Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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mardi 10 décembre 2024

La Femme Pâle contre le Fou : les prophéties et les oppositions

Le lecteur suit Fitz dans ses aventures et péripéties sans se douter qu’il y a une logique prophétique derrière. Bien entendu, on comprend que les manœuvres de Fitz servent à ce que les Loinvoyant conservent leur autorité sur le royaume, que Fitz est là pour répandre la justice du roi (des mises à l’écart, de discrets avertissements). Les premières mentions à des prophéties se font par l’intermédiaire du Fou, un être étrange venu d’un pays lointain. Fitz n’y croit pas, refuse de les écouter. Quand le Fou lui en parle, il est mal à l’aise. Lorsque Fitz évoque la question avec Umbre, celui-ci se montre un peu curieux mais rien de plus. Il faudra attendre que Fitz rencontre Caudron pour qu’il s’ouvre enfin aux prophéties. Ce n’est pas tant qu’il croit, c’est qu’elle lui permettrait de réparer des erreurs passées ; Caudron lui met l’eau à la bouche en lui disant que les Prophètes Blancs œuvrent à la fin du temps, c’est-à-dire que l’humanité ne sera plus soumise à des contraintes temporelles. Fitz s’engouffre bien entendu dans ce fantasme et se met à la possibilité de réparer les choses avec Molly. Mais, la réalité est bien différente : pour le moment, Caudron n’est qu’à la recherche du prophète de son époque. Elle se base sur de maigres indices récoltés ici ou là. Elle ne sait pas grand-chose si ce n’est que « loin dans le Sud, il est un pays où l’on est convaincu qu’à chaque génération naît un Prophète blanc quelque part dans le monde. Il ou elle paraît, et si l’on tient compte de son enseignement, le cycle du temps prend une meilleure voie ; si on le néglige, le temps s’engage sur un chemin plus ténébreux ».

Visiblement, le Fou est le Prophète de son époque. Et il a choisi son héros, son catalyseur : Fitz. A première vue, ce qu’il demande à Fitz n’a rien d’héroïque : il doit seulement rester en vie et faire en sorte qu’un Loinvoyant reste sur le trône. Mais, les choses s’annoncent compliquées car le cours des choses n’est pas celui que le Fou prône. Les Six-Duchés sont plongés dans la violence, Royal s’est emparé du pouvoir et si il le conserve alors la lignée des Loinvoyant s’éteindra. C’est pour cela qu’il insiste pour savoir si Fitz a eu un enfant avec Molly, c’est pour cela qu’il a traversé le royaume du nord au sud avec une Kettricken enceinte et c’est pour cela, qu’en dernier recours, il se lance à la recherche de Vérité.

En tant que prophète, le Fou n’a qu’une certitude : Fitz est son Catalyseur. Il le lui dit clairement lors de leurs retrouvailles dans le Prophète blanc (« ton être est le levier dont je me sers pour obliger l’avenir à sortir de son ornière »). S’il n’est certain que de ça, c’est que le reste est flou. Les prophéties (du Fou ou d’autres) ne sont pas claires, elles sont sujettes à interprétation et à validation. D’une certaine façon, le Fou est aussi aveugle que les autres, si ce n’est sa conviction de suivre le bon chemin. Déjà, dans la Reine solitaire, il tentait d’expliquer à Fitz comment une prophétie fonctionne : « je sais qu’il se passe quelque chose avec un héritier Loinvoyant ; s’il s’agit de ta fille, alors dans des années d’ici, je lirai sans doute quelque ancienne prophétie et je m’écrierai : Ah ! oui, c’est là, tout était prédit. Nul ne comprend vraiment une prophétie tant qu’elle ne s’est pas réalisée ». On saisit bien que la prophétie ne peut être comprise que si elle se réalise. Si c’est vague, c’est aussi parce que les prophéties ont été écrites des années avant, bien longtemps dans le passé. C’est peut-être aussi la conséquence du fait que le prophète va chercher son catalyseur et naturellement l’influencer. Là, rien n’est garanti : Fitz est un catalyseur têtu, borné et parfois stupide ; le Fou est un prophète n’hésitant pas à cacher sa confusion (« j’ai eu le sentiment d’être transporté au sommet d’une montagne qui surplombait une vallée noyée dans le brouillard ; je ne prétends pas être capable de voir à travers ce brouillard, mais je le domine et je distingue dans le lointain les cimes d’un nouvel avenir possible. Un avenir qui repose sur toi »). D’ailleurs, il semble presque que le Fou ne cherche pas tant à savoir si ses prophéties se réalisent (« mon rêve a été dûment archivé, et un jour dans les années à venir, des sages se mettront d’accord sur son sens. Sans doute longtemps après notre mort à tous les deux »). S’il paraît aussi détaché, c’est possiblement parce que les prophéties (les rêves) s’imposent à lui et qu’il ne les contrôle pas.

La vie de Prophète n’est pas de tout repos. Il ne se contente pas d’avoir des prophéties, souvent sous forme de rêves. Il s’implique, il s’attache aux gens, il traverse le monde pour trouver son catalyseur, sa survie n’est en rien garantie. Lorsque le Fou a accompagné Kettricken, de Castelcerf à Jhaampe, il a dû le faire en échappant aux troupes de Royal, il a donné de sa personne car il pensait que le bébé que Kettricken (Oblat) portait aiderait à accomplir sa prophétie. Malheureusement, ce n’a pas été le cas puisque « l’enfant de Kettricken, mon dernier espoir, est né inerte et bleu, ce ne pouvait être encore une fois que de mon fait ». Le Fou se sent coupable de la mort d’Oblat et de son échec. Pire, il est à deux doigts, quelques mois plus tôt, de faillir à sa mission en s’attachant trop à Subtil et en oubliant pourquoi il est là. Il reproche à Fitz de tuer Subtil, privilégiant son lien affectif au vieux roi plutôt que les motivations du catalyseur (« alors tu causeras la mort des rois »). Notons au passage que cette accusation s’est réalisée puisque Fitz a, involontairement, contribué à la mort de Royal et à la transformation de Vérité.

Le Fou se dit être le prophète de son époque, il en est convaincu. D’autres ont un avis différent, notamment ses instructeurs. Eux ont relâché celle qu’ils pensent être la prophète. Le Fou sait qu’elle existe et qu’elle s’oppose à lui : « il existe quelqu’un, une femme, qui rêve d’approprier le manteau du Prophète Blanc et de lancer le monde sur la route de ses visions. Depuis toujours, je lutte contre son influence, mais dans le changement de direction que nous connaissons aujourd’hui, sa puissance croit ». Elle, c’est la Femme Pâle, et elle veut la mort de Fitz. Bien trop attaché à Fitz, le Fou en fait une affaire personnelle, il est trop impliqué, trop amoureux. Il a plus à perdre que son simple catalyseur, cela le perturbe à un point qu’il doute de sa mission (« elle lance la mort sur toi et je m’efforce de t’écarter de son chemin (…) je ne veux plus être le Prophète blanc ; je ne veux plus que tu sois mon Catalyseur (…) mais, il n’est pas possible d’arrêter. Seule ta mort peut mettre un terme à cette partie »).

A Aslevjal, la Femme Pâle finit par rencontrer Fitz. Loin de chercher à le tuer comme le pensait le Fou, la Femme Pâle tente de charmer Fitz par ses mots et par son physique. Elle admet que les Blancs peuvent tenter de changer le cours du temps mais que rien n’est figé, rien n’est écrit. Elle cherche à ébranler ce que le Fou a appris à Fitz : « le premier imbécile venu comprendra que l’avenir n’est pas écrit à l’avance, il en bourgeonne un nombre infini à l’extrémité de chaque instant (…) nous les Blancs (…) nous pouvions néanmoins nous servir de notre savoir pour orienter d’autres peuples, inférieurs à nous, vers des voies qui dirigeraient progressivement le courant du temps vers des eaux plus calmes et plus sûres ». Elle va encore plus loin dans la critique négative en se moquant de son objectif (« il se croit investi de la mission de réintroduire les dragons sur cette terre ; selon lui, il faut opposer une concurrence à la domination de l’homme »). Si cet argument fonctionne, c’est parce que le Fou n’a jamais réussi ou voulu clairement expliquer en quoi le retour des dragons serait bénéfique pour l’humanité, alors que la Femme Pâle est claire sur tous les désagréments que cela apporterait. Elle persiste dans son développement : « si vous étiez mort au bon moment, le trône serait revenu sans heurt à Royal (…) Certes, la lignée aurait disparu avec lui, mais splendidement, dans la paix et l’abondance pour les Six-Duchés comme pour les îles d’Outre-Mer ». Cet argument montre qu’elle a bien cerné Fitz lui a qui si souvent voulu mourir ou se sacrifier (pour Molly, pour Vérité). Elle sous-entend également que Royal aurait pu être un bon Roi dans un contexte de paix, bénéficiant de la sagesse de Subtil et sans doute des conseils de la Femme Pâle. Mais, la Femme Pâle n’a pas que la mort et la peine à offrir à Fitz et c’est une forte différence avec le Fou. Elle est une femme, elle est encline à lui offrir son corps, à coucher avec lui (chose que Fitz a toujours refusé de faire avec le Fou) et à lui donner un enfant. Ce serait en quelque sorte la combinaison ultime comme elle l’affirme à Fitz : «  nous représentons enfin le couple parfaitement complémentaire : non seulement Prophète et Catalyseur, mais aussi mâle et femelle, nous formerons l’harmonie qui change le monde (…) Notre enfant sera magnifique (…) Notre fils fera ton bonheur, je te le promets ». C’est une prophétie bien tentante pour Fitz ; et là aussi bien plus enthousiasmante que celle que le Fou (via Caudron) lui avait fait des années auparavant (« il aura soif du sang de son propre sans et sa soif jamais ne sera étanchée. Le Catalyseur désirera en vain foyer et enfants, car ses enfants seront ceux d’un autre et celui d’un autre le sien »). Précisons que cette prophétie s’accomplit car Devoir et Ortie grandiront sans savoir qui est leur père et qu’il adoptera Heur.

Le Prophète est amené à souffrir, et parfois à devoir donner sa vie. Le Fou en a conscience et c’est ce qui le différencie de la Femme Pâle. En se rendant sur Aslevjal, le Fou savait qu’il devait mourir (« Elle m’est venue en rêve, lors d’un cauchemar échevelé de mon enfante. Cette fois-ci, sur Aslevjal… Ce sera mon tour de mourir ») et il l’a fait vaillamment : il a affronté la torture, les coups sans dévier de son objectif (libérer le dragon). La Femme Pâle, défaite, s’accroche à la vie. Elle devient une créature pathétique incapable de se débrouiller seule et qui demande tout et n’importe quoi à Fitz (qu’il la sauve, qu’il la tue). Dans les deux cas, elle affronte la situation sans aucune grâce comme le lui dit Fitz : « vous n’avez pas eu son courage ; lui a accepté le prix que lui imposait le destin ; il a subi son supplice et sa mort de son plein gré, et il a gagné ».

Il arrive que les prophéties soient dépassés par les événements. C’est arrivé deux fois au Fou. La première fois est lorsque Fitz et Oeil-de-Nuit ont ranimé les dragons de pierre dans la Reine Solitaire ; il fallait quelqu’un pour les conduire et ils ont choisi le Fou. Ce dernier ne sait que répondre, il n’est pas un guerrier, il est aveugle quant aux événements en cours (« je ne l’ai jamais vu dans mes rêves, je n’en ai jamais entendu parler dans un manuscrit. J’ai peur de conduire le temps dans une mauvaise direction »). La deuxième fois a lieu lorsque Fitz ramène le Fou à la vie (dans le tome Adieux et retrouvailles). Le Fou avait accepté sa mort ; de retour à la vie, il ne sait quoi en faire. Tout ce qu’il voulait faire s’est réalisé. Continuer à vivre, c’est influencer le cours des événements et donc prendre le risque de modifier ce qu’il a créé (« j’en ai beaucoup discuté avec Prilkop ; nous sommes très ignorants de la situation que nous vivons, de cette existence par-delà le temps où nous jouions notre rôle de Prophète blanc »). Et en effet, le simple fait de revenir à la vie a suffi et amènera ce qui se passera dans la troisième partie de l’assassin royal : l’affrontement final entre les gens du Fou et les gens de la Femme Pâle.


dimanche 13 octobre 2024

Ce que la relation entre Hoquin et Fol-Oeil nous apprend sur la relation entre le Prophète Blanc et son Catalyseur

  • Même un Prophète Blanc peut avoir du mal à analyser ses propres prophéties.
  • Le rôle du Catalyseur n’est pas simple, il peut demander de grands sacrifices personnels.
  • Le Prophète Blanc peut être très dur, très autoritaire. Il ne doit pas dévier de sa mission.
  • Le Prophète Blanc ne sait pas forcément ce qui est attendu de lui, les changements qu’il doit opérer mais il doit initier un changement et s’adapter au contexte de son temps et du lieu où il est.
  • Un petit geste peut avoir des conséquences, importante ou non. Le Catalyseur peut créer des situations non attendues par son Prophète.
  • Le Catalyseur et le Prophète Blanc peuvent ne pas s’accorder ou s'apprécier mais ils doivent quand même œuvrer ensemble.
  • La couleur de peau du Catalyseur change au fur et à mesure qu’il accomplit des changements ou des prophéties.
  • De l’extérieur, on peut trouver la façon de traiter le Catalyseur par son Prophète injuste et dure. Mais, le lien ne regarde que les deux concernés.
  • Un Prophète Blanc trouve son Catalyseur ; il n’y a pas de méthodes définies. Le Prophète reconnaît son Catalyseur.

dimanche 11 février 2024

Temps et prophéties

Le Fou est un être à part. Il n'est pas seulement cette chose fragile en apparence venue du Sud qui a traversé les mers pour devenir le bouffon du Roi Subtil et qui détonne dans la cour des Six-Duchés. Il n'est pas uniquement cet être aux paroles parfois incompréhensibles pour Fitz. Il est un Prophète Blanc, il est convaincu qu'il doit peser sur la course du monde. Pour cela, il se base, en partie, sur ses rêves et impressions, des rêves faits des années auparavant alors qu'il vivait encore à Clerres. C'est d'ailleurs ce qui a mené à son exil forcé : il refusait de se soumettre à la volonté de ses enseignants. Il est donc arrivé à Castelcerf, à la recherche d'un catalyseur, d'un cerf et il a trouvé Fitz. Il serait faux de dire que le Fou est entouré de certitudes, lui-même doute et tâtonne. Il l'admet volontiers à Fitz : ses rêves et prophéties sont loin d'être clairs. Il interprète : « c'est peut-être ce que signifiait le songe, je l'ignore. Mais mon rêve a été dûment archivé, et un jour, dans les années à venir, des sages se mettront d'accord sur son sens. Sans doute longtemps après notre mort à tous les deux ». Beaucoup (Fitz, Caudron) se laissent abuser : ils pensent que les prophéties doivent nécessairement se réaliser ; si le Fou a vu cela alors cela doit se produire. Le Fou est plus circonspect car il sait à quel point les événements peuvent être capricieux, sans compte qu'il existe d'autres forces (menées par la Femme Pâle) qui tentent de contrecarrer les visions du Fou. C'est pour cela que le Fou ne peut avoir de certitudes. Il tente de l'expliquer à Fitz qui a bien du mal à comprendre, il insiste en disant, par exemple, que « je sais qu'il se passe quelque chose avec un héritier Loinvoyant. S'il s'agit de ta fille, alors, dans des années d'ici, je lirai sans doute quelque ancienne prophétie et je m'écrierai : Ah ! Oui, c'est là, tout était prédit. Nul ne comprend vraiment une prophétie tant qu'elle ne s'est pas réalisée ». Les prophéties sont des concepts fragiles qui tiennent à peu de choses. Leur sens ne devient clair que si elles se réalisent. Le Fou avance donc à tâtons, sans être certain de faire les bons choix. Malgré tout, il a parfois des moments de lucidité, des instants parfaitement clairs, surtout quand son catalyseur est imprégné du changement ou lorsqu'il voit de ses yeux qu'il est sur la bonne voie (par exemple, le retour de Tintaglia dans les Aventuriers de la Mer le conforte dans ses positions). A ces moments, le Prophète Blanc voit le monde différemment : « j'ai eu le sentiment d'être transporté au sommet d'une montagne qui surplombait une vallée noyée dans le brouillard ; je ne prétends pas être capable de voir à travers ce brouillard, mais je le domine et je distingue dans le lointain les cimes d'un nouvel avenir possible. Un avenir qui repose sur toi ». Notons qu'il parle bien d'un avenir possible, signe que tout peut arriver, même un échec.

Caudron est une idéaliste, elle est convaincue que les Prophètes Blancs ne peuvent apporter que de bonnes choses. Elle ne voit que la face positive de cette religion, de cette croyance. Quand elle en parle à Fitz, c'est avec de beaux mots, de façon idyllique. Elle affirme qu'ils « travaillent à libérer l'humanité du temps, car il nous asservit tous : le temps qui fait vieillir, le temps qui nous limite (…) Quand l'humanité sera libérée du temps, les anciennes injustices pourront être corrigés avant d'avoir été commises ». C'est une belle chose sur le papier, bien moins dans la réalité comme Fitz s'en rend compte. Car, Fitz est harcelé par les forgisés, les Pirates Rouges attaquent les Six-Duchés, sa vie et celle de Devoir sont menacées par les Pie. Tout cela semble sans lien sauf qu'on finit par apprendre que tout cela a été coordonné par la Femme Pâle. Elle l'a vu, elle en est certain : Fitz doit tomber sous son emprise. Elle a une vision différente du temps : « voilà le pouvoir du courant du temps, FitzChevalerie : il était pratiquement inévitable que vous veniez à moi ». Là, il n'y a pas de libération mais un asservissement.

Le Fou et la Femme Pâle sont en opposition. Les deux ont eu des visions de leurs morts, ils savent comment elle peut arriver, dans quelles conditions. Mais, les deux l'affrontent différemment. Le Fou sait qu'il est condamné lorsqu'il met les pieds sur Aslevjal, il doit mourir pour permettre le retour des dragons ; il est prêt à l'accepter car il s'est battu pour ça toute sa vie. Il connaît également son catalyseur, il sait que Fitz fera tout pour empêcher sa mort quitte à empêcher, involontairement, que ce qu'il a prophétisé arrive. Et il a raison lorsqu'on voit la réaction de Fitz (« tu vois la stupidité de ton raisonnement ? Je ne pourrais pas te regarder mourir sans réagir, fou, tu le sais aussi bien que moi »). Le Fou affronte donc sa mort avec dignité. Ce n'est pas le cas de la Femme Pâle qui est pathétique dans la défaite. Elle a toujours craint la mort. Elle découvre qu'il y a pire que la mort, il y a la lente agonie à laquelle elle est condamnée dans les ruines d'Aslevjal. Elle implore à Fitz de la clémence, tente de jouer avec sa pitié (« tu dois me tuer ici, maintenant ! C'était mon sort si j'échouais. Je le redoutais, mais je l'exige à présent. Mes visions ne m'ont jamais trompée. Le destin te commande de me tuer »). A force de trop compter sur ses visions, la Femme Pâle a été aveuglée et a sans doute oublié qu'il y avait d'autres joueurs qui tentaient de bousculer ses plans. Son attitude est d'autant plus surprenante qu'elle sait que le Fou existe, elle sait qu'il a sa propre vision des choses. Et surtout, elle sait à quel point les humains sont faillibles et imprévisibles. Quand elle capture Fitz, elle se moque d'ailleurs de ça : « le premier imbécile venu comprendra que l'avenir n'est pas écrit à l'avance ; il en bourgeonne un nombre infini à l’extrémité de chaque instant, et la chute d'une pétale de rose peut les modifier tous ». La Femme Pâle a donc été trop confiante dans ces derniers moments. Elle se sentait si proche d'atteindre son but qu'elle a relâché sa concentration.

Toujours est-il que le Fou ou la Femme Pâle sont d'accord sur un point : le futur n'est pas certain. Les deux diffèrent seulement sur les méthodes. La Femme Pâle est coercitive, menaçante. Le Fou, lui, est plus dans l'attachement : il s'est attaché à Subtil, à Fitz. Il use certes de belles paroles et de belles phrases pour influencer les gens. Il est aussi franc : il dit à de nombreuses reprises à Fitz que ce dernier va connaître la souffrance et la peine avant que le Fou n'atteigne son but. Le Fou se bat pour garder Fitz en vie, pas seulement parce qu'il l'aime, mais aussi de façon intéressée (« tant que tu es vivant, nos options sont plus nombreuses, et plus il y a de choix possibles, plus nous avons de chances de nous diriger vers des eaux plus calmes »). La Femme Pâle désire réduire les possibilités à une seule, contrairement au Fou. Pour la Femme Pâle, il ne peut y avoir qu'un futur, qu'une espèce dominante, qu'un Prophète, qu'un Catalyseur... Le Fou pense différemment : « dans tous les temps possibles, le destin est en guerre contre les Loinvoyant. Ici et maintenant, nous protégeons Devoir. Mais si nous nous laissons terrasser, si Ortie devient le seul nœud de cette guerre... Je ne vois aucun avenir où Ortie survit après la mort de Devoir. Il n'y a même pas de fin rapide et miséricordieuse pour elle ». Le Fou veut donc garder le plus d'options possibles en main, il ne cherche pas à tordre le présent à sa convenance. On l'avait déjà vu dans les Aventuriers de la Mer : faute de trouver la personne à neuf doigts (Hiémain), il s'est rabattu sur Althéa.

dimanche 4 juin 2023

Le Fou : de vraies prédictions et prophéties ?

Le Fou est un être qui suscite la curiosité. On se demande si il est un homme ou une femme, son apparence physique le met à part à la cour de Castelcerf. Proche du roi Subtil, il est donc placé au cœur du pouvoir. On finit par comprendre qu'il est à la recherche de quelque chose, et de quelqu'un en particulier : un catalyseur. Car le Fou pense être le Prophète de son époque. Malheureusement pour lui, il interagit beaucoup avec Fitz, un jeune homme assez premier degré et qui manque parfois de subtilité. Les prédictions ou prophéties du Fou sont alors très vagues pour Fitz.

Il serait injuste toutefois de mettre le blâme entièrement sur le bâtard de Chevalerie. Le Foui lui-même reconnaît que décrypter une prophétie n'a rien d'aisé.

Alors que Subtil est en crise et voit le massacre de Vasebaie par les Pirates Rouges, le Fou lui explique la façon dont il a accès aux prophéties. Ce n'est pas un choix conscient de sa part d'en avoir, il subit les rêves ou les visions. Elles viennent à lui et il n'a pas d'autre choix que les accepter : « à l'instar de vos visions, les miennes s'imposent à moi, non le contraire. Je ne puis choisir un fil de la tapisserie ». Le Fou évolue donc à l'aveugle. Et s'il a des prophéties et tente de modeler le monde comme il le faut selon lui, il avoue que la lecture de ses prophéties lui échappe. Il affirme que « nul ne comprend vraiment une prophétie tant qu'elle ne s'est pas réalisée ». A vrai dire, le Fou n'a pas le recul nécessaire pour analyser ce dont il rêve. Il est trop pris dans l'action, trop engagé à faire changer les choses pour pouvoir analyser ses rêves. Cela revient aux futures générations qui se pencheront des années plus tard sur les aventures du Fitz et du Fou (« mon rêve a été dûment archivé, et un jour, dans les années à venir, des sages se mettront d'accord sur son sens »). Le Fou, lui, se contenterait d'improviser. Quand un moment lui rappelle une prophétie, quelque chose semble s'allumer en lui et le questionner. On en a un exemple quand le groupe à la recherche de Vérité arpente la route d'Art. Le Fou remarque que « j'ai vu un cerf noir qui émergeait d'un gisement de pierre noire et brillante (…) Et aujourd'hui, je vois un jeune bâtard dont l'emblème est le cerf et qui avance sur une route de pierre noire ».

Peut-on cesser d'être un Prophète ? Pour le Fou, oui. Quand il a cru mort, il a perdu tout espoir, toute envie d'être prophète. Il ne rêve plus, ne cherche plus à interpréter ses prophéties. Il se contente de vivre une petite vie paisible en fabriquant des jouets pour des gosses. Il a baissé les bras : « ma vie est devenue un mensonge. Comment pouvais-je être le Prophète Blanc si le Catalyseur n'était plus ? Que prédire ? Les changements qui auraient pu intervenir si tu avais été vivant ? »

La première prédiction du Fou est celle qu'il fait à Fitz alors que ce dernier est envoyé régler un problème de protection des frontières : un noble est plus préoccupé par la beauté de sa femme que par la question des tours. Tout laisse à croire qu'il est nécessaire de convaincre l'homme avec des arguments sensés. On a même le souvenir de l'art de la diplomatie et des mots de Chevalerie qui est invoquée. Mais, le Fou a une vision différente des choses : il faut aider la femme (Dame Grâce) pour aider le duc à se remettre dans le droit chemin. Le Fou dit donc « Fitz, débouche la bouche du bichon. Du beurre et ça biche. C'est un message, j'ai l'impression. Qui t'incite à un acte important ». Le message semble incompréhensible pour Fitz. Et pour le lecteur. Mais que montrent les événements ? Fitz sauve le chien de Dame Grâce qui était en train de s'étouffer, sa gueule est donc libérée d'une arête. Et Dame Grâce parvient à persuader son mari après avoir entendu un discours émouvant de Fitz.

Plus tard, Patience offre un chien à Fitz. Il faut lui choisir un nom et le Fou participe à ce choix. Il propose quelques noms et justifie des noms anxiogènes en disant que le chien fera souffrir Fitz (« parce que ton cœur sera martelé contre lui et que ta force sera trempée dans son feu »). Là, il a tort. Martel offre un réconfort à Fitz dans une période sombre. Il est son seul rayon de soleil alors que Galen, le maître d'Art, détruit petit à petit Fitz et tout ce qu'il est. Au contraire, Martel se sacrifiera pour sauver Burrich et c'est là qu'est la douleur. Fitz perd à nouveau un si bon compagnon.

Quelques temps après, Fitz de rend dans les Montagnes alors qu'une délégation arrange le mariage entre Vérité et Kettricken. Avant son départ, le Fou lui adresse une mise en garde : « seulement que tu ferais bien de toucher le moins possible, voire pas du tout, aux aliments que tu n'auras pas préparés toi-même ». Cette fois-là, le Fou a raison car Kettricken tente d'empoissonner Fitz en lui faisant manger quelques feuilles à l'apparence anodine.

Le Fou tient énormément à Subtil, il craint pour la santé du vieil homme faible. Il se rend compte que le roi est la pierre d'achoppement de beaucoup d'intrigues. Il sait que la vie de Subtil est menacée et il tente de tout faire pour le protéger. Il essaie comme il peut d'empêcher que Subtil ingurgite des substances qui ne lui font que du mal et il avertit plusieurs fois Fitz : « ne tue pas mon roi pour tes ambitions pour le tien ! » et « tu causeras la mort des rois, m'avait dit le fou ».

A-t-il tort ?

En ce qui concerne Subtil, Fitz était présent quand il est mort. Ce n'est pas lui qui l'a tué directement : Subtil était un obstacle dans l'ascension de Royal. Mais, il a participé à sa mort en le plaçant dans des situations périlleuses ; Fitz a placé Subtil au centre du jeu et Royal a vu ça comme une menace.

Fitz a tenté de tuer Royal plusieurs fois sans succès. La mort de Royal est due à un furet. Mais, Fitz a aidé le furet en le confortant dans sa mission et en lui offrant, lors d'une touchante rencontre, un moment de chaleur et de réconfort.

Enfin, pour Vérité, la chose est plus complexe. Vérité a choisi volontairement de cesser de vivre pour donner naissance à son dragon d'Art et de pierre. Personne n'aurait pu le détourner de cette idée tant il état convaincu qu'il devait se sacrifier pour sauver les Six-Duchés. Mais, Vérité était à court d'émotions et de moments pour remplir son dragon et il a demandé à Fitz de changer de corps pour avoir une nuit de passion avec Kettricken. Fitz a donc participé bien indirectement à la mort de Vérité.

Le Fou présente une autre particularité : sa capacité à prophétiser est liée à une bonne lecture des gens. Il remarque les choses anodines, les petits détails.

Il est le premier à remarquer que Molly est enceinte alors qu'il n'a eu quasiment aucune relation avec elle. Il a senti que les Loinvoyant allait compter un nouveau membre. Il sait aussi que c'est une question sensible et que les réactions peuvent être dures. Quand il demande à Fitz si Molly a un bébé (« as-tu fait un fitz à ton tour ? »), Fitz le prend mal et semble presque prêt à un accès de violence. C'est d'ailleurs là un aspect notable du Fou : il est prêt à s'engager physiquement pour défendre ses prophéties.

Bien plus tard, Fitz et le Fou font la connaissance de Caudron. Fitz ne voit en elle qu'une vieille femme illuminée alors que le Fou perçoit quelque chose d'autre (« parfois, je sens qu'elle est importante, que son sort est lié au nôtre ; d'autres fois, elle a simplement l'air d'une vieille indiscrète »). A ce sujet, le Fou a raison. Caudron est bien plus que ce qu'elle est, elle est une artiseuse et elle est la clé qui permet à Vérité de réussir à forger son dragon. Elle est aussi celle qui permet à Fitz de résister aux attaques d'Art du clan de Royal.

dimanche 23 octobre 2022

Le Destructeur est là

En finissant le roman le Destin de l'assassin, on sait ce qui arrive à Clerres, la ville, la bibliothèque, l'île ; Tout cela est détruit par les Dragons. Tintaglia, Glasfeu et les autres ont enfin eu leur revanche contre ceux et celles qui ont participé à la chute des Anciens et des Dragons. Cela leur a été permis par l'enlèvement d'Abeille qui a mis en marche un bon nombre d'événements : il a motivé la vendetta du Fou, il a poussé Fitz à traverser le monde et se faire des nouveaux alliés. Autrement dit, en envoyant Dwalia à l'autre bout du monde, dans les Six-Duchés, les Quatre ont creusé eux-mêmes leurs tombes. Ils ont changé le cours du destin, un destin qui ne leur était plus favorable depuis le retour des Dragons dans les Aventuriers de la Mer et les Cités des Anciens. En s'en prenant à Abeille, une Loinvoyant qui a le Vif et l'Art, et qui a du sang de Blanc à cause d'un lien entre le Fou et son père, ils ont attiré la destruction.

Quand Dwalia revient à Clerres, accompagnée d'Abeille, on sent que c'est la panique qui domine les autorités de la ville. Les Quatre sont inquiets : eux ont basé tout leur pouvoir et leur richesse sur la manipulation des rêves. Or, les rêves annoncent de terribles choses, les signes sont clairs. Capra perd son contrôle et ses nerfs, elle est craintive: « des visions terrifiantes de la vengeance du Prophète qui vécut deux fois réveillent les jeunes dans des hurlements de peur. Des rêves d'un Destructeur ». Ce prophète est le Fou, lui qui a été tué par la Femme Pâle et qui a ressuscité grâce à Fitz et à la magie de la Couronne des Anciens. En revenant à la vie, le Fou a modifié le cours des choses. C'est un monde qui est inconnu pour tout le monde, que personne n'a jamais vu dans les rêves. Les Quatre ont cru que la chance leur souriait quand le Fou et Prilkop ont décidé de revenir à Clerres. Là, ils pouvaient les garder dans une prison dorée, ils pouvaient les torturer à loisir pour tirer tous leurs secrets. Mais, les Quatre font un mauvais choix : ils permettent au Fou de s'évader et le Fou retrouve Fitz. Ils sombrent encore plus dans l'inconnu (« au cours de la dernière année, le nombre de rêves au sujet d'un Destructeur a considérablement augmenté. Cela nous dit qu'il s'est passé quelque chose, un événement auquel nous ne nous attendions pas »). Les Quatre, en particulier Capra, savent qu'ils ont provoqué leur propre perte. Ils avaient les atouts en main pour reprendre les choses en main et contrecarrer le retour des Dragons. Ils ont pêché par ambition, ils ont réveillé d'anciens ennemis qui ne pensaient qu'à se reposer. C'est ainsi qu'en enlevant Abeille, ils ont forcé Fitz à sortir de sa retraite, à demander l'aide des Anciens, de la famille Vestrit et des vivenefs, des Dragons et des Pirates. Capra résume la situation en disant que « les rêves du Destructeur ont commencé à tomber comme une neige tardive juste après que le lingstra Dwalia a donné un coup de pied dans la fourmilière en provoquant un Catalyseur usé ».

En étant à Clerres, en étant présentée comme le Fils inattendu par Dwalia, Abeille suscite l'interrogation. Peut-elle être le fils inattendu alors qu'elle est une fille ? Les Quatre pensent-ils que c'est un garçon à cause de son apparence physique ? Très vite, ils ont d'autres soupçons : ils pensent qu'Abeille pourrait être le Destructeur. Surtout qu'elle a avec une chandelle héritée de Molly, une chandelle qui apparaît de façon récurrente dans les rêves. Fellodi s'interroge : « une chandelle en deux morceaux. Pas trois ni quatre ? »

Dwalia, elle, est convaincue qu'Abeille est le Destructeur (« Tu es le Destructeur. Et c'est nous qui t'avons conduite ici »). Si elle pense que la jeune Loinvoyant n'est pas le Fils inattendu mais le Destructeur, c'est qu'elle est témoin de ce qu'Abeille fait et qu'elle apporte la mort. Abeille prend le dessus sur Vindeliar, tue Symphe et instille la détresse dans le cœur de Dwalia. D'ailleurs, Abeille ordonne à Dwalia de mourir et elle meurt. Elle sème le chaos comme rarement à Clerres. Abeille trace une nouvelle Voie, une Voie jamais vue ou envisagée par le Fou, et une Voie forcément crainte par les Quatre.

Pour autant, Fellodi, un des Quatre reste dans le déni. Il refuse de croire qu'une petite gamine puisse être le Destructeur, surtout qu'elle est enfermée dans une cage. Fellodi, aveuglé par ses plaisirs, pense que rien ne change : Vindeliar « nous a dit qu'il y avait deux dragons dans le port, et qu'un Destructeur parlait dans son esprit, menaçant de raser complètement Clerres. As-tu vu des dragons aujourd'hui ? Ou les signes d'une armée ennemie ? » Pour des gens qui utilisent les rêves pour manipuler le futur, les Quatre sont bien aveugles. L'armée ennemie est là ; ce ne sont pas des dizaines de soldats mais un groupe d'individus. Quant aux deux dragons, ils se révéleront les dragons issus de la vivenef Parangon.

Abeille est donc le Destructeur. Fitz est horrifié de voir sa petite fille ainsi, Prilkop demande la pitié pour les innocents de Clerres. Abeille, elle, s'en moque. Elle revêt pleinement son nouveau costume. Elle n'a pas oublié les massacres de Flétribois, toutes les peines vécues lors de son voyage. Abeille se rend compte que tout ce qu'elle a vécu l'a rendue plus forte. Elle affirme donc que « mon Catalyseur, c'était Dwalia ! Elle m'a permis de me transformer pour devenir le Destructeur (…) elle m'a conduit de Flétribois à Clerres où j'ai accompli les changements que touts redoutaient, et enfin je l'ai tuée. Je suis le Destructeur, et j'ai détruit les Serviteurs ». D'une certaine façon, un Destructeur semble être la combinaison d'un réel Prophète Blanc et d'un Catalyseur : il rêve les changements, d'une nouvelle Voie pour le monde et les met en place.

jeudi 30 juin 2022

L'influence de la Femme Pâle

Si elle n’est pas présente physiquement dans Sur les rives de l’Art et le Destin de l’assassin (car morte), la Femme Pâle est quand même souvent mentionnée et a un impact sur ce qui se passe. C’est, en partie d’elle, que le Fou veut se venger et c’est son lien avec Dwalia qui motive cette dernière à punir le Fou.

Pour libérer Glasfeu et accomplir le défi d’Elliania, Devoir, Fitz et le Fou se rendent sur Aslevjal. C’est une île de glace et de neige, le repère de la personne qui a mené la guerre des Pirates Rouges contre les Six-Duchés. Mais avant cela, c’était une cité des Anciens qui a été prise dans la lutte entre les Blancs et les Anciens (et les Dragons). Dans leur volonté d’empêcher le retour des dragons, les Quatre de Clerres ont envoyé la Femme Pâle (également appelée Ilistore) à Aslevjal. Hormis la Femme Pâle ou le Fou, un autre Blanc a connu Aslevjal : l’Homme noir (connu sous le nom de Prilkop). Il a connu Aslevjal avant l’arrivée de la Femme Pâle, avant même l’arrivée de Glasfeu et il a bien vu à quel point la cité a changé (« Prilkop évoquait souvent la beauté qui avait disparu quand la Femme Pâle a envahi Aslevjal et s’y est installée »). Fitz s’y connaît bien en destruction. Lorsque le Fou se met à lui raconter l’histoire de son peuple, il assemble les pièces et se rend compte que le comportement de la Femme Pâle dépasse une simple attitude démolisseuse : il y a la réelle volonté d’éradiquer une civilisation. Fitz remarque que la Femme Pâle « avait tout fait pour dégrader la cité. Sous son règne, des œuvres d’art avaient été défigurées ou détruites, des bibliothèques de cubes d’Art renversées, et irrémédiablement mélangées… Tout cela n’indiquait-il pas une haine tenace ? Avait-elle cherché à effacer toute trace d’un peuple et de sa culture ? » Ces interrogations confirment bien la volonté des Serviteurs et des Blancs d’effacer les Anciens et les dragons.

Prilkop a étudié des textes, il a fréquenté des prophètes, des collecteurs. Il a eu le temps de réfléchir à tout ce qui s’est passé. Il a compris que c’était une lutte de pouvoirs, que la Femme Pâle était un outil de déstabilisation. Les Quatre ont compris que les Loinvoyant pouvaient représenter une menace : ils leur ont envoyé les Pirates Rouges. Alors qu’il est captif à Clerres, il croise Abeille et lui développe son point de vue sur Ilistore : « pour elle, son destin était de s’employer à ce que les dragons ne reviennent jamais dans notre monde, et elle voyait une Voie juste dans le fait de maintenir l’état de guerre entre les îles d’Outre-mer et les Six-Duchés. Elle souhaitait faire éclater les Six-Duchés en petits États qui se chamailleraient, et s’assurer ainsi que la magie ancienne des Anciens ne réapparaîtrait pas dans les lignées Loinvoyant ». Notons que cette magie est l’Art et que c’est sans doute pour cela que les forgisés ont convergé et traqué Vérité et Fitz. Ilistore a donc quitté sa douce île du sud, son monde qu’elle connaissait pour s’aventurer dans le nord froid et hostile. Convaincue de la nécessité de sa mission, elle y est allée seule. Ce n’était pas nécessairement sa volonté ; c’est ce qu’on comprend lorsque Dwalia revient à Clerres et fait son rapport aux Quatre (Symphe, Capra, Fellodi et Coultrie). En outre, Dwalia est pleine d’amertume et de regrets. Dans ses paroles, on se rend compte de plusieurs choses : Dwalia a aimé Ilistore, la mort de la Femme Pâle a été une réelle tragédie et tout ce qu’a fait Dwalia a été motivé par ça (à Capra, elle dit : « je t’ai supplié de me laisser partir avec Ilistore pour la protéger, et vous avez tous refusé sous prétexte que Kebal Paincru suffirait, mais il n’a pas suffi, et elle est morte. Elle est morte de façon horrible, seule, brisée, glacée »).

Reppin fait partie de ceux qui ont été jusque dans les Six-Duchés pour enlever Abeille. Reppin éclaire bien la situation entre Dwalia et la Femme Pâle : « n’oublions pas non plus que Dwalia a servi Ilistore pendant des années et qu’elle la vénérait ; elle affirmait toujours qu’à son retour Ilistore la porterait au pinacle ». Dwalia n’a donc pas simplement perdu son amour, elle a perdu son futur. Tout porte à croire que la relation entre Dwalia et la Femme Pâle est sincère, qu’elles s’aiment réellement même si chacune a un intérêt à fréquenter l’autre : la Femme Pâle peut servir d’aide à Dwalia pour gagner en influence par exemple. Le Fou se rappelle de sa formation à Clerres ; la Femme Pâle était déjà là. Elle était sa rivale, les deux se considéraient comme le Prophète Blanc de cette époque. Or, il ne peut y en avoir qu’un. C’est Ilistore qui avait été choisie, cette femme majestueuse qui « avait une tenue verte et marron semblable à celle d’un chasseur, et ses cheveux blancs étaient retenus en arrière par une tresse à fil d’or. Elle était ravissante ! Sa servante la suivait, et je crois y repensant, je crois que c’était Dwalia ».

Abeille confirme la nature de la relation amoureuse entre Dwalia et la Femme Pâle en ayant un aperçu des pensées de Dwalia. Clairement, Dwalia n’est pas qu’une agente de la Femme Pâle, pas qu’un outil ou un pion (« son cœur remonta en arrière jusqu’à une époque où elle avait connu l’amour, une fois, et avait aimé en retour. Je vis une femme de grande taille qui lui souriait : la Femme Pâle ». Il n’est donc pas étonnant de voir Dwalia détester Fitz et le Fou, compte tenu de ce qu’ils ont fait à la Femme Pâle. Ils n’ont pas que brisé sa Voie, ils lui ont donné une mort pathétique. En revenant à Clerres avec Prilkop, le Fou raconte tout ce qu’il a vécu et donc ce qui s’est passé sur Aslevjal. En évoquant les derniers moments d’Ilistore, il se crée une ennemie : « c’est ainsi qu’elle a appris que les mains de la Femme Pâle avaient été dévorés et qu’elle était morte dans le froid, affamée et gelée. Ilistore m’avait toujours méprisé, et ce jour-là, je me suis aussi attiré la haine de Dwalia pour toujours ».

La mort de la Femme Pâle ne signifie pas donc la fin de l’histoire. C’est avec la naissance d’Abeille le déclencheur d’événements qui mèneront à de grands changements et, au final, à la domination des dragons.

vendredi 23 juillet 2021

Adieux et retrouvailles : la Femme pâle

Mentionnée ici ou là dans le premier cycle de l’Assassin royal, la Femme pâle fait une apparition remarquée dans le tome 12 de la saga, l’Homme noir. On comprend que c’est elle qui a poussé les Pirates Rouges de Kebal Paincru (son catalyseur) à attaquer les rivages des Six-Duchés. Elle parvient à capturer Fitz et le Fou tout en exposant clairement ses intentions : tuer Glasfeu. Fitz est à deux doigts de céder à son entreprise de charme alors que le Fou subit la torture. Quand son dragon de pierre Paincru est abattu, c’est le début de la fin. La Femme pâle et ses forces sont détruites, les dragons sont de retour. Pour autant, ce n’est pas la fin de son histoire. Dans Adieux et retrouvailles, on en apprend un peu plus sur elle et on assiste à sa chute.

Puisqu’on suit les aventures via le regard de Fitz, un habitant des Six-Duchés, on a du mal à avoir de l’empathie pour les gens des îles d’Outre-Mer. Pour le lecteur, ils sont le peuple qui a nourri en son sein les Pirates Rouges. La réalité est plus complexe car on apprend (notamment à travers la tragique histoire de la famille d’Elliania) que les gens de ces îles ont beaucoup souffert ; des familles ont été brisées, des personnes ont été enlevées: « certains des Outrîliens que nous avions libérés se trouvaient au service de la Femme pâle depuis l’époque de la guerre des Pirates Rouges, mais elle en avait nourri impitoyablement ses dragons ». L’emprise de la Femme Pâle sur ses serviteurs était totale : elle parlait, ils obéissaient. Peu importait son comportement. Même les choses anodines, les choses du quotidien confortaient cette impression. Un ancien captif raconte ainsi qu’« il gardait le souvenir de la Femme pâle expliquant qu’il s’agissait d’une sorte d’épreuve : ceux qui survivraient à deux semaines d’emprisonnement gagneraient la liberté de la servir et des repas à heures régulières ».

C’est Prilkop, l’Homme noir, qui « l’a accueille à bras ouverts car il croyait qu’elle venait avec son Catalyseur l’aider à remplir sa mission ». Prilkop et elle (ainsi que le Fou) viennent de la même école, Prilkop a assisté à la venue de Glasfeu à Aslevjal. Il était convaincu que la Femme pâle avait de bonnes intentions, il s’est très vite rendu compte que ce n’était pas le cas. La cruauté et la méchanceté de la Femme pâle ont été visibles. Elle n’était pas là pour construire un nouveau monde, pour apporter des changements positifs mais « pour détruire. Son seul désir c’était ; les dragons détruire, les autres prophéties détruire, la beauté, le savoir (…) ce qu’elle ne pouvait pas posséder ou commander, elle détruit (…) Elle ne pouvait pas commander votre fou ».

Le Fou fut un de ses principaux concurrents et une des principales victimes. Elle le laisse pour mort dans les profondeurs d’Aslevjal. Incapable d’empêcher le retour des dragons, elle a laissé un terrible cadeau à Fitz. Ce dernier est à la recherche de son ami. Il finit par le trouver ou plutôt son cadavre. Le Fou est mort et ce n’est pas la seule chose désagréable à laquelle il doit faire face. Il croise dans les couloirs une Femme Pâle méconnaissable (« la sculpture parfaite de ses traits s’était enfoncé, tendue sur ses os, et ses cheveux blancs hirsutes, en mèches raides et entortillés, formaient comme une auréole de paille sèche autour de son visage »). Enragée et pathétique, la prophète lui crache son dédain, son venin et sa méchanceté. Elle se moque de son amitié avec le Fou et elle en profite pour lui dévoiler sa dernière vengeance : « attends de voir ses mains, ses doigts si habiles et gracieux. Et aussi sa langue et ses dents, sa bouche d’où s’échappaient tous ces traits d’esprit qui t’amusaient si fort ». En visant ses doigts et sa bouche, la Femme pâle montre bien qu’elle a saisi ce qui faisait la spécificité et la particularité du Fou. Lui le fabricant d’objets de bois, lui le bouffon du Roi Subtil fut privé de ce qui le définissait.

Une autre personne a souffert des actes de la Femme pâle : Elliania. Elle ne s’est pas contentée de la pousser dans les bras de Devoir et donc de décider de sa destinée mais aussi d’enlever sa mère et sa sœur. Pire, elle a accentué son contrôle sur la jeune femme en lui imposant des tatouages dans le dos. Magiques, ils permettaient d’infliger de la douleur, de la souffrance. Elliania nous informe qu’« elle fabriquait ses encres à partir de son propre sang, afin que ses dessins lui appartiennent et lui obéissent toujours ». Il faudra alors tout le talent d’Art de Fitz et la puissance de Lourd pour en venir à bout, preuve que c’était un terrible sort pour Elliania. La relative élégance des tatouages avait disparu, dorénavant « ils s’enfonçaient en creux dans la peau qu’ils tiraient comme si on les y avait gravés au fer rouge ».

Conquérante et impitoyable, la Femme pâle a connu une fin tragique. Son catalyseur (Paincru) s’est retourné contre elle et elle a en partie subi ce qu’elle imposait à d’autres : « Paincru a disparu en l’entraînant avec lui, si bien qu’elle s’est retrouvée plonger dans la pierre jusqu’aux poignets. Elle hurlait à ses gardes de l’aider, et finalement deux d’entre eux l’ont prise à bras-le-corps et tirer en arrière ; mais… ses mains n’existaient plus ». Dès lors, elle erre dans les allées refroidies de sa demeure alors que pour son plus grand déplaisir les dragons Glasfeu et Tintaglia arpentent le ciel. Elle supplie Fitz de la tuer et quand il refuse, elle change de tactique, lui jurant allégeance (« Je serai en tout ta servante : Tu pourras faire de moi ce que tu voudras (…) tu deviendras le roi légitime des Six-Duchés, des îles d’Outre-mer, des Rivages Maudits tout entier : Tout ce que tu désireras. Je réaliserai tous tes rêves si tu acceptes de revenir »). Mais, une nouvelle fois, Fitz résiste à ses tentations et lui tourne le dos. Des jours plus tard, Fitz tombera sur elle. C’en est fini de la Femme pâle qui « gisait sur la glace, manifestement morte (…) La tête rejetée en arrière, elle avait péri, la bouche ouverte comme un félin en train de rugir ». On peut ainsi supposer que même dans ces derniers moments la Femme pâle crachait sa haine à ce monde où elle n’avait plus sa place et qu’elle avait échoué à modeler.

mercredi 9 juin 2021

Prophètes et Blancs

Catalyseur, voici un terme qu’on rencontre assez rapidement dans l’assassin royal. Fitz dit à Umbre que le Fou l’appelle comme ça. Si il y a un catalyseur, c’est qu’il y a un prophète. Ainsi, à travers les romans, on se rendra compte que le Fou est le Prophète blanc et Fitz son catalyseur. Ils mettront en marche des événements considérables qui mèneront au retour des Dragons. Notons que le Fou ne limitera pas son influence à Fitz, il ira à Terrilville et dans les eaux environnantes pour mettre le temps sur la route qu’il juge adaptée. Mais ni Hiémain ni Althéa ne seront ses catalyseurs : un Prophète ne peut en avoir qu’un. 

Mais, il faut préciser que cela ne reste que ces croyances. Nombreux seront ceux à rejeter l’idée même de prophète ou à préférer le système religieux déjà en place dans leur pays. Les prophètes semblent aussi mystérieux que le peuple dont ils sont issus : les Blancs.

Dans le roman « La voie magique » apparaît le personnage de Caudron. Si la vieille femme ne fait rien pour créer des liens avec ses compagnons de voyage (à la recherche de Vérité), elle apparaît comme un personnage cultivé. On se rend vite compte qu’elle en sait beaucoup sur l’Art et les Prophètes Blancs. Lors de ses premiers moments avec Fitz, quand elle l’aide à atteindre les Montagnes, les deux discutent. Caudron se présente comme un pèlerin et Fitz est assez curieux ou attentif pour la faire parler. 

Des mois avant, le Fou avait clairement exposé ses intentions à Fitz sans que ce dernier n’entende (« je suis parti chercher ma place dans l’histoire et décider où la contrarier »). Caudron apporte des précisions à un Fitz plus réceptif mais toujours sceptique. Elle lui dit qu’« ils apparaissant aux moments critiques de l’Histoire et ils la façonnent (…) Loin dans le Sud, il est pays où l’on est convaincu qu’à chaque génération naît un Prophète blanc quelque part dans le monde ».

A ce stade du récit, pour le lecteur, le Sud c’est Terrilville. On pourrait donc naïvement croire que c’est à ce Sud que Caudron fait référence. Ce n’est pas du tout le cas à la lecture des Aventuriers de la Mer et de la suite de l’Assassin royal. Car, la religion dominante dans ces mers est celle de Sâ. Et ses partisans rejettent farouchement le concept de Prophète. On a le témoignage catégorique de Delnar, un prêtre reconnu et respecté, qui affirme que « sans contestation possible que ces fanatiques soumis à leurs illusions souffrent en réalité d’un mal rire qui détruit la pigmentation de leur peau et provoque des hallucinations sous l’aspect de rêves prophétiques envoyés par les dieux ». Cette citation est intéressante car elle illustre deux phénomènes dont nous avons été témoins avec le Fou : il a fait des prédictions qui se sont révélées vraies (« Fitz, débouche la bouche du bichon, du beurre et ça biche ») et sa peau a changé régulièrement de couleur (sur la route d’art, à son retour dans les Six-Duchés, à Aslevjal). Le principal témoin de tout ça ne fut que Fitz ; si d’autres en ont été témoins, ce fut de façon épisodique et anecdotique. Il n’est donc pas étonnant de lire que « la religion des prophètes blancs n’a jamais connu une grande diffusion dans les contrées du nord, mais elle a fourni pendant quelques temps un passe-temps fort amusant à la noblesse de la cour jamaillienne. »

A la fin de la Reine Solitaire et en lisant les romans autour de Sire Doré et Tom Blaireau, on comprend qu’un nouvel acteur important est là : il s’agit de la Femme Pâle (ou Ilistore comme nous l’apprendrons plus tard). Cette dernière est convaincue d’être la Prophétesse blanche de son époque et elle confronte donc régulièrement les plans du Fou. Les deux se sont connus, se sont fréquentés sur les bancs de leur école (à Clerres). Il y a un problème : il ne peut exister qu’un prophète pour une époque. C’est donc pour ça que le Fou a fui et qu’il s’est retrouvé bouffon du Roi Subtil. 

Les motivations du Fou sont claires : il fait tout pour garder Fitz en vie, il est son catalyseur. Il ne fait pas tout ça uniquement par amour mais par intérêt, il le maintient en vie contre vents et marées, au prix de grandes souffrances car seul un Fitz vivant lui permet d’atteindre son objectif. Le Fou avait rêvé de son catalyseur, d’un cerf noir émergeant de la pierre. C’est une des façons de deviner son catalyseur. C’est un passage assez flou dans le récit ; mais de toute façon seul le prophète est à même de savoir qui le catalyseur est (le philosophe Traitebutte : « pour chaque prophète blanc, il existe un catalyseur, et seul le prophète blanc d’une période donnée est capable de deviner qui il est ; il s’agit d’un personnage dont la naissance le met dans une position unique pour modifier, si légèrement que ce soit, les événements prédéterminés et engager le temps sur des voies nouvelles aux probabilités toujours plus étendues »). Cette définition correspond bien à Fitz : il est un bâtard dont la naissance a provoqué l’abdication d’un prince, sa venue au monde a donc été un petit caillou qui a tout modifié.

Fitz a été le catalyseur du Fou, la Femme Pâle a choisi Kebal Paincru. Ce dernier a répandu la violence sur les Six-Duchés sans comprenne dans un premier temps ses motivations. Les gens étaient forgisés, les villes pillées sans qu’il n’y ait de réelles revendications. Ce n’était que la destruction gratuite. On comprendra plus tard que Paincru n’était qu’un outil dans les mains de la Femme Pâle, et plus encore des Quatre. Tout cela n’avait qu’un but : empêcher le retour des Dragons et donc stopper le Fou (ou Bien-Aimé). Sans doute les gens de Clerres regrettent-ils de ne pas avoir garder le Fou captif au tout début, après sa première rencontre avec la Femme Pâle (elle «  a exigé de me voir. Elle m’a haï dès la première seconde à cause de ma certitude d’être tout ce qu’elle n’était pas »).

Les romans du « fou et de l’assassin » nous en apprennent beaucoup sur les prophètes blancs et Clerres. On comprend que les Quatre ont détourné les prophéties et les prophètes et s’en servent pour accumuler richesses et influences. Il est difficile de savoir quand tout cela a commencé mais on sait qu’ils ont commencé à en vouloir aux Dragons et aux Anciens, et qu’ils n’ont rien fait pour les prévenir de catastrophes qui arrivaient. On sait aussi que tous les prophètes blancs ne vont pas à Clerres, soit parce que l’école n’a pas toujours existé soit parce que certains naissent hors de leur portée (« à l’époque tous les prophètes blancs naissaient dans la nature : les gens se rendaient compte que leur enfant était étrange, et ils l’amenaient à Clerres, ou bien ils grandissaient chez lui en sachant qu’il devait entreprendre un jour ce voyage »). 

Clerres (le pays des Serviteurs) a une organisation stricte : tout en haut se trouvent les Quatre (Capra, Symphe, Coultrie et Fellodi) et tous ceux qui sont en dessous doivent obéir (les collecteurs s’occupent de la bibliothèque, les lingstras comme Dwalia sont envoyés en mission, les servants, les manipulateurs  étudient les rêves).

S’ils ont peur de ce que peut faire le Fou, ils gardent aussi un œil sur Prilkop, un autre prophète blanc devenu noir. Ce dernier semble évoluer hors du temps puisqu’il a vu Glasfeu arriver à Aslevjal ! Selon Dwalia, il est un « Blanc naturel et non élevé à Clerres, il est resté trop peu de temps dans notre école pour que nous puissions nous assurer de sa loyauté ». D’après le Fou, Prilkop était « un vrai Blanc, d’une lignée plus ancienne et plus pure qu’il n’en existait à ma naissance ».

Les Quatre ont donc des visées égoïstes et cela va jusqu’à se faire reproduire des gens ayant du sang des Blancs (un ancien peuple disparu), pour que leurs rejetons aient des dons prophétiques, et au final les servent (« les Serviteurs croisent des enfants les uns avec les autres, entre cousins, entre frères set sœurs, (…) ceux qui ne présentent aucun signe de la lignée des Blancs sont détruits »). C’est aussi pour cela qu’ils ont pour projet de garder Abeille captive.

Sait-on comment naît un prophète blanc ? Difficile d’être affirmatif. Mais, le Fou a eu deux pères et une père tout comme Abeille a eu deux pères et une mère (Molly, Fitz et le Fou à cause de leur lien spécial). Toujours est-il que les Prophètes blancs ont nécessairement du sang de Blanc, à des degrés différents de pureté. Même si elle est une usurpatrice, la Femme Pâle dit la vérité quand elle dit que les prophètes descendent des « véritables Blancs (…) être merveilleux, disparus depuis longtemps de ce monde et de tous les autres, le teint laiteux et d’une sagesse incomparable, car ils possédaient le don de prescience ». C’est le Fou qui nous apporte une précision importante ; les Blancs ont vu leur monde disparaître et ils ont décidé de prendre des mesures : une Blanche « s’est mise à parcourir la terre et, chaque fois qu’elle rencontrait un preux digne d’elle, elle portait un enfant de lui ». On ne sait pas exactement comment les Blancs ont disparu et on peut penser que les Serviteurs actuels ont gagné l’île de Clerres (la terre des Blancs), ont trouvé des restes de prophéties, puis compris qu’il y avait là la possibilité de gagner en pouvoir, et ont donc mis en place leur plan d’élever des prophètes.

Abeille a un statut particulier : elle semble remplir plusieurs cases à la fois, à savoir Prophète, Destructeur (une prophétie a annoncé la fin de Clerres) et même catalyseur. A part Abeille, le Fou, Prilkop (et la Femme Pâle), d’autres prophètes sont mentionnés comme Cabal, Calum, Hoquin, Terubat, Damir ou Gerda.


mercredi 5 mai 2021

Dragons contre Serviteurs

 Il est assez difficile de dresser une chronologie précise des événements qui se sont déroulés il y a des années dans le Royaume des Anciens. La première référence que nous avons des Anciens se situe dans la saga de l’assassin royal : Le Fou et Kettricken tentent de sensibiliser les Loinvoyant puis plus tard Vérité partira à leur recherche. S’enfonçant dans les Montagnes, il sera incapable de les trouver. Il finira par construire son dragon de pierre et d’Art, comme le roi Sagesse avant lui.

Tout semble se résumer à une lutte d’influence entre les Quatre (et les Blancs, et les Serviteurs) et les Dragons (et les Anciens). Les Serviteurs s’établissaient au sud, Clerres étant leur capitale. Ils cherchaient à accumuler des richesses économiques et peser sur le monde, ils volaient des œufs de Dragons par exemple (vendaient leurs coquilles, en faisaient grandir d’autres pour en faire des potions ou des médicaments) et ont détourné le rôle des Prophètes Blancs. Leur principal opposant était donc l’alliance entre les Anciens et les Dragons, surtout les Dragons qu’il était inenvisageable de contrôler.

Si on se base sur les explorations et un rapport d’ Umbre, le territoire contrôlé par les Anciens était assez vaste et recouvrait des zones que le lecteur connaît bien, puisque ce sont là que se déroulent une bonne part des aventures :  « la salle de la carte d’Aslevjal montrait un territoire qui comprenait la moitié des Six-Duchés, une partie du Royaume des Montagnes, une vaste fraction de Chalcède et des terres de la part et d’autre du fleuve du désert des Pluies. Je pense qu’il s’agit du domaine sur lequel régnaient jadis les Anciens ».

Où sont donc passés les Anciens ? Qu’est ce qui a pu mener à leur disparition ? Pourquoi était-il si difficile de trouver trace des Anciens, notamment de Kelsingra ? On se rend compte que leur absence et les particularités géographiques de la région des Pluies sont liées. Il y a eu une catastrophe. On a plusieurs témoignages qui nous donnent une idée assez précise de ce qui s’est déroulé.

Capra, une des Quatre, confirme la rivalité entre Anciens et Serviteurs. Les événements les ont bien arrangés. Il semblerait que la nature se soit déchaîné contre les Anciens, on lit que « la montagne qui explose en gerbes de feu, les tremblements de terre qui ont dévasté les cités des Anciens et les vagues géantes qui ont mis fin à leur emprise sur le monde ».

Prilkop, un ancien Prophète blanc, et présenté comme l’Homme Noir, donne un même compte-rendu de la situation : « les dragons et la plupart de leurs serviteurs, les Anciens, avaient péri lorsque la terre avait tremblé, s’était fendue, et que les montagnes avaient vomi de la fumée, du feu et des vents empoisonnés dont l’impact brûlant avait abattu les arbres et détruit toute végétation. »

Umbre a exploré Aslevjal et en a rapporté des cubes de mémoire et c’est par son intermédiaire que nous en apprenons le plus sur l’ancienne civilisation des Anciens. Lui aussi rapporte l’importance de la catastrophe qui a tout détruit, ne laissant aux Anciens et aux Dragons que très peu de chances de survivre (« c’est au cours de l’été que la montagne brûla pour la première fois (…) ce n’était pas que la première fois que le sol tremblait sous nos pieds (…) la pluie qui s’abattit sur la ville était un mélange d’eau et de sable noir (…) des oiseaux sans vie tombaient du ciel et les poissons s’échouaient sur les rives du fleuve ». La ville évoquée ici est Kelsingra. Retrouvée par la bande d’adolescents qui s’occupent des nouveaux dragons, elle est un des vestiges que les héros ont retrouvé des Anciens (avec la route d’Art, les poteaux et les mémoires altérées des dragons et vivenefs).

Pouvant prédire plus ou moins correctement l’avenir grâce aux rêves des Prophètes, les Serviteurs n’ont rien fait pour empêcher la disparition de leurs ennemis. Capra le dit clairement, elle affirme que « nous savions que ces événements allaient se produire ! S’ils nous avaient été un peu plus utiles, peut-être les Anciens en auraient-ils aussi été informés ». Clairement, les Quatre ne veulent pas que les Dragons reviennent, ils en ont peur (« les dragons ne pardonnent pas et ils n’oublient pas »). C’est pour cela qu’ils font tout pour empêcher leur retour. 

Les Marchands de Terrilville et du désert des Pluies étaient une menace car ils vivent, en partie, sur les anciennes terres des Anciens. Il faut donc tout faire pour que ça n’arrive pas. Ronica Vestrit et Davad Restart, dans les Aventuriers de la Mer, nous apprennent que la Peste sanguine a dévasté les rangs des Marchands, tuant de nombreux filles et fils. Si la maladie a pris ces gens-là par surprise, ce n’est pas le cas pour les Quatre qui savaient ce qui allait se passer (« nous étions au courant de la Peste sanguine avant qu’elle ne fasse sa première victime »). Plus au nord, ils ont tout fait pour plonger les Six-Duchés dans une guerre civile. Ils désiraient qu’ils soient occupés dans une guerre interne et que cela les empêche de regarder ce qui se passe ailleurs, ainsi que mener à la division des Loinvoyant. Prilkop précise alors que la Femme Pâle est envoyée chez les Outrîliens et les Pirates Rouges pour atteindre ces objectifs : « elle souhaitait faire éclater les Six-Duchés en petits États qui se chamailleraient, et s’assurer ainsi que la magie ancienne des Anciens ne réapparaîtrait pas dans la lignée des Loinvoyant ».

Et, l’histoire a montré que les Serviteurs ont eu raison de se méfier de la vengeance des Dragons. Glasfeu fut pendant longtemps le dernier des Dragons. La tête embrumée, il pensa au suicide et finit par se plonger dans les glaces d’Aslevjal. Les derniers moments du dragon noir furent tragiques. Il est manipulé, sans envie (« te rappelles-tu comment tu nous as fait mourir avec un festin de bétail empoisonné ? (…) Comment, alors que je me battais contre vous, vous m’avez empli l’esprit d’une malédiction ? Enterre-toi dans la glace ! » 

Et bien entendu, les nouveaux dragons règlent leur compte. Ils détruisent la cité de Chalcède qui a osé attaquer Tintaglia et Glasfeu (cf. les événements des Cités des Anciens) et s’acharnent sur Clerres, juste après avoir tué les Abominations qui s’emparaient d’œufs de serpents sur l’île des Autres (le lieu où Tintaglia va pondre ses œufs). 

Clerres n’avait aucune chance d’échapper au courroux des Dragons. Il ne fallait pas seulement détruire ceux qui les avait presque éliminés, il y avait également une question de fierté en jeu (Tintaglia : « je brûle de rage à l’idée que, pendant des générations, ils ont cru pouvoir commettre leurs injustices sans avoir à payer les conséquences »).

samedi 17 février 2018

Extrait de La fille de l'assassin

Ceci est le rêve de la fin de mon temps. Je l'ai fait sous six formes différentes, mais je ne décrirai que ce qui ne change pas. Il y a un loup grand comme un cheval ; il est noir, immobile comme une statue, les yeux fixes. Mon père est gris poussière et vieux, très vieux. « Je suis épuisé », dit-il dans deux des rêves ; dans trois autres, c'est : « Je regrette, Abeille. » Dans le dernier, il se tait, mais son silence exprime tout. J'aimerais ne plus faire ce rêve ; il est trop puissant, comme s'il devait se réaliser quelle que soit la voie que j'emprunte. Quand je me réveille, j'ai l'impression de m'être encore rapprochée d'un lieu froid et dangereux.

Journal de mes rêves, Abeille Loinvoyant