Oeil-de-Nuit est le réel Roi. Le Fou versus la Femme Pâle : le combat du siècle. Oh Malta, Malta, Malta. Gloire au dragon fou Glasfeu. Les Anciens ne sont que des gosses. Keffria, tu remontes dans notre estime. Il était une fois Clerres.

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Fitz se voit-il en héros ?

Fitz est-il un héros ? Pour le lecteur, la réponse est positive. Peu importe la série de livres choisis, il est celui qui fait changer les c...

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jeudi 18 décembre 2025

Lourd, différence et handicap

L'assassin royal est l'histoire de gens à part qui changent les choses : Fitz est un enfant illégitime, le Fou est un étranger inquiétant, Kettricken est une grande blonde qui détonne. Mais, tous autant qu'ils sont, ils finissent par être acceptés par leurs pairs et leurs différences leur permettent de grandir. Ce n'est pas le cas de Lourd, un serviteur différent physiquement et mentalement. Il est plutôt petit et réfléchit différemment des autres. Cela se remarque. Ce que très peu savent est que Lourd est extrêmement puissant dans l'Art, sans doute la personne la plus forte à ce moment des événements. Il n'est donc pas étonnant qu'il attire le regard d'Umbre ; le maître assassin est toujours à la recherche de talents particuliers. Umbre dit donc que Lourd n'a pas « le cerveau le plus brillant du château, mais il convient admirablement à mes desseins ». Umbre ne s'intéresse donc pas à la personnalité de Lourd mais à ce qu'il peut lui apporter.

Quand Fitz finit par rencontrer Lourd, il a un mouvement de recul, il a instinctivement un acte de défiance (« je ne sais pourquoi, ses différences le rendaient un peu effrayant : un frisson de répulsion me parcourut : il ne présentait pas de danger, j'en étais sûr, mais, je n'avais aucune envie qu'il m'approche »). Clairement, la différence de Lourd rebute Fitz. Dans un premier temps, il s'arrête aux apparences sans chercher à creuser. Puis, lorsqu'il passe de plus en plus de temps avec lui, Fitz développe ses arguments. Ce qui dérange Fitz est de ne pas pouvoir partager réellement avec Lourd. Quand ils discutent, il ne sait pas si le petit homme comprend ce qu'il dit : « la manière qu'avait son esprit d'emprunter d'autres directions que le mien, d'attacher de l'importance à des détails que je négligeais tout en désintéressant de pans entiers de ce que j'appelais la réalité ».

Alors qu'il a été séparé de sa mère, Lourd a de la chance d'être vivant. Dans d'autres contrées, il aurait connu la mort. Fitz nous apprend que « dans le royaume des Montagnes, un enfant comme Lourd aurait été abandonné dans la nature dès sa naissance ». Le constat est le même dans les îles d'Outre-Mer (« à l'évidence, les Outrîliens partageaient l'avis des Montagnards sur les enfants déficients. Si Lourd était né à Zylig, il n'aurait pas vécu un jour »).

Pour autant, il n'est pas nécessaire d'aller chercher dans d'autres pays le mépris ou le dédain. Ce sont des choses bien répandues dans les Six-Duchés. Devoir nous en donne une belle preuve en s'exclamant : « vous plaisantez, j'espère (…) cette créature doit faire partie de mon clan ». Il n'est pas seulement choqué de devoir lier des liens avec Lourd, il emploie également un terme qui retire à Lourd son statut d'humain. Mais, le talent de Lourd avec l'Art le rend indispensable au trône Loinvoyant et Devoir se rapproche de lui. Ce rapprochement est mal vu à la cour : Lourd n'est qu'un serviteur débile. Aux propos méchants sur ce qu'il est se développe en plus une jalousie qui l'ostracise encore plus. En espionnant, Fitz se rend compte que « nombre de nobles acceptaient avec difficulté l'amitié du prince pour le simple d'esprit, et pour des raisons que je ne comprenais pas, certains serviteurs s'offusquaient encore davantage ». Toutes les classes sociales se moquent donc de Lourd, de sa différence. On en a une autre preuve sur le bateau qui se rend chez les Outrîliens lors de la quête de Devoir. Lourd est malade en bateau et cela réjouit les soldats (« Lourd était différent, simple d'esprit empêtré dans un corps maladroit, et ils se réjouissaient de sa détresse qu'ils prenaient pour une preuve de son infériorité »).

Tout cela participe également à la façon dont voit Fitz lourd. Il est partagé entre pitié et admiration.

La pitié est due au destin qui attend Lourd, il n'a aucun espoir d'être normal selon les critères de l'époque. Il est condamné à rester le même homme fragile, à part et moqué. Cela attriste donc Fitz lorsqu'il le comprend (« il était simple d'esprit, gros, maladroit, contrefait, sans raffinement (…) aussi peu à sa place dans la château où régnaient luxe et plaisir (…) Lourd resterait toujours vulnérable »).

Cependant, grâce à l'Art, Fitz sait que Lourd est bien plus que ça, il sait qu'il a un talent unique et qu'il participe grandement à la stabilité du royaume. Il est même étonné que ce soit le cas : Lourd est un puissant artiseur qui n'a pas l'air de s'en apercevoir : « je me demandai comment un esprit aussi simple pouvait concevoir une musique aussi complexe et subtile – et une intuition m'illumina soudain : cette broderie musicale constituait le cadre de ses pensées et de son univers ».

Puisqu'il est retardé ou simple d'esprit, beaucoup pensent qu'il n'est pas capable de ressentir des choses et se permettent donc d'avoir une attitude déplorable ou des mots durs en sa présence. C'est le cas de Civil, sur les îles d'Outre-Mer, qui se sent contraint de s'occuper de Lourd et le fait crûment remarquer (« moi, je reste avec l'idiot »). Quand Fitz lui dit de ne pas parler comme ça, Civil est surpris et perplexe, on dirait presque qu'il croit que Lourd est comme un forgisé, vide (« il se tourna vers le petit homme endormi, comme étonné d'apprendre qu'il éprouvait des sentiments »).

Or, Lourd ressent les insultes et il est capable de dire que ça lui du mal. Il se plaint à Fitz que « tu dis mots gentils mais je sais que tu penses sur moi ; c'est comme des poignards, des cailloux et des gourdins ».

Alors que la quête de Devoir se conclut sur une terrible bataille avec des dragons et les forces de la Femme Pâle, le regard sur Lourd change. Il use de ses dons avec l'Art pour guérir des blessés. Il devient alors une personne importante, une personne appréciée ; on lit qu'il « devint l'incarnation des Mains d'Eda. J'entendis l'Ours implorer le pardon du prince Devoir pour l'irrespect dont ils avaient fait preuve ».

Bien entendu, tout ne devient pas rose du jour au lendemain. La vie de Lourd et son acceptation progressent doucement (« les occupants de la salle de garde avaient appris à tolérer la présence du compagnon du prince »). Certains continuent de lui faire du mal, de façon assez méchante, et pas même l'amitié que lui montre Devoir ne suffit à leur faire dépasser les préjugés. Devoir témoigne, par exemple, que « les domestiques s'en prennent à Lourd, ils le piquent avec leurs aiguilles par accident si je ne suis pas là pour le défendre ».

Dans la trilogie du Fou et de l'assassin, Lourd est bien moins présent ou important. Sa puissance dans l'Art n'a pas diminué mais il est très fatigué, son corps le freine. Or, Lourd peut très bien changer cela comme signale Ortie : « j'ai répondu qu'il était beaucoup plus fort que moi dans ce domaine et plus que capable d'employer son talent sur lui-même s'il le souhaitait. Il ne le fait pas, et je respecte son choix ». Ortie éprouve donc de la considération, elle comprend qu'à sa façon Lourd fait preuve de sagesse.

Malheureusement, dans d'autres aspects de sa vie, Lourd fait preuve d'une énorme naïveté. Alors qu'il est sur le chemin vers Castelcerf avec des soldats, il ne saisit par leur humour et leur méchanceté. Il est à la merci de leur cruauté et là où d'autres auraient vu le piège, ce n'est pas son cas. Il est donc victime d'une déplorable plaisanterie (« ils ont envoyé des filles m'embêter ; elles ont dit que je n'étais pas capable de leur toucher les seins, et elles m'ont giflé quand je l'ai fait »). Les moqueries n'ont pas cessé : Lourd continue d'être moqué et humilié publiquement à cause de sa différence. Cette anecdote illustre bien ce qu' a été sa vie ; il a été un homme à part, jamais reconnu ou accepté par la population pour ses apports ou pour ce qu'il est ; il a été une cible facile que certains ne se sont pas gênés d'attaquer ou de rabaisser.

mardi 18 juin 2024

Abeille et la méchanceté gratuite

Parfois, le mal est présent dans la vie quotidienne des gens. Parfois, il n’est pas nécessaire de faire face à de terribles épreuves ou traverser le monde pour souffrir. Abeille découvre cela alors qu’elle vit à Flétribois. Abeille est différente physiquement et elle parle peu. Même son père, Fitz, avait des doutes sur son aptitude à survivre. Il la trouvait différente avec sa peau et sa chevelure. Des rumeurs ont même circulé, interrogeant la réelle identité du père d’Abeille. Après la mort de Molly, Abeille se retrouve sans protection : elle est livrée à elle-même dans un château où Fitz traine sa misère et n’a pas réussi à faire le deuil de sa femme.


Son statut de soeur de la propriétaire du château (Ortie) et de la fille du de Tom Blaireau (Fitz) éloigne Abeille des autres enfants. Elle ne peut pas réellement à se mélanger à eux et ces enfants ne cherchent pas non plus à l’intégrer à leurs activités. Elle est trop différente, trop noble pour faire partie de la bande. Celle-ci est constituée des gens des enfants qui servent : bergers, cuisiniers, serviteurs… Ils ne font aucun effort pour s’intéresser à Abeille et ils se plaisent à lui faire de petites mesquineries qui marquent Abeille. C’est le cas de Caramel qui « avait une façon de prononcer Abeille qui en faisait une insulte et un synonyme d’idiote ». Si tous les gens de ce groupe ne sont pas comme ça, aucun ne se dresse pour défendre Abeille (« les deux filles n’osaient pas renchérir sur ses moqueries, mais elles ne se privaient pas de les savourer »). Caramel ne se contente pas de blesser Abeille avec des mots, il s’en prend également à elle physiquement. Il la frappe en sachant qu’elle est une cible facile et qu’elle ne réagira pas : « il me gifla, durement. Une fois, et ma tête partit à gauche ; deux fois, de l’autre côté (…) le goût salé du sang envahit ma bouche ».

Le soutien qu’Abeille n’a pas auprès des enfants ou de son père à qui elle n’ose pas se livrer, Abeille le trouve, en partie, de Lin (le berger). Quand il est témoin des exactions contre Abeille, il est choqué de voir qu’ils s’en sont pris non seulement à un enfant, mais en plus à Abeille (« par El et Eda, mais vous êtes tous pires que des idiots ! C’est la petite maîtresse, la soeur de dame Ortie elle-même ! ». D’une certaine façon, Lin montre à Abeille qu’elle peut compter sur les adultes si besoin. Certains oseront la défendre ; d’ailleurs, Lin est en colère et les menace (« vous voulez que je vous montre ce que ça fait de recevoir une raclée et de quelqu’un de plus grand ? »).

Pour justifier son comportement, Caramel utilise des arguments qui semblent bien présents dans la bouche du gens des châteaux. Il dit d’Abeille qu’elle est « bête, elle n’a rien dans la tête, et elle a des yeux de fantôme ». Autrement dit, il met à nouveau en avant la différence d’Abeille.


Sa propre famille doute de l’intelligence d’Abeille. Pour eux, elle n’a pas grandi, elle est presque attardée sur le plan intellectuel. 

Fitz désire garder Abeille près de lui pour la protéger. Il pense que c’est son devoir en tant que père. Ortie, elle, voit plus loin et pense que Fitz ne prend pas en compte tous les aspects. Lors d’une discussion avec son père Fitz et en présence d’Ortie, elle exprime clairement ses doutes (« quand elle ira suivre ses leçons, ils s’en prendront à elle parce qu’elle est petite avec la peau blanche, ils la pinceront pendant le repas (…) ils se moqueront d’elle parce qu’elle est différente »). A la grande horreur de Fitz et d’Abeille, Ortie continue. Sans le faire exprès, elle dévalue la valeur d’Abeille (« ma mère l’a eue tard, et elle était minuscule à la naissance ; chez ces enfants-là, le… l’intelligence se développe rarement »). Cet instant va sans aucun doute marquer la relation entre les deux soeurs qui auront beaucoup de mal à se comprendre, Abeille faisant preuve de bien peu d’efforts pour se rapprocher de sa soeur.


Quand Abeille dit à Fitz que « les autres enfants ne m’aiment pas, je les mets mal à l’aise », il ne la croit pas et lui reproche presque de mentir ou de se chercher des excuses. Fitz a une vision incomplète des choses ; il fait même un sermon à Abeille (« tu es différente, Abeille, et ça compliquera beaucoup certains aspects de ton existence ; mais, si tu te rabats toujours sur tes différences pour expliquer tout ce qui te déplait dans le monde, tu finiras par passer ton temps à pleurer sur ton sort »). On peut penser qu’entendre ça est marquant pour la jeune fille et qu’il y a le risque pour elle de se défier de son père.


Peu soutenue par son père, Abeille voit les remarques déplaisantes continuer. C’est le cas de Douce, une servante (« comme toujours, ses réflexions à mon endroit avaient un côté acerbe »). Fitz n’est donc pas un soutien bien efficace à la détresse d’Abeille. Il s’enfonce même un peu lorsque Evite arrive. Fitz ose répéter devant Evite une confession d’Abeille. Cela déstabilise grandement la jeune fille, d’autant plus qu’elle s’entend mal avec Evite qui la renvoie sans cesse à sa condition de paysanne et de gamine (« c’est ce que font les enfants le soir : ils vont se coucher pour que les grandes personnes puissent parler entre elles »). Abeille est donc choquée : « je regardai mon père, atterrée. Comment avait-il pu faire une telle révélation devant une quasi inconnue ? Etait-ce volontaire parce que je l’avais blessé ». Cette petite blessure fait allusion au fait que Abeille a demandé à quelqu’un d’autre que son père de lui apprendre à monter à cheval.


Cette période de la vie d’Abeille est compliquée : elle ne peut pas compter entièrement sur son père et Evite fait tout pour la rabaisser. Pour ne rien arranger, Lant arrive au château. Or, elle conserve un souvenir particulièrement effrayant du jeune homme : elle pense qu’il est venue l’assassiner comme lorsqu’elle n’était qu’un bébé. Bien entendu, elle ne sait pas qu’à l’époque ce n’était qu’un exercice concocté par Umbre. Elle questionne directement son père (« crois-tu qu’il soit venu m’assassiner ») en lui faisant comprendre qu’elle saisit bien plus de choses que ce qu’il pense. Abeille a bien compris que son statut de Loinvoyant, certes non officiel, la menaçait (« parce que je suis une Loinvoyant, dis-je une voix lente ; un Loinvoyant dont on n’a pas besoin, ou dont on ne veut pas »).


Pour ne rien arranger, Lant est envoyé pour servir de précepteur aux enfants du château. Abeille va donc retrouver ceux et celles qui se sont moqués d’elle, l’ont insultée ou frappée. Persévérance, un jeune garçon des écuries et assez proche d’Abeille, la met en garde : on continue de mal parler d’elle (« elle se promène avec des vêtements qui iraient mieux au gamin d’un cordonnier »). En apprenant ça, elle tente de prévenir son père. Elle lui dit que parmi les enfants qui suivront les cours, « il y en a au moins trois qui me détestent » et que « les filles n’ont pas besoin de frapper pour faire mal ». Son père ne comprend pas ses remarques, il lui reproche même d’empêcher à certains d’accéder au savoir. Pas écoutée, Abeille vit alors un véritable calvaire lors de la première leçon ; elle fait face à un Lant qui n’a pas envie d’être là et se venge sur elle. Il reproche gratuitement à Abeille d’être une bonne élève (« demoiselle Abeille, vous devriez avoir honte. Demoiselle Ortie vous croit simple d’esprit et quasi muette, et elle se ronge les sangs pour vous »).  On comprend de cette tirade qu’Ortie a propagé l’idée d’une relative débilité d’Abeille. Lant, lui, pense donc que Abeille joue la comédie : il lui fait des reproches méchants et inutiles.


Enfin, à la fin du tome la Fille de l’assassin, Abeille assiste à une scène bien tragique (sans doute une des meilleures scènes de toute la saga) ; une chienne est mise à mort par un maître sans scrupule. Abeille voit que « la chienne ne lâcha pas prise. Le sang coulait sur ses flancs et faisait fondre la neige sous une averse de gouttes rouges ». En se rendant dans un marché renommé, Abeille espérait vivre un moment magique. Ce n’est pas le cas. Elle est témoin d’un affreux spectacle qui illustre bien la méchanceté de certains prêts à tout pour quelques pièces. C’est Fitz qui libèrera la chienne en la tuant proprement et en punissant le maître. Abeille est alors fier de son père.

mercredi 17 avril 2024

Le Fou, homme, femme ou peu importe ?

Dans l’assassin royal, l’aventure se déroule à travers les yeux de Fitz. Il est le principal narrateur, il est celui qui délivre un bon nombre d’informations, celui qui permet au lecteur d’observer ce qui se passe. Fitz n’est pas neutre, ni objectif, il a des émotions, des sentiments, des préjugés, des attentes. Il faut aussi noter que des informations historiques, des détails de biographie, des compte-rendus de missions d’Umbre et autres choses sont présents à chaque début de chapitre. C’est donc via Fitz que l’on rencontre pour la première fois le Fou. Tout nous laisse croire que le Fou est un homme, un jeune garçon même si son apparence physique rend la chose compliquée à estimer. Quand le Fou est mentionné, ce sont des pronoms masculins qui sont employés, les tenues qu’il porte sont celles des hommes. Pour autant, Fitz a des doutes. Enfant curieux, il demande au Fou s’il est un homme ou une femme. La réponse du Fou est claire et illustre bien qui il est : un individu qui aime jeter un voile de mystères autour de lui, qui a une forte envie de garder ses secrets (« on a beaucoup débattu du sexe du fou. Quand, plus jeune et plus direct que je ne le suis aujourd’hui, je l’interrogeai sur la question, il me répondit que cela ne regardait personne d’autre que lui-même »). Et c’est ce qu’il s’est employé à faire à la cour de Castelcerf, un endroit où les gens proches du pouvoir sont soumis à tout un tas de pression, d’observation et parfois de malveillance.

L’insistance à découvrir le sexe du Fou se fera plus présente lorsque Fitz et les autres partiront à la recherche de Vérité. Dans ce groupe, il y a une ménestrelle appelée Astérie qui est attirée par Fitz. Mais, elle est jalouse de la complicité entre Fitz et le Fou. Elle aimerait que le bâtard royal s’intéresse plus à elle, qu’il ait moins de moments seuls avec le Fou. Astérie analyse alors la situation et en vient alors à une conclusion simple : «  Le fou est une femme, et elle est amoureuse de vous ». De son point de vue des choses, Astérie ne peut admettre que deux personnes soient si proches sans qu’il n’y ait d’attirance physique ou amoureuse. Comme Fitz est un homme, Le Fou ne peut être qu’une femme, déguisée et habillée certes. Fitz, inquiet et vexé, s’en ouvre au Fou. Il l’aborde maladroitement, lui disant que son attitude laisse croire de fausses choses à Astérie. Le Fou lui répond alors que le sexe importe peu, que l’amour ne se définit pas par le genre tout comme toutes les autres relations : « depuis le temps que je vis parmi vous, c’est la seule chose à laquelle je n’ai jamais pu m’habituer : l’importance que vous attachez au sexe de chacun ». Elle est peut-être là d’ailleurs la raison d’une telle différence de point de vue : le Fou n’est pas des Six-Duchés, il vient d’un autre pays, d’une autre culture. De façon grivoise, le Fou questionne Fitz sur son amour pour Molly (« dis-moi, Fitz, était-ce Molly que tu aimais ou ce qu’il y avait sous ses jupes ? »). Autrement dit, est ce que le genre de la personne est un préalable au développement de sentiments amoureux ? Pour le Fou, clairement non. Cette question met Fitz au pied du mur, il ne sait trop quoi réponde, il se perd dans des explications vaseuses.

Des décennies plus tard, les deux auront une violente dispute quand Fitz surprendra une conversation entre le Fou (appelé Sire Doré) et Jek, une amie du Fou. Jek a connu le Fou quand il était Ambre (une femme) dans les Aventuriers de la Mer. Fitz surprend la conversation et est choqué par ce qu’il entend. Si le Fou est une femme, ça remet en cause toute leur histoire commune. Fitz a énormément de mal à assimiler qu’il ait pu partager tant de moments intimes avec un homme, et surtout une personne qu’il ne connaît pas. Il va même plus loin dans les paroles cruelles en disant qu’il n’envisagera jamais de coucher avec le Fou. Il ne peut simplement pas.

Dans la trilogie du Fou et de l’assassin, on se rend compte que le sexe du Fou importe peu. Ceux qui le connaissent ont appréhendé son amour des secrets, le fait qu’il n’aime pas trop en dévoiler sur lui, sa passion des déguisements et ses différentes identités. Umbre s’est servi des talents du Fou (notamment en terme de maquillage) pour perfectionner ses costumes et apparences.

Lorsqu’ils s’en vont vers Clerres, le Fou a un serviteur appelé Cendre. Or, ce dernier est aussi Braise (une femme). Cela surprend Persévérance (« Alors, c’est sa véritable identité ? C’est une fille et elle s’appelle Braise »). Cela choque le jeune homme car il trouve Braise attirante et a du mal à laisser aller ses sentiments en sachant qu’il joue aussi l’homme. La réponse de Fitz le soulage et montre aussi au lecteur tout le chemin parcouru. C’en est Fini du Fitz coincé et buté, qui ne parvient pas à dépasser la barrière du genre. Il lui dit que « son identité est son identité, parfois c’est Braise ; parfois Cendre. C’est comme être père, fils et peut-être époux : ce sont toutes des facettes d’une même personne. »

Abeille, elle, se rend compte que la question du sexe du Fou n’intéresse plus personne : « à bord, Bien-Aimé était devenu quelqu’un qui s’appelait Ambre. Pourquoi il avait tant de noms et pourquoi c’était à présent une femme, je n’en avais aucune idée. Tout le monde paraissait trouver cela normal » .

mardi 31 octobre 2023

Cendre ou Braise, la question du genre

Fitz est un assassin, il est doué du Vif et de l'Art, il est capable de reconnaître le Fou sous n'importe quelle identité et même lui peut être trompée. Quand le Fou tente de guérir des coups de couteaux reçus, il est confié aux soins d'un serviteur à Castelcerf, un adolescent appelé Cendre. Le jeune homme prend soin de lui et il devient familier de l'entourage de Fou et de Fitz. Les deux lui font suffisamment confiance pour ne plus trop prêter attention à sa présence et le Fou, aveugle à ce moment du récit, se repose beaucoup sur lui.

Déjà habitué à ce que des hommes se déguisent en femme (Umbre en dame Thym) pour passer inaperçu, Fitz est quand même surpris quand il se rend compte que Cendre est en réalité une femme : « je viens de tomber sur Cendre déguisé en servante. Je ne l'ai pas reconnu tout de suite, et ça m'a fait un choc ». Fitz pense donc que Cendre est réellement un homme : être une femme ne serait qu'un déguisement bien pratique. Le Fou, expert en déguisement et dissimulation étudie attentivement Cendre en la touchant, en parcourant son corps et sa peau. Il émet un autre avis et contredit Fitz. Cendre est bel et bien une femme, et les deux ont été trompés (« ce n'est pas Cendre déguisé en servante, mais une servante qui se fait passer pour l'apprenti d'Umbre »). Si le Fou étudie aussi attentivement Cendre, ce n'est pas pour remettre en cause son identité mais parce qu'il craint pour sa vie. Il admet assez facilement qu'on puisse changer de genre, d'identité.

En réalité, Centre a passé toute sa vie en tant que garçon. Ce n'est pas son choix, il lui a été imposé par sa mère, une prostituée qui craignait pour la survie d'une fille. Cendre affirme que « je suis née fille, mais ma mère a fait de moi un garçon quelques minutes après ma naissance ». Le choix est donc dicté par la nécessité. Il a fallu convaincre Cendre, l'éduquer comme un garçon, utiliser tout un tas d'artifices. Cela passait aussi par un prénom adapté. Cendre n'est pas nécessairement connoté masculin ou féminin, mais il est utile à la dissimulation comme l'explique la mère. L'image qu'elle emploie est très claire : « elle m'a dit alors que mon vrai nom était Braise ; la cendre recouvre la braise et dissimule son éclat, et c'est ainsi qu'elle a inventé mes noms ».

Braise a donc grandi comme un garçon. Ayant grandi dans un bordel puis au château, elle a bien pu étudier les hommes et les femmes. Elle n'a pu que voir les différences physiques et elle a dû s'adapter. C'est ce qu'elle a fait avec son apparence physique et son âge (« en tant que fille ? Treize ans. Quand je suis Cendre, je dis que j'en ai onze. Comme garçon, je suis assez maigre et dégingandé, mais comme fille, j'ai de la force »). Peu importe son genre, Braise est donc capable de s'adapter et donner le change.

Pour des gens comme Umbre ou le Fou, cela ne pose pas de problèmes. Le premier voit ça comme un outil, une façon efficace d'espionner ; le second pratique fréquemment le changement d'identité pour ne pas se plaindre. Fitz, lui, est bien moins coincé sur cette question et a fini par accepter.

Les choses sont un peu plus compliquées pour Persévérance, un adolescent proche de Cendre. Il passe beaucoup de temps avec lui sur le bateau, convaincu qu'il est un homme. Ils deviennent donc amis. Or quand Cendre devient Braise, quand le garçon devient une fille, les choses sont remises en question et Persévérance s'interroge. Il se confie à Fitz : « Cendre est devenu Braise. Et Braise est une fille (…) Est-ce que ça ne vous paraît pas bizarre ? Ça ne vous met pas mal à l'aise ? » La question est légitime pour le jeune homme, d'autant plus qu'on peut penser qu'il connaît ses premiers émois amoureux. Dans tous les cas, il se sent obligé de définir sa relation avec Cendre / Braise. Il ne va pas la confronter directement, il cherche des conseils. Il va donc voir Fitz qui lui répond que « son identité est son identité ; parfois, c'est Braise, parfois Cendre. C'est comme être père, fils et peut-être époux : ce sont tous des facettes d'une même personne ». On note au passage le changement de position de Fitz, lui qui avait tant de mal avec l'incertitude de ne pas avoir si le Fou était un homme et une femme. Il reliait ça à une question sexuelle et avait peur que ça puisse être mal interprétée. La réponse de Fitz est claire : Cendre / Braise n'a pas à avoir honte de qui elle ou il est, ce sont les autres qui doivent comprendre qu'une personne n'a jamais la même identité toute sa vie.