Dans une saga qui regorge de personnages plus impressionnants les uns que les autres, Shenkt, malgré un nombre d’apparences limitées, arrive à sortir du lot. Il n’est pas un Roi, il n’est pas un Mage, il ne commande pas une armée.
Lui qui est vu comme un simple assassin qu’on peut acheter est en réalité bien plus que ça. Shenkt a un passé chargé. Il a été un homme du manipulateur Bayaz, il a été un de ses Dévoreurs. Tant d’homme et de femmes ont été pris dans les filets de Bayaz sans jamais pouvoir s’en sortir. Le vieux Mage a usé d’eux pour arriver à ses fins et s’est totalement moqué de ce qu’ils pouvaient vouloir. Bayaz a fait et défait des rois, s’est Seri des banques pour accorder des prêts, etc.
Shenkt, lui, a tourné le dos et se met même à le défier.
A la fin de Servir froid, la nouvelle patronne de la Styrie, Monza Murcatto, est menacée par un envoyé de Bayaz, Sulfur. Elle n’en mène pas large et semble à deux doigts de céder jusqu’à ce que Shenkt fasse son apparition. Les deux apprentis de Bayaz se font face : « le représentant de Valint et Bank se retourna, et recula, surpris, avant de s’immobiliser, glacé, comme s’il avait découvert la mort lui soufflant à l’oreille ». Voir Sulfur perdre de sa superbe est totalement inattendu. La chose est claire : Sulfur a peur de Shenkt. Si Sulfur craint tant Shenkt, c’est parce que Shenkt a accompli l’inimaginable : tourner le dos à Bayaz. Shenkt énonce calmement la chose. Quand Sulfur lui dit que Bayaz est leur Maître, Shenkt répond que « je n’en ai pas —plus—, vous cous souvenez ? Je lui ai dit que c’était fini ». Shenkt a donc vraisemblablement résisté à la pression de Bayaz et est resté fidèle à ses convictions.
Ayant renié Bayaz, Shenkt ne peut plus craindre grand-monde. Cela devient même un de ses crédos de vie (« jeune homme, il avait étudié avant de se prosterner devant son maître et de jurer de ne plus jamais se prosterner »).
C’est pour cela qu’il ne se prosterne pas devant le duc Orso de Talins qui lui demande de retrouver Monza (« je ne me prosterne pas »).
Si on est tant marqué par Shenkt à la lecture de Servir froid, c’est parce qu’il permet à la fantastique Monza Murcatto de s’élever. Sans Shenkt, pas de Monza. Il est celui qui la maintient en vie alors qu’elle a été trahie par son employeur, le duc Orso de Talins (« La tuer ? répéta-t-il (…) après l’avoir descendue de la montagne ? Après lui avoir réparé les os et l’avoir secourue »). On comprend que c’est Shenkt qui a sauvé Monza au début du roman. Sans lui, Monza aurait été morte. Shenkt n’hésite donc pas, à nouveau, à tenir tête au duc de Talins (Orso) qui l’a pourtant employé pour retrouver Monza et sa quête de vengeance.
Dans la seconde trilogie de Joe Abercrombie, les rumeurs se disputent au sujet de Shenkt.
C’est principalement Vick qui centralise le plus de rumeurs sur Shenkt. Avant de le voir, elle entend un tas de choses sur lui. Certains disent qu’ « il mange ses victimes ». On murmure que ses compétences sont supérieures « à celles du commun des mortels ». D’autres affirment que Shenkt est « un sorcier qui s’était damné en mangeant de la chair humaine ». Celle-là semble être vraie puisque Shenkt est bel et bien un Dévoreur. Shenkt a donc bel et bien violé la Deuxième Loi d’Euz.
Shenkt est fort : il se débarrasse sans aucun souci des gros bras de l’Inquisition de l’Union (« Vick se souvint de ce que Shenkt avait fait aux deux Tourmenteurs sur le quai de Port Ouest. Des colosses propulsés dans les airs comme des poupées »). En réalité, ce qui impressionne le plus Vick n’est pas la force de Shenkt, mais son apparence. Il est si banal, si transparent, si quelconque (« gratifia Vick d’un sourire hésitant, presque comme s’il entendait s’excuser. Pour avoir plus ordinaire que lui, il fallait se lever tôt »)… Et pourtant, Shenkt reste « le tueur le plus célèbre de Styrie » et peut-être même de ce monde.