Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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mercredi 13 mai 2026


 

Abeille est le Destructeur, le Prophète Blanc et le Catalyseur de son époque. Elle est celle qui permet aux dragons d'accomplir leur revanche ultime contre Clerres. Grâce à sa naissance totalement inattendue, elle pousse le Fou à perdre sa splendeur et ses certitudes. Elle force Fitz à quitter sa douce vie à Flétribois suite à son enlèvement.

Elle permet l'alliance des gens des Six-Duchés, de Terrilville et des Anciens, mais aussi des vivenefs et des dragons. Clerres chute suite à son passage. Sans Abeille, Kelsingra et Castelcerf n'auraient sans doute pas opéré un rapprochement.

 Tout cela, Abeille a pu le faire en vivant un véritable enfer : elle a souffert, traversé la mort, voyagé du nord au sud... 

jeudi 4 avril 2024

Clerres : perversion et chute

 

La trilogie du Fou et de l'assassin élargit le monde connu. Ce qui n'était que des suppositions ou des allusions devient bien plus concret. On découvre alors en profondeur Clerres : une ville, un lieu de pouvoir. On comprend que Clerres a une histoire aussi riche que d'autres grandes villes de la saga comme Kelsingra, Terrilville ou Castelcerf.

Très tôt dans la saga, Clerres est évoquée. La ville n'est pas nommée mais fortement suggérée (lorsque le Fou révèle qui il est et d'où il vient à la fin du second tome ou le moment où le Fou et Prilkop révèlent à Fitz qu'ils vont retourner dans leur école). Si ces deux prophètes désirent retourner à Clerres, c'est aussi parce que c'est le lieu qui accueille les gens comme eux, des individus qui ont des dispositions spéciales. Les gens du Nord n'en ont pas connaissance mais « il existait une école à Clerres où l'on apprenait aux enfants dotés de caractéristiques des Blancs à noter leurs rêves, les images qui leur venaient, et leurs visions de l'avenir ». On a là un premier aperçu de Clerres : un endroit de connaissances, de savoirs. Avant d'être pervertie, Clerres était un endroit unique, mythique et fantasmé, presque un refuge. Quand le Fou parle du Clerres d'avant, c'est avec des mots positifs : « c'était une bibliothèque qui regroupait toute l'histoire des Blancs, tous les rêves qui avaient été archivés (…) c'était une ville faite pour les historiens et les linguistes (…) les gens se rendaient compte que leur enfant était étrange, et ils l'amenaient à Clerres, ou bien il grandissait chez lui en sachant qu'il devait entreprendre un jour ce voyage ». Autrement dit, Clerres était une destination incontournable, qu'on le veuille ou non. Ceux qui avaient un don étaient immanquablement attirés.

Géographiquement, Clerres fait voyager le lecteur vers des terres inconnues, bien plus au Sud qu'il n'a jamais été, loin de Terrilville et autres villes des Marchands. Fitz se rend compte que c'est une « cité très loin dans le Sud,au-delà de Chalcède, des Îles Pirates, de Jamaillia et des îles aux Épices ». Quand le Fou raconte à Fitz la façon dont il est retourné à Clerres après la libération du Glasfeu, il l'informe que « nous sommes parvenus à Clerres puis nous avons continué jusqu'à l'île Blanche, où se trouve l'école qui s'appelle aussi Clerres ». Clerres est donc à la fois le nom de l'île et le nom de l'école. Notons que Clerres est un carrefour, un lieu de passage fréquenté qui n'attire pas que les Blancs. C'est un lieu de commerce, un endroit influent. Selon le Fou, « toute sorte d'individus se rendent là-bas, des marchands venus de porcs lointains, des gens impatients de connaître leur avenir, d'autres qui souhaitent devenir serviteur des Blancs, des mercenaires qui veulent entrer dans la garde ». A ce niveau, Clerres est un peu en opposition à Castelcerf, une ville qui, si elle a commercé, a longtemps été peu tournée vers le monde puisque tourné vers la guerre.

Clerres est une grande ville. Quand on lit ses descriptions, la façon dont les lecteurs la considèrent, on a bien plus l'impression d'être en présence d'une Terrilville ou d'une Kelsingra époque des Anciens que de Castelcerf. Il y a l'impression d'une ville riche et prospère, propre et organisée. Le Fou et Prilkop sont de bons observateurs de la ville : ils l'ont connue à des moments différents et ils peuvent noter les changements lorsqu'ils y retournent. On comprend avec leur témoignage que la ville ne s'est pas seulement enrichie, elle s'est agrandie, a gagné en importance : « Clerres s'était beaucoup étendu depuis mon départ, et Prilkop était abasourdi de constater que le petit village de ses souvenirs était devenu une masse de murailles, de tours, de jardins et de portes. » Alors qu'ils approchent de la ville pour sauver Abeille, le Fou (devenu Ambre) éclaire Fitz. Il le prévient que « Clerres a des patrouilles qui parcourent efficacement les rues et les ponts ». C'est un endroit comme il a rarement vu. Pourtant, Fitz a beaucoup voyagé : il a parcouru de long en large les Six-Duchés, il a remonté le fleuve du désert des Pluies, il a été à Terrilville, en Chalcède, dans les Montagnes, à Kelsingra... Il est malgré touché par ce qu'il voit : « j'observai Clerres pendant que le ciel s'éclairait. La ville était encore plus charmante au lever du jour, étendue de verdure soignée et d'habitations bien ordonnées ». Cela n'a rien à voir avec le côté désorganisé et sauvage de Castelcerf.

Tout cela peut donc laisser croire que tout est beau à Clerres. Mais, la ville a une face obscure, une face sombre symbolisée par l'emprise des Serviteurs et des Quatre. Là encore, il y avait des indications que cette école n'était pas si parfaite que ça. Le Fou avait prévenu qu'on avait tout fait pour le retenir, pour l'empêcher d'accomplir son destin car cela ne correspondait pas aux attentes des décideurs. Si il y est malgré tout retourné, c'est en partie à cause de Prilkop qui l'a convaincu que Clerres ne pouvait pas être si changée que ça : « Lui avait toujours eu envie de regagner Clerres (…) il en avait gardé un souvenir très différent du mien, car il venait d'une époque où les Serviteurs n'étaient pas encore corrompus, où ils servaient vraiment les Blancs. » Il faut bien préciser que Clerres existe pour permettre aux Blancs d’œuvrer correctement, toute la logistique doit leur servir. Les Serviteurs ont retourné la relation, pris le pouvoir et asservi les potentiels prophètes, les gens qui faisaient des rêves. Au fil des années, Clerres est devenue un élevage, un lieu d'expériences et une ville d'où se déploie le pouvoir des Serviteurs. Ils ne servent plus l'histoire mais leurs propres intérêts et sont prêts à tout pour atteindre leurs buts (« les Serviteurs croisent des enfants les uns avec les autres, entre cousins, entre frères et sœurs, et les enfants mal formés qui naissent de ces unions, ceux qui ne présentent aucun signe de la lignée des Blancs sont détruits avec la même indifférence qu'on arrache une mauvaise herbe dans un jardin »). C'est pour cela que la Femme Pâle a été préférée au Fou : lui allait à l'encontre de ce que désirait les Serviteurs, il était bien trop indépendant. On pourrait presque croire que la Femme Pâle a été construite pour contrecarrer les plans du Fou mais surtout permettre aux Serviteurs de maintenir leur influence. C'est en tout cas ce que pense le Fou : « Les richesses de Clerres avaient été mises à sa disposition afin qu'elle oriente le monde sur leur fameuse vraie Voie. »

Les dirigeants de Clerres ont le besoin de contrôle. C'est pour eux une nécessité ; ils élèvent leurs prophètes pour être certains qu'ils adhéreront à leurs idées. Quelqu'un comme Prilkop est pour eux un danger, un ennemi (Dwalia : « étant que c'était un Blanc naturel et non élevé à Clerres, il est resté trop peu de temps dans notre école pour que nous puissions nous assurer de sa loyauté »). Prilkop se retrouve alors derrière des barreaux. Le Fou, lui, a été torturé à son retour.

Clerres a un ennemi historique : les dragons. Ils ont tout fait pour les éliminer et ils ont tout fait pour qu'ils ne reviennent pas. Puisqu'ils avaient accès à des rêves prophétiques, ils pouvaient analyser différents scénarios et choisir ceux qui leur convenaient.

La cruauté de ces individus était telle qu'ils étaient capables de laisser se développer des terribles maladies ou des catastrophes naturelles sans prévenir si ça les arrangeait. On sait, par exemple, que la famille Vestrit a été lourdement touchée par la Peste ; on apprend que les Quatre savaient et n'ont rien fait (« nous étions au courant de la Peste sanguine avant qu'elle ne fasse sa première victime »). Ce n'est même pas du désintérêt, un repli sur leur monde ; c'est surtout une volonté de tout faire pour que les dragons ne reviennent pas. Sans doute pensaient ils qu'une Terrilville prospère se développerait et explorerait les mystères du monde des Anciens. Les Anciens étaient une menace, bien trop proches des dragons, bien trop indépendants et non soumis. Clerres a donc assisté de loin à la catastrophe : « la montagne qui explose en gerbes de feu, les tremblements de terre qui ont dévoré les cités des Anciens et les vagues géantes qui ont mis fin à leur emprise sur le monde (…) S'ils nous avaient été un peu plus utiles, peut-être les Anciens en auraient-ils aussi été informés ; mais ils préféraient les dragons aux humains. Ce fut leur perte. »

Mais, les dragons sont de retour et le destin de Clerres est menacé. Capra, une des Quatre, le sait. Elle est quasiment convaincue que les choses vont mal tourner. Il y a trop de rêves d'un Destructeur qui viendrait tout mettre à bas. Il y a surtout le retour des dragons et une vengeance inévitable de leur part. Elle tente de prévenir ses collègues (Coultrie, Symphe et Fellodi) : « les dragons sont à nouveau en liberté dans le monde, et les luriks qui nous restent rêvent de sombres visions de loups, de fils et de dragons. Nous étions pourtant à ça de les arrêter pour toujours : Les dragons ne pardonnent pas et ils n'oublient pas ». En étant incapables de tuer le Fou pour de bon, les Quatre ont laissé le cours des choses leur échapper. Le Fou a tout fait pour faire revenir les dragons et il y est parvenu. Pire, ils n'ont rien arrangé en enlevant Abeille, la fille de Molly et Fitz. Fitz fait tout pour la retrouver, ou la venger. Sur sa route, il forge des alliances inédites et rencontre des dragons. Quand il évoque à Tintaglia le nom de Clerres, la réaction de la dragonne est intéressante (« Peur. Un dragon pouvait éprouver de la peur ? ») Tintaglia, comme tous les dragons, a le souvenir de ses ancêtres. Ils sont certes incomplets mais suffisamment équivoques pour faire émerger cette émotion. Elle sait que quelque chose de terrible a eu lieu pour son espèce mais ne sait pas quoi exactement. Tintaglia ira alors rencontrer le vieux dragon noir Glasfeu qui l'éclairera sur ce qui s'est passé, notamment les empoisonnements. Dès lors, le sort de Clerres est écrit : la ville doit être détruite. Il y a eu trop de torts causés aux dragons pour qu'ils ferment les yeux ; Clerres a tenté de les éradiquer, a volé leurs œufs pour faire des expériences. Tintaglia est claire quand elle dit que « un humain ne peut exécuter la punition que Clerres mérite. Quand nous arriverons là-bas, nous détruirons pierre par pierre et dévorerons ceux qui ont osé tuer des dragons ». Une assemblée constituée de pirates, Marchands, de gens des Six-Duchés et des dragons arrive alors sur Clerres et détruit la ville. En réalité, le plus gros du travail est fait par les dragons qui ne connaissent aucune limite, ne montrent aucune retenue. Pour ne rien arranger, Glasfeu retrouve un peu courage et se mêle à la fête. Lui aussi est revanchard, d'autant plus qu'il a été humilié (« te souviens-tu de moi, Clerres (…) te rappelles-tu comment tu nous as fait mourir avec un festin de bétail empoisonné ? »)

Les Quatre sont tués un par un. La ville est ravagée comme l'observe de loin Fitz : « je vis les ruines du château de Clerres (…) la forteresse n'existait plus que sous la forme de décombres répandues à l’extrémité de la péninsule ». Clerres est battue, les dragons ont gagné. Surtout, le Fou a atteint son but : les futurs gens doués ne seront plus exploités.

lundi 25 mars 2024

Qui est le Fils inattendu (dans le Destin de l'assassin) ?

Fitz est le Catalyseur de son époque, il est celui qui a permis de mettre en branle le retour des dragons. D’autres ont, bien entendu, eu un impact sur le retour de ces magnifiques créatures (comme Malta). Mais, le Prophète a marqué Fitz comme son Catalyseur.

Abeille, elle, est le Destructeur de son époque. Dans les croyances de Clerres, le Destructeur vient répandre la mort et la destruction sur la ville : c’est ce que fait Abeille en incendiant la citadelle et en faisant en sorte que les dragons, les Anciens, des pirates et des duchéens détruisent la ville.

Une autre figure légendaire émerge : celle du fils inattendu, un enfant qui défie toute la logique de l’histoire, un enfant qui n’aurait pas dû naître. Fitz est un fils inattendu désigné, lui le bâtard royal ; Chevalerie rêvait tant d’un fils et ce fils a émergé d’une ancienne relation.


Pourtant, les Prophètes Blancs du passé ont théorisé l’apparition et le concept du Fils inattendu. Là encore, comme souvent, c’est une histoire liée à la vengeance. Della, un ancien membre de l’école de Clerres, rapporte que « j’ai rêvé de ma propre version du Fils inattendu. Je crois que c’est un rêve de justice et de punition à venir, destiné à ceux qui s’y attendent le moins ». Une analyse est possible : la justice serait la volonté de Fitz de se venger alors que les Quatre ont enlevé Abeille alors que ceux qui s’y attendent le moins sont justement les Quatre, bien à l’abri dans leur citadelle. Dans tous les cas, l’arrivée du Fils inattendu ne semble pas pacifique. Il apporte et promet la colère, et il se mêle à d’autres grandes figures prophétisées. Capra affirme que « nous sommes inondés de cauchemars qui évoquent la colère du Fils inattendu. Des visions terrifiantes de la vengeance du Prophète qui vécut deux fois réveillent les jeunes dans les hurlements de peur ». Ce Prophète est le Fou, mort à Aslevjal, tué par la Femme Pâle, et ressuscité par Fitz et la couronne au coq. Encore une fois, on a un autre témoignage qui montre que le Fils inattendu doit participer à un grand changement de Clerres.


Tous ne croient pas en cette histoire de Fils inattendu. Un soldat qui garde Clerres et assiste au retour de Dwalia réagit en disant que c’est une « vieille légende ». Dwalia, grande partisane de la théorie du fils inattendu, a bien conscience que tout le monde n’y croit pas : « certains affirmaient que le temps de cette prophétie était révolu, que son ingérence dans les flots du temps était derrière nous ».


Dwalia ramène donc Abeille à Clerres. Elle est convaincue que c’est le Fils inattendu. C’est pour elle qu’elle a entrepris cette quête et traversé le monde. C’est pour capturer le Fils inattendu, donc Abeille, qu’elle a sacrifié quelques uns des gens de Clerres. Dwalia parade même devant les Quatre : « nous rapportons le trophée que j’avais annoncé : le Fils Inattendu ». Cette déclaration ne récolte que mépris. Les Quatre, en particulier Capra, se moquent de son aplomb. Comment est-ce que ce Fils inattendu, donc un garçon, pourrait être Abeille, une fille ? La réponse de Capra transpire le mépris (« ce n’est pas le Fils inattendu. Le moins que ce puisse être, c’est la bâtarde d’un misérable traître »).

Vindeliar a passé de longs moments avec Abeille. Il a appris à la connaître, il pense avoir un lien spécial avec elle et la magie influe grandement sa perception des choses. Surtout, Vindeliar admire Dwalia et il partage son avis. Capra dit à Abeille que Vindeliar « croit toujours que tu es le Fils inattendu et il affirme que tu es capable de magie et pleine de ruse et de fourberie ». Ici, peu importe qu’Abeille soit le Fils inattendu ; la deuxième partie de la description illustre bien la nature du Fils inattendu : c’est un individu qui a tous les atouts pour changer les choses.


D’autres pensent que le Fils inattendu est Fitz. C’est le cas de Capra (Abeille : « Capra savait que mon père était le Fils inattendu. »). Un autre partage cet avis : Prilkop. Lui aussi a un titre particulier : l’Homme noir, une figure mythique à Aslevjal et pour le peuple des îles d’Outre-Mer. C’est surtout un Prophète Blanc, un homme qui a accompli ce qu’il devait accomplir et qui depuis transcende son temps. Prilkop est prisonnier à Clerres. Il rencontre Abeille et sa position est claire : « pauvre petite ! Non, tu n’es pas le Fils inattendu. Je le sais, car je l’ai rencontré ». Autrement dit, selon Prilkop, le Fils inattendu est Fitz. Finalement, on ne peut pas mettre de côté l’avis du Fou. Après tout, il est le Prophète de son époque, il a étudié bon nombre de textes et il s’est rarement trompé sur les gens. C’est lui qui dit à Abeille que « ton père était le Fils inattendu. Quand tout jeune, je rêvais de lui, je voyais toujours qu’il avait peu de chances de survivre ». Le Fils inattendu n’apporte pas seulement la mort, il doit y résister. Et c’est bien le cas de Fitz qui a à de nombreuses reprises défié la mort et les probabilités de survie.

mercredi 28 février 2024

Loups et prophéties

Le Destin de l’assassin est marqué par un bon nombre de mentions à des prophéties, par l’apparition de grandes figures prophétisées. On y retrouve le Fils Inattendu (Fitz), le Destructeur (Abeille), l’Homme Noir (Prilkop), le Prophète Blanc (le Fou) ; du côté des gens de Clerres, une Prophète déchue est mentionnée : la Femme Pâle. Il y a également des créatures mythiques comme les dragons, en particulier Tintaglia ou Glasfeu, les dragons d’Art et de pierre comme celui de Vérité ou le Loup du Ponant, ou encore les esprits dans le courant d’Art.


Dans ce roman, des prophéties et des visions de loups qui se vengent sont donc abordées, en partie par les Quatre de Clerres. Ces derniers ont en effet passé des décennies à les collecter. C’est sur ça qu’ils basent leurs pouvoirs, leurs influences et leurs richesses. Cela leur permet d’anticiper le futur et de tordre le présent pour qu’il colle à leurs besoins. Les Quatre savent que le Fou est une épine dans leurs pieds, qu’il peut contre-carrer leurs projets. Capra, la plus vindicative, reproche aux autres d’avoir autorisé Dwalia à partir en quête du Fils Inattendu ; cela a mis en branle des événements qui peuvent faire chuter Clerres. Ses propos sont clairs : « ta petite vengeance nous a projetés dans une situation très dangereuse. Aveugle, il voit le chemin et le loup vient sur ses talons ». Il faut préciser que Dwalia ne cherche pas uniquement à trouver le Fils Inattendu mais aussi à ceux qui ont tué celle qu’elle a aimée (la Femme Pâle). Dwalia a donc enlevé Abeille, se trompant sur l’identité du Fils Inattendu. Mais, cela a éveillé un désir de vengeance du Fou (aveugle suite à la torture subie lors de son retour à Clerres). Et le loup auquel il est fait référence ne laisse pas de place au doute : c’est Fitz. Les deux vont traverser le monde du nord vers le sud, de Castelcerf à Clerres pour retrouver Abeille. Et les conséquences seront désastreuses pour Clerres.


Capra développe la suite qui dit que « tu as réveillé le loup endormi, et excité les dragons en lui jusqu’à la fureur ». Sans cette vendetta de Dwalia, Fitz serait sans doute resté paisiblement à Flétribois à s’occuper de sa fille Abeille. Fitz n’a pas cherché à retrouver le Fou, il se contentait d’être morose en pensant à son vieil ami. Même quand le Fou est parvenu à lui faire parvenir un message, Fitz n’envisageait pas de quitter les Six-Duchés pour le retrouver. Mais, Dwalia a commis une erreur en enlevant Abeille. Fitz, le loup endormi, a fini par comprendre qu’il devait partir à la recherche de sa fille. Cela lui a certes pris un long moment pour le comprendre mais une fois la décision prise, il est parvenu à se faire de précieux alliés, dont des dragons et des vivenefs (des dragons prisonniers de bateaux). Cette assemblée improbable et inattendue est crainte par Capra. La femme est suffisamment intelligente pour avoir compris les rêves. Elle sait que le pire arrive (« les dragons sont à nouveau en liberté dans le monde, et les luriks qui nous restent rêvent de sombres visions de loups, de fils et de dragons. Nous étions  pourtant à ça de les arrêter pour toujours »). Il faut noter que le loup n’est pas uniquement Fitz, il est aussi Père Loup (Oeil-de-Nuit) qui accompagne durant une bonne partie du récit Abeille et attise en elle un esprit de colère et de violence. Père Loup fait comprendre à Abeille qu’elle ne peut pas être une proie, qu’elle ne peut pas se contenter de subir les événements. C’est grace à Père Loup qu’Abeille répandra la mort à Clerres et mettra le feu à la citadelle. 


Prilkop est également un fournisseur de visions et de rêves. Il raconte l’un d’entre eux à Abeille : « Habituellement, quand je fais un rêve, je sens sa probabilité de devenir un avenir ; et si je le fais à plusieurs reprises, je sais qu’il est presque inévitable. J’ai rêvé d’un loup blanc, une fois, avec des dents en argent ». Ici, il peut s’agir du loup d’Art et de pierre que Fitz va construire à la fin du récit, celui qui lui permettra de devenir une créature légendaire à un prix énorme. La construction du dragon pousse Fitz dans ses retranchements et il n’y serait pas arrivé sans absorber le Fou. Autrement dit, rien ne pouvait garantir la réussite de son entreprise tant les efforts étaient importants.

Abeille aussi a rêve de Fitz dans la carrière en train de construire son loup de pierre. Elle dit au Fou que, dans son rêve, « je suis assise près d’un feu avec papa et un loup. Il est très vieux. Il me raconte des histoires et je les écris ». C’est exactement ce qui se passera dans les Montagnes. Un Fitz au bout de sa vie, apathique, raconte à Abeille l’histoire de sa vie et la jeune fille en prend note. C’est un moment tragique, presque pathétique.


Un blanc, prénommé Sycorn, écrit que « puis vient un cerf bleu couronné. Il éveille la pierre ; s’il éveille la pierre, un loup apparait. Un homme doré tient le loup par une chaîne qui va vers son coeur. Si l’homme doré amène le loup, la femme qui règne dans la glace tombe ». On peut supposer que le cerf bleu couronne est un Loinvoyant, soit Devoir soit Vérité. Dans les deux cas, l’homme doré est nécessairement le Fou et le loup est Fitz. L’événement décrit ne peut être que la chute de la Femme Pâle à Aslevjal. Mais, ce qui est intéressant ici, est le lien entre le loup et l’homme doré : on comprend que c’est une relation plus qu’amicale ou fraternelle, c’est un lien fort et qui dépasse ces simples considérations (même si il a fallu du temps pour que ce soit le cas).

dimanche 26 novembre 2023

Le Fou après sa mort

La Femme Pâle a tué Fitz. Elle a éliminé celui qui se proclamait Prophète de son époque, celui qui avait l’audace de la concurrencer, de la remettre en question. Le Fou mort, la Femme Pâle n’a pas atteint son principal objectif : les dragons sont revenus à la vie.

La vie et la mort sont deux concepts importants dans le cycle de l’assassin royal. Elles peuvent prendre différentes formes, et la mort ne signifie pas nécessairement la fin de la vie. Fitz a été tué par Royal et il est pourtant là des années plus tard. Vérité a donné sa vie pour forger son dragon de pierre et d’Art et il est encore présent dans le courant d’Art, il a même déchainé sa colère sur les Pirates Rouges. On a d’autres exemples de personnes mortes qui ont continué à vivre, notamment grâce au Vif. 

Mais, le Fou n’a pas le Vif. Heureusement pour lui, il a le bout des doigts imprégnés d’Art, il a Fitz, il a la couronne aux coqs et il a des plumes. Tout cela, dans un cocktail magique détonnant, lui permet de revenir à la vie. Le Fou, contre ses propres attentes, a survécu à sa mort.


Le retour à la vie du Fou n’est pas simple. Ses derniers instants, ses derniers souvenirs sont la torture et les méchancetés infligés par la Femme Pâle. Elle ne s’est pas contentée de le maltraiter, elle a également fait en sorte qu’il renie ce qu’il est, elle l’a forcé à avouer des secrets. Le Fou s’est donc vu mourir de la pire des façons. Il n’est donc pas étonnant de la voir traumatisé par ce qui lui arrive : « j’occupais ce corps que je tiens et elle m’a découpé la peau du dos ! Je suis mort (…) Je m’en souviens ; je suis mort ». Comme Fitz après son retour à la vie, le Fou passe par les mêmes étapes : la journée, il ressent le besoin de s’isoler et la nuit il est assailli de cauchemars. Mourir est une épreuve dont on ne ne ressort pas indemne. Cela vous change profondément (« le fou surgir, l’air terrifié, les cheveux en bataille. Sa respiration affolée l’ébranlait de la tête aux pieds, et il s’efforçait de reprendre son souffle, la bouche grande ouverte »). 

La nuit n’offre donc aucun répit au Fou. La journée, il ne cesse de penser à ce qu’il a vécu et quand il pose les yeux sur Fitz, on peut supposer qu’il revit les moments où il estime l’avoir trahi. La façon dont il parle de cela à Fitz ne laisse aucun doute ; il a honte de ce qu’il a fait pour espérer rester en vie ou espérer partir plus tôt. A force des coups et des brimades, il ne savait plus ce qu’il voulait (« on sort humilié de la torture ; céder, hurler, supplier, promettre »). Autrement dit, le Fou a cédé à toutes les demandes de la Femme Pâle dans l’espoir de lui soutirer un hypothétique réconfort, une petite accalmie. Ce qui, bien entendu, n’est jamais arrivé.


Fitz est spectateur de la déchéance de son ami. Il l’a vécu, il sait qu’on ne peut pas l’aider. Il est totalement impuissant. Quand le Fou l’interroge (« s’en remet-on jamais ? As-tu réussi à t’en relever »), il sait que ses réponses lui apporteront tout sauf du confort.

A son époque, Fitz avait vécu quelques temps avec Burrich après sa torture et son retour à la vie. Cela avait été une époque pénible où il avait failli ne pas refaire surface et où il avait été à deux doigts de perdre l’amitié des gens qui voulaient l’aider. 


Il avait tiré deux leçons de ça, deux leçons que traversent le Fou. Personne ne peut réellement vous aider (« Le Fou avait besoin de solitude pour revoir l’image qu’il aavit de lui!même ») et il vous faut un but. Fitz avait décidé d’aller tuer Royal.


La vraie peur du Fou n’est pas nécessairement liée à son passé, aux exactions de la Femme Pâle. A vrai dire, le Fou avait prophétisé sa mort : il avait accepté qu’il devait mourir pour que les dragons reviennent pour de bon. En le ramenant à la vie, Fitz a tout changé, il plonge le Fou dans un présent et un futur vierges. Le Fou doit écrire sa propre histoire, doit trouver sa propre voie et il ne sait pas comment le faire. Toute sa vie, il a été influencé par des rêves, des prophéties. Là, il est arrivé à un moment en-dehors de son temps. Que faire ? Il dit se sentir perdu : « je me sens comme une barque dont on aurait tranché l’amarre et qui voguerait sans personne à la barre ». Il a besoin d’un petit signe, d’un petit il ne sait quoi. Cela prendra la forme d’une voix, celle de l’Homme Noir, celle de Prilkop. Les deux ont les mêmes origines même si ils ne sont pas nés à la même époque. Voir Prilkop, l’entendre surtout, fait un bien énorme au Fou. Il s’en ouvre à Fitz qui ne comprend pas ; il lui dit que « je n’ai pas entendu la langue de mon enfance, depuis… ma foi, depuis que je suis parti de chez moi ; tu ne sais pas le bonheur que je ressens à l’entendre de nouveau ».

Cela fait naitre une envie ; « il s’agit pour nous de rentrer chez nous, d’ne certaine manière de revenir là où notre personnalité s’est façonnée ». Le Fou et Prilkop veulent transmettre ce qu’ils ont appris, tout ce que les épreuves traversées leur ont enseigné. Ils veulent sans doute éviter que d’autres aient à vivre des choses aussi dures qu’eux.


Pour le Fou, cela n’a pas été un choix facile. Il aurait pu rester avec Fitz. Ce dernier aurait accepté volontiers sa présence. Mais, le Fou sent que Fitz doit emprunter un autre chemin, qu’il doit retrouver la personne qu’il aime réellement, Molly. Il n’a pas oublié la façon dont Fitz s’est coupé du monde il y a des années et ne veut pas que son ami répète ce genre de choix. Il pense que, si il reste, Fitz ne vivra pas avec Molly. Il ne tolère pas ça, il dit clairement qu’il se sentirait coupable (« tu m’as donné une rallonge de vie ; voudrais-tu que je m’en serve pour te dépouiller de la tienne ? (…) Je puis t’aimer, Fitz, mais jamais je n’accepterai que cet amour te détruise »). Le Fou a raison de se sacrifier car Fitz ne le ferait pas. Fitz dit clairement qu’il est prêt à tout laisser derrière lui (Molly, Devoir, son royaume) pour rester avec le Fou (« et si je te suivais ? Si je renonçais à mon autre vie pour partir avec toi ? »)

Arrive alors la séparation. C’est un Fou qui vient d’affronter la mort qui doit faire un des choix les plus difficiles de sa vie. Il doit renoncer à son plus vieil ami, à son premier ami trouvé à Castelcerf. Il doit renoncer à un homme qu’il a aimé, un homme qui l’a aidé à façonner le monde. Le Fou renonce à Fitz : « je dois te rendre la liberté, murmura-t-il d’une voix brisée, tant que j’en ai encore la force ». Fitz, lui, ne reconnait presque pas la personne en face de lui. Il faut dire qu’il voit le Fou comme tous les autres le voient : non perceptible par le Vif et sans le lien d’Art qui les unissait. Un étranger se dresse devant Fitz (« un homme à la peau brune et aux yeux noisette me regardait d’un air compatissant »).


Malgré ce geste, Fitz ne renonce pas au Fou. Il continue à espérer qu’il reste dans sa vie. Il continue à utiliser le pilier d’Art entre Aslevjal et Castelcerf pour aller voir son ami. Même les paroles de Prilkop (« A lui, vous donne votre temps, votre parler, votre amitié : qui rejoint pas votre temps alors ? Hmmm ? Un grand changement, peut-être, je pense. Lâchez, changeur de fou, votre temps ensemble terminé est. Achevez ») ne suffisent pas à le convaincre. 

Fitz rate ses adieux. Il se perd dans un pilier d’Art n’est pas présent quand le Fou revient à Castelcerf. Le Fou est inquiet de ne pas le trouver, il laisse une statue pleine de souvenirs à Umbre afin qu’il la remette à Fitz. La statue est composée de moments entre Fitz, le Fou et Oeil-de-Nuit. Comme si les trois étaient destinés à être réunis…

jeudi 30 juin 2022

L'influence de la Femme Pâle

Si elle n’est pas présente physiquement dans Sur les rives de l’Art et le Destin de l’assassin (car morte), la Femme Pâle est quand même souvent mentionnée et a un impact sur ce qui se passe. C’est, en partie d’elle, que le Fou veut se venger et c’est son lien avec Dwalia qui motive cette dernière à punir le Fou.

Pour libérer Glasfeu et accomplir le défi d’Elliania, Devoir, Fitz et le Fou se rendent sur Aslevjal. C’est une île de glace et de neige, le repère de la personne qui a mené la guerre des Pirates Rouges contre les Six-Duchés. Mais avant cela, c’était une cité des Anciens qui a été prise dans la lutte entre les Blancs et les Anciens (et les Dragons). Dans leur volonté d’empêcher le retour des dragons, les Quatre de Clerres ont envoyé la Femme Pâle (également appelée Ilistore) à Aslevjal. Hormis la Femme Pâle ou le Fou, un autre Blanc a connu Aslevjal : l’Homme noir (connu sous le nom de Prilkop). Il a connu Aslevjal avant l’arrivée de la Femme Pâle, avant même l’arrivée de Glasfeu et il a bien vu à quel point la cité a changé (« Prilkop évoquait souvent la beauté qui avait disparu quand la Femme Pâle a envahi Aslevjal et s’y est installée »). Fitz s’y connaît bien en destruction. Lorsque le Fou se met à lui raconter l’histoire de son peuple, il assemble les pièces et se rend compte que le comportement de la Femme Pâle dépasse une simple attitude démolisseuse : il y a la réelle volonté d’éradiquer une civilisation. Fitz remarque que la Femme Pâle « avait tout fait pour dégrader la cité. Sous son règne, des œuvres d’art avaient été défigurées ou détruites, des bibliothèques de cubes d’Art renversées, et irrémédiablement mélangées… Tout cela n’indiquait-il pas une haine tenace ? Avait-elle cherché à effacer toute trace d’un peuple et de sa culture ? » Ces interrogations confirment bien la volonté des Serviteurs et des Blancs d’effacer les Anciens et les dragons.

Prilkop a étudié des textes, il a fréquenté des prophètes, des collecteurs. Il a eu le temps de réfléchir à tout ce qui s’est passé. Il a compris que c’était une lutte de pouvoirs, que la Femme Pâle était un outil de déstabilisation. Les Quatre ont compris que les Loinvoyant pouvaient représenter une menace : ils leur ont envoyé les Pirates Rouges. Alors qu’il est captif à Clerres, il croise Abeille et lui développe son point de vue sur Ilistore : « pour elle, son destin était de s’employer à ce que les dragons ne reviennent jamais dans notre monde, et elle voyait une Voie juste dans le fait de maintenir l’état de guerre entre les îles d’Outre-mer et les Six-Duchés. Elle souhaitait faire éclater les Six-Duchés en petits États qui se chamailleraient, et s’assurer ainsi que la magie ancienne des Anciens ne réapparaîtrait pas dans les lignées Loinvoyant ». Notons que cette magie est l’Art et que c’est sans doute pour cela que les forgisés ont convergé et traqué Vérité et Fitz. Ilistore a donc quitté sa douce île du sud, son monde qu’elle connaissait pour s’aventurer dans le nord froid et hostile. Convaincue de la nécessité de sa mission, elle y est allée seule. Ce n’était pas nécessairement sa volonté ; c’est ce qu’on comprend lorsque Dwalia revient à Clerres et fait son rapport aux Quatre (Symphe, Capra, Fellodi et Coultrie). En outre, Dwalia est pleine d’amertume et de regrets. Dans ses paroles, on se rend compte de plusieurs choses : Dwalia a aimé Ilistore, la mort de la Femme Pâle a été une réelle tragédie et tout ce qu’a fait Dwalia a été motivé par ça (à Capra, elle dit : « je t’ai supplié de me laisser partir avec Ilistore pour la protéger, et vous avez tous refusé sous prétexte que Kebal Paincru suffirait, mais il n’a pas suffi, et elle est morte. Elle est morte de façon horrible, seule, brisée, glacée »).

Reppin fait partie de ceux qui ont été jusque dans les Six-Duchés pour enlever Abeille. Reppin éclaire bien la situation entre Dwalia et la Femme Pâle : « n’oublions pas non plus que Dwalia a servi Ilistore pendant des années et qu’elle la vénérait ; elle affirmait toujours qu’à son retour Ilistore la porterait au pinacle ». Dwalia n’a donc pas simplement perdu son amour, elle a perdu son futur. Tout porte à croire que la relation entre Dwalia et la Femme Pâle est sincère, qu’elles s’aiment réellement même si chacune a un intérêt à fréquenter l’autre : la Femme Pâle peut servir d’aide à Dwalia pour gagner en influence par exemple. Le Fou se rappelle de sa formation à Clerres ; la Femme Pâle était déjà là. Elle était sa rivale, les deux se considéraient comme le Prophète Blanc de cette époque. Or, il ne peut y en avoir qu’un. C’est Ilistore qui avait été choisie, cette femme majestueuse qui « avait une tenue verte et marron semblable à celle d’un chasseur, et ses cheveux blancs étaient retenus en arrière par une tresse à fil d’or. Elle était ravissante ! Sa servante la suivait, et je crois y repensant, je crois que c’était Dwalia ».

Abeille confirme la nature de la relation amoureuse entre Dwalia et la Femme Pâle en ayant un aperçu des pensées de Dwalia. Clairement, Dwalia n’est pas qu’une agente de la Femme Pâle, pas qu’un outil ou un pion (« son cœur remonta en arrière jusqu’à une époque où elle avait connu l’amour, une fois, et avait aimé en retour. Je vis une femme de grande taille qui lui souriait : la Femme Pâle ». Il n’est donc pas étonnant de voir Dwalia détester Fitz et le Fou, compte tenu de ce qu’ils ont fait à la Femme Pâle. Ils n’ont pas que brisé sa Voie, ils lui ont donné une mort pathétique. En revenant à Clerres avec Prilkop, le Fou raconte tout ce qu’il a vécu et donc ce qui s’est passé sur Aslevjal. En évoquant les derniers moments d’Ilistore, il se crée une ennemie : « c’est ainsi qu’elle a appris que les mains de la Femme Pâle avaient été dévorés et qu’elle était morte dans le froid, affamée et gelée. Ilistore m’avait toujours méprisé, et ce jour-là, je me suis aussi attiré la haine de Dwalia pour toujours ».

La mort de la Femme Pâle ne signifie pas donc la fin de l’histoire. C’est avec la naissance d’Abeille le déclencheur d’événements qui mèneront à de grands changements et, au final, à la domination des dragons.

dimanche 16 janvier 2022

Prilkop : dans le déni quant à Clerres ?

Clerres pensait être à l’abri. Les dragons avaient disparu, les Loinvoyant et leur magie d’Art pris dans la guerre des Pirates Rouges. Seulement, il y a eu un hic : le Fou s’est mis en tête de changer les choses. Il a permis à la lignée des Loinvoyant de survivre et de se débarrasser des Pirates Rouges et avec d’autres personnes il a permis le retour des dragons. Puis, les responsables de Clerres ont cru nécessaire de tuer le « Fils Inattendu », celui devrait les mettre à bas. Ils ont pris un risque en libérant le Fou de sa prison, alors que le Fou lui-même avait décidé de retourner à Clerres. Cela a constitué leur perte en mettant en branle leur chute. Dwalia a enlevé Abeille et en conséquence a réveillé la colère de Fitz et du Fou. Les deux ont mis en place une coalition remarquable pour attaquer Clerres : des vivenefs, des Pirates, des Marchands, des gens des Six-Duchés. Leur puissance a été décuplée quand les dragons, via Tintaglia, ont décidé que cela les concernait aussi. Tous ont alors convergé vers Clerres et ont précipité la ville vers sa chute.

Prilkop est un prisonnier de Clerres. Lui qui fut l’Homme Noir sur Aslevjal et qui a assisté aux péripéties de Glasfeu sur le glacier est retourné avec le Fou dans son pays natal. Il a été torturé et emprisonné, et pourtant il a gardé un amour pour son pays. D’une certaine façon, il a une vision fantasmée de ce que fut l’île et il rêve d’un nouveau départ. Il pense que tous les gens de Clerres ne sont pas coupables et que la coalition des dragons et des hommes devrait faire preuve de mesure. Présent sur place, il est un témoin privilégié de ce qui se passe (« Ils détruisent tout. Ce qu’abeille a commencé avec l’incendie, ils l’achèvent avec de l’acide et à grands coups d’ailes et de queues. S’ils ne cessent pas, il ne subsistera plus du château de Clerres qu’un tas de ruines »). Les propos de Prilkop confirment que la vengeance des dragons est impitoyable et implacable. Prilkop se tourne alors vers celui qui font son ami, son compagnon de voyage. Le Fou lui répond qu’il n’y peut rien, que personne ne peut imposer sa volonté à un dragon. Surtout, le Fou est encore sous le choc de la mort (supposée) de Fitz et refuse de remettre en cause ses dernières actions : « penses-tu vraiment que je déférais quoi que ce soit de l’ouvrage de mon Catalyseur ? »

Prilkop a sous-estimé la rancœur des gens des Six-Duchés. Il a oublié que les hommes souffrent et vivent passionnément leurs émotions et sentiments. Contrairement aux dragons qui savent que le feu des hommes brûle fortement («  Quelle tempête d’émotions ! Comme vous, les humains, vous pouvez en soulever rien qu’en imagination », fit remarquer le dragon sur un ton condescendant », Tintaglia dans Ombres et flammes), Prilkop n’a pas conscience de la peine des victimes des actes des Quatre de Clerres et, surtout, de leur volonté de revanche. Persévérance n’a toujours pas pardonné ce qui s’est passé à Flétribois (« Vos amis ont effacé la mémoire de ma mère, et elle m’a renié et chasse »). Persévérance dit bien « vos amis », cela sous-entend qu’il considère que Prilkop n’est pas dans son camp et comment ne pas le comprendre quand on voit à quel point Prilkop cherche à défendre Clerres.

Prilkop ne comprend pas non plus que ça dépasse les petites questions humaines. Tout cela n’est qu’un épisode dans l’affrontement entre les dragons et Clerres. Abeille lui apprend les horreurs commises sur l’île des Autres (« saviez-vous qu’ils ont fait en sorte que des filets soient placés au large de l’Île des Autres, pour capturer et tuer les serpents afin qu’ils meurent et ne deviennent jamais des dragons »). Les dragons ont obligés de détruire Clerres comme ils ont dû se détruire la ville de Chalcède. Ils n’ont pas oublié l’apathie de Glasfeu qui a permis à Clerres de prendre un ascendant sur les dragons.

Faisant face à un mur d’hostilité, Prilkop n’a pas d’autre choix que s’en aller et agir de son côté, seul : «  L’homme noir le regarda sans répondre, comme réduit au silence par la stupeur. Puis il se détourna et se mit en marche d’un pas incertain. » Il finit par tomber sur un Fitz mal en point qui désire savoir qui est vivant. La réponse de Prilkop («  des vôtres ou des miens ») montre bien qu’il a choisi son camp, qu’il a conservé une certaine fidélité pour Clerres. Les propos tenus à Fitz sont clairs : « vous ne pourriez imaginer tout ce qu’Abeille a détruit en incendiant la bibliothèque. Je ne la blâme pas ; elle ne pouvait s’opposer aux forces qui l’ont façonnée et qui l’ont mise sur cette voie-là. Mais je pleure ce qui a été ainsi perdu. Et je pleure aussi les Blancs dans leurs jolies petites maisons (…) vous ne pouvez pas les en tenir pour responsables pas plus que je ne peux reprocher à Abeille à ce qu’elle est devenue. » Sans doute est-il encore sous le choc de tout ce qu’il a vu. Bien entendu, ce qu’il dit ne peut convaincre Fitz ; Prilkop comprend d’ailleurs que Fitz est loin d’adhérer à qui il est (« je crois que nous n’avons jamais été vraiment amis, FitzChevalerie Loinvoyant »).

Il faut donc tourner la page de Clerres et dessiner un nouvel avenir aux survivants. Clerres détruite, il reste quand même une des Quatre en vie : Capra. Involontairement, Prilkop informe Fitz qu’elle est vivante («  j’ai rassemblé dix-sept Blancs et semi-Blancs (…) ils puisent un réconfort dans l’autorité de Capra qui les guide depuis des générations »). Fitz ira la tuer et laissant ainsi la place libre à Prilkop. D’ailleurs, il est assez salutaire que Fitz ait tué Capra puisque Prilkop faisait preuve d’une naïveté inquiétante : il a rencontré Capra et a cru ce qu’elle lui a dit, que les blancs allaient changer (« j’ai parlé avec elle, et elle m’a promis que nous retournerions à nos anciennes pratiques »).

Des semaines plus tard, Prilkop écrira une lettre au Fou. Clerres détruite, il décide de prendre les choses en main. Il devient le leader des survivants après la mort de Capra (« j’ai pris sur moi de m’occuper des rares Blancs encore en vie. Nous avons quitté Clerres pour une petite ferme sur le continent, et je m’efforce d’enseigner aux jeunes les rudiments de l’agriculture »).

vendredi 23 juillet 2021

Adieux et retrouvailles : la Femme pâle

Mentionnée ici ou là dans le premier cycle de l’Assassin royal, la Femme pâle fait une apparition remarquée dans le tome 12 de la saga, l’Homme noir. On comprend que c’est elle qui a poussé les Pirates Rouges de Kebal Paincru (son catalyseur) à attaquer les rivages des Six-Duchés. Elle parvient à capturer Fitz et le Fou tout en exposant clairement ses intentions : tuer Glasfeu. Fitz est à deux doigts de céder à son entreprise de charme alors que le Fou subit la torture. Quand son dragon de pierre Paincru est abattu, c’est le début de la fin. La Femme pâle et ses forces sont détruites, les dragons sont de retour. Pour autant, ce n’est pas la fin de son histoire. Dans Adieux et retrouvailles, on en apprend un peu plus sur elle et on assiste à sa chute.

Puisqu’on suit les aventures via le regard de Fitz, un habitant des Six-Duchés, on a du mal à avoir de l’empathie pour les gens des îles d’Outre-Mer. Pour le lecteur, ils sont le peuple qui a nourri en son sein les Pirates Rouges. La réalité est plus complexe car on apprend (notamment à travers la tragique histoire de la famille d’Elliania) que les gens de ces îles ont beaucoup souffert ; des familles ont été brisées, des personnes ont été enlevées: « certains des Outrîliens que nous avions libérés se trouvaient au service de la Femme pâle depuis l’époque de la guerre des Pirates Rouges, mais elle en avait nourri impitoyablement ses dragons ». L’emprise de la Femme Pâle sur ses serviteurs était totale : elle parlait, ils obéissaient. Peu importait son comportement. Même les choses anodines, les choses du quotidien confortaient cette impression. Un ancien captif raconte ainsi qu’« il gardait le souvenir de la Femme pâle expliquant qu’il s’agissait d’une sorte d’épreuve : ceux qui survivraient à deux semaines d’emprisonnement gagneraient la liberté de la servir et des repas à heures régulières ».

C’est Prilkop, l’Homme noir, qui « l’a accueille à bras ouverts car il croyait qu’elle venait avec son Catalyseur l’aider à remplir sa mission ». Prilkop et elle (ainsi que le Fou) viennent de la même école, Prilkop a assisté à la venue de Glasfeu à Aslevjal. Il était convaincu que la Femme pâle avait de bonnes intentions, il s’est très vite rendu compte que ce n’était pas le cas. La cruauté et la méchanceté de la Femme pâle ont été visibles. Elle n’était pas là pour construire un nouveau monde, pour apporter des changements positifs mais « pour détruire. Son seul désir c’était ; les dragons détruire, les autres prophéties détruire, la beauté, le savoir (…) ce qu’elle ne pouvait pas posséder ou commander, elle détruit (…) Elle ne pouvait pas commander votre fou ».

Le Fou fut un de ses principaux concurrents et une des principales victimes. Elle le laisse pour mort dans les profondeurs d’Aslevjal. Incapable d’empêcher le retour des dragons, elle a laissé un terrible cadeau à Fitz. Ce dernier est à la recherche de son ami. Il finit par le trouver ou plutôt son cadavre. Le Fou est mort et ce n’est pas la seule chose désagréable à laquelle il doit faire face. Il croise dans les couloirs une Femme Pâle méconnaissable (« la sculpture parfaite de ses traits s’était enfoncé, tendue sur ses os, et ses cheveux blancs hirsutes, en mèches raides et entortillés, formaient comme une auréole de paille sèche autour de son visage »). Enragée et pathétique, la prophète lui crache son dédain, son venin et sa méchanceté. Elle se moque de son amitié avec le Fou et elle en profite pour lui dévoiler sa dernière vengeance : « attends de voir ses mains, ses doigts si habiles et gracieux. Et aussi sa langue et ses dents, sa bouche d’où s’échappaient tous ces traits d’esprit qui t’amusaient si fort ». En visant ses doigts et sa bouche, la Femme pâle montre bien qu’elle a saisi ce qui faisait la spécificité et la particularité du Fou. Lui le fabricant d’objets de bois, lui le bouffon du Roi Subtil fut privé de ce qui le définissait.

Une autre personne a souffert des actes de la Femme pâle : Elliania. Elle ne s’est pas contentée de la pousser dans les bras de Devoir et donc de décider de sa destinée mais aussi d’enlever sa mère et sa sœur. Pire, elle a accentué son contrôle sur la jeune femme en lui imposant des tatouages dans le dos. Magiques, ils permettaient d’infliger de la douleur, de la souffrance. Elliania nous informe qu’« elle fabriquait ses encres à partir de son propre sang, afin que ses dessins lui appartiennent et lui obéissent toujours ». Il faudra alors tout le talent d’Art de Fitz et la puissance de Lourd pour en venir à bout, preuve que c’était un terrible sort pour Elliania. La relative élégance des tatouages avait disparu, dorénavant « ils s’enfonçaient en creux dans la peau qu’ils tiraient comme si on les y avait gravés au fer rouge ».

Conquérante et impitoyable, la Femme pâle a connu une fin tragique. Son catalyseur (Paincru) s’est retourné contre elle et elle a en partie subi ce qu’elle imposait à d’autres : « Paincru a disparu en l’entraînant avec lui, si bien qu’elle s’est retrouvée plonger dans la pierre jusqu’aux poignets. Elle hurlait à ses gardes de l’aider, et finalement deux d’entre eux l’ont prise à bras-le-corps et tirer en arrière ; mais… ses mains n’existaient plus ». Dès lors, elle erre dans les allées refroidies de sa demeure alors que pour son plus grand déplaisir les dragons Glasfeu et Tintaglia arpentent le ciel. Elle supplie Fitz de la tuer et quand il refuse, elle change de tactique, lui jurant allégeance (« Je serai en tout ta servante : Tu pourras faire de moi ce que tu voudras (…) tu deviendras le roi légitime des Six-Duchés, des îles d’Outre-mer, des Rivages Maudits tout entier : Tout ce que tu désireras. Je réaliserai tous tes rêves si tu acceptes de revenir »). Mais, une nouvelle fois, Fitz résiste à ses tentations et lui tourne le dos. Des jours plus tard, Fitz tombera sur elle. C’en est fini de la Femme pâle qui « gisait sur la glace, manifestement morte (…) La tête rejetée en arrière, elle avait péri, la bouche ouverte comme un félin en train de rugir ». On peut ainsi supposer que même dans ces derniers moments la Femme pâle crachait sa haine à ce monde où elle n’avait plus sa place et qu’elle avait échoué à modeler.

mercredi 9 juin 2021

Prophètes et Blancs

Catalyseur, voici un terme qu’on rencontre assez rapidement dans l’assassin royal. Fitz dit à Umbre que le Fou l’appelle comme ça. Si il y a un catalyseur, c’est qu’il y a un prophète. Ainsi, à travers les romans, on se rendra compte que le Fou est le Prophète blanc et Fitz son catalyseur. Ils mettront en marche des événements considérables qui mèneront au retour des Dragons. Notons que le Fou ne limitera pas son influence à Fitz, il ira à Terrilville et dans les eaux environnantes pour mettre le temps sur la route qu’il juge adaptée. Mais ni Hiémain ni Althéa ne seront ses catalyseurs : un Prophète ne peut en avoir qu’un. 

Mais, il faut préciser que cela ne reste que ces croyances. Nombreux seront ceux à rejeter l’idée même de prophète ou à préférer le système religieux déjà en place dans leur pays. Les prophètes semblent aussi mystérieux que le peuple dont ils sont issus : les Blancs.

Dans le roman « La voie magique » apparaît le personnage de Caudron. Si la vieille femme ne fait rien pour créer des liens avec ses compagnons de voyage (à la recherche de Vérité), elle apparaît comme un personnage cultivé. On se rend vite compte qu’elle en sait beaucoup sur l’Art et les Prophètes Blancs. Lors de ses premiers moments avec Fitz, quand elle l’aide à atteindre les Montagnes, les deux discutent. Caudron se présente comme un pèlerin et Fitz est assez curieux ou attentif pour la faire parler. 

Des mois avant, le Fou avait clairement exposé ses intentions à Fitz sans que ce dernier n’entende (« je suis parti chercher ma place dans l’histoire et décider où la contrarier »). Caudron apporte des précisions à un Fitz plus réceptif mais toujours sceptique. Elle lui dit qu’« ils apparaissant aux moments critiques de l’Histoire et ils la façonnent (…) Loin dans le Sud, il est pays où l’on est convaincu qu’à chaque génération naît un Prophète blanc quelque part dans le monde ».

A ce stade du récit, pour le lecteur, le Sud c’est Terrilville. On pourrait donc naïvement croire que c’est à ce Sud que Caudron fait référence. Ce n’est pas du tout le cas à la lecture des Aventuriers de la Mer et de la suite de l’Assassin royal. Car, la religion dominante dans ces mers est celle de Sâ. Et ses partisans rejettent farouchement le concept de Prophète. On a le témoignage catégorique de Delnar, un prêtre reconnu et respecté, qui affirme que « sans contestation possible que ces fanatiques soumis à leurs illusions souffrent en réalité d’un mal rire qui détruit la pigmentation de leur peau et provoque des hallucinations sous l’aspect de rêves prophétiques envoyés par les dieux ». Cette citation est intéressante car elle illustre deux phénomènes dont nous avons été témoins avec le Fou : il a fait des prédictions qui se sont révélées vraies (« Fitz, débouche la bouche du bichon, du beurre et ça biche ») et sa peau a changé régulièrement de couleur (sur la route d’art, à son retour dans les Six-Duchés, à Aslevjal). Le principal témoin de tout ça ne fut que Fitz ; si d’autres en ont été témoins, ce fut de façon épisodique et anecdotique. Il n’est donc pas étonnant de lire que « la religion des prophètes blancs n’a jamais connu une grande diffusion dans les contrées du nord, mais elle a fourni pendant quelques temps un passe-temps fort amusant à la noblesse de la cour jamaillienne. »

A la fin de la Reine Solitaire et en lisant les romans autour de Sire Doré et Tom Blaireau, on comprend qu’un nouvel acteur important est là : il s’agit de la Femme Pâle (ou Ilistore comme nous l’apprendrons plus tard). Cette dernière est convaincue d’être la Prophétesse blanche de son époque et elle confronte donc régulièrement les plans du Fou. Les deux se sont connus, se sont fréquentés sur les bancs de leur école (à Clerres). Il y a un problème : il ne peut exister qu’un prophète pour une époque. C’est donc pour ça que le Fou a fui et qu’il s’est retrouvé bouffon du Roi Subtil. 

Les motivations du Fou sont claires : il fait tout pour garder Fitz en vie, il est son catalyseur. Il ne fait pas tout ça uniquement par amour mais par intérêt, il le maintient en vie contre vents et marées, au prix de grandes souffrances car seul un Fitz vivant lui permet d’atteindre son objectif. Le Fou avait rêvé de son catalyseur, d’un cerf noir émergeant de la pierre. C’est une des façons de deviner son catalyseur. C’est un passage assez flou dans le récit ; mais de toute façon seul le prophète est à même de savoir qui le catalyseur est (le philosophe Traitebutte : « pour chaque prophète blanc, il existe un catalyseur, et seul le prophète blanc d’une période donnée est capable de deviner qui il est ; il s’agit d’un personnage dont la naissance le met dans une position unique pour modifier, si légèrement que ce soit, les événements prédéterminés et engager le temps sur des voies nouvelles aux probabilités toujours plus étendues »). Cette définition correspond bien à Fitz : il est un bâtard dont la naissance a provoqué l’abdication d’un prince, sa venue au monde a donc été un petit caillou qui a tout modifié.

Fitz a été le catalyseur du Fou, la Femme Pâle a choisi Kebal Paincru. Ce dernier a répandu la violence sur les Six-Duchés sans comprenne dans un premier temps ses motivations. Les gens étaient forgisés, les villes pillées sans qu’il n’y ait de réelles revendications. Ce n’était que la destruction gratuite. On comprendra plus tard que Paincru n’était qu’un outil dans les mains de la Femme Pâle, et plus encore des Quatre. Tout cela n’avait qu’un but : empêcher le retour des Dragons et donc stopper le Fou (ou Bien-Aimé). Sans doute les gens de Clerres regrettent-ils de ne pas avoir garder le Fou captif au tout début, après sa première rencontre avec la Femme Pâle (elle «  a exigé de me voir. Elle m’a haï dès la première seconde à cause de ma certitude d’être tout ce qu’elle n’était pas »).

Les romans du « fou et de l’assassin » nous en apprennent beaucoup sur les prophètes blancs et Clerres. On comprend que les Quatre ont détourné les prophéties et les prophètes et s’en servent pour accumuler richesses et influences. Il est difficile de savoir quand tout cela a commencé mais on sait qu’ils ont commencé à en vouloir aux Dragons et aux Anciens, et qu’ils n’ont rien fait pour les prévenir de catastrophes qui arrivaient. On sait aussi que tous les prophètes blancs ne vont pas à Clerres, soit parce que l’école n’a pas toujours existé soit parce que certains naissent hors de leur portée (« à l’époque tous les prophètes blancs naissaient dans la nature : les gens se rendaient compte que leur enfant était étrange, et ils l’amenaient à Clerres, ou bien ils grandissaient chez lui en sachant qu’il devait entreprendre un jour ce voyage »). 

Clerres (le pays des Serviteurs) a une organisation stricte : tout en haut se trouvent les Quatre (Capra, Symphe, Coultrie et Fellodi) et tous ceux qui sont en dessous doivent obéir (les collecteurs s’occupent de la bibliothèque, les lingstras comme Dwalia sont envoyés en mission, les servants, les manipulateurs  étudient les rêves).

S’ils ont peur de ce que peut faire le Fou, ils gardent aussi un œil sur Prilkop, un autre prophète blanc devenu noir. Ce dernier semble évoluer hors du temps puisqu’il a vu Glasfeu arriver à Aslevjal ! Selon Dwalia, il est un « Blanc naturel et non élevé à Clerres, il est resté trop peu de temps dans notre école pour que nous puissions nous assurer de sa loyauté ». D’après le Fou, Prilkop était « un vrai Blanc, d’une lignée plus ancienne et plus pure qu’il n’en existait à ma naissance ».

Les Quatre ont donc des visées égoïstes et cela va jusqu’à se faire reproduire des gens ayant du sang des Blancs (un ancien peuple disparu), pour que leurs rejetons aient des dons prophétiques, et au final les servent (« les Serviteurs croisent des enfants les uns avec les autres, entre cousins, entre frères set sœurs, (…) ceux qui ne présentent aucun signe de la lignée des Blancs sont détruits »). C’est aussi pour cela qu’ils ont pour projet de garder Abeille captive.

Sait-on comment naît un prophète blanc ? Difficile d’être affirmatif. Mais, le Fou a eu deux pères et une père tout comme Abeille a eu deux pères et une mère (Molly, Fitz et le Fou à cause de leur lien spécial). Toujours est-il que les Prophètes blancs ont nécessairement du sang de Blanc, à des degrés différents de pureté. Même si elle est une usurpatrice, la Femme Pâle dit la vérité quand elle dit que les prophètes descendent des « véritables Blancs (…) être merveilleux, disparus depuis longtemps de ce monde et de tous les autres, le teint laiteux et d’une sagesse incomparable, car ils possédaient le don de prescience ». C’est le Fou qui nous apporte une précision importante ; les Blancs ont vu leur monde disparaître et ils ont décidé de prendre des mesures : une Blanche « s’est mise à parcourir la terre et, chaque fois qu’elle rencontrait un preux digne d’elle, elle portait un enfant de lui ». On ne sait pas exactement comment les Blancs ont disparu et on peut penser que les Serviteurs actuels ont gagné l’île de Clerres (la terre des Blancs), ont trouvé des restes de prophéties, puis compris qu’il y avait là la possibilité de gagner en pouvoir, et ont donc mis en place leur plan d’élever des prophètes.

Abeille a un statut particulier : elle semble remplir plusieurs cases à la fois, à savoir Prophète, Destructeur (une prophétie a annoncé la fin de Clerres) et même catalyseur. A part Abeille, le Fou, Prilkop (et la Femme Pâle), d’autres prophètes sont mentionnés comme Cabal, Calum, Hoquin, Terubat, Damir ou Gerda.


mercredi 5 mai 2021

Dragons contre Serviteurs

 Il est assez difficile de dresser une chronologie précise des événements qui se sont déroulés il y a des années dans le Royaume des Anciens. La première référence que nous avons des Anciens se situe dans la saga de l’assassin royal : Le Fou et Kettricken tentent de sensibiliser les Loinvoyant puis plus tard Vérité partira à leur recherche. S’enfonçant dans les Montagnes, il sera incapable de les trouver. Il finira par construire son dragon de pierre et d’Art, comme le roi Sagesse avant lui.

Tout semble se résumer à une lutte d’influence entre les Quatre (et les Blancs, et les Serviteurs) et les Dragons (et les Anciens). Les Serviteurs s’établissaient au sud, Clerres étant leur capitale. Ils cherchaient à accumuler des richesses économiques et peser sur le monde, ils volaient des œufs de Dragons par exemple (vendaient leurs coquilles, en faisaient grandir d’autres pour en faire des potions ou des médicaments) et ont détourné le rôle des Prophètes Blancs. Leur principal opposant était donc l’alliance entre les Anciens et les Dragons, surtout les Dragons qu’il était inenvisageable de contrôler.

Si on se base sur les explorations et un rapport d’ Umbre, le territoire contrôlé par les Anciens était assez vaste et recouvrait des zones que le lecteur connaît bien, puisque ce sont là que se déroulent une bonne part des aventures :  « la salle de la carte d’Aslevjal montrait un territoire qui comprenait la moitié des Six-Duchés, une partie du Royaume des Montagnes, une vaste fraction de Chalcède et des terres de la part et d’autre du fleuve du désert des Pluies. Je pense qu’il s’agit du domaine sur lequel régnaient jadis les Anciens ».

Où sont donc passés les Anciens ? Qu’est ce qui a pu mener à leur disparition ? Pourquoi était-il si difficile de trouver trace des Anciens, notamment de Kelsingra ? On se rend compte que leur absence et les particularités géographiques de la région des Pluies sont liées. Il y a eu une catastrophe. On a plusieurs témoignages qui nous donnent une idée assez précise de ce qui s’est déroulé.

Capra, une des Quatre, confirme la rivalité entre Anciens et Serviteurs. Les événements les ont bien arrangés. Il semblerait que la nature se soit déchaîné contre les Anciens, on lit que « la montagne qui explose en gerbes de feu, les tremblements de terre qui ont dévasté les cités des Anciens et les vagues géantes qui ont mis fin à leur emprise sur le monde ».

Prilkop, un ancien Prophète blanc, et présenté comme l’Homme Noir, donne un même compte-rendu de la situation : « les dragons et la plupart de leurs serviteurs, les Anciens, avaient péri lorsque la terre avait tremblé, s’était fendue, et que les montagnes avaient vomi de la fumée, du feu et des vents empoisonnés dont l’impact brûlant avait abattu les arbres et détruit toute végétation. »

Umbre a exploré Aslevjal et en a rapporté des cubes de mémoire et c’est par son intermédiaire que nous en apprenons le plus sur l’ancienne civilisation des Anciens. Lui aussi rapporte l’importance de la catastrophe qui a tout détruit, ne laissant aux Anciens et aux Dragons que très peu de chances de survivre (« c’est au cours de l’été que la montagne brûla pour la première fois (…) ce n’était pas que la première fois que le sol tremblait sous nos pieds (…) la pluie qui s’abattit sur la ville était un mélange d’eau et de sable noir (…) des oiseaux sans vie tombaient du ciel et les poissons s’échouaient sur les rives du fleuve ». La ville évoquée ici est Kelsingra. Retrouvée par la bande d’adolescents qui s’occupent des nouveaux dragons, elle est un des vestiges que les héros ont retrouvé des Anciens (avec la route d’Art, les poteaux et les mémoires altérées des dragons et vivenefs).

Pouvant prédire plus ou moins correctement l’avenir grâce aux rêves des Prophètes, les Serviteurs n’ont rien fait pour empêcher la disparition de leurs ennemis. Capra le dit clairement, elle affirme que « nous savions que ces événements allaient se produire ! S’ils nous avaient été un peu plus utiles, peut-être les Anciens en auraient-ils aussi été informés ». Clairement, les Quatre ne veulent pas que les Dragons reviennent, ils en ont peur (« les dragons ne pardonnent pas et ils n’oublient pas »). C’est pour cela qu’ils font tout pour empêcher leur retour. 

Les Marchands de Terrilville et du désert des Pluies étaient une menace car ils vivent, en partie, sur les anciennes terres des Anciens. Il faut donc tout faire pour que ça n’arrive pas. Ronica Vestrit et Davad Restart, dans les Aventuriers de la Mer, nous apprennent que la Peste sanguine a dévasté les rangs des Marchands, tuant de nombreux filles et fils. Si la maladie a pris ces gens-là par surprise, ce n’est pas le cas pour les Quatre qui savaient ce qui allait se passer (« nous étions au courant de la Peste sanguine avant qu’elle ne fasse sa première victime »). Plus au nord, ils ont tout fait pour plonger les Six-Duchés dans une guerre civile. Ils désiraient qu’ils soient occupés dans une guerre interne et que cela les empêche de regarder ce qui se passe ailleurs, ainsi que mener à la division des Loinvoyant. Prilkop précise alors que la Femme Pâle est envoyée chez les Outrîliens et les Pirates Rouges pour atteindre ces objectifs : « elle souhaitait faire éclater les Six-Duchés en petits États qui se chamailleraient, et s’assurer ainsi que la magie ancienne des Anciens ne réapparaîtrait pas dans la lignée des Loinvoyant ».

Et, l’histoire a montré que les Serviteurs ont eu raison de se méfier de la vengeance des Dragons. Glasfeu fut pendant longtemps le dernier des Dragons. La tête embrumée, il pensa au suicide et finit par se plonger dans les glaces d’Aslevjal. Les derniers moments du dragon noir furent tragiques. Il est manipulé, sans envie (« te rappelles-tu comment tu nous as fait mourir avec un festin de bétail empoisonné ? (…) Comment, alors que je me battais contre vous, vous m’avez empli l’esprit d’une malédiction ? Enterre-toi dans la glace ! » 

Et bien entendu, les nouveaux dragons règlent leur compte. Ils détruisent la cité de Chalcède qui a osé attaquer Tintaglia et Glasfeu (cf. les événements des Cités des Anciens) et s’acharnent sur Clerres, juste après avoir tué les Abominations qui s’emparaient d’œufs de serpents sur l’île des Autres (le lieu où Tintaglia va pondre ses œufs). 

Clerres n’avait aucune chance d’échapper au courroux des Dragons. Il ne fallait pas seulement détruire ceux qui les avait presque éliminés, il y avait également une question de fierté en jeu (Tintaglia : « je brûle de rage à l’idée que, pendant des générations, ils ont cru pouvoir commettre leurs injustices sans avoir à payer les conséquences »).