Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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mercredi 15 juillet 2026

La mort des méchants (1)

Dans la série de l’assassin royal, les animaux sont particulièrement mis en valeur. Grâce à la magie du Vif, on est amené à mieux les cerner. Fitz ayant de nombreux liens (de Vif ou non) avec des animaux, ils aident au développement de l’intrigue et ont parfois des rôles importants. Ils aident Fitz à atteindre ses objectifs et ont parfois des morts tragiques. Ainsi, on retiendra les sacrifices de Fouinot ou Martel. Mais, il arrive aussi que ce soient eux qui apportent la mort.


Le roman La Reine solitaire est un roman de mort et de conclusion. Alors que Vérité le dragon vient de s’envoler pour libérer les Six-Duchés, Fitz est aux prises avec les artiseurs et les soldats de Royal qui veulent s’emparer de la caverne. C’est un combat déséquilibré car le bâtard fait face à des attaques physiques et contre son esprit. Lui n’est accompagné que par le loup. Mais, Oeil-de-Nuit se révèle un formidable combattant. Le chasseur est celui qui tue Ronce. Ronce est un artiseur qui a pris grand plaisir à torturer Astérie. C’est quelque chose qui ne peut pas être pardonné. La mort de Ronce est brutale : « Oeil-de-Nuit venait de trancher la grosse veine du cou, et la vie de Ronce s’écoulait en geysers écarlates (…) Le sang gicla comme une fontaine tandis que Ronce ne débattait sans savoir qu’il était mort ». La mort de Ronce n’est pas inutile car elle fournit une réponse à une énigme : comment réveiller les dragons de pierre ? Par le sang et le Vif.

Quelques temps plus tard, une autre mort marquante et attendue survient : celle de Royal. On souhaitait le pire à ce Loinvoyant depuis un long moment. Il y avait même de l’attente que ce soit Fitz qui le tue, en réponse à tout ce qui lui a été infligé. Mais, les choses ont été différentes : il a été tué par un furet. Ce n’est pas si surprenant car Royal paie les conséquences de ses actes : il a mis à mort, persécuté un bon nombre d’utilisateurs du Vif, il en a fait un moyen d’amusement en les faisant se battre contre des forgisés. La mort de Royal a été tout sauf paisible ; elle a été violente, tout à fait inattendue pour lui. Il a été pris dans un moment de faiblesse, où sa garde était baissée (« la sauvage créature qui le déchiqueta dans son lit une nuit laissa des traces sanglantes non seulement sur les draps mais dans toute la chambre, comme si son acte l’avait rendue folle d’exultation »). Le nom de cet animal mérite d’être retenu : il s’agit de Petit-Furet. D’ailleurs, Fitz l’avait rencontrée alors qu’il tentait de tuer Royal. Le furet avait réussi à lui montrer que c’était un piège et à le convaincre de le laisser faire. Fitz avait acquiescé et lui avait offert réconfort, chaleur et bonne chance.


Si durant la guerre contre les Pirates rouges, Fitz a donné la mort à beaucoup de forgisés, il a aussi tué quelques Pirates rouges (« ma hache lui enfonça son casque dans le crâne »). A chaque fois, à chaque mort donnée, ce n’est pas seulement Fitz qui tue, c’est toute la population duchéenne marquée par les exactions des Pirates. C’est un moment où Fitz ne devient que le bras armé d’un peuple qui recherche la vengeance. Lui-même n’en tire aucune gloire même si on peut le remercier pour ce qu’il fait.


Fitz cherche aussi la vengeance. Il n’a pas oublié qu’il a été torturé dans les cachots par l’équipe de Royal. Le peut-il d’ailleurs ? En tout cas, pendant de longues semaines, il en fait des cauchemars. Il se souvient des coups portés, de la douleur et qu’il est mort dans les cachots. Il porte aussi les cicatrices physiques et émotionnelles. Alors, quand il a la chance de se venger d’un de ses tortionnaires, il ne rate pas l’occasion. Pêne meurt dans d’atroces souffrances, empoisonné. Pêne meurt en sachant qu’il va mourir et qu’il n’y a rien à faire contre. Fitz semble en tirer une grande joie : « l’absence soudaine de ma perception de son existence était comme un rayon de soleil sur mon visage ».


Les Pie sont une menace. Ils ont réussi à enlever Devoir, l’héritier de la Couronne. La mission de récupération a poussé Fitz au-delà de ses limites et a même occasionné la mort d’Oeil-de-Nuit. Bien que battus, les Pie ont continué à vouloir saborder le trône. Ils ont espionné les Loinvoyant, menacé des gens comme Laurier ou Civil. On comprend assez vite que Laudevin est un homme dangereux, très dangereux. Le Pie ne vit que pour la confrontation. Pire, il est un homme marqué par ce que Royal a infligé à sa famille. Il a vu la cruauté et il est prêt à imposer la cruauté en réponse. Alors, quand Fitz et lui sont face à face, c’est nécessairement un combat à mort qui les attend, un affrontement violent. Fitz a le dessus (« je pris mon épée à deux mains mains et la plongeai dans sa poitrine »). Ce n’est pas seulement Laudevin que Fitz tue, c’est aussi le lien entre Laudevin et son cheval de Vif (« j’entendis le hennissement de rage d’un cheval de combat y faire écho »). Fitz tue aussi le cheval de Laudevin. La population percevra cela comme un meurtre. Fitz est emprisonné, condamné à une mort certaine. D’une certaine façon, il n’aspire qu’à mourir : la façon dont il s’est lancé dans ce combat tend à le montrer.


Fitz ne tue pas la Femme Pâle, il la laisse vivre. Il pourrait et il devrait pourtant la tuer. La Femme Pâle a fait tant de mal au Fou, son ami le plus important. Elle l’a torturé, elle l’a brisé. Et pourtant, quand l’occasion se présente, quand la Femme Pâle appelle la mort, il la laisse vivre. Ceci dit, à ce stade, elle est une femme pathétique et affaiblie, sans mains et presque folle, perdue dans ses illusions de grandeur. Elle est seule et sans ressources. Fitz l’abandonne dans son triste état. Plus tard, on la trouvera morte (« la Femme Pâle gisait sur la glace (…) Les moignons desséchés et noircis de ses bras me firent songer à des pattes d’insectes »).

mercredi 3 décembre 2025

Le Fou a dit

TOME LE PROPHETE BLANC
Mourir est toujours moins pénible et plus facile que vivre ! Et pourtant, jour après jour, nous ne choisissons pas de mourir, parce que, tout bien considéré, la mort n'est pas le contraire de la vie, mais le contraire du libre arbitre. C'est à la mort qu'on parvient quand il n'y a plus de choix possible. Ai-je raison ?

Oeil-de-Nuit a dit

TOME LE PROPHETE BLANC
Tu dois cesser de renifler la dépouille de ton ancienne vie, mon frère. Tu aimes peut-être souffrir sans arrêt, mais pas moi. Il n'y a pas de honte à se détourner de vieux os, Changeur (...) Il n'y a pas de sagesse particulière à s'infliger constamment des blessures. Quel sentiment de fidélité te rattache-t-il à cette douleur ? T'en détourner ne t'amoindrira pas.

TOME LA REINE SOLITAIRE
La mort est toujours au bord de maintenant (...) La mort nous guette et elle est toujours assurée de sa prise. Il ne sert à rien d'y songer sans cesse, mais, dans nos entrailles et dans nos os, nous savons tous qu'elle est là.  Tous sauf les humains.

mardi 10 juin 2025

Parangon a dit (à Brashen)

Tu es une créature si fragile, à la peau plus fine que de la toile, aux os plus délicats que n'importe quelle vergue. Le dedans de ton corps est mouillé comme la mer, salé comme elle, et prêt à se répandre à la moindre entaille dans ton enveloppe. Il est si facile pour toi de cesser d'être ! Ouvre ta peau et laisse couler ton sang salé, laisse les animaux marins emporter ta chair morceau par morceau jusqu'à ce qu'il ne reste de toi qu'une poignée d'os recouverts de vase et retenus ensemble par quelques tendons mâchonnés, et tu ne sauras, tu ne sentiras, tu ne penseras plus rien. Tu auras cessé d'être. Cessé d'être.

dimanche 26 novembre 2023

Le Fou après sa mort

La Femme Pâle a tué Fitz. Elle a éliminé celui qui se proclamait Prophète de son époque, celui qui avait l’audace de la concurrencer, de la remettre en question. Le Fou mort, la Femme Pâle n’a pas atteint son principal objectif : les dragons sont revenus à la vie.

La vie et la mort sont deux concepts importants dans le cycle de l’assassin royal. Elles peuvent prendre différentes formes, et la mort ne signifie pas nécessairement la fin de la vie. Fitz a été tué par Royal et il est pourtant là des années plus tard. Vérité a donné sa vie pour forger son dragon de pierre et d’Art et il est encore présent dans le courant d’Art, il a même déchainé sa colère sur les Pirates Rouges. On a d’autres exemples de personnes mortes qui ont continué à vivre, notamment grâce au Vif. 

Mais, le Fou n’a pas le Vif. Heureusement pour lui, il a le bout des doigts imprégnés d’Art, il a Fitz, il a la couronne aux coqs et il a des plumes. Tout cela, dans un cocktail magique détonnant, lui permet de revenir à la vie. Le Fou, contre ses propres attentes, a survécu à sa mort.


Le retour à la vie du Fou n’est pas simple. Ses derniers instants, ses derniers souvenirs sont la torture et les méchancetés infligés par la Femme Pâle. Elle ne s’est pas contentée de le maltraiter, elle a également fait en sorte qu’il renie ce qu’il est, elle l’a forcé à avouer des secrets. Le Fou s’est donc vu mourir de la pire des façons. Il n’est donc pas étonnant de la voir traumatisé par ce qui lui arrive : « j’occupais ce corps que je tiens et elle m’a découpé la peau du dos ! Je suis mort (…) Je m’en souviens ; je suis mort ». Comme Fitz après son retour à la vie, le Fou passe par les mêmes étapes : la journée, il ressent le besoin de s’isoler et la nuit il est assailli de cauchemars. Mourir est une épreuve dont on ne ne ressort pas indemne. Cela vous change profondément (« le fou surgir, l’air terrifié, les cheveux en bataille. Sa respiration affolée l’ébranlait de la tête aux pieds, et il s’efforçait de reprendre son souffle, la bouche grande ouverte »). 

La nuit n’offre donc aucun répit au Fou. La journée, il ne cesse de penser à ce qu’il a vécu et quand il pose les yeux sur Fitz, on peut supposer qu’il revit les moments où il estime l’avoir trahi. La façon dont il parle de cela à Fitz ne laisse aucun doute ; il a honte de ce qu’il a fait pour espérer rester en vie ou espérer partir plus tôt. A force des coups et des brimades, il ne savait plus ce qu’il voulait (« on sort humilié de la torture ; céder, hurler, supplier, promettre »). Autrement dit, le Fou a cédé à toutes les demandes de la Femme Pâle dans l’espoir de lui soutirer un hypothétique réconfort, une petite accalmie. Ce qui, bien entendu, n’est jamais arrivé.


Fitz est spectateur de la déchéance de son ami. Il l’a vécu, il sait qu’on ne peut pas l’aider. Il est totalement impuissant. Quand le Fou l’interroge (« s’en remet-on jamais ? As-tu réussi à t’en relever »), il sait que ses réponses lui apporteront tout sauf du confort.

A son époque, Fitz avait vécu quelques temps avec Burrich après sa torture et son retour à la vie. Cela avait été une époque pénible où il avait failli ne pas refaire surface et où il avait été à deux doigts de perdre l’amitié des gens qui voulaient l’aider. 


Il avait tiré deux leçons de ça, deux leçons que traversent le Fou. Personne ne peut réellement vous aider (« Le Fou avait besoin de solitude pour revoir l’image qu’il aavit de lui!même ») et il vous faut un but. Fitz avait décidé d’aller tuer Royal.


La vraie peur du Fou n’est pas nécessairement liée à son passé, aux exactions de la Femme Pâle. A vrai dire, le Fou avait prophétisé sa mort : il avait accepté qu’il devait mourir pour que les dragons reviennent pour de bon. En le ramenant à la vie, Fitz a tout changé, il plonge le Fou dans un présent et un futur vierges. Le Fou doit écrire sa propre histoire, doit trouver sa propre voie et il ne sait pas comment le faire. Toute sa vie, il a été influencé par des rêves, des prophéties. Là, il est arrivé à un moment en-dehors de son temps. Que faire ? Il dit se sentir perdu : « je me sens comme une barque dont on aurait tranché l’amarre et qui voguerait sans personne à la barre ». Il a besoin d’un petit signe, d’un petit il ne sait quoi. Cela prendra la forme d’une voix, celle de l’Homme Noir, celle de Prilkop. Les deux ont les mêmes origines même si ils ne sont pas nés à la même époque. Voir Prilkop, l’entendre surtout, fait un bien énorme au Fou. Il s’en ouvre à Fitz qui ne comprend pas ; il lui dit que « je n’ai pas entendu la langue de mon enfance, depuis… ma foi, depuis que je suis parti de chez moi ; tu ne sais pas le bonheur que je ressens à l’entendre de nouveau ».

Cela fait naitre une envie ; « il s’agit pour nous de rentrer chez nous, d’ne certaine manière de revenir là où notre personnalité s’est façonnée ». Le Fou et Prilkop veulent transmettre ce qu’ils ont appris, tout ce que les épreuves traversées leur ont enseigné. Ils veulent sans doute éviter que d’autres aient à vivre des choses aussi dures qu’eux.


Pour le Fou, cela n’a pas été un choix facile. Il aurait pu rester avec Fitz. Ce dernier aurait accepté volontiers sa présence. Mais, le Fou sent que Fitz doit emprunter un autre chemin, qu’il doit retrouver la personne qu’il aime réellement, Molly. Il n’a pas oublié la façon dont Fitz s’est coupé du monde il y a des années et ne veut pas que son ami répète ce genre de choix. Il pense que, si il reste, Fitz ne vivra pas avec Molly. Il ne tolère pas ça, il dit clairement qu’il se sentirait coupable (« tu m’as donné une rallonge de vie ; voudrais-tu que je m’en serve pour te dépouiller de la tienne ? (…) Je puis t’aimer, Fitz, mais jamais je n’accepterai que cet amour te détruise »). Le Fou a raison de se sacrifier car Fitz ne le ferait pas. Fitz dit clairement qu’il est prêt à tout laisser derrière lui (Molly, Devoir, son royaume) pour rester avec le Fou (« et si je te suivais ? Si je renonçais à mon autre vie pour partir avec toi ? »)

Arrive alors la séparation. C’est un Fou qui vient d’affronter la mort qui doit faire un des choix les plus difficiles de sa vie. Il doit renoncer à son plus vieil ami, à son premier ami trouvé à Castelcerf. Il doit renoncer à un homme qu’il a aimé, un homme qui l’a aidé à façonner le monde. Le Fou renonce à Fitz : « je dois te rendre la liberté, murmura-t-il d’une voix brisée, tant que j’en ai encore la force ». Fitz, lui, ne reconnait presque pas la personne en face de lui. Il faut dire qu’il voit le Fou comme tous les autres le voient : non perceptible par le Vif et sans le lien d’Art qui les unissait. Un étranger se dresse devant Fitz (« un homme à la peau brune et aux yeux noisette me regardait d’un air compatissant »).


Malgré ce geste, Fitz ne renonce pas au Fou. Il continue à espérer qu’il reste dans sa vie. Il continue à utiliser le pilier d’Art entre Aslevjal et Castelcerf pour aller voir son ami. Même les paroles de Prilkop (« A lui, vous donne votre temps, votre parler, votre amitié : qui rejoint pas votre temps alors ? Hmmm ? Un grand changement, peut-être, je pense. Lâchez, changeur de fou, votre temps ensemble terminé est. Achevez ») ne suffisent pas à le convaincre. 

Fitz rate ses adieux. Il se perd dans un pilier d’Art n’est pas présent quand le Fou revient à Castelcerf. Le Fou est inquiet de ne pas le trouver, il laisse une statue pleine de souvenirs à Umbre afin qu’il la remette à Fitz. La statue est composée de moments entre Fitz, le Fou et Oeil-de-Nuit. Comme si les trois étaient destinés à être réunis…

samedi 29 juillet 2023

Citation d'Oeil-de-Nuit dans la Reine solitaire

  • La mort est toujours au bord de maintenant. La mort nous guette et elle est toujours assurée de sa prise. Il ne sert à rien d'y songer sans cesse, mais, dans nos entrailles et dans nos os, nous savons tous qu'elle est là. Tous sauf les humains.

dimanche 28 mai 2023

Quelques réactions suite à la mort de Fitz

Fitz est mort. Il a été battu, torturé à mort pas les sbires de Royal. Ce dernier voyait en lui un obstacle à son ascension au trône. Royal a fait croire que Fitz a tué Subtil et en a profité pour justifier sa mise à mort. Il aurait bien voulu prouver officiellement qu'il avait le Vif, l’infâme magie des bêtes, la souillure du sang des Loinvoyant. Mais, Fitz l'a déçu : Fitz a décidé de cesser de vivre et son esprit a quitté l'enveloppe corporelle. Grâce à sa pratique du Vif, Fitz a rejoint, temporairement, le corps d'Oeil-de-Nuit. Mort, Fitz n'offre plus aucune importance aux yeux de Royal : « en mourant trop tôt, je l'avais frustré du spectacle de ma pendaison et de ma crémation ; privé de sa vengeance complète, Royal s'était simplement désintéressé de mon sort ».

Si Royal chasse Fitz de ses idées et se plonge dans ses plaisirs et la recherche de son frère Vérité, ce n'est pas le cas de tous. Certains ont aimé Fitz et pleurent sa disparition. Patience est une de ses personnes. Sa relation avec Fitz avait mal démarré mais elle a toujours montré un réel attachement pour le bâtard de son mari. Elle le considérait même comme son réel fils. Il n'est donc pas étonnant de la voir touchée par la mort de Fitz. Elle a perdu un enfant, la seule personne pour qui elle était prête à plonger dans les intrigues de la cour. Elle rend donc hommage à Fitz en l'enterrant et en lui rendant une certaine dignité (« pour des raisons connues d'elle seule, la maladroite, l’excentrique dame Patience nettoya mes blessures et les banda aussi soigneusement que si j'eusse été vivant (…) elle me pleura quand tous les autres, par peur ou par dégoût de mon crime m'avaient abandonné »). Patience a eu le courage d'affirmer sa position publiquement. Elle n'avait pas peur des conséquences de ses actes, d'être ostracisée ou montrée du doigt. Dame Grâce a agi de la même façon.

Pour d'autres, parce qu'ils n'ont pas autant de pouvoir ou d'influence, il faut agir prudemment. C'est le cas de Molly. La jeune femme ne peut pas permettre qu'on se rende compte qu'elle pleure Fitz car elle ferait une proie trop facile. On comprend qu'elle s'est rendue discrètement sur la tombe de Fitz quand Burrich dit que « quelqu'un avait fait brûler une bougie sur ta tombe, on avait dégagé la neige, et il restait le moignon de cire quand je suis venu te déterrer ».

Le peuple des Six-Duchés est plus circonspect. Ceux qui l'ont côtoyé de près ou de loin semblent attachés à son souvenir. Quelques uns pensent qu'il a réellement tué le vieux roi Subtil alors que beaucoup plus craignent qu'il ait réellement eu le Vif. Pire, cela lui aurait permis de revenir à la vie afin de traquer le nouveau roi (Royal). Burrich prévient Fitz : il ne doit rien attendre de la population. Peu importe en réalité ce qu'ils pensent de lui, le voir vivant prouverait qu'il a usé d'une terrible et odieuse magie. Il signerait une nouvelle fois sa mise à mort : « on te pendrait au-dessus de l'eau et on brûlera ton cadavre, ou bien on le démembrera ; en tout cas, les gens veilleront à ce que tu sois mort pour de bon et que tu le restes, cette fois ».

Pognes est un bon exemple de cette peur. Quand Fitz le croise à Gué-de-Négoce, son ancien ami est choqué et craintif (« je m'attendais, je crois, à ce qu'il éclate de rire et me fasse signe de passer ; mais il continua de me dévisager, en blêmissant de plus en plus, au point que je pensais le voir défaillir »). Cette réaction est révélatrice du sentiment de peur puisque Pognes et Fitz ont été très proches. Ils ont partagé ensemble des moments compliqués (le deuil de Renarde, l'empoisonnement de Fitz dans les Montagnes) et, malgré tout, Pognes rejette Fitz. Il ne peut accepter sa survie. Fitz vit cela comme une énorme déception. Il est atteint car tous leurs liens sont effacés : « toutes nos années d'amitié, la longue routine du travail accompli ensemble à l'écurie, qu'il pleuve ou qu'il vente, tout cela balayé par un instant de terreur superstitieuse ». Fitz perd une partie de lui-même.

Loin, Molly est dans la peine. Elle n'a toujours pas accepté la mort de Fitz, d'autant plus qu'elle est enceinte. Leur séparation a été un moment pénible pour les deux. Il semblerait qu'elle ait voulu placer Fitz devant ses responsabilités ; elle espérait sans doute qu'il fasse le bon choix et place Molly avant ses devoirs royaux. Cela ne s'est pas déroulé comme ça, et Molly ne peut que pleurer : « Fitz, Fitz ! Pourquoi es-tu mort ? Pourquoi m'as tu abandonné ? Ce n'est pas ainsi que ça devait se passer ! Tu devais te mettre à ma recherche, tu devais me retrouver pour que je puisse te pardonner ».

Ce n'est pas vers Molly que Fitz s'est tourné mais vers Vérité. Il désire retrouver celui qu'il considère comme son roi et l'aider dans sa recherche des Anciens. Il fait escale à Jhaampe, gravement blessé. Là, il retrouve le Fou. Son ami ne le reconnaît pas. Cela est une preuve que les différentes épreuves traversées par Fitz (sa mort, le voyage) l'ont bien changé. Le Fou s'interroge et s'en veut presque : « ce qu'on m'a fait, Fitz ? Grands dieux, et toi, que t'a-ton fait pour te marquer ainsi ? Que m'est-il arrivé pour que je ne te reconnaisse même pas alors que je te portais dans mes bras ? » Apprendre la mort de Fitz a plongé le Fou dans une grande torpeur, une grande résignation. Il a cessé d'être le Prophète blanc de son époque pour devenir un simple fabricant de jouets.

Umbre, lui, a su que Fitz avait survécu aux traitements de Royal mais le pensait mort puisque Burrich avait trouvé un cadavre dans la cabane où ils vivaient. Cela a grandement marqué le vieil espion : « quand Burrich m'a annoncé qu'ils avaient trouvé ton cadavre, j'ai cru que mon cœur allait se briser. Nos derniers mots avant notre séparation... »

Des années plus tard, Fitz a cédé la place à Tom Blaireau. Il vit sous une nouvelle identité au château de Castelcerf. FitzChevalerie Loinvoyant semble être un homme enterré, une figure du passé. Pourtant, il n'a pas été oublié et quelques uns le pleurent encore. Brodette et Patience le croisent par hasard et leurs réactions montrent qu'elles ne l'ont pas oublié. Brodette remarque que « c'est lui ou son fantôme. Il ressemble trait pour trait à son père au même âge ». Patience, elle, lui fait des reproches (« Seize ans. Tu peux me rendre seize années de ma vie ! (…) Seize ans, et pas une visite, pas un mot. Tom, Tom, mais qu'avais-tu donc dans la tête ? »). On voit là tout l'attachement de Patience pour Fitz. Derrière cette réaction outrée, on perçoit un amour sincère.

Des années plus tard, grâce à l'intervention d'Elliania et de Kettricken, Fitz est réhabilité. Il peut sortir de l'anonymat et révéler à tous qu'il est toujours vivant. Astérie participe à lui construire une vie de légende en disant qu'il était avec les Anciens. La foule est emballée par l'histoire et applaudit son retour. Les réactions à la survie de Fitz semblent unanimement positives. Quelques unes méritent d'être soulignées. Célérité montre que Fitz a toujours conservé une place particulière dans son cœur en disant que « je n'ai jamais douté du vous, vous n'auriez pas dû douter de moi ». Le petit-fils du soldat Lame est en colère. Il reproche à Fitz d'avoir caché le fait qu'il ait été vivant à un homme qui fut son compagnon d'armes et qui a dû vivre avec l'idée de l'avoir mené à la mort. En effet, c'est Lame qui a capturé Fitz le soir où il a été accusé d'avoir tué Subtil. Les mots sont durs : « Mon grand-père est mort convaincu de vous avoir envoyé à la mort ; jusqu'à la fin de ses jours, Lame a cru vous avoir trahi. A lui au moins, vous auriez pu faire confiance ».

La confiance... Fitz a eu bien du mal à l'offrir.

dimanche 11 septembre 2022

Qu'en est-il de la mort ?

Dans les cycles de fantasy, la mort est banale, commune. Elle est, bien entendu, un déchirement pour le lecteur qui s'est investi pour les personnages. Mais, elle est également quelque chose qui touche et qui marque les personnages. La mort, ce n'est pas uniquement la fin de la vie, c'est également un concept à étudier ; c'est la douleur, la peine, quelque chose qu'on peut attendre.

Une des particularités du Vif, une des magies développée par Robin Hobb, est le lien créé entre un humain et un animal. Certains y mettent des limites, d'autres non. Ils peuvent fusionner de corps et d'esprit. Fitz et Oeil-de-Nuit en sont le parfait exemple : quand Fitz a décidé de cesser de vivre, il s'est réfugié dans le corps du loup. Il est mort en tant qu'humain mais son esprit a continué de durer dans son compagnon. Et comme son corps a été lavé et pansé par Patience après sa mort, il a pu regagner son enveloppe. Il faut aussi préciser que les deux ont une conscience fine de la mort : ils ont déjà vu des gens mourir (Fitz en a tué beaucoup, Oeil-de-Nuit chasse pour manger). Toutefois, ils ont selon Rolf le Noir, une incompréhension totale de ce qu'est la mort ; ils vivent comme si la vie ou la magie n'avaient pas de limite, ce qui est faux. Clairement, pour Rolf le Noir, quand le moment de mourir est venu, il convient de l'accepter et pas chercher d'artifice pour la tromper : « et que se passera-t-il quand l'un de vous mourra ? La mort nous prend tout, tôt ou tard, et il est impossible de tricher avec elle ! (…) voilà pourquoi les traditions du Lignage repoussent avec dégoût cette avidité de vivre, tout effort pour se raccrocher égoïstement à la vie. » Si Rolf est aussi intransigeant, c'est parce qu'il a été témoin d'abus de la part d'humains qui ont refusé de mourir et ont décidé de poursuivre leur vie dans le corps de leur compagnon. Cela n'a créé que des choses bancales, des animaux malheureux. Quand il rencontre Fitz et le loup, il se rend compte à quel point les deux sont naïfs, sont trop proches et n'ont aucune connaissance des règles du Lignage (le Vif). Il tente de leur enseigner ce qu'il peut, à quel point il faut accepter ce qui doit être, et cela même si la mort d'un compagnon est douloureuse (« quand la vie d'une créature est finie, elle est finie, et c'est pervertir toute la nature que la prolonger. Cependant, seul le Lignage sait la vraie profondeur de la souffrance qu'engendre la séparation de deux âmes qui ont été unies »).

Quand démarre le deuxième cycle, Fitz et Oeil-de-Nuit ont pris de l'âge. Le loup apparaît fatigué, usé. S'il jette toujours un regard pénétrant et vif sur le monde qui l’entoure, on sent bien que ses capacités physiques ont diminué. Fitz le sait aussi et il se met à le traiter différemment. Oeil-de-Nuit, ce fier animal, le prend mal (« si c'est ainsi que tu me vois, j'aime mieux être mort pour de bon. Tu voles le maintenant de ma vie quand tu crains que je disparaisse maintenant »). Oeil-de-Nuit n'est pas mort et pourtant il a déjà une patte dans la tombe pour Fitz. Fitz le traite comme un animal vieillissant. Il lui propose de lui donner de l'énergie, c'est une vexation pour le loup. Il a l'impression d'être en fin de vie, au bout du rouleau, il ne le supporte pas. Les événements qui suivront montrent que le loup a encore de l'énergie et de la vitalité. Il combattra les Pie, sauvera Devoir et donnera sa vie pour sauver Fitz et le Fou. Oeil-de-Nuit est mort et Fitz n'a rien pu faire pour l'en empêcher. La disparition du loup modifie le comportement de Fitz, c'est une nouvelle perte immense pour le bâtard de Chevalerie qui s'était déjà vidé de souvenirs et d'émotions dans la Fille-au-Dragon. Fitz a conscience de ce qui lui arrive : « la mort de mon loup me plongeait dans l'isolement et une sorte de torpeur, d'engourdissement : la disparition d'Oeil-de-Nuit était un atroce déchirement ».

Des amis de Fitz tentent de l'aider à traverser cette épreuve. Kettricken et le Fou en font partie. L'ancien bouffon du roi Subtil partage la peine de Fitz, il est touché par la mort du loup mais encore plus par ce que ça provoque chez son ami. Il veut l'aider et se heurte à un refus. Il tente de lui faire comprendre que Fitz n'est pas obligé de vivre ça seul, qu'il est là pour lui et prêt à prendre une part du poids : « si tu préfères porter seul le fardeau de ton affliction, je respecte ton choix (…) un fardeau partagé n'est pas seulement plus léger ; il peut aussi créer un lien entre ceux qui se le répartissent. De cette façon, nul n'est obligé de le porter seul. » Les mots peuvent paraître maladroits, presque accusateurs. On a presque l'impression que le Fou reproche à Fitz de ne pas accepter son aide.

Kettricken, elle, avait un réel lien avec le loup. Il ne s'agissait pas du Vif mais d'une acceptation, d'une compréhension mutuelle. A leurs façons, ils se comprenaient l'un l'autre. Ils ont d'ailleurs partagé ensemble des moments forts dans les Montagnes (notamment lorsque Kettricken se sentait triste suite aux rejets de Vérité). Si la perte d'Oeil-de-Nuit n'est pas aussi intense que pour Fitz, elle crée quand même un vide, une perte. Kettricken ressent pleinement la disparition du loup pour ce qu'il est. Ainsi, quand elle en parle avec Fitz, ce dernier ne ressent pas une douleur aiguë quand il en parle mais le commencement d'un début d'acceptation (« alors sa peine, non sa pitié pour moi, mais le chagrin que lui inspirait la mort d'Oeil-de-Nuit permit à la mienne de s'exprimer, et ma douleur se libéra dans un grand déchirement d'âme »).

La mort crée donc un manque. Quand des proches partent, les souvenirs partagés s'envolent. Quelque chose d'indicible s'en va également. Fitz s'en rend compte quand il apprend la mort de Kerry (« seul, désormais, je me rappellerais les jours que nous avions partagés. J'eus soudain l'impression d'avoir perdu un peu de ma substance. Un fragment de mon passé avait disparu »).

La mort est inévitable. Celui qui est parti ne rate rien : il est hors du champ de la vie, des choses qui se passent. Mais, c'est différent pour Fitz. Il est mort puis revenu à la vie. Très peu de gens le savent mais lui les voit continuer à vivre. Il est coupé de quasiment tous et tout, il ne fait plus partie de leur quotidien. On sent dans ses propos une grande douleur, une envie de partager avec eux des moments forts : « disparus, les rythmes des vies qui se mêlaient à la mienne ; des amis moururent, d'autres se marièrent, des enfants naquirent, ils devinrent des hommes, et de tout cela je ne vis rien. »

Puisque la mort est inévitable, tout le monde devrait avoir conscience qu'elle peut frapper à n'importe quel moment. C'est en tout cas ce que pense Oeil-de-Nuit : « la mort est toujours au bord de maintenant. La mort nous guette et elle est toujours assurée de son prix. Il ne sert à rien d'y songer sans cesse, mais, dans nos entrailles et dans nos os, nous savons tous qu'elle est là. Sauf les humains. »

La mort est la fin de tout. Le Fou tente de maintenir Fitz en vie parce qu'il est nécessaire à ce qu'il veut accomplir. Si Fitz meurt, il a échoué. Quand les deux discutent et se rendent compte à quel point rester en vie demande des efforts et qu'il pourrait être plus simple de mourir, le Fou a une révélation : « la mort n'est pas le contraire de la vie, mais le contraire du libre arbitre. C'est à la mort qu'on parvient quand il n'y a plus de choix possible. »

Affronter une mort connue d'avance n'est pas une chose aisée. Les gens réagissent différemment quand on leur dit qu'ils vont mourir, quand ils savent qu'ils vont mourir. Astérie pose la bonne question à Fitz alors qu'ils sont sur la route d'Art à la recherche de Vérité : « comment peut-il espérer que vous ayez le courage d'accomplir ce qu'on attend de vous si vous êtes convaincu que vous mourrez alors ? » Bien plus tard, sur l'île d'Aslevjal, c'est le Fou qui apportera une réponse. Le Fou sait qu'il va, qu'il doit mourir pour permettre le retour des dragons. Il est donc prêt à tout pour atteindre son but, il le fait avec détermination. Il est donc vaillant mais faillible : il pleure, il hurle, il confesse des secrets quand il est torturé par la Femme Pâle. Il met de côté toute sa dignité alors qu'il est sur le chemin de la mort. C'est ce qu'il dit à Fitz après que son vieil ami l'ait fait revenir du côté de la vie : « j'ai affronté ma mort, sans grand courage peut-être, mais avec une volonté inébranlable, parce que j'avais vu ce qui pouvait se produire ensuite et jugé qu'il valait la peine d'en payer le prix. »

dimanche 14 août 2022

Sacrifices

Les animaux liés par le Vif sont les héros oubliés de la saga. Sans eux, un bon nombre d'événements n'aurait pu avoir lieu ou Fitz aurait connu la mort. Ils ont donné leur énergie, parfois leur vie, pour permettre à leurs compagnons de traverses des épreuves. D'autres ont offert le confort de leur corps à un partenaire en grande difficulté. Si Oeil-de-Nuit est considéré par un bon nombre de personnages comme un loup puissant, intelligent et important, ce n'est pas nécessairement le cas d'autres animaux avec qui Fitz a eu un lien.

Martel en est un bon exemple. Il est le chien que Patience a offert à Fitz pour se rapprocher de lui. Le présent était sincère, le signe d'une mère tentant de nouer des relations avec son fils. Mais, à cette époque, Fitz est éduquée par Burrich, un homme qui, malgré qu'il soit le maître des écuries, a un préjugé négatif sur le Vif. Dès qu'il apprend que Fitz a un chien, il fait preuve de suspicion. Et rien ne s'arrange au moment de l'épreuve d'Art (Galen a envoyé Fitz au loin et le fait revenir en le contactant par l'Art) : Fitz est témoin d'une agression que subit Burrich. Il voit cela à travers Martel, il se rend compte de ce que fait le chien pour sauver Burrich : "le poignard plongea et plongea encore dans ma chair (...) d'une ruade, l'homme se débarrassa de moi et me projeta contre la cloison d'un box. Le sang qui me coulait de la bouche et les narines m'étouffait." Les conséquences sont claires : Martel meurt ("je crus voir un bout de queue frémir dans un ultime effort, pour me faire fête. Puis le fil se rompit et l'étincelle disparut. J'étais seul." Le décès de Martel aurait pu être beau, le sacrifice d'un chien pour son maître et l'ami de son maître. Martel a tout donné, sans aucune retenue, sans aucune réserve. Il a même adressé un petit adieu à Fitz, un homme avec qui il a eu une relation courte et très intense. En soi, cela aurait pu être magnifique si Burrich n'avait pas eu un comportement égoïste : "tu as tout gâché, et pour quoi ? Pour un chien ! Je sais ce que peut représenter un chien dans la vie d'un homme, mais on ne fout pas son existence en l'air pour..." En ne parvenant pas à dépasser sa détestation du Vif, Burrich manque de respect à ce qu'a fait Martel. Son comportement ternit le dévouement de Martel. On peut presque croire que, selon Burrich, les hommes et les animaux ne valent pas la même chose, que la vie d'un chien vaut bien moins que celle d'un homme.

Fouinot a été le premier animal avec qui Fitz a eu un lien. C'étaient deux enfants qui passaient des bons moments ensemble sans y réfléchir. Pour Fitz, la relation représentait l'enfance, une époque où il n'était pas encore pris dans les intrigues politiques. Quand Fouinot a été éloigné par Burrich, cela a symbolisé la fin de l'enfance. Fitz était convaincu de ne jamais revoir Fouinot, le destin lui a prouvé le contraire. A la fin du tome L'apprenti assassin, Fitz retrouve Fouinot dans les Montagnes. Le chiot a été confié à Rurisk, un prince des Montagnes. Fouinot n'a pas oublié Fitz : si ce n'est plus la même joie enfantine, il y a quand même du contentement à se revoir. Ce lien, toujours vivant, est plus qu'utile car la vie de Fitz est menacée par Royal. Royal laisse Fitz et Burrich pour morts dans les bains ; c'est la fin qu'ils auraient connu sans l'intervention de Fouinot ("sa tête reposait sur ma poitrine quand on nous avait découvert ; les liens qui le rattachaient à ce monde s'étaient rompus. Fouinot était mort"). Fouinot a donc donné toutes ses ressources d'énergie pour tirer Fitz de ce mauvais pas. Il a lutté de toutes ses forces pour sauver son premier ami. Sans cet acte, Fitz aurait été écarté du tableau et la route aurait été grande ouverte pour Royal. Ce décès marque grandement Fitz. Puisqu'il est le narrateur, on a accès à ses pensées, à ses sentiments. Et Fitz nous offre un des plus beaux passages de la saga, deux phrases extrêmement marquantes : "les hommes ne pleurent pas leurs morts avec l'intensité des chiens. Mais nous pleurons de longues années".

Pour les gens des Six-Duchés, la mort de Royal est un acte barbare, d'une sauvagerie sans nom puisque le roi a été tué dans son sommeil par un animal. Il a été saigné. En réalité, la mort de Royal est la juste récompense de sa politique : en pourchassant et traquant les gens du Vif, en les exposant et en les tuant, il a mis en branle sa propre fin. Cela a créé des désirs de vengeance. Petit-Furet a vu son compagnon mourir : ce dernier lui a donné un dernier ordre (tuer Royal) qui a grandement marqué le furet. Cela est même devenu son obsession, possiblement la seule raison qui le pousse à continuer à vivre. Petit-Furet a donc été privé d'un lien sain, d'une relation complète et il a dû accomplir la mission d'autres. Pourchasser sur des centaines de kilomètres, durant plusieurs mois, ce n'est pas un comportement pour un furet. Fitz le rencontre alors que lui-même tente de tuer Royal, il voit bien que l'animal n'est pas en bonne santé mentale, qu'il est à la limite de la démence. Fitz remarque que "la souffrance vidait sa tête de tout sauf de son but (...) La mort de son compagnon de lien avait rendu l'animal à moitié fou, et c'était le dernier message que lui avait transmis Grand-Furet. Il me paraissait bien vain de donner pareille mission à un si petit animal". Très peu de personnes savent que c'est un furet qui a délivré les Six-Duchés de l'emprise d'un roi incompétent et dangereux. Notons toutefois que si Petit-Furet était prisonnier de la mission, il a quand même tiré un grand plaisir de ce qu'il a fait ; sans doute avait-il conscience que les derniers mois avec son compagnon étaient pénibles tant il fallait faire sans cesse attention à ne pas attirer les regards des haineux du Vif. Petit-Furet n'a pas que tué Royal, il "le déchiqueta dans son lit une nuit" et "laissa des traces sanglantes non seulement sur les draps mais dans toute la chambre, comme si son acte l'avait rendue folle d'exultation".

Des animaux privés de l'usage normal de leur corps pour accueillir leur compagnon humain, il y en a eu d'autres dans la saga. L'exemple le plus marquant est celui de Fitz et Oeil-de-Nuit lorsque le loup a permis à l'esprit de Fitz de survivre à sa mort. Si cela bien fini, d'autres ont connu des fins plus tragiques.

Rolf le Noir, un professeur de Vif particulièrement dur, tente d'enseigner à Fitz et à Oeil-de-Nuit qu'il faut fixer des limites à leur lien, qu'ils ne peuvent être fusionnels sans prendre le risque de s'exposer à de graves difficultés. La biche n'est pas une biche, c'est une biche qui se comporte comme une femme humaine : "Parela n'a plus d'existence à elle, ni mâle, ni faon (...) Quand le cerf brame, elle empêche Parela de lui répondre ; elle doit s'imaginer faire preuve de fidélité envers son mari ou une stupidité du même tonneau". Autrement dit, la biche est privée de tout ce qui caractérise une femelle de son espèce, elle est condamnée à la solitude et à vivre avec les remords de sa compagne de Vif. Pour Rolf, la femme a pris le dessus sur la biche et lui a imposé sa volonté. C'est une relation malsaine ("je voulais que vous le voyiez vous-mêmes, que vous vous rendiez compte de l'abomination que c'est, de la perversion absolue de ce qui aurait dû être une confiance mutuelle").

C'est exactement la même chose qui arrive avec une marguette dans les tomes le Prophète blanc et La secte maudite, sauf que la marguette possédée représente une réelle menace pour la stabilité des Six-Duchés. En effet, le prince héritier Devoir s'est entiché d'elle, il est envoûté. Devoir ne maîtrise pas du tout son Vif et il est un adolescent : la marguette possédée en a bien conscience. D'autant plus que la femme qui occupe le corps de la marguette a été marquée par la haine de Vif de Royal et les traditions sanglantes des habitants des Six-Duchés contre les gens du Vif. Elle cherche donc la vengeance et est prête à tout pour ça, même à priver l'animal de tout droit comme le remarque Oeil-de-Nuit ("elle ne lui permettait pas de s'occuper d'elle-même comme le fait un vrai marguet. Elle la possédait trop complètement et se voulait comme une femme dans la peau d'un animal"). Tout cela aura des conséquences désastreuses (la mort d'Oeil-de-Nuit et la haine de Laudevin pour Fitz) ; cela aurait même pu être pire si, dans un dernier sursaut, la marguette n'avait pas réussi à donner un dernier ordre : "Stupide frère-de-chien ! Tu es en train de laisser passer notre chance ! Tue-moi vite !" La marguette a saisi que ce qui se passe est anormal, elle a compris que le lien créé avec Devoir est abusif. Elle est donc prête à mourir pour empêcher ça. Encore une fois, un animal meurt parce que des humains ont voulu aller trop loin.

jeudi 5 août 2021

La chute de Molly

Après son départ dans la Nef du crépuscule, Molly est rarement vue. On sait ce qu’elle devient uniquement grâce aux rêves d’Art de Fitz. Ce dernier la voit se mettre en couple avec Burrich, donner naissance à sa fille (Ortie) puis fonder une famille avec de nombreux enfants. Après la mort de Burrich, Molly fait une apparition au château de Castelcerf où elle tombe sur Fitz. Prudemment, lentement, Fitz la séduit : les deux finissent par se marier.

Quand s’ouvre la trilogie du Fou et de l’assassin, le couple vit à Flétribois. Les années ont passé puisque Fitz a désormais quarante-quatre ans. Dès les premières pages du roman, on se rend compte que Molly a changé physiquement et qu’elle en a conscience. Certes, Fitz la dévore toujours des yeux et continue à faire battre le cœur du bâtard toujours un peu plus vite. Certes, sa première remarque peut être vue légèrement, presque comme une plaisanterie (« Me traiteriez-vous de vieille, messire ? Car il me semble me rappeler que j’ai trois ans de plus que vous »). D’ailleurs, suite à ça, elle prend plaisir à voir Fitz tenter de la mettre dans le lit conjugal. Mais, la réalité la rattrape très vite. C’est soir de fête à Flétribois. L’atmosphère est joviale, les gens dansent, mangent, boivent et discutent. Malheureusement, Molly fait un malaise, elle est sans forces : « je ne sais pas pourquoi je suis exténuée à ce point, fit-elle d’un ton plaintif, je n’ai pourtant pas bu tant que ça. Et j’ai gâché la soirée ». On pense que c’est une accumulation de facteurs : l’âge, un peu trop de boisson et une journée chargée. La suite de l’histoire montrera que c’est autre chose.

Au-delà de la question physique, Molly a toujours eu du ressentiment envers la famille de Fitz et surtout ses devoirs. Dès qu’elle a appris qui il était réellement, un bâtard Loinvoyant, elle a compris que tout amour entre eux était presque impossible. Il y aurait toujours la volonté royale pour les séparer, des missions à mener. C’est d’ailleurs une des raisons qui a mené à son départ : il n’y avait pas d’avenir pour eux deux. Fitz était en plus incapable de choisir, tiraillé par sa loyauté pour sa famille. Presque trois décennies plus tard, on aurait pu croire que Molly finisse par accepter tout cela. C’est loin d’être le cas car chaque départ de Fitz est vu comme une déchirure (« je hais les jours où tu dois me quitter. Je hais ces devoirs qui te retiennent encore, et je les hais de toujours nous séparer »). C’est d’autant plus problématique que Fitz étant Fitz, il a la culture du secret. Quand il était jeune, il a fallu que le chaos soit aux portes du château pour qu’il révèle à Molly ses véritables fonctions ! Et il a fallu que Molly tombe par hasard sur lui pour qu’elle découvre sa réelle identité. Rien n’a changé : « tout va bien entre nous jusqu’au moment où ton ascendance Loinvoyant vient s’interposer, et alors tu retrouves tes habitudes de secret et de duplicité qui nous ont détruits jadis ». C’est une terrible phrase que Molly prononce, elle montre qu’elle a l’impression d’être au second rang, que Fitz ne lui fait pas assez confiance.

Molly éprouve de la jalousie envers Kettricken (« Est-ce la reine que tu redoutes ? (…) N’essaie pas de détourner la conversation. Tu sais très bien de quelle reine je parle » et « la reine des Montagnes n’a jamais pour nous un hôte difficile, du moins en ce sens »). On peut penser que tout cela trouve racine le jour où Fitz et Molly se sont séparés. Molly enceinte a pris en pleine face la remarque de Fitz lui disant qu’il ne pouvait abandonner Kettricken et son bébé à naître ? Et elle alors ? Elle a sans doute fini par se dire que Fitz tenait plus à Kettricken qu’à elle. Elle a l’impression de passer après tout le monde.

Longtemps, Molly a cru Fitz mort (« Quand j’avais l’âge d’Ortie, j’étais déjà mère de trois enfants et j’attendais le quatrième. Et toi tu étais... »). Elle a vécu sans lui, pleurant qu’il ne se soit pas précipité pour la rejoindre. Le croyant mort, elle a cherché et trouvé un autre amour : Burrich. Sans doute regrette-t-elle toutes ces années loin de Fitz ; mais peut-elle oublier ce qu’elle a vécu avec Burrich ? Difficile de savoir.

Un autre fossé entre les deux est celui de l’âge. Fitz se maintient en forme, se guérit grâce à l’Art (et parfois il est soigné involontairement). Molly refuse d’employer la magie. Elle tient à conserver ses marques, ses douleurs. Lorsqu’il se rend au marché de Chênes-les-Eaux, Fitz se fait draguer par une jeune femme qui est vexée quand il lui dit qu’il est déjà marié. Sa réponse est cinglante et méchante : « votre épouse ? Ou vouliez-vous dire votre mère ? »

Molly finit par arriver à mettre un mot sur ce qui la fatigue : elle est enceinte. Elle est persuadée que c’est ça, malgré son âge et le refus de croire des gens qui l’entourent. Quand elle l’annonce à Fitz, ce dernier est choqué et sa tendance au mélodrame prend le dessus. Il imagine tout de suite le pire (« nous riions de ces petites défaillances, mais cette fois il n’y avait rien drôle à la voir perdre la tête »). Il transmet son inquiétude et ses doutes à sa fille, Ortie : « tu m’en avais parlé, mais c’est encore pire à voir en réalité. C’est vrai ; nous sommes en train de la perdre ». Ils tentent de faire preuve de discrétion pour ne pas faire manifester leur malaire ou ils sous-estiment les capacités de perception de Molly. La chandelière a beau répéter qu’elle est enceinte, ils ne la croient pas et ça finit par la mettre en colère. Elle peste que « vous me croyez folle tous les deux. Très bien, mais je vous affirme que je sens le petit bouger dans mon ventre et que mes seins commencent à se gonfler de lait. »

Contre toute attente, Molly est réellement enceinte. La femme a donc vécu un calvaire entre les doutes de son mari et de sa fille, leur condescendance et même le mépris gens censés la servir (« c’est dur pour moi quand tu t’en vas plusieurs jours, parce que je sais que les femmes de chambre rient de moi dans mon dos »).

Abeille naît donc. C’est un petit enfant différent. Molly et Fitz l’aiment tout de suite alors que les autres ne voient que sa petite taille, sa disproportion. Ortie a beau essayé, elle ne parvient qu’à montrer que de la peine, de la miséricorde. Tout en elle transpire la compassion et donc, pour Molly, le fait de devoir s’attendre à une mauvaise nouvelle (« les yeux d’Ortie allaient de sa mère au nourrisson, et j’y lisais de la pitié ; pitié pour nous tous, car selon elle Abeille mourrait bientôt ou vivrait l’existence d’une créature mal formée »). Présentée au monde, l’apparence d’Abeille suscite des rumeurs, des questions des doutes. Dame Réconfort en est un bon exemple car dans ses paroles s’expriment « une question sous-entendue : l’enfant était-il de Molly ? »

Mais, Abeille grandit et s’attache à sa mère. Les deux sont si inséparables que Fitz a du mal à trouver sa place. Abeille est là quand le cœur de Molly cesse de battre. Elle est témoin de sa crise cardiaque. Sa mère morte, elle voit Fitz arriver en courant, la douleur avec lui : « il nous prit tous les deux dans ses bras, nous étreignit, leva la tête et hurla, la bouche démesurément ouverte, le visage vers le ciel et les muscles saillant au cou ». La mort de Molly laisse un grand vide que Fitz ne pourra jamais remplacer. Sa disparition est équivalente à celle d’Oeil-de-Nuit.

samedi 15 mai 2021

La chute d'Oeil-de-Nuit

La seconde série de l’assassin royal est marquée par un bon nombre d’événements marquants : Glasfeu, un vieux dragon noir, est tiré des glaces, on rencontre la Femme Pâle, la conseillère des Pirates Rouges, le prince Devoir est enlevé. Mais, il en est un qui éclipse tous les autres : la mort d’Oeil-de-Nuit. Compagnon de Vif de Fitz, le loup était apparu dans le tome 2 de l’Assassin royal (l’assassin du roi) et le lecteur avait depuis suivi son évolution. Ses débuts avec Fitz furent compliqués, Fitz refusant de lui faire une place dans sa vie. Puis, petit à petit, la confiance et un besoin vinrent renforcer leur lien. Grâce à Oeil-de-Nuit, Fitz échappa à la mort dans les cachots de Royal. Plus d’une fois, la présence d’Oeil-de-Nuit fut salvatrice lors de la recherche de Vérité dans les Montagnes. Ayant sauvé le Royaume des Pirates Rouges, c’est avec Oeil-de-Nuit que Fitz s’installe dans une petite cabane, loin des intrigues politiques de la capitale et des demandes incessantes de la Couronne. C’est là que nous le retrouvons au début du tome 7, le Prophète blanc.

Naturellement, les années ont passé. Leurs années de jeunesse sont derrière eux, ils ne rêvent plus uniquement de chasse. Ils ont une vie rangée et simple, fait de banales répétitions qu’ils apprécient dans leur habitation. Le premier aperçu qu’on a d’Oeil-de-Nuit nous le montre en train de dormir, de se reposer. On lit qu’« il rêvait qu’il courait parmi des collines enneigées en compagnie d’une meute. Pour Oeil-de-Nuit, c’était un songe de silence, de froid et de vivacité ». On sait qu’Oeil-de-Nuit a tenté de vivre avec d’autres loups et que ça n’a pas été un succès, on sait aussi qu’il n’apprécie pas réellement la compagnie des hommes. Il aime Fitz, il tolère ceux qui gravitent autour de lui et lui apportent à manger mais il est souvent dubitatif quant aux comportements humains.

Très vite, dans le récit, apparaissent les premiers signes et indices de sa dégradation physique. Les gens vont et viennent chez Fitz, certains ont connu le loup dans la vigueur de sa jeunesse et se rendent compte qu’il a changé. 

Umbre a l’œil exercé pour remarquer les changements, sa remarque n’est donc pas anodine (« tu commences à vieillir Oeil-de-Nuit ; je ne me rappelle pas tous ces poils blancs sur ton museau »).

Astérie, sous le coup de la colère, fait des remarques blessantes à Fitz. Astérie n’a jamais réellement apprécié le loup à sa juste valeur, elle a toujours été dérangée (à juste titre ?) par sa présence quand elle faisait l’amour avec Fitz. Elle se moque du mode de vie de son ancien amant, qui s’est coupé de tous et de tous, et qui vit comme un reclus avec « un vieux loup décrépit ! »

Fitz, lui-même, sent le poids des années sur ses épaules et sur celles de son meilleur ami. Il y a ces raideurs, ces douleurs qui arrivent quand on prend de l’âge et qui vous tiraillent sans cesse : « je le grattai entre les oreilles, puis perçus soudain chez lui un élancement ; je suivis son échine de la main jusqu’à sa croupe que je me mis à masser doucement ».

Heur a été adopté par Fitz. Il a grandi avec Oeil-de-Nuit et ce dernier le considère comme un louveteau à protéger. Si Oeil-de-Nuit considère Heur d’un point de vue pratique (il pourra les aider quand ils vieilliront), Heur, lui, rêve d’autre chose. Il cherche un apprentissage et pour cela il lui faut de l’argent. Il sillonne donc les routes pour gagner de l’argent et à son retour il remarque la brutale disparition physique du loup qui « n’a plus que la peau sur les os ! » Certes, Oeil-de-Nuit vient de frôler la mort et a été péniblement sauvé par Fitz mais la déchéance physique est visible. 

Tout n’est pas sombre, tout n’est pas négatif. On retrouve dans les deux premiers tomes (le prophète blanc et la secte maudite) des éléments d’humour qui ont caractérisé précédemment son personnage. Il a un ton mordant, piquant, ironique. Il taquine Fitz sur le fait de manger les poules. Il prend à la légère les paroles pleines de désespoir de Heur qui regrette d’être coincé au fin fond des Six-Duchés (« je te laisse le rôle du poisson crevé ; moi, je ferai celui du vieux tronc moisi »). Et quand il doit rejoindre (avec Heur) Fitz à Castelcerf et que son compagnon s’inquiète de son état, il montre bien qu’il n’est pas encore dans la tombe avec une réplique cinglante : « nous avons passé une journée délicieuse à nous dessécher sur une route pleine de poussière, et maintenant nous dormons dans le fossé qui la borde ».

Fitz et Oeil-de-Nuit sont liés, ils partagent beaucoup de choses. L’une d’elles est l’Art. Oeil-de-Nuit n’a jamais eu un bon rapport à cette magie, il voit à quel point ça a demandé du temps et de l’énergie à Fitz, et au final comment ça a failli les séparer tous les deux. C’est quelque chose qui mine Fitz, qui l’empêche de vivre pleinement sa vie. Il est tiraillé, il est sollicité. La situation est encore pire quand s’ouvrent les nouvelles aventures car Fitz n’a personne à qui parler, il est totalement seul. Et malgré tout, il cède à la magie et Oeil-de-Nuit ne peut que ressentir toute sa peine et toute sa douleur.Le loup aimerait donc passer outre, que les deux amis puissent enfin vivre ensemble et se concentrer sur leur présent, et non pas sur une magie qui ne leur apporte rien de bon (Fitz s’ouvre : « je m’étais ouvert davantage au lien de Vif que nous partagions et avais tenté de lui faire sentir l’attraction que l’Art exerçait sur moi » ; Oeil-de-Nuit rejette : « Garde-la pour toi. Je n’ai pas envie de voir ça (…) Nous n’en serons jamais débarrassés ? »)

Puisqu’on suit l’histoire à travers les yeux de Fitz, on se rend compte qu’il traite Oeil-de-Nuit avec beaucoup de soin : il l’aime bien entendu. Mais surtout, il semble vouloir l’écarter de tout danger, comme si il désirait le placer dans une bulle de sûreté. Bien entendu, cela vexe Oeil-de-Nuit, il a été et il est toujours un vaillant guerrier, un loup sage. Il connaît son corps et ses limites. Quand Heur rappelle à Fitz qu’il est plus jeune que lui, il saisit donc l’occasion pour dire à Fitz de mieux le traiter, qu’il n’est pas encore sous terre (« tu vois combien c’est agréable quand on te considère comme un vieillard qui s’avance d’un pas chancelant vers la tombe ? » et « tu me traites simplement comme si j’étais aussi fragile qu’une vieille carcasse de poulet »).

Fitz comprend mais ne change pas pour autant son comportement. Fitz (Tom Blaireau), le Fou (Sire Doré) et Laurier (une agente de Kettricken) sont à la recherche de Devoir. Fitz semble plus préoccupé par la santé de son loup que retrouver le fils de Vérité. Il fait percevoir au loup qu’il est un frein et que par sa faute il ne peut pas se donner à fond dans son enquête (« Petit frère, ne me traite pas comme si j’étais déjà mort ou agonisant. Si c’est ainsi que tu me vois, j’aime mieux être mort pour de bon (…) Ta peur a des griffes glacées qui s’enserrent et me dépouillent du plaisir que je tire de la chaleur du jour »).

On se rend compte que c’est Fitz qui a créé une séparation entre le loup et lui. On peut supposer qu’il a commencé à faire le deuil de son ami, qu’il pleure en silence de son côté et ne veut pas que son partenaire l’apprenne. Ce qu’on lit est clair : « j’étais sur le point de l’abandonner et mon lent éloignement par rapport à lui correspondait à ma résignation de plus en plus ancrée à l’idée de sa mortalité ».

Deux événements vont mener leur lien au bord du précipice.

Le premier se déroule quand le groupe de Fitz capture un membre des Pie (les Pie sont des gens qui ont le Vif et qui ont enlevé Devoir). Contre toute attente, Fitz se lance dans une séance de torture sur le prisonnier. Lui qui avait subi ça de la part de Royal est prêt à répéter ces honteuses manœuvres sur un autre. Laurier et le Fou sont impuissants tant Fitz est déchaîné. C’est un autre Fitz qu’on rencontre. Il est inaccessible à ses amis, sourd aux supplications du jeune captif. C’est à l’arrivée d’un Oeil-de-Nuit au bout du rouleau qu’il retrouvera ses esprits (« Mon frère, Changeur, je suis très fatigué. J’ai froid et je suis trempé. J’ai besoin de toi »).

Le deuxième part d’un geste anodin et de bonne volonté de Fitz. Il se rend compte que le loup est fatigué et il veut lui donner de l’énergie. Mais, il a méprisé l’orgueil et la fierté du loup. La réponse est terrible. Oeil-de-Nuit se sent blessé, méprisé, rabaissé. Il est un noble guerrier, un puissant chasseur, un redoutable pisteur, pas un de ces herbivores ou un de ces animaux domestiques qui comptent sur les humains pour survivre. Il menace alors Fitz : « si tu recommences, je te quitte ! Je te quitte complètement et pour toujours ! Tu ne verras plus, tu ne toucheras plus ma conscience et tu ne sentiras même plus mon odeur près de tes pistes ! »

Fitz a grandi dans un univers où le Vif était mal vu et où il en a payé les conséquences. Burrich n’a eu de cesse de lui répéter que c’était une magie avilissante, que ça rabaissait un homme. Royal a cherché à le tuer en invoquant à cette perversion. Nombre de gens ont été surpris en voyant le loup apparaître. Il est difficile de trancher ; est-ce que Fitz a honte d’avouer publiquement son lien avec Oeil-de-Nuit ? Ce que l’on peut dire est qu’il l’expose sans souci auprès des gens avec qui il a une bonne relation : Heur, le Fou, Umbre, Kettricken, Astérie, etc. Certains découvrent que leur lien est plus que celui classique entre un maître et son animal : Laurier, Devoir et des gens des Pie. A chaque fois, Fitz louvoie, il n’est pas franc, cela énerve le loup. Oeil-de-Nuit en a marre de tous ses secrets, de cette manie de tout cacher. Il avait déjà dit à Fitz qu’il l’aimait entièrement et qu’il n’avait pas honte d’être lié à lui. Il insiste à nouveau lorsque Fitz fait face à un Pie. Le Pie devine que Fitz a le Vif même si le bâtard royal tente de le persuader du contraire. Oeil-de-Nuit le prend mal : « et tu pourras aussi me tuer et te tuer à ton tour ; ainsi personne ne saurait jamais ce que nous avons partagé. Ça resterait notre petit secret honteux ».

Fitz parvient à libérer Devoir de la marguette et des griffes des Pie. C’est une lutte acharnée, un combat intense qui laisse des traces. Devoir souffre mentalement et physiquement. Fitz est vidé de son énergie. La situation est identique pour le loup qui ne trouve pas dans un premier temps la force d’aller chasser. Et puis, il se redresse, s’en va seul pour une dernière chasse. Comme souvent, il ouvre la voie à Fitz, il s’assure qu’il n’y a pas de danger, il fait les repérages. Dans un dernier souffle, « il s’ouvrit, s’épanouit comme si le loup avait invité toutes les créatures du monde douées du Vif à partager notre union ». On avait déjà vu auparavant cet esprit de communion lors d’un exercice avait Kettricken. Il avait été à cette époque le symbole de gens vivants qui s’ouvrent au monde. Là, c’est le dernier coup d’éclat d’un loup qui s’éteint. Oeil-de-Nuit meurt.