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dimanche 20 octobre 2024

Igrot, le Roi des Pirates ?

Igrot aurait pu être le Roi des Pirates. Son nom est entré dans la légende puisqu’il était un homme respecté et craint, dont on vantait les exploits, notamment d’avoir réussi à voler la cargaison d’un navire du Gouverneur. Mais, en réalité, Igrot était un individu cruel et violent, profondément égoïste et sans aucune pitié.


Igrot a réussi deux prises qui ont assuré sa renommée. Lui qui naviguait sur un simple bateau en bois a réussi à capturer une vivenef. C’est une prouesse qui semblait impossible puisque ces bateaux sont éveillés, c’est-à-dire qu’ils sont magiques, et qu’ils peuvent, entre autres choses, mieux sentir les courants et le sens du vent. De plus, ce qui a fait passé un cap énorme à Igrot est d’avoir réussi à voler le Gouverneur : il a réussi ce qu’aucun pirate n’avait jamais réellement sérieusement envisagé. Ce sont des histoires que les pirates se transmettent de bouches à oreilles comme c’est le cas avec Finney (« la légende dit qu’Igrot le Téméraire a pris une vivenef et a navigué dessus pendant des années. C’est ainsi qu’il a pu s’emparer du vaisseau-trésor du Gouverneur »).

Igrot est également un grand marin qui ne s’est pas contenté de naviguer dans les mers autour de Terrilville. Il est allé loin dans le sud. Althéa rapporte des propos de Parangon (la vivenef capturée) : « il dit qu’il y est déjà allé, et qu’Igrot avait des relations avec les serviteurs ; de quelle sorte, il l’ignore, mais peu après leur visite à Clerres, il a emmené Igrot à l’île des Autres pour entendre son avenir ». Cette indication laisse aussi supposer qu’Igrot était un acteur important à son époque tant les Serviteurs sont connus pour leur volonté de façonner le monde à travers des hommes influents. Les Serviteurs étaient aussi peut-être avides de rencontrer l’homme qui a capturé, donc asservi, une vivenef ; en effet, les Serviteurs détestent les dragons et une vivenef n’est qu’un dragon prisonnier…


Le trésor suscite toutes les convoitises tant il est important. Mais, Igrot ne voulait le partager avec personne, pas même avec ses hommes. Il n’a laissé aucune indication, aucune carte, rien du tout. Des rumeurs sont donc nées sur le trésor et son emplacement et personne ne sait réellement ce qu’il est devenu. La rumeur la plus en vogue dit que « Igrot a balancé la barge du Gouverneur avec le trésor par le fond et qu’on l’a plus jamais revue ».

Finney, lui, est bien plus proche de la vérité. Si il ne sait pas que la vivenef d’Igrot a été Parangon, il se doute que cela à voir avec un bateau magique (« quand il s’est vu mourant, Igrot a caché son trésor et sabordé sa vivenef. Puisqu’il ne pouvait l’emporter avec lui, ce fichu bateau, personne d’autre ne l’aurait »). Parangon n’a pas été coulé mais Igrot a fait tout ce qu’il a pu pour embrouiller le bateau, le faire plonger dans une folie auto-destructrice, il l’a même rendu aveugle.

Parangon a donc été un instrument bien involontaire dans l’ascension d’Igrot. Le bateau fou a longtemps tu ses secrets. Quand il se décide à parler, il fournit un bon nombre de réponses : « vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi Igrot voulait une vivenef ? C’était pour avoir un endroit où amasser son trésor , un endroit que les pirates ordinaires ne pourraient jamais atteindre ».


Tout cela a donc contribué à la renommé d’Igrot. Bien après sa mort, on en parle avec des mots où transpirent l’envie et l’éloge. Il est rapporté qu’ « Igrot a vécu comme un seigneur. Le meilleur pour lui : des femmes, du vin, des serviteurs, de beaux habits. Il menait grand train, à ce qu’il parait. Il avait une propriété en Chalcède et un palais dans les îles de Jade ».


Jusque là, rien ne laisse croire qu’Igrot est un pirate plus cruel que la moyenne, un homme qui s’adonne aux vols, à l’abordage de bateaux et autres.

C’est sa relation avec Kennit qui change tout. On suppose assez vite que Kennit a connu Igrot et qu’il en garde un souvenir plus que mitigé. Quand il en parle, ce sont avec des termes peu valorisants : « j’ai connu Igrot quand j’étais adolescent. Sa réputation est exagérée ». L’attitude de Kennit laisse aussi songeur ; quand il parle d’Igrot, on perçoit presque de la peur.


Igrot a fait de la vie de Kennit un enfer. Kennit était un matelot embarqué contre son gré sur le bateau de Igrot : Kennit est en réalité un Ludchance et ses parents ont été torturés par Igrot.

Igrot a alors manipulé Kennit en jouant avec son lien avec le Parangon, la vivenef de la famille Ludchance. Parangon explique que « Igrot faisait parfois mine d’avoir la délicatesse d’un gentleman, mais ce n’était qu’une façade ». Igrot a détruit Kennit : il le battait à mort, le violait et le forçait du mal à Parangon. Il lui faisait croire un changement qui n’arrivait jamais. Igrot prenait un malin plaisir à tourmenter Kennit. Parangon témoigne : « c’était le marché que nous avions conclu : Kennit me rendait aveugle, et, en échange Igrot ne le violerait plus. Mais Igrot ne tenait jamais parole ». Tout cela montre bien un aspect très sombre d’Igrot, un homme cruel et gratuitement méchant, pervers et dangereux.

Une autre preuve de cela est le fait qu’Igrot a pris le temps d'étudier le comportement de Parangon avant de mettre son plan à exécution. Quand on lit que « Parangon avait déjà tué deux bons matelots qu’Igrot avait envoyés pour aveugler la figure de proue. Mais, il ne ferait pas de mal à un petit garçon », on comprend que le pirate a pris le temps d’étudier la relation entre Parangon et Kennit Ludchance. Il a pesé les risques et a fini par être convaincu que la vivenef se laisserait faire du mal plutôt que s’en prendre à Kennit. Igrot a dépassé tout cynisme.


Kennit s’est construit en parallèle et en opposition. Comme lui, il a emprunté la voie des pirates. Comme lui, il a violé quelqu’un à bord d’une vivenef (Althéa). Comme lui, il est entré dans la légende. Mais, là où Igrot ne pensait qu’à son sort personnel, Kennit semblait vouloir construire quelque chose. Il a pleinement endossé le titre de Roi des Pirates et a rassemblé des hommes et des femmes qui n’en avaient jamais compris l’utilité. Par exemple, grâce àHiémain, il a fait de Partage une réelle ville et a changé la destinée de ce qui était avant un coupe-gorge. Kennit exprime d’ailleurs clairement ses motivations : « c’est à la portée du premier imbécile venu de brûler une ville. On dit qu’Igrot le Téméraire en a incendié une vingtaine. (Il eut un grognement de mépris.) Moi, j’en fonderai une centaine. Mon souvenir ne sera pas lié à des cendres ».


Parangon nous apprend ce qu’il est advenu d’Igrot. Igrot a été tué par Kennit et pour la vivenef, « ce n’était que justice ». Kennit n’a fait que lui rendre ce qu’il lui a fait. Les propos de Parangon sont glaçants : « Kennit l’a battu à mort. Dans la cale. Tu as vu les marques en bas. Les empreintes d’un homme rampant ». Il précise, bien plus tard, à Fitz ce qui s’est réellement passé (« avec la même hachette qu’il avait utilisée pour détruire mes yeux (…) Igrot a été le dernier. Kennit l’a démembré avec une tendresse infinie »). Igrot a donc récolté ce qu’il a semé. Il faut noter que Fitz a pu vivre via Parangon l’expérience bien dérangeante d’un début de viol d’Igrot sur Kennit. Il a vu l’emprise totale que l’homme avait sur le jeune garçon, la peur que cela procurait.


dimanche 9 avril 2023

Kennit, dans la légende ?

A la fin des Aventuriers de la Mer, Kennit a atteint son but : il est reconnu par tous comme le Roi des Pirates. C'était un objectif important pour lui puisqu'il lui permettait de lutter contre ses démons du passé, notamment les maltraitances d'Igrot. En devenant Roi des Pirates, Kennit a changé la donne dans un monde en plein changement. Il a redessiné la carte, a créé un nouvel État. Surtout, il a pesé dans le conflit entre Terrilville et Chalcède, et a permis aux vivenefs (Vivacia, Parangon) de se rapprocher de ce qu'elles sont vraiment (des dragons). Il a aussi contribué à la diminution de l'esclavage et a permis aux gens de Partage de regagner une fierté. Mais, il y a aussi des points négatifs. Kennit est un homme égoïste qui ne voit les relations humaines que comme une façon de gagner des choses. Il est un homme violent qui n'hésite pas à employer la force pour prendre ce qui lui est interdit. Il a également violé Althéa Vestrit et l'a laissée grandement traumatisée.

Dans la trilogie du Fou et de l'assassin, on a quelques indications qui évoquent la légende laissée par Kennit. Car, l'homme a clairement marqué son époque. Son parcours est vanté, glorifié. Pour ceux qui n'ont pas vécu les aventures de près (les gens des Six-Duchés), Kennit a eu une histoire épique. Ambre leur dit que « d'un seul navire, il est passé à deux, puis à une demi-douzaine, et enfin à toute une flotte, et lui-même est devenu chef puis souverain. Et un très bon souverain, finalement ». Les propos sont élogieux ; il faut dire qu'Ambre a vu ce qu'est devenu Partage, ce que sont devenus les îles Pirates.

Un des grands legs de Kennit, pour ceux qui l'ont intimement connu, est le fils qu'il a eu avec Etta. Étrangement nommé Akennit, ce dernier est friand de tout ce qui a lien avec son père. Grâce à la magie des vivenefs, il peut en avoir un aperçu en étant sur le pont du Parangon. Etta le souligne tout en disant qu'il faut faire attention : «  le sang de Kennit a imprégné les planches de ce pont, et, avec lui, ses souvenirs (…) mon fils (…) a été possédé d'une curiosité effrénée pour ce bateau (…) Kennit n'est qu'une partie de la vie incarnée de cette vivenef ». Hiémain ne dit pas autre chose (« n'importe quel jeune homme, qui n'aurait jamais connu Kennit, mais aurait grandi des exploits héroïques de son père, serait amoureux de ce navire »). On comprend que les actes de Kennit sont devenus des moments épiques, que son histoire est racontée et valorisée. Kennit est devenu une figure de légende dans cette univers, l'égal d'un Gouverneur ou des Anciens.

D'une certaine façon, Kennit est donc entré dans l'histoire. Son nom gagne encore plus en immortalité lors que Kanaï apprend ce que Kennit a fait sur l’île des Autres (il a combattu une Abomination). Faire ça équivaut à gagner le respect des dragons : « Quel geste héroïque ! Je vais partager cette histoire avec Gringalette et avec tous les dragons ». Or, les dragons partagent les souvenirs de portées en portées : le souvenir de Kennit traversera donc le temps.

Mais, tout le monde n'est pas un grand partisan de Kennit. C'est bien entendu le cas d'Althéa. Quand Ambre vante Kennit, elle rappelle aux autres qu'il est « un salaud de la pire espèce ». De façon assez légitime, elle lui en veut toujours pour ce qu'il lui a fait (« pas plus que je n'ai pardonné à Kennit de m'avoir violée (…) pour certaines choses, il n'y a ni pardon ni refus de pardon »). Althéa sera donc toujours une fervente critique de Kennit ; elle ne chantera jamais sa gloire.

dimanche 8 janvier 2023

Il était une fois Partage

Pour les rebuts de la société, ceux qui refusent l'ordre de Jamaillia ou les esclaves, Partage est la ville rêvée. Comme d'autres îles, elle est considérée le dernier refuge des exclus. En réalité, c'est un coupe-gorge, c'est la ville des exclus. C'est mieux que rien. Partage n'a pas une bonne réputation. Tout le monde le sait, des pirates aux Marchands en passant par les vivenefs. Parangon en dresse un portait assez explicite : « tu ne sens pas la puanteur de Partage ? Les deux de bois, les latrines, les charniers où ils brûlent leurs morts ? Quand ce n'est pas l'eau, c'est le fleuve qui m'apporte le goût aigre de Partage ». Cette image déplaisante de la ville est répandue. Pour les visiteurs, c'est toujours un choc ; pour ceux et celles qui y vivent, cela semble une normalité réconfortante. Kennit, lui, rêve d'autre chose. Il rêve que les pirates dépassent le fait de survivre dans un cloaque. Il jette donc un regard lucide sur Partage : « qu'avons nous à Partage actuellement ? Une collection de brutes ». Les gens y sont donc violents, ne pensant qu'au présent sans se projeter vers le lendemain. Ils boivent, s'aiment et se tuent. Ce n'est pas une ville où on cherche la repos, où on peut espérer élever paisiblement sa famille. La cité déborde de bruits et de violence (« Kennit avait fermé le petit hublot de la cabine pour empêcher la puanteur de Partage de pénétrer, mais les bruits de débauche nocturne se faisaient néanmoins entendre »).

Ce mode de vie semble plaire. Les gens qui y vivent ont l'illusion de la liberté. Ils peuvent faire ce qu'ils veulent sans rendre de compte à personne. Sorcor précise que « Partage est une ville d'hommes libres. On n'a pas de chef ». Ce sont de belles paroles. Elles sont loin de correspondre à la réalité. C'est la loi du plus fort, des brutes. Des brigands dévalisent et terrorisent , des femmes sont exploitées pour vendre leurs corps. Il n'y a ni système de protection ni système d'alerte, encore moins de navires de patrouille. Partage est donc ouverte à tous, et surtout aux menaces. Quand les Chalcédiens attaquent Partage, ils la ravagent. La ville est détruite, les gens perdent tout. Lorsque l'équipage de Kennit s'y rend, ils sont choqués par ce qu'ils voient : « on aurait dit des spectres silencieux, loqueteux ». Pire, les habitants de Partage sont là, ils se contentent d'attendre un miracle. Rien n'est fait pour tenter de colmater les brèches, lutter contre les incendies, rebâtir les bâtiments (« la dévastation était complète (…) indiquait que l'attaque avait eu lieu des semaines auparavant mais nul signe d'un effort quelconque de reconstruction (…) Partage, une des plus anciennes colonies pirates, était morte »). Les gens de Partage sont résignés, ils ont baissé les bras. Ils n'ont jamais réellement cherché à développer leur ville et ils en paient là les conséquences. Aucun d'entre eux n'a de réelle vision, de réel projet. Le manque de leader se fait sentir.

Kennit, lui, est ambitieux. L'homme rêve de devenir le Roi des Pirates, il veut marquer l'histoire, dépasser Igrot (celui qui fut son tourmenteur, son bourreau). Ses intentions sont claires : « Nous allons lancer la construction de Partage ». Il faut noter que c'est totalement inattendu et inédit de la part des pirates : d'habitude, ils ne pensent qu'à eux.

Dans son entreprise, il est aidé et soutenu par Hiémain. L'homme est plus ou moins impartial : son éducation ne l'a pas fait fréquenté les pirates ni même les Marchands. Il a étudié l'histoire, il saisit les grandes forces à l’œuvre, il comprend ce qui peut motiver un homme ou un groupe d'hommes. C'est aussi un enfant qui est devenu un homme depuis que son père l'a forcé à naviguer. Les épreuves l'ont marqué et il n'est plus cet individu qui se laisse marcher sur les pieds. Il prend la parole pour exposer ses idées et il le fait clairement : « ce port pourrait être fortifié. Partage pourrait se déclarer au grand jour. Vous pourriez draguer ce bourbier puant que vous appelez port et revendiquer votre place sur les cartes des Marchands. Vous n'auriez qu'à redresser la tête et dire « Nous sommes un peuple, non une bande de hors-la-loi et de proscrits de Jamaillia » - Choisissez vous un chez et prenez-vous en main ». Pour Hiémain, Partage n'est qu'un immense gâchis. Son mythe n'est que mensonge. Partage n'a jamais été un refuge pour les pirates, c'est uniquement un endroit où quelques rejetés du monde attendent que la mort vienne les prendre (« Partage est morte. Elle n'a jamais figuré sur aucune carte, et n'y figurera jamais. Parce que ses habitants étaient déjà morts »).

La résignation est manifeste. Les rescapés se plaignent, ils ne font que se plaindre ou pleurer, chercher de faux coupables. Ils reprochent à Kennit d'en avoir trop voulu : « on risque pas de retrouver une cachette comme Partage ! On était en sécurité, ici, et vous avez tout fichu par terre. Les pillards qui sont venus ici, c'est vous qu'ils cherchaient tout spécialement ».

Les habitants de Partage ont beau protesté, rien ne peut résister à la marche du progrès. Kennit prend les choses en main et change la ville. Ses travaux mènent à sa transformation, et Partage se redresse. Althéa Vestrit se rend à Partage et se rend compte que « pour une ville qui avait été ravagée par le feu il n'y avait pas si longtemps, elle s'était bien relevée ». On comprend que Kennit n'a pas que reconstruit la ville, il a gagné le cœur des gens et leur a redonné de la fierté : « les gens de là-bas ne parlent pas de Kennit comme d'un tyran redoutable. Il est un chef bien-aimé qui a privilégié les intérêts de son peuple. Il libère les esclaves ». Partage est enfin devenu une cité libre, une cité où les esclaves sont en sécurité.


mardi 10 mai 2022

Les Aventuriers de la Mer : la prostitution

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Dans les Aventuriers de la mer, on suit des pirates ; ces derniers attaquent des navires, prennent leurs richesses et cherchent donc à les dépenser. Une des façons de faire est de prendre du bon temps, de profiter des faveurs d’une femme. La prostitution est donc quelque chose de bien établie dans cet univers géographique, qu’elle soit publique ou dissimulée sous de faux noms. En suivant Kennit, le capitaine d’un vaisseau pirate, on le suit dans son quotidien de chef : il organise la charge, il s’occupe de diriger son équipage, il dresse des plans pour le futur et se consacre à des activités plus humaines comme le sexe. Pour un pirate qui passe du temps sur un bateau, il semble compliquer de mener une vie de couple normale et paisible. Faute de mieux, Kennit se tourne vers des prostituées, et une en particulier (Etta). Il noue avec elle une relation qui peut presque être qualifiée d’exclusive, dans le sens où Kennit ne demande qu’elle. Si il peut faire ça, c’est non seulement parce que Kennit a des moyens mais aussi parce que l’établissement où il va est de qualité (« on n’était pas dans un lupanar à matelots ; on ne pouvait pas tripoter la marchandise à titre d’essai avant de l’acheter. Bettel dirigeait une maison convenable, discrète et digne »). Pour autant, il ne faut pas se tromper sur ce qui se passe dans cet établissement : les femmes échangent leurs corps contre de l’argent. Elles ne sont pas là pour être amoureuses et bien des hommes ne les considèrent que comme des passe-temps forts agréables. Kennit, lui, est tiraillé. On sent bien son attachement pour Etta et en même temps tout lui rappelle la profession de la femme (« embrasser une pute ! Bah, il en avait le droit s’il en avait envie : il payait pour tout ce qu’il avait envie de faire avec elle. Il ne put toutefois s’empêcher de se demander où avait été la bouche de la putain cette nuit-là »).

La relation entre Etta et Kennit est clairement atypique, elle sort de la norme. Etta finit même par s’échapper du bordel, Kennit la prend à bord et on peut la considérer, officieusement, comme sa femme. D’ailleurs, cela étonne même Bettel (la propriétaire d’Etta) qui s’étonne du choix de Kennit. Elle pense qu’elle a des produits de meilleure qualité à lui offrir, parfois même des adolescentes. Elle parle également d’Etta avec des mots crus et insultants, signe qu’elle est plus intéressée par ce que la femme rapporte que pour ce qu’elle est (« Ou, si vous aimez mieux l’innocence, j’ai d'adorables petites vierges qui viennent de la campagne. Vous pouvez vous offrir ce qu’il y a de mieux chez moi. Pourquoi préférez-vous cette pute de second choix ? ») Mais, Kennit choisit Etta (ou plutôt Etta sauve la vie de Kennit lors d’une embuscade alors qu’il se rend au bordel) et la tire de là. Toutes n’ont pas cette possibilité ou cette chance. La prostitution est pour beaucoup de femmes une malédiction. Ce sont des femmes qu’on force à faire ça, qu’on vend comme de la simple marchandise. Elles peuvent être en établissement, dans les rues ou être des serviteurs sous contrat. Hiémain, un jeune homme particulièrement naïf quant aux plaisirs charnels, en rencontre lorsque la vivenef Vivacia menée par son père Kyle Havre fait escale dans la ville de Cresson. Lui qui vivait jusque là dans le réconfortant cadre d’un monastère décide de parcourir cette ville inconnue à pied, et il y voit la laideur : saleté, pauvreté et prostitution. Son dégoût est palpable quand on lit que « jamais personne n’avait ainsi abordé Hiémain, et cette façon de faire le rebuta plus encore que les ulcères révélateurs d’une maladie de la peau autour de la bouche de la malheureuse ».

Terrilville illustre bien l'hypocrisie autour de la prostitution. C’est exactement la même que pour l’esclavage et c’est celle que pointe Kennit. Tout le monde se berce dans la douce et réconfortante illusion que les femmes sont de simples travailleuses qui recevront un salaire juste et seront dignement traitées. C’est faux. Kennit ne dénonce pas seulement l’hypocrisie des puissants, il pointe aussi du doigt la naïveté et l’aveuglement des femmes achetées (« un riche achète leurs talents pour sa propre gloire. Il les achète avec de l’argent ; et elles ne savent même pas qu’elles sont des putains. Pas une qui ait la fierté dire son propre nom »).

Être une prostituée est mal vue. Dans le langage courant, c’est une insulte. C’est un mot que l’on emploie pour rabaisser les femmes, moquer leur comportement. Kyle Havre en fait la démonstration avec Althéa Vestrit : Kyle essaie d’assurer son emprise sur la famille Vestrit (il est l’époux de Keffria Vestrit), de montrer sa domination, son leadership. Il tente de remettre Althéa à sa place. Mais, la femme ne se laisse pas faire ; Kyle pense alors qu’il doit la briser, l’humilier. Il emploie envers elle des mots insultants, presque dégradants (« pieds nus, avec l’air et l’haleine d’une catin ivre, accompagnée d’un ruffian qui vous suit à la trace comme une putain de bas étage »). Se faire comparer à une prostituée semble être une habitude dans la famille Vestrit : Malte en fera également les frais et cette fois-là de la part de sa grand-mère, Ronica. Contre l’avis de sa mère et de sa grand-mère, Malta décide de se rendre à un bal : elle achète discrètement une robe mais est vue par un ami de la famille qui s’empresse de la ramener chez elle. Keffria et Ronica sont outrées par sa tenue. Une discussion animée et passionnée a alors lieu ; Ronica remet alors Malta à sa place en lui disant que « tu n’es pas séduisante à la façon d’une femme convenable peut l’être (…) Nous ne sommes pas à Jamaillia et tu n’es pas une putain ». Autrement dit, pour les Vestrit, une prostituée n’est même plus une femme. Un autre exemple confirme cela. Des années auparavant, Althéa, alors adolescente, avait eu une relation sexuelle avec un matelot. Elle en avait alors parlé à sa sœur Keffria qui avait été scandalisée par ce qu’elle avait entendu. Au lieu de soutenir sa sœur qui craignait d’être enceinte et de lui apporter du réconfort, elle lui jette son opprobre. L’éducation de Keffria lui laisse penser que le sexe hors mariage est mal vu et que celles-ci qui se prêtent à ça sont des moins que rien : « elle s’est mise à pleurer, et elle m’a déclaré que je n’avais plus d’avenir, que j’étais une prostituée, une traînée, que j’avais jeté l’opprobre sur la famille ».

Une femme sort du monde de la prostitution : Etta. Elle devient la compagne de Kennit. Mais, c’est sa relation avec Hiémain qui est intéressante. Le jeune homme se sent attiré par elle, pas uniquement physiquement, mais par la vision des choses de la femme. Lui qui avait jusque là grandi via et dans les livres se rend compte que, même une femme anciennement prostituée, peut lui apprendre des choses. Etta a suffisamment avancé dans sa vie pour jeter un regard honnête sur son passé (« au bout d’un moment, les sentiments disparaissant (…) et c’est un soulagement. Tout devient beaucoup plus facile. Alors, ce n’est pas pire que n’importe quel sale boulot. A moins qu’on tombe sur un homme qui fasse mal »). On comprend bien que la prostitution n’est pas aisée, qu’elle pousse les femmes à se débarrasser d’une partie d’elle-même si elles espèrent survivre sans grand traumatisme. Il faut mettre de côté le romantisme, le désir amoureux. Les clients ne sont là que pour profiter de leurs corps, pas pour autre chose, et si elles cherchent plus, cela peut mal tourner pour elles. On peut penser que c’est à ça que fait référence lorsqu’Etta dit à Hiémain avoir été violée (Althéa, captive de Kennit, est violée par le pirate et personne ne semble la croire). Etta assume avoir été une prostituée (« elle s’était traitée elle-même de putain (…) c’était un mot d’homme, l’injure dégradante qu’on lance à une femme. Mais elle ne paraissait pas avoir honte »). Elle considère cela sans doute comme un costume qu’elle a dû endosser une partie de sa vie pour survivre mais que cela ne définit pas ce qu’elle. Les faits lui donneront raison : elle apprendra à lire, secondera Kennit puis deviendra mère. Avant de finir Reine des Pirates.


vendredi 25 mars 2022

Des hommes violés

Dans la saga du Royaume des Anciens, le viol est un événement présent et répété. Althéa, Sérille, Astérie et d’autres sont abusées, violées. Les actes sont crûment rapportés, ils marquent et changent les femmes qui subissent ça. Si parfois le viol est utilisé un peu trop facilement pour épaissir l’intrigue et pousser à la compassion (Astérie violée par les soldats des Six-Duchés alors qu’elle a déjà été violée par les pirates Rouges), l’auteure décide également de montrer quelque chose de peu commun : le viol sur les hommes. Kennit et Selden seront deux hommes violés qui réagiront différemment. Un ne parviendra pas à se libérer de ce qu’il a vécu alors que l’autre tentera de l’enfouir, de le cacher à tous.

Lorsqu’on retrouve Selden dans les Cités des Anciens, on ne l’a plus revu depuis sa visite à Castelcerf alors qu’il recherchait des informations sur les dragons. C’est justement cette mission qui causera sa perte : ses compagnons le vendront comme une vulgaire curiosité (Selden est changé physiquement en raison de sa proximité avec Tintaglia). Il est mis en cage et violé. Il n’en parlera qu’à une personne, Chassim, la fille du duc de Chalcède, une femme qui a elle aussi connu le viol. Selden et elle viennent d’être passés à tabac par Ellik (le conseiller du duc de Chalcède). Le jeune homme s’ouvre, il raconte ce qu’il a vécu (« il y avait un homme qui avait envie de moi, pour la nouveauté, je pense (…) J’ai résisté, je me suis battu, et pour finir j’ai supplié quand j’ai compris qu’il était beaucoup plus vigoureux que moi »). Selden est dominé physiquement, une autre personne assoit sa domination sur corps et il ne peut rien y faire. Il prend non seulement conscience de sa faiblesse physique mais aussi qu’il est incapable de riposter. Ce fardeau, il le porte en lui depuis des années sans même en avoir conscience. Chassim a connu le viol, il a sans doute moins honte de lui en parler, il sent qu’il peut s’ouvrir à elle. Il ne le fait pas que par des mots mais aussi physiquement (il pleure) : « c’était une avalanche de paroles, et il porta sa main à la bouche pour l’arrêter. Des larmes qu’il n’avait pas versées alors ni depuis lui piquaient les yeux, larmes d’un enfant abîmé, meurtri, impuissant contre la violence subie ». On comprend alors que, lors de son viol, Selden a tout tenté pour ne rien montrer : ni douleur, ni pleurs, ni bruits. Mais, son corps a été marqué et il lui a fallu des années pour commencer à digérer ça.

De son côté, Kennit a été des deux côtés : il a été violé par Igrot et il a violé Althéa Vestrit. Et c’est d’autant plus troublant qu’il a violé Althéa car elle lui faisait penser à Hiémain. Althéa est une victime bien malheureuse d’une longue histoire. Kennit n’a jamais digéré ce que lui a fait Igrot, ni les coups et ni les viols. Il en a bien conscience d’ailleurs. Il s’en ouvre à son bracelet magique. Il tente de lui justifier ce qu’il fait, il cherche des excuses pour minimiser ce qu’il a fait (« peut-être pour arriver enfin à comprendre pourquoi il m’avait fait ça. Comment il a pu me faire ça, comment il pouvait passer de la gentillesse à la cruauté, des leçons de maintient aux accès de rage »). Kennit cherche à se placer en victime (qu’il a d’ailleurs été au moment des viols par Igrot). Mais, cela ne peut excuser ou expliquer ce qu’il a gratuitement infligé à Althéa. Son bracelet ne montre aucune compassion, ne cherche pas à lui trouver des excuses et lui balance que Kennit est devenu un monstre.

Parangon a endossé une bonne part des viols subis par Kennit. Lorsque Fitz et les autres voyageront à bord du navire pour se rendre à Clerres, on saisit à quel point le viol est traumatisant, à quel point la victime ne peut y échapper et à quel point il marque. C’est Fitz qui revit ce que Kennit a vécu. Fort physiquement et dans l’Art, Fitz ne parvient malgré tout pas à échapper à l’emprise du tourmenteur et à la force de l’expérience, il est totalement à sa merci (« je tentai de me redresser, mais l’homme était plus grand et plus lourd que moi »). Fitz, dans la peau de Kennit, vit l’horreur : la sensation ne se fait pas que physiquement, elle passe aussi par des mots qui ne laissent aucune échappatoire. Il peut se plaindre mais alors ça participera à l’excitation du violeur (« oh, mais que voilà un beau petit morceau de chair bien fraîche, bien tendre ! Tu peux te débattre autant que tu veux, je finirai par te mater. J’aime ça, les chevauchées animées »). Il n’y a aucune porte de sortie pour Fitz (et donc Kennit) : le viol est inéluctable. Fitz sait que ce qu’il vit n’est pas réel, qu’il ne fait que revivre ce que Kennit a eu. Mais, ça le marque. Il a la réelle impression d’être violé, et même quand Parangon détache son emprise sur lui, il ne peut se défaire de cette étouffante sensation : « c'est alors que je sentis avec horreur ce qu’il me réservait (…) je haletai, encore habité par la peur et ‘l’indignation qu’un garçon avait ressenties. Je me redressai en titubant, furieux, choqué et plein d’une fureur noire que je ne pouvais pas vaincre ».

Cela interroge Fitz (« s’il a subi ça, comment a-t-il pu le faire à son tour ? Comment a-t-il pu supporter de devenir aussi monstrueux »). On voit bien là une différence avec Selden : cela ne veut pas dire que Selden est meilleure que Kennit dans la façon dont il a géré les conséquences du viol, mais simplement que les deux ont une façon différente de traiter la douleur. Parangon émet une hypothèse à ce sujet, il pense que « c’était peut-être la seule façon pour lui de s’en décharger, de ne plus être la victime en devenant le bourreau ». Selden a pu en parler avec une femme, Kennit ne peut pas. Il est le capitaine d’un navire pirate et son autorité serait sans doute amoindrie si on apprenait qu’il avait été violé.

dimanche 28 novembre 2021

Le viol dans le Royaume des Anciens

Le viol d'Althéa Vestrit : https://duchessix.blogspot.com/2020/06/le-viol-dalthea-vestrit.html

Société dirigée par un Roi et des nobles, les Six-Duchés sont un pays relativement sûr. Les criminels peuvent être envoyés en prison, subir la justice du Roi ou dans les cas nécessitant la discrétion être punis par l’assassin du Roi (Umbre au début, Fitz ensuite). Mais, tout change dans le Royaume quand les Pirates rouges font irruption : c’est la guerre. La guerre avec son lot de crimes impunis. Des gens sont tués, blessés, violés, des maisons sont détruites ou incendiées, des villages rasés.

Opposés aux Pirates Rouges, les habitants des Six-Duchés subissent leurs attaques. Les Pirates sont insaisissables : ils attaquent dans des endroits non protégés et à des moments non attendus et ils ne semblent pas vouloir annexer le pays. Dans un premier temps, ils tuent et violent : « Les Pirates ne pillaient presque pas ; certes ils pouvaient s’emparer d’une poignée de pièces d’argent si elles leur tombaient sous la main ou d’un collier pris sur une femme qu’ils venaient de violer puis de tuer ». Composés essentiellement d’hommes, les équipages des Pirates Rouges font la détresse des femmes qu’ils abusent. Astérie nous offre un témoignage poignant, elle nous montre aussi à quel point ça l’a changée. Après son viol, elle a voulu mourir et quand elle a compris qu’elle allait survivre, elle a compris qu’elle avait perdu un morceau d’elle-même, se demandant même si il n’aurait pas fallu être forgisée. Ce qui marque réellement Astérie est l’attitude des Pirates qui ne semblent pas plus que ça prendre de satisfaction à la violer : ils l’ont violée car ils en ont eu l’opportunité. Ainsi, elle dit qu’« alors que les Pirates me violaient, ils ne paraissent en tirer aucun plaisir – du moins pas le genre de plaisir que… Ils se moquaient de ma souffrance et de mes efforts pour leur échapper : ceux qui regardaient riaient en attendant leur tour ». On comprend aussi qu’Astérie a été violée par plusieurs Pirates, que son corps a été exposé à la vue de tous. Elle s’est donc sentie salie et humiliée, réduite à pas grand-chose. Ayant des relations sexuelles contre leur volonté, les femmes des Six-Duchés craignent une sorte de double peine : tomber enceinte. Dans un pays en guerre, où on lutte chaque jour pour sa survie, très peu ont eu le temps de prendre des potions leur évitant la grossesse. Et, malheureusement, ça reste une question assez taboue : « on évoquait rarement les viols commis lors des attaques des Pirates Rouges, les grossesses qui s’ensuivaient parfois, enfin les bâtards que des femmes des Six-Duchés mettaient au monde ». Quand on en parle, c’est sous le coup de l’insulte, pour rabaisser la personne. Par exemple, dans le Prophète Blanc, Heur veut apprendre à Fitz ce qu’il a appris sur Astérie, la ménestrelle ne mâche pas ses mots : « quand je lui ai dit que je devais tout te révéler sur elle, Astérie a répondu que j’avais un cœur de forgisé comme mon violeur de père ».

Il n’y a pas que les Pirates Rouges qui violent. C’est aussi le cas des forgisés, ces victimes de la guerre privés de leurs émotions et renvoyés dans leurs foyers. Ils se comportent comme des poids morts, semant la terreur et la peur auprès de leurs proches (« qu’est ce qui était le plus affreux : recueillir son propre frère en sachant désormais que le vol, le meurtre et le viol étaient parfaitement acceptables pour lui du moment qu’il obtenait ce qu’il voulait »). Les forgisés propagent la peur, ils errent sur les routes et attaquent les voyageurs. Fitz l’a vu de ses propres lorsqu’il a accompagné Miel, Josh et Fifre (Le Poison de la vengeance) ; le groupe a été attaqué et les femmes ont craint pour leurs vies : « vous avez fui, vous les avez laissés casser le bras de Fifre, assommer mon père et essayer de me violer ! »

La guerre change le comportement des gens, elle permet à des gens d’assouvir des désirs néfastes et destructeurs, elle leur permet de faire du mal. Les soldats ne deviennent pas seulement des mercenaires en défendant ceux qui paient, ils deviennent des violeurs. A Oeil-de-Lune (La voie magique), on apprend que des « soldats des Six-Duchés avaient violé leurs captives, se comportant comme des brigands sans foi ni loi et non comme des gardes royaux ». Sans doute ne font ils qu’imiter que le comportement du Roi Royal qui estime qu’il peut prendre ce qu’il veut quand il veut.

La pauvre Astérie a également été à nouveau violée à Oeil-de-Lune. Sa réaction, lorsqu’elle parle à Fitz, montre bien que les femmes doivent vivre avec un poids, un sentiment de culpabilité. Elles sont des victimes certes, mais personne ne leur offre de la compassion en ces temps de guerre. Astérie a même de la crainte à se confier à Fitz, un homme qu’elle connaît pourtant bien et avec qui elle a traversé un bon nombre d’épreuves. Elle lui souffle que « j’ai cru que vous n’y attachiez pas d’importance. J’ai entendu des gens en Bauge affirmer que le viol ne gêne que les vierges et les femmes mariées ; je pensais que, de votre point de vue, une traînée comme moi n’avait eu que ce qu’elle méritait ». Heureusement, tous ne semblent pas avoir cette passivité face au viol. Fitz offre son amitié, son écoute et son réconfort à Astérie. Mijote, la cuisinière du château de Castelcerf, montre que parfois seule la vengeance offre une forme de réponse : « quand la fille de Sal Limande s’est fait violer, elle a découpé cette charogne avec son couteau à poisson, tchac, tchac, tchac, en plein milieu du marché ».

Enfin, Dame Brésinga nous montre à quel point l’abus sexuel et le viol peuvent détruire une femme. A force de subir les assauts d’hommes mal intentionnés, la femme a décidé de se suicider (« les Pie sont vite devenus gourmands : ils se sont d’abord approprié sa demeure, puis sa cave à vin, puis sa fortune (…) pour finir, certains ont profité de la maîtresse des lieux elle-même, et elle ne l’a pas supporté »). La peine, la douleur et la honte étaient devenues trop fortes pour cette femme. C’est sans doute ce qui aurait pu arriver à Althéa si Parangon n’avait pas pris toutes ces émotions après son viol par Kennit : « elle n’était pas obligée de s’accrocher à sa souffrance. Elle pouvait la lâcher. Le souvenir était toujours là. Il n’avait pas disparu mais il avait changé. C’était un souvenir, une chose du passé. Cette plaie se refermerait et cicatriserait ». Kennit violeur, Kennit violé par Igrot : il est la preuve que la victime peut se transformer en bourreau et que le viol peut aussi toucher les hommes. De nombreux témoignages montrent ce qu’il a vécu du temps d’Igrot. Grâce (ou à cause) de Parangon, Fitz aura un aperçu de l'effroi du viol (« j’entendis un autre homme s’esclaffer pendant que mon agresseur se pressait contre mon dos. Son avant-bras en travers de ma trachée me privait d’air et des étincelles s’agitaient devant mon regard qui s’éteignait ; c’est alors que je sentis avec horreur ce qu’il me réservait » et « je haletai, encore habité par la peur et l’indignation qu’un garçon avait ressenties. Je me redressai en titubant, furieux, choqué et plein d’une peur noire que je ne pouvais pas vaincre. Plus jamais ça ! »)


mardi 6 avril 2021

Kennit, maître de son destin ?

Kennit est un des personnages majeurs des Aventuriers de la Mer. Comme un bon nombre d’autres, on le voit se transformer au fur et à mesure que les pages défilent. Il est un simple pirate qui veut se forger son destin. Il réalise des exploits de légende en devenant le Roi des Pirates et en capturant une vivenef. Mais, Kennit n’est pas un homme isolé, ses actons ont des conséquences. Capturer la Vivacia met en marche des événements qui feront revenir sur le devant de la scène la vivenef Parangon. Or, Parangon a une résonance particulière pour Kennit et celui qui fut avant son capitaine : Igrot. Toutefois, il ne faut pas oublier que Kennit est un pirate et qu’il commet donc des actes répréhensibles. On pouvait ressentir de l’attachement pour Kennit, il était charismatique, il libérait (grâce à Sorcor) les esclaves. Mais surgit le moment où il décida d’abuser et de violer Althéa Vestrit.
Kennit apparaît comme un personnage complexe. On ne peut essayer de le comprendre sans se pencher sur son passé, notamment Igrot et la tragédie du Parangon.

Dans ce monde, Igrot est le pirate de référence. Il est le pirate de tous les fantasmes, le plus connu et le plus craint. Même mort, on continue de parler de lui avec respect ou crainte. Ce sont par exemple les mots du Capitaine Finney : « la légende dit qu’Igrot le Téméraire a pris une vivenef et a navigué dessus pendant des années (…) il a réussi à s’emparer du vaisseau-trésor du Gouverneur (…) Igrot a vécu comme un seigneur (…) des femmes, du vin, des serviteurs, de beaux habits (…) on dit que quand il s’est vu mourant, Igrot a caché son trésor et sabordé sa vivenef ». C’est un exploit remarquable car les vivenefs, des bateaux magiques, sont réputés imprenables. On apprendra au cours du récit que Parangon est la vivenef capturée et il confirme ce témoignage (« La plus grosse pêche d’Igrot, c’était quand il a pris un chargement du trésor destiné au Gouverneur de Jamaillia »). Parangon nous apprend également qu’ Igrot a vogué jusqu’à Clerres et qu’il était « obsédé par les croyants et les présages ». Un marin nous apprend qu’Igrot, en comparaison de Kennit, était une « bête beaucoup plus brutale. Lui prenait la cargaison, violait et massacrait l’équipage, et laissait le bateau à l’abandon »).

Kennit semble suivre une trajectoire identique à celle de Igrot et inévitablement cela pousse à des comparaisons. Sorcor, son second, lui en rapporte une : « j’en ai entendu un dire à son copain que, comme pirate, vous étiez encore meilleur qu’Igrot le terrible »).
Kennit veut réellement effacer Igrot des souvenirs et de la mémoire collective. Il parle des actes d’Igrot avec mépris, en tout cas pas avec l’enthousiasme dont tout le monde semble faire preuve. Il affirme que « c’est à la portée du premier imbécile  venu de brûler une ville (…) on dit qu’Igrot le Téméraire en a incendié une vingtaine. Moi, j’en fonderai une centaine. Mon souvenir ne sera pas lié à des cendres ».
Il insiste. On peut lire que « ses exploits effaceraient à jamais tout souvenir d’Igrot dans le monde. Un jour, Kennit l’avait décidé, il rétablirait ce qu’Igrot avait brisé et détruit ».

On sait qu’Igrot fut un pirate d’exception. La question qui se pose est de savoir pourquoi il obsède autant Kennit et pourquoi il prend autant les choses personnellement.

Kennit et Parangon ont navigué avec Igrot et il font tout pour le cacher, le nier et parfois à eux-mêmes. Parangon hurle de colère quand on ne fait qu’émettre l’hypothèse (« je n’ai jamais été le navire d’Igrot ! Jamais ! Jamais ! Jamais ! »). Kennit persiste à dire qu’on en fait trop autour de lui (« sa réputation est exagérée ») et qu’il n « y'a pas de survivants de l’équipage d’Igrot ».
Ce qui est intéressant dans cette déclaration est comportement. Il  écrit ceci : «  le souffle court, il regarda autour de lui, cligna des yeux, comme s’il s’éveillait d’un rêve » ; on peut penser qu’il a revécu des souvenirs particulièrement troublants et que la nature de ces souvenirs explique son mépris pour Igrot.

Kennit fut donc un membre de l’équipage d’Igrot. Il y a subi de terribles traitements (insultes, coups et viols).
Quand Fitz se rend à Clerres, il voyage sur le Parangon et la vivenef se confie à lui. Les vivenefs sont particulières, elle conserve le souvenir des gens morts sur le pont. Dans le cas de Kennit, elle a pris ses peines, ses douleurs («  des heures de Kennit qui se traîne à terre, déchiré et en sang, à la recherche d’un endroit où Igrot ne pourra pas l’attraper »). La situation était devenue invivable que la vivenef et Igrot négocièrent un marché.
Il faut préciser que Kennit est un ancien fils de Marchands, c’est un Ludchance enlevé.  Et Parangon ne veut pas qu’il lui soit fait du mal. Igrot a deux objectifs en tête : garder la fidélité du navire en ne tuant pas le jeune Kennit et protéger son trésor. Il  leur propose alors que « Kennit me rendrait aveugle, et en échange, Igrot ne le violerait plus ».
C’est donc Kennit qui a rendu Parangon aveugle, les deux pris dans une sorte de pacte de protection : « Kennit avait manié la hachette, debout sur les grandes mains pour atteindre la figure de son navire ». Et bien entendu, Igrot a joué sa plus belle partition de manipulateur puisqu’il ne se sentait pas engagé par sa promesse. Il avait continué à violer et à battre Kennit (« Igrot, la brutalité incarnée, passait brusquement après des jours de dureté et de cruauté, à une distinction affectée. »)

Kennit viole Althéa dans les derniers moments des romans des Aventuriers de la Mer. C’est l’amulette en bois-sorcier qu’il porte qui nous apporte un éclairage important sur cet acte. Quand Kennit voit Althéa, elle lui fait terriblement penser à Hiémain Vestrit (un adolescent capturé sur la Vivacia). Pour l’amulette, il viole Althéa pour exorciser sa peine. C’est ce qu’on penser quand elle dit que « tu désires le gamin seulement parce qu’il te rappelle trop celui que tu étais beaucoup plus jeune, quand Igrot t’a traîné dans son lit. »
L’amulette n’est pas tendre avec Kennit. Selon elle, Kennit et Igrot sont les mêmes, ils partagent tout en commun (« tu es devenu Igrot (…) Pour vaincre le monstre, tu es devenu le monstre »). Et d’une certaine façon, elle a raison car tout comme Igrot il a pris une vivenef (la Vivacia dans son cas), il est devenu légendaire et a commis des actes cruels gratuitement.
L’amulette lui promet le pire : «  ça tour en rond, idiot. Une fois que tu as mis en route la meule, tu crois pouvoir échapper à ton destin ? (…) Tu mourras de la mort d’Igrot »

Comment est mort Igrot ?
Encore une fois, c’est Parangon qui nous apprend comment cela s’est passé et cela montre une nouvelle fois à quel point le destin du navire et de Kennit sont liés. On apprend (et Ambre également) que « Kennit avait conservé un bout extrait de mon visage (…) Il l’a fait bouillir avec la soupe. Presque tout l’équipage est mort de ça » , quant à Igrot, « Kennit l’a battu à mort. Dans la cale. Tu as vu les marques en bas. Les empreintes d’un homme rampant (…) C’était juste Ambre ! Ce n’était que justice. »

Transpercé par des coups d’épées, Kennit meurt sur dans les mains de Parangon, dans les bras de quelqu’un qui l’aime. Avec Etta, qui deviendra la Reine des Pirates, il a eu un fils appelé Parangon Akennit Ludchance.

Enfin, il faut noter une conversation entre Fitz et Parangon alors qu’ils se rendent à Clerres. Fitz sait que Kennit a violé Althéa et il sait que Kennit a subi des viols quand il était jeune, il se demande pourquoi il a pu faire ça malgré tout. La réponse de la vivenef est cinglante : « intéressant qu’un autre humain ne comprenne pas plus ça que moi… c’était peut-être la seule façon pour lui de s’en décharger, de ne plus être la victime en devenant… le bourreau ? »
Dans un cycle de romans où tous les personnages semblent pris dans des luttes qui les dépassent, Kennit n’échappe pas à la règle.

lundi 9 novembre 2020

Le viol d'Althéa Vestrit

Il y a un événement particulièrement douloureux à lire en tant que lecteur dans les Aventuriers de la Mer et il s’agit du viol d’Althéa. Althéa Vestrit est une jeune femme à qui le destin et les parents n’ont pas fait de cadeau. Ronica et Ephron ont refusé de lui confier le vaisseau familial, et elle a dû parcourir les mers en quête de crédibilité.

Dans le même temps, les événements se sont bousculés dans les eaux des Rivages Maudits : les Pirates ont été réunifiés et unis sous la bannière de Kennit, le Roi des Pirates. Kyle Havre, le beau-frère d’Althéa a remis le commerce d’esclaves au goût du jour et Tintaglia la Dragonne est venue changer les choses. C’est aussi une période de guerre, Chalcède menaçant les riches cités commerciales.

A ce stade du récit, Althéa est sur la Vivacia (ou Foudre) en compagnie de Kennit, Etta, Jek et Hiémain (son neveu). Elle vient d’être capturée suite à la bataille entre les équipages du Parangon et de la Vivacia.
Kennit est plein de charme avec elle, il est prévenant, lui fournit de belles et bonnes choses. Il endort sa méfiance, il tente de la séduire et il finit par lui donner une boisson au pavot qui l’hébète. Althéa est perdue, elle se rend compte que Kennit joue avec elle. Ce qu’elle ne peut pas savoir est que Kennit la considère comme un catharsis, une façon de se débarrasser d’éléments traumatisants de son passé. En quelques secondes, passive, ne pouvant réaliser ce qui lui arrive, Althéa « était nue » et se demandait « quand s’était-elle déshabillée ? » Aux caresses insistantes de Kennit suit la pénétration.
Kennit parti, Althéa prend conscience de ce qui lui est arrivé. Elle a beau être dans un brouillard, elle a tout de suite la souffrance qui éclate en elle. C’en est trop pour elle, d’autant que ça fait remonter des éléments du passé et la trahison de Keffria. En effet, des années plus tôt, Devon (un jeune homme de mer) a profité de sa naïveté et a abusé d’elle. Elle en a parlé à Keffria et sa sœur a mis le blâme sur elle, sur son comportement : « tu l’as amené à faire ça, et c’est ta faute »… Mais qu’attendre de Keffria ? Après tout, c’est une femme qui a longtemps défendu Kyle Havre et le commerce d’esclaves.

Kennit doit faire face aux regards de ses matelots. Il est persuadé qu’ils parlent dans son dos, qu’ils savent ce qu’il a fait. Des remarques sont faites et elles viennent surtout de l’amulette en bois-sorcier qu’il a son à son poignet. L’amulette lui dit clairement que ce qu’il a fait est horrible, déshonorant et une des pires choses faites par Kennit. Le pirate se cherche des excuses, il minimise. Pour lui qui vit dans un univers où le plus fort prend ce qu’il désire, c’est normal (« C’est une femme. Ça leur arrive tout le temps, aux femmes. Elles sont habituées »).

Althéa a donc été violée. En plus de l’acte odieux, elle doit subir les remarques de ses proches (principalement Jek et Hiémain) qui ne la croient pas. C’est d’autant plus surprenant pour Jek qui est son amie et qui a partagé avec Althéa un certain nombre d’aventures, et devrait mieux la connaître. 
Jek cherche à comprendre ce qu’aurait à gagner Kennit en violant Althéa et elle va même à penser que c’est une façon pour Althéa de lui en vouloir de commander la Vivacia : « pourquoi t’aurait-il violée? (…) il est normal que tu haïsses Kennit et que tu le crois capable de tout. Il y a de quoi te détraquer la cervelle ». 
De son côté, Hiémain est totalement sous le charme de Kennit et pense que sa tante est perturbée («  sa tante n’allait pas bien du tout (…) sa folle accusation de viol »). Il faut préciser que Hiémain a très peu connu Althéa et ça pourrait expliquer qu’il renie à ce point les liens familiaux. 
Captive sur la Vivacia, Althéa a également en face d’elle Etta. Etta est une ancienne prostituée qui a déjà subi la rudesse des hommes. Kennit a été sa porte de sortie. Ce n’est donc pas si étonnant de la voir le défendre, d’autant plus q’en étant sa compagne, elle a acquis un beau statut. Quand Etta défend Kennit en public, Althéa ne comprend pas, elle espérait sans doute une solidarité féminine : «  je suis une garce ? Il m’a violée. Ici, sur mon propre navire. Et vous, une femme, vous le défendez ? ». La réalité est sans doute plus complexe, on peut penser qu’Etta ne tolère aucune critique publique envers Kennit, aucune remarque qui le ferait descendre de son piédestal. Car, en privé, elle a une autre position. Quand Hiémain minime et nie même ce qui est arrivé à Althéa,  elle le remet en place et confirme que la femme a bien vécu ce qu’elle raconte (« ta tante n’est pas folle, Hiémain. Du moins pas plus folle que n’importe quelle femme après un viol »).

Une vivenef sait ce qui se passe sur son pont, elle a conscience de la moindre chose qui se passe et peut même fouiller les esprits de certains. Vivacia n’est donc pas sous l’influence des belles paroles du pirate. Elle est franche et directe avec lui : « c’est le plus grand préjudice que l’on puisse causer à une femme ou à un dragon femelle. Cela me révolte, cela me dégoûte au plus haut point ». Mais juste après, elle nuancera ses propos par un « si tu as fait cela » et Kennit jouera avec elle la carte du rêve.

Même si la colère se calme, Althéa reste grandement traumatisée par ce qui lui arrive. Après quelques péripéties, Brashen revient auprès d’elle. Les deux cherchent à partager de l’intimité. C’est impossible pour Althéa. Elle est marquée par ce qui lui est arrivé. Elle a même peur de l’homme qu’elle aime, elle craint qu’il lui fasse ce que Kennit lui a fait : « s’il voulair, il pouvait la forcer, la maltraîer. Elle serait de nouveau piégée. Elle posa la main sur sa poitrine et le repoussa légèrement ».
Il faudra l’intervention de la vivenef Parangon pour qu’Althéa amorce sa guérison. L’ancienne vivenef paria est bien plus intelligente que ce qu’elle montre. Dans l’imaginaire collectif, elle est violente et imprévisible, avec un lourd passé. Certes, cela l’a durablement marquée mais Parangon a une aptitude assez poussée à lire les humains. Notons aussi que Parangon a englouti Kennit et souvenirs. Prendre en elle ce qu’a vécu Althéa, prendre son viol la complètera. Parangon saisit donc  la peine, la douleur et Althéa sent rapidement un changement (« le souvenir était toujours là. Il n’avais pas disparu, mais il avait changé (…) cette plaie se refermerait et cicatriserait. »
Cela lui donc donne la force nécessaire pour se confier à Brashen. C’est une dure nouvelle pour son compagnon qui ressent tout un tas de choses (« une fureur meurtrière envers Kennit. De la colère envers lui-même, pour ne pas l’avoir protégée. De la peine, qu’elle ne lui ait pas parlé plus tôt »). Bien entendu, tout cela n’aurait rien changé à ce qu’Althéa avait vécu. Mais, Brashen devait se sentir rejeté quand Althéa se détournait de lui, peut-être inutile de ne pas saisir son mal-être (surtout que le viol n’était pas un secret).


jeudi 24 septembre 2020

Etta, la putain

 

Que raconte la saga des Aventuriers de la Mer ? C’est le retour des Dragons avec Tintaglia, c’est la découverte de nouvelles cultures et sociétés avec Terrilville, Jamailia et les Îles Pirates. On plonge dans une époque de bouleversement : un pirate (Kennit) ose s’attaquer aux transports d’esclaves, une famille Marchande (les Vestrit via Kyle Havre) se lance dans le commerce d’esclaves.

Mais, ce sont surtout des destins, des personnages qui grandissent et s’affirment au fur et à mesure des pages. L’agaçante Malta doit cesser de se comporter comme une gamine si elle ne veut pas mourir, ou pire, pourrir sur place. Althéa se lance dans une reconquête de la vivenef familiale (la Vivacia) injustement laissée à Keffria et Kyle Havre. Kennit veut devenir le Roi des Pirates, Davad Restart, perdu dans le chagrin suite au décès de sa famille, ne pense qu’au profit et à sa position sociale. Parangon, le navire fou, se lance dans un dernier voyage.

La force de ces romans est qu’ils nous font également suivre des personnages en bas de l’échelle sociale. Ici, il s’agit d’une prostituée, Etta. D’un bordel au palais du Gouverneur, du pont d’un bateau de pirate à celui d’une vivenef, Etta se révèle intéressante à découvrir. Si elle a beaucoup de mal à dépasser le statut de Kennit, on se rend vite compte qu’elle a beaucoup de possibilités.

Nous faisons connaissance avec Etta lorsque le pirate Kennit se rend dans son bordel habituel. Alors que la patronne lui propose de nouvelles femmes, il demande expressément Etta. Etta, la tenancière, les autres prostituées, toutes savent que le pirate veut cette femme (« sais-tu comment les autres m’appelaient ici ? La putain de Kennit. ») Pour Etta, c’est sans doute réconfortant et rassurant de savoir qu’un homme la veut malgré ce qu’elle est et son passé. Elle a l’impression d’être choisie, de compter. La vie de prostituée n’est pas facile et encore moins dans une ville comme Partage. Les pirates sont violents, sans foi ni loi, ils sont sales et souvent rustres. Et le métier en lui-même est compliqué : « les putains se font souvent battre par les clients ». Inévitablement, elle se raccroche à celui qui lui offre un tant soi peu de respect.

Pour autant, il serait naïf de croire que la relation entre Kennit et Etta est d’égal à égal. Kennit est un homme égoïste, imbu et au passé compliqué, lourd. Il a énormément de mal à accorder sa confiance et à se défaire de son costume d’autorité.

Kennit se place au-dessus d’Etta. Et même si ses conseils peuvent parfois être bons, il ne faut surtout pas lui montrer qu’il les écoute. On en a la preuve quand elle veut l’aider à capturer une vivenef (Kennit pense qu’avoir un bateau magique l’aidera à devenir le Roi des Pirates). Une fois qu’elle ait fini de lui parler, il lui répond que «  ne te crois plus jamais le droit de me dire ce que je dois faire. Je n’ai pas besoin des conseils d’une femme. Je sais parfaitement comment obtenir ce qui me plaît ».

Etta accepte cette réponse. Elle est sincèrement éprise de lui et en plus son passé l’a conditionnée. Elle a été battue, méprisée, insultée ; elle se contente donc de la maigre affection qu’il lui offre (« elle avait vécu si longtemps en se contentant de si peu que les mots qu’il venait de lui adresser lui suffiraient pour toute une existence »). Le moindre signe public d’affection devient un réel événement. Elle les chérit et cela se voit dans le vocabulaire employé. On a ainsi le droit à un « il l’honorait ainsi, il manifestait ses sentiments aux yeux de tous en l’embrassant. Elle s’en sentit magnifiée. »

Ce n’est pas réellement un amour à sens unique, mais presque. Etta en a conscience et elle l’accepte, elle a fait son deuil de quelque chose de plus poussé : « elle savait qu’il l’aimait. Cela lui avait suffi ; elle n’avait pas besoin d’être aimée en retour. C’était Kennit, elle n’en demandait pas davantage ».

Putain à Partage, Etta a du apprendre à s’endurcir, à se battre si elle voulait rester en vie. Cela lui sera profitable à de nombreuses reprises tant la vie sur un bateau de pirates réserve des surprises. Bien entendu, ceux qui sont sous les ordres de Kennit n’ont jamais levé la main sur elle mais il y a d’autres dangers.

Kennit veut devenir Roi des Pirates et cela suscite de la méfiance, de la jalousie et des réactions d’animosité. Quand il rentre à Partage après avoir commencé à libérer des esclaves, il tombe dans une embuscade. Il est sauvé, entre autres, par Etta dans un passage qui met à la fois en avant sa beauté et sa férocité (« Etta, nue, comme la main, accroupie au-dessus de sa victime, avait l’air d’un chat sauvage avec ses dents inconsciemment dénudées »).

On en a la confirmation un peu plus tard quand elle fait face à Sa’Adar. Ce dernier était un esclave à bord de la Vivacia, la vivenef que Kennit est parvenue à capturer. Resté à bord du bateau magique, il mène depuis quelques temps une sorte de coup d’État silencieux, profitant de la blessure de Kennit. Quand Hiémain tente de soigner Kennit, il a besoin du coffre à pharmacie mais Sa’Adar l’a dissimulé. Etta confronte donc le pirate, elle le taillade nonchalamment et montre une certaine maîtrise du couteau. Il n’y a pas que la lame qui blesse mais aussi ses mots : « on a bien compris, je crois : c’est moi qui te commande. »

Il serait injuste de limiter Etta à une femme prompte à la violence et partenaire de sexe de Kennit. Elle est avide d’apprendre. Hiémain sera son professeur. Si les leçons seront compliquées pour le jeune homme, elle parviendra à la maîtrise des lettres. Etta est une femme souvent impulsive, qui montre ce qu’elle ressent. Ne pas aller si vite dans ses cours la frustre, l’énerve (« la hargne d’Etta n’était pas dirigée contre lui, mais contre sa propre ignorance crasse. Elle avait honte de ne pas savoir. Elle se sentait humiliée d’avoir à lui demander son aide ».

D’ailleurs, la relation avec Hiémain est intéressante. Hiémain est le fils de Keffria Vestrit et de Kyle Havre. Frère de Malta et Selden, il est retiré de son enseignement à la prêtrise pour embarquer à bord de la vivenef (un membre des Vestrit doit absolument être à bord). Il subira la méchanceté de son père et, quand la Vivacia sera prise par les pirates de Kennit, il restera sur la vivenef, nouant des liens avec Kennit et Etta.

Dès qu’il la voit, le jeune homme sent tout de suite qu’Etta est une femme dangereuse (« le regard noir et froid de la femme qu’il sentait dans son dos lui glaçait les entrailles »). Kennit lui confirme qu’il doit se méfier de la putain devenue pirate, il lui dit que « tu as peur de cette femme, n’est-ce pas ? Tu as raison. »

Très vite, Hiémain développe des sentiments pour elle. Est-ce de la fascination ou de l’amour ? Dans tous les cas, il parle d’elle avec en train et avec des mots qui la valorisent. N’ayant connu que ses sœurs ou sa mère comme femmes, il est forcément envoûté par Etta. Le pauvre ne peut pas tenir le coup (« elle ne ressemble à aucune femme que j’ai connue et je ne peux résister à l’envie de percer son mystère »). On peut penser qu’il est jaloux de Kennit, après tout le pirate partage son intimité avec Etta et profite de ses charmes. Lui doit se contenter d’en rêver : « elle le fascinait (…) elle s’emparait de tous ses sens (…) il avait conscience d’elle et, parfois, elle troublait son sommeil. »

Mais, ce n’est pas réciproque. Pour Etta, Hiémain est un professeur, un compagnon de voyage et rien de plus. Ce n’est pas un homme, encore un enfant (« c’est un gamin déchiré entre sa nature douce et son besoin de te suivre ») ; il faut dire qu’Etta a très peu, pour ne pas dire jamais, rencontré ce genre de personne.

Sorcor est le second de Kennit. C’est lui convaincra Kennit dans un flamboyant plaidoyer de s’en prendre aux esclavagistes. Il est intéressant de noter qu’il considère au début des aventures Etta comme une faible femme sans défense et facilement impressionnable (« il vaudrait peut-être mieux que la dame se retire dans sa cabine en attendant que tout soit fini »). Le temps passe, il verra ce dont Etta est capable. Il sait maintenant que c’est une femme capable. Dans le roman Sur les rives de l’Art, il prévient Fitz et les autres (qui font escale sur les Îles Pirates avant de se rendre sur Clerres) que « la Reine Etta ne rechigne pas à prendre les choses en main en cas de problème. » Il parle d’elle comme une Reine car elle est la compagne de Kennit (le Roi des Pirates) mais aussi parce qu’elle porte, dans les Aventuriers de la Mer, l’héritier. Etta tombe enceinte et la nouvelle ravit Sorcor (« Sorcor se leva d’un bond puis se jeta sur Etta pour l’embrasser à l’étouffer »).

Etta se contente de ce que lui donne Kennit. La dame n’est pas au bout de ses peines quand le pirate parvient à s’emparer de la Vivacia. Il tombe amoureux du bateau magique, il la charme, il lui murmure des mots doux, il est bienveillant, il est tout ce qu’il n’est pas avec Etta. Etta en souffre, elle l’avoue à Hiémain. Elle lui dit que « il veut être seul avec elle », elle se sent donc exclue. Quelques lignes après, on peut lire que « Etta énonça le fait avec une franchise brutale. La jalousie flamboyait dans ses yeux. » Vivacia (devenue Foudre) et Etta se confrontent. Etta lui dit affirme que « je ne désire pas t’écarter ni te prendre Kennit ».

Les deux concluent en quelque sorte un arrangement d’autant plus que la vivenef lui ouvre une nouvelle voie, à savoir devenir mère et cela même sans en avertir Kennit. Selon elle, les hommes sont faibles alors que les femmes se doivent d’être fortes («  nous savons, nous, dans nos entrailles que le but de tous nos mouvements, c’est la perpétuation de l’espèce »).

En outre, il faut noter qu’Etta n’est pas dans une admiration béate de Kennit. Elle sait que le pirate a de mauvais côtés. On savait déjà ce qu’elle reprochait à Hiémain (son côté suiveur), on remarque que c’est une femme observatrice : « Kennit et toi, vous couvez parfois toute l’étendue de la bêtise masculine. Lui avec sa raideur, sa froideur et sa répugnance à reconnaître le moindre besoin, et toi avec tes grands yeux de chiot mendiant un instant d’attention ».

Le viol d’Althéa par Kennit est un des moments les plus durs des livres. Kennit nie, Hiémain refuse de croire sa tante. Etta s’emporte et on finit par comprendre qu’elle est en colère contre elle-même. Son passé de putain l’a habituée aux abus et souillures. Elle sait ce que ça fait. Elle prend donc Hiémain à part pour remettre les choses en place : « ta tante n’est pas folle, Hiémain. Du moins pas plus folle que n’importe quelle femme après un viol (…) Cette révolte, chez une femme, rien d’autre ne peut la provoquer (…) Je l’ai ressentie moi-même. »

Kennit emmène Etta sur l’Île des Autres, un endroit qui attire des marins superstitieux et cherchant des signes du destin. Etta y rapporte un objet qui la conforte dans son désir d’enfant (« au creux de ses paumes, pas plus gros qu’un œuf de caille, se nichait un bébé »). C’est à Hiémain à qui elle annonce le premier la nouvelle de sa grossesse (« je suis enceinte, je porte l’enfant de Kennit »), les deux ont fini par avoir un lien fort. Toute à son bonheur, elle ne se rend pas compte à quel point cela affecte le jeune homme (« les paroles fermèrent la porte au nez de Hiémain, l’exclurent de la vie d’Etta et de la lumière »). Hiémain fait preuve ici d’une attitude très mélodramatique, sa réaction est tout de suite exagérée. De toute façon, à la mort de Kennit, Etta se tourne vers Hiémain et lui supplie de l’aider («  je ne veux pas élever cette enfant toute seule »). Il n’est pas question de relation sentimentale ou amoureuse, Etta honore trop la mémoire de Kennit pour ça. Il est donc là quand elle a besoin de lui, que ce soit pour administrer les affaires ou lui tenir compagnie au bal du Gouverneur.

Avant de mourir, Kennit a une dernière demande, celle de nommer le futur bébé. Il demande qu’il ait un prénom étroitement lié à son histoire, Parangon (« Mon amour. Prends l’amulette en bois-sorcier à mon poignet. Porte-la toujours jusqu’au jour où tu la transmettras à notre fils. A Parangon. Tu l’appelleras Parangon ? »)

Kennit est mort sans vraiment l’être. Parangon a en lui les souvenirs du pirate, c’est la tradition. Etta lui pose une dernière question et il lui répond que Kennit « t’aimait aussi profondément qu’il en était capable. » C’est une réponse évasive mais Etta s’en satisfait. Elle connaît l’homme et ses complexités. Ce n’est pas réellement un mensonge ou une réponse franche, juste ce qu’elle a besoin d’entendre.

« Sur les rives de l’Art » permet à Fitz de rencontrer les héros des Aventuriers de la Mer et des Cités des Anciens (il a déjà vu Selden ou Jek). Il verra Malta et Reyn, Alise et Leftrin, Kanaï et Gringalette, Brashen et Althéa. Il rencontrera également Etta et elle lui fera forte impression : « une femme extraordinaire s’encadra dans la porte ».

Les deux auront quelques interactions et comme d’autres avant elle (Astérie, le Fou, Umbre, la Femme Pâle), la Reine des Pirates sent que Fitz apporte le changement : « FitzChevalerie Loinvoyant, grâce à vous, Partage connaît une effervescence, des destructions et des interrogations qu’elle n’a pas connues depuis bien des années ». C’est une affirmation compréhensible quand au même endroit sont réunis des Loinvoyant, des Vestrit, des Anciens, des vivenefs et des Dragons.