Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

Article épinglé

Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

Affichage des articles dont le libellé est logen. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est logen. Afficher tous les articles

jeudi 17 juillet 2025

[Joe Abercrombie] Pays Rouge : le cas Logen (2)

Voir également : https://duchessix.blogspot.com/2022/05/joe-abercrombie-pays-rouge-le-cas-logen.html

Logen a fui, loin.  Ses hommes se sont retournés contre lui et Dow le Sombre l’a renversé ; Logen n’est plus le Roi du Nord. On peut même penser que ce titre ne l’intéressait pas plus que ça et qu’il avait perdu bien avant un certain goût à rester dans cette partie du monde, suite au départ de Ferro. Logen n’avait jamais rencontré quelqu’un comme Ferro et son départ soudain l’a grandement marqué. N’ayant plus rien ne le retenant, Logen a donc cessé d’être le Neuf-Sanglant et s’est construit une nouvelle personnalité.


Dans le Pays Lointain, Logen est devenu Placide, un Nordique taciturne qui baisse les yeux, ne cherche pas la bagarre et se laisse porter par les événements. Placide n’est plus l’homme qui impulse le changement ou qui fait peur aux autres.

Au contraire, Placide dégage une aura de peur, de soumission. On en a un exemple lorsque Farouche Sud, une femme avec laquelle il vit dans une ferme, lui demande de marchander des produits. Placide se laisse malmener par le commerçant et n’en tire pas le prix espéré. Il le sait : « sa voix rocailleuse remontre en fin de phrase pour en faire une question, dont le sens était profond : à quel point j’ai merdé ? ». D’une certaine façon, Placide a intériorisé son incompétence. Farouche Sud résume bien l’homme qu’est devenu Placide/Logen au début de ce roman (« c’est parce que t’es un putain de trouillard. Il faut affronter ses peurs pour s’en débarrasser »). L’ancien Logen n’aurait jamais accepté ce genre d’insultes et il aurait sans doute déclenché une bagarre. Celui-là ne réagit pas et laisse passer l’insulte. Il ne réagit pas plus quand il bouscule involontairement un nordique et que ce dernier le provoque. On lit que « l’homme voulut protester mais Placide avait poursuivi son chemin, tête baissée, comme chaque fois qu’il sentait les ennuis approcher ». Cette attitude contraste avec celle de Caul Shivers au début de Servir froid où il déborde de colère et de violence à chaque fois qu’un passant le touche.


Mais, les événements rattrapent Placide. La ferme de Farouche Sud est brûlée et deux enfants sont enlevés. Farouche parle de vengeance alors que Placide opte pour une solution bien plus prudente, presque lâche. Il propose de négocier avec les ravisseurs, ce qui met en colère Farouche : « Les racheter ? Ils brûlent ta ferme, pendent ton ami, enlèvent tes enfants et tu veux les payer pour te remercier ? T’es un putain de trouillard ! ». Finalement, ils partent à la recherche des enfants et croisent en route Brin, un jeune homme dont les parents ont été tués par les ravisseurs. Ce jeune homme est plein de colère et de vengeance, et il espère trouver en Farouche et Placide des alliés. En regardant Placide, il peut se dire trouver une bonne aide, même si Farouche en doute. La femme dresse un portrait assez complet de Placide qui montre que les apparences ne reflètent pas réellement qui est Placide. Elle remarque qu’ « aux yeux de ce gamin, il ne devait pas paraitre inoffensif du tout. Sa grosse barbe ne dissimulait pas entièrement les cicatrices qui ne pouvaient guère provenir de coupures de rasoir, à moins d’être drôlement maladroit. Farouche les avait toujours prises pour les vestiges d’une guerre dans le Nord, mais s’il avait été un combattant par le passé, cette époque était révolue ». Placide est donc bien parvenu à mettre de côté l’aspect sanglant et sauvage de Logen ; il n’est plus l’homme qui massacrait gratuitement, l’homme dont la réputation était la plus impressionnante et maléfique dans le Nord.


Les trois remontent donc la piste jusqu’à une taverne. Là, on comprend que Placide va basculer et redevenir l’homme qu’il était. Farouche ne reconnait pas l’homme qui se tient devant elle puisque « Placide avait changé. Il se tenait droit. Il semblait plus imposant. Enorme, même ». Placide se déchaine : il malmène durement les hommes dans la taverne qui ont participé à l’enlèvement des enfants. Il est méthodique et puissant, il a un objectif en tête. Placide est alors redevenu l’homme qu’il était avant, un homme massif au charisme incroyable, un homme qui arrivait à canaliser quelques uns des hommes les plus brutaux et respectés (dont Renifleur, Dow) du Nord et à les faire lui obéir. Farouche perçoit ce qui se dégage de Placide. On comprend qu’elle craint l’individu en face de lui : « à présent, devant ses yeux noirs, elle fut saisie d’effroi , comme si elle contemplait le vide. Elle se sentait comme au bord d’un précipice, et il lui fallut tout son courage pour ne pas s’enfuir ». Les autres témoins sont tout aussi époustouflés ; c’est d’ailleurs grâce à ça que Placide, Farouche et Brin gagnent une place dans une caravane qui se dirige vers le lieu de captivité des enfants. Dab Accort, un guide, rapporte que le groupe « pourrait faire l’usage d’un autre homme qui ne flanche pas à la vue du sang ».

dimanche 9 février 2025

[Joe Abecrombie] De grands noms du Nord dans le roman La sagesse des foules

Le roman La Sagesse des foules conclut la saga commencée par les romans de La Première Loi. Dans cette trilogie, on avait découvert de grands noms du Nord, alors en fuite de Bethod et de ses hommes : Logen (le Neuf-Sanglant), Renifleur. Puis, les événements ont permis à Dow le Sombre de devenir le Roi du Nord avant d'être détrôné par les fils de Bethod. Ces derniers ont régné jusqu'à ce que la fille de Renifleur, Rikke, les renverse. Ce tome conclut donc la longue histoire du Nord. Un Nord toujours autant marqué par des grandes figures du passé dorénavant mortes. Un Nord qui continue de se mesurer à ces hommes qui ont brillé par leur capacité à faire couler le sang.  Il faut noter que la renommée de ces individus est tellement forte qu'elle dépasse les frontières du Nord : nombreux sont des gens de l'Union (Bayaz, Leo, Jezal) à avoir été marqués par eux.


La personne la plus mythique du Nord est peut-être Logen. Bien qu'il ait disparu depuis des années, il continue d'être une légende à imiter. On l'a bien vu avec Stour Ténèbres qui l'admirait réellement alors qu'il ne l'a jamais connu ou fréquenté. On peut dire à peu près la même chose de Rikke, la fille de Renifleur. On peut penser que ce dernier lui a parlé de Logen et pas toujours en termes flatteurs. Rikke a donc compris que Logen est un homme terrifiant, un homme attiré par l'odeur du sang. C'est donc à lui qu'elle se réfère pour évaluer des gens qui sortent de l'ordinaire (« je n'ai jamais vu une personne si terrifiante. Je parie que c'est le Neuf-Sanglant sous un déguisement »).

Le souvenir de Logen hante donc beaucoup. Certains l'ont rencontré sans savoir que c'était lui et sont tout autant touchés. C'est le cas de Curnsbick qui a rencontré Logen : dans le roman Pays rouge, Logen s'est exilé et a recommencé sa vie sous le nom de Lamb. Curnsbick fait une description de l'homme qui est flatteuse et montre son caractère intrépide. Il affirme qu' « un jour, dans le Pays Lointain, j'ai rencontré un gars nommé Lamb (…) Lancé à la recherche de ses enfants, il bravait tous les dangers, refusant de renoncer , quelles que soient ses chances de réussite. Je pense souvent à lui ». Les mots collent parfaitement au Logen connu, cet homme prêt à mettre sa vie en jeu sans réfléchir plus que ça. A vrai dire, lorsque les gens pensent à Logen, c'est pour l'associer au sang, à la mort. La Sagesse des foules montre une Union ravagée par une guerre civile. Le sang coule à flots. Et comme le pense Savine, cela pourrait ravir un homme : « la civilisation sort à peine d'une série de massacres à faire rougir d'envie le Neuf-Sanglant ».


Un autre homme a marqué son époque : Renifleur. Dans un Nord qui vénère les bouchers, il sort du lot, même si c'est bien entendu il est un formidable guerrier. Quand les gens évoquent Renifleur, ils mettent en avant son intelligence, sa capacité à évaluer les gens. Quatre-Feuilles pense que « Renifleur avait beaucoup de jugeote, et c'était un fin connaisseur des caractères ». Rikke a pu observer son père : l'homme qu'il était, le chef qu'il était. Elle a vu comment il a pu concilier tout un tas d'individus différents dans un contexte compliqué. Renifleur était un chef pris entre les aspirations d'expansion de l'Union et les volontés de réunification du Nord de Calder le Sombre. Si ce fardeau pesait sur ses épaules, il a eu une mort paisible, en tout cas pas tué sur un champ de bataille ou poignardé ou tué brutalement. Renifleur était un homme respecté ; Rikke dit que « Renifleur assumait son rôle de chef avec tant de naturel que personne n'avait conscience d'être dirigé. Comme il écoutait bien plus qu'il parlait, chacun de ses propos semblait d'une insondable sagesse, même quand il devait s'excuser de devoir aller pisser ».


Dow le Sombre, lui, a été le Roi du Nord. Il est mort dans le Cercle, tué par surprise par Caul Shivers. C'était un acte déloyal et inattendu, d'autant plus que Caul Shivers était son allié. En se rendant sur la colline des Héros, Rikke et deux de ses proches (Isern et Shivers) se remémorent la fin de Dow : « avec l'épée que tu portes toujours, tu as frappé Dow le Sombre sur la nuque, lui éclatant le crâne ». En réalité, si on en croit le manipulateur Bayaz, Dow était voué à être tué. L'homme était trop arrogant pour durer (« Un puissant guerrier et un chef redouté. Il a contenu l'Union en ce lieu. Mais il a cru pouvoir se débrouiller sans moi. Il repose dans une fosse anonyme. Un géant tombé dans l'oubli »). C'est là que Bayaz se trompe : le Premier des Mages ne perçoit que tous ces grands noms du passé habitent un nombre de conversations et qu'ils servent de figures de proues à tout un tas d'actes plus ou moins raisonnables.

Le clairvoyant Quatre-Feuilles résume parfaitement les choses : « les hommes aiment suivre un type qui fout la trouille aux gens (…) Nous adorons raconter de touchantes histoires sur les gentils héros. Les cœurs purs et droits. Comme Rudd Sequoia ou Renifleur. Mais dans les ballades, on exalte les exploits des bouchers (…) Les Whirrun de Bligh ou les Dow le Sombre. Ou encore le Neuf-Sanglant ». 

Tous ces noms ont marqué le passé, le présent et le futur. D'une certaine façon, ils sont la raison qui explique tout ce qui se passe dans le Nord. Rikke s'interroge : « en fait ça remontait à beaucoup plus longtemps que ça – lorsque Renifleur, à la bataille d'Osrung, avait dit à Calder le Sombre qu'il lui graverait une croix de sang sur le bide. Et même quand Calder avait fait tuer Forley le Gringalet, des années plus tôt ». Renifleur aurait-il autant méprisé Calder sans ce qui était arrivé à Forley ? Rikke se serait-elle autant impliquée si Stour, le fils de Calder, n'avait pas menacé de la faire violer ? 


samedi 8 octobre 2022

[Joe Abercrombie] Bethod, un homme du Nord ?

Le recueil de nouvelles Double tranchant nous apprend un certain nombre de choses sur Bethod : ses motivations, ses relations, ses rêves, sa façon de faire.

Bethod cherche à arrêter la spirale dans laquelle est enfermé le Nord. C'est une succession de batailles, de guerres et de morts. Et Bethod sait qu'il n'est pas apte à rivaliser avec ses propres poings. Il s'entoure donc de forts guerriers, dont le Neuf-Sanglant, et déploie sa stratégie. Il va voir les chefs des clans, Orteils-Noirs et Rattleneck par exemple, et leur propose la paix : « si on fait la paix maintenant, nous pourrons construire. J'en ai assez de ce gâchis, pas vous ? » Il tente d'expliquer à ses fils qu'il ne rentrera pas dans la légende comme ces guerriers d'antan, il veut marquer son époque d'une autre façon. Il a une envie de développer le Nord, de faire en sorte que les clans se rencontrent, non pas sur le champ de bataille, mais pour commercer. Il précise que « j'ai peut-être gagné des batailles, mais c'est par cette route qu'on se se souviendra de moi. C'est cette route qui changera le monde ». En réalité, Bethod se révèle : il est un homme politique avant tout. Il n'a pas la force physique des autres leaders. Il est là pour offrir autre chose aux gens du Nord (« la paix n'est pas l'affaire d'un seul homme. Elle te dépasse, elle me dépasse, elle dépasse ton fils et elle dépasse le Neuf-Sanglant. Nous la devons à notre peuple »).

Bethod jette un regard vif et neuf sur le Nord. Il est le premier, pas à vouloir l'unifier, mais à vouloir le faire progresser de cette sorte. Si c'est le cas, c'est parce que les leaders du passé ou actuel ne réfléchissent qu'avec leurs muscles et pas avec leur tête. On sent un certain mépris dans ses propos quand il dit à Ursi (sa femme) que « les grands guerres font rarement des grands chefs. Les hommes sans peur sont souvent dénués d'imagination. Ils utilisent leur tête comme bélier plutôt que pour réfléchir. Ils (…) choisissent le plus enfantin de la masse pour les mener ». Le parfait exemple est celui du Neuf-Sanglant, aussi connu sous le nom de Logen ou Neuf-Doigts. Même sa femme, Ursi, sent qu'il est incontrôlable, qu'il peut être un obstacle à la réalisation de ses plans. Elle le met en garde : « Neuf-Doigts est ivre de sang. Fier de ses meurtres. Chaque jour, il est moins ton ami, moins fiable, moins humain et plus animal. Chaque jour, on perd un peu de Logen en faveur du Neuf-Sanglant ». Il faut dire que la réputation du Neuf-Sanglant le précède et le place en bonne position dans le panthéon des figures historiques du Nord. Même Bethod avec toutes ses réalisations, son union des clans a du mal à rivaliser (« Bethod était peut-être chef de Carleon et d'Uffrith (…) reconnu par tous les grands chefs de guerre depuis Skarling Hoodless mais Logen Neuf-Doigts avait installé une véritable aura de peur autour de lui »). On cerne là également une faiblesse potentielle de Bethod : il a beau bien manier les mots ou avoir de belles idées, il n'aura pas la reconnaissance acquise au combat par un homme comme Logen.

Quand on rencontre Logen, il offre à chaque fois une vue hors du commun. Il ne fait même pas un effort quand il est avec son chef puisque soit il est en train de faire l'amour soit il est lancé dans un sanglant moment (« il tenait une tête par une oreille, le sang perlant toujours du cou tranché et éclaboussait le sol. La tête du fils de Rattleneck »). En tuant gratuitement le fils d'un chef de clan, Logen ne peut que compliquer la volonté de rassemblement de Bethod. Il lui met des bâtons dans les roues ; Bethod n'ose rien dire, il a peur : « rien qu'à devoir parler à Neuf-Doigts, Bethod avait les intestins en compote ». Bethod n'est pas stupide, il sait qu'il ne fera pas le poids face à cet homme, il faut le neutraliser, le tenir en laisse. Cela occupe une bonne part de ses interrogations : « Bethod s'était demandé comment tuer cet imbécile assoiffé de sang. Qui pourrait-il envoyer le faire et quand ? Des couteaux dans la nuit, et le tour serait joué ? Abattre le chien fou qu'il morde la main de son maître ».

Enfin, on a les premiers signe de l'arrangement entre Bethod et Bayaz. L'homme du Nord rencontre en effet Sulfur qui vient le voir afin de lui faire une proposition : « mon maître est un homme sage et puissant. Le plus sage et le plus puissant qui soit encore en vie, peut-être. Je suis certain qu'il pourrait vous aider avec vos difficultés ».

[Joe Abercrombie] Bethod, un homme du Nord ?

Le recueil de nouvelles Double tranchant nous apprend un certain nombre de choses sur Bethod : ses motivations, ses relations, ses rêves, sa façon de faire.

Bethod cherche à arrêter la spirale dans laquelle est enfermé le Nord. C'est une succession de batailles, de guerres et de morts. Et Bethod sait qu'il n'est pas apte à rivaliser avec ses propres poings. Il s'entoure donc de forts guerriers, dont le Neuf-Sanglant, et déploie sa stratégie. Il va voir les chefs des clans, Orteils-Noirs et Rattleneck par exemple, et leur propose la paix : « si on fait la paix maintenant, nous pourrons construire. J'en ai assez de ce gâchis, pas vous ? » Il tente d'expliquer à ses fils qu'il ne rentrera pas dans la légende comme ces guerriers d'antan, il veut marquer son époque d'une autre façon. Il a une envie de développer le Nord, de faire en sorte que les clans se rencontrent, non pas sur le champ de bataille, mais pour commercer. Il précise que « j'ai peut-être gagné des batailles, mais c'est par cette route qu'on se se souviendra de moi. C'est cette route qui changera le monde ». En réalité, Bethod se révèle : il est un homme politique avant tout. Il n'a pas la force physique des autres leaders. Il est là pour offrir autre chose aux gens du Nord (« la paix n'est pas l'affaire d'un seul homme. Elle te dépasse, elle me dépasse, elle dépasse ton fils et elle dépasse le Neuf-Sanglant. Nous la devons à notre peuple »).

Bethod jette un regard vif et neuf sur le Nord. Il est le premier, pas à vouloir l'unifier, mais à vouloir le faire progresser de cette sorte. Si c'est le cas, c'est parce que les leaders du passé ou actuel ne réfléchissent qu'avec leurs muscles et pas avec leur tête. On sent un certain mépris dans ses propos quand il dit à Ursi (sa femme) que « les grands guerres font rarement des grands chefs. Les hommes sans peur sont souvent dénués d'imagination. Ils utilisent leur tête comme bélier plutôt que pour réfléchir. Ils (…) choisissent le plus enfantin de la masse pour les mener ». Le parfait exemple est celui du Neuf-Sanglant, aussi connu sous le nom de Logen ou Neuf-Doigts. Même sa femme, Ursi, sent qu'il est incontrôlable, qu'il peut être un obstacle à la réalisation de ses plans. Elle le met en garde : « Neuf-Doigts est ivre de sang. Fier de ses meurtres. Chaque jour, il est moins ton ami, moins fiable, moins humain et plus animal. Chaque jour, on perd un peu de Logen en faveur du Neuf-Sanglant ». Il faut dire que la réputation du Neuf-Sanglant le précède et le place en bonne position dans le panthéon des figures historiques du Nord. Même Bethod avec toutes ses réalisations, son union des clans a du mal à rivaliser (« Bethod était peut-être chef de Carleon et d'Uffrith (…) reconnu par tous les grands chefs de guerre depuis Skarling Hoodless mais Logen Neuf-Doigts avait installé une véritable aura de peur autour de lui »). On cerne là également une faiblesse potentielle de Bethod : il a beau bien manier les mots ou avoir de belles idées, il n'aura pas la reconnaissance acquise au combat par un homme comme Logen.

Quand on rencontre Logen, il offre à chaque fois une vue hors du commun. Il ne fait même pas un effort quand il est avec son chef puisque soit il est en train de faire l'amour soit il est lancé dans un sanglant moment (« il tenait une tête par une oreille, le sang perlant toujours du cou tranché et éclaboussait le sol. La tête du fils de Rattleneck »). En tuant gratuitement le fils d'un chef de clan, Logen ne peut que compliquer la volonté de rassemblement de Bethod. Il lui met des bâtons dans les roues ; Bethod n'ose rien dire, il a peur : « rien qu'à devoir parler à Neuf-Doigts, Bethod avait les intestins en compote ». Bethod n'est pas stupide, il sait qu'il ne fera pas le poids face à cet homme, il faut le neutraliser, le tenir en laisse. Cela occupe une bonne part de ses interrogations : « Bethod s'était demandé comment tuer cet imbécile assoiffé de sang. Qui pourrait-il envoyer le faire et quand ? Des couteaux dans la nuit, et le tour serait joué ? Abattre le chien fou qu'il morde la main de son maître ».

Enfin, on a les premiers signe de l'arrangement entre Bethod et Bayaz. L'homme du Nord rencontre en effet Sulfur qui vient le voir afin de lui faire une proposition : « mon maître est un homme sage et puissant. Le plus sage et le plus puissant qui soit encore en vie, peut-être. Je suis certain qu'il pourrait vous aider avec vos difficultés ».

lundi 30 mai 2022

[Joe Abercrombie] Pays Rouge : le cas Logen (1)

Dans le roman Pays rouge, on retrouve Logen bien loin de chez lui, bien loin du Nord. Il n'a pas seulement fui, il a également changé d'identité et se fait appeler Placide. Ce n'est pas le seul changement notable : on avait le souvenir de Logen comme un homme violent, enclin à se battre. Ce n'est pas le cas ici si on se juge sur la réaction de ceux qui le fréquentent. C'est par exemple le cas de Farouche, une femme pour qui Logen travaille. Elle est à la tête d'une ferme et Placide est un peu l'homme à tout faire. Si il est un bon travailleur et que Farouche ne remet pas en cause ses aptitudes à travailler la terre, elle doute qu'il puisse en faire autant en ce qui concerne la bagarre ou même la guerre. Logen est pourtant marqué physiquement, la preuve qu'il a eu se battre par le passé. Mais, c'est révolu : à propos des cicatrices, on remarque que "Farouche les avait toujours prises pour les vestiges d'une guerre dans le Nord, mais s'il avait été un combattant par le passé, cette époque était révolue. C'était désormais un sacré trouillard".

Ce que Farouche ne sait pas et qu'elle découvrira au fur et à mesure du roman est que Placide est un remarquable combattant, l'ancien roi du Nord. Il est un guerrier légendaire qui a marqué des dizaines de personnes dans ce pays. Un bon nombre se comparent à lui, le prennent comme modèle ou lui en veulent pour des atrocités commises.

Alors qu'ils sont à la recherche des enfants de Farouche, celle-ci et quelques compagnons, dont Placide, font étape dans une ville. Pour obtenir des renseignements et poursuivre leur chemin, le groupe doit aider la maire à reconquérir la cité. Cela se décide lors d'un duel, un combat dans un cercle. C'est une pratique nordique, une coutume ; Logen est choisi pour se battre alors que le camp d'en face (celui de Papa Ring) a un autre combattant venu du Nord, Glama Doré. Glama est un guerrier qui a fréquenté Dow et Calder, et qui lui a dû s'exiler pour un crime. Venu du Nord, il connaît donc bien les légendes de ce territoire. Lui qui pensait avoir un combat dur mais gagnable prend vite conscience que les choses vont mal tourner lorsque se Logen se révèle à lui en montrant qu'il n'a que neuf doigts. La réaction de Glama est simple mais révélatrice : "un étrange silence planait sur la foule, et les doutes de Doré changèrent en un terrible effroi. Il avait reconnu le vieil homme (...) on avait beau être rapide, fort et terrifiant, il existait toujours quelqu'un de plus rapide, de plus fort et de plus terrifiant".

Dès lors, le secret de Placide est éventé et il ne peut plus le cacher à ses compagnons. Farouche demande des explications, elle s'interroge : qui est cet homme ? Elle ne reconnaît plus l'homme avec qui elle a commencé cette aventure. Doit-elle le traiter comme un roi ? Placide refuse, il ne s'est jamais vu comme un roi. Il a juste été au bon endroit au bon moment ("les hommes ont mis une chaîne dorée sur mes épaules et se sont prosternés à mes pieds, parce que ça les arrangeait"). Et en effet, son règne a été assez court puisque Dow et Calder ont contribué à le chasser. Placide a une vision bien plus sombre de ce qu'il a été, ne tirant aucune gloire ou aucune honneur d'être appelé le roi du Nord. Il décrit simplement sa vie : "aux guerres, aux batailles, aux duels, à tous les combats qu'on me proposait. Le reste du temps, je menais les miens, et une fois à court d'ennemis, j'ai attaqué mes amis". Cette déclaration sous-entend que Logen a commis des atrocités contre son propre peuple (ce qui est assez commun dans le Nord) et que cela lui a engendré des inimitiés.

Un des personnages qui en veut le plus à Logen est Caul Shivers. Déjà, dans le roman Servir froid, on apprenait qu'il lui en voulait d'avoir tué son frère. Dans les Héros, Shivers se retourne contre Dow et permet à Calder de s'emparer du pouvoir. Calder, un homme prudent, envoie Shivers à la recherche de Logen ("c'est un homme à neuf doigts en particulier que je poursuis. Selon la rumeur, il serait ici. Il a des comptes à rendre à Calder le Sombre. Et à moi." Quand Logen apprend que Shivers est à sa recherche, la façon dont il réagit montre bien que cela le perturbe. Lui qui était parti à l'autre bout du monde pour démarrer une nouvelle vie se trouve rattrapé par l'ancienne ("le visage balafré de Placide se crispa, comme s'il avait mordu dans quelque chose d'amer"). Il était sans doute vain et illusoire de sa part d'espérer qu'on oublierait ses méfaits. Quand il dit "Par les morts. Le passé refuse de rester dans le passé", on peut se dire qu'il a fait preuve de naïveté et sous-estimé l'envie de vengeance de certains. L'affrontement tant attendu entre Caul Shivers et Logen va avoir lieu jusqu'à ce que Shivers se rappelle sa résolution d'être un meilleur homme. Lui qui a souvent été déçu par les hommes et les femmes (Monza par exemple) décide d'être meilleur qu'eux et de ne pas se laisser absorber par la vengeance : "je dois leur dire que ce salaud à neuf doigts est retourné à la boue (...) Personne n'a envie de le recroiser. Je te dirais bien au revoir mais... je préfère qu'on ne se revoie pas."

mardi 3 mai 2022

[Joe Abercrombie] Sexualités et conséquences

Dans les différents romans de Joe Abercrombie, la sexualité est abordée à travers un large spectre. Elle peut être consentie ou contrainte (des viols), hétérosexuelle ou non, publique ou privée. Elle peut se faire dans un cadre romantique ou non. L’attachement peut engendrer des situations compliquées, causer des séparations, avoir des impacts des années plus tard.

Dans le premier tome de l’Age de la folie, on suit Leo, un jeune homme de l’Union qui rêve de gloire et qui est un peu l’incarnation du chevalier, du héros qui veut faire ses preuves sur le champ de bataille et qui est entouré de bons amis. Jurand est un de ses amis, son ami le plus proche, les deux partagent une camaraderie virile. Plusieurs fois lors de la lecture, on peut même penser qu’il y a un peu plus. On se dit que cela peut tourner vers un couple homosexuel jusqu’à ce que Leo surprenne Jurand dans une position compromettante (« Puis Leo avisa que Jurand avait le pantalon sur les chevilles. Quant à Glaward, il l’avait retiré et jeté en boule dans un coin. Alors, une idée traversa l’esprit du Jeune Lion. A l’évidence, ses deux frères d’armes ne se battaient pas. Ils s’ébattaient »). Leo est choqué, il refuse de croire que son meilleur ami puisse aimer les hommes. Leo rejette alors Jurand et c’est une grande perte puisque Jurand est également un admirable stratège et que son expérience va manquer dans la bataille à venir. Pourtant, Leo avait déjà eu des remarques d’autres personnages, disant que son amitié plus que virile avec Jurand pouvait suggérer autre chose (de l’attirance refoulée).

Des gens surpris à faire l’amour, il y en a d’autres dans la série. Lorsqu’ils sont à la recherche de la Graine, Ferro et Logen finissent par se rapprocher. Eux que beaucoup de choses éloignent se rapprochent par leur côté combattant. Dans le petit groupe hétéroclite, ils détonnent, ils sont les seuls à savoir réellement se battre. Ferro fait le premier pas en chassant d’abord pour Logen puis en lui demandant clairement si il veut avoir une relation sexuelle. Dès lors, les deux s’adonnent discrètement au sexe. C’est ce qu’ils croient puisque Jezal les surprend : « d’après les bruits, il ne faisait aucun doute qu’ils s’accouplaient ! Qui plus est juste à côté de sa tête ! (…) Ils abusaient sacrément, voilà tout (…) L’air boudeur, il roula sur lui-même, se couvrit la tête de sa couverture et resta allongé dans l’obscurité (…) Bon sang de bonsoir, ce qu’il se sentait seul. » Jezal est clairement jaloux:il se sent terriblement loin de tout et du monde, loin d’Ardee West. Lui qui parlait crûment du sexe avec ses amis, de ses conquêtes ne supporte pas que deux personnes aient un moment de plaisir près de lui.

On peut supposer que c’est la première fois pour Ferro qu’elle ne se sent pas obligée de coucher avec un homme. En effet, Ferro a été esclave, a vécu seule durant longtemps. D’ailleurs, son rapprochement avec Logen est marquant tant elle traite les autres gens avec dédain et suspicion, elle fait tout pour qu’ils restent éloignés d’elle. Ferro explique aux autres membres du groupe qu’elle s’est mutilée volontairement pour ne pas devenir une esclave sexuelle puis a dû coucher pour apprendre des talents, développer ses dons (« j’ai dû baiser avec lui d’abord (…) ça ne m’a pas dérangée. C’était un brave homme, enfin plus ou moins. En prime, il m’a aussi appris à tuer. J’ai baisé avec des hommes bien pires que lui, et pour beaucoup moins que çà ! ») Les rapports sexuels sont contraints ici, mécaniques, Ferro n’y tire aucun plaisir. Pour autant, ils ne sont pas vains, ils lui permettent d’acquérir des compétences et de progresser vers son objectif fixé (la vengeance contre tous, et notamment le Sud et les Gurkhul).

Des gens de différentes cultures qui couchent ensemble sans vouloir s’attacher, il y en a quelques uns dans cette saga. On peut ainsi penser à Orso et Rikke dans le premier tome de l'Age de la folie. Orso est le prince héritier de l’Union et Rikke une femme importante du Nord, la fille de Renifleur. Les deux se croisent à une soirée donnée en l’honneur de Leo qui vient juste de battre Stour Ténèbres dans le Cercle : Rikke y croise Savine puis Orso. Les deux ne se sentant pas à leur place finissent par sympathiser et coucher ensemble. Au petit matin, ils sont surpris par la mère d'Orso (Terez) : « si sa mission est de tisser des liens diplomatiques avec le futur roi de l’Union, on ne peut pas lui reprocher de la prendre par-dessus la jambe… Encore que ... » La référence est claire et surtout pas anodine dans la bouche de Terez. Terez est une duchesse de Talins et qui doit épouser Jezal. Mais, Terez aime les femmes et elle rechigne à coucher avec Jezal. Or, un pays comme l’Union doit avoir un roi fort, un roi avec des héritiers. Glokta menace alors Terez de s’en prendre à celle qu’elle aime (« baiser et porter un enfant (…) si au bout de ce temps, j’entends pas dire que vous avez mis leu feu au pantalon du roi, je livrerai votre amie d’enfance aux tourmenteurs. Les pauvres ! Ils n’ont pas souvent l’occasion de s’amuser »). L’amie de Terez est menacée de viol si la reine ne se soumet pas à son devoir conjugal. Le sexe, pour un roi et une reine, n’est pas uniquement motivé par le plaisir, il doit aussi avoir un but (des enfants donc). Terez est mise au pied du mur et elle cède. Elle n’a pas d’autre choix que coucher avec Jezal et avoir des enfants avec. Notons que Terez reverra son amie, Shalere, des années plus tard et partagera avec elle un moment bien tendre et touchant.

Le viol est une arme utilisée à d’autres reprises. Rikke est menacée de viol par Stour qui voit en elle un obstacle à ses ambitions. Le viol ne doit pas seulement la contraindre, la rabaisser ; il est également question d’humiliation puis de destruction (« je la foutrai à poil, je le ferai fouetter jusqu’au sang, et je chargerai peut-être quelques Serfs de la violer – à l’avant de nos lignes, histoire qu’on l’entende gueuler de loin »). Ce que Stour ne sait pas est que Rikke surprend cette conservation et que ça lui donnera une farouche volonté et détermination de le combattre (elle sera en partie responsable de sa défaite dans le cercle contre Leo). En outre, elle créera un doute dans l’esprit de Quatre-Feuilles, l’homme à qui Stour parle, et qui le trouve bien trop extrême.

Enfin, le sexe peut jouer de bien vilains tours. Ardee et Jezal ont été des amants et qui ont dû se séparer. Ardee était d'un rang bien trop inférieur. De ces épisodes charnels est née Savine. Des années plus tard, Savine a grandi et est devenu l’amante de Orso, le fils de Terez et Jezal. Autrement dit, elle a couché avec son frère. Elle ne le sait pas jusqu’à ce qu’elle annonce à sa mère sa volonté d’épouser Orso. Sa mère refuse bien entendu et la met au courant de la réalité. Le coup est terrible pour Savine (« je suis la bâtarde du roi, mon père n’est pas mon père, et j’ai pompé le dard de mon frère ») : elle coupe tout lien avec Orso, elle se sent minable, pathétique, elle en vomit presque. Puis, elle démarre une relation avec Leo (tombe enceinte) et se perd dans une rébellion contre le trône de son ancien amant devenu roi (Orso). Sa rancœur et son dégoût ont donc condamné Savine à faire de mauvais choix, notamment politiques. Elle était pourtant une femme brillante avant d’apprendre la vérité sur l’inceste.

mercredi 13 avril 2022

[Joe Abercrombie] Caul Shivers, un homme bon ?

Caul Shivers (Frisson) est un fameux combattant du Nord qui a participé de près ou de loin à la chute de grands guerriers, rois. Ses actes l’ont mené au Nord, en Union, en Styrie. Son histoire semble étroitement liée à celle de Logen, pas parce qu’ils ont été dans le même clan, mais parce qu’il conserve une vive rancune envers Logen qui a tué son frère.

Frisson est un homme courageux. Il en fait pour parler franchement et directement à Logen. Il en faut pour lui rappeler ses horreurs du passé et ainsi le menacer implicitement de vengeance (« tu as tué mon frère, alors que tu lui avais promis la vie sauve, tu lui as coupé les bras et les jambes, ensuite tu as cloué sa tête sur l’étendard de Bethod »). Cette haine de Logen a permis à Frisson de tenir, elle lui a fait quitter le Nord. Elle aurait pu le mener à la mort s’il n’avait pas croisé Renifleur qui lui a donné une nouvelle façon de voir les choses. Renifleur n’a pas seulement été un grand guerrier, il a été un grand homme, un rare homme du Nord prêt à réfléchir avant de se lancer tête baissée dans la guerre et la bagarre. Il met en garde Frisson : « le sang engendre le sang et rien d’autre. Ce que je cherche à dire, c’est qu’il n’est pas trop tard pour toi. Il n’est pas trop tard pour que tu sois meilleur que ça ». Le destin et les événements vont vite tester les bonnes résolutions de Frisson puisque Dow le Sombre cherche à renverser (tuer) Logen et qu’il a besoin de l’aide de Frisson. Dans le troisième tome de la Première Loi, Dow le Sombre veut la peau de Logen. Il tente de détourner son attention pour que Frisson le poignarde. Au dernier moment, Frisson change d’avis. Il s’en explique aux deux hommes en leur disant que « je vaux mieux que toi, le Sanguinaire. Je vaux mieux que vous deux. Fais ton sale boulot tout seul, Dow le Sombre. Ne compte pas sur moi ».

On retrouve ensuite Frisson (Shivers) en Styrie dans le roman Servir froid. Il essaie de tenir sa décision, de devenir une meilleure personne. Lorsque Monza veut le convaincre de participer à sa vengeance (elle a été trahie par son employeur le duc Orso et laissée pour morte, gravement mutilée), il hésite. Il a encore en tête ses belles idées (« on se change en merde, c‘est vrai. Mais peut-être qu’on laisser derrière nous quelque chose de bien »). Autrement dit, Shivers sait qu’il mourra un jour ou autre mais il espère laisser une image positive.

Malheureusement, il accepte la proposition, bien payée, de Monza et il s’enfonce dans une spirale de sang et de violence. Le destin s’acharne à lui rappeler son passé, à faire émerger de lui sa part bestiale et cruelle. Par exemple, alors qu’il avait conclu un faux combat avec Greylock, un homme du Nord, il s’avère que ce dernier veut réellement le tuer : Renifleur a tué le frère de Greylock et Shivers a été un homme de Renifleur… Shivers n’a pas d’autre choix que se battre s’il veut survivre (« Shivers avait toujours sa fierté. Ça, il l’avait gardée. Il pouvait être maudit s’il se faisait envoyer dans la boue par un imbécile qui ne savait pas faire la différence entre les bons et méchants »). On peut noter qu’il garde la volonté dans un petit coin de sa tête de rester une bonne personne mais qu’il n’a pas le choix. Il se rend compte qu’il ne peut survivre en ayant de bonnes intentions. Le monde est injuste, il récompense les pires salopards : « Rudd Sequoia avait été un homme bon, le meilleur (…) que lui avait apporté son honneur ? Quelques histoires larmoyantes au coin du feu. Ça, et une vie difficile, une place dans la boue. Dow le Sombre avait été un des salauds les plus francs (…) Maintenant, il était assis sur le trône de Skarling, la moitié du Nord à ses pieds et l’autre terrifiée par son nom ».

Shivers ne cherche plus à devenir une bonne personne ou laisser un bon souvenir tant il est pris par la folie vengeresse de Monza. Il faut tuer, il faut souffrir également. A Visserine, le duc Salier les capture et les fait torturer. Shivers y laisse un œil, il est brisé. Pas seulement physiquement mais mentalement. Il devient un homme de sang, un homme impitoyable, sans pitié. Il est brutal, plein de ressentiment envers Monza (avec qui il a une aventure sexuelle). Il abat froidement Langrier un des hommes qui l’a torturé en lui disant que « j’aime pas ça… mais c’est mon boulot ».

Monza parvient à atteindre son but et à se venger, mais dans les derniers moments, Shivers tente de la tuer. Il est empêché et jeté en prison. Là, Monza lui rend visite et le libère. Shivers n’a plus aucune volonté de bien faire les choses, de laisser un bon héritage (« le frère de Shivers était retourné à la boue et l’avait laissé trouver sa propre voie. Tant pis pour les hommes et les choses biens »).

Dans les Héros, Shivers est un homme de Dow le Sombre qui le traite sans respect (« alors, tu es venu. J’ai eu peur que mon chien te mange pendant la nuit »). Dow est méprisant et il en paiera le prix. Alors qu’il affronte Calder dans le Cercle, Shivers se retourne contre lui (en brisant toutes les règles qui interdisent une intervention) : « tous les yeux étaient tournés sur la plaie dans la nuque de Dow le Sombre. Près de lui se tenait Caul Shivers, l’épée qui avait appartenu au Neuf-Sanglant à la main ». Shivers dit alors à Dow ses dernières paroles : « je ne suis pas un chien ». C’est donc encore la vengeance qui anime Shivers.

Dans Pays Rouge, on retrouve Shivers à la recherche de Logen (« selon la rumeur, il serait ici. Il a des comptes à rendre à Calder le Sombre et à moi ». Durant sa recherche, il croise Temple, un homme étonné de voir un Nordique si loin d’ici. Sa réponse (« dans le temps, je rêvais de devenir un homme bon. Je me suis réveillé ») illustre à quel point le désir de revanche a submergé Shivers. Il a l’air prêt à tout pour avoir le Neuf-Doigts. Il finit par retrouver Logen. Le duel entre les deux s’annonce pique jusqu’à ce que Shivers décide d’abandonner. Logen est plus que surpris, étonné. A sa demande d’explications, Shivers lui dit que pour une fois, il va laisser passer qu’il affirmera aux gens du Nord que « ce salaud à neuf doigts est retourné à la boue ».

[Joe Abercrombie] Logen, un héros du Nord ?

Le temps a passé depuis la fin de la Première Loi. Jezal est toujours le roi de l’Union. Dans le Nord, Dow le Sombre a été vaincu dans le cercle, battu par Calder grâce à l’aide de Shivers. Le monde a également changé avec l’essor de la banque, de l’industrie et de la technique (le boulet à canon). Mais, certaines choses ne changent pas : toujours des morts stupides, inutiles ou injustes, toujours la guerre. Et des mythes émergent et gagnent en importance. Dans le premier tome de la trilogie de l’Age de la folie, Un soupçon de haine, un personnage non présent continue d’être une figure importante : Logen Neuf-Doigts, le Neuf-Sanglant.

Stour Ténèbres aspire à conquérir le Nord, marché vers le Sud. Il rêve de gloire, de prestige et de renommée. Il veut que son nom soit chanté. Il fait de nombreuses référencés à Logen, c’est clairement son modèle. Stour dit à un de ses hommes que « le Neuf-Sanglant fut le plus grand guerrier que le Nord ait connu. Le Neuf Sanglant a disputé onze duels pour autant de victoires ». S’il est admiratif, c’est parce que dans le cercle, normalement, c’est un homme contre un autre, et rien d’autre. On ne peut pas se cacher, on ne peut pas s’échapper, on ne peut pas tricher. Même si selon un de ses compagnons « Ténèbres est le plus grand guerrier depuis le Neuf-Sanglant », Stour sait qu’il a encore du chemin à faire. Si Logen est encore si présent dans la mémoire sélective, ce sont pour ses actes. Il a battu tant de grands noms : « Le Neuf-Sanglant a eu des ennemis comme Rudd Sequoia, Dow le Sombre et Harding Grim. Comment se faire un nom sans grands ennemis ? » C’est sans doute pour cela que Stour se donne tant sur les champs de bataille. C’est en tout cas cela qui le motivera à accepter un duel face à Leo dan Brock, un jeune homme de l’Union lui aussi influencé par les légendes du Nord, puisque sa mère (Finree dan Brock) l’a un temps confié à Renifleur.

Le mythe Logen a traversé les frontières. Il y a ceux qui l’ont côtoyé de près, comme le Roi Jezal. Ce dernier a longtemps voyagé avec lui et en a gardé un souvenir un marquant. Il n’hésite pas à raconter à son fils Orso ce qu’il a vu (« en matière de massacres, les Nordiques ne rigolent pas. Je pourrais t’en raconter de belles au sujet de mon vieil ami Logen Neuf-Doigts »). D’ailleurs, là encore, Logen est connu pour sa capacité à combattre, sa faculté à laisser des mares de sang derrière lui. Il n’est donc pas étonnant que des jeunes gens, qui ont tout à prouver et à montrer, se réfèrent à lui. Leo en est un bel exemple : « quand je vivais à Uffrith, Renifleur me racontait des histoires sur le Neuf-Sanglant. Ses duels dans le cercle, par exemple. J’adorais ces récits. Après, j’allais tourner en rond dans le jardin, un bâton au poing. Moi, j’étais Neuf-Doigts et les poteaux de corde à linge devenaient Rudd Sequoia, Dow le Sombre ou Fenris le Terrible ».

Leo et Stour s’affrontent dans le cercle, tous les deux influencés par Logen. Ils ont de grandes ambitions mais un seul pourra gagner. Leo l’emporte et là encore il est influencé par l’exemple de Logen. Il ne tue pas Stour car « le Neuf-Sanglant a épargné presque tous ses adversaires ». Leo a bien cerné Stour, il sait que les deux se ressemblent, il sait que les deux ont faim de gloire (« tu veux qu’on dise ton nom d’une voix tremblante et de peur. Tu rêves susciter la crainte et l’admiration. Tu espère qu’on parlera de toi dans les chansons, comme du Neuf-Sanglant »).

Pour autant, tout le monde n’est pas admiratif. Certains savent que l’héritage de Logen n’est au mieux que du sang et bien souvent rien du tout. Il a certes été un puissant combattant mais n’a rien bâti. Quatre-Feuilles est un fervent critique de Logen. Cet homme du Nord détonne, il n’a pas une forte attirance pour les combats. Ce qui l’intéresse est de rester en vie. Il essaie de convaincre Stour que prendre Logen n’est pas une si bonne idée que ça. C’est peine perdue d’avance, il essaie pourtant : « il a défié toutes les probabilités. Pour un temps. Après avoir tué le Terrible, il a volé la chaîne de ton grand-père. Mais ça lui a apporté quoi ? Il a tout perdu, rien accompli (…) Qui voudrait ressembler à un type pareil ? » Quatre-Feuilles est encore plus direct avec Caul Shivers : il sait que l’homme ne porte pas plus que ça Logen dans son cœur et qu’il peut être franc avec lui. Les deux ont aussi traversé les années, ils ont vu de près les grands noms du passé. Ils n’ont pas une vision idéalisée et déformée comme les plus jeunes. Quatre-Feuilles est clair : « j’ai beaucoup de respect pour le Renifleur. Dans le Nord, c’est le seul homme de pouvoir qui soit resté à peu près honnête. Les autres – Bethod, le Neuf-Sanglant, Dow le Sombre, Scale et Calder… Entre toi et moi, ils ont tous participé et gagné au concours du pire trou du cul du monde ».