Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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dimanche 7 novembre 2021

L'histoire d'Elliania (partie 2)

Elliania est désormais la Reine des Six-Duchés. Devoir a relevé son défi et Glasfeu a posé sa tête sur la pierre d’âtre de sa maison natale. Elle et Devoir ont eu deux enfants, deux princes. Elle vit désormais dans un pays qui lui est étranger tout en tentant de respecter ses coutumes et ses traditions. Comme les autres, il faut qu’elle fasse avec des événements imprévus : le retour des Dragons, mais aussi l’enlèvement de la fille de Fitz, Abeille. Le quotidien n’est pas non plus à minimiser : Elliania est obsédée par l’envie d’avoir une fille et elle est toujours marquée par les atrocités de la Femme Pâle.

La relation entre Devoir et Elliania a d’abord commencé par être un arrangement politique entre deux pays. Puis, leur amour a éclos, grandi puis s’est développé en quelque chose de sincère. Ils ont ensemble fait face à la cruauté de la Femme Pâle. Devoir connaît bien sa femme, il a appris à s’intéresser à sa culture. Ses paroles ont donc un poids certain et nous offrent dès le début des romans du Fou et de l’assassin un bon aperçu de la situation d’Elliania : « sa terre natale lui manque, et aussi la liberté dont elle jouissait en tant que narcheska et qu’elle n’a plus comme reine des Six-Duchés (…) et elle s’irrite de n’avoir pas encore donné de fille à sa Maison des mères (…) elle a fait deux fausses couches ». Elliania vient d’un pays où les femmes ont le pouvoir : on l’a clairement vu quand les gens des Six-Duchés se sont rendus dans les îles d’Outre-Mer. Si Elliania n’a pas de fille, sa lignée ne pourra plus gouverner les îles et laisser la place à une autre.

La question de la fausse couche ou du bébé mort après la naissance n’est pas anodine, elle marque les femmes. Par exemple, Kettricken n’a toujours pas dépassé la mort d’Oblat. Fitz, qui ne va que de temps en temps à Castelcerf, est au courant de la situation. Preuve de la gravité de la situation, des rumeurs lui sont parvenus (« j’avais appris qu’elle ne se laissait plus pousser les cheveux depuis qu’elle avait perdu une fille en bas âge »).

L’intégration d’Elliania à Castelcerf fut assez différente de celle de Kettricken. Alors que l’hostilité régnait pour la Montagnarde (jusqu’à la fameuse chasse aux forgisés) et qu’elle devait faire avec la froideur de Vérité, Elliania est soutenue par son mari. Surtout, elle a des amies, notamment Ortie. Les deux ont dû quitté leur nid natal pour venir dans une ville inconnue ; Crible rapporte à Fitz qu’« il faut comprendre qu’Ortie et la reine Elliania sont devenues très proches au cours des années ; elles ont quasiment le même âge, et toutes deux se sont senties comme des étrangères à leur installation à la cour de Castelcerf ». Il n’est donc pas étonnant de voir ensuite leurs routes se croiser fréquemment : Elliania consent au mariage d’Ortie avec Crible, elle révèle à tous la réelle identité d’Ortie (fille de FitzChevalerie Loinvoyant) et nomme la fille d’Ortie et Crible (« la reine Elliania est ravie ; elle a demandé le privilège de la nommer, et Crible et moi avons été d’accord. Espérance, elle s’appelle Espérance »).

Elliania s’intéresse à l’histoire des Six-Duchés, notamment des femmes qui ont été reines (Devoir : « Elliania me prêtera main-forte ; elle connaît nos bibliothèques aussi bien que moi »). On voit bien là l’influence de son éducation et de son passé qui accordent une grande place aux femmes et à leur leadership. Crible explique ainsi à Fitz que les Outrîliens ont un proverbe : « chaque mère reconnaît son enfant ». Autrement dit, c’est la femme qui est charge de l’enfant et lui donne son identité. Ainsi, pour Fitz, cela veut dire que « selon la généalogie d’Elliania, vous êtes le fils de Patience ».

Mais, ce qui marque Elliania, c’est la colère, une colère qui ne l’a pas quittée depuis que sa sœur, Kossi, a été enlevée par la Femme Pâle et qui a été ravivée quand Fitz et les autres sont parvenues à la délivrer. Kossi ne peut pas avoir d’enfant : Crible, décidément au courant de beaucoup de choses grâce à Ortie,précise qu’elle est « une femme fragile comme une brindille desséchée, et elle manifeste une aversion marquée pour les hommes ». Elliania n’en veut pas qu’à la Femme Pâle, elle en veut au destin qui l’a rendue seul responsable de l’avenir de sa lignée.

Elliania se sent responsable et concernée par le sort de chaque fille de sa famille élargie. Quand Abeille est enlevée, la famille Loinvoyant et les enfants de Molly ainsi que Heur se réunissent au château pour discuter de la situation. La réaction d’Elliania est claire et montre clairement sa détresse. Elle ne joue pas la comédie, elle est réellement marquée par ce qui se passe (« elle brandit sa couronne comme si elle allait la jeter à terre ; Fortuné lui saisit le bras, et elle ne se débattit pas : elle se laissa tomber au sol, entourée du tissu de sa robe royale, puis enfouit son visage dans ses mains »). Ses paroles sont claires : « nous avons perdu une enfant ; une petite fille ! Une Loinvoyant ! Disparue tout comme ma petite sœur a disparu pendant des années. Sommes-nous obligés de revivre ce supplice ? L’ignorance de ce qu’elle devenue, la douleur dissimulée. » La perte d’Abeille réveille en elle des souvenirs douloureux mais cette fois-ci, elle peut compter sur le soutien de proches et la possibilité d’extérioriser ce qu’elle ressent. Elle ne subit pas la menace de la Femme Pâle qui la contraignait à tout garder en elle.

Dès lors, c’est une succession de moments où on voit éclater sa colère et son esprit de vengeance. Elle hurle qu’il faut « les traquer et les tuer ! Les tuer comme des cochons qui couinent devant le boucher ! » Bien entendu, Devoir tente de modérer ses propos. Elliania est même prête à solliciter les forces de sa terre natale pour aller guerroyer à Clerres : « je vous donne mon fils. Il vous accompagnera pour venger cette insulte mortelle, cette perte terrible pour notre maison des mères ! J’enverrai un message à ma mère la narcheska et à ma sœur Kossi et elles rassembleront les hommes du clan du Narval pour se joindre à vous . » L’offre est poliment refusée par Fitz. Elliania lui adresse alors une dernière requête qui trouble Fitz (et c’est un bon indicateur, lui qui a vu tant de choses) : « Elliania me tendit un mouchoir en me demandant de le tremper dans le sang de mes adversaires afin qu’elle pût l’enfouit dans la terre de sa maison des mères et que l’âme de ceux que j’avais tués ne connût jamais la paix. Elle me parut un peu exaltée. »

Enfin, une autre situation montre que Elliania ne réagit pas uniquement comme ça parce que c’est une fille de sa famille. Quand Lourd est moqué par des soldats lors du voyage retour de Flétribois à Castelcerf, après l’enlèvement d’Abeille, elle s’emporte également à juste titre contre le comportement des soldats des Six-Duchés. Elle réclame une sanction exemplaire (« dissoudre leur compagnie, faire donner le fouet à ceux qui ont maltraité Lourd, les bannir à jamais de Cerf ») tout en ne perdant pas de vue la chaîne de commandement. C’est un Lant mal à l’aise qui prend le blâme. Elle lui reproche de n’avoir rien fait, d’avoir permis par sa passivité les abus : « Messire, avez vous à un moment ou à un autre clairement réprouvé leur mauvais comportement ? »

Colérique, passionnée, Elliania est juste. Elle est une femme différente des autres reines ou cheffes de clan (et familles) que nous avons suivies. Elle n’a pas le sens du calcul de Ronica, elle n’a pas la résilience physique de Kettricken. Comme tant d’autres, elle a subi son lot d’épreuves et elles lui ont permis de s’affirmer.


dimanche 12 septembre 2021

Ortie contre Fitz ? (partie 2)

La trilogie du Fou et de l’Assassin n’est pas que l’histoire des Dragons qui veulent se venger ou des Quatre qui veulent maintenir le pouvoir sur le monde. C’est avant tout une histoire de famille, un père qui tente de protéger ses enfants sans trop savoir comment faire. Dans les précédents livres, on suit Fitz qui tente de se rapprocher d’Ortie. A la fin de l’histoire, ils parviennent à un équilibre précaire. Puis, Fitz et Molly se marient, Molly tombe enceinte, met au monde Abeille puis meurt des années plus tard. Fitz a alors la charge d’une jeune fille qui semble différente (Abeille) et doit composer avec une Ortie qui ne lui laisse rien passer.

La vie de Fitz semble être une succession de mauvais coups du destin. Il a eu son lot de douleurs et sa relation avec le Fou en a fourni beaucoup. Il s’ouvre un jour à Ortie, lui expliquant combien son ami lui manque, la façon dont cela laisse un grand vide en lui. Ortie est compatissante et sa réponse (« je suis navrée, papa ») est un réel choc positif pour Fitz. Pour la première fois, elle le gratifie du titre de père alors que jusqu’à présent elle le traitait comme un adulte parmi d’autres (« se rendait-elle compte que c’était la première fois qu’elle m’honorait de ce titre ? Je gardai soigneusement le silence pour savourer cet instant »). Mais, il ne faut pas croire que tout va bien entre eux, c’est loin d’être le cas. Ortie a toujours énormément de rancœur en elle, elle n’a jamais pardonné à Fitz de ne pas l’avoir placée au sommet de ses priorités. Il lui a trop souvent préféré son devoir et les Loinvoyant : « La tienne aussi, quand tu as décidé de te faire passer pour mort, et celle de la réputation des Loinvoyant : plus de bâtards gênants pour brouiller la ligne de succession. La sécurité ! Comme si la sécurité était plus importante que tout ! »

Deux grands événements viennent changer la vie de Fitz : la naissance d’Abeille et la mort de Molly. Cette dernière était celle qui s’occupait du matin au soir de sa fille, les deux ne se quittaient pas. Abeille avait du mal à supporter la présence de Fitz, lui qui débordait d’Art. Molly décédée, il faut que quelqu’un s’occupe d’Abeille. Une Abeille que tout le monde juge différente à cause de son physique et du fait qu’elle ne parle pas. Ortie n’a alors pas grande confiance en père, elle doute de ses capacités parentales et elle le lui dit clairement (« tu ne peux pas t’occuper d’elle. Si je ne te connaissais pas, je penserais qu’elle a peur de toi »). Mais, Fitz reste sourd à ses critiques et lui répète qu’il est tout à fait capable de s’occuper d’Abeille. Abeille a beau répété qu’elle veut rester avec son père, Ortie ne change pas d’avis. Elle envoie même son compagnon Crible tâter le terrain, voir comment ça se passe : « Ortie s’inquiète pour sa sœur. Je lui répète que vous êtes beaucoup plus capable qu’elle ne le croit, mais ça ne l’empêche pas de préparer un appartement et un tuteur pour la petite ». L’Art permet à Fitz et à Ortie de communiquer. Cette magie offre surtout à Abeille l’opportunité de donner des conseils avisés à son père, surtout que Fitz a eu une enfance particulière, sans réelle personne ne veillant sur lui au quotidien. Certes, Umbre et Burrich ont participé à son éducation, mais le premier se concentrait sur les leçons d’espionnage et le deuxième l’a fait baigner dans un univers essentiellement masculin et de labeur. Ortie sait ce que ça peut être de se retrouver dans un monde totalement nouveau sans y avoir été préparé, elle sait aussi que des choses peuvent échapper au regard d’un père, aussi attentionné soit-il. Ses propos sont clairs : « ne la laisse pas vagabonder comme un chat errant (…) Abeille est jalouse d’Evite et de la considération qu’elle réclame ; n’en rajoute pas. Tu n’as qu’une enfant à ta charge, Fitz ; fais attention à elle. »

Il est assez heureux qu’elle ait su très tard que Fitz avait brûlé un cadavre devant sa propre petite fille !

Ortie connaît bien Fitz. Elle a connu son père grâce à l’Art. Il était alors Fantôme-de-loup, il s’était créé un univers triste et sombre. Ortie sait donc que Fitz a tendance à se complaire dans le mélodrame. A la mort de Molly, elle se demande donc comment va réagir Fitz. Fitz se répand alors dans l’Art comme s’il avait envie de se suicider. La réponse d’Ortie est cinglante : « je me rendrais à Flétribois, je fermerais le domaine, j’emmènerais Abeille et je te laisserais baver dans un coin (…) la douleur ne cesse pas, alors supporte-la, parce que tu n’es pas le seul à l’éprouver ». Les mots d’Ortie peuvent sembler durs, ils le sont sans aucun doute. Mais, elle sait bien qu’il faut être ferme avec son père.

Fitz est en charge de Flétribois même si officiellement la demeure et les terres appartiennent à Ortie. Il gère donc les choses de façon économe, il manque à ses devoirs en n’entreprenant pas les travaux nécessaires car il ne veut pas piocher dans l’argent d’Ortie. Cependant, Ortie le prend mal. Pour elle, c’est comme si son père la voyait comme une femme ingrate et indifférente qui ne pense qu’à elle, à sa fortune. Ce comportement lui fait mal et la fait vertement réagir. Elle crache à la figure de Fitz que « c’est blessant. Crois-tu franchement que je m’opposerais à tes décisions si elles profitent à Abeille ? Ou à toi ? Tu ne me juges pas égoïste à ce point ». Tout cela mène au réel avis d’Ortie sur Fitz. Un soir, au cours d’une conversation, elle lui dit que « les gens t’aiment beaucoup plus que ce que tu ne mérites, Tom ; mais tu n’arrives pas à croire qu’ils t’aiment un tant soit peu. Et je fais partie de ces gens. » Les paroles d’Ortie font clairement écho à ce qu’ont pu dire Umbre ou Astérie : Fitz n’accorde jamais réellement sa confiance à quelqu’un (sauf à Oeil-de-Nuit) et il doute toujours de l’amour qu’on lui porte.

Maîtresse d’Art du Royaume, Ortie est soumise au regard des gens de Castelcerf. On surveille ses faits et gestes publics, ce qu’elle dit, avec qui elle mange. Et c’est d’autant plus le cas quand Elliania, Devoir et Kettricken décident de révéler sa véritable ascendance : elle est la fille de FitzChevalerie Loinvoyant. C’est un grand bouleversement pour la jeune femme qui, à ce moment-là, peut compter sur le soutien de son père. D’ailleurs, assez tristement, quelques temps avant, elle avait peur de lui annoncer qu’elle était enceinte, craignant que Fitz crie à l’infamie. Or, Fitz est heureux pour sa fille. Il prend donc à revers Ortie.

La femme a toujours cru que Fitz la sous-estimait, professionnellement en tout cas. Quand des Chalcédiens et Dwalia enlèvent Abeille, la famille royale guette tous les indices pour la retrouver. Il se trouve qu’ils ont une opportunité grâce à l’Art et Fitz fonce la tête baissée, sans demander d’avis à personne, et surtout pas aux gens plus qualifiés que lui. Ortie le prend mal : « tu n’as songé à aller me voir, moi la maîtresse d’Art, pour bénéficier de mes conseils et de mes connaissances dans ce domaine ? (…) tu m’aimes comme ta fille, j’en suis sûre ; mais que tu respectes mon savoir et ma compétence, j’en doute ». Pourtant, c’est bel et bien le cas. Fitz a toujours été admiratif des capacités à manipuler les rêves d’Ortie, de ce qu’elle a fait avec Glasfeu et Tintaglia. Dans le roman Sur les rives de l’Art, alors qu’il est à la recherche d’Abeille, Fitz demande l’aide des Anciens et des Dragons. Si Tintaglia répond plus ou moins favorablement à sa demande, elle le fait de bien mauvais gré. Et quand Fitz lui rappelle qu’elle leur doit un service et évoque Ortie, sa réaction fait grand plaisir à Fitz tout en valorisant ce qu’a fait Ortie : « je n’avais jamais vu une créature aussi gigantesque s’étrangler de fureur, et Ortie m’inspira soudain une grande fierté ».

Bien entendu, Ortie a compris que Fitz devait se lancer à la poursuite d’Abeille. Fitz a conscience que sa fille aurait pu mal le prendre (« je regrette Ortie, mais je dois m’en aller ; je dois venger Abeille »). Ce n’est qu’un petit abandon justifié, bien moins grave que ce qu’il a fait avant et bien moins grave que ce qu’il fera ensuite. Contaminé et dévoré par l’Art, Fitz se met en tête de construire son propre dragon (ici un loup de pierre). Il y est fortement incité par Vérité, et comme lui, il fera énormément souffrir ceux et celles qui assisteront à ça. Ortie a beau savoir que tout cela la dépasse, que l’appétit d’Art a pris le dessus sur tout ce qui compte pour Fitz, elle constate que « tu ne seras plus là ». Fitz profite d’un de ces derniers moments de lucidité pour faire des adieux maladroits à ses deux filles. Il leur dit que « mes filles, je vous demande pardon ; j’aurais dû demeurer auprès de vous ». Et, le sentiment d’abandon, voire de trahison, semble être à son point culminant quand Abeille s’en prend au Fou. En effet, Fitz ne parvient pas à compléter son loup de pierre et seul le Fou pourrait l’aider. Or, il hésite, tergiverse, se réfugie derrière de faux prétextes (s’occuper d’Abeille). La jeune fille n’a pas d’autre choix que de hurler : « il t’aimait plus qu’il n’a jamais aimé aucun d’entre nous. » Est-ce la vérité ? Difficile de savoir puisqu’Oeil-de-Nuit et Molly ont occupé une place centrale dans sa vie et qu’il a traversé la moitié du monde pour sauver Abeille. Pour Ortie, en tout cas, c’est la confirmation qu’elle occupait une place en retrait au vu de sa réaction : « Ortie avait porté les mains à son visage, horrifiée par la vérité que je venais de hurler. »