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samedi 1 août 2026

[Le Soldat Chamane] Carsina ne trouve pas le repos

Guétis est frappée par une épidémie de peste envoyée par les Ocellions. Un bon nombre de gens tombent malades ou meurent et Carsina en fait partie. Jamère, en charge du cimetière, les enterre. Voir Carsina morte est nécessairement un choc pour lui car, à une époque, ils étaient fiancés. Tout laisse à croire que, sans son échec à l’école et sa prise de poids massive, ils se seraient mariés. En entendant, il doit enterrer Carsina sans aucune dignité et solennité (« j’inscrivis les noms tels qu’il me les avait donnés ; les cadavres finiraient au fond d’une fosse le lendemain (…) Carsina Thyer »).


L’aspect tragique est que Carsina a fait des kilomètres et des kilomètres pour se retrouver dans la même ville que Jamère (Guétis). Elle n’avait aucune idée qu’il pouvait se trouver là. Elle qui était destinée au militaire Jamère en a épousé un autre, un capitaine, un supérieur de Jamère. On peut affirmer que Carsina n’a pas été contente de revoir Jamère. Ce dernier n’avait que de bonnes intentions envers la jeune femme. Il ne lui en voulait plus d’avoir été rejeté.

Morte, Jamère constate que Carsina a quand même été aimée et considérée. Là où les autres morts se trouvent dans des draps rêches ou quelconques, ce n’est pas le cas de Carsina : «  à la différence des autres, elle était enveloppée non d’une toile grossière, mais d’un drap en tissu fin brodé de dentelle blanche qu’on avait avait enroulé autour d’elle avec soin ». C’est là le dernier geste d’adieu d’un mari amoureux, d’un mari qui tenait à elle.



Morte, Carsina ne trouve pas le repos. Quelque chose continue de la hanter. C’est une Carsina méconnaissable qui dit que « je viens implorer ton pardon, Jamère, comme tu me l’as ordonné. Je m’excuse de mon manque de coeur lors des noces de ton frère ». Carsina n’a pas le choix, elle est soumise à une force qui la dépasse. Elle est la conséquence du désespoir de Jamère, un Jamère frustré, fâché et vexé (« ma prédiction rageuse me revient brutalement en mémoire et je ne me rappelai que trop bien le picotement de pouvoir qui m’avait traversé quand j’avais prononcé ces mots cruels »). 

La cruauté et l’aigreur étaient en effet bien présents. Jamère était plein de hargne en affirmant que « un jour viendra, Carsina, où vous trainerez à genoux devant moi et me supplierez de pardonner la façon dont vous m’avez traité ». Malheureusement pour Carsina, les effets de la magie ne se sont jamais dissipés et elle ne peut pas quitter ce monde sans avoir reçu le pardon de Jamère.


Morte, Carsina l’est sans aucun doute. Si elle se trouve debout en face de Jamère, c’est uniquement parce qu’il lui reste des excuses à faire. Après tout, des cas de gens morts par la peste et revenus à la vie ont été documentés. On les appelle les revivants, des gens qu’on croyait morts qui étaient réalité dans le coma. Ce n’est pas le cas de Carsina qui explique bien à Jamère que rien ne pourra la ramener à la vie et que seule une morte définitive l’attend : « la tisane n’y changera rien, Jamère, tu le sais comme moi. Je ne suis revenue d’entre les morts que pour que te demander ton pardon ; tu me l’avais ordonné (…) Et maintenant je dois mourir à nouveau ».

Il faut noter qu’une autre théorie circule sur la façon dont les morts reviennent à la vie. Là où Jamère fait preuve de rationalité (Jamère a toujours eu du mal à accepter la magie) et parle d’une forme de coma, d’autres mettent en avant des aspects plus mystiques comme l’ancien médecin de la garnison de Guétis. Il pense que « les revivants n’étaient pas ceux qui avaient succombé à la peste mais seulement des cadavres animés par la magie afin d’apporter dans notre monde les messages de l’au-delà ».


Morte, le calvaire de Carsina ne s’arrête pas là. Il ne lui suffit pas d’avoir souffert de l’infection de la peste, d’avoir dû demander le pardon de jamère pour pouvoir mourir. En effet, des témoins tombent sur son cadavre dans la cabane de Jamère. Ne sachant pas ce qui s’y est passé, ils se basent sur ce qu’ils voient. Et tout leur laisse croire que Jamère a abusé sexuellement d’elle, les témoins pensent que Jamère a couché avec la morte Carsina. C’est toute la population de Guétis qui pense que Jamère est coupable, à de rares exceptions près. Même Spic, le meilleur ami de Jamère, a des doutes : « on a trouvé le corps de Carsina dans ton lit (…) Puis, il rougit et ajouta : « elle avait la chambre de nuit retroussée jusqu’à la taille ».

L’agression est une telle infamie que les tentatives de défense de Jamère ne pèsent pas. Pire, elles sonnent presque comme l’oeuvre d’un homme désespéré (« je n’ai pas déshonoré votre épouse, mon capitaine. Carsina était une revivante, revenue de ce qu’elle prenait pour la mort mais qui n’était qu’un coma profond »). Personne n’accorde de crédit à ce que dit Jamère. Tout ce qu’il peut dire est décrédibilisé, ses paroles sont entachées par sa réputation de pervers, de dégénéré. D’après le tribunal, il a en effet commis un des actes les plus vils (« une femme s’évanouit quand il prononça les mots exactions nécrophiles ».

mercredi 1 juillet 2026

[Le Soldat Chamane] Important d'être gros ?

En Gernie, Jamère était promis à un brillant avenir. Il allait faire la fierté de la famille, et surtout celle de son père, en devant un brillant soldat, un officier reconnu. Mais, Jamère a été trahi par ce qu’un soldat a de plus précieux : son corps. Tout simplement, Jamère est devenu gros, exagérément gros. Il a perdu toute grâce à cheval, toute endurance. Ses muscles sont devenus de la graisse. Son avenir a été brise : expulsé de l’école militaire, sa famille lui a tourné le dos. Jamère désirant plus que tout évolué dans l’armée, il avait fui au loin de la capitale et même de son domaine familial : il avait fini par s’engager en s’occupant d’un cimetière de la ville de Guétis. Guétis était le symbole de l’expansion voulue par le pouvoir politique, elle devait ouvrir sur de nouveaux horizons, de nouvelles frontières, de nouveaux débouchés et de nouvelles opportunités, via la construction d’une route traversant la forêt. Or, la forêt est très importante pour les ocellions, les Opulents et leurs femmes-arbres (des figures quasi divines).


Si Jamère a grossi, ce n’est pas naturellement, ce n’est pas parce qu’il a trop mangé ou qu’il s’est empiffré. C’est à cause de la magie, de la peste ocellionne. Là où tant sont tombés malades à en mourir, lui a survécu mais au prix de son destin. Le jeune homme résume sa situation : « la magie avait commencé à changer radicalement mon apparence. Elle m’avait enveloppé d’un manteau de graisse qui avait fait de moi un objet de dérision et de mépris, et entravé non seulement ma vie personnelle mais aussi ma carrière militaire ». En prenant du poids, on reprochait à Jamère de n’avoir aucune volonté, aucun contrôle.


En réalité, Jamère n’est pas seul dans son corps. Une partie de son identité est accaparée par Fils-de-Soldat. Là où Jamère ressent encore une loyauté pour la Gernie, Fils-de-Soldat soutient le peuple des Ocellions. Jamère est donc embourbé dans un combat interne et il perd parfois le contrôle de son corps au profit de Fils-de-Soldat.

Avant de se tourner vers les Opulents et les ocellions, Jamère doit fuir Guétis où il a été condamné à mort pour nécrophilie. C’est la magie qui lui permet de s’échapper et de modifier les souvenirs de certains de ses proches. C’est aussi la magie qui lui permet de sauver Lisana, une femme-arbre, menacée par l’avancée de la route. Or, dans cet univers, la magie de Jamère repose sur la graisse, son poids. Plus il est imposant, plus il est puissant. 

Quand Fils-de-Soldat prend possession du corps partagé, il juge futile les actes de Jamère. Fils-de-Soldat est plus que déçu par son apparence physique : « il baissa les yeux sur son corps amaigri, sur les plis de peau qui renfermaient naguère un trésor de magie, et je sentis son écoeurement pour moi ». S’il est aussi déçu, c’est que l’usage de la magie n’a en rien changé le cours de la guerre entre les ocellions et les gerniens. Fils-de-Soldat est convaincu qu’il aurait pu faire un bien meilleur usage de tout cela.


Jamère est un Opulent, un acteur important dans la culture ocellionne. Les ocellions pensent que les Opulents doivent mener la guerre. Si le plus important est Kinrove, c’est parce qu’il est le plus gros, et cela lui permet de pratiquer la magie la plus forte. Jamère en est bien loin puisqu’ « il avait l’air d’un affamé, d’un avorton incapable d’assurer sa subsistance et encore moins de protéger son clan familial ». 

Olikéa, elle, retrouve un Jamère bien changé. Elle est choquée de voir son état physique. Mais, il n’y a pas que du choc. Il y a également un mélange de colère et de dégoût, de dépit. Tous ses plans tombent à l’eau. Pire, elle fait face à l’ingratitude de Jamère qui rechigne à se faire aider par elle et lui préfère son fils (Likari). Tout cela ne peut mener Olikéa qu’à prononcer des paroles dures mais éclairantes. Elle crie que « tu es maigre comme un homme qui ne mange rien, maigre comme un homme que nul ne respecte, maigre comme un homme maudit par la foret, maigre comme un homme trop bête pour se trouver seul à manger ». Cette énumération montre à quel point Jamère détonne dans la culture des Opulents : il est un Opulent maigre et donc une créature inédite. Cela lui enlève tout statut, toute dignité et tout respect. Il ne peut pas paraitre comme cela publiquement.


Dès lors, Olikéa n’a qu’une idée en tête : faire grossir Jamère. Elle connait bien la forêt, elle connait ce qui le fera prendre du bon poids et ce qui lui permettra en plus de magnifier sa magie. Elle sait aussi cuisiner, préparer ce qu’elle trouve. Elle lui fait alors une promesse alléchante : « de bonnes tranches de viande bien grasse te reconstituent vite ; je les cuisinerai avec des champignons, des poireaux et du sel rouge. Ça prendra du temps, Jamère, mais je te rendrai ta puissance ».


Dès lors, Jamère (ou plutôt Fils-de-Soldat) mange. Il mange encore et encore. Sa voracité est manifeste et « il continua de dévorer alors même qu’il avait dépassé le stade de la réplétion ; il s’empiffrait à outrance et tirait plaisir de la dimension de son ventre ». On voit bien que l’apparence compte. Être gros est important, c’est signe de pouvoir et de puissance. De toute façon, Olikéa lui a bien fait comprendre qu’il ne pouvait pas conserver son apparence (« je m’attriste que tu te montres dans cet état à notre clan familial et encore plus à Kinrove »). Fils-de-Soldat n’a donc pas le choix : il doit manger pour prendre du poids et accumuler de la magie (« à trois reprises, il tomba sur des aliments propres à accroitre sa magie »).


En Gernie, être gros est mal vu, surtout si on désire être soldat. C’est un signe de faiblesse, de laisser-aller. Pour le peuple des ocellions, c’est tout le contraire : un Opulent est un cadeau, un dépositaire de la magie, leur instrument pour lutter contre l’invasion des gerniens.

jeudi 20 juin 2024

[Le Soldat Chamane] Jamère, le mauvais fils ?

Quand Jamère finit par rentrer chez lui, il a changé. La peste et la magie sont passées par là et il a pis énormément de poids. Même si il a subi un bon nombre de remarques désagréables et moqueuses sur le chemin du retour, rien n’a pu le préparer à la méchanceté et à la cruauté de son père, Keft Burvelle. 


Jamère revient chez lui à un bien mauvais moment : son frère va se marier. Pour son père, le voir ainsi n’est pas qu’une insulte, c’est une atteinte à sa réputation et à celle de la famille. Il blâme alors Jamère de se présenter comme un enfant Burvelle (« tiens-tu à humilier toute ta famille en apparaissant à une fête dans un tel état ? J’ai honte de songer que tu as osé te présenter ainsi à l’Ecole, à mon frère et à tous ceux qui connaissaient ton nom »).

Keft refuse d’écouter et de croire les excuses de son fils. Si il a pris du poids, c’est entièrement de sa faute et rien ne peut le convaincre du contraire. Keft déroule ses arguments en disant que « si on mange trop, on grossit. Si on ne se goinfre pas et qu’on exerce ses muscles, on reste en forme et bon pour le service ». Cette dernière remarque est à noter ; en effet, Keft rêvait de voir Jamère marcher dans ses pas et être comme lui un brave militaire.


Lors du mariage, les choses se passent très mal. Un serviteur interprète mal la demande de Jamère et lui apporte de la nourriture, bien trop de nourriture. Cela pourrait être anecdotique ou amusant si le père de Jamère n’avait pas été là. Or, Keft prend cela comme un affront. Jamère perçoit son dégoût : « tout en contemplant l’amoncellement culinaire d’un air effaré, je devinais l’horreur de mon père devant cette exhibition éhontée de ma gourmandise ». Pour Keft, il est impossible de croire que c’est un quiproquo ; pour lui, Jamère ne pense qu’à se goinfrer, se remplir le ventre.

Dès lors, les mots de Keft deviennent de plus en plus violents et durs. Il reproche à Jamère une certaine indolence, ou une couardise. En l’insultant, Keft prend bien soin de souligner qu’il fera tout pour remettre son fils dans le chemin qu’il estime bon. Il ne tolère pas l’homme qu’est en train de devenir Jamère. En lui répétant qu’il ne pourra pas échapper à son destin dans l’armée, affirme que « je trouverai toujours le moyen de t’obliger à suivre la voie que t’a tracée le destin ».

La fureur de Keft monte encore d’un cran quand il reçoit une lettre qui révèle les raisons de l’exclusion de Jamère de l’Ecole. Il est dit que Jamère s’est perdu dans les plaisirs de la ville, qu’il a goûté à ces joies. Pour Keft, apprendre ça montre toute l’infamie de son fils. Il est révolté et déçu, énervé ; ses propos montrent clairement toute sa haine (« maudit sois-tu Jamère ! Maudit sois-tu. Tu n’as même pas réussi à échouer avec dignité. Perdre ta carrière parce que tu n’as pas pu t’empêcher de te goinfrer »). Notons au passage que Keft ne voit Jamère que via le prisme d’une potentielle carrière militaire ; c’est comme si tout ce qu’il pouvait faire ailleurs ne l’intéressait pas.


Dès lors, Keft prend les choses en main. Il place Jamère, selon lui, face à son échec et ne lui fait plus aucun cadeau. Il informe tous les membres de la maison que Jamère a échoué. Cela a un impact immédiat sur le quotidien de Jamère ; même les domestiques semblent le mépriser (« je perçus une diminution de mon statut, comme on leur avait donné l’autorisation de me dédaigner »). Keft contraint Jamère à la diète et à l’exercice, pensant pouvoir modeler le corps de son fils. C’est un projet bien ambitieux qu’il a de lutter contre la magie qui est à l’oeuvre dans le corps de son fils… mais, de toute façon, il refuse d’y croire. 

Un soir, il tombe sur Jamère qui ne peut lutter contre sa faim et se permet un petit écart. Il prend cela comme un affront. Il se sent ridiculisé et blâmes une nouvelle fois son fils : « tu nous jouais la comédie à trimer toute la journée et à restreindre tes repas, mais, la nuit venue, tu te faufilais ici comme un voleur et tu faisais bombance ? »


Si Jamère est encore le fils de Keft, il ne le traite pas comme ça. Dans sa volonté de changer son rejeton, il fait de sa vie un enfer et le considère presque comme un prisonnier. Il laisse des consignes strictes à ceux qui le surveillent (« il passera la journée à couper du bois ; il a droit à trois pauses pour boire, mais il ne doit rien manger ») et l’enferme la nuit dans une cellule (« mon garde ferma la porte et je m’assis sur le bruit en attendant le bruit du loquet »).


Le monde finit par rattraper les Burvelle. La peste décime la maison et tue un bon nombre de gens. Très peu en réchappent. Jamère et son père survivent. Keft se sent offensé, il trouve que la vie lui joue un sale tour. Il aurait préféré que Jamère tombe dans la mort et qu’un autre de ses fils reste en vie. Il le lui dit directement sans prendre aucune précaution (« Toi ! Toujours vivant toujours gros comme un verrat alors que Posse est mort ! Pourquoi ? Pourquoi le dieu de bonté t’a-t-il épargné pour me prendre Posse ? »

Jamère ne peut rien répondre à cela. C’est sa soeur, Yaril, qui lui apporte quelques éléments de réponse.  Elle lui explique que son père ne l’a jamais réellement aimé ; il aimait ce que Jamère aurait pu être ou devenir, mais pas la personne qu’il est en lui-même. Quand la vie de Jamère a bifurqué, il a perdu tout intérêt pour son père (« tu as eu droit à sa considération pendant quelques temps, tant que tu as bien voulu jouer au gentil fils militaire, mais à présent tu n’as plus aucune valeur à ses yeux »).

Elle développe ensuite en précisant que son père créait une ambiance négative dans la maison. Il ne fallait pas aimer Jamère sous peine de s’attirer les foudres de Keft. D’une certaine façon Yaril tente de s’excuser en disant que « je croyais que (…) si quelqu’un avait l’audace de dire du bien de toi, père se mettrait en fureur ». L’excuse semble un peu facile et sent un peu l’auto-dédouanement mais elle montre bien l’impact de Keft.


Suite à la peste, Keft Burvelle semble avoir encore franchi un pas. Il semble en plein délire. Il ne se contente pas de répéter des insultes déjà connues (« tu t’es mis à te bâfrer, à forniquer avec des sauvages »), il accuse son fils des pires ignominies. Selon lui, Jamère est jaloux de tout, de tous, de son frère. Dans sa haine, il éructe des phrases sans aucune logique : « depuis combien de temps complotes-tu contre moi, Jamère ? Des mois ? Des années ? Jusqu’à quel point penses-tu entrainer Yaril dans tes manigances ? »

Convaincu d’être manipulé par son fils, Keft le déshérite et le renie. Sa colère prend le pas sur sa raison, l’aveugle totalement : « Tu n’es rien ! Rien ! Je te reprends mon nom ! Je te retire le droit de te dire mon fils ! »

mardi 2 avril 2024

[Le soldat chamane] La situation des femmes à Guetis

Lorsque Jamère finit par arriver à Guetis, au bout du monde, il trouve une ville au bout du rouleau. L'ambiance est pesante, les habitants ont un moral très bas. Pire, la route royale ne progresse pas. Jamère parvient à se faire embaucher dans la garnison militaire en place et devient responsable du cimetière.

Jamère n'est pas le seul à se retrouver dans cette ville éloignée de tout. Spic, un camarade d’École, et sa femme, Epinie, y sont également. Soldat, Spic s'y connaît en maintien de l'ordre est capable de repérer les signes précurseurs d'une situation qui va dégénérer. Quand il discute avec Jamère, on comprend qu'aucune femme n'est à l'abri, peu importe son statut social. Il raconte qu'il «  y a eu un viol hier soir (…) c'est la sœur du lieutenant Garvert, venue s'occuper des enfants de son frère, parce que son épouse avait succombé à la peste. Quelques enrôlés l'ont surprise dans la rue et... bref, ils l'ont laissée pour morte ensuite ». Ce sont donc des soldats qui ont abusé, violé la femme. Ils se sont sans doute crus intouchable grâce à leur statut. Guetis est donc une ville hostile pour les femmes et pour tous les habitants. Il faut veiller à sa propre sécurité tout en luttant contre l'abattement et des épidémies de peste.

La hiérarchie militaire est au courant que quelque chose ne va pas parmi les soldats. Le sergent Hostier affirme que « c'est triste à dire, mais une femme ne doit pas se promener seule dans les rues de Guetis ; certains des hommes de troupe n'ont pas plus de manière que des sauvages ». Le constat est fait mais il ne semble pas faire beaucoup de choses pour lutter contre. Il y a presque une fatalité qui s'abat sur les femmes qui mériteraient tout ce qui leur arrive. A sa façon, un barbier de la ville résume les choses : «  sa femme l'avait quitté pour un militaire, et, quand celui-ci l'avait plaquée, elle était devenue prostituée. Je pouvais sans doute me l'offrir (…) si j'avais un penchant pour les traînées sans cœur ».

Amzil, une femme que Jamère apprécie énormément, ne dit pas autre chose sur l'état de la ville : « on m'a répondu qu'il y avait non seulement des prostituées mais aussi des femmes honnêtes qui se faisaient attaquer et violer ».

Tous n'ont pas baissé les bras. Certains tentent de lutter contre ce qui se passe. Epinie est l'une d'entre elles. Elle avait été habituée à une belle vie, vivant à la capitale. Arriver à Guetis a été un choc pour elle et après un moment plus que compliqué, elle est parvenue à prendre les choses en main.Son mari, Spic, explique qu' « elle donne une espèce de réception chez nous, où elle a invité des femmes de tout Guetis pour discuter de l'amélioration de leur situation ». C'est un fait intéressant qui montre que les femmes ne comptent pas et ne peuvent pas compter sur le pouvoir militaire en place. Si elles veulent que la situation change, elles doivent agir.

Epinie propose aux femmes d'être solidaires les unes avec les autres. Elle met en place une action simple : un coup de sifflet équivaut à une femme en danger. Et dès, comme le dit Amzil, « quand on a un sifflet, on doit promettre de tout laisser tomber si on en entend un et de courir aider celle qui est en danger ».

Jamère détonne son apparence. Son obésité attire rires et moqueries. Le fait qu'il habite seul dans le cimetière intrigue. Quand il se rend en ville, on suppose que c'est pour courir les prostituées et ses manières effraient. Clara Gorlin le prend à partie : « c'est à cause d’animaux comme vous que les femmes de cette ville doivent porter des sifflets et sortir à deux en plein jour pour assurer leur sécurité ». La chose semble efficace car quand Carsina, une femme à qui Jamère veut parler, est dérangée par sa présence, les secours arrivent rapidement (« une petite femme en tablier blanc abattit un balai sur mon dos »).

Les livres mettent l'accent sur la situation globale des femmes à Guetis ; ils mettent en avant quelques situations périlleuses.

Guetis a failli détruire une femme comme Epinie. Ce qu'on sait d'Epinie est qu'elle une femme curieuse, pleine d'entrain et de vie, très courageuse.Or, Epinie subit la magie du découragement et de l'abattement qui semble venir de la forêt. Spic abonde : « elle est forte, mon Epinie. Pas physiquement, certes , sa santé a pâti de notre installation à Guetis, et comme tout le monde, elle subit l'accablement qui souffle de la forêt ». La situation semble d'autant plus problématique qu' « Epinie a tenté de se suicider quelques semaines après notre arrivée ». Autrement dit, Guetis a presque étouffé la joie de vivre de la jeune femme, et l'a laissée honteuse et déçue d'elle-même.

Le cas de Fala, une jeune prostituée, est également intéressant. Vivant dans un bordel, elle subit jour après la la crasse et la saleté des hommes qui la convoitent. Contre toute attente, quand Jamère cherche une femme avec qui coucher, elle se propose. Jamère la traite délicatement et lui offre un intermède paisible dont elle profite (« Reste un peu. Je ne veux pas que mama Mogga m'oblige à ramener un autre homme ici ; pas tout de suite »).

Mais, peu après sa rencontre avec Jamère, plus personne n'a de nouvelles de Fala. La responsable du bordel accuse Jamère : « tu te pointes dans mon établissement, tu passes toute la nuit avec une de mes filles, elle disparaît de la nature, et toi tu ne reviens jamais la voir ». il s'avère que Fala a été tuée assez violemment (« on avait découvert son corps sans vie ; on l'avait étranglée avec une lanière de cuir et jetée dans un tas de vieille paille derrière l'écurie »). Fala donc été traitée sans ménagement, comme une vulgaire carcasse. Toute sa vie n'a été que violences. Son existence a suscité bien peu de compassion et de considération.

Carsina était la femme qui était promise à Jamère du temps qu'il était un jeune homme à la belle allure. Quand elle l'a vu revenir gros, elle l'a rejeté et leurs chemins se sont séparés. Mais, le destin les a fait se retrouver à Guetis. La première rencontre effraie Carsina : elle « se tenait dos à moi, tremblant comme de terreur, les doigts crispés sur le mouchoir qu'elle plaquait sur ses lèvres ». Il est difficile de savoir ce qui la rebute le plus : Jamère ou la ville.

Carsina meurt lorsqu'une vague de peste s'abat sur Guetis. Elle est infligée par les Ocellions qui voient là une occasion de lutter contre la route royale qui doit détruire la forêt.

Une nuit, le corps de Carsina émerge de sa tombe et retrouve Jamère. Pour ce dernier, cela ne peut être que la conséquence de la magie. Pour d'autres, c'est la perversité de Jamère qui est à l’œuvre, d'autant plus qu'il avait été vu importuner Carsina plusieurs fois. On suppose donc qu'il a voulu violer son cadavre : « on a trouvé le corps de Carsina dans ton lit. Elle avait la chemise de nuit, retroussée jusqu'à la taille ». C'est un acte affreux pour lequel Jamère est condamné à mort. Le procès est également l'occasion pour les femmes de la ville de laisser exprimer toute leur colère et frustration. Il est décidé de faire de Jamère un exemple : « nous demandons qu'avant son exécution il reçoive mille coups de fouet, afin que ceux qui voudraient perpétrer des actes aussi ignobles sur des femmes sans défense voient de leurs yeux le châtiment qui les attendrait ».

Condamné à mort, Jamère n'est pas le seul à subir les foudres d'une foule en colère. Quelques uns sont convaincus qu'Amzil est sa femme et pensent qu'elle doit payer aussi. Elle est menacée d'un viol collectif (« on déchira sa robe et l'on exposa sa poitrine à la nuit et aux attouchements brutaux des soudards égrillards »).

Les femmes de Guetis sont donc harcelées, en proie à une violence quotidienne et répétée. Elles ne peuvent même pas chercher une protection auprès des forces militaires qui participent aux exactions. Il faudra une Epinie pour leur permettre commencer à redresser la tête.

mardi 8 août 2023

[Le Soldat Chamane] Amzil, une mauvaise réputation ?

Alors que se déroule un combat entre la nature et le progrès humain (les routes, la ville, le commerce), certaines personnes ne sont pas du tout concernées par ça. Elles pensent à leur survie, à rester en vie dans un monde à la limite de l’hostilité. Il faut se nourrir, il faut avoir un toit au-dessus de la tête. Amzil, une femme que Jamère rencontre alors qu’il se rend à Guetis, en est un bon exemple.


Lorsque Jamère arrive dans un petit village à la dérive, il finit par trouver un refuge chez Amzil. Cela prend du temps, il faut gagner sa confiance, mériter d’avoir un toit fourni. C’est du donnant-donnant : Jamère chasse et récolte ce qu’il fait pousser contre une place dans la maison. Amzil a une réaction à cet arrangement qui montre sa méfiance ; elle craint que Jamère attende d’elle des faveurs sexuelles ; on comprend ainsi que cet arrangement a déjà eu lieu. Elle lui précise donc que « vous nous aidez, et, en échange, je reprise vos vêtements et je vous laisse partager notre toit, notre feu et le peu de nourriture que nous avons (…) je ne veux pas que vous imaginiez, sous prétexte de nous avoir rendu service, que nous avons une dette envers vous ».


La position d’Amzil n’est pas anodine. La femme sait ce qu’on dit elle, elle sait les rumeurs qui circulent à son propos.

Buel Faille résume la chose : « tout le monde sait qu’elle se vend - oh, pas pour de l’argent, ça ne lui sert à rien, mais contre de quoi manger, et seulement quand elle est d’humeur ». On peut alors supposer que la prostitution est pour Amzil une nécessité, la seule façon d’obtenir ce dont ses enfants et elle ont besoin. Les motivations peuvent paraître nobles mais tout le monde n’a pas sa façon de voir la chose. Pour les gens de Guetis, Amzil est une prostituée, rien de plus. Spic dit froidement qu’Amzil est « la putain de Ville-Morte ». Bien entendu, le jugement est négatif et Amzil obtient peu de respect.

Jamère, lui, a une vision un peu plus nuancée (« la situation m’inspirait du dégoût et de la répulsion ; pourtant quand Amzil regardait ses enfants, je reconnus son expression : ma mère avait la même devant nous »). Il ne la considère donc pas comme une moins que rien. Du point de  vue de Jamère, c’est un fait remarquable tant le jeune homme est coincé, esclave des conventions sociales et des bonnes manières. Il a pourtant déjà fréquenté des prostituées mais sans doute est il dérangé de voir qu’une femme vend son corps alors qu’elle a des enfants.


Amzil se prostitue donc pour avoir de quoi manger. En poste à Guetis, Jamère tente de l’aider. Il lui a construit un potager, il a mis en place des pièges pour attirer des lapins et autres. Malheureusement, c’est un cadeau empoisonné car cela attire la jalousie des voisins. Amzil devient la personne la mieux lotie du village : on vient lui mendier de quoi manger, elle ne peut que refuser, elle se fait agresser. Elle informe Jamère qu’ « ils se sont mis à me voler. J’ai bien essayé de me défendre, mais j’étais seule (…) Je fermais à peine l’oeil de la nuit ; j’avais l’impression de vivre au milieu d’une meute de loups ».


Rien en va s’arranger lorsque Jamère est accusé de viol et de nécrophilie. Amzil pourrait se défiler, se cacher ; elle ne le fait pas. Elle sait que son témoignage ne sera pas considéré vu son statut comme le fait remarquer Spic (« évidemment, en tant qu’ancienne prostituée, elle a moins de poids qu’une autre, mais elle fait quand même valoir sa parole »). Et, les risques se manifestent et prennent forme quand Jamère est condamné. La foule vengeresse est possédée. Jamère doit se faire pendre ; Amzil devient une cible facile puisqu’on la considère comme la compagne de Jamère. Elle doit payer pour ça.

Amzil est alors malmenée : « on déchira sa robe et l’on exposa sa poitrine à la nuit et aux attouchements brutaux des soudards égrillards » et « Jamère, avant de crever, tu veux voir ta femme se faire enfourner ? »


Dans un moment assez épique, Jamère use de la magie pour éloigner la bande violente. Il en profite également pour modifier les souvenirs des événements d’un Spic dépassé (il n’a pas su gérer ses soldats) et d’une Amzil traumatisée (à la limite de subir un viol collectif).

Malheureusement, Amzil sent que quelque chose ne va pas. Des rêves la hantent et l’atmosphère pesante qui règne sur la ville n’arrange rien. Dans un premier temps, comme tant d’autres, elle succombe à la tentation de la drogue : « Spic a jugé devoir avaler du reconstituant de Guetis, ce mélange de rhum et de laudanum (…) Amzil en a bu aussi et en a donné à ses enfants pour oublier ; elle dormait encore quand je suis partie ». L’apathie la gagne et ne la tiendra pas bien longtemps.

En effet, ses rêves deviennent de plus en plus violents, traumatisants. Epinie rapporte à Jamère qu’ « Amzil voudrait penser qu’elle a repoussé ses assaillants, mais, dans ses cauchemars, la terreur lui ôte toute force, elle ne peut même pas appeler à l’aide, et les hommes la souillent avant que tu puisses intervenir ». Certains passeraient sans doute leur temps à se morfondre ou se drogueraient pour effacer toute émotion, ce n’est pas le cas d’Amzil. Elle se redresse, elle défie ceux qui lui ont fait du mal. Elle les provoque : « lorsqu’elle en voit un dans la rue ou dans une boutique, au lieu de détourner les yeux ou de l’éviter, elle le suit comme un fauve, cherche son regard, se plante devant lui et l’affronte, les yeux dans les yeux ».


Plus tard, alors que la situation d’Amzil comme celle des autres femmes de Guetis reste précaire, elle commet un meurtre en tuant un homme violent et voleur. Amzil était de toute façon dans le collimateur des autorités de Guetis. Epinie rapporte que le capitaine Thayer « la suit d’un oeil noir et exorbité ; on dirait un dément ! (…) Il clame haut et fort qu’Amzil est pire qu’une prostituée et il le prouvera ». 

Amzil ne nie pas les faits, elle admet avoir tué l’individu : « j’ai tué cet homme parce qu’il voulait nous tuer, mes enfants et moi, pour prendre nos vivres ». Elle est condamnée (« le capitaine Thayer l’a condamnée à mourir pendue »).


A nouveau, Jamère vient libérer Amzil et c’est peut-être la seule chose qu’il réussit. Son passage chez les Opulents n’a fait que créer de la peine et de la destruction dans les deux camps (la mise à sac de Guetis d’un côté et la sur-utilisation de la danse de l’autre). Amzil et Jamère quittent Guetis et s’avouent leur attirance l’un pour l’autre. Amzil montre qu’elle n’a pas honte de ce qu’elle a fait ou de ce qu’elle a été : elle a fait tout ça pour ses enfants, c’est pour eux qu’elle a pris tant de risques. Elle veut leur offrir la possibilité d’emprunter leur propre voie où ils n’auront pas à faire des sacrifices : « je veux que Kara se voie comme une femme qui mérite… qui mérite d’épouser l’homme avec qui elle couche ; qui mérite son respect. Et tant pis si ça vous paraît ridicule ».

mercredi 17 mai 2023

[Le soldat chamane] Quand Jamère rencontre Olikéa

A Guetis, Jamère atteint enfin son but : il est officiellement intégré dans l'armée. Certes, il n'est en charge que du cimetière mais pour lui, c'est un poste important et qui lui permet enfin d'acquérir un statut. Guetis est la dernière ville civilisée avant les terres des Ocellions. Ceux qui sont en train de construire la route doivent faire face à une magie qui les déprime, les rend apathique. Et pour ne rien arranger, l'ordre est mal tenu dans la ville et les femmes sont en danger. Jamère vit éloigné dans son cimetière : quand il se rend en ville, il est aussi touché par l'ambiance. Mais, Jamère a une porte de sortie : la forêt. Et c'est là qu'il rencontre Olikéa.

La magie habite Jamère et l'homme a du mal à vivre avec ça. Il ne parvient pas à accepter qu'autre chose puisse dicter ses mouvements et ses décisions. Jamère est un jeune homme complexé par son physique et longtemps par ses désirs. La peste l'a fait prendre du poids et l'a poussé à être encore plus attiré par les femmes et ses besoins sexuels. Ce sont deux faits qu'il a du mal à tolérer chez lui et chez les autres. Sa pudeur s'étend presque aux autres, or ce n'est pas le cas avec Olikéa. Quand il la voit, il n'est pas dérangé par son mode de vie (« elle abordait sa nudité de façon si naturelle que je n'éprouvai nulle gêne ; elle était nue comme le sont les lapins et les oiseaux »). En réalité, Olikéa bouscule la réalité de Jamère et inverse totalement sa façon de voir les choses. Elle ne fait pas que mettre en avant la défense de la forêt contre la progression de la civilisation, elle prend les choses en main dans leur relation, notamment intime. C'est elle qui dicte le rythme de leurs relations sexuelles : « elle refusait de hâter son plaisir et elle disait clairement ce qu'elle voulait de moi, en termes sans équivoque et avec une franchise qui dépassait de loin la crudité des hommes lorsqu'ils parlaient de sexualité ».

Les motivations d'Olikéa sont claires. Elle considère et espère que Jamère pourrait être un Opulent de premier plan, et donc une arme dans la lutte de sa tribu contre les envahisseurs. Elle pense qu'il est de son devoir de le satisfaire (« elle m'avait réduit à mes besoins les plus élémentaires, me nourrir et m'accoupler »). Autrement dit, elle veut engraisser Jamère et lui faire un héritier. Ses actes ne laissent aucune place au doute : « elle me déshabilla, me fournit encore à manger, puis s'offrit à moi. Le moelleux des fruits savoureux, à la peau fine, s'allia au jeu de sa langue chaude et mouillée quand elle mêla ses baisers aux bouchées de nourriture ». il serait injuste de réduire Olikéa à une femme servante. Si elle agit comme ça, c'est pour son bien et celui de son peuple. Certes, la tradition la conditionne à servir les Opulents mais elle a ses intérêts en tête.

Jamère, lui, est influencé par son éducation. Fils de noble, si il couche régulièrement avec une femme, c'est pour l'épouser. Il y voit une question d'honneur et de respectabilité. Pire, il cloisonne sa vie et fait tout pour tenir Olikéa à l'écart. Il est convaincu que « notre relation ne déboucherait que sur des larmes ; jamais elle ne pourrait devenir mon épouse dans mon monde ». Là encore, Jamère fait fausse route et Olikéa le remet à sa place. Elle n'a aucune envie de prendre part à ce monde de pierres qui abat les arbres. Elle ne veut pas des possessions de Jamère, de ses richesses. Elle s'en moque et le lui dit clairement : « je n'aime pas ta maison, là-bas, dans les terres nues ; tu peux la garder. Quant à la fortune, j'ai déjà la mienne, donc je n'ai pas besoin de la tienne ; tu peux la garder ». Olikéa exprime son indépendance. Elle n'appartient à personne et est libre de ses choix. Quand Jamère tente de la convaincre qu'il ne peut lui donner plus, elle parvient à retourner l'argument contre lui : « manger, faire l'amour... si une femme donne à à un homme, il a de la chance et ne doit pas lui en demander davantage, parce qu'il n'arrivera à rien sinon à lui déplaire par son insistance ». C'est un avertissement. Si elle le sert et subvient à ses besoins, elle n'est pas pour autant sa chose. Elle lui rappelle que « les hommes n'ont pas d'enfants ; ce sont les femmes qui en ont ». Elle va même plus loin : « voilà une idée stupide ; seule une femme peut se posséder toute entière. Tu devrais te réjouir de ce qu'elle t'offre au lieu de désirer tout ce qu'elle est ». Olikéa a sans doute repéré que Jamère avait une forte propension à douter de lui, à se remettre en question et s'apitoyer sur son sort ; Jamère n'accepte pas qui il est, un homme marqué par des magies.

Olikéa une farouche partisane de son peuple. Elle le place avant tout. Elle encourage la lutte contre ceux qui veulent abattre la forêt, les arbres. Elle est dans une position délicate car, l'Opulent qu'elle a choisi, vient du rang des ennemis. Elle doit donc exprimer ouvertement ses idées : «  il n'y en a qu'un seul, le Peuple. C'est le nôtre. Tous les autres sont des étrangers ; tous les autres menacent notre culture ». Olikéa en devient même extrémiste. On peut la comprendre quand on pense au mal qui est fait : en détruisant les arbres, on ne fait pas que les abattre mais on détruit aussi la mémoire de la tribu. Ce n'est donc pas uniquement la forêt qui disparaît mais aussi la mémoire collective. Il n'est donc pas étonnant de la voir vindicative : « ils doivent partir tous, retourner dans leur propre territoire, et tout redeviendra normal – sauf, que, naturellement, avec ses outils, ton peuple aura percé un trou dans le ciel des feuilles et nous aura privé des plus vieux de nos anciens ».

mardi 13 septembre 2022

[Le soldat chamane] Un premier aperçu d'Epinie

Jamère Burvelle est un jeune homme guindé, bien façonné par son père (Keft). Il doit respecter les convenances et obéir à l'ordre social en intégrant l'école royale de la cavalerie. Mais, sans qu'il n'en ait conscience, Jamère a déjà été touché par la magie. Cela va entraîner sa vie sur un destin particulier, et on en a un premier aperçu lorsqu'on lit sa réaction alors que le bateau qui l'amène à la capitale longe des terres où les arbres ont été abattus. Il est chamboulé, à la limite de la perte de connaissance. Pour autant, c'est un des nombreux faits marquants de ce voyage : un autre est une évocation d'Epinie Burvelle. Le lecteur n'a pas encore rencontré la jeune femme, il n'a pas de quoi forger sa propre opinion. On se base donc sur les avis des personnages, on comprend qu'Epinie est une jeune femme à part, bien particulière, qui ne semble pas entrer dans le moule. En effet, Jamère croise deux jeunes femmes qui lui rient au nez et qui disent : « Devoir avouer qu'on a Epinie pour cousine ! Quelle horreur ».

Rien ne va arranger l'image que le lecteur, ou Jamère, peut se faire d'Epinie. Son propre père, Sefert, en dresse un portrait peu flatteur. Il a la conviction que c'est encore une gamine, une jeune femme qui n'a pas encore ce qu'il faut pour être intégrée à la bonne société et qui a des occupations, des passions bien puériles. D'après lui, elle serait incapable de prendre soin d'elle-même et il faudrait quelqu'un pour la remettre sur le bon chemin. Il exprime clairement sa pensée à Keft et Jamère en leur disant que « certes, elle est jeune, elle a hélas la mentalité d'une enfant plus jeune encore ». Pour lui, il n'y a qu'une solution : le mariage (« je crois qu'une union à bref délai avec un homme rassis lui ferait le plus grand bien »). Ce n'est pas une opinion que partage la femme de Keft. Pour elle, il faut laisser Epinie explorer ce qu'elle, il ne faut pas chercher à l'enfermer dans une sorte de cage : « elle est intuitive, Sefert (…) il faut lui laisser le temps de s'épanouir ».

La relation entre Jamère et sa cousine est intéressante tant les deux ont des caractères différents. Jamère fait tout ce qu'il faut pour ne pas faire de vagues, pour être celui qu'on attend qu'il soit. Il ne peut qu'être choqué par Epinie. Cette dernière est malicieuse et remarque vite ce qui peut mettre mal à l'aise son cousin. Alors qu'elle débarque chez lui en pleine nuit, Jamère est choqué par son apparition et dit qu'il espérait autre chose. Il n'en faut pas plus pour qu'Epinie le taquine : « elle prit soudain une expression scandalisée, la bouche arrondie. Elle se pencha et murmura (…) Tu croyais à une bonne licencieuse venue réchauffer ton lit et obtenir tes largesses à l'avance ? » Cette réflexion à caractère sexuel ne peut que faire rougir Jamère. Epinie ne fait rien pour entrer dans les bonnes grâces de Jamère d'autant plus qu'il la voit se comporter comme une enfant alors qu'elle devrait être, selon lui, une femme en développement. Sa passion pour l'occultisme et autres joyeusetés met mal à l'aise Jamère, ce jeune homme terre à terre. Il est d'autant plus perturbé lorsque la jeune personne émet de drôles de commentaires à son encontre ; elle s’exclame : « T'aurais-je mal jugé ? Comme ai-je pu te croire ordinaire ? Quelle aura ! Quelle aura magnifique, deux fois plus grande que chez n'importe qui d'autre ! » Epinie a senti que son cousin avait quelque chose de magique en lui, que des forces qui dépassaient l'entendement étaient en lui (Jamère a en effet été touché par la magie alors qu'un Kidona s'est servi de lui pour combattre un Ocellion). Tout cela pousse à ce que Jamère juge négativement sa cousine : « Epinie m'avait laissé l'impression d'une écervelée avec laquelle je n'avais nul désir de perdre mon temps ».

Jamère ne fait rien pour cacher son mépris. Lu a été élevé et éduqué dans le respect des adultes, dans le fait de respecter leurs paroles. Il faut obéir et accepter le sort qui est le sien. Ce n'est pas le cas d'Epinie qui sait jouer de tous ses atouts pour tenter d'infléchir la position des adultes. Aux yeux de Jamère, elle offre un spectacle pathétique : « jamais je n'avais entendu une jeune femme implorer ainsi avec les accents d'un petit enfant, et je crois que ses chatteries m'auraient encore plus humilié si je n'avais pas vu un rayon d'espoir illuminer fugitivement les traits du père ».

Avant de rentrer pour de bon à l'école, Jamère y fait une petite visite. Là, il y rencontre Spic, un jeune garçon qui fera partie de sa classe. Lors d'une promenade, les trois jeunes gens sont ensemble et le comportement de la femme du groupe scandalise Jamère. Il se sent obligé de jouer le chaperon protecteur, le grand frère officieux (« Epinie, une jeune fille comme toi ne devrait pas accepter l'escorte d'un homme qu'elle vient à peine de rencontrer. Ta main je te prie »).

On peut donc considérer Epinie comme une jeune femme légère. Mais, la réalité est un peu différente. Epinie a pleinement conscience de son comportement. Son attitude est motivée car elle sait ce qui l'attend. Elle n'est qu'une femme, une femme qui doit être bonne à marier pour la bonne fortune de sa famille. Elle le sait et veut profiter de sa jeunesse, de ses moments de liberté tant qu'ils existent. Elle s'en ouvre à Jamère : « si j'ai le malheur de jouer les dames étranglées dans le corset des bonnes manières, mon père va aussitôt se mettre à me considérer comme telle – sans parler de ma mère. Et ce sera le commencement de la fin de mon existence. Mais, naturellement, tu ne peux pas comprendre de quoi je parle ».

lundi 22 août 2022

[Le Soldat chamane] Retour à la maison et obésité

La saga du Soldat Chamane traite un bon nombre de thèmes, l’un d’entre eux est l’obésité. Jamère Burvelle, le personnage principal de l’histoire, est élève à l’Ecole de la cavalerie. C’est un bon étudiant qui va voir sa vie basculer lorsque la peste frappera les rangs. Entre morts et gens marqués physiquement, tout va changer. Alors que certains n’auront plus que la peau sur les os, Jamère va prendre du poids, beaucoup de poids, à un point que ça remettra en cause son éducation.

A l’occasion du mariage de son frère, Jamère a l’opportunité de rentrer chez lui. Lors de son trajet, il rencontrera un bon nombre de personnages qui jetteront un regard cru sur son état physique. Jamère a plus ou moins conscience, plus ou moins accepté que son corps a changé, et si ce n’était pas le cas, les remarques blessantes, les moqueries gratuites le lui montreraient : « comme je me baissais, un des boutons de ma veste, mal cousu, sauta et roula sur le pont. La demoiselle et son amie éclatèrent de rire, l’une désignant d’un doigt indélicat mon bouton qui poursuivit sa course tandis que l’autre enfonçant quasiment son mouchoir dans sa bouche pour dissimuler son hilarité ». Là, on se rend compte que Jamère blâme la mauvaise qualité de son uniforme plutôt que son poids, on voit aussi qu’il est touché par le comportement des jeunes femmes qu’il voulait simplement aider en se montrant poli et courtois. Surtout, Jamère n’a pas de chance. Etre gros ne serait pas si problématique si il n’était pas à l’Ecole. Sa tenue trahit son appartenance, attire les regards et ensuite les rires (« une vois féminine dit : « je n’ai jamais vu un élève de l’Ecole aussi enveloppé ! », à quoi un homme répondit : « Chut ! Ne voyez-vous pas qu’il attend un heureux événement ? On ne se moque pas d’une future mère »).

En s’enfonçant dans les terres, Jamère rencontre des gens du commun, des marchands, des aubergistes, des prostituées. Il retire son uniforme pour une tenue plus confortable, moins voyante. Lorsqu’il fait étape pour se restaurer, il tombe sur une femme avenante, une cuisinière elle aussi bien en chair et avec qui il passera la nuit d’ailleurs. C’est la première qui ne jette pas un regard négatif sur son apparence, sur son poids, au contraire. Elle est charmée par ce qu’elle voit : « ça fait plaisir de cuisiner pour un homme qui aime visiblement la bonne chère ; ça prouve qu’il a de l’appétit pour les plaisirs de la vie » . Enhardi par cette expérience positive, Jamère va vite redescendre sur terre après avoir loué les services d’une prostituée. Cette dernière est blessante, rechignant à se mettre à l’oeuvre (« n’espère pas que je me mette en dessous ; lourd comme tu es, tu me briserais les côtes ! »)

Jamère finit par rentré chez lui. Il pouvait s’attendre à voir sa famille soulagée de le voir après le terrible épisode de la peste ou par le simple fait de le revoir, ce n’est pas le cas. Sa sœur Yaril ne mâche pas ses mots avec lui : « Mais tu es énorme ! (…) Qu’as tu donc mangé dans ton école ? Tu as la figure aussi large que la pleine lune ! » Mais, ce n’est rien comparé à l’attitude de son père. L’homme est dégoûté par ce que son fils est devenu et tout en lui le montre. Les propos hostiles, l’attitude froide, il le fait travailler pour perdre du poids avant le mariage de Posse. Il accable Jamère de reproches, lui disant que tout ce qui lui arrive est entièrement de sa faute : « le mariage de ton frère a lieu dans moins de quatre jours. Comment penses-tu réparer en si peu de temps ce qu’ont accompli en six mois ton indolence et ta gloutonnerie ? As-tu pensé à quelqu’un d’autre qu’à toi-même en laissant ton ventre prendre les proportions d’une barrique ? » La mère de Jamère se contente d’essayer de trouver des solutions pour lui faire une tenue présentable pour le mariage. Le Sergent Duril avec qui il s’entendait bien avant son départ est surpris par ce qu’il voit (« je n’ai jamais vu un jeune homme prendre du poids de cette façon ! Un peu de bide à cause d’un excès de bière, ça, oui, j’ai vu ça chez pas mal de soldats ; mais toi tu es gras de partout ! De la figure, des bras, même des mollets ! »)

Tout cela pousse Jamère à se sentir comme un étranger dans sa propre maison. Il se met à part et se laisse convaincre par les paroles méchantes de sa famille. C’est de sa faute, il faut qu’il perde du poids. On lit ainsi que « j’avais eu l’intention de descendre rejoindre ma famille à la table du dîner pour participer à la conversation ; je n’en avais plus le moindre envie. Ma transformation me faisait horreur et j’adhérais de tout mon coeur au régime que m’imposait mon père ».

Jamère tente de se rapprocher de sa sœur, il lui dit qu’il pense que c’est la conséquence de la maladie qu’il a eu. Yaril ne le croit pas. Non seulement elle pense qu’il la prend pour une idiote mais en plus elle continue de creuser le fossé entre eux deux (« j’ai vu des hommes qui avaient contracté la poste ocelionne et, à tous, il ne leur restait que la peau sur les os ! Voilà l’effet de la peste, elle ne rend pas gras comme un porc »). Si Yaril est si véhémente, c’est qu’elle s’est imaginée des choses : elle était persuadée que sa meilleure amie (Carsina) et Jamère se marieraient. Et bien entendu, tout est tombé à l’eau car Carsina ne supporte pas ce que Jamère est. Le jour du mariage est donc bien sombre pour Jamère et la dernière humiliation a lieu lorsqu’un serveur fait preuve de zèle. Il interprète à sa façon la commande de Jamère et lui apporte de la nourriture en abondance (« le serviteur arriva en effet, mais avec un plat dans chaque main – non deux assiettes, mais deux plats garnis à en déborder »). Cela se passe devant un public, des membres de sa propre famille, des invités et tous sont sidérés quand, après quelques hésitations, Jamère se jette dessus. On voit là d’ailleurs un des aspects problématiques : il ne contrôle pas ce qui lui arrive.