers Castelcerf, Devoir est encore sous le choc de sa fausse relation avec la marguette. Le jeune adolescent est seul, il n'a personne à qui se confier si ce n'est Sire Doré et Tom Blaireau (connus comme le Fou et Fitz). Il observe Tom Blaireau et en déduit que c'est un bâtard Loinvoyant éloigné. Il se rend compte surtout que c'est un homme plus âgé, intéressant à observer et qui peut lui servir de mentor et de guide, autrement que dans l'apprentissage du Vif et de l'Art. On peut penser qu'il y a eu des manquements dans l'éducation de Devoir lorsqu'on se rend compte à quel point il est fasciné par le simple fait que Tom Blaireau se rase (« j'avais à peine commencé que je pris conscience du regard scrutateur du prince posé sur moi »). Sans père, l'adolescent n'a jamais sans doute vu quelqu'un faire ça et personne à la cour n'a pensé à lui montrer. Très vite, Devoir crée un lien de dépendance envers Tom Blaireau. Il cherche des prétextes pour rester proche de l'homme et est bien content de trouver les cours d'Art pour justifier la présence au château et auprès de lui.

Mais, Devoir apprend que Tom Blaireau a un autre fils, Heur. Peu importe qu'il ait été adopté, Devoir est jaloux. Il pensait occuper une place particulière pour Tom Blaireau, il se rend compte qu'il n'est qu'une personne parmi d'autres. Sa réaction est explicite et les mots montrent toute la souffrance et l'envie. Devoir boude et demande à Tom Blaireau « alors quel besoin avez-vous de moi, si vous avez déjà un fils ? » Tom Blaireau n'est pas réputé pour bien saisir les émotions des gens ; pourtant là, il sent clairement ce que ressent Devoir. Il est même surpris par la force des sentiments, il est déstabilisé : « la jalousie avide que je perçus dans son ton me laissa pantois ». Savoir que quelque chose va mal ne veut pas dire qu'on va bien traiter la situation. Il faudra un conseil de Sire Doré pour que Tom Blaireau parle à Devoir. Sire Doré lui rappelle comment les relations se construisent, qu'elles tiennent parfois à peu de choses (« ne le laisse pas se fermer à toi. Tu devrais savoir, depuis le temps, combien il est facile de perdre quelqu'un simplement en ne le retenant pas »).

Devoir ne connaît pas Vérité. Il a lu deux ou trois informations sur lui dans les archives royales, mais rien de plus. Il est avide du moindre détail, du moindre fait. Puisqu'on ne lui dit rien sur son père, il en devient suspicieux. Naturellement, il se sent mis à l'écart et se demande si son père n'est pas associé à un scandale : « quand je pose des questions sur ce sujet ou l'homme qu'il était, tout le monde se tait, comme si personne ne le savait, ou bien comme si je touchais à un secret honteux que j'étais le seul à ne pas connaître ». Il faut également noter qu'il ne peut pas non plus demander à Kettricken et c'est étonnant tant la montagnarde est d'habitude forte et courageuse (« ma mère parle de son roi, parfois de son époux, et, dans ces occasions, je sens qu'elle le pleure encore ; c'est pour ça que je répugne à l'accabler de questions »). Ces quelques mots montrent à quel point Kettricken aimait Vérité, à quel point sa disparition lui a fait du mal. Devoir n'est donc pas la seule personne à regretter la non-présence de Vérité.

N'ayant donc personne, Devoir s'attache à Tom Blaireau. Un événement va tout remettre en cause. Elliania lance un défi à Devoir et l’adolescent fougueux et vexé veut l'accepter. Il doit alors dépasser un ordre d'Art, implanté bien involontairement, par Tom Blaireau. Il y parvient mais lorsqu'il prend le temps de réfléchir aux implications, Devoir se demande si son attachement n'est pas faux. C'est un moment pénible car il se sent floué et perd l'estime pour Tom Blaireau (« vous m'avez ligoté, vous m'avez obligé à me plier à votre volonté depuis le premier jour. Vous m'avez sans doute forcé à éprouver de l'affection pour vous »).

D'ailleurs, la cause de tout cela (le passage dans le courant d'Art) illustre parfaitement le fait que Devoir soit à la recherche d'un père. Cet endroit particulier se matérialise dans l'esprit des humains sous la forme d'une chose qu'ils peuvent percevoir et qu'ils désirent. Fitz y voit une femme, Devoir un père (« Elle ? Cet être n'avait rien de féminin. On aurait dit... un père, un père fort, protecteur, empreint d'affection »).

Finalement, Blaireau et Devoir se réconcilieront. Puis, une fois que Blaireau trompe la mort, Kettricken se décide à dire toute la vérité à son fils. Elle lui explique qui est son père, ce que représente Fitz. La réaction de Devoir montre qu'il est libéré d'un poids : « vous êtes assis devant moi, je sais qui vous êtes. C'est comme si mon père faisait irruption pour la première fois dans ma vie ». Le jeune homme n'avait pas besoin de grand-chose, juste qu'on lui parle de son père.

dimanche 13 novembre 2022

Elliania et Devoir : le désir

Devoir a beau être l'héritier légitime des Six-Duchés, il reste un adolescent. Il peut être déroutant, il peut faire de mauvaises choix, aveuglé par l'amour et son désir. On en a eu la preuve lorsqu'il a suivi les Pie, certes en partie envoûté par la magie du Vif. Quand la narcheska (princesse) lui propose un défi, il ne peut renoncer : dans sa posture d'adolescent, ce serait un affront, ce serait un signe de faiblesse. C'est un défi pour montrer qu'il est digne, un défi pour qu'il se prouve sa propre valeur à lui-même. Elliania a bien cerné Devoir ; elle joue avec lui en manipulant son ego. Elle le fait passer pour un simple homme alors qu'il est un prince.

Dans les îles d'Outre-Mer, Devoir plonge dans une culture qui lui est inconnue et qui lui réserve bien des surprises. C'est une société matriarcale où les femmes n'hésitent pas à se battre pour asseoir leur domination. D'une certaine façon, les femmes que Devoir croise dans ce pays sont plus proches de Kettricken que les autres nobles des Six-Duchés.Lorsqu'il retrouve Elliania, elle peut pleinement affirmer qui elle est : « j'ai versé mon premier sang. Je puis faire naître la vie en moi. Je me présente devant vous, désormais femme ». Autrement dit, Elliania explique qu'elle n'est plus une petite chose fragile mais qu'elle s'est éveillée à la sexualité. En réalité, on comprend que cela reste de belles paroles, la narcheska reste timide et réservée. Lestra, une concurrente, sent bien que la résolution d'Elliania est fragile. C'est pour cela qu'elle la défie et qu'elle tente de lui ravir devoir. Lestra est catégorique, elle peut offrir bien plus de plaisir. Elliania ne peut laisser passer l'affront et les deux femmes se battent. Ce qu'il a sous les yeux perturbe, dans le bon sens, Devoir. Le spectacle, totalement inédit et inattendu, l'excite (« Devoir se tenait à l'écart, hébété ; la danse sauvage des seins nus d'Elliania au rythme de sa respiration haletante ne le laissait pas indifférent, et je le sentais aussi horrifié de sa propre réaction physique que du combat lui-même).

Sa victoire sur Lestra conforte Elliania. Elle semble également la rassurer sur sa propre valeur et lui donner de la confiance et de la force. C'est elle qui initie le premier contact physique avec intime, aux yeux de tous. Elle montre à tous que c'est elle qui mène le bal. Fitz est témoin de la scène : « pas plus qu'aucun des hommes qui assistaient à la scène, je n’eus besoin de l'Art pour percevoir l'ardeur qui imprégnait leur baiser. Elle plaqua sa bouche contre la sienne et, comme il la saisissait gauchement dans ses bras pour l'attirer, elle se laissa aller pour qu'il sente ses seins nus contre sa poitrine ». Dès lors, les vannes sont ouvertes et tout est bon pour partager des moments intimes. Mais, ils ont des responsabilités et ils ne peuvent consommer leur amour que si Devoir remplit son défi. Elliania n'aurait pas de problème à coucher avec le prince des Six-Duchés car sa culture ne le lui interdit pas. Ce n'est pas le cas de Devoir qui est empêtré dans des traditions et des coutumes. De toute façon, Devoir est surveillé par Fitz pour éviter le faux-pas (« je me faisais l'effet d'un voyeur, tapi derrière ma haie pour les espionner (…) autant que me réjouit ce moment d'intimité, je me verrais dans l'obligation d'intervenir si l'expérience menaçait de se poursuivre au-delà »).

Puis, le dragon Glasfeu est libéré des glaces et, sous les yeux ébahis des présents, il s'accouple avec Tintaglia. Elliania ne comprend pas ce qui passe, cela illustre bien sa naïveté et sa candeur. C'est l'occasion pour Devoir de s'affirmer : « je te montrerai dit-il à la jeune fille pantoise ; il l'étreignit d'un geste viril et approcha ses lèvres des siennes ». Dès lors, rien ne peut les arrêter d'avoir leur première relation sexuelle, pas même Umbre qui tente de tout faire pour protéger la virginité du jeune homme. Mais, les mots d'un vieil homme sont bien peu comparés aux avances d'une femme (« ah, ça, elle se montre en effet très satisfaite depuis quelques jours ! répondit Umbre d'un ton aigre, et j'eus dans l'idée que la vertu de Devoir n'avait pas résisté aux avances de la jeune fille »).

samedi 30 avril 2022

Les Pie contre les Loinvoyant

Contrairement à l’Art, la maie du Vif (péjorativement appelée magie des Bêtes) est mal vue. Elle est considérée comme une abomination par les gens des Six-Duchés. Les Loinvoyant, jusqu’au règne de Kettricken, ne font rien pour arranger ça. Alimenté par sa haine de Fitz, Royal traque les gens qui ont le Vif et les jette dans son Cirque où ils s’entre-tuent pour son amusement. Umbre dit même à Fitz que c’est dans la tradition des Six-Duchés de traquer les pratiquants du Vif. Mais, un jour ou un autre, les opprimés se soulèvent et c’est ce qui se passe dans le second cycle de l’Assassin royal. Un groupe se forme, prend le nom de Pie et mène des actions radicales, violentes. Ils ne veulent pas seulement la reconnaissance de leur magie, ils veulent porter un dur coup au trône et à la couronne des Loinvoyant.

Si les Pie sont aussi vindicatifs et énervés, c’est que bon nombre de gens doués du Vif sont massacrés, tués dans des conditions ignobles. La tradition permet de les tuer, de les battre, de les faire souffrir. Cela ne remonte pas à Royal, c’est quelque chose qui est bien ancré dans la société, à un point que l’horreur ne choque pas les gens. Heur, au début du tome le Prophète blanc, n’a vécu qu’à la ferme avec Fitz, il est tenu loin de la cruauté qui peut régner dans les Six-Duchés. Il n’est donc pas étonnant de le voir révolté et choqué lorsqu’une femme est punie pour avoir le Vif (« on y a traîné une femme couverte de bleus et de sang. On l’a attachée à un poteau, et j’ai cru qu’on allait lui donner le fouet (…) Un homme s’est avancé et a lu un document à voix haute, puis il s’est écarté et la foule a lapidé la femme »).

Si Fitz n’était pas de sang royal, il aurait fini découpé en morceaux du temps où Royal l’a torturé (la nef du crépuscule). Tous n’ont pas la chance d’être protégée par une belle lignée : Laudevin, un de leaders des Pie, a de la rancœur depuis ce que sa mère et son père ont vécu. Il explique qu’ « elle était encore vivante lorsque la hache l’a découpée en morceaux qu’on a jetés au feu. Quand à mon père, ma foi, je suis convaincu que le temps que les soldats de Royal Loinvoyant ont mis à exécuter ma mère sous ses yeux a dû lui sembler durer des années ».

Lorsque Devoir est enlevé par des Pie, Umbre et Kettricken demandent à Fitz de retrouver le Prince. Accompagné du Fou et de Laurier (une proche de Kettricken), ils partent à la recherche du jeune homme et finissent par capturer un jeune individu vifier. Le captif se rend compte que Fitz a le Vif et ne comprend pas pourquoi il agit ainsi. Certes, par le passé, des Vifiers se sont laissé acheter… Il insiste, questionne Fitz, tente de faire vibrer sa corde sensible (« quelle récompense vous a-t-on promise, à votre loup et à vous, si vous rameniez le prince ? (…) Ceux qui vous ont payé ont-ils juré de vous laisser la vie sauve, à vous et à votre famille, si vous meniez votre mission à bien ? Ils ont menti, croyez-moi. Ils mentent toujours »). Cette déclaration suffit à elle seule à montrer que les deux camps ont des positions irréconciliables. Il y a eu trop de sang versé, trop de morts pour se rapprocher. Laudevin fait preuve de la même perplexité lorsqu’il rencontre Fitz. Il ne comprend pas que l’homme en face de lui ne prenne pas position, traque les gens ayant le Vif (« vous réjouissez vous de ce que nous subissons, des flagellations, des pendaisons, des démembrements et des incinérations ? Pourquoi soutenir cet état de fait ? »)

Fitz n’est pas le seul menacé ; il n’est pas le seul à subir des intimidations, à être la victime de la façon binaire dont les Pie voient le monde. Laurier n’a pas le Vif mais vient d’une famille de Vifiers. Elle explique à Fitz que les Pie sont les plus extrêmes, qu’ils rejettent même ceux qui se disent du Lignage (des cerviens ayant le Vif et qui vivent tranquillement, sans vouloir imposer leur magie à d’autres) : « selon eux, les gens du Lignage doivent choisir : ou bien faire cause commune avec eux, ou bien être éliminés de la communauté ». La situation de Laurier est d’autant plus compromise du fait de sa situation et de sa proximité avec la Reine Kettricken. Elle est une cible facile et évidente (« les Pie savent qui je suis et où je vis, et je les ai doublement trahis à leurs yeux. Par la famille dont je suis issue, ils me considèrent comme du Lignage, or je sers le régime Loinvoyant qu’ils haïssent. Ils me tueraient s’ils en ont l'occasion »).

Fitz est également menacé. Le fait que Fitz Loinvoyant ait le Vif est une information bien répandue dans les Six-Duchés. Pour certains, il est une fierté, pour d’autres une abomination. Beaucoup de gens, quasiment la totalité de la population le croit mort. Mais, les Pie ont découvert qu’il est vivant et s’en servent pour faire pression sur les Loinvoyant (« le Bâtard-au-Vif est vivant (…) Vous l’abritez tandis que vous laissez d’honnêtes gens mourir parce qu’ils sont du Lignage (…) Peut-être mettre vous un terme à ce massacre lorsque nous vous aurons infligé la douleur de perdre un être cher »). La menace est claire et prend forme lorsqu’ils enlèvent Devoir. Fradecerf, une membre des Pie, justifie cet enlèvement : « ceux qui cherchent notre perte inventent de toutes pièces des torts et des préjudices que nous leur aurions causés (…) Si la Reine voit peser sur son fils la même menace que ma mère sur le sien, peut-être prendra-telle des mesures plus énergiques en notre faveur ». Car Kettricken a beau prendre des mesures pour améliorer le sort des vifiers, les choses changent très peu.

L’enlèvement de Devoir se solde sur un échec pour les Pie. Devoir retourne à Castelcerf et son secret (il a le Vif) est éventé. Malgré tout, les Pie continuent d’observer le prince, de l’espionner. Ils ont des gens sur qui ils font pression pour espionner : Lourd le serviteur d’Umbre est un espion involontaire du fait de sa candeur, Civil n’a pas d’autre choix que d’espionner Devoir s’il ne veut pas que trop de mal soit fait à sa mère. Laudevin est sans pitié avec Civil, il se moque de sa naïveté, de sa tendance à croire les mensonges du trône (« tu crois aux fausses promesses de la reine montagnarde ? Tu la crois vraiment prête à nous écouter, à prendre les mesures nécessaires pour améliorer notre ? Peuh ! » on sent bien là tout son dédain, tout son mépris.

Kettricken prend les choses en main. Elle organise des négociations entre le Lignage et la Couronne. Elle envoie Devoir pour parlementer alors que des vifiers sont accueillis à Castelcerf. Par mi eux se trouve des Pie qui sont nécessairement plein d’émotions et de ressentis mais aussi des gens plus mesurés et raisonnables comme Trame. Ils répètent leurs histoires, montrent bien que tout cela est du vécu et qu’on peut difficilement passer outre les traumatismes qu’ils ont vécu. La responsabilité des Loinvoyant paraît difficilement niable. Le témoignage de Mercuroeil est ainsi saisissant et produit son effet (« elle parla des assassins de sa famille (…) Trame paraissait abattu et attristé, et les traits de ma reine se figèrent peu à peu tandis que ceux d’Umbre semblaient sculptés dans la pierre (…) la femme exigeait une vengeance et un châtiment beaucoup trop extrêmes pour qu’on songeât seulement à les lui accorder »). On voit bien que les positions sont difficilement réconciliables, d’autant plus lorsqu’on entend ce que réclament les Pie (« que les sanctions soient exactement proportionnés au crime ! Pour un père tué, qu’un père meure ; pour une mère, une mère ; pour un enfant, un enfant ! »

Fitz se rend compte que Mercuroeil tente de raviver la colère de ses pairs. Elle est pleine de rage, elle ne peut dépasser ce qu’elle a vu, ce qu’elle a vécu. Le traumatisme perdure : « avez-vous oublié les hurlements de vos cousins, les amis à qui vous rendiez visite et dont vous ne retrouviez comme seule trace qu’un tas de cendres près d’une rivière ? » D’autres sont plus mesurés, c’est le cas de Trame et aussi de Civil. Lui a ouvertement le Vif et pourtant il continue de fréquenter Devoir, les Loinvoyant ne l’ont pas jeté en prison. Il témoigne et s’offusque de la radicalité de certains (« Renverser les Loinvoyant ? Quelle idée de génie ! Éliminez la seule reine qui ait jamais tenté de mettre un terme aux exécutions »).

Kettricken prend les choses en main. Elle met en place des mesures symboliques (un clan du Vif va accompagner Devoir dans sa quête de Glasfeu) et légales (« aucune exécution ne pouvait légalement avoir lieu sans l’aval de la maison régnante de chaque duché (…) les ducs et les duchesses avaient l’obligation d’étudier personnellement chaque cas »). on comprend bien qu’éliminer des siècles de massacres et de persécution ne sera pas facile, mais qu’en obligeant chaque accusation à passer devant un noble, elle espère réduite le nombre de morts, de fausses accusations.

Et à son retour d’Aslevjal, Fitz se rend compte qu’il y a eu des purges dans les rangs du Lignage. Des accusations gratuites ont continué à être proférées et en plus contre des gens influents. Mais cela est allé plus loin : les modérés du Lignage ont décidé de faire ménage et traquer les Pie (« nous avons entrepris de nettoyer notre maison, et la pollution dont nous devons débarrasser notre sang nous fait honte. Détournez les yeux, nous vous en implorons, tandis que nous éliminons de nos lignées ceux qui les déshonorent »). Du sang, des morts et des tueries gratuites. Si la situation des gens du Vif semble s’améliorer à la fin du deuxième cycle de l’assassin royal, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir.

dimanche 5 septembre 2021

Ortie contre Fitz ? (partie 1)

Avant de s’en aller, Molly a décidé de confronter Fitz. Elle désire le faire réagir, qu’il comprenne que Molly est plus importante que n’importe quel Loinvoyant. Mais, Fitz est lié par son serment de fidélité. Il ne peut la suivre. Est-ce que les choses auraient été différentes si il avait compris que Molly était enceinte ? Difficile de savoir. En tout cas, Molly apprend la mort de Fitz et finit par se mettre en couple avec un Burrich qui prend soin d’elle. Enceinte, elle met au monde une petite fille qu’elle appelle Ortie. Burrich, Molly pensent que Fitz est bel et bien mort, Ortie n’a aucune idée que son réel père est Fitz. Quand Umbre rend visite à la famille, il se rend compte que Fitz n’est même pas un fantôme qui les hante. Ils ont tourné la page. C’est pour cela qu’il dit à un Fitz devenu Tom Blaireau qu’ « elle appelle Burrich « papa », et elle l’aime passionnément, sans aucune réserve. » En refusant de revenir à Castelcerf à la fin de la Reine Solitaire, Fitz a laissé le temps et les choses avancer sans lui. Reclus à Forge, il observe, il est un spectateur grâce aux rapports d’Astérie ou d’autres visiteurs, ainsi que grâce à l’Art.

Bien entendu, Fitz souffre de les voir heureux. Du Temps où Vérité était encore vivant, il les espionnait grâce à la magie des Loinvoyant ; cela ne lui a procuré que de la douleur (il a vu Burrich avouer ses sentiments à Molly par exemple). Des années plus tard, il ne peut s’en empêcher, il les regarde. Mais, il n’a pas pour intention d’influencer leur vie, il ne veut pas se faire connaître en tant que père de Molly ou même que les Loinvoyant fournissent à Molly l’éducation à laquelle elle a le droit. Il s’oppose systématiquement aux demandes d’Umbre (« comment ses frères, Molly et Burrich supporteraient-ils de se trouver face à ce passé soudain ressuscité ? (…) Non, Umbre ; mieux vaut qu’elle reste là où elle est, qu’elle épouse un jeune fermier qu’elle aimera et jouisse d’une vie paisible »). La position de Fitz tourne à l’obsession et il met presque en danger. C’est une époque de grand changement : la vie du Prince Devoir est menacée, Tintaglia la dragonne est de retour. Sa vieille amie Kettricken tente de le convaincre que se cacher ou rester immobile en attendant que les péripéties se dissipent ne suffira pas. Les talents particuliers d’Ortie la mettent en danger : « Fitz, Ortie doit être formée à l’Art (…) Il ne s’agit pas seulement de la protéger des dangers que cette magie fait courir au profane (…) mais aussi de la placer à l’abri à cause de ce qu’elle est : l’éventuelle héritière des Loinvoyant ».

Et pourtant, les signes sont là. Ortie ne pourra pas rester à l’écart de ce qui se passe. Très tôt dans la Secte maudite, le Fou nous éclaire à ce sujet. Ses mots sont clairs, que Fitz le veuille ou non, Ortie est impliquée. Le Fou dit tristement que « je ne vois aucun avenir où Ortie survit après la mort de Devoir. Il n’y a même pas de fin rapide et miséricordieuse pour elle ». Devoir, le fils de Vérité et Kettricken, a été conçu grâce à l’emprunt du corps de Fitz. Si ce dernier ne le considère pas comme son véritable fils, Oeil-de-Nuit oui. Ortie et Devoir pourraient donc être frère et sœur, ils ne sont que cousins. Bien plus tard, les deux se rencontreront via la magie de l’Art. Lancé à la quête de Glasfeu, Devoir est surpris de trouver une autre personne sachant artiser et qu’il ne connaît pas. Il lest d’autant plus étonné quand cette dernière se moque de savoir qui il est, à savoir le futur Roi des Six-Duchés. Ortie se moque de lui et on a un premier aperçu de ce que sera leur relation (« Prince Mal-Elevé, je suis la reine Je-N’en-Crois-Pas-Un-Mot des Sept-Fumiers ; et vous allez peut-être où bon vous semble, quand ce où m’appartient, je vous interdis d’y pénétrer »).

Si Ortie se révèle une artiseure de premier plan, c’est parce que très tôt, volontairement ou non, Fitz l’a plus ou moins formée en se glissant dans ses rêves. Ortie n’a aucune conscience qu’elle artise. C’est un monde totalement inconnu pour elle, un endroit onirique. Elle y voit d’ailleurs Fitz comme un homme-loup. Le retour à la réalité est donc brutale pour elle quand elle prend conscience que l’homme de ses rêves la connaît (« elle s’était pétrifiée en m’entendant prononcer son nom. Alors qu’elle s’efforçait de se reprendre pour demander comment je la connaissais, j’avais disparu de son rêve et m’étais réveillé »). Fitz gagne sa confiance en passant du temps avec elle tout en maintenant des distances. Ortie saisit bien que ce n’est pas normal qu’un homme qu’elle ne connaît pas soit si intime avec elle. Elle le lui dit d’ailleurs clairement : « tu as toujours été là, aux confins de mes rêves, à les observer à travers moi, et puis tout à coup, tu t’es retiré. Je ne sais toujours pas pourquoi, pas plus que je ne sais qui tu es ». Étrangère au monde des Loinvoyant, Ortie ne peut savoir que la famille royale a le culture du secret et des manipulations. On peut faire un parallèle avec Devoir qui a horreur de cette manie qui a contaminé Umbre et Fitz. Peut-être Ortie chérit elle ces moments qui lui permettent de s’évader d’une vie monotone et pesante chez elle. Elle aide plusieurs fois Fitz à calmer les appréhensions de Lourd à voyager sur un bateau (« à plusieurs reprises, je fils appel à Ortie pour dissiper ses rêves de fièvre avant qu’ils ne sèment leur angoisse dans l’équipage »).

Tout bascule quand Fitz se retrouve au pied du mur. Il devrait pourtant savoir qu’on ne peut indéfiniment échapper à ce qui vous pourchasse. Un des fils de Burrich et Molly, Leste, a fui vers Castelcerf : il a le Vif et se heurte à l’incompréhension totale de son père. Or, Kettricken a promis assistance aux gens qui ont le Vif. La Reine prend sans doute plaisir à confier Leste à Fitz. Fitz, entre temps, a fait la connaissance de Trame, un respecté membre du Vif. Trame, Fitz et Leste font partie de ceux qui accompagnent Devoir dans sa quête. Mais, les parents du jeune homme sont inquiets et Fitz décide de leur faire savoir que Leste est en sécurité. Il transmet ainsi un message (« un loup avec un piquant de porc-épic planté dans le museau m’avait promis de veiller sur Leste ») à Burrich par l’intermédiaire d’Ortie. Les conséquences sont immédiates. Burrich comprend que Fitz est vivant, qu’il a trahi un ami : « il est resté à me dévisager, comme changé en pierre, puis il s’est écroulé de sa chaise et il est demeuré par terre, avec le regard fixe d’un cadavre »). Pire, il s’en prend de suite à Molly en lui affirmant que « Femme, tu ignores ce que nous avons commis et je n’ai pas le courage de te le dire ».

Quelle déception pour Ortie ! Elle était persuadée que Fantôme-de-loup (le nom qu’elle donne Fitz) lui apporterait de bonnes choses dans sa vie (« il y a longtemps, quand j’ai commencé à rêver du loup et de toi, je me figurais que nous ferions connaissance un jour ; je te voyais de mon âge, beau avec un côté sauvage, et tu me trouvais jolie »). La vérité est toute autre, elle est blessante et dure. Comme le craignait Fitz, apparaître dans la vie de sa fille n’a créé que de la peine ; Burrich est mort. Ortie découvre que sa vie a été bâtie sur un mensonge. Elle rejette cet homme qui n’est pas son réel père. Si elle découvre la réelle identité de cet individu (FitzChevalerie Loinvoyant), elle comprend que « je suis votre fille bâtard ». Ce n’est même pas son père qui a été honnête avec elle et cela créé un fossé entre deux. C’est Molly qui a dû lui révéler la vérité : « ma mère m’a dit qu’elle ne connaissait aucun Tom Blaireau (…) pendant votre séjour à l’infirmerie, elle a rendu visite à celui qui se prétendait lié à elle par une vieille amitié, puis elle est ressortie et m’a tout avoué. Tout ». C’est un réel choc pour Ortie qui plonge dans un monde lui est totalement inconnu. Elle doit faire avec la cour et ses règles implicites, elle doit faire avec son nouveau cousin Devoir et son nouveau frère Heur. Elle doit faire avec tout ça sans avoir reçu avec l’éducation qui aurait pu la préparer. Son caractère n’arrange rien, elle a du mal à créer des liens avec d’autres dames. Chevalerie, son frère, donne d’elle une bonne description : « elle a les atours d’une dame mais les manières d’une harengère. »

Fitz n’aura pas d’autre possibilité que d’y aller doucement, de l’amadouer. Il répétera avec elle ce qu’Umbre avait fait : il fera sa connaissance la nuit. Prudente mais curieuse, Ortie acceptera l’invitation. Et sa première action montrera qu’elle a bien cerné Fitz : « C’est ton loup ? Oeil-de-Nuit ? (…) il ressemble tout à fait à l’image que je me faisais de toi. Dis m’en davantage sur lui »). En questionnant sur le loup, elle montre à Fitz qu’elle s’intéresse à celui qui fut le meilleur ami de son père, son plus fidèle compagnon, celui qui le connaissait le mieux. Ortie sera ensuite formée à l’Art et elle observera sa mère et Fitz se rapprocher, puis se marier.

dimanche 7 mars 2021

Le roi Fitz en cinq citations

Subtil à Royal : « Ou bien comptes-tu t’en désintéresser et le laisser traîner, au risque que quelqu’un s’en empare et s’en serve contre toi ? »

Subtil donne ici une réelle leçon à son plus jeune fils, Royal. Fitz vient d’arriver à la capitale, au château de Castelcerf. Sa naissance puis sa reconnaissance ont rebattu toutes les cartes : Chevalerie, son père, a abdiqué et Vérité est devenu Roi-Servant. Fitz n’est pas un enfant légitime, il est un bâtard, il est entre deux mondes. Subtil a bien conscience qu’il ne peut pas laisser un rejeton royal vagabonder comme ça. Ce serait ouvrir des appétits inutilement dangereux pour la stabilité du Royaume. Il décide donc de prendre les choses en main et de faire de Fitz son outil, et d’anticiper d’éventuels futurs appétits. 
Bien que bâtard, Fitz est quand même de sang royal et donc un invité de marque à traiter avec considération. Pour le moment, il est loin de tout ça : il lui faut acquérir les bases de la bonne attitude en société. Et, Subtil étant un Roi prévoyant, il décide de former Fitz à l’assassinat, à l’espionnage et autres joyeusetés. Il le confie donc à Umbre, frère bâtard de Subtil. Umbre va alors dans les années à venir s’employer à assurer la fidélité de Fitz aux Loinvoyant.
Royal, lui, tout au long des romans va traiter Fitz, avec mépris, dédain et violence. Il va tout faire pour ruiner son existence. Il sabotera son apprentissage de l’Art, il colportera des rumeurs sur la relation entre Fitz et Molly. Tout cela contribuera à créer une inimitié entre les deux, et à cimenter le lien entre Fitz et Vérité (Vérité et Royal ne s’entendent pas du tout). Royal a donc créé son propre ennemi tout seul.
Enfin, Fitz est un bâtard royal et il pourrait être susceptible d’être tenté ou prix dans une folle aventure qui mènerait à la scission du Royaume. Tout cela serait aller contre la volonté des Loinvoyant et tout ce qu’ils ont accompli.

Le Duc de Béarns : « Si vous jugez opportun de vous opposer à Royal, de vous déclarer roi-servant à sa place, Béarns, Rippon et Haurfond seraient prêts à vous soutenir ; la reine Kettricken en ferait autant, j’en suis convaincu, et tout Castelcerf aussi »

Les Six-Duchés sont au bord de l’implosion. Les Pirates Rouges ne cessent d’attaquer et le roi Subtil décline. Sa santé vacille, il n’est plus qu’une ombre sur le trône. Vérité est déclaré mort alors qu’il est en quête des Anciens, et l’appétit de Royal est démesuré. La nature de Royal le pousse à chercher la confrontation et à se créer des ennemis. Il est convaincu qu’un complot est ourdi pour le tuer, il est convaincu qu’on veut prendre sa place dans la succession. Son penchant pour la boisson et la Fumée contribue à créer une situation explosive. Rancunier, il refuse d’allouer plus de fonds aux duchés côtiers. Ces derniers sont donc désemparés et se tournent vers d’autres soutiens. Ils abordent Kettricken qui fait ce qu’elle peut, mais elle reste une étrangère à leurs yeux. Ils décident donc de se tourner vers Fitz et lui proposent littéralement une grande partie du Royaume. On en arrive donc à la situation que Subtil avait pronostiqué des années auparavant. 
Ce qui est intéressant de noter est qu’à ce stade du récit Fitz a pleinement conscience des appétits de Royal, au contraire de Subtil et Umbre. Subtil est aveuglé par son amour pour son fils et Umbre refuse de croire que Royal ira jusqu’au bout de sa folle aventure et qu’il retrouvera la raison. Il ne comprend pas quelles pourraient être les motivations de Royal à gouverner un Royaume déchiré, il refuse de voir que Royal est prêt à tout pour se venger de ses ennemis.
Fitz est bon symbole de ralliement. Il est de sang Loinvoyant, il a vaillamment défendu le Royaume (l’île de l’Andouiller, Finebaie). Surtout, en ce qui concerne les intérêts personnels de Béarns, il est promis à sa fille Célérité.
Par la suite, Fitz ira voir Umbre pour lui expliquer la situation. Le vieil assassin criera donc à la trahison, une réaction logique. Il ne veut pas voir que Subtil n’est roi que par le nom et qu’en réalité c’est Royal qui gouverne. Il est toujours convaincu que Royal peut faire du bien. Et cela même si ce dernier a tenté de l’empoisonner quelques temps auparavant (Rôdeur, sa belette, en fera les frais).

Devoir à Fitz : « Si elle vous baptise oblat, c’est qu’elle vous regarde comme le roi légitime des Six-Duchés, et cela sans doute depuis que mon père est mort »

Le premier cycle de l’assassin royal se termine sur un Fitz coupé du monde. Il s’en va vivre dans une maison près de Forge, loin du trône qu’il vient de sauver et sans que la population ne sache tout ce qu’il a fait pour elle. Rares sont ceux qui savant ce qu’il a fait : Astérie, Umbre, Kettricken. Les autres ont disparu (Caudron et Vérité).
Quand s’ouvre le second cycle, Subtil, Royal et Vérité sont morts. Kettricken est la Reine. On ne sait pas trop ce qu’il est advenu d’auguste, sauf qu’il a perdu une grande partie de ses capacités physiques et intellectuelles après une intense expérience d’Art. Il ne reste donc que Fitz et aux yeux de Kettricken il mérite non seulement le trône, et à défaut une reconnaissance publique. Fitz refuse.
Il est pourtant ce qui se rapproche le plus de la définition d’oblat, le terme que les gens des Montagnes utilisent pour parler du roi, c’est-à-dire un homme qui sert son peuple sans rien attendre en retour.
Devoir, le fils de Kettricken et de Vérité (et un peu de Fitz), ne découvrira la vérité que bien plus tard. Il faudra que Fitz soit à l’article de la mort pour que Kettricken décide de lever le secret. Elle l’aurait fait bien avant mais Umbre et Fitz ont tout fait pour la stopper.
Kettricken écoute, depuis son mariage, Fitz avec grande attention. Il peut même être considéré comme un conseiller. Certes, dans le second cycle, il est déguisé en serviteur mais à chacune de leurs rencontres Kettricken prend bien soin de lui demander son avis.

La Femme Pâle : « Rase-le, Henja ; je désire contempler le visage nu de celui qui a failli être roi »

Il faudra attendre les deuxième et troisième trilogies pour comprendre pourquoi les Pirates Rouges se sont tant déchaînés. Il ne s’agit pas d’une guerre classique de conquête, de différends entre pays voisins. Les Pirates Rouges ont été manipulés, pris dans un affrontement plus vaste entre d’un côté, les Serviteurs et les Blancs, et de l’autre les Dragons et les Anciens. Il fallait tout faire pour éviter le retour des Dragons, et les Serviteurs ont décidé d’envoyer Ilistore, la Femme Pâle. Elle a donc traqué les utilisateurs d’Art puis voulu empêcher la renaissance de Glasfeu. Elle voulait avoir le Fou sous son emprise pour l’empêcher de répandre ses idées folles. Fitz a donc été une victime collatérale de l’affrontement.
La Femme Pâle essaie de gagner la confiance de Fitz, elle le séduit, elle le tente. Elle essaie de lui embrouiller l’esprit, elle réécrit les événements à sa façon et elle est toute proche de convaincre Fitz. Elle veut lui montrer que les Loinvoyant ont tout fait pour le rabaisser, le priver de son accès légitime au trône puisqu’il est le fils de Chevalerie. Ils auraient tout fait pour le maintenir dans l’ignorance, le tenir en laisse.
A ce moment du récit, Fitz vient de vivre des jours difficiles. Il patauge dans la neige, se contente de maigres rations puisque  il est à Aslevjal, l’endroit où attend Glasfeu. Lui et le Fou et Lourd ont été envoyés en arrière pour retrouver des disparus, ils tombent dans un piège. Retenu prisonnier, il fera face à la Femme Pâle qui lui offrira immédiatement du confort en signe de bonne volonté : de l’eau chaude, de la bonne nourriture et son corps.

Umbre : « Je dois obéissance au roi Fitz »

Il en aura fallu des années à Umbre pour traiter et considérer Fitz comme un adulte. On a toujours eu l’impression qu’il se considérait, malgré les années, comme le maître et Fitz l’élève. Pourtant, Fitz a montré plus d’une fois sa valeur et quand il prononce ses paroles, Fitz a 37 ans. Au-delà de l’âge de Fitz, c’est tout ce qu’il a accompli qu’il faut prendre en compte. Ses actions récentes (former Devoir à l’Art, libérer Glasfeu) ont permis à Devoir de montrer qu’il était un futur Roi digne et légitime. Ses conseils ont énormément servi à Kettricken et ont permis à la Montagnarde de se détacher d’Umbre. Umbre en a conscience, il se rend compte que ce n’est plus lui le conseiller de l’ombre à ce moment du récit, mais Fitz.
Toujours est-il que c’est avec un réel plaisir qu’on peut lire ces paroles : ils sont la reconnaissance officielle que les Loinvoyant ont accepté Fitz (ils font d’ailleurs écho à des propos tenus auparavant par Subtil ou Vérité) ; toutes les paroles qui montrent l’attachement des Loinvoyant au bâtard sont les bienvenues. 
Bien entendu, Fitz n’est pas le roi. Il y a d’ailleurs une petite moquerie d’Umbre ici. Mais, rares sont ceux qui ont tenu tête à Umbre : Subtil, Chevalerie et Patience.